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Текст
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LES LIEUX DE MEMOIRE
sous la direction de
Pierre Nora
1
,
LA REPUBLIQUE
avec la collaboration de
Charles-Robert Ageron} Maurice Agulhon
Christian Amalvi} Bronislaw Baczko}
Avner Ben-Amos} Raoul Girardet}
jean-Marie Goulemot et Éric Walter}
Pascale Marie} jean-Clément Martin} Pascal Dry}
jacques et Mona Ozouj Antoine Prost}
Madeleine Rebérioux} Michel Vovelle.
149 illustrations
Ouvrage publié avec le concours
du Centre National des Lettres
&
GALLIMARD
LES MONUMENTS AUX MORTS
Culte répubLicain ? Culte civique ? Culte patriotique ?
ANTOINE PROST
Faire des monuments aux morts des hauts lieux de la mémoire
républicaine peut passer pour paradoxe. On y voit parader des hommes
bardés de décorations, tandis que flottent au vent des drapeaux tricolo-
res et que résonne La MarseiLLaise: est-il besoin d'aller chercher plus
loin? Ces signes ne désignent-ils pas au contraire un rendez-vous de la
droite nationaliste?
Le malentendu ne date pas d'hier. Le Il novembre 1923, à Choisy-
le-Roi, le cortège d'anciens combattants qui se rendait au cimetière précédé
de ses drapeaux se heurta à une contre-manifestation organisée au chant de
LJlnternationaLe et au cri de: «À bas la guerre ». L'U.N.C. locale protesta
contre ce «malentendu désolant»: «Ces cortèges ont pour but tout au
contraire d'écarter la guerre par l'évocation des victimes que l'on va pleurer
et glorifier l . » À Grenoble, le Il novembre 1932, le maire socialiste préten-
dait obliger les combattants à assister à l'inauguration du monument aux
morts dans la foule, et sans leurs drapeaux, « emblèmes militaristes et guer-
riers » ; il dut céder devant l'indignation des aI1ciens poilus 2 .
Pour trancher, entre ces deux interprétations du culte dont les monu-
ments aux morts sont l'autel, nous nous interrogerons d'abord sur leur
origine, puis nous les examinerons attentivement, nous observerons avec le
regard de l'anthropologue les cérémonies qui s'y déroulent, et nous écoute-
rons les discours qui s'y tiennent 3 .
L J édification des monurnents aux morts.
L'idée d'élever des monuments aux morts des guerres ne date pas de
celle de 1914-1918, mais aucune n'en a autant suscité. Il n'y a pratique-
196
Monuments
ment pas de commune en France qui n'ait son monument aux morts de
1 9 1 4 .1 .
Sans doute cette guerre fut-elle, de toutes, la plus « grande ». La nation
tout entière mobilisée, huit millions d'hommes - un Français sur cinq -
sous les drapeaux, un million quatre cent cinquante mille morts, presque
toutes les familles endeuillées: la généralisation des monuments est à
l'image du traumatisme, et toutes les communes n'en auraient sans doute
pas élevé, si elles n'avaient toutes eu à y graver le nom de plusieurs de leurs
enfants. On conçoit, par contraste, que la guerre de 1870-1871 ait donné
lieu seulement à des monuments cantonaux ou départementaux 5 . Mais
peut-être aussi l'érection de monuments dépend-elle de l'issue du conflit?
La défaite de 187 1 se serait moins prêtée à commémoration que la victoire
de 1918, et les monuments appelleraient une lecture nationaliste? Monu-
ments aux morts, ou monuments de la victoire?
Connaître qui a décidé - et quand? - la construction de ces trente-
huit mille monuments fournit un premier élément de réponse. Les monu-
ments aux morts de 1870-1871 résultent d'initiatives tardives et privées. Ils
n'ont pas été édifiés dans l'émotion du deuil national, mais vingt ou trente
ans plus tard, après 1'épisode boulangiste et au début du xx c siècle, quand la
République semblait détourner son regard de la ligne bleue des Vosges.
Leurs promoteurs ont été des comités, qui avaient trouvé dans des souscrip-
tions publiques les moyens nécessaires, ou une association, « Le Souvenir
français », spécialement fondée pour entretenir la mémoire des morts de
1870-187 1 en leur consacrant des monuments dans les cimetières ou sur les
champs de bataille. Ces monuments émanaient donc de la partie de l'opi-
nion publique qui cultivait la volonté de revanche. Ils n'engagent ni l'en-
semble de la nation, ni ses représentants officiels, collectivités locales ou
État.
Très différents sont les monuments de 1914-1918. Leur édification
associe étroitement les citoyens, les municipalités et l'État. La loi du
25 octobre 1919 sur la « commémoration et la glorification des morts pour la
France au cours de la grande guerre» pose le principe d'une subvention de
l'État aux communes, « en proportion de l'effort et des sacrifices qu'elles
feront en vue de glorifier les héros morts pour la patrie ». Il n'y a donc pas
d'obligation légale de construire un monument, mais seulement une recon-
naissance officielle, assortie d'une incitation financière, d'ailleurs modeste 6 .
Mais l'existence d'une subvention obligeait les municipalités à intervenir,
pour en faire la demande à la préfecture: l'initiative ne pouvait être pure-
ment privée.
En fait, les municipalités associèrent en général la population à l'érec-
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41. « Le culte civique est en même temps leçon de morale. D'où l'importance de la
participation des enfants. »
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42} 43} 44. Type: Monuments de la vic-
toire. La Bourboule} A ngerville et La Ro-
che-en-Forez
Les monuments aux morts
199
tion du monument. Certains conseils municipaux réglèrent seuls l'affaire,
mais la plupart en chargèrent un comité, soit qu'ils aient été devancés par
l'initiative privée qu'il ne leur restait plus qu'à entériner, soit qu'ils aient
recherché un financement supplémentaire ou un consensus élargi en faisant
appel à des personnalités extérieures au conseil, comme, par exemple, le
curé de la paroisse. Ici ou là, d'ailleurs, des conflits opposèrent le comité à la
municipalité, qui eut naturellement le dernier mot 7 . On n'est donc en pré-
sence ni d'une initiative purement privée, ni d'une entreprise étatique, mais
de la convergence d'actions municipales. Ce n'est ni un groupe de citoyens,
ni l'État qui décident de rendre hommage aux morts de la guerre, mais les
communes, les citoyens dans leur groupement civique de base, le peuple en
ses comices... En témoigne l'inscription le plus souvent gravée sur les monu-
ments: « La commune de... à ses enfants, morts pour la France », qui insti-
tue une relation précise entre trois termes: la commune, qui revendique
son initiative collective; les citoyens morts, destinataires de l'hommage; la
France enfin, qui reçoit leur sacrifice et le justifie.
Au vrai, l'érection des monuments s'est effectuée très rapidement,
comme si elle répondait à une nécessité contagieuse, ou à une évidence
unanime. La loi qui les subventionne est antérieure aux élections qui instal-
lent la Chambre bleu horizon, et les communes n'ont pas attendu la loi
pour entreprendre leurs premières démarches. La plupart des monuments
de village sont inaugurés avant 1922, au milieu d'un vaste concours popu-
laire. Dans les villes, en revanche, le consensus est moindre, l'opinion plus
partagée, les monuments, plus complexes, portent des significations parfois
contradictoires, et leur réalisation demande plus de temps : on en inaugure
encore au début des années trente. Mais, et ce fait est capital pour la signi-
fication des monuments aux morts, le culte qui leur donne naissance pré-
cède leur érection; il naît, ici ou là, avant même l'armistice, avec des mani-
festations aux morts de la guerre organisées par des mutilés et réformés:
elles ont pour date le 1 cr ou le 2 novembre - la fête des morts - et pour
lieu le cimetière, où elles continueront à se dérouler jusqu'à l'érection du
monument, et parfois même au-delà 8 . Un culte né alors même que la guerre
pouvait s'achever par une défaite pourrait-il être un culte de la victoire?
On le voit, pour faire une lecture nationaliste de monuments qui ne
tirent leur origine ni d'une froide décision officielle, ni d'entreprises partisa-
nes, mais d'un mouvement populaire profond et large, antérieur à la vic-
toire même, il faudrait admettre que la France ait été tout entière nationa-
liste, à l'exception d'une poignée de militants socialistes 9 . La réalité visible
des monuments aux morts permet-elle de soutenir cette hypothèse?
200
I\if on um ents
Typologie et sémiologie des monuments aux morts.
Il est difficile de lutter contre les préjugés. L'un des plus tenaces à
gauche, même chez les historiens, veut que les monuments aux morts expri-
ment le nationalisme cocardier. Pour preuve, il n'est - dit-on - que de
regarder les poilus glorieux qui les surmontent généralement.
Cette affirmation demanderait pourtant à être vérifiée: sur quoi se
fonde-t-on pour soutenir que les monuments aux morts sont en général des
poilus triomphants? L'enquête à laquelle nous nous sommes livré 10 apporte
un démenti catégorique: les poilus sont nettement minoritaires, sur les pla-
ces de nos villages. Et d'ailleurs, il ne suffit pas d'un inventaire somlnaire de
cette statuaire particulière pour fonder un jugement sérieux sur les monu-
ments qui la supportent: ces monuments constituent un ensemble com-
plexe de signes, et les lire en ne prêtant attention qu'à la statuaire revient à
déchiffrer une phrase à partir d'un seul mot: le contresens est inévitable.
Les monuments aux morts tirent d'abord leur signification de leur
localisation dans un espace qui n'est pas neutre. Les dresser dans la cour de
récole, sur la place de la lTIairie, deva11t l'église, dans le cimetière, ou au
plus passant des carrefours n'est pas un choix innocent. Sans doute, l'espace
du village - nous laissons ici de côté les villes, où les monuments sont
beaucoup plus complexes et souvent polysémiques - n'est pas toujours
clairement marqué: la place de l'église est souvent, aussi, celle de la mairie,
en même temps que le lieu le plus fréquenté. On ne peut donc toujours
donner sens à la localisation du monument; ailleurs, il faut compter avec
des déplacements provoqués par l'évolution de la voirie. Mais, dans de
nombreux cas, la localisation est signifIcative. D'autres signes la com-
plètent.
La nature du monument, et d'abord l'absence ou la présence de sta-
tue(s) constitue un second ensemble de signes. Qu'on l'impute à leur coût
inévitablement plus élevé ou à des considérations idéologiques, les monu-
ments décorés d'une statue sont très nettement minoritaires, et si la statue
la plus fréquente est celle d'un poilu, ce n'est pas la seule, il s'en faut. Dans
notre échantillon, en éliminant les monuments composites, pour 91 poilus
de tous genres, nous comptons 224 stèles nues, auxquelles s'ajoutent 19
stèles surmontées d'une urne ou d'une torche funéraire, et 30 stèles sur-
montées d'une croix de guerre. La signification du poilu, quand il existe,
dépend de son caractère réaliste ou idéalisé, des allégories qui l'entourent,
etc. Ailleurs, des veuves accompagnées d'orphelins, de vieux parents disent
le deuil des survivants de façon plus explicite que ces statues de femmes
Les nzonuments aux morts
201
éplorées ou radieuses dont on ne sait si ce sont des épouses, des mères, des
Patries ou des Républiques.
Une troisième série d'indications est fournie par les inscriptions que
comporte tout monument. Il y a peu à tirer des listes de noms, disposées
tantôt suivant l'ordre alphabétique, tantôt suivant l'ordre chronologique
des décès, et le cas reste exceptionnel des monuments où les morts sont
rangés dans l'ordre hiérarchique des grades (4 % de notre échantillon).
L'inscription frontale et les. commentaires qui l'accompagnent parfois
livrent au contraire un message explicite, ou facile à déchiffrer, du laco-
nique: «À nos morts », aux épigraphes héroïques: «Claire à nos
héros », sans compter toutes les sentences vibrantes, attristées ou mora-
lisatrices.
En combinant ces trois groupes de signes, on peut établir une typolo-
gie des monuments aux mor ts, qui renvoie elle-même à la diversité des
sensibilités locales.
Le type le plus fréquent de monument aux morts, la forme « canoni-
que» en quelque sorte, est la stèle nue, érigée dans un espace symbolique-
ment dominé par la mairie, avec pour toute inscription, outre les noms des
morts, la formule consacrée: « La commune de... (ou seulement le nom de
la commune) à ses enfants morts pour la France. » Cette inscription, de loin
la plus fréquente (60 0/0), diffère de la variante pourtant proche: « ... morts
pour la Patrie. » C'est, en effet, l'une des « énonciations officielles» qui doi-
vent figurer sur les actes de décès des militaires tués à la guerre; elle a donc
une valeur juridique et a été codifiée par des textes. L'adopter, c'est parler
le langage officiel de la cité, non celui de la tradition locale ou des senti-
ments. C'est d'ailleurs pourquoi l'une des associations pilotes du mouve-
ment combattant réclame que toute autre mention soit proscrite Il.
Ce type de monument se caractérise par son dépouillement. La stèle
ne comporte aucun emblème allégorique, si ce n'est la croix de guerre,
décoration due, effectivement, aux morts pour la France. L'extrême du
dépouillement est atteint dans certains villages protestants des Cévennes,
qui se contentent d'une simple plaque apposée sur le mur de la mairie I2 .
Mettre l'accent sur l'origine de l'hommage, la commune, c'est-à-dire les
citoyens vivants, dans leur organisation locale, et sur ses destinataires, les
citoyens morts, dans leur individualité concrète, attestée par leurs noms et
renforcée parfois de façon émouvante par leur photographie dans des
médaillons émaillés 13, c'est en effet dire l'essentiel. C'est affirmer à la fois la
soumission au devoir civique et le devoir du souvenir: libre à chacun,
ensuite, de laisser libre cours à sa tristesse ou à son orgueil patriotique. Le
monument ne préjuge pas des opinions des citoyens: en cela, il est républi-
202
Monuments
cain et laïque; d'ailleurs, il évite également les emblèmes religieux 14 . Nous
sommes en présence de monuments civiques.
Les monuments civiques se définissent ainsi par un double refus, et ils
prennent tout leur sens par contraste avec d'autres. Il suffit, en effet, de très
peu pour glisser soit vers le monument patriotique, soit vers le monument
funéraire.
Comme le monument civique, le monument patriotique se dresse sur
une place publique, à un carrefour où il est bien en vue. Il se distingue par
son iconographie ou ses inscriptions. Déjà le: «... morts pour la Patrie»
amorce un tin1ide glissement du monument civique au monument patrioti-
que. Il est définitivement sanctionné par des adjonctions empruntées au
champ sémantique de l'honneur, de la gloire ou de l'héroïsme: « Claire aux
enfants de ... », « À nos héros... », « Aux enfants de ... morts glorieusement
(ou héroïquement, ou au champ d'honneur) ». On trouve même parfois des
redoublements: « Claire à nos héros. » Ailleurs, la connotation patriotique
résulte d'inscriptions gravées sur les autres faces du monument, comme les
vers célèbres, cités en totalité ou en partie:
Ceux qui pieuse17lent sont l710rts pour la Patrie
Ont droit qu)à leur cercueil la foule vienne et prie.
Entre les plus beaux noms) leur nom est le plus beau)
Toute gloire près d) eux passe et tombe) éPhémère
Et comme ferait une nlère
La voix d)un peuple entier les berce en leur tombeau.
Gloire à notre France éternelle .'
Gloire à ceux qui sont morts pour elle .'
Aux mart)'rs .' A ux vaillants .' A ux forts .'
Avec ces vers, nous ne sortons pourtant pas de la tradition républi-
caine; nous sommes au c011traire en son cœur. Leur auteur est Victor
Hugo 15 , l'un des pères de la République, qui lui fit des funérailles nationa-
les; on les apprend dans toutes les écoles publiques, on les chante même,
sur une musique d'Hérold, lui aussi un grand républicain. Surtout, ces vers
ne glorifient pas la victoire sur l'ennemi, mais la défaite des monarques; ils
ont été composés pour le premier anniversaire de la révolution de 1830. Les
morts qu'ils célèbrent ne sont pas tombés aux frontières pour défendre le
sol national, mais sur les barricades par amour de la liberté.
Pour que ce patriotisme républicain fasse place à un nationalisme
avéré, il faut donc quelques signes supplémentaires. Les plus fréquents sont
d'ordre allégorique: le coq gaulois, par exemple, surmontant une stèle (6 0/0
Les nlonunlents aux morts
203
des monuments de notre échantillon). Ici interviennent les statues de poilu
triomphant, brandissant une couronne de lauriers, comme celle d'Eugène
Benet, sans doute la plus répandue l6 , ou encore faisant flotter au vent un
drapeau, à l'imitation de la République de Delacroix. Certains foulent aux
pieds un casque à pointe ou un aigle impérial. D'autres vont plus loin
encore, dans l'exaltation nationaliste, en représentant une Victoire, les ailes
largement déployées, tenant une couronne. Ces signes peuvent d'ailleurs
fort bien s'ajouter les uns aux autres, déclinant ainsi toute une gamme de
superlatifs. Le monument de Brissac (Maine-et-Loire), par exemple, donne à
voir un poilu surmonté d'un coq, brandissant un drapeau et faisant rouler
du pied un casque à pointe. De même, il n'est pas rare qu'une Victoire ailée
couronne un poilu.
Le langage de l'allégorie est cependant moins explicite que celui des
inscriptions, et des équivoques sont possibles. La couronne, et même la
palme, peuvent marquer le deuil, et non la victoire. Les effigies féminines
sont particulièrement polysémiques. La victoire est reconnaissable à ses
ailes, et, parfois, à son casque; mais une femme sans ailes peut être aussi
bien une France qu'une République 17.
Il en va de même avec les statues de poilu: toutes ne sont pas patrioti-
ques. On en rencontre dans des monuments purement civiques, comme la
sentinelle qui semble monter la garde, l'arme au pied, devant le mur où
Maisons-Alfort a gravé les noms de ses morts, dans le square de la mairie. Ce
sont alors des statues descriptives, réalistes. Le patriotisme commence avec
l'idéalisation; son premier stade est, par exemple, le poilu de C. Pourquet
intitulé: Résistance l8 . À première vue, il paraît ressemblant; tous les détails
sont exacts: les musettes, les cartouchières, le col ouvert, la capote retrous-
sée: rien ne manque sauf les gourdes. Mais l'attitude sent la pose: le menton
est trop volontaire, le regard trop fier, et cette façon de barrer la route à un
adversaire imaginaire n'a rien d'un acte de guerre. Nous ne sommes pas
devant une image réaliste du poilu, mais devant une illustration du célèbre:
« Ils ne passeront pas. » Le monument est à la frontière du patriotisme répu-
blicain et de l'exaltation nationaliste; il suffirait d'une couronne brandie ou
d'un drapeau déployé pour l'y faire passer sans équivoque.
Dans les nombreuses variantes de poilu au drapeau, il ne faut pourtant
pas confondre deux familles. À côté de ces poilus triomphants, il y a des
poilus « navrés », comme l'on aurait dit au XVIe siècle: frappés à mort, ils
défaillent et étreignent le drapeau pour l'embrasser dans un ultime sursaut
ou s'en faire un linceu}19. Incontestablement, il s'agit là de monuments
patriotiques; ils proclament la légitimité du sacrifice demandé par la
France, qu'ils représentent parfois, se penchant au-dessus du mourant pour
204
Monuments
recueillir son dernier soupir. Mais ces monuments soulignent simultané-
ment que les morts sont bien morts: en même temps que patriotiques, ils
sont funéraires.
Ces monuments sont assez nombreux pour qu'on en fasse un type
distinct. Ils se distinguent d'ailleurs des monuments patriotiques républi-
cains par d'autres traits que l'iconographie. Ils échappent souvent à l'espace
civique dominé par la mairie, et se dressent au cimetière, ou à proximité de
l'église. Il n'est pas rare qu'ils portent une croix. En fait, ils ne glorifient pas
la Patrie victorieuse, la grandeur de la France ou le triomphe du poilu, mais
le sacrifice des morts. Leur leçon est celle même de la tradition conserva-
trice: l'homme n'est grand et ne se réalise pleinement que dans l'obéis-
sance totale, inconditionnelle, à des réalités qui le dépassent; il ne suffit
donc pas de faire son devoir, il faut en outre aimer la Patrie et se vouer à
elle. Comme la religion, le patriotisme est une école d'abnégation et de
sacrifice, par quoi l'homme s'accomplit et se sauve. Dans cette tradition
conservatrice, la Patrie, comme Dieu, devient une réalité transcendante, et
elle justifie le sacrifice qui devient à proprement parler martyre, témoi-
gnage, acte de foi. On est aux antipodes de l'esprit républicain, pour qui
l'individu est la fin ultime de la société, et qui proclame un message d'éman-
cipation individuelle et collective.
Ces monuments funéraires-patriotiques ou patriotiques-conservateurs se ren-
contrent de préférence dans des régions de chrétienté, et ils peuvent pren-
dre d'autres formes que le poilu « navré ». La version la plus élémentaire en
est le drapeau sur une tombe, ou drapé sur les bras d'une croix de pierre
tombale. On rencontre aussi des bustes de poilus embrassant un drapeau,
variantes de poilu « navré» pour communes pauvres. Ailleurs, la religion
l'emporte, et le monument tend vers le calvaire, combinant une grande
croix, un poilu et un drapeau. Une forme extrême de cet alliage de patrio-
tisme et de religion est la statue de Jeanne d'Arc, qui unit en elle jusqu'au
martyre les deux fidélités, symbole même du « catholique et Français tou-
Jours ».
Il suffit que la référence à la Patrie soit absente, pour que les monu-
ments de type funéraire prennent un sens différent. Ne pas légitimer expli-
citement le sacrifice des morts, c'est admettre qu'il n'est peut-être pas tota-
lement légitime. On glisse alors vers le pacifisme. C'est le cas de monuments
qui représentent avec réalisme des soldats mourants ou morts, comme à
Fay-de-Bretagne, au pied d'un calvaire, dans le cimetière: la foi en Dieu
reste ici le seul recours. Les ressources de la statuaire funéraire classique
peuvent être mobilisées, avec les gisants et les pleureuses, mais ces repré-
sentations sont un peu trop conventionnelles pour dire la douleur des sur-
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A10numents
vivants. Les morts doivent être pleurés par des personnes réelles. Tantôt ce
peut être, mais rarement, un frère d'arme, un poilu désarmé, accablé par
les horreurs de la guerre; plus souvent, c'est une femme plongée dans la
douleur, épouse ou mère, c'est-à-dire à la fois l'une et l'autre, et qui évoque
parfois la Mater doLorosa des pietà catholiques; il arriye qu'on donne à cette
femme un costume régional, en Bretagne ou au Pays basque notamment,
façon de souligner l'enracinement, et de donner un caractère concret à une
figure universelle. Ailleurs encore, c'est une veuve, accompagnée par un ou
deux enfants, ou encore de vieux parents, ou le grand-père et le petit-fils,
recueillis devant la tombe. Dans la région de Saint-Étienne, le sculpteur
local J oanny Durand a ainsi laissé plusieurs statues incarnant la douleur des
survivants de façon parfois très concrète et très émouvante 20.
Les monuments funéraires ne comportent pas nécessairement de statue,
et il peuvent recevoir leur connotation de leur simple localisation au cime-
tière, renforcée par une inscription frontale d'où la référence à la France ou
à la Patrie est absente. On rencontre assez souvent des épigraphes telles
que: « La commune de... à ses enfants morts », ou « ... à ses morts », voire,
même, « Aux soldats morts à la guerre », ou, plus laconiquement: « À nos
morts », comme sur la stèle exemplairement sobre qu'une petite commune
de Beauce, Oison, a dressée au centre de son cimetière.
Parfois, mais c'est exceptionnel, le pacifisme s'explicite, moins par
l'iconographie que par les inscriptions. Il faut faire un sort à part au monu-
ment de Levallois-Perret, qui suscita toute une polémique, car on prétendait
y voir un mutin de 191 7 fusillé: le mutin n'est guère identifiable; en revan-
che, un ouvrier y brise incontestablement une épée, allégorie du prolétariat
brisant la guerre. Les exemples les plus connus de monument pacifiste sont
ceux de Saint-Martin-d'Estreaux (Loire), dont la face postérieure porte une
très longue et très intéressante inscription moralisatrice 21 , de Gy-l'Évêque
(Yonne) : « Guerre à la guerre », et de Gentioux (Creuse), où un enfant bran-
dit le poing devant une inscription: « Maudite soit la guerre. »
Ces monuments pacifistes sont trop rares pour qu'on en fasse un type
distinct; du moins incarnent-ils l'horizon vers lequel tendent les monu-
ments purement funéraires, en l'absence de justification patriotique. Nous
nous trouvons ainsi en présence de quatre types principaux de mortuments
aux morts: les monuments civiques, les plus fréquents, les plus laïques, qui
sont pleinement républicains; les monuments patriotiques-républicains, qui
sont souvent aussi des monuments à la victoire, de façon plus ou moins
affirmée; les monuments funéraires-patriotiques, qui glorifient le sacrifice;
et les monuments purement funéraires, qui soulignent l'ampleur du deuil
sans en fournir la justification et inclinent par là même au pacifisme.
Les monuments aux morts
207
Cette diversité, qui renvoie de très près aux tempéraments politiques
locaux à l'époque où les monuments furent érigés, interdit, on le voit, de
faire du poilu triomphant le type même du monument aux morts. La réalité
est plus complexe, plus riche, et plus profondément républicaine. À côté du
patriotisme, les monuments expriment plus souvent le civisme républicain,
dans son dépouillement un peu froid, dans sa laïcité un peu sèche. Au
demeurant, même les plus patriotiques ne sont pas érigés à l'honneur de
l'armée - pas d'officiers, dans ces monuments - et ils restent fidèles à leur
fonction essentielle, qui est de conserver à jamais le nom de chacun des
morts de la commune. Dans ce respect des individus, qui n'était pas le fait
des monuments cantonaux aux morts de 1870-1871, on retrouve un des
traits fondamentaux de l'esprit républicain, qui veut les citoyens égaux
devant la loi comme devant la mort, et donc dans le souvenir des généra-
tions futures.
Mais la signification des monuments aux morts ne résulte pas seule-
ment de leur réalité matérielle; elle provient également de ce que l'histoire
en a fait. Tels que nous les voyons, et sous réserve des modifications ulté-
rieures (inscriptions regravées, inscriptions supplémentaires pour les morts
de 1939-1945 ou les guerres coloniales, changement d'emplacement, etc.),
ces monuments sont datés: ils traduisent les intentions des municipalités de
l'époque. Par l'usage, les citoyens ont pu leur donner un sens différent, de
même que La Marseillaise a largement cessé d'être un chant révolutionnaire.
Les cérémonies dont les monuments ont été le centre ont pu les investir de
significations qu'ils n'a vaien t pas à l'origine.
Le sens des cérémonies aux morts de la guerre.
Il est particulièrement délicat de faire l'histoire des ceremonies aux
monuments aux morts. D'une part, l'observation des cérémonies actuelles
ne nous renseigne que de façon incomplète et précaire sur celles qui se
déroulaient entre les deux guerres; d'autre part, la diversité des manifesta-
tions a sans doute été aussi grande que celle des monuments, et les différen-
ces ne sont pas négligeables entre les grandes villes et les villages.
Cette double incertitude affecte notamment le rôle de l'armée dans les
manifestations aux monuments. Sans doute est-il inexistant, en dehors des
villes de garnison, mais, même là, il n'a pas été toujours aussi grand qu'on
le voit aujourd'hui. La disparition progressive des survivants de la Grande
Guerre, l'éloignement du deuil font du Il-Novembre une date moins popu-
laire, et la foule s'éclaircit autour du monument. Les pouvoirs publics pren-
208
ivlonuments
nent donc en quelque sorte le relais de la ferveur populaire, ce qui peut
modifier la place de l'armée.
Pour retrouver le sens premier des cérémonies aux morts, il faut donc
se placer entre les deux guerres, et nous disposons de sources intéressantes.
D'une part, les premiers anniversaires du Il-Novembre ont conduit les
anciens combattants à s'interroger sur leur organisation: leur presse
conserve quelques articles normatifs, qui fixent leur doctrine et justifient
leurs choix. D'autre part, certains journaux départementaux d'anciens com-
battants rendent compte, dans leur rubrique « Vie des sections », des céré-
monies du Il-Novembre, notamment entre 1930 et 1934. Enfin, il n'était
pas de congrès départemental ou national d'anciens combattants sans
manifestation au monument aux morts local: ces manifestations sont par-
fois décrites, et elles nous intéressent d'autant plus qu'elles ont une valeur
exemplaire et concourent à déterminer un « ordre des cérémonies ».
Le premier trait à souligner est que ces manifestations ne sont pas, à
l'origine, des manifestations officielles. Elles ne sont pas organisées par les
pouvoirs publics, mais par les associations d'anciens combattants 22 . C'est si
vrai que le Il-Novembre faillit bien ne pas être une fête nationale. En 1919,
011 fêta naturellernent l'anniversaire à sa date. En 1920, le Il-Novembre vit
un même cortège déposer le cœur de Gambetta au Panthéon, puis la
dépouille du soldat inconnu à l'Arc de triomphe; il fut donc encore chômé.
Mais en 1921, la Chambre bleu horizon, plus soucieuse en l'occurrence de
travail que de patrie, reporte au dimanche 13 la commémoration de l'ar-
mistice. Ce fut un toILe général chez les anciens combattants, qui boycottè-
rent les manifestations officielles et imposèrent la loi du 24 octobre 1922
décrétant le Il-Novembre fête nationale. Les commentaires de l'époque
sont explicites: les combattants ont' imposé la transformation de Leur fête en
fête nationaLe. Et c'est leur fête doublement: parce que c'est eux qui ont
gagné la guerre et non les pouvoirs publics, et parce qu'ils en sont sortis
vivants. C'est ce que proclament, par exemple, les Mutilés des Hautes-Pyré-
nées, dans une affiche placardée pour le Il-Novembre 1921: «NOTRE
F Ê T E, celle de l'armistice, est bien le Il novembre! Notre dignité nous
impose de rendre hommage à nos chers morts au jour anniversaire où l'in-
fâme tuerie cessa! » L'année suivante, dans une autre affiche, les mêmes
déclarent: « S'il est vrai que ce matin du Il novembre 1918 fut notre seul
jour de bonheur... » On a gagné et on est vivant: quelle délivrance... mais à
quel prix 3 !
Second trait: ces manifestations ne sont pas des manifestations militai-
res. Les associations de combattants sont unanimes sur ce point. L'Union
fédérale, d'inspiration radicale-socialiste, émet à ce sujet un vœu catégori-
Les monuments aux morts
209
que lors de son congrès de 1922 : «La fête nationale du Il-Novembre ne
comportera aucune manifestation militaire »24, et ce vœu est rapporté par
un médecin plutôt de droite, bientôt député, Marcel Héraud. À droite,
l'Union nationale des combattants, pourtant présidée par un général à
l'époque, ne pense pas autrement: dans un article d'anticipation sur la fête
nationale du Il-Novembre 1922, telle qu'il la souhaite, l'un de ses respon-
sables ne réserve aucune place à l'armée, si ce n'est, en tête du cortège,
« une délégation des officiers généraux, des officiers, des sous-officiers et
des hommes de troupe ayant pris part à la guerre »25. Une « délégation» et
pas le moindre détachement: c'est la négation de l'armée comme corps. Et
ce n'est pas un oubli: au terme de la manifestation, le président de la
République devrait passer en revue... le groupe des victimes de guerre. Non
seulement l'armée n'est pas honorée, mais elle n'est pas même reconnue.
S'il fallait une confirmation de cette unanimité, on la trouverait dans un
article du directeur du journal des mutilés, le plus important organe de la
« presse combattante », le seul vendu dans les kiosques, comme son succes-
seur actuel: « Ce qui importe enfin, c'est que la fête du Il novembre soit
dépourvue de tout apparat militaire. Ni prise d'armes, ni revue, ni défilé de
troupes. C'est la fête de la paix que nous célébrons. Ce n'est pas la fête de la
guerre 26 . »
Ni officielles, ni militaires, ces cérémonies sont des manifestations
funéraires. Les monuments sont des tombes, et les manifestations des servi-
ces funèbres. Le fait éclate sans équivoque dans les régions de tradition
catholique vivace, comme en Loire ou en Vendée, où le clergé joue un rôle
central dans les cérémonies. Après la messe du Il-Novembre, le prêtre
garde sa chasuble, et le cortège - la procession plutôt - se forme pour se
rendre au monument, avec, en tête, les enfants de chœur en surplis, portant
la croix processionnelle, et des cierges allumés. Si le parcours dure assez
longtemps, on chante des cantiques; sinon, c'est le silence. Au monument,
la chorale chante un cantique, ou le De profundis. Parfois même, le prêtre
donne l'absoute au monument, tandis qu'on chante le Libera: le monument
tient alors la place du catafalque vide dans l'office anniversaire des défunts,
et le prêtre tourne autour de lui en l'aspergeant d'eau bénite. Sans doute de
telles manifestations restent-elles limitées à quelques régions; elles n'en
révèlent pas moins un horizon plus général 27 .
D'autres détails confirment le caractère fiméraire de ces manifestations.
L'un des épisodes les plus souvent attestés est l'appel des morts: avant ou
après la minute de silence - forme laïcisée de la prière - il est d'usage
d'énumérer tous les morts de la commune, et ils sont parfois une centaine.
Après chaque nom, un enfant des écoles, ou un ancien combattant répond:
210
i \ 1011 Li nl e J1 ts
« Mort pour la France» ou « Mort au champ d 'honneur »:!. Cet appel, lui
aussi emprunté aux liturgies catholiques.!, assigne son sens à la cérémonie:
il s'agit bien de commémorer l'anniversaire des morts de la guerre.
Il en va de même pour le dépôt de gerbes, ou encore de couronnes: le
terme est plus fréquent, et ses connotations mortuaires sont intéressantes à
relever. Quelques jours après la Toussaint, oÙ toutes les familles vont fleurir
leurs tombes, ce geste est parfaitelTIent transparent: si on fleurit le monu-
ment, c'est qu'il est bien une tombe. D'ailleurs, dans certaines commllnes,
le cortège se rend d'abord au cimetière, et l'on fleurit individuellement la
tombe de chacun des soldats qui y sont inhumés. La gerbe au mOf1ument
reprend, au niveau collectif, le geste de piété d'abord accompli au niveau
individuel.
Mais alors, pourquoi La i\JarseiLLaise, dans ce contexte funéraire? C'est
ici qu'il faut prendre la peine de bien vérifier les faits, car on admet trop vite
que l'hYlnne national soit nécessairement chanté devant le monument aux
rnorts. Il n'a rien d'a bliga taire. Certes, il éclate sou vent au terme de la
cérérnonie, mais ce n'est ni une règle stricte, ni un usage général. Au vrai,
un certain Hottement subsiste longtemps sur ce qu'il convient de chanter ou
de jouer, -et le choix dépend souvent des ressources locales. Tous les villages
n'ont pas une clique ou un orphéon: il faut alors chanter, et c'est l'affaire
de la chorale paroissiale, des « aimables demoiselles »30, ou, presque tou-
jours, des enfants des écoles. Il se peut que des Marseillaise aient été chantées
et que nos comptes rendus ne songent pas à le mentionner, mais nous
avons des récits assez détaillés pour assurer que, dans certains villages, elle
n'était pas chantée, soit qu'on ait craint que trop peu de participants fussent
capables de la reprendre, soit que les instituteurs aient été réticents à la
faire apprendre à leurs élèves pour la circonstance, soit qu'elle ait paru trop
belliqueuse et trop triomphale. En son absence, nous trouvons les psaumes
et cantiques déjà cités, des marches funèbres jouées par la fanfare, l'Hymne
aux morts de Frédéric Bataille, très souvent celui de Victor Hugo, le chœur
de Maurice Bouchor : Pour ceux que nous pleurons, ou encore des hymnes à la
paix 31 .
Par contraste avec cette diversité, il est remarquable que la sonnerie
Aux n10rts se soit finalement imposée, au moment central de la cérémonie,
pendant la minute de silence. En effet, cette sonnerie était inconnue dans
l'armée française. Dans les années vÎ11gt, la minute de silence était encadrée
par deux sonneries: Aux champs ou Garde à vous au début, Au drapeau à son
terme. C'est le chef de la musique de la garde républicaine qui a composé la
sonnerie Aux morts que nous connaissons aujourd'hui, et elle a été officielle-
ment adoptée en 1932. Elle s'est progressivement, mais rapidement répan-
..
.....
...
4
.
49. Type: Monument funéraire patriotique. PouldreU"Llc.
,
\
50. Type: Monument funéraire patriotique. Margny-sur-Matz.
Les monuments aux morts
213
due, au point de devenir, à la veille de la guerre de 1940, la sonnerie spéci-
fique des manifestations aux monuments aux morts, celle que l'on ne sonne
pas en dehors de cette circonstance, mais qu'on sonne toujours à cette occa-
sion. Confirmation supplémentaire, s'il en était besoin, que nous sommes
bien en présence d'un culte funéraire 32 .
Cette caractérisation fiméraire ne livre pourtant qu'une partie du sens des
cérémonies aux monuments aux morts. Elles sont plus complexes, et elles
mettent en présence plusieurs protagonistes, dans un espace structuré et
orienté. De leurs places et de leurs gestes dépend la signification de ce culte.
Après la messe, tout le monde se rend en cortège au monument, avec,
parfois, un détour par le cimetière. Les enfants des écoles sont en rang, sous
la conduite de leurs maîtres et maîtresses; arrivés au monument, dans de
nombreux villages, ils déposent chacun une fleur ou un petit bouquet à son
pied; ensuite ils se placent sur l'un des côtés, bien groupés pour chanter,
comme la chorale dans le chœur de l'église. La population, qui se contente
d'assister à la cérémonie, se place elle aussi sur les côtés, laissant libre un
espace, plus ou moins grand, devant le monument. Le décor est planté, le
culte peut commencer.
Le groupe des anciens combattants s'est constitué dès le matin du
Il novembre en se réunissant à la mairie pour se rendre en cortège à la messe
avec son ou ses drapeaux. Il se place en queue du cortège, à la place d'hon-
neur, selon l'ordre des processions religieuses 33 , où l'officiant vient le der-
nier. Comme le clergé pénètre seul dans le chœur pour l'office, arrivés
devant le monument, seuls les anciens combattants poursuivent et viennent
l'entourer, se plaçant sur une ligne ou en arc de cercle derrière lui. Quand
ils sont trop nombreux, leurs drapeaux les représentent et occupent cette
place. En face d'eux, à une certaine distance, qui crée un espace vide devant
le monument, se tiennent les autorités, le maire et le conseil municipal.
La place des anciens combattants est d'autant plus significative qu'ils
ne la quittent pas de toute la cérémonie, alors que d'autres se déplacent
pour fleurir le monument: les autorités, toujours, et les enfants des écoles
quand ils ne l'ont pas fait en arrivant au monument. Les combattants sont
du côté des monuments, comme la famille qui reçoit les condoléances au
cimetière est à côté de la tombe. Leur position dans l'espace de la cérémo-
nie affirme silencieusement la solidarité des survivants et des morts. En
présidant au culte rendu à ceux-ci, ils reçoivent eux-mêmes un hommage
indirect de toute la collectivité dans sa réalité concrète, et c'est pourquoi il
faut que la population soit là, nombreuse, comme dans son expression offi-
cielle, et c'est pourquoi il serait inadmissible que les autorités n'accomplis-
sent pas de geste d'hommage.
214
NIonUfllents
Les cérémonies du Il-Novembre apparaissent ici comme le seul culte
républicain peut-être qui ait réussi en France et qui ait suscité une u11ani-
mité populaire. Les cultes de la République 011t toujours buté devant la
difficulté de personnifier la République. Ni la déesse Raison, ni même « Ma-
rianne », ne peuve11t faire vibrer les foules: chacun sait qu'il s'agit de sym-
boles. La fête du 14-Juillet est devenue relativemen't populaire, mais pour
que cet événement fondateur suscite une large adhésion, il a fallu une orga-
nisation savante, où interviennent les vacances scolaires'i4. Cette fête natio-
nale n'est la fête de personne.
L'innovation fondamentale du Il-Novembre, qui bouleverse les litur-
gies républicaines, c'est de célébrer non des principes mais des citoyens
concrets. Les monuments, on l'a vu, respectent l'individualité de chaque
mort, et ils conservent gravé chaque nom, avec même parfois les images. La
manifestation comporte l'appel individuel des morts. Le culte rendu en ce
jour l'est à des citoyens qui ont fait leur devoir, et les survivants, qui l'ont
fait également, se trouvent aux côtés des morts.
On ne célèbre donc ni l'armée, ni même la Patrie, au monument aux
morts. C'est au contraire la Patrie qui rend hommage aux citoyens, et le
rôle des drapeaux l'atteste. On commet un conLresens complet en n'atta-
chant d'importance qu'à la prése11ce des drapeaux, sans prêter attention au
rôle qu'ils jouent. Un geste comme le lever des couleurs, dans la cour des
casernes, les chantiers de jeunesse ou les écoles primaires de Vichy, est un
geste patriotique non parce qu'il y a un drapeau, mais parce que ce drapeau
est le destinataire d'n hommage: on le salue, on l'honore, et il n'yen a
qu'un seul, car il n'y a qu'une Patrie. Dans les prises d'armes où intervient le
drapeau du régiment, celui-ci est introduit une fois les rangs formés, et les
troupes lui présentent les armes, puis elles défilent devant cet emblème
unique de la Patrie. Là aussi.le drapeau est le destinataire de l'hommage.
Rien de telle II-NovelTIbre. Il y a d'abord souvent plusieurs drapeaux,
car les drapeaux sont ici à la fois emblème national et symboles d'associa-
tions distinctes. Surtout, on ne défile pas devant ces drapeaux: ce sont eux,
au contraire, qui défilent jusqu'au monument. Pendant la minute de silence,
ils s'inclinent, ce qui signifie qu'ils rendent hommage aux morts, de la
même façon qu'à l'église ils s'inclinent au moment de l'élévation devant le
pain et le vin qui viennent d'être consacrés. S'appuyer sur leur seule pré-
sence autour du monument pour faire du culte alors célébré un culte à la
Patrie est aussi absurde que de soutenir qu'une messe à laquelle ils assistent
n'est plus un culte rendu à Dieu. Au monument aux morts comme à l'église,
les drapeaux ne sont pas les destinataires du culte, mais ses instruments.
Les manifestations du Il-Novembre ne sont donc pas d'abord patrioti-
Les monuments aux morts
215
ques mais républicaines. Assurément, tous les participants conviennent que le
sacrifice des morts est légitime, et que les citoyens ont le devoir de mourir pour
leur patrie, si celle-ci le demande pour une cause juste. Mais on ne rend pas en
ce jour un culte à la Patrie; on n'en fait ni une valeur suprême, ni une sorte de
divinité existant par elle-même. C'est au contraire la Patrie qui honore les
citoyens, ce en quoi elle est républicaine, car la République fait précisément des
citoyens la valeur suprême et la fin tùtime de la société.
Républicaines, les fêtes du Il-Novembre le sont encore par leur côté
pédagogique. La République, en effet, ce n'est pas l'obéissance incondition-
nelle, la soumision aux autorités naturelles, comme la famille, l'armée ou la
monarchie. C'est le suffrage universel, et les citoyens qui, par l'élection,
appellent certains des leurs à les diriger. Pour que la République fonctionne
bien, il faut donc des citoyens éclairés et vertueux, qui intériorisent les
contraintes du contrat social. C'est pourquoi la République ne se conçoit pas
sans l'instruction et l'éducation. Il lui faut donner à chacun les connaissan-
ces nécessaires pour remplir son rôle actif de citoyen d'une démocratie. Il
lui faut plus encore faire partager par chacun ses normes et ses valeurs.
Comme régime libéral, reposant sur la loi et l'élection, la République exige
des citoyens qui admettent la nécessité d'une discipline collective et le res-
pect des autres. Par quoi se résout le problème classique de la liberté pour
les ennemis de la liberté: si l'éducation républicaine réussit, il n'y a plus
d'ennemis de la liberté. Dans cette perspective, l'hommage aux citoyens qui
ont fait leur devoir jusqu'à la mort par une discipline qu'on dit, avec quel-
que exagération, « librement consentie », vise aussi à toucher et émouvoir
les citoyens' pour les rendre meilleurs. Le culte civique est en même temps
leçon de morale.
D'où l'importance de la participation des enfants des écoles. Ils sont
jeunes, donc influençables; ils n'ont pas encore compris ce qu'est la Répu-
blique : il faut qu'ils adhèrent à ses principes: le respect des citoyens, celui
de la loi et du devoir civique. C'est pourquoi on les fait assister aux cérémo-
nies, on leur demande de déposer des fleurs, on les fait chanter, ou répon-
dre à l'appel des morts, devant la population rassemblée, grave et émue.
Cette manifestation doit les impressionner, pour les influencer. Pour termi-
ner sur un bon souvenir, dans certaines communes, on les récompense de
leur participation en leur partageant des brioches au moment du vin d'hon-
neur. La République est un régime qui suscite la conformité sociale par
l'adhésion personnelle des citoyens aux principes sur lesquels elle repose.
C'est pourquoi elle implique un culte civique et une éducation morale qui
ont trouvé leur forme accomplie dans les manifestations aux morts de la
Grande Guerre.
216
JYlonuments
Les discours de circonstance.
La leçon de civisme et de morale ne résulte pas seulement de la dra-
maturgie et de la mise en scène des cérémonies du Il-Novembre. Elle est
explicite, car on parle devant les monuments, et il n'est pas indifférent de
savoir qui parle, et pour quoi dire.
Deux catégories de personnes peuvent prétendre parler devant le
monument: les élus, parce qu'ils incarnent la collectivité tout entière; les
combattants, parce que seuls ceux qui ont fait la guerre ont le droit d'en
tirer les leçons. De fait, les deux cas se rencontrent, et les compromis sont
toujours possibles, soit que le maire ait fait la guerre, soit qu'on s'accom-
mode de deux discours au lieu d'un. Mais, pour les combattants, l'idée
même d'un texte personnel est ici choquante. Celui qui parle en ce jour ne
doit pas le faire en son nom, mais au nom de tous les combattants, vivants
et morts. C'est pourquoi, dès 1921, les Mutilés du Loiret rédigent un
appel, qu'ils adressent à toutes leurs sections pour qu'elles le fassent lire
au monument. Cette pratique est étendue à toutes les associations de
l'Union fédérale, la plus grande des associations nationales, en 1935, et
elle finit par se généraliser 35 . En effet, le culte républicain du lI-Novem-
bre n'a pas à mettre en vedette des personnalités. La République est un
régime où les citoyens doivent apprendre à servir de façon désintéressée
et impersonnelle.
Cette forme du discours de Il-Novembre est son premier signifiant. Il
en renforce le message. Ni l'armée victorieuse ni ses chefs ne sont ici évo-
qués; pas plus que Foch ou Joffre, Pétain n'est cité: l'esprit qu'il faut faire
soufRer en ce lieu exclut autant le militarisme que le culte des personnalités.
La revanche et l'Alsace-Lorraine sont très rarement mentionnées; l'Allema-
gne vaincue n'apparaît jamais comme nation ou comme peuple: c'est l'Al-
lemagne impériale ou militariste, et la France, soldat du droit et de la
liberté, en état de légitime défense, ne cesse de répondre à l'agression du
militarisme et de l'impérialisme.
La plupart des discours de Il-Novembre sont construits en diptyque.
Première partie: hier, la guerre, eux, les morts; seconde partie: au-
jourd'hui, la paix, nous, les vivants. La première partie comprend nécessai-
rement un tableau, plus ou moins long et appuyé, des horreurs de la
guerre: pas d'évocation de la victoire sans rappel de son coût. Ce serait,
pour les combattants qui président aux cérémonies, un manquement grave,
car on oublierait du fait même et la mort de leurs camarades et leurs pro-
...
"-"
51
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-..........
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51} 52. Type: Monuments fu-
néraires. Canges et Suzppes.
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\.
52
218
111 on uments
pres peines. On répète donc que la guerre tue, qu'elle est carnage, tuerie,
massacre, boucherie.
Ces tableaux sinistres suscitent quelques protestations, qui confirment
leur importance et leur fréquence. Ainsi le sergent Tapin, secrétaire général
de l'Office des mutilés de la Meuse:
Lisez les programmes des fêtes du Il novembre L..] Qu'y
trouve-t-on huit fois sur dix? Rien autre chose que des visites au
cimetière, des défilés devant les monuments du souvenir, des
dépôts de palmes sur les tombes...
Non, messieurs, non! La fête du Il novembre, ce n'est pas
cela! [...]
Le Il novembre, je voudrais voir éclater La Marseillaise à tous
nos carrefours; je voudrais voir tous nos gosses sauter, exulter,
acclamer Foch et Pétain; je voudrais voir nos sociétés de gymnas-
tique, de football et rugby en tenue de travail et nous montrant
leurs biceps, je voudrais voir nos salles de théâtre ou de concert
crouler sous les vivats en l'honneur du Poilu L..]
On chauffe une race, messieurs, on ne lui donne pas à respi-
rer du chrysanthème pendant quinze jours. C'est dangereux et
c'est trop36.
Mais l'auteur se laisse emporter. À d'autres moments, il donne lui-même
dans d'horribles tableaux: c'est qu'il faut extirper le patriotisme imbécile de
l'avant-guerre, qui appelait de ses vœux une guerre fraîche et joyeuse. La
véhémence sinistre de certains discours de Il-Novembre permet de régler
leur compte aux couplets fanfarons des va-t-en guerre de 1911 ou de l'ar-
rière. Elle sert aussi à mieux faire ressortir l'optimisme des développements
qui suivent.
Deux transitions permettent de passer du souvenir de la guerre, qu'on
n'a pas le droit de laisser oublier, à la seconde partie des discours de
Il-Novembre. La première consiste à demander d'agir aujourd'hui de telle
sorte que les sacrifices d'hier n'aient pas été vains; la seconde, très voisine,
invite les vivants à être dignes des morts. La première insiste sur le sens que
les combattants donnaient eux-mêmes à leur sacrifice: ils se battaient pour
qu'il n'y eût plus jamais de guerre, notamment, et les développements paci-
fistes trouvent ici leur justification. Organiser la paix est doublement acte de
citoyen: c'est préserver la cité du fléau de la guerre, mais c'est aussi agir en
citoyen de l'Humanité puisque, dit-on, de même que les villages se sont unis
en provinces, et les provinces en États, de même les États doient trouver
Les monuments aux morts
219
une forme supérieure d'union. Le patriotisme républicain s'épure et s'ac-
complit ainsi dans l'adhésion à une société des nations qui devrait tendre à
la République universelle.
La seconde transition souligne davantage les vertus des morts dont
l'exemple fonde tous les appels moralisateurs. Les leçons de leur sacrifice
varient selo111es orateurs et les moments, mais elles sont toujours civiques.
C'est, par exemple, le dévouement absolu à la chose publique, l'intérêt
général accepté et servi avant l'intérêt particulier, la loi obéie et aimée,
avec les devoirs que créent, envers la collectivité, les droits que celle-ci
garantit aux citoyens. Mais c'est aussi l'égalité concrète des citoyens-sol-
dats dans leurs conditions de vie et de misère, leur égalité devant la mort
aveugle qui donnent leur plein sens à l'égalité formelle des citoyens
devant la loi. D'où une conception de la discipline, librement consentie, et
des chefs reconnus, parce que les meilleurs d'entre les citoyens. Non des
chefs autoritaires et distants, comme ces officiers d'active si souvent exé-
crés, mais des chefs proches et humains, parce que fondamentalement
identiques aux hommes qu'ils commandent, citoyens comme eux mobili-
sés, qui exercent l'autorité pour un temps seulement, et affrontent comme
eux les souffrances et la mort. C'est enfin la fratemité des tranchées, sans
doute un peu enjolivée, mais si fortement ressentie à certains moments
qu'elle illumine la mémoire; lui rester fidèle exige tolérance et respect des
autres citoyens, ce qui met un terme aux affrontements stériles, comme
les querelles religieuses du début du siècle, ou la politique, en tant qu'elle
crée des divisions artificielles. Meurtrie par la mort de tant de citoyens
hier opposés les uns aux autres, la République, c'est désormais la réconci-
liation.
« Il Y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au
souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de reli-
gion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible
d'être bon citoyen ni sujet fidèle... » J.-J. Rousseau, au demier chapitre du
Contrat social, développe la nécessité d'une religion civile. « Il importe bien à
l'État que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs;
mais les dogmes de cette religion n'intéressent ni l'État ni ses membres
qu'autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui
qui la professe est tenu de remplir envers autrui. »
Le culte républicain des morts de la guerre, tel qu'il se constitue et se
pratique entre les deux guerres, est sans doute le seul exemple historique de
religion civile au sens de Rousseau, et il apparaît en un moment précis.
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OJ DORMFNT TANT DS PREUX ,Vi. -: ::. DI) t-10MEN,'
ILS FIPENT.CES HEROS.LE SOLEN"'I:.L SERMENT
DE f!Rr::R /4. JAMAIS LES NOIRES CATACOMBES.
ARRIERE fdRENT-ILS. LES OBUS ET LES BoMBES
ET SOIS BENIE.Ô PAIX. SOEUR DU DESARMEMENT..
PSANT INCLINE-TOI! REGARDE CETTE MFRE L.
ELLE CLAME A SON fllS:"L!\GlOrRE EST BIEN AMERE.
LA GLOIRE fi MON ENrANT. EST LA CHEZ NOS GRANDS MORTS
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f)1J'ELLE Lt\lSSE APPES ElLf. A DE CUISANTS REMORDS
Cf OUI FIRENT SOMBRER LE EUPlES DbNS L'AB! If!
V,LTOPIN MAUREl i
53, 54. Type: Monuments funéraires
pacifistes. A uxy et Pouilly-lès-F eurs.
55, 56. Type: Monument fiméraire paci-
fiste antimilitariste. Château-A rnoux.
55
Les monuments aux morts
221
D'une part, avec la séparation des Églises et de l'État, celui-ci s'est interdit
de faire appel aux religions constituées pour développer l'amour des lois.
D'autre part, la guerre a été terrible, et les sacrifices qu'elle a demandés
excèdent ce qu'on peut attendre de la simple obéissance civique; on sent la
nécessité de citoyens qui aiment leur devoir. Enfin, la mort a frappé indiffé-
remment républicains et conservateurs, libres penseurs et cléricaux; la
République cesse d'être un parti: c'est la France même, et il faut exprimer
cette réconciliation pour la consolider.
Les monuments aux morts sont ainsi devenus le lieu privilégié non
d'une mémoire de la République, à l'instar des statues de celle-ci, mais d'un
culte républicain, d'une religion civile, dont les particularités méritent d'être
ramassées pour conclure.
C'est d'abord un culte ouvert; il ne se déroule pas dans un espace clos,
fermé, mais sur des places publiques, en un lieu qui a un centre, un pôle,
mais qui n'appartient à personne, puisqu'il est à tous.
C'est ensuite un culte laïque, qui n'a ni dieu ni prêtre. Ou plutôt le
dieu, le prêtre et le croyant se confondent: au vrai, le citoyen s'y célèbre
lui-même. Ce culte est hommage aux citoyens qui ont accompli sans réserve
leur devoir civique. En conservant leur mémoire, le monument est déjà un
haut lieu du civisme; sur cette tombe, on ne divinise ni l'arrnée ni la patrie,
et conserver les noms de tous les citoyens morts à la guerre, en faire l'appel
individuel est une façon de marquer que la République n'est rien d'autre
que les citoyens. Ce culte est rendu par d'autres citoyens: les mêmes, pour-
rait-on dire, mais avec plus de chance, soit rescapés de la tuerie, pour parler
leur langage, soit femmes, vieillards et enfants qui n'ont pas eu à y prendre
part. L'initiative du monument comme de la fête ne vient pas de l'appareil
étatique, ni des autorités sociales: elle est le fait des municipalités, de mul-
tiples comités, des associations de mutilés ou de combattants. Et si ces der-
niers jouent un rôle privilégié dans les cérémonies de Il-Novembre, c'est
en raison du devoir civique accompli, non de leur personnalité propre: on a
vu d'ailleurs comment ils tendaient à se fondre en un acteur collectif, tenant
un discours impersonnel: tous les citoyens étant égaux devant la loi et le
devoir civique, il faut, pour sortir du rang et parler au nom de tous, avoir
été mandaté, et même tenir du groupe son texte.
Célébrer les citoyens qui ont fait leur devoir est inviter chacun à faire le
sien.' Sous une forme ou sous une autre, les discours tenus au monument
répètent ce que disait déjà la cérémonie, par sa minute de silence, et les
drapeaux qui s'inclinent, et ce que le monument affirme à longueur d'année
par sa seule présence: parce qu'il est profondément bien de faire son devoir
civique, ceux qui l'ont accompli jusqu'à la mort ne doivent jamais être
222
Monuments
oubliés, et réciproquement, honorer les citoyens morts pour la Cité est affir-
mer la grandeur du devoir civique.
Ce travail de mémoire est donc identiquement travail de conversion et
pédagogie civiques. La fête du Il-Novembre est celle des citoyens par les
citoyens eux-mêmes; elle les conforte dans leur civisme, et elle le transmet
aux jeunes générations. Là où une froide initiative officielle aurait peut-être
échoué, cette entreprise collective anonyme - on ne saurait attribuer ni à
un groupe seul ni à une personne la responsabilité de ces fêtes - réussit.
Elle repose en effet sur une large adhésion populaire, sur une conviction
sincère, elle-même fruit de l'école primaire républicaine, car c'est là que
s'enseignaient les dogmes républicains. Mais le culte leur ajoute la force du
sentiment collectif, de l'émotion partagée. Il mobilise à cet effet des habitu-
des religieuses empruntées au catholicisme encore familier, en ordonnant
dans l'espace et le temps suivant un rituel précis le mouvement et l'immo-
bilité, le silence et le chant, les symboles, les gestes et les paroles.
En lui-même, l'idéal républicain est abstrait, juridique. Dans la gravité
et le recueillement du Il-Novembre, il perd de son austérité et de sa séche-
resse pour devenir lien vivant entre des hommes. On peut considérer ce
culte républicain de façon critique, et il ne résiste pas mieux à l'ironie que
les autres. Mais la République n'est pas un régime comme les autres. Elle ne
cherche pas seulement à améliorer le niveau de vie ou à augmenter le bien-
être: elle incarne des valeurs et apporte une sorte de salut. Dès lors, elle
exige un culte où cet idéal soit célébré, c'est-à-dire à la fois reconnu et
partagé. Sans culte, il n'y a plus de foi ni de vertu républicaines; prévaut
alors un régime désenchanté, où le corttrat social s'efface devant les néces-
sités fonctionnelles.
Une République qui ne s'enseigne ni ne se célèbre est une République
morte, c'est-à-dire une République pour laquelle on ne meurt plus: on le vit
bien en mai 1958, et déjà en 1940. Mais si la République n'est pas vivante
déjà dans le cœur des citoyens, l'enseignement est stérile, et la célébration
factice; on peut alors entretenir le souvenir du passé, mais il n'a plus d'im-
pact sur le présent, plus de sens pour l'avenir. C'est ce qui arrive aux monu-
ments aux morts et aux cérémonies du Il-Novembre. Aujourd'hui aban-
donnés par la ferveur populaire qui les avait créés, ils demeurent des
mémoriaux de la guerre, et l'on pourrait oublier qu'il y a un demi-siècle à
peine, la République française, sûre d'elle, conviait en ce lieu et en ce jour
tous les citoyens, pour célébrer un culte dont ils étaient à la fois les célé-
brants et les destinataires.
Les monuments aux morts
223
NOTES
1. La Voix du combattant, 2 décembre 1923.
2. Le Poilu dauphinois, décembre 1932 et janvier 1933 pour la réponse du maire.
3. Nous nous permettons de renvoyer à notre thèse: Les A nciens Combattants et la société
française} 1914-1939, tome nI : lvlentalilés et idéologies, Paris, Presses de la Fondation nationale
des sciences politiques, 1977. On lira aussi avec intérêt l'étude des monuments commémora-
tifs du département de la Loire: Monique LUIRARO : La France et ses morts, Le Puy-en-Velay.
impr. commerciale, 1977, et l'article de June HARCROVE « Souviens-toi» dans le nO 124,
décembre 1982-janvier 1983 de klonuments historiques consacré à l'architecture de la mort, qui
rappelle opPC?rtunément la tradition du monument aux morts et annonce un ouvrage, à
paraître aux Etats-Unis, sur les monuments aux morts après la guerre de 1870.
4. Il est exceptionnel qu'une commune n'ait pas de monument aux morts: le cas se
présente moins d'une fois sur cent. Quand il se rencontre, il y a au moins une plaque dans
l'église, et l'initiative rapide du clergé a rendu inutile, aux yeux d'une population massive-
ment catholique, l'érection d'un monument (cf. M. LUIRARO, op. cit., p. 19). Parfois aussi
l'unité sociale n'est pas la commune, mais la paroisse, qui englobe plusieurs communes, et
l'on trouve un monument intercommunal, comme à Fraroz, La Latette et Cerniébaud (Jura),
où le monument est d'ailleurs près de l'église.
5. Aux exemple"s cités par IvI. LUIRARD, op. cil., pp. 13-14, et par nous, op. cil., pp. 38-39,
on peut ajouter le monument aux mobiles de l'Allier, édifié par souscription publique à
Moulins, place d'Allier.
6. Le barème des subventions est fixé par la loi de finances du 31 juillet 1920. La
subvention principale varie de 4 à 15 % de la dépense totale en fonction du nombre de morts
par rapport à la population. Une subvention complémentaire dépend de la richesse des
communes, de Il % pour les plus pauvres à 1 % pour les plus riches. M. LUIRARO, qui semble
ignorer ce mécanisme, signale en revanche des subventions départementales, et elle précise
dans certains cas la part des souscriptions et des fonds municipaux (op. cil., p. 24). Pour 128
monuments, elle donne le montant des frais, soit 28 en dessous de 5 000 francs, 48 entre 5 et
10000 francs, 39 entre 10 000 et 25 000, et 13 au-dessus de ce chiffre. D'après le catalogue
de fondeur que nous avons retrouvé, il fallait compter au minimum 4 800 francs pour une
statue de poilu en fonte bronzée. Un simple buste de poilu valait 2 000 francs. (Fonderies et
ateliers de construction du Val d'Osne, tarif de mai 1921.)
7. Ils ont souvent pour enjeu l'adjonction d'un emblème religieux que le curé exige, et
que le copseil refuse (cf. A. PROST, op. cil., pp. 39-40).
8. A Lyon, au cimetière de la Guillotière, le 1 er novembre 1916 (Procès-verbal du conseil
d'administration de l'Union des mutilés et anciens combattants du Rhône, 5 novembre
1916), à Nîmes, le 1 er novembre 191 7 (Après la bataille, novembre 191 7), à Orléans, de même
(Procès-verbal du conseil d'administration des Mutilés du Loiret, 20 octobre 191 7).
9. Cette minorité se regroupe dans deux associations: l'Association républicaine des
anciens combattants, et l'Association ouvrière des mutilés, proche de la C.G.T., qui devient
ensuite la Fédération ouvrière et paysanne des mutilés. L'A.R.A.C. et la F.O.P. sont les seules
associations à refuser de s'associer aux fêtes du 14 juillet 1919, après que le gouvernement
eut accepté de les faire précéder d'une veillée funèbre en l'honneur des morts de la guerre.
Mais la manifestation organisée au Père-Lachaise réunit environ mille personnes. .L'A.R.A.C.
est une très petite association, avant 1940, et la F.O.P., plus importante, vient loin derrière
les grandes associations. Elle quittera d'ailleurs en 1927 l'Internationale (rouge) des anciens
combattants.
10. Cette enquête a été effectuée de façon que les diverses régions de France soient
224
JYlonuments
représentées, et, pour chaque zone d'investigation, elle a cherché à être exhaustive. Nous
avons vu nous-même 306 monuments, en sept campagnes. Des collègues ont effectué deux
campagnes similaires (51 monuments). Enfin, 500 questionnaires ont été expédiés à des ins-
tituteurs, dans onze groupes régionaux de communes. Nous avons reçu 201 réponses, ce qui
porte à 564 le nombre de monuments pris en compte par notre enquête pour 35 départe-
ments différents. Cf. op. cit., p. 42.
11. Le vœu émane des Mutilés du Loiret (Procès-verbal du conseil d'administration du 5
novembre 1931), l'une des premières associations de mutilés, dont le président, Henri Pichot,
fut sans doute la personnalité la plus émÎl'lente du mouvement combattant entre les deux
guerres, et présida longtemps la plus importante association nationale, l'Union fédérale.
12. Ainsi à Ayhere.
13. Saint-Martin-d'Estréaux (Loire), Brassac (Tarn), etc. M. LUIRARD cite quatre commu-
nes de son département (op. cit., p. 2,7), mais non Sint-Martin-d'Estréaux.
14. La loi de séparation des Eglises et de l'Etat interdisait d'apposer des emblèmes
religieux sur les monuments commémoratifs, mais non sur les monuments funéraires. Pour
les monuments aux morts, on considère qu'ils sont funéraires quand ils sont dans le cime-
tière. Mais il est arrivé que des communes fassent accepter un monument sur la place publi-
que dont le projet ne comportait pas de croix, quitte à ajouter par la suite cette croix
(A. PROST, op. cil., p. 40).
15. Victor HUGo, « Hymne », Les Chants du créPuscule, 3.
16. Cette tatue était produite par les fonderies Durenne, et porte la référence EE de
leur catalogue (Etablissements métallurgiques A. Durenne, Statues et ornements pour monuments
com mémoratifi, Paris. Impr. Puyfourcat, 1921, p. 5). Nous en ignorons malheureusement le
prix. Cette statue est présente sur 2,6 %, des monuments de notre échantillon. Si celui-ci est
représentatif, il y en aurait donc près de 900 sur les places de nos villages.
17. Il serait intéressant de prolonger cette étude par une analyse systématique des
effigies féminines des monuments. Dans Nlarianne au combat, Paris, Flammarion, 1979, Mau-
rice ACULHON oppose la République populaire, coiffée du bonnet phrygien, celui de la
liberté, et la République modérée, drapée et sage, couronnée d'épis ou de lauriers. Nous
n'avons guère trouvé de République coiffée du bonnet phrygien sur les monuments aux
morts. M. LUIRARD, op. cit., donne la photographie d'une d'elles, à La Ricamarie, dans la
Loire. M. Agulhon en a vu en Provence. Mais nous avons surtout rencontré des femmes
drapées à l'antique, où nous inclinons à voir la République, même quand elles sont coiffées
d'un casque, comme à Boën-sur-Lignon ou à La Courneuve. M. ACULHON signale d'ailleurs
une République casquée: le buste de Clésinger installé au Sénat (op. cit., p. 211). Si notre
impression était confirmée, la guerre de 1914 verrait le triomphe de la République sage,
conservatrice et modérée, qui s'identifie du coup à la France, car elle es( désormais acceptée
par tous les Français, qui tous ont accepté de mourir pour elle, indépendamment de leurs
opinions, et elle ne saurait plus s'identifier à un parti. C'était déjà le thème du discours de De
Marcère à l'inauguration de la statue de la République au Champ-de-Mars, le 30 juin 1878
(M. ACULHON, ibid., p. 218).
18. N° 854 du catalogue des fonderies du Val d'üsne, cette statue coûtait 5 300 francs
en fonte bronzée. Elle n'est pas très répandue (4 exemplaires dans notre échantillon), mais
d'autres sculpteurs ont traité le poilu avec une inspiration identique, en sentinelle ou en
guetteur.
19. La statue la plus fréquente de ce type semble celle de Gourdon, que nous avons
rencontrée 7 fois, mais qui semble avoir été imitée plusieurs fois.
20. Voir, dans l'ouvrage déjà cité de Monique LUIRARD, les monuments de Chazelles-
sur-Lyon, La Fouillouse, Leigneux ou Sorbias.
21. Cette inscription est en triptyque. Au centre: « Bilan de la guerre: plus de douze
millions de morts! Autant d'individus qui ne sont pas nés! Plus encore de mutilés, blessés,
veuves et orphelins. Pour d'innombrables milliards de destructions diverses. Des fortunes
scandaleuses édifiées sur les misères humaines. Des innocents au poteau d'exécution. Des
Les monuments aux morts
225
coupables aux honneurs. La vie atroce pour les déshérités. La formidable note à payer.
« La guerre aura-t-elle enfin assez provoqué de souffrances et de misères? Assez tué
d'hommes... ? Pour qu'à leur tour les hommes aient l'intelligence et la volonté de tuer la
guerre. »
Et la dernière ligne du panneau de droite est: « Maudite soit la guerre et ses
auteurs! »
22. La chose est aisée quand il y a une seule association. Quand il y en a plusieurs,
l'instance organisatrice des cérémonies est généralement la conférence des présidents d'asso-
ciation.
23. Le Combattant (Tarbes), 10 novembre 1921 et 1 er novembre 1922.
24. Compte rendu du congrès de Clermond-Ferrand, Paris, Éditions de l'U.F., s.d.,
p. 291.
25. F. MALV AL (HUBERT-AuBERT), La Voix du Combattant, 30 juillet 1922.
26. A. LINVILLE (A. L'HEUREUX), « La fête du Il novembre», Le journal des mutilés et
réformés, 14 octobre 1922.
27. Pour la Loire, voir par exemple Le Poilu de la Loire, décembre 1934 : De profundis au
monument: Chuyer, Montregard, Saint-Maurice-de-Lignon, Chassigny-sur-Dun (Saône-et-
Loire); absoute: Arthun, Saint-Victor-sur-Loire, Sevelinges, Chazelles-sur-Lavieu. Pour la
Vendée, voir Le Combattant vendéen, décembre 1930. Mais on rencontre des cérémonies ana-
logues dans les Ardennes (cf. Le Çombattant sanglier, décembre 1933), ou en Nonnandie. À
Henqueville (Seine-Inférieure): « A l'issue de la messe le cortège se forma, clergé en tête,
pour aller au monument au chant du Libera. Au monument, prières habituelles, bénédiction,
dépôt d'une gerbe, appel des noms et discours du Président Levasseur [résumé du discours].
Retour à l'église au chant du Te Deum» (La Flamme, novembre 1934).
28. L'appel des morts est explicitement mentionné dans Il communes sur 29 dans les
Ardennes en 1931 (Le Combattant sanglier, décembre 1931). Il est très fréquent dans l'Isère,
l'Aveyron" etc.
29. A cette époque, dans de nombreuses paroisses, le prône débute par le nécrologe:
le prêtre lit une liste de noms de morts, et l'on dit un Pater pour eux à la fin. Ensuite, vient le
sermon. De même, au monument aux morts, le discours suit en général l'appel des morts.
30. Williers (Ardennes), 1930: « Les aimables demoiselles chantèrent un cantique de
circonstance... » (Le Combattant sanglier, décembre 1930).
31. A. PROST, op. cit., p. 59.
32. C. VILAIN, Le Soldat inconnu} histoire et culte, Paris, Maurice d'Hartoy, 1933. Cette
affirmation, contemporaine des débuts de la sonnerie: A ux morts, est confinnée par ailleurs.
En 1934, Le Combattant des Deux-Sèvres de décembre note à Châtillon-Saint-Jouin une sonnerie
« émouvante », intitulée Salut aux morts, dans la cérémonie du Il-Novembre. L'union des
mutilés et anciens combattants du Rhône décide, dans son conseil d'administration du 27
janvier 1935, de marquer désormais la minute de silence d'une sonnerie de clairon, qui est
sans doute celle-ci.
33. MANENT le précise dans Le Combattant (Tarbes), 1 er octobre 1921.
34. Rosemonde SANSON, Les 14-juillet} fête et conscience nationale, Paris, Flammarion,
1976, a bien montré comment cette fête a été organisée.
35. Sur l'initiative des Mutilés du Loiret, La France mutilée, 29 octobre 1922, Le Journal
des mutilés et réformés, 4 novembre 1922, Le Combattant du Pas-de-Calais, 9 novembre 1922, qui
reprend l'idée pour ce département. Voir aussi les réflexions sur r organisation du 11-
Novembre, qui préconisent un discours de combattant, et non d'élu: LINVILLE, Le Journal des
mutilés et réformés, 14 octobre 1922, BRUCHE, Le Combattant du Pas-de-Calais, 9 novembre
1922.
36. Le Béquillard meusien, novembre 1926.