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Текст
CONTES
D E
M AD AME
DE VILLENEUVE*
PREMIERE PARTIE.
A L A H A Y E.
Et fe trouve à Paris ,
Chez Merig'ot , Pere, Quai des
• Auguftins, près la rue Gît-le-cœur.
M. DCC. L X V.
^ *ïf- •<![/■ •&■ •Mj/ «5/ “'f*
PREFACE.
DE tous les Ouvrages, ceux
qui devraient le plus épar¬
gner au Public la peine de lire
une préface} & à l’Auteur celle
de la faire, ce font fans doute les
Romans , puifque la plupart font
diêtés par la vanité y dans le
tems même que l’on mandie une
honteufé indulgence; mais mon
fexe a toujours eu des privilèges
particuliers ; c’eft dire allez que
je fuis femme , & je fouhaite que
l’on ne s’en apperçoive pas trop
à la longueur d’un Livre com-
pofé avec plus de rapidité que
de juftefle. Il eft honteux d’a¬
vouer ainlt fes fautes > je crois
'qu’il aurait mieux vallu ne les pas
publier. Mais le moyen de fup-
primer l’envie de fe faire impri¬
mer, & d'ailleurs lira qui voudra i
;ceft encore plus l’affaire du Lec¬
teur que la mienne. Ainfi loin
de lui 6ire de très-humbles excu-
fes, je le menace de fix Contes
pour le moins aufïi étendus què
celui-ci } dont le fuccès » bon ou
mauvais» elt feul capable de m’en¬
gager à les rendre publics} ou à
les laiffer dans le Cabinet.
C ON TES
& E
MADAME
DE VILLENEUVE.
J E s familles Dortancourt, &
de Kobercourt, font plus connues
çn Picardie par l’anciennété , &
par la vertu de ceux qui en font
îflusjque par leur opulence. Deux
jeunes Gentilshommes , cadets
de ces deux Maifons , fe font
depuis quelques années fait con-
noître par une amitié fi rare,
qu’on peut les mettre au nombre
de ces anciens Amis dont l’Hif-
toire fait mention.
A
(2)
Nés avec le même goût êc
lé même génie, ils avoient l’un
& l’autte une adrefle toute par¬
: ticuliere à réullir dans ce qu’ils
entreprenoient. Attentifs à pro¬
fiter de l'éducation, qu’on jpou-
voit leur donner, ils euffent fait
de très-grands progrès» fi leur
fortune l’éût pû permettre. On
voyoit entre ces deux jeunes gens
une fi grande .conformité d’hu¬
meur, ae cara&ere, 6c de fenti-
ment, qu’il fembloic que le mê¬
me efprit animoit ces deux corps.
Robercourt entièrement occupé
de la trille fituation, où le rédui-
foit l’état de cadet ( de cinq frè¬
res qu’ils étoient ) , voyoit avec
douleur qu’aucun d’eux ne pou-
voit prendre le parti des armes*
Ce qu’il eût fallu, pour en entre,
tenir un au fervice, eût caufé la
ruine des autres. Il penfoit fans
celle à l’état fâcheux de fes allai «
res, fans cependant trouver de
y Google
(3)
moyens propres à fe rendre la
fortune moins contraire. Le peu
d’efpérance d’un changement fa*
vorable le jettoit dans une af-
freufe mélancolie.
Doriancourt calma fes peines,
diffipa fes chagrins » & fut ion
zélé confolateur. Ils étoient voi*
fins; leurs familles alliées & amies
de tous les temps vivoient en
bonne intelligence, & généreufe-
ment ne cherchoient qu’à s’obli¬
ger. Une folide vertu fervoit de
bafe à leur affe&ion mutuelle;
& Doriancourt & Robercourt mal¬
traités de la fortune, fe voyant
dans le même embarras , ne
trouyoient de confolation que
dans le fecours réciproque de
leur amitié.
. Mais l’Amour vint faire, pour
ainfi dire > oublier à Doriancourt
les rigueurs de fa fituation pré¬
fente. Peines, embarras, chagrins,
inquiétudes , ces ennemis du
y Google
genre -humain, parurent s’aiTou^
pir à l’afpeâd’une jeune perfonne
<le Ton voifinage. Il le donna tout
à l’Amour , fans rien ôter à
l’amitié.
Cette inclination naiftante ne
fut point un myftère pour Ro-
ber court. Et, comme les Amans
ont befoin de confidens,les Amis
font d’une grande utilité en pa¬
reille circonftance. Voriancourt
ne put profiter des confeils de
Robercourt : d’un tempérament
extrêmement vif il ne s’enflâma
pas par dégrés. En peu de tems
fa paillon fit des progrès con-
fidérables. Envain fon ami lui
repréfenta que, dénué de tout,
il ne pouvoir penfer au mariage,
fans fè jet ter encore dans de
plus grands embarras. Envain il
lui rappella par des exemples ,
qui dévoient leur être familiers,
les malheurs qui fuivent la No*
bielle indigente.
y Google
ts)
Sa paillon aveugle ne lui per*
mit pas de réfléchir : il ne con-
noiflbit d’autre félicité, que celle
de pofféder l’objet dont il étoic
épris , & toutes les repréfenta-
tions, qu’on lui put faire, de¬
vinrent inutiles; fa famille même,-
& celle de fa Maîtrefle, quoique
unies enfemble, ôt liées par une
eftime particulière , ne purent
approuver une alliance, où ils
n’entrevoyoient qu’un avenir
malheureux. En apparence elles
avoient tout lait, & leurs me-
fures étoient prifes pour ne point
voir multiplier entre elles le
nombre des infortunés. Mais la
mort des Peres de nos deux
Amans, arrivée prelqu’en mê¬
me tems, avança le bonheur de
Doriancourt. La mere de là Mai-
trefle étoit dans fes intérêts : il
commençoit à lui devenir cher,
parce qu’elle aimoit alfez fa fille
pour fouhaiter ce qui pouvoit
y Google
. . w
hii faire plaifir. Doriancoun de
fbn côté, devenu fon maître
par la mort de Ion pere, n’eut
pas de peine à faire confentir à
ce qu’il déliroit, un Aîné, qui
n’avoit que le droit de repréfen-
tation , & qui d’ailleurs, au bien
près, trouvoit dans cette alliance
tout ce que l’on pouvoit fou-
haiter.
Ces nouveaux Epoux, accou¬
tumés à une vie frugale, fenti-
rent moins la rigueur de leur
état ; mais les enfans, dont ils
fe virent environnés dans la
fuite, leur firent faire de trilles
réflexions , qui n’altérerent ce¬
pendant point la tendrefïe qu’ils
avoient l’un pour l’autre.
Robercourt en véritable amî
partagea leurs peines : il les ref-
fentit aufli vivement que les
Tiennes propres ; c’étoit tout ce
qu’on pouvoit efpérer de lui ;
fon fort n’étoit pas meilleur.
y Google
(7)
Mais ayant auffi perdu Ton pere,
il fe trouva maître de lui même)
& l’envie qu’il avoit toujours eû
d’apporter quelque changement
à fa fituation, fe fortiHa dans fou
cœur; l’embarras même, où fe
trou voit fon ami, ne Ht que le
déterminer à prendre un parti.
Depuis long-tems il projettok
un voyage de l’Amérique. Il avok
entendu parler dés fortunes con-
fidérables que ptüfieurs perfon-
nés avoient faites dans ce nou¬
veau Monde. Entre autre celle
d’un Gentilhomme de fa Pro¬
vince l’avoit fort ébloui > qui,
pauvre, ffcns reflource., ayant
quitté la France , avoit paflfé
plufieurs années à l’Amérique
d’où il étoit revenu avec des
richefles imrtienfes : en falloit-ii
davantage pour déterminer Ro*
ber court à partir fans délai?
Le récit que ce Gentilhom¬
me lui Ht des peines ôc des
A iy
y Google
périls qu’on effuie dans de pareils
trajets, & l’intempérie de l’air
qu’on refpire à l’Amérique ne
furent point capables de le dé¬
tourner de fon deffein. II ne
craignoit rien autre chofe, que
de ne pas devenir aulïi riche
que celui qu’il vouloir imiter ;
mais cette appréhenfion n’éga-
loit pas le. défît qu’il avoit de
foulager & fes parens, &,fon
autre lui-même. Il ne balança pas
d’un moment entre la crainte des
maux, qu’on peut reffentir dans
le cours de pareils voyages, fie
l’efpéjrance du fuccès. Sans dé¬
libérer davantage, il prit le parti
de fe féparer d’une famille ef¬
frayée d’une téfolution, qui paroît
d’autant plus périlleufe en cette
Province ,. qu’éloignée des Ports
où fe font les embarquemens, on
les croit beaucoup plus dangé-
reux qu’ils ne le font en effet.
Robercourp fut infgnfible aux
y Google
tendres avis de fçs frétés, & ne
voulant pas fe tendre aux inf-
tances réitérées d’un ami, qui
vouloit l’engager à relier , &
pour lequel ( du moins en par¬
tie ) il ne craignoit point d’enr
courir tous les rifques du voyage
qu’il alloit entreprendre, il pat-
tit pour Nantes avec une lomme
fort modique. Il y fit une petite
pacotille , proportionnée à les
moyens, & convenable pour le
pays qu’il a voit envie d’habiter.
Quelques jours après il s’em¬
barqua pour S. Domingue. La
traverfée fut heuteufe & courte.
Le Ciel, qui le favorifa dans fon
pa!Tage, parut agréer fes inten¬
tions. Il defeendit à Leogane ,
fans avoir fouffert la moindre
incommodité. Muni de lettres
de recommandation pour le Gou«
verneur, pour 1’Intendant, & pour
plufieurs des principaux Habi*
tans , étant d’ailleurs d’une figura
y Google
(I0'. .
& d’un cara&ère qui prévenoient
en fa faveur, il ne fut point
étranger dans un pays très-loigné
du fien.
L’Amérique eft l’endroit du
Monde où l’on exerce le plus no¬
blement l’holpitalité. Robercourt
l’apprit par lui-même. Un jour ,
qu’il étoit au Gouvernement, il
fit rencontre de M. du Charoy.
Ce riche Habitant du pays eut
occafion de s’entretenir avec lui.
Par fa converfation il lui plut fi
fort, qu’il l’invita de quitter fon
auberge, & de venir paffer quel¬
que mois dans fon habitation.
Bien entendu, lui dit-il en fou-
riant , que Jî vous ne vous ennuyez
pas avec moi, vous aurez la bonté
de renouveller le bail er que per-
fonne ri aura la préférence à mon
préjudice. Ces fortes de propofi-
tions fe font communément dans
cette partie du Monde, où rien
n’eft cher excepté le tems. On y
y Google
(Il) .
vit fuivant les commodités du
pays avec une magnificence ÔC
une profufion qui font qu’un
hôte ôc même quatre ne font
jamais à charge dans une Mai-
fon. Sans indifcrétion , & fans
crainte d’être incommodé , on
y peut faire une vifite de plu-
fieurs années.
Le Chevalier de RoberCourt >
qui n’étoit .pas au fait de ces
généreufes maximes, remercia
froidement le riche Amériquain;
Il penfa qu’il ne lui faifoit cette
galanterie, que parce qu’il le
croyoit dans la néceffité ; que
cette offre n’étoit qu’une honnête
propofition d’être fon Comman¬
deur de Nègres, ou fon Teneur
de Livres. Ainfi le fouvenir de
ce qu’il étoit, la lui fit même
regarder comme une efpéce d’in¬
jure. Mais M. le Comte D •..
qui pour lors commandoit à S»
Dominguex pénétrant là penfée >
y Google
. (Hj
le tira d’erreur, en l’affurant que
cesfortes d’offres fonttrès-ufitées,.
& qu’il pouvoit fans honte ac¬
cepter l’honnêteté de M. du Cha~
roy, fans crainte de le mettre en
frais d’un Effalin. *'
Sur une pareille déclaration
Robercourt fuivit du Charoy, qui
non content de l’afyle- qu’il lut
donnoit r fit valoir lui-même fa
Pacotille. Il en retira de bons ef¬
fets , qu’il fit tenir en France à
fon Correlpondant, pour lefquels
il eut en échange des Marchandi-
fes Françoifes, & le jeunehom-
me fe vit en peu detems un fonds
confidérable , fans en avoir eu la-
peine. L’amitié de fon Hôte aug»
mentoit à mefure qu’il le con-
noiffoit. Il lui propola d’accepter
une part dans fon habitation : I’of-
* Petite Pièce d?Argent, qui a-cours
a l’Amérique. Elle efl faite comme une
Piaftre, & vaut cinq fols fix deniers. C’eft
®cdadre monnoye de l’Ajiiérique, '
y Google
- , . Os)
rre était trop avantageufe,pour la
refufer. L’habileté de celui qui
fe chargea d erre fon (Econome
réuflit fi parfaitement, que foa
gain en moins de fix ans fut prodi¬
gieux. Sa fortune furpafla tout ce
qu’il efpéroit des projets ou des
chimères qu’il avoit formées,
lorfqu’il étoit encore dans fi Pro¬
vince. "
Robercourt fut fenfible auxfoins
du généreux Amériquain. Mais
fa fituation lui parut d’autant plus
agréable, quelle Je mettoit en
état de partager avec Doriancourt
l’opulence dans laquelle il fe
trouvoit. Il n’avoit pas ceffé de
le combler de fes bienfaits, 6c
tous les ans il lui defiinoit une
part proportionnée à /es profits.
A mefurequeces fonds augmen-
toient, il redoubloit fes libéralités.
Elles furent dans la luite ii confi-
dérables , que Doriancourt fe vit
en état de donner de i’éduiatiog
y Google
. (i4)
àfesenfans, Ôc d’augmenter fon
bien paternel.
Pendant que Robercourt partz-
geoit fa fortune entre fes parens
& fon ami, M. du Charoy qui ne
celToitdelui donner des marques
de fon affeftion, voulut y mettre
le comble, en lui propofànt fa
Hile en mariage. Quoiqu’elle ne
fut pas unique, c’étoit un des plus
grands partis de la Colonie. Elle
étoit jeune, belle, ôcfpirituelle.
Robercourt avoit de l’amour pour
elle, mais la reconnoiifance pa-
roifloic lui défendre, à ce qu’il s’i-
maginoit, de fuivre une inclina¬
tion qu’il ne croyoit pas entière¬
ment du goût de fon Bienfài&eur
qui, félon les apparences, devpit
avoir des vues plus avantageuses
pour là Hile.
Cependant M. du Charoy ,
convaincu de fon-mérite, n’avoit
point d’autre deffein , 6c Rober¬
court n’eut plus lieu de douter de
y Google
fes intentions ; il en fut d’autant
plus chatmé , qu’il n’avoit point
a fe reprocher de l’avoir, par des
voyes contraires à- la probité ,
obligé à lui faire un (i grand éca-
bliffement. Le mariage fe fit avec
toute la magnificence que peut
fournir l’Amérique. Cette nou¬
velle alliance redoubla l’amitié
du Beau-pere pour le Gendre.
Robercourt vécut avec du Charoy
comme auparavant, ôc agifïoit
avec lui de façon que s’il eût eu
fujet de craindre qu’il ceflàt de le
protéger. Dm Charoy de fon côté
traita Robercourt comme un ami
tendrement chéri, auquel il ap-
préhendoit de faire fentir les fer-
vices qu’il avoit pu lui rendre
Cette Famille véritablement
unie eut la douceur de fe voir
augmenter. Mad. de Robercourt
accoucha d’une fille qui fut reçue
avec toute la tendrefle imagina¬
ble. Mais cette joie fut troublée
y Google
. . ^ t „
trois mois après par la mort de M»
du Charoy. Robercourt le regretta
fmcérement. Il perdoit un Pere
tendre, un Ami généreux, & un
excellent (Econome. Comme les
douleurs ont leur période , &
qu’on fe confole avec le tems des
plus grandes pertes , ce qui lui
fit en quelque façon oublier la
tienne., fut le deflfein que dès
long-tems il avoit formé ae faire
venir, d’entre les enfans de Do-
riancourt, ceux qui fèroient en
âge de voyager. Il fouhaitoit de
fairepour leur fortune ce que du
Charoy avoit fait pour la fienne. Il
lui falloir le consentement de Ion
Epoufequi, loin d’y mettre obf-
tacle, le prefTa d’y penfer au
plutôt.
Robercourt, fans différer, écri¬
vit à fon ami. Dans fà lettre il lui
fit un détail exaft de fa fortune >
& de la maniéré qu’il l’a voit faite.
Pour lui faciliter les moyens de
travailler
y Google
travailler à l'avancement de quel¬
qu’un des fiens ; cnvoye^-moi, lui-
manda-t-il yunouplujieurs de vos
enfans >jyen aurai tout le foin pof-
fible ,& je les traiterai comme s’ils
étoient les miens propres*. Mais fes
bienfaits avoient mis obftacleà ce
qu’il défiroit. Doriancourt, fe
voyant par les libéralités de fon
ami en état de faire quelque choie '
pour fa famille, a voit déjà mis au
fer vice tous ceux de fes enfansqui
pou voient être en âge de s’éloi¬
gner de la maifbn paternelle. Il
n’en reftoit plus qu’un âgé de
ièptans. Il en informa Robercourt
& lui fit fa voir en même tems,
que s’il vouloir, il rappellerait les
autres ; qu’il attendoit fur cela fà
réponfe, & que toutes les grâces
qu’il avoit reçues de lui, n’étoient
pas le plus preffant motif qui lui
fàifoit défirer de ne fe gouverner
que par fes confeils.
Robercourt qui ne fouhaijtoit
B '
y Google
, . <‘8)
d’avoir les jeunes Dcriancourt >
que par l’intérêt qu’il prenoit à
leur avancement » loin de s’oppo-
fer à la deftination que leur Pere
en avoit faite , crut devoir redou¬
bler fes libéralités , afin qu’ils fuf*
lent en état de faire une figure
encore plus honorable. Il Ce con¬
tenta de demander celui qui n’é-
toit pas encore placé. Sans peine
*1 l’obtint y mais ce fut à condi¬
tion qu’il enverrait fa fille à la
place du petit Dorianeourt. Elle
étoit âgée de trois ans > & l’inten¬
tion de fon pere étoit de la faire
élever en France félon la coutu¬
me des habitans deslfiesqui font
à leur aife. Madame Dorianeourt
délirant qu’elle lui fût confiée >
joignit à celle de fon Epoux une
lettre très-preffante. Elle étoit
adreffée à Madame de Robercourt
à laquelle elle promettoit dé fer*-
virde mereà fa fille. Elle la fup-
plioit d’ayoit le* mêmes acteur;
y Google
. . '(*9)
lions pour ion fils dont la grande
jeuneflelui cauferoit de vives in¬
quiétudes , s’il falloit qu’il fût
mis dans d’autres mains que les
tiennes.
Nos Amériquains ne balancè¬
rent point fur cette demande*
Robercoan même excité par le dé¬
tir fincere d’embraffer fon ami
voulut l’aller prévenir. D’ailleUrs
il lè atouvoit obligé d’accompa¬
gner fa fille donc l’âge tendre ne
pou voit lui permettre de propofet
a perlbnnedtes’en charger. Ainfi
fens délibérer davantage, après
avoir mis ordre à fes affaires, ôc
fait lès adieux à fa tendre & fidele
Epoufe, il s’embarqua pour Ro*
ChèfOrt. Le trajet fut prompt ôt
heureux'. A peine y fut-il arrivé
qu’il prit à la Rçehelle le carroffô
de voitare qui le conduifit à Pa¬
ri* où fa fille arriva fans nul inci¬
dent. Il y trouva M. & Madame
Dotiancourt qui vénoient d’eft
y Google
, (2°)
faire le voyage, ôc leurs fils com¬
blés de fes bienfaits , & que le ha-
zard & l’hiver venoiçnt d’y raf-
- fembler.
L’abord de ceS véritables Amis
fut des plus touchans. Après les
premiers momens donnés à la
tendreffe, Doriancourt ne penfa
qu’à remercier fon Bienfaiteur
desgraces dont il le combloit de¬
puis tant d’années ; mais le gé¬
néreux Robtrcourt l’i nterrompanc
au premier mot > lui dit que de
lui parler de la forte, e’étoit pffen-
fer fa délicateffe ; qtie s’il vouloir
l’obliger,.ce fèroit la derniere
fois qu’il lui tiendroit ce difcours
indigne de leur amitié.. Le re-
connoiffant Doriancourt voyant
qu’il parloit férieufement, crai¬
gnant même de le défobliger.,
fut contraint de fe conformer à
fes volontés, & malgré ce que la
yeconnoiffance luipouvojt ihfpi-
jrer,ilfe trouya jfofçédefeeevoij
y Google
encore de nouvelles marques dfc-
la libéralité de cet ami folide, de
de les recevoir fans l’en remer¬
cier, comme un bien qui lui fût
légitimement dû.
Ces deux parfaits Amis pafle*
rentà Paris quelque tems dans
les plaifirs. Au commencement
du Printems , les jeunes: Dorian-
court furent obligés de rejoindre
leur Régiment, & Robercourf
prit le chemin de Picardie pour
voir fesparens auxquels il prélenta
fa fille qu’il avoit, dès en arrivant
dans la Capitale du Royaume,,
abandonnée aux foins de Mada¬
me Doriancourt.
jouiflant dans là Province de
tous les agrémens que des Parens
& des Amis lui purent procurer ,
il y relia jufqu’au mois de Sep¬
tembre. Ce tems paffa comme un
éclair, & celui de fe féparer ar¬
riva. Les regrets du départ de Ro-
bercQurtfutQat proportionnés àja
y Google
. (22) #
joye qu’avoit caufé fon arrivée.
Mais s’arrachant lui-même à Tes
nresdéfirs, il reprit b route
ochefort avec le Chevalier
Doriancourt. Il comptoit trop fur
l’amitié du Pere Sx de laMere de
cet enfant pourqu’il leur recom¬
mandât fa fille. M*& Madame
Doriancourt de leur côté n’a-
voient nulle inquiétude fur le
chapitre de leur fils.
La traverfée fut heureufe, Sx
Robcrcourt eut le plaifir de revoir
tne Epoufe oui l’attendoit avec
impatience. Il lui préfenta le petit
Doriancourt en la priant de l’ai¬
mer pour l’amour de lui. Cet en¬
fant n’avoit pas befoin de pareille
recommandation , Sx Madame
de Robercourt fe fit un pla'fir d’e¬
xécuter à la lettre la promette
qu’elle avoit faite à fes parens de
le regarder comme fon fils.
Pendant qu’il croiffoit fous feS
yeux, Robercourt voyôit fa for-
y Google
(23)
tune augmenter. Le bonheur IV
voit toujours fuivi depuis Ton ar¬
rivée à l’Amérique. Ses richeffes
furent immenfes, & il fe trouvoit
dans un état (i floriffant qu’il au—
toit été tenté de repaffer en Fran¬
ce , pour en jouir dans fa Patrie r
fi fon Epoufe eût marqué moins
de répugnance à quitter la tienne*
ou s’il eut eu moins de complai-
fance pour une perlonne qu’il
eftimoit encore plus par la bonté
de fon caractère, que par les
biens qu’il tenoit d’elle.
Cette Dame cherchoit à lui
plaire en tout, ôc malgré la ré¬
pugnance qu’elle pouvoit avoir
a quitter fon pays , elle lui pro-
teftoit cent fois le jour , qu’elle
étoit prête à le fuivre. Mais elle
le difoit d’un air ti trille > qu’il
étok aifé de reconneitre la con¬
trainte qu’elle fe faifoit, ôc foi»
mari n’eût pûiàns ferupule abufer
de fa complaifance. 11 aima donc
y Google
„ (24Î
mieux renoncer à la douceur de
revoir fa Patrie, que d’y retour¬
ner en-mortifiant-une Epoufe fi
digne de (es égards, & à qui mê¬
me il eût peut-être caufé la mort ?
carlorfque les Créols font quel¬
que chofe qui force abfolumenc
leur inclination, ils tombent dans
une maladie incurable qui fe
nomme communément piller
fantaifte.
Robercourt conformément aux
intentions de fon Epoufe n’eut
plus que le deffein d’élever le
petit Doriancourt pour en faire
le mari de fa fille, qui ne pou-
voit manquer d’être un parti
très-confidérable, puifque par la
mort de plufieurs enfans qu’ils
avoient eus, elle devenoit feule
l’héritisre de tous leurs grands
biens. Ils étoient d’autant plus
portés à faire ce choix , que le
Chevalier Doriancourt dont la
Jtaifon furpaffoit Page, çonnoiffoit
y Google
. . M
déjà toute l'obligation qu’il avoit
à fes pacens d’adoption. Sentant
l'avantage qu’il tireroit de lent
bonne volonté, jour 6c nuit il
cherchoit les occafions de s’en
rendre digne. Ses attentions mê¬
me avpient li bien réufli, que ce
n’étoit plus un fecret dans la
Colonie. Tous les Habitans le
regardoient comme l’unique hé¬
ritier des biens immenfes de feu
M. du Charoy, tombés à Ma¬
dame de Robercourt par la mort
de fes freres, mais confidérable-
ment augmentés par les foins ôc
TinduHrie de fon mari.
M. de Robercourt n’avoit que
fuperficiellement parlé de cette
alliance à fon ami, quand ils fi¬
rent l’échange de leurs enfans. Il
ignoroit fi Madame de Rober¬
court feroit d’un fentiment con¬
forme au lien, 6c il ne vouloit rien
foire contre le gré d’une femme à
laquelle il devoit cette déférence
y Google
(26) #
par toutes fortes de raifons. Pou-
voit-elle être d’un avis contraire ? ,
De deux Epoux qui s’aiment ten¬
drement , l’un ne veut rien que
l’autre ne le délire : & Madame
de Robercourt auflfi dévouée que
Ion Epoux aux intérêts de la fa¬
mille de Doriancourt, fut la pre¬
mière à témoigner l’envie qu’elle
avoit que cet aimable enfant de¬
vînt le fien par alliance. Nous
fommes ajje^ riches, dit-elle à fbn
mari , pour nefonger à marier no-
trefille, que félon notre fatisfac-
tion. Qui pourroit nous plaire da¬
vantage que ce jeune homme dont
nous connoifions les bonnes quali¬
tés ! Sa figure efi charmante : il a
de lanaijjance, il ne lui manque -
que du bien pour n avoir rien à dé«
jirer. Je ne crois pas que vous vous
cff enflez (ije vous déclare que je ne
ferai point heureufe, 6 que ma
fille ne la peut être, fi vous luifai¬
tes époufer un autre que mon fils
y Google
(2?)
'Picard. C'eft ainfi qu’elle appel*
loic le petit Doriancourt. ;
De tels fentimens datèrent
beaucoup le cœur de fon Epoux.
Il informa fon Ami de leur com¬
mune. réfolution. Madame de
RobercourkèctWit enmêmetems
à Madame Doriancourt. Elle lui
parla dans fa lettre du deflein
qu’elle a voit pris de faire un ma¬
riage de leurs enfans. Et dans
-une;autre écriteàfa fillè alors
-âgée -de treize ans v elle lui fit
Æonnoître le; mérite dü Ghevaf-
4rer , ôe les obligationsr qu’elle
*.avoit àM. & à Madame Dorian-
- court qui prenoient un fi grand
;foin> 'de1 'fon ; dducadbn*': Gecçe
.'D'âme par-fâ lettre n’eut 'point
tdb peine à déterwirfer faillie en
'.faveur du choix > que de concert
avec fon Epoux , elle fo propô-
r.foit? de lui faire faire. Les atten-
- tiorts infinies de M. de Mâ-
v dam$ JDoriandôûtt pour cet en-
y Google
„ , . UJ _
iant Leur avoient attiré de là part
une tendreffe fi grande, qu’elle
ne cédoit en rien à celle que le
jeune Doriancottrt fe fentoit pour
M. ôc Madame de Robercourt.
Cette fille fenfible à toutes leurs
marques d’amitié les affuroit fans
(Ceffe qu’elle regrettoit de ne pas
iêtre en effet leur enfant, ou du
moins de leur appartenir par queln
que endroit,
M» & Madame Doriancottrt %
:tant qu’ils avoientignorélesfçnr
•timens dé.M, & de Madame de
Robercourt >. n’àVoient voulu r&-
pondre aux proteftatiohs de leur
fille | que par des careffes ; pro-
ponionnées à loft âge, Jls avoient
même eti l’attehtion qu’aucUn
de^ leur fils ne fofigéât .;à faite
naître dans fan coeur d’autise
jÈendreffe que celle qu’une four
1 doit avoir pour des fores. Ils les
- avoient obligés-de vivre avec elle
*4’une üsqii quingj® permit
y Google
M # ..
pas d’y trouver de différence. Leÿ
Jeunes Doriancourt obeiffoient
fans effort. La difpropôrtion de
leur âge à celuf de Mademoi-
felle de Robtrcourt leur en ren-
doit la pratique aifée. Mais quand •
on fut informé de la bonne vo¬
lonté de Madame de Robercottrt
en faveur du petit Chevalier >
on cultiva d’une façon plus
particulière la tendrefle de la
jeune perfonne , que" l’on eut
foin d’entretenir fans ceffe de
fon frere Picard.
■ M. & Madame D'oriancdurt
.trouvoient un portrait bien flat¬
teur dans celui qu’on leur avoir
fait de leur fils. Ils penforent ert
être rédevables à lafeule bienveil¬
lance de M. & de Madame de
Rôbercomty qui par-là vouloient
en là faveur difpofer lecoeur de
leur fille , & lur faire prendre
toutes les rmpreflions qu’ils ldi
vouloient donner. Mais ils furent
“ C iij
y Google
(3°)
agréablement furpris, quand fans
avoir eu des nouvelles de fon
départ de l’Amérique , & le
voyant arriver chez eux, ils con¬
nurent par eux-mêmes qu’on ne
les avoit pas flattés dans le por¬
trait qu’on leur en avoit fait.
Voici la raifon de fon arrivée
imprevue.
L’Amérique eft un fort beau
pays, fur toutl’Ifle de Saint Do-
mingue > ôc particulièrement
Leogane, Mais une maligne in-;
fluence de tems - en - tems cor¬
rompt l’air de ce riche Climat.
Il y régne une maladie, à la¬
quelle les Naturels du pays , &
les Etrangers font fujets. C’eft
une efpece de Diffenterie > qui
dégoûte , affoiblit au dernier
point , & qui dévient fouvenr
mortelle.
- Madame de Robercourt en fut
attaquée avec -tant de violence,
qu’elle prefla fon Epoux de faire
y Google
. 0 '5
revenir «leur fille J voulant ;
avant que de mourir, avoir la
fa:isfa£tion de la voir i’époufe
du jeune Doriancourt. Mais l’é¬
tat où elle fe trOuvoit, ne per-
mettoit pas à Robercourt de l’a¬
bandonner pour l’aller chercher.
Cependant il ne convenoit pas
de la confier à des Etrangers.
Madame de Robercourt lui pro-
pofa de donner une procuration
au Chevalier Doriancourt, ôc afin
que la bienféance ne fut point
bleffée , M. & Madame Do-
riancourt avoient ordre de les
fiancer.
Il falloit à cet enfant une Gou¬
vernante pour l’accompagner.
M. de Robercourt avoit en Pi¬
cardie une parente fort vertueufe,
veuve & peu riche , dont il
avoit parlé plufieurs fois à fa
femme. Cette fer [orne > lui dit-
elle , lia point d’enfant , ni de
rai font qui la retiennent en France.
C iiij
y Google
Trie^-là de vous ramener votre
fille, en lui promettant de la dé¬
dommager avantageusement de fes
peines > je fuis fûre qu’elle ne vous,
xejufera pas.
Madame de Robercourt ne s’é-
toit pas trompée. Dès que Do-
tiancourt fut arrivéy fon premier
foin fut de remettre à la Parente
de fes Bienfaiteurs la lettre, pat
laquelle on l’invitoit de vou¬
loir bien le charger de la con¬
duite de la jeune Robercourt.
Cette Veuve née avec un efpric
obligeant, & n’ayant rien qui
la forçât de relier en France >
accepta l’offre avec plalfir.
L’arrivée de Doriancourt caufa
de la joye à toute fa familier
Pourvu d’une infinité de grâces,
naturelles. > il n’avoit point be-
foin, comme laplupart des Amé-
riquains,. d’en venir chercher en
France. Une fille même plus,
âgée que Mademoifelle de Rat
y Google
. (33)
bercourt auroit pu le trouver au(Iî
charmant, qu’il le parut à fes
yeux. Sa préfence inefpérée ne
fit qu’un très-bon effet. A fon
tour jl trouva tant de charmes
dans la perfonne de fa jeune
Maîtreflè, qu’il n’eut pas de peine
à lui témoigner fes empreffe-
mens. Elle y répondit d’une fa¬
çon bien flatteufe ; & ce fut avec
plaifir qu’elle prit avec lui des
engagements qui ne dévoient
avoir leur dernier effet qu’à
Leogane.
La Parente fur laquelle ©ri
comptoir pour les accompagner»
fe trouva bientôt prête à par¬
tir Une femme de chambre >
née avec un efprit amufant, êc
dont là grande complaifance
avoir entièrement captivé les
bonnes grâces de fa jaune
Maîtteffe , fut encore, nécef-
fairement du voyage. Elle avoit
fçu par des récits , par des lec-
y Google
(34) . .
tures agréables, des Hiftcires pro¬
portionnées à l’âge de la jeune
de Robercourt , & des Contes
merveilleux & extrêmement de
fon goût , enchanter fon cœur>
& charmer fon efprit.
Elle l’avoit fur tout fi bien ac¬
coutumée à ces contes > qu’il ne
fe paffoit point de jour qu’elle
n’emploiât une heure ou deux
à cet innocent plailir. C’étoit le
plus fûr moyen , qu’elle eut
trouvé, pour pouvoir l’engager
à donner de l’attention à fes pe¬
tits dévoirs. Si quelquefois elle
les négligeoit, cette Bonne auiïi-
tôt lui refufoit cette récréation,
dont elle n’étoit pas fouvent pri¬
vée , parce que la crainte &
l’efpérance entretenoient fa dcn
cilité.
Ces récits journaliers furent
interrompus les derniers jours
quelles refterent en Picardie.
Quand elles furent arrivées à
y Google
Paris, les fpeftacles, les emplet¬
tes , les promenades^, & les
adieux les occupèrent affez , &
Mademoifelle de Chon (c’eft le
nom dé la femme de chambre )
n’eut point danscette grande ville
d’autre foin que celui de parer
Mlle, de Robercourt. Depuis Paris
jufqua la Rochelle il ne fut pas
queftion de contes. Ou cet enfant
étoit trop las , ou fa bonne pa¬
rente» parle feul motif d ami¬
tié j favoit l’amufer » de peur
qu’elle ne s’ennuiât » ou fur la
toute elle voioit tout ce qui pou-
voit s’offrir de curieux. Ainfi 1 a-
mufante de Chon, jufques à l’em¬
barquement ne put faire valoir
font talent conteur. ^ > x
Elles refterent quinze jours a
la Rochelle : elles y furent re¬
çues par un Correfpondant de
M. de Robercourt qui vint pren¬
dre à la defcente du carofTe la
jeune perfonne# Il lui procura
y Google
(3<0
pendant fon féjour dans cet'fd
ville toute forte d’amufemens.
Le tems de s’embarquer arriva,
Le Chevalier Doriancourt fut le
feul qui ne paya pas le tribut à
ta Mer. Mademoifelle de Rober-
ccurt , fa patente, & la femme
de chambre furent très-incom-
inodées. Mais différentes de ces
paffagets, qui ne guériffent qu’en
mettant pied à terre, au Bouc
de vingt-quatre heures , le dé¬
goût fe paffa, l’appétit leur re¬
vint , elles rre regardèrent, pour
ainfi dire, que comme unfonge
l’état douloureux où elles s’étoient
trouvées. Enfin le troifieme joue
elles fe portèrent a merveille.
Ce dérangement de famé fut
une occafiorc au Chevalier Do*
riancourr pour marquer l’étendue
de fon zélé à fa jeune Maîtreffe,
& par fes fbîns & fes attentions
rédoublées, il acheva de gagnes
fon cœur»
y Google
, iil)'
Quelqu’un jugera peut-être
que la çonverfation d’un Amant
chéri pouvoir difpenfer Made-
moifelle de Chon de débiter Tes
contes, qui, loin d’être diver-
tiffans , ne devraient paraître
qu’inlipide^. Mais la grande jeq-
nefle de MademoifeUe de Ro-
ber court ne lui laiflbit qu’un goût
très-leger pour la fleurette. Far
le foin qu’on ayoit pris de fpn
^éducation,, elle -avoit été pré-
fearvée des piégés féduifaos de
l’amour. Nul n’avpjt pfé lui te¬
nir des difcours tendres : Le lan¬
gage des Amans étoit encore
pour elle un langage inconnu.
J’invite de plus mes Lee¬
' teurs à faire un voyage de FA-
tnérique , du moins à çonfultet
.çeux qui l’ont faitUs fauront
. que les perfonnes à qui l’âge
mûr doit avoir fait perdre le goût
des amufemens enfantins , &
qui même ont plus d’acquis
y Google
(3«).
qu’une fille de treize ans , avec
la reflource des Echets , du
Triétrac, les foins de leur em¬
ploi , ont encore beaucoup de
tems de refte pour s’ennuier.
J’ai pour prouver ce que j’avan¬
ce , le témoignage non équivo¬
que de tous les Marins.
La petite de Rdbercourt > s’a-
mufa d’abord de ce qui frappa
fa vue. Tout dans le vaifieau lui
parut comme une chofe nou¬
velle. Mais le dixième jour , laf*
fée de l’égalité d’une vie d’au¬
tant plus ennuieufe , que c’eft
toujours le même ennui , ne
trouvant nulle diverfité, pas feu¬
lement dans le point de vue ,
qui réprefente fans celle une im-
menfité d’Eaux , le Ciel , ôc
rien de plus, elle eut recours;à
fa chere de Chon pour trouver
un amufement qui feul pouvoit
la . tirer de la triftelîe dans ià-
quelle elle -tomboit infenfible-
y Google
(3 P) .
ment, & d’où les aflîduités de
fon jeune Amant ne pouvoienc
la faire fortir.
Cette fille adroite > foit qu’elle
voulut être importunée, ou faire
paroître meilleur le récit de fes
Contes , tâcha d’éluder un em¬
ploi dont elle s’étoit fi bien ac-
quitée, en voulant perfuader à
la Maîtrefle qu’un nouveau genre
de vie devoit la réjouir parfai¬
tement. Celle-ci ne prit pas l’é¬
change.
Vous vous trompez , lui dit-
elle y je m’ennuie de cette maniéré
de vivre, & je ne doute pas que
vous ne vous ennuyez vous-même.
Comment voudriez-vous que je
puffe me réjouir à ne voir jamais
que la même chofe ? Toujours
de F Eau fous mes yeux , peut-on
y prendre du plaijtr l PaJJer les
jours dans me uniformité fans
égale y ejl-ce un agrément ? La
(Hverfité qui s’y trouve ejl même
y Google
(4°)
très-dangéreufe* On craint de Vy
trouver: Tout ce que Von peut dé-
Jirer fur cet Elément, c’efl de voir
une Mer tranquille, le même flot,
toujours des voiles enflées du même
côté, un beau Soleil, des Mate¬
lots defæuvrés , ou jimplement
attentifs à prévoir les changemens
qui pourroient arriver. Vous dire\
tout ce qu’il vous plaira, il ejl
certain que je m’ennuie, 6 que
j’aime mieux être dans ma Cham¬
bre à vous écouter, que fur le
gailliard à contempler triftement le
Ciel 6 l’Eau. ^
Mademoifelle de Chon vain¬
cue par ce raifonncment, ne pcnfa
plus qu’à fatisfaire fa jeune Maî-
trefïe. Le Chevalier Doriançourt
& la Parente n’ignoroient pas le
plaifir qu’elle y prenoit. Mais
M. de la B... Capitaine du
Vaiffeau > que quelques affaires
appelèrent dans la Chambre du
Çonfeil ; où elles couchoient,
interrompit
y Google
înterrempit un récit» auquel iï
s’aperçut que Mademoifelle de-
Robercourt prétoit une attention
très-grande. Il s’imagina que ce
"récit ne pouvoit être qu’intéref-
fent. Il le dit en riant à la Pa¬
rente , qui lui avoua naturelle¬
ment ce que c’écoit ,ôc qui-vou¬
lut juftifier la- petite perfonne de*
cette fantaife , en la réjettant
lkr fa jeuneffe-
M. de la B... qui favoif en
habile Marin que rien n’eft à
négliger à la Mer, dît à cette*
Dame: Me Pexcufez point: les1
gens fages mettent a profit ïct
moindre oc cafton de s-'amufer, elle'
prend le bon parti» fien fuis fi
perfuadè, que je vous fupptie de'
permettre que jes plaifirs deviens
nent publics, Mademoifelle deChorv
rPauta pas plus de peine à parlev
devant nous tous » que devant fut
Maitrejfe.
^ Pmancçurt âvoit eu quelquep
y Google
I
- (42)
efpece de honte , de ce qn’on
avoit découvert qu’une fille prête
à fe marier, voulue s’amufer à
de telles bagatelles. Il avoit ef-
faié de rejetter cette puérilité
fur fon éducation. Mais il fut
enchanté que M. de la B...
n’en méprisât pas le fujet. Il lui
apprit avec pl&ifir cette agréable
nouvelle ; ôc ainfi que tous les
enfans, elle fut charmée de fe
voir applaudie.
La complaifante Hiftorienne
étant enfin déterminée à donner
à la Compagnie le plaifir que
l’on fouhaitoit > Mademoifelle
de Robercourt vint elle-même
avertir M. de la B... que fa
femme de Chambre étoit prête.'
. Dans ces fortes de voyages
les momens font précieux ôc
les heures y font réglées $ c’eft
pourquoi les Officiers prirent
leurs mefures, pour que ces ré-,
çits fe fiifent dans le tems où
y Google
(43)
la manœuvre abandonnée à ce
qu’on appelle Officiers Mariniers,
n’euc plus befoin de la manœu¬
vre des autres. Il fut de plus ar¬
rêté , pour ne point abufer de la
complaifance de Mademoifelle
de Chon, que chacun conteroit
à fon tour.
Cette fille n’eut pas pu fuffire
à défrayer la Compagnie pen¬
dant la traverfée : d’autant plus
que l’air falé deffeche extrême¬
ment la poitrine. On convint
que chaque conte dureroit plu^
fleurs jours ; qu’on ne s’en occu-
peroit qu’une heur< ’ ’ .
Mademoifelle de Chon fit le ré¬
cit d’un conte aufli nouveau
pour fa Maîcreffe, que pour fes
Auditeurs. Elle parla pendant
une heure de fuite, horloge fug
table, au bout de laquelle elle
celfa de rafconter, & chacun re¬
prit fes occupations ordinaires.
née. Les chofes
Digitized by
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(‘44) .
Mais comme ces interrup¬
tions périodiques ôtent beau¬
coup à la. grâce du. difcours *
qu’il faut renouer par des pré¬
ambules >. q.uî >. quelques- agréa¬
bles qu’ils foient, paroiflent tou¬
jours trop- longs le Le&euc
fera, je penfe , plus charmé de.
les trouver ici de fuite. On laifle
à fa difcrétion le foin d’éviter
L’ennui de pareils récits, en y.
mettant lui-même les bornes qui
lui conviendront..
Cette précaution prife, qu’ih
le tranfporte encore lur le Vaif-
feau le... Qu’il s’imagine.faire
le voyage de Saint Domingue*
Qu’il fâche que tous les après-di-
nés chacun fait la fiejle, ou ce qui
convient à la fûreté de la navi¬
gation , & qu’à certaine heure
commode pour tous, on fe rend
fur le gailliard ou dans, la grandet
Chambre , où Mademoifelle.
de Chon commence ainfi. ü>n>
difcours^. “
y Google
C O N T ES
MARIN S-
EA BELLE ET LA BÊTE;
C O N T E„
D A n s un pays fort éloi¬
gné de celui-ci > l’on voit
une grande Ville, où le com?
tnerce floriflant,. entretient l’a¬
bondance. Elle a, compté par mis
fes Citoyens un Marchand heu?-
reux dans fes entreprifes,fur
qui la fortune , au gré de fes dé-
firs, avoit toujours répandu fès-
plus belles faveurs. Mais s’il,
«ivoit des richefles immenfes , it
ayoit auifi beaucouptl'enfàns. Sa.
y Google
. . (*<*)
famille étoit compofée de fix
garçons , & de fix filles. Aucun
n’étoit établi. Les garçons étoient
allez jeunes pour ne fe point
. preffer. Les filles .trop fieres des
grands biens , fur lefquels elles
avoientlieude compter, ne pou-
voient aifément fe déterminer
pour le choix qu’elles avoient
a faire.
Leur vanité fe trouvoit flattée
des aiïiduités de la plus brillante
jeunelfe. Mais un revers de fortu¬
ne , auquel elles ne s’attendoient
pas , vint troubler la douceur
de leur vie. Le feu prit dans leur
maifon. Les Meubles magnifi¬
ques qui la remplifloient , les
Livres de Comptes, les Billets ,
l’Or , l’Argent , ôc toutes les
Marchandifes précieufes , qui
compofoient tout le bien du
Marchand , furent enveloppés
dans ce furiefte embrafement ,
qui fut fi yolent , qu’on ne
y Google
(47
fauva que très-peu de chofe.
Ce premier malheur, ne fut
que l’avantcoureur des autres. Le
pere à qui jufques-alors tout
avoit profperé, perdit en même-
tems , foit par des naufrages ,
foit par des Corfaires, tous les
vaifleaux qu’il avoit fur la Mer.
Ses Correfpondans lui firent
banqueroute : fes Commis dans
les pays étrangers furent infidè¬
les : Enfin de la plus haute opu¬
lence , il tomba tout-à-coup dans
une afïreufe pauvreté.
Il ne lui refta qu’une petite
habitation champêtre , fituée
dans un lieu défert , éloignée
de plus de cent lieues de la ville,
dans laquelle il fai foit fon le jour
ordinaire. Contraint de trouver
un afyle loin du tumulte &
du bruit, ce fut-là qu’il condui-
fit fa famille déféfperée d’une
telle révolution. Sur-tout les fil¬
les de ce malheçrçx pere n’en-
vîfageoienr qu’avec horfeur Ik-
vie qu elles alloient pafler dans»
cette trille Iblitude. Pendant
quelque tems elles s’étoient flat¬
tées , que quand le deflein de
leur pere éclatroit , les Amans
qui les avoient recherchées > fe
croiroient trop heureux de ce
qu’elles voudraient bien fe ra¬
doucir:
Elles s’imagfnoient qürils al¬
laient tous à l’envi briguer l'hon¬
neur d’obtenir la préférence. El¬
les penfoient même , qu’elles
n’avoient qu a vouloir pour trou¬
ver des Epoux. Elles ne relièrent
pas long-tems dans une erreur
fi douce. Elles avoient perdu le
plus beau dé leurs attraits > en
voyant comme un éclair difpap-
roître la fortune brillante de leur
pere, ôc la faifon du choix étoic
paffée pour elles. Cètte foule em-
prelfée d’Adorateurs difparut au
moment de leur difgrace. Lar
fbuæ
y Google
(4»
force de leurs charmes n’en put
retenir aucun.
Les Amis ne furent pas plus
généreux que les Amans. Dès
qu’elles furent dans la mifere,
tous fans exception cefferent de
les connoître. On pouffa même
la cruauté jufqu’àleur imputer le
défaftre qui venoit de leur arri¬
ver. Ceux que le pere avoit le
plus obligés, furent les plus em-
preffés à le calomnier. Ils débi->
terent qu’il s’étoit attiré ces in¬
fortunes par fa màuvaife con¬
duite , fes ptofufions, & les fol¬
les dépenfes qu’il avoit fait , &
lailfé faire à fes enfans.
Ainfi cette Emilie défolée ne
put donc prendre d’autre par¬
ti » que celui d’abandonner une
ville t où tous fe faifoient un plai-
jfir d’infulter à fa difgràce. N’ayant
aucune reffource, ils fe confinè¬
rent dans leur maifon de campa¬
gne., fttuée aumiliçu d’une Forêt
y Google
C?o)
prefqtTimpraticable, & qui pou*
voit bien être le plus trille féjour
de la terre. Que de chagrins ils
eurentà effuier dans cette afïreiife
folitude ! Il fallut fe réfoudre à
travailler aux ouvrages les plus
pénibles. Hors d’état d’avoit
quelqu’un pour les fervir, les fils
de ce malheureux Marchand
partagèrent entre eux les foins
ôc les travaux domeftiques. Tous
à I’envi s’occupèrent à ce que la
campagne exige de ceux qui
veulent en tirer leur fubfiftance.
Les filles de leur côté ne man¬
quèrent pas d’emploi. Comme
des Pay fanes 9 elles fe virent obli¬
gées de Étire fervir leurs mains
délicates à toutes les ibnâions
de la vie champêtre. Ne portant
que des habits de laine; n’ayant
plus de quoi fatis&ire leur vani¬
té ; ne pouvant vivre que de ce
que la campagne peut fournir ,
borneés au limpfe néceliatfe M
y Google
taais ayant toujours du gôut pour
le rafinement & la délicatelTe t
ces filles regrettoient fans ceffe
& la ville & lès charmes. Le fou-
venir même de leurs premières
années , paffées rapidement au
milieu des ris ôc des jeux , faifoit
leur plus grand fupplice. .
Cependant la plus jeune d’en-
tr’elles montra, dans leur com¬
mun malheur, plus de confiance
& de réfolution. On- la vit pat
une fermeté bien au-deflus dé
fon âge, prendregénéreufement
ion parti. Ce n’eft pas qu’elle
n'eut donné d’abord des marques
d’une véritable trifteffe. Eh ! qui
ne feroit pas fenfible à de pareils
malheurs ! Mais après avoir dé¬
ploré les infortunes de fon pere ,
pouvoit-elle mieux faire que de
reprendre fa première gayeté ,
d'embraflèr par choix l’état feul
dans lequel elle fe trou voit, ôt
d’oublier un monde dont elle
y Google
avoit avec fa famille éprouvé l’in¬
gratitude > & fut l’amitié duquel
elle étoit fi bien perfuadée, qu’il
ne falloit pas compter dans l’ad-
verfité ?
Attentive à confoler fon pere
& fes freres par la douceur de fon
cara&ère, & l’enjouement de fon
efprit, que n’imaginoît-elle point
Îour les amufer agréablement ?
jÇ, Marchand n’avoit rien épar¬
gné pour fon éducation, & celle
de fes fœurs. Dans ces tems fâ¬
cheux elle en tira tout l’avantage
qu’elle défiroit. Jouant très-bien i
de plu fleurs inftrumens, qu’elle I
accompagnoit de fa voix , c’é-
toit inviter fes fœurs à fuivre fon
exemple , mais fon enjouement
& fa patience ne tirent encore
que les attrifter. I
Ces filles que de .fi grandes
difgraces rendoient inconfola-
•bles, trouvoient dans la conduite
de leur cadette une petitefle d’efr
y Google
prît, une baflefle d’amé, & mê¬
me de la foibleffe à vivre gaye-
ment dans l’état où le Ciel venoit
de les réduire* Quelle efi heureuje
difoit l’aînée / Elle efi faite pour les
occupations grojjieres. Avec des
jentimens Ji bas , qudur oit- elle pâ
faire dans le monde ? Pareils dis¬
cours étoient injuftes. Cette jeune
perfonne eut été bienplus pro¬
pre à briller qu’aucune d’elles.
Une beauté parfaite ornoit fa
jeuneffe, une égalité d’humeur
la rendoic adorable. Son cœur
aulfi généreux, que pitoyable, fe
faifoit voir en tout. Audi fenfible
que fes lœurs aux révolutions,
qui venoient d’accabler là famil¬
le , par une force d’efprit qui n’eft
pas ordinaire à fon fexe, elle fut
cacher fa douleur , & fe mettre
au-deflus de Padverfité. Tant de
confiance paffa pour infenfibilité.
Mais on appelle aifément d’un
jugement porté par la jaloufie.
E iij
& *
y Google
Connue des perfonnes éclaV
fées pour ce qu’elle étoit, cha*
cun s’étoît empreffé de lui don¬
ner la préférence. Au milieu de
fa plus haute fplendeur » fi fon
mérité la Ht diftinguer, fa beau¬
té lui Ht donner par excellence le
nom de la Belle.. Connue fous ce
nom feul, en fàlloit-il davantage
pour augmenter & la jâloufie 6c
la haine de fes foeurs ?
Ses apas6c l’eftime générale
qu’elle s*étoit acquife eût dû lui
faire efperer unécabliffement en¬
core plus avantageux qu’à fes
foeurs j mais touchée feulement
des malheurs de fon pere, loin,
de faire quelque effort pour re¬
tarder fon départ d’une ville dans
laquelle elle avoit eu tant d’agré-
mens, elle donna tous fes foins
pour en hâter l’exécution. Cette
Hile Ht voir dans la folitude la
même tranquillité, qu’elle avoit
eue au milieu du monde.. Pour
y Google
. (ss y
adoucit les ennuis-, dans fes beu^
tes de relâche > elle ornoit fa
tête de fleurs, & comme à ces
Bergeres des premiers tems , la
vie ruftique en lui faifant ou¬
blier ce qui l’avoir le plus flat¬
tée aux milieu de l’opulence, lui
procuroit tous les jours d’inno-
cens plaifir’s.
Déjà deux années s’étoient
écoulées, & cette famille com-
mençoit à s’accoutumer.à mener
une vie champêtre , lorfqu’un
.efpoir de rétour vint toubler fà
tranquillité. Le pere reçut avis
. qu’un de fes vaiffeaux qu’il avoit
cru perdu, venoit d’arriver à bon
port richement chargé. On ajou-
toit qu’il étoit à craindre que
fes Fadeurs n’abpfant de ion
abfence, ne vendiflbnt fa Cargai-
fon à vil prix , & que par cette
fraude ils ne profitaflent de fon
bien. Il communiqua cette nou¬
velle à fes enfans » quinedou?
E mj
» Google
'( $6)
terérit pas un moment Qu’elle nô
les mit bientôt en état de quitter
le lieu de leur exil. Sur-tout les
filles plus impatientes que leur
frères, croiant qu’il n’étoit pas né-
ceffaire d’attendre rien de plus
pofitif, vouloient partir à l’inf-
tant, & tout abandonner. Mais
le pere plus prudent les pria de
modérer leurs tranfports. Quel¬
que néceflaire qu’il fut à fa famil¬
le dans un tems fur-tout où l’on
ne pouvoit interrompre les tra¬
vaux de la campagne fans un no¬
table préjudice, il laifTa le foin de
la récolte à fes fils, & prit le parti
d’entreprendre feu! un fi long
voyage. •
Toutes fes filles , excepté la
cadette , ne faîfoient plus de
doute de fe revoir bientôt dans
leur première opulence. Elles
s’imaginoient que quand lè bien
de leur pere ne deviendroit pas
afiezconfidérable, pour qu’il les
y Google
{amenât dans la grande ville]
lieu de leur naiflance, il en au»
roit du moins allez pour les faire
vivre dans une autre ville moins
floriffante. Elles efperoient y
trouver bonne compagnie , y
Ëiire des Amans , profiter du pre¬
mier établiffement qu’on leur
propoferoit. Ne penfant déjà
prefque plus aux peines que de-
Îrnis deux ans elles venoient d’ef-,
üier , fe croiant même déjà ,
comme par miracle, tran {portées
d’une fortune médiocre dans le
fein d’une agréable abondance ,
elles oferent ( car la folitude ne
leur avoit pas fait perdre le goût
du luxe & de la vanité ) accabler
leur pere de folles commiflions.
Il étoit chargé de faire pour elles
des emplettes en bijoux, en paru¬
res, en coëfures. A l’envi l’une de
l’autre, c’étoit à qui demanderoit
Avantage. Mais le produit de la
prétendue fortune du pere n’au-
y Google
. 'fr*5 . . j
roit pû fuffire à les fat? s faire. La
Belle que l'ambition ne tyrannie
ibic pas, & qui n’agilïbit jamais
que par prudence , jugea d’un
coup d'œil que s’il remplilToit les
mémoires de fes foeurs , le lien
ferait-très inutile. Mais le pere
furpris de fon filence , lui dit î
Et toi t la Belle, en interrompant I
ces filles infatiables, n'as-tu point
envie de quelque choje / Que t'ap¬
porterai-je ? Que Joukaites-tu t
Parle hardiment. Mon cher Papa , !
lui répondit cette aimable fille
en l’embraflant tendrement, je
défire une chofe plus précieufe que
tous les ajujlemens que mes foeurs
vous demandent. Ty borne mes
voeux. Trop beureufe ! s'il font rem- j
plis , c’ejl le bonheur de vous voir
de retour en parfaite Jantè. Cette
réponfe fi bien marquée au coin
du défintereflement couvrit les
autres de honte 6c de confufion»
Elles en furent fi couroufféesj
y Google
. (;s>)
qu’une d’entr’elles répondant
pour toutes , dit avec aigreur >
cette petite fille fait l’importante »
s*imagine qu* elle Je difiinguera
par cette affeBion héroïque. Àjfuri-
ment rien ti*eft plus ridicule. Mais
le pere , attendri de Tes fenti-
mens, ne put s’empêcher d’en
marquer fa joye , touché même
des vœux aufquels cette fille fe
. bornoit , il voulut qu’elle de¬
mandât quelque chofe > 6c pour
adoucir ces autres filles indifpo-
fées contre elle, il lui remontra
que pareille infenfibilité fur la pa¬
rure ne convenoit pas à ion âge,
qu’il y avoit un tems pour tout.
Eh bien ! mon cher pere, lui dit-
elle , puijque vous me l’ordonne\ ,
je vous fuplie de m'apporter une Ro-
J'aime cette fleur avec pajflon s
depuis que je fuis dans cette Joli-
tude ) je n'ai pas eu la fatifaBion
d'en voir une feule. C’étoit obéir
vouloir en même-tems qu'il ne
y Google
m
fit aucune dépenfe pour elle;
Cependant le jour vint qu’il fal-
loit que|cebon vieillard s’arrachât
des bras de fa nombreufe famille.
Le plus promptement qu’il put,
il fe rendit dans la grande ville
où l’apparence d’une nouvelle
fortune le rappelloit. il n’y trouva
pas les avantages qu’il pouvoit
efperer. Son vaiffeau véritable¬
ment étoit arrivé , mais fes aflb-
ciés, qui le croioient mort, s’en
étoient emparés ; & tous les ef¬
fets avoient été difperfés. Aînfi
loin d’entrer dans la pleine & pai-
fible poffeffion de ce qui lui pou¬
voit appartenir, pour foutenir les
droits, il lui fallut effuier toutes
les chicanes imaginables. Il les
furmonta ; mais après plus de fix
mois de peine & de dépenfe il ne
- fut pas plus riche qu’auparavant.
Ses débiteurs étoient devenus in.
folvables , & à peine fut-il rem-
bourfé des frais. C’eft où fe ter-
y Google
. Mi .
Snina cette richeffe chimérique."
Pour comble de délagrément,
afin de ne pas hâter fa ruine f il
fut obligé de partir dans la faifon
' la plus incommode , & le tems
le plus effroyable. Expofé fur la
route à toutes les injures de l’air ,
il faillit périr de fatigue ; mais
quand il le vit à quelques lieues
de là maifon , de laquelle il ne
comptoit pas fortir pour courir
après de folles efperances , que
la Belle avoir eu raifon de mé^
prifer, les forces lui revinrent.
Il lui falloit plufieurs heures
pour traverfer la forêt, il étoit
tard, cependant il voulut con-
tinuerfa route ;mais furpris par la
nuit, pénétré du froid le plus pi¬
quant, ôcenfeveli pour ainli dire
fous la neige avec fon cheval y
ne fachant enfin où porter fes
• pas, il crut toucher à fa dernîere
heure. Nulle Cabane fur fa rou¬
te ^ quoique la forêt en fut rem-
y Google
(62}
plie. Un arbre creufé pat la pour*
riture fut tout ce qu’il trouva de
meilleur , trop heureux encore
d’avoir pu s’y cacher ! Cet arbre
en le garantiflànt du froid* lui fau*
la vie : & le cheval peu loin de
fon maître^ apperçut un antre
creux, où conduit par l’inftin£t il
fe mit à l’abri.
La nuit en cet état lui parut
d'une longueur extrême, de plus
perfécuté par la faim, effraié par
les hurlemens des Bêtes fauva-
ges « qui paffoient fans cefle à
lès côtés f pouvoit-il être un inf-
tanttranquille? Ses peines & fes
inquiétudes ne finirent pas avec
la nuit. 11 n’eut que le plaifir de
voir le jour * ôc fon embarras fut
grand. En voyant la terre extraor¬
dinairement couverte de neige !
quel chemin pouvoit-il prendre?
Aucun fentier ne s’oflroit à fes
yeux ; ce ne fut qu’après une lon¬
gue fatigue ,ôc des chutes fré-
y Google
(«3Î .
queutes , qu’il put trouver une
efpece de route, dans laquelle il
marcha plus aifement.
Enavançant fans le favoir, le
hazard conduifit fes pas dans l’a¬
venue d’un très-beau Château ,
Sue la neige avoit paru reipeâer.
Me étoit cornpofée de quatre
rangs d’Orangers d’une extrême
hauteur , chargés de fleurs ôede
fruits. On y voyoit des Statues
}placées fans ordre , ni fimétrie,
es unes étoient dans le chemin ,
les autres entre les arbres, toutes
d’une matière inconnue, de gra tié¬
deur êc de couleur humaine , en
différentes attitudes, êc fous di¬
vers ajuflemens, dont le plus
grand nombre repréfentoit des
Guerriers. Arrivé jufques dans la
première Cour , il y vit encore
une infinité d’autres Statues. Le
froid qu’il foufloit ne lui permit
pas de les confidérer. .
Un Efcalier d’Agathe à rampe
y Google
.. -tes . ,
cPot ctfelé t d’abord s'offrit à fat
vue : il traverfa plufieurs cham¬
bres magnifiquement meublées,
une chaleur douce qu’il y refpira
le remit de fes fatigues. 11 avoit
befoin de quelque, nourriture ; à
qui s’adreffer ? Ce vafte & magni¬
fique édifice , ne paroîïToit être
habité que par des ftatues. Un fi- i
lence profond y régnoit, & ce¬
pendant il n’avoit point l’air de
quelque vieux Palais qu’on eut
abandonné. Les faites, les cham-, .
, bres, les galleries, tout étoit ou¬
vert, nul être vivant ne paroiffoit
dans un fi charmant lieu. Las de I
parcourir les appartemens de cet¬
te vafte demeure, il s’arrêta dans
un falon , où l'on avoit fait un
grand feu. Préfumant qu’il étoit
préparé pour quelqu'un qui ne
tarderoit pas à paroître , il s’ap¬
procha de la cheminée pourfe
chauffer : Mais perfonne ne vint.
Afiîs en attendant fur un fopha
placé
y Google
placé près du feu , un doux fom=
meil lui ferma les paupières ôc le
mit hors d’état d’obferver fi quel'
quain ne le viendroit point fur-
prendre.
La fatigue avolt caufé fon re¬
pos , la faim l’interrompit. De¬
puis plus de vingt-quatre heures
il en étoit tourmenté, l’exercice
même qu’il venoit défaire depuis
qu’il étoit dans ce Palais aug-
mentoit encore fes befoins. A fon
reveil il fut agréablement furpris
de voir en ouvrant les yeux une
table délicatement fervie. Un lé¬
ger repas ne pou voit le conten¬
ter > & les mets fomptueufemenc
aprêtés 1’invitoient à manger de
tout.
Son premier foin fut de re¬
mercier hautement ceux defqûels
il tenoit tant de bien ; ôc il réfo-
lut enfuite d’attendre tranquille¬
ment qu’il plût à fes Hôtes de fè
faireç nnoître. Comme la faci-
y Google
v CM).
gueTavoït endormi avant ïe re¬
pas t la nourriture produisit le
même effet, & rendit Ton repos
plus long ôc plus paifible , en-
forte qu’il dormit cette fécondé
fois an moins quatre heures. A
fonreveil, au lieu delà première:
table , il en vit une autre de por-
phire fur laquelle une main bien-¬
fai (ante avoit dceffée une cota¬
tion compofée de gâteaux , de
.fruits fecs, 6c de vins de liqueur:
c’étoit encore pour qu’il en fit
ufage. Ainfi profitant des bontés
qu’on lui témoignoit, il uta de
tout ce qui put flatter fon appé¬
tit > fon goût ôcta délicatefle^
Cependant ne votant perfonne
à qui* parler, & qui l’infiruifit fi ce
Palais étoit la demeure ou d’un
Homme , ou d’un Dieu ta
frayeur s’empara de fes fens ( car
il étoit naturellement peureux )»
Son parti fut de repaffor (tans tous
les agpatteraens * il y combloit
y Google
. . to) .
de bénedi&ions le génie auquel
il étoit rédevable de tant de bien*
faits , 6c par des inftances refpec-
tueufes ille follicitoit de fe mon¬
trera lui. Tant d’empreffemens
furent inutiles. Nulle apparence
de Domeftique^nulle fuite qui lui
fit connoître que ce Palais fut ha¬
bité. Rêvant profondément à ce
qu’il devoit faire, il lui vint en
penfée que pour des raifbns qu’il
ne pouvoit pénétrer, quelque In¬
telligence lui faifoit préiènt de
cette demeure avec toutes les ri-
chefTes dont elle étoit remplie.
Cette penfée luiparut être une
infpiration 9 6c fans tarder, fai-
fant de nouveau la revue , il prit
pofleflion de tous ces tréfors.
Bien plus en lui-même il régla la
part qu’il deflinoit à chacun de
les enfans , & marqua les loge^
mens qui pouvoient feparément
leur convenir, ôc fè félicitant de
. la joye que leur cauferoit un pa-
y Google
rell voyage > il defcendit dans le
jardin, ou malgré ta rigueur de
Fhy ver, il vit, comme au milieu
du Printems , les Heurs les plus
rares exhaler une odeur char¬
mante. On y refpiroit un air
doux ôc temperé. Des oifeaux de
toute efpece mêlant leur ramage
au bruit confus des eaux, for-
moient une aimable harmonie.
Le vieillard extafié de tant de
merveilles, difoit en lui-même ;
Mes filles riauront pas, je penfe
de peine à s*accoutumer dans ce dé¬
licieux fejour. Je ne puis croire
qu'elles regrettent, ou quelles dé¬
firent la vide préférablement À
cette demeure. Allons, s’écria-t-il,
avec un tranfport de joye peu
commun, Partons â l'infant. Je
me fais d’avance une félicité de
voir la leur : rien retardons pas
iajouijfance.
En entrant dans ce Château
fi riant ; il avoit eu foin malgré le .
y Google
. (ty .
grand froid dont il étoit pénétréj
de débrider fon cheval , & de le
faire aller vers une écurie qu’il
avoit remarquée dans la première
cour. Une ailée garnie de palilTa-
des formées par des berceaux
de Rofiers fleuris y conduisit.
Jamais il n avoit vu de fl belles
Rofes, Leur odeur lui rappella
le fouvenir d’en avoir promis une
à la Belle. Il en cueillit une, il al-
loit continuer de faire fix bougets, itwjuets
mais un bruit terrible lui fit tour¬
ner la tête; fa frayeur fut grande ,
quand il apperçut à fes côtés une
horrible Bète , qui d’un air fu¬
rieux lui mit furie col une efpece
de trompe femblable à celle d’une
Eléphant,& lui dit d’une voix ef-
froiable : JOui t’a donné la liberté
de cueillir mes Rofes ? N’ètoit-ce
pas ajjez que je t’eujfe foufert dans
mon Palais avec tant de bonté.
Loin d*en avoir de U reconnoijfan-
ce} Temcraire ,je te vois voler mes
y Google
peurs. Ton infolence ne refiera pas
impunie. Le bon homme déjà »
trop épouvanté de la préfence
inopinée de ce monftre, penla
mourir de frayeur à ce difcours >
& jettant promptement cette
rofe fatale , ha / Monfeigneur >
s’écria-t-il profterné par terre 9
ayez pitié de moi. Je ne manque
point de reconnoiffance. Pénétré de
vos bontés, je ne me/iis pas imagi¬
né queJi peu de chofe fût capable de
vous offenjer. Le Monftre tout en
colere lut répondit , Tais~toi,
maudit Harangueur, je ri ai que
faire de tes flatteries , ni des titres
que tu me donnes , je ne fuis pas
Monfeigneur,je fuis la Bête > &
tu riéviteras pas la mort que tu mé¬
rites. Le Marchand concerné pair
une ii cruelle Sentence, croyant
que le parti de la foumillion étoit
le feül qui le put garantir de la
mort, lui dit d’un air véritable¬
ment touché f que la Rofe qu’il
y Google
_ Cv«)
avoit ofé prendre, étoit pour une
de fes filles appeilée la Belle. En-
fuite , foit qu’il efperât de retar¬
der fa perte > ou de toucher foa
ennemidecompaffion , il lui fit
le récit de ces malheurs , il lui
raconta le fùjet de Ibn voiage r &
«'oublia pas le petit préfent qu’il
s’étoit engagé de faire a la Belle >
ajoutant que la chofe à laquelle
elle s’ëtoit refirainte pendant que
les richeffes d*un Roi n’auroîent
à peine que fuffi pour remplit les
délits de lès autres filles, venoit
âl’occafionqui s’en étoit préfen-
tée de lui faire n’aître l’envie de
la contenter ; qu’il avoit cru le
pouvoir faire fans confequence >
que d’ailleurs il lui demandoit
pardon de cette faute involon¬
taire»
La Bête rêva un moment : re¬
prenant enfuhe la parole , d’un ,
ton moins furieux elle lui tint ce
langage : je veux bien te pardon-
y Google
"(7*5 v ...
net ) mais ce n’efi qu^â condition
que tu me donneras une de tes filles.
Il me faut quelqu'un four rèfarer
cette faute.
Jujle Ciel ! que me demandez-
vous ? reprît le Marchand. Com¬
ment vous tenir ma parole ! Quand
je ferois ajfe\ inhumain pour vou¬
loir racheter ma vie aux dépens
de celle d'un de mes enfans 9 de
quel prétexte me fervir ois-je pour le
faire venir ici.
Jl nefaut point de prétexte , in¬
terrompit la Bête. Je veux que
celle de tes filles que tu conduiras,
vienne ici volontairement , ou je
rien veux point. Vois fi entre elles
ilenefi me ajfez courageufe , &
qui t'aime ajfez pour vouloir sex-
pofer afin de te fauver la vie. Tu
.portes Pair d'un honnête homme :
donne-moi ta parole de revenir dans
un mois, fi tu peux en déterminer
une à tefuivre : elle refera dans ces
lieux , & tu t'en retourneras. Si
tu
y Google
tu ne le peux,promztsmoiie reve¬
nirfeul après leur avoir dit adieu
pour toujours , car tu feras à mou
Ne cro/'j ^<jj,pourfuivit le Monftre
en faifanc craquer Tes dents, ac¬
cepter nia propojition pour te fau-
ver. Je t*avertis, que fi tupenfois
de cette façon,/trois te chercher 9
& que je te détruirais avec ta race,
quand cent mille hommes feprêfen-
teroient pour te défendre.
Le bon-homme quoique très-
perfuadé qu’il tenteroit inutile¬
ment Taminé de Tes filles , ac¬
cepta cependant la proposition -
du Monftre. Il lui promit de re¬
venir > au tems marqué , fe li¬
vrer à fa trifte deftinée, fans qu’il
fiat néceffaire de le venir cher'
cher. Après cette aflu rance il
crut être le maître de fe retirer,
& pouvoir prendre congé de la
Bête, dont la prcfence ne pouvoit
que l’affliger. La grâce qu’il en
ayokobtenue, étoit légère, mais
y Google
. f74^ ,, 1
il craignait encore qu’elle ne la.
révoquât. Il luifitconnoître l’en¬
vie qu’il avoit de partir : la Bête
loi répondit qu’il ne partiroit que
le lendemain.!» trouveras, lui dit-
elle, un cheval prêt, dès qu’il fera
jour. En peu de tems il te mènera.
Ad eu, va fouper , & attend mes
ordres.
■ Ce pauvre homme plus mort
que vif > reprit le chemin du fallon
dans lequel il avoit fait fi bonne
chere. Vis-à-vis d’un grand feu
ion foupé déjà fervi l’invitoit à
fe mettre à table. La délicateffeôc
la (bmptuofité des mets n’avoient
plus rien qui le flâtaflent. Acca¬
blé de fon malheur, s’il n’eût pas
cra nt que la Bête cachée en quel¬
que endroit ne l’eût obfervé, s’il
cû: été fûr de ne pas exciter fa co¬
lère , par le mépris qu’il eût fait
de fes biens, il ne fe feroit pas
mb à table. Pour éviter un nou¬
veau défaûre, il fit un moment
y Google
trêve avec fa douleur, & autant
que fon cœur affligé le lui put
permettre, il goûta fuffîfamment
de tous les mets.
; A la lin du repasun grand bruit
dans l'appartement voifin fe fit
entendre , il ne douta point que
ce ne fût fon formidable hôte.
Comme il n’étoit pas le maître
d’éviter fa préfençe,il effeya de le
remettre de la frayeur que ce bruit
fubit venoit de lui caufer. A l’in£
tant la Bête qui parut > lui dé¬
manda brulquement s’jl avo'tt
bien foupè. Le bon-homme lui ré¬
pondit , d’un ton modefte âc
craintif, qu’i/ avoir , grâce à fies
\attentions, beaucoup mangé. Pro¬
mets-moi , reprit le Monftre , de
te fouvenir de la parole que tu viens
de me donner , & de la tenir en
homme dêhonneur t en amenant une
de tes filles. ,
. Le vieillard que cette conver-
iation n’amufoit pas* lui jura d’e-
" Gij
y Google
(7*) . .
xécutef ce qu’il avoit promis, &
D’être de retour dans un mois ,
feul ou avec une de les filles, s il
s’cn trouvoit qui l’ai mat allez
pour le fuivre > aux conditions
qu’il lui devoir propofer. Je t'a¬
vertis de nouveau, dit la Bête, de
' prendre garde à ne la pasjfurpren-
dre fur le facrifice que tu dois exiger
telle f & fur le danger quelle en- .
cornera. Peints lui ma figure, telle
quelle eft. Qu'elle fâche ce qu'elle
va faire :fur-tout qu'elle foitferme
dans festré(blutions. Il ne fera plus
tems défaire des réflexions, quand
tu l'auras amenée ici. Il ne faut pas
qu'ellefe dedife : tu feras également
perdu fans quelle aie la liberté de
s'en retourner. Le Marchand
qu’un pareil difeours affommoit,
lui réitéra la promeffe de fe con¬
former en tout à ce qu’elle venoit
de lui preferire. Le Monftre con¬
tent de fa réponfe, luicommen-
da de fe coucher ; & de ne fe pas
y Google
. (77 \ .
lever qu’il ne vit lé Soleil > 6c
qu’il n’eût entendu une fonnette
d’or. .
Tu déjeuneras avant de partir,
lui dit-il encore ,* 6 tu peut empor¬
ter une Rofe pour la Belle. Le che¬
val qui te doit porter, fera prêt dans
la cour. Je compte te revoir dans
un mois, pour peu que tu fois hon-
nête homme. Adieu : ji tu manques
de probité, je t’irai rendre vifite. Le
bonne-homme de peur de prolon¬
ger une converfation déjà trop
ennuyeufe pour lui, fit une pro¬
fonde révérence à la Bête, qui
l’avertit encore de fe ne point in¬
quiéter du chemin pour Ion re¬
tour; qu’au tems marqué, le mê-;
me cheval qu’il monteroit de¬
main matin , fe trouverait à là
porte, 6c fuffiroit pour la fille 6c
pour lui.
Quelque peu d’envie que le
vieillard eût de dormir, il n’ofa
paffer les ordres qu’il avoit reçus*
G iiij
' Obligé de fe coucher, il ne fe leva
que quand le Soleil commença
de luire dans fa chambre. Son dé¬
jeuné fut prompt ; enfuite il des¬
cendit dans le jardin cueillir la
Rofe que la Bête avoit ordonné
qu’il emportât. Que cette fleur lui
fit répandre de larmes ! Mais par
la crainte de s'attirer de nouveaux
malheurs , il fe contraignit, ôc
fut fans retardement chercher le
cheval, qui lui avoit été promis.
Il trouva fur la felle , un mat»*
teau chaud ôc leger. Il y fut bien
plus- commodément que fur le
fien. Dès que le cheval le fentit
affis, il partit avec une vîteffeim*
croyable. Le marchand qui dans
un inftant perdit de vue ce fatal
Palais t reffentic autant de joye ,
qu’il avoit eu la veille de plaific
à l’appercevoir , avec cette diffé¬
rence que la douceur de s’en éloi¬
gner étoit empoifonnée de la
cruelle néceflité d'y retourner.
y Google
A quoi me fait-je engagé! dk-il,
( pendant que fon courfier le
portoit avec une promptitude fle
une légèreté qui n’eft connue que
dans le pays des contes ) Ne va-
loit-il pas mieux que je devinjfe loue
d’un coup la viblimé de ce Monjlre
altéré du fang de ma famille / Par
une promejfe que fai faite > aujji
dénaturée tpfindifctete. > il ma pro¬
longé la vie. EJl-ilpotfîble que fqye
pû penfer à fauver mes jours aux
dépens de ceux d'une de mes filles ?
Aurai je la barbarie de ? emmener,
pour la voir fans doute dévorée à
mes yeux... Mais tout d’un coup
s’interrompant lui-même : Eh!
malheureux , s’écrioit-il , eft-cé
ce que je dois le plus craindre f.
jQuand je pourrois dans mon coeur
faire taire la voix du fang r depen-
droit-il de moi de commettre cette
lâcheté ? ïl faut qu'elle fâche fort
fort y 6 quelle y confente : je ne
y ois nulle apparence qu’elle veuille
, G iiij
y Google
;
, Jtfacrijierpour un Pere inhumain J
&je ne dois pas lui faire par exile
propofition , elle efi injajle. Mais je
veux que Paffeétion qu elles ont tou•
tes pour moi en engageât une à Je
dévouer , la feule vue de la Bête
ne détruirait-elle pas fa confian¬
ce > & je ne pour rois m'en plain¬
dre ? Ah l trop impérieufe Bête ,
dit-il avec exclamation , tu l'as
fait exprès , en mettant une condi¬
tion impoffihle au moyen que tu
m* offres pour éviter ta fureur > &
obtenir le pardon d'une faute aujfi
légère , c efi ajouter linfulte à la
peine; mais continua-t-il, ce fi trop
y penfer , je ne balance plus , &
?aime mieux m'expofer fans détour
â ta rage, que de tenter un fecours
inutile , & dont l'amour paternel
efi épouvanté. Reprenons , eonti-
nua-t il , le chemin de ee funefie
Palais .* & dédaignant d}acheter fi
cher les refies dune vie, qui ne pour¬
voit être que miférqblt, mont l%
y Google
. (8'J
mois qui nous eji accordé, retourï
nom terminer dès aujourd’hui nos
malheureux jours.
A ces mots il voulut revenir
fur Tes pas > mais il lui fut impôt
fible de faire retourner bride à
ion cheval. Se laiflant malgré lui
conduire, du moins il prit le parti
de ne rien propofer à fes filles.
Déjà de loin il voyoit fa maifon ,
& fe fortifiant de plus en plus dans
fa réfolution : Je ne leur parlerai
point, difoit-il, du danger qui me
menace : j’aurai le plaiftr de les
embrajfer encore une fois. Je leur
donnerai mes derniers confeils : je
les prierai de bien vivre avec leurs
fireres, à qui je recommanderai de
ne les pas abandonner.
Au milieu de fes rêveries il ar¬
riva chez lui. Son cheval revenu
le foir précèdent avoit inquiété
ià famille. Ses fils difperfés dans
la forêt l’a voient cherché de toas
les cotés y 6c fes filles dans l’im-
y Google
(8*)
patience d*en avoir des nonvellesi
étoient à leur porte pour s’en in¬
former au premier qu’elles ver-
roient. Comme il étoit monté fur
un magnifique cheval, & enve¬
loppé d’un riche manteau, pou-
voie nt-elles le reconnoître ? El¬
les le prirent d’abord pour un
homme qui venoit de fa part > ôc
la Rofe qu’elles apperçurent at¬
tachée au pommeau de la felle
acheva de les tranquillifer.
Lorfque ce pere affligé le trou*j
va plus proche y elles le recon¬
nurent. On nefongea qu’à lui té¬
moigner la fàtisfa&ion qu’on
avoit de le voir de retour en bon?
ne fanté.Mais la trifteffe peinte fur
fon vifage , & fes yeux remplis
de larmes qu’il s’efforçoit.envain
de retenir, changèrent l’allegrefle
en inquiétude. Tous s’empreffe-
rent à lui demander le fujet de là
peine. Il ne répondit rien autre
ehofe, linon que de dire à la Belle
y Google
(83)
fen lui préfentant la Rofe fatale J
voilà ce que tum’as demandé ; tu
le payeras cher aujfi bien que les
autres. • .
Je le favcis bien , dit l’aînée >
& jajjurois tout à Pheure quelle Je-
roit la feule à qui vous apporte¬
riez ce qiielle demanderoit. Pour
forcer lafatjon il ri a pas fallu don¬
ner moins que ee que vous auriez
employé pour nous cinq enfemble.
Cette Rofe , félon les apparences ,
fera flétrie avant la fin du jour ,
. n’importe à quelque prix que ce
fût i vous avez v0^u fatisfaire
Pheureufe Belle.
Il efi vrai, reprit triftement lie
pere , que cette Rofe me coûte
cher, & plus cher que tous les ajuf-
temens > que vous fouhaitiez 9 ri au-
roient coûté. Ce ri efi pas en ar¬
gent ; & plut au Cielqne jePeuffe
■achetée de tout ce qui me refie de
bien. _
Ce difcours esçita
la curiofité
y Google
(M ..
de fes enfans, & fit évanouir là
réfolution qu’il avoir prife de ne
pas révéler fon avanture. Il leur
apprit le mauvais fuccès de fon
voyage, la peine qu’il avoit eue
à courrir après une fortune chimé¬
rique, & tout ce qui s’étoit paffé
dans le Palais du Monftre. Après
cet éclairciffement le defefpoîc
{>rit la place de l’efpérançe & de
a joye. !
Les filles voyant par ce coup
de foudre tous leurs projets an-
néantis, pouffèrent des cris épou** ,
vantables': les freres plus coura¬
geux dirent réfolument qu’ils ne
fbufFriroient point que leur pere
retournât dans ce funefte Châ¬
teau, qu’ils étoient affez coura¬
geux pourdélivrer la terre de cette *
horribleBêtey fuppofé qu’elle eut
la témérité de le venir chercher.
Le bon-homme quoique touché
de leur affli£tionj leur défendit les
yiôl.nces j en difant que puifqu’il
zed by G O IC
. '(«ri .
aVoic donné fa parole, !1 fe dotîJ
neroit la more plutôt que d’y,
manquer.
Cependant ils cherchèrent des
expédiens pour lui fauver la vie ;
ces jeunes gens remplis , de cou¬
rage & de vertu propoferent que
l’un d’eux fut s’offrir au courroux
de la Bête. Mais elle s’étoit expli¬
quée pofitivement en difant
qu’elle vouloit une des filles , &
non pas un des garçons. Ces bra¬
ves freres fâchés que leur bonne
volonté ne put avoir fbn exécu¬
tion , firent ce qu’ils purent 9
pour infpirer les mêmes fenti-
mens à leurs foeurs. Mais leur
jaloufie contre la Belle étoit fuffi-
fante pour mettre un obftacle in¬
vincible à cette aâion héroïque.
Il riejl pas jujle , dirent-elles ,
que nous périmions d’une façon épou¬
vantable, pour une faute dont nous
ne.femmes pas coupables. Ce ferott
nous rendre lés viftimes de b Belle,
y Google
à qui ton fer oit bien aijeâenousfa-
crifier ; mais le devoir ri exige pas
de tels facrifices de nous. VnLà quel
efi le fruit de là modération, & des
moralités perpétuelles de cette mal-
heureufe. Que ne demandait elle
tomme nous des Nipes 6 des Bijouxï
Si nous ne les avons pas eues, du
moins il rien a rien coûté pour les
demander, & nous riavons pas lieu
de nous reprocher à*avoir expo fêla
vie de notre pere par des demandes
indifcretes. Si par un défmterejfe-
ment affetfè, elle riavoit pas voulu
fe difiinguer> comme elle efi en tout
plus heureufe que nous, il fe feroit
fans doute trouvé afiez d'argent
pour la contenter. Mais il fallait
que par un ftngulier caprice , elle
fut la caufe de tous nos malheurs.
Cefi elle qui nous les attire & rit fi
fur nous, quon veut les faire rejail¬
lir. Nous rien ferons pas les dupes.
Elle les a caufez, qu'elle y mette
Je remede.
y Google
La Belle à qui la douleut avoic
prefque ôté la connoiflance, fai-
fant taire fes fanglots & fes fou-
pirs, dit à fes foeurs : je fuis cou¬
pable de ce malheur : c’ejl à moi
feule de le réparer. J'avoue qtPilfe-
roit injujle que vou< fouffrijftez de
ma faute. Helas! Elle eft pourtant
bien innocente. Pouvois-je prévoir
que le défir Savoir une Rofe au
milieu de B Eté, devoit être punie
par un tel fupplice. Cette faute eft
faite : que je fois innocente ou cou¬
pable , il ejtjufie que je P expie. On
ne peut P imputer à £ autre. Je m ex¬
po fer ai , pourfuivit-elle d’un ton
ferme} pour tirer mon pere de fon
fatal engagement. J’irai trouver
la Bête, trop heureufe en mourant
■ ■de conferver la vie à celui de qui
je P ai repue, & défaire cejfer vos
murmurés.Ne craignez pas que rien
menpuijfe détourner. Maisde grâce
fendant ce mois donne\-moi leflai-
fir de ne plus entendre vos reproches.
y Google
(88)
Tant de fermeté dans une fille
de (on âge les furpric beaucoup ;
& fes freres qui l’aimoient tendre*
ment fùrent.touchés de fa réfolu-
tion. Elle avoit pour eux des at¬
tentions infinies, & ils fentirent
la perte qu’ils alloient faire. Mais
il s’agiffoit de fauver la vie d’un
pere : ce pieux motifleur ferma la
bouche f & très-perluadés que
c étoit une chofe refolue , loin
de penfer à combattre un fi gé¬
néreux deffcin, ils fe contentè¬
rent de répandre des larmes > &
de donner à leur foeur les louan¬
ges que méritoit (à noble réfolu-
tion, d’autant plus grande que
n’ayant que feize ans , elle avoit
droit de regretter une vie, qu’el¬
le vouloit (acrifier d’une façon fi
«ruelle..
Le pere leul ne voulut pas
confentir au defiein que prenoit
là fille cadette. Mais les autres in¬
solemment lui reprochèrent que
la
y Google
la Belle feule le touchoit, que mat'
gré les malheurs dont elle étoit
caufe j il étoit fiché que ce ne fut
pas une de les aînées qui payât
Ion imprudence. .
De fi injuftes difcours le forcè¬
rent à ne plus in lifter. D’ailleurs
la B Ale venoit de l’àflurer que
quand il n’accepteroic pas l’é¬
change , elle le feroit malgré lui i
puifqu’elie iroit feule chércher là
Bête , & qu’elle fe perdroit fans
le fauver. Que fuit-ton ? dit-elle;»
en s’efforçant de témoigner plus
de tranquillité qu’elle n’en avoit,
peut-être que le fort effroyable qui
m’ejl deftine en cache un autre aujft
fortuné qu’il par oit terrible.
Ses foeurs , en l’entendant
parler ainfi, feurioient malicieu-
feroent de cette chimérique pen-
fée ; elles étoient ravies de l’er¬
reur dans laquelle elles la
croioient. Mais le vieillard vain¬
cu pat toutes fes raifons > & fere*
y Google
te°) . ..
(buvenant d’une ancienne pré»
diâkm; y par laquelle il avoit ap-
prisque-cecoe fille lui devoir fau-
ver la vie » & qu’elle feroit la
fource du bonheur de tout fa fa¬
mille ,ceffa dé s’oppofer à la vo¬
lonté de h Belle. Infenfiblemént
on parla de: leur départ comme
d’une chofe prefqu’tn différente*
C’étoit elle qui donnoit le ton à
la converfetion Ôc fi dans leur
préfence elle paroiffoic compter
fur quelque chofe d’heureux} ce
n’étoituniquement que pour corn-
foler fon pere & fes frères, & ne
pas les allarmer davantage. Quoi¬
que mécontente de la conduite
de lès foeurs à fon égard > qui pa¬
' voUïbient comme impatientes de
la voir partir ^ & qui trouvoient
que le mois s’écoutait avec trop
de lenteur, elle eut la généré iité
de leur partager tous les petits
meubles , & les bijoux quelle
«Voit en fa'difpofition. ■ • _ ’
y Google
(pl) .
Elles reçurent avec joye cette
nouvelle preuve de fa générofité,
Tans que leur haine fut adoucie.
Une extrême joye s’empara de
leurs cœurs, quand elles enten¬
dirent hennir le cheval envoyé ,
pour porter une Ibeur, que la noi¬
re jaloulie ne leur fàifoit pas trou¬
ver aimable. Le pere & les fils
feuls affligés ne pouvoient tenir
contre ce fatal moment, ils vou-
loient égorger le cheval, mais la,
‘Belle confèrvant toute fà tranquil¬
lité, leur remontra dans cette oc-
cafion tout le ridicule de ce def-
fein, ôc l’impoffibiliré de l’exécur
ter. Après avoir pris congé de fejs
frétés , elle embraffa fes infenfi-
bles fœurs , en leur faifant un
adieu fi touchant qu’elle leur ar¬
racha quelques larmes, & qu’el¬
les fè crurent l’efpace de quel¬
ques minutes prefque autant a£
nigées que leurs fteres.
Pendant ces regrets courts &
Hij
y Google
tardifs, Te Æon-ftoffrmeprefféfpaf
fa fille étant monté fur fon che¬
val , elle fe mit en croupe avec
fe même empreffement, que s'il
ce fut agi d’un voyage fort agréa¬
ble» L’animal parut plutôt volet
que marcher. Cette' extrême di¬
ligence ne l’incommoda point »
l’allure de ce cheval frnrgulier
étoit fi douce t que la Selle ne ref*
fentit d’autre agitation que celle
qui ptovenoit du fouffle des Ze-
phirs.
Envain fur fe route fon pere
cent fois lui fit offre de la mettre
a terre , & d’aller feul retrouver
la Bête. Penfe, ma chere enfant",
fui difoit-il, qu'il ejl encore tems.
Ce Monjlre ejl plus èpouventabh
que tu ne peux F imaginer. Quel*
que ferme que foit ta réjelution, je
crains qurelle ne manque à jbn afi
fpeSf. d’lors il fera trop tard, tu
feras perdue, Q mus périrons tous
deux*
v Google
Si jaUois chercher cette Bête
terrible , reprenoit prademmenr
la Belle > avec l'e/pérance d'être
heureufe, ii nejeroitpas impojfible
que cet ejpoir ne rn abandonnât ert
ta voyant ; mais comme je compte
far une mort prochaine > 6 que je
tacreis ajfurée, que m'importe que *
ce qui me la doit donner) foit agréa*
ble ou hideux. .
En s'entretenant ainfi la nuit
vint y ôt le cheval ne matcha pas
moins dans robfcurité. Par le
plus furprenant fpeftacle elle le
difïipa tout d’un coup» Ce furent
des futées de toutes façons t des
pots à feu y des moulinets y dès
foleils, des gerbes & tout ce que
l’artifice peut inventer de plus
beau qui vinrent frapper les yeux
de nos deux voiageurs, Cette lu¬
mière agréable & imprevue écri¬
vant toute la forêt répandit dans
l’air une douce chaleur > quicom-
meoçoit à devenu néceflaiie , pa*
y Google
ce que le froid dans ce pays fefaît
fcntir d’une façon plus piquante
' la nuit que le jour.
A la faveur de cette charman¬
te clarté, le pefe & la fille fe trou-
verent dans l’avenue d’Orangers.
Au moment qu’ils y furent , le
feu d’artifice cefîa. Sa lumière fut
remplacée par toutes les Statues
lefquelles a voient dans leurs
mains des flambeaux allumés. De
plus des lampions fans nombre
couvroient toute la façade du Pa¬
lais : placés en cimétrie, ils for-
moient des lacs d’Amour;& des
chiffres couronnés , où l’on
voyoit des doubles L. L. & des
doubles B. B. En entrant dans
la cour ils furent régalés d’une
falve d’artillerie, qui fe joignant
au bruit de mille inftrumens di¬
vers , tant doux que guerriers ,
firent une harmonie charmante.
Ilfaut, dit la Belle en raillant,
que la Bête foit bien affamée pou£
y Google
faite une telle réjouijfance â Parti,
vée de faproye. Cependant mal¬
gré l’émotion que luiçaufoit l’ap¬
proche d’un événement, qui fé¬
lon l’apparence alloit lui devenir
fatal en donnant toute fon at¬
tention à tant de magnificences
qui fe fuccedoient les unes aux au¬
tres y & lui préfèntoient le plus
beau fpedacle qu’elle eut jamais
vu y elle ne put s’empêcher de
dire à fon pere que les préparatifs
de fa mort étoient plus brillant que
la ,pompe nuptial du plus grand
Roi de la terre.
Le cheval fut s’arrêter au bas du
Perron. Elle en defcendit légè¬
rement , & fon pere, dès qu’il
eut mit pied à terre, la conduifk
par un veftibule au fallon dans le¬
quel il avoit été fi bien régalé.
Ils y trouvèrent un grand feu, des
bougies allumées,qui répandoient
un parfum exquis, & de plus ung
table fplendidement fervie* „
y Google
. .
Le bon-homme au fait dé la fat-J
çon dont la Bête nourriffok fes
Hôtes, dit à fa fille que ce repas
étoit d’eftiné pour eux, qu’il étok
à propos d’en faire ufage. La Belle
n en fit riuHe difficulté , bien per-
füadée que cela n’avancerai1 pas
fa mort. Au contraire elle s’imagi¬
na que ce féroit faire connoître ào
Monftre le peu de répugnance
qu’elle avoir eue de le venir trou¬
ver. Elle fe flatta que fafranchife
feroit capable de l’adouck , 6c
même que fbn avanture pourrôk
être moins tiifte qu’elle ne l’a voit
appréhendé d’abord. Cette Bête
épouvantable , dont on l’avoit
menacée, ne fe montrait point:
tout dans le Palais relpiroit la joye
& la magnificence. 11 paroiffoit
que fon arrivé l’avoit fait naîtrfe,
& il n’étoit pas vraifemblable
qu’ellefut lesapprêts d’une Pom¬
pe funèbre.
Son efperance ne dura guère*.
~ " Le
y Google
Le Monftre fe fît entendre. Un
brut effroyable) caufé par le poids
énorme de Ion corps > par le cli¬
quetis terrible de (es écailles , ÔC
par des hurlemens affreux annon¬
ça fon arrivée. La terreur s’em¬
para de la Belle, Le vieillard en
embraffant fa fille pouffa des cris
perçans. Mais devenue dans un
inftant maîtreffe de fes fens, elle
fe remit de (on agitation. En
voyant approcher la Bête, qu’elle
ne peut envifager fans frémir en
elle-même^ elle avança d’un pas
ferme ) & d’un air modefie falua
fort refpe&ueufement la Bête.
Cette démarche plut au Monftre*
Après l’avoir confidèrée d’un ton
qui fans avoir l’air courroucé pou-
voit infpirer de la terreur aux plus
hardis, il dit au vieillard bon fo’tr »
bon - homme , & fe retournant
vers la Belle, il lui dit pareille^
jnent bon foir , la Belle.
Le vieillard, toujours appre-
y Google
w.„ .
tendant qu’il n arrivât quelqud
chofe de fmlftrc à fa fille , n’euc
pas la force.de répondre. Mais là
Belle fans s’émouvoir , & d’une
voix douce & affurée lui dit bon
foir y la Bête. Vwtevous ici volon«*
uüreme'nt, réprit la Bête, & eon-
fintez-vaus à laijfer partir votre
pere fans h fuivre ? La Belle lui
répondit qu’elle n’avoit pas eu
d’autre$ intentions. Eh ! que
croyez-vous que vous deviendrez
après fon départi Ce qui vousplai*
ta , dit-elle f ma vie efi en votre
difpoJition,&je me foumets aveu¬
glément \à ce que vous ordonnerez
de mon fort> .
Votre docilité me fatisfait, re-;
prit la Bête , Q> puifquil efi ainji
qu'on ne vous a point amenée par
force f vous refierez avec moi»
Quant à,toi > bon-homme 9 dit-elle
au Marchand, tupaitirâs demain
au lever du Soleil.t la cloche t'as*
•per tir a j ne tarde pas après ton dés
y Google
jéünèj le même cheval té conduit4
chez toi.Mais, ajouta-t-elle, quand
tu feras au milieu de ta famille ,
ne fonges pas à revoir mon Palais ,
6fouviens' toi quil t* efl interdit pour
toujours, fous , la Belle , conti¬
nua le Monftre, en s’adreflant à
elle, condutfez votre pere dans là
Garderobe prochaine , choifife\-y
tout ce que tun ù“ tautre c,roire\
pouvoir faire plaijir â vosfrétés ô
à vos fcewrs. [Sms trouverez deux
malles : emplijfez-ks. Il efi jujh
que vous leur envoyiez quelque chofi
dun djjez grand prix pour les oblz-
ger à fefouvenir de vous.
Malgré la libéralité du Mont
tre, le prochain départ du pere
touchoit fenfiblement la Belles
& lui caufoic un chagrin extrême;
cependant elle fe mit en devoir
d’obéir à la Bête , qui les quittk
après leur avoir dit, comme elle
avoit fait en entrant, bonfoir, la
Belle tbén foir , bon-homme.
: ■ ïij
y Google
hoo)
, Lorfqu’ils furent feuls,lebori-
Iramme en embraflant fa fille ne
ceflade pleurer. L’idée qu’il al-
loic la laiffer avec le Monftre étoit
|>our lui le plus cruel des fuppli-
ces. 11 fe repentoit de l’avoir con- j
duite en ce lieu ; les portes étoient
ouvertes « il eût voulut la rame¬
ner ; mais 1 a Belle lui fit connoître ,
les dangers & les fuites du defîein
qu’il prenoit.
Ils entrèrent dans la Garde*
robe qui leur étoit indiquée. Us
furent furpris des richefles qu’ils y
trouvèrent. Elle étoit remplie
d’ajufiemens fi fuperbes, qu’une
Reine n’eût pû fouhaiter rien de
plus beau, ni d’un meilleur goût.
Jamais boutique ne fut mieux
affortie.
Lorfque la Belle eut choifi les
parures qu’elle crut lesplus con¬
venables, non à la fituation pré¬
fente de là famille, mais propor¬
tionnée aux richefles & à la Ubér
y Google
(ioi)\
Tâlité de la Bête qui lui faifolt ces
dons » elle ouvrit une armoire
dont ia port&étoit de criftal de ro¬
che montée en or. A l’afpeû d’un
fi magnifique dehors, quoiqu’elle
dût s’attendre à trouver un ttéfor
rare & précieux, elle vit un amaâ
de pierreries de toute efpece donc
à peine fes yeux purent fupportet
l’éclat. La Belle par un efprit de
foumiffion en prit fans ménage¬
ment une quantité prodigieufè,
qu’elle aflbrtit des mieux à cha¬
cun des lots qu’elle a voit faits.
A l’ouverture de la derniere ar¬
moire j qui n’étoit autre chofe
qu’un Cabinet rempli de pièces
d’or, elle changea de deflein. Je
fenfe, dit-elle à fon pere, quil [e*
roit plus à propos de vuider ces mal¬
les , 6 de les remplir d’efpeces}
vous en donnerez à vos enfans ce
qu’il vous plaira. Par ce moyen
vous ne ferez pas obligé Savoir per-
fônne dans votre fecret, & vol
“ ’ ï m
y Google
, ?*02> .
richeffesferont à vous fans iangeti
Vavantage que vous tireriez des
pierreries , quoique te prix en foie
beaucoup plus confidérable , ne
pourvoit jamais vous être fi commo-
de. Peur en jouir vous feriez forcé
de les vendre y& de tes confier à des
per formes y qui ne jetteroient fur
•vous que des yeux d'envie. Votre
confiance même vous deviendrait
peut-être fatale $ <tr des pièces dot
monnqyé vous mettront) continua-
t-èlte y à l'abri de tout fâcheux évé*
nement, en vous donnant la façh
iijf d'afquérir des terres > des mai*
'fijns, t 0? Cacheter des meubles pré*
ci eux t des bijoux > & des pierre*
fies." •
. . te pere approuva fa penfée.
•Mah voulant peyter à fes filles
des parures & des ajuftemen$,
Î')our faireplacealor qu’il vou-
oit prendre, il ôta des malles ce
jqu’il avoir choifi pour fon ulàge^
gtandje quantité 4’efpeçes ^
y Google
qu’il y mit , - ne les rempUffoit
point. Elles étoient, compôfées
lie plis, qui fe relâchoient à mef-
fure. Il trouva de la place poik
les bijoux qu’il avoit ôtés, ôc ces
malles enfin contenoient plufs
qu’il ne vouloir. .
Tant d’e/peces , difoit-ilà fa
ÜHe j ntt mettront en état de ven¬
dre mes pierreries à ma commodité,
Suivant ton confeil je cacherai
mes richeffes à tout le monde, &
<même à mes enfans. Srtls me fa*
voient auffi riche que je le vas ‘être »
'ils me tourmenteraient pour abatte
donner la vie_ champêtre , qui cé-
•fendant efi la feule ôà fai trouvé
de la douceur, <à“ ou je n'ai pas
‘4prouvé la perfdie des faux amis
.dont le monde■ ejb ‘rempli. Mais les
malles étoient d’une fi grande
pefanteùr qu'un ‘Eléphant eût
Succombé fous le poids, ôc l^ejf-
.poir dont il venoit de fe repaître
•Jàii parut comme un fonge & rien
y Google
, i * 04)
3e plus. La Bête s’efl moquée de
nous y dit-il, elle a feint de me don-
ner des tiens qu’elle me mets danê
fimpofftbilité £ emporter.
Sufpendez votre jugement f ré¬
pondit la Belle, vous n*avez point
provoqué fa libéralité par aucune
demande indifcrete , ni par aucun?
regards avides & intèrejfès. ha
raillerie feroit fade. Jepenfe, puif
que le Monfire vous a prévenu y
q*'il trouvera tien le moyen de vous
en faire jouir. Nous n’avons qu’à
fermer les malles, & les laijfer ici*
apparemment qu’il fait par quelle,
voiture vous les envoyer.
On ne pouvoitpenfer plus pru¬
demment. Le bon-homme fe con¬
formant à cet avis r’entra dans le
fallon avec fa fille. Affis l’un &
l’autre fur un Sopba ils virent dans
un infiant le déjeuné fervi. Le
pere mangea de meilleur appétit
qu’il n’av.oit fait le foir précédent.
Ci qui yenoit de fe palier dimj.
Digrtized by
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. . . (10fî
huoic fbii défefpoir & fàifoit rè-
naître fa confiance. Il leroit parti
fans chagrin > CihBéten’eût point
eu la cruauté de lui faire entendre
qu’il ne longeât plus à revoir fon
Palais, & qu’il falloit qu’il dit à
là fille un éternel adieu. On ne
connoît de mal làns remède que
celui de la mort. Le bon-homme
ne fut point abfolument frappé de
cet arrêt* Il fe fiattoit qu'il ne fe-
roit pas irrévocable, & cette ef-
pérance le fit partir aflez content
ae ion hôte*
' La Belle n’étoit pas fi fatisfàite;
Peu perfuadée qu’un heureux ave*
v nir lui fût préparé, elle appréhen-
\ doit que les riches préfens dont
| leMonfire combloit là famille ne
j fufient le prix de fa vie, & qu'il
l ne la dévorât auflitôt qu’il feroit
Teul avec elle : du moins elle
craignoit qu’une éternelle prifon
ne lui fut dellinée , & qu’elle
p’eût pour unique compagnie
qu’une épouvantable Bête.
t Cette réflexion la plongea dans
fine profonde rêverie ; mais un
fécond coup de cloche les aver-^
fit qu’il étoit tems de fe féparer.
Ils defcendirent dans la cour, où
le pere trouva deux chevaux >l’un
chargé de deux malles , & l’autre
uniquement defliné pour lui. Ce
dernier , couvert d’un bon manr
teau , & la Celle garnie, de deux
Bourfes remplies de.rafraîchifle-*
fnens , étoit, le même qu’il avoit
déjà monté. De fl grandes atten-r
fions , dq la part de, hBète, al-
lpient encore, fournir raatièreàJa
converfation ; mais les. chevaux
franiflant & grattaotdu pied y fi*
rent connoître qu’il étoit tems du
. fe féparer. . ;
„ Le Marchand ,, de peur d’irri¬
ter la Bête par fon retardement,
fit à Ca fille un éternel adieu. Les
deux chevaux partirent plus vite
que le venu , & cette Belle dans
y Google
. (107)
yn inftant les perdit de vue. Elle
remonta toute en pleurs dans la
çhanibre qui devoit être la Hen¬
né , où pendant quelques rao-
mens elle fit les plus trilles ré¬
flexions.
Cependant le fommeil l’acca¬
blante elle voulut chercher un re¬
pos que depuis plus d’un mois
çlle avait perdu. N’ayant rien de
mieux à faire., elle alloit fe cou¬
cher > lorfqu’elle apperçut fur là
table de nuit une prife de choco¬
lat préparée. Elle la,prit toute en¬
dormie , & lès yeux s’étant pref-
qùe aufii tôt fermés > elle tomba
dans un fommeil tranquille , que.
depuis le moment qu’elle avoia
reçu la Rofe fatale elle avoir en¬
tièrement inconnu.
Pendant fon fommèil , elle
rêva qu’elle étoit au bord d’un ca¬
nal à perte de vue, dont les deux,
côtés étoient ornés de deux rangs
d’ûrangers, dcdes-Miethes fleu-
y Google
f108) , . ■
ris d’une hauteur prodigieufe} ou
toute occupée de fa trille fitua-
tion , elle déploroit l'infortune
qui la condamnoit à palier fes
jours en ce lieu , fans efpoir d’eq
fortir.
Un jeune homme beau, com¬
me on dépeint l’Amour , d’une
voix qui lui portoit au cœur lui
dit : Ne crois pas, la Belle , être
fi malheureufe que tu le parois.
Cf ejl dans ces lieux que tu dois re-
ce voir la rêcompenfe qu'on fa refit- -
fée injujiement par tout ailleurs;
Fais agir ta pénétration pour me dé¬
mêler des apparences, qui me de-
guifent. Juge, en me voyant, ft ma
compagnie eft méprifable , & ne
doit pas être préférée à celle d’une
famille indigne de toi. Souhaite j
tous tes défirs feront remplis. Je
t’aime tendrement ; feule, tu peux
faire mon bonheur enfaifant le tien.
Ne te démens jamais. Etant par,
les qualités de ton ame autant as
y Google
r . llc9)
dejfus des autres femmes ÿ que t»
leur ejl fupérieure en beauté > nom
feront parfaitement heureux.
Enfuite ce Phantôme fi char-
toiant lui parut à fes genoux join¬
dre aux plus flatteufes promettes
les difcours les plus tendres. Il la
preffoit dans les termes les plus
vifs de confentir à Ion bonheur f
& l’affuroit qu'elle en étoit entiè¬
rement la maîtrefle.
jQue puis-je faire ? lui dir-elle
avec empreffement. Suis les feuls
tncuvemens de la reconnoijjance,
répondit-il, ne conjultc point tes
peux y & fur-tout ne m'abandonne
pas f & me tire de faffrepfe peine
que j’endure.
Après ce premier rêve elle crut
être dans un cabinet magnifique
avec une Dame dont l’air maje£>
tueux & la beauté furprenante fi¬
lent naître en ion coeur un refpeâ
profond. Cette Dame d'un fa^on
gagettante lui dit; charmante Bellef
y Google
(uo)
ne regrette point ce que tu viens ae
quitter. Un fort plus illujlre t'at¬
tend ; mais fi tu veux le mériter »
garde-toi de te laijferfiduire par
les apparences. Son fommeil dura
plus de cinq heures, pendantlef-
quelles elle vit le jeune homme
en cent endroits différens, ôc de
cent différentes façons.
Tantôt il lui donnoit une fête
galante , tantôt il lui faifoit les
proteftations les plus tendres.Que
îbn fommeil fut agréable ! Elle
eût déliré le prolonger * mais les
yeux ouverts à la lumière, né pu-
Tent fe refermer, ôc la Belle crut
«’avoiteu que leplaifird’un fonge.
Une pendule qui fbnna douze
heures en répétant douze fois Ton
nom enmufique , l’obligea de le
lever.Elle vit d’abord une toilette
garnie de tout ce qui peut être
néceffaireaux Damés. Aprèss’ê'-
*re pairée avec une forte de plai¬
sir, dentelle ne devifloit pas ta;
y Google
(ni)
caufe, elle pafla dans le fàllori
où (on dîné venoit d’être fervi.
Quand on mange feul, un
repas eft bien tôt pris. De retour
dans fa chambre elle le jettà lut
un fopha ; le jeune homme .au¬
quel elle avoit rêvé vint fe pré-
fenter à (à penfée. Je puis faire
ton bonheur t m’a-t-il dit. Appa¬
remment que Fhorrible Bête, quipa-
toît commander ici, le retient en
prifon. Comment F en tirer l Ott
m’a répété de ne pas m’en rap¬
porter aux apparences. Je n'y corkr
prend rien j mais que je fuis folle !
Je m’amufe à chercher des rai font
pour expliquer une illufion, que le
fommeil a formée que le ré¬
veil a détruite. Je n’y dois point
faire attention. Il ne faut nï occu¬
per que de mon fortprefent, & cher¬
cher des amu/emens, qui m'empê¬
chent de fuccortéer à F ennui.
Quelque tems après elle fe mk
| parcourir les nombreux appa£
y Google
(n*5 '
temens du Palais. Elle en fut efi-
chantée, n’ayant jamais rien vû de
fi beau. Le premier dans lequel
elle entra, fut un grand cabinet
de glaces. Elle s’y voyoit de tou¬
tes j>a rts. D’abord un brafièlet,
{tendant à une girandole , vint
ui frapper la vue. Elle y trouva le
portrait du beau Cavalier, tel
qu’elle avoit crut le voir en dor¬
mant. Comment eût-elle pû le
méconnoître ? Ses traits étoient
déjà trop fortement gravés dans
fon efprit,& peût-être dans fon
cœur. Avec une joye emprefféé
elle mit ce braffelet à fon bras,
lans réfléchir fi cette aâion étoit
convenable.
De ce cabinet ayant paflé dans
une galerie remplie de peintures » '
elle y retrouva le même portrait
de grandeur naturelle, quifem-
bloit la regarder avec une fi ten¬
dre attention , qu’elle en rougit,
comme fi cette peinture eût été
. M !
y Google
fce qu’elle repréfentoit, ou qu’elle
eût eû des témoins de fa penfée.
Continuant fa promenade >
elle fe trouva dans une (aile rem-;
plie de différera infirumens. Sa¬
chant jouer de prelque tous, elle
en effaya plufieurs , préférant
le Clavecin aux autres , parce
qu’il accompagnoit mieux fa voix»
De cette falle elle entra dans une
autre galerie que celle des peintu¬
res. Elle contenoit une Bibliothé-
3ue immenfe. Elle aimoit à s’in-
ruire > 6c depuis (on féjour à la
campagne elle avoit été privée
de cette douceur. Son pere par le
dérangement de (es affairés lè¬
vres. Son grancl ^uvie"ir^
ture pou voit aifément fe fa tis faite
dans de lieu , & ta garantir de
l’ennui de la folitude. Le jour fe
pafla fans qu’elle pût tout voir.
, Aux approches delà nuit tous les
appartemens furent éclairés dg
y Google
bougies parfumées, mifes efartj^
ides luftres ou tranfparens ou de
différentes couleurs > & non de
criftal* mais de diamans ôc de
rubis.
A l’heure ordinaire I» Belle
trouva fon foupé ferv» avec la mê¬
me délicateiïe & avec la mÇriiç
prbpreté.Nulle figuré humaine né
fe préfenta devant elle j fon pere
1*avait prévenue qu’elle feroit feu¬
le. Cette folitude commençoit $
ne lui plus faire de peine » quand
I3 Bête fe fit entendre à fes oreil¬
les. Ne s’étant point encore trou¬
vée feulé avec elle > ignorant
Comment cette entrevue âÙokfeï
P^flcs; y Ciàlj A '*■ “
^s^pasîremhler ? Mais M’ar¬
rivée de la Bête qui dans fon abordé
ne montra rien de furieux, fes
frayeurs fe diffiperenj. Ce monÇ
trueux_ coioffè; lui ‘dit groflîére*
yCoOgle
'Ci * î)
fendit- fbn falut dans les mêmes
tenues, avec un air doux , mata
un peu tremblant. ■ ;
Entre les différentes queftions
que ce Monftre lui fit > il lui de¬
manda comment elles’étoit amu-
fée. La Belle lui répondit : fai
pajfé.la journée à piper votre Pa<
lais rmaisileftji vajle 9 que je,n*ai
pas eû le tenu de voir tous tes ap¬
partement , Û les’ beautés qu’ils
contiennent. La Rête ldi demanda:
croyez^vous pouvoir vous accoutu*
mer id ? Cette-fille poliment lui
répondit que fans : peine elle vi¬
vrait dans un fi beau féjour.Après
«ne; heure deconverfation fur le
même fujer, la Belle au travers
dé fa voix épouvantable diftin-
guoitaifément que c’étbit un ton
forcé par les organes , & que la
£&?:panchott plus vers la ftupi-
dité que vers la furettt.Elle lui de¬
manda fans détour fi elle vouloir
h laiffer coucher avec elle. A
Kij
y Google
(u6)
cettè demande imprévue fe§
ptaintes fe renouvelierent > ÔC
poufTant un cri terrible, elle ne
put s’empêcher de dire : Ah‘
CiV/ / je fuis perdue. !
Nullement y reprit tranquille¬
ment la Bête. Mais fans vous ef- .
fta$er répondez, comme il faut. Di•
tes précîfément oui ou non. La
Belle lui répondit, en tremblant s
non , la Bhe. Eh bien puifque
vous ne voulez pas , repartit le
Monftce docile > je m’en voir.
Bonfoir, la Belle. Bon foir, la Bhe,
dit avec unè grande fatisfàftioit
cette fille effrayée; Extrêmement
contente de n’a voir pas de violen¬
ce à craindre , .elle le coucha:
tranquillement, & s’endormir. |
Auffi-tôt fon cher Inconnu revint
afon efprit, Il parut lui dire ten¬
drement : que j’ai dejoye de vous
revoir y ma chere Belle, mais que
votre rigueur me eaufe de maux !
Je convois qu’il faut m'attendre
y Google
(lI7j
aetre long-tems malheureux. Ses
idées changèrent d’objet, il lui
fèmbloitque ce jeune homme lui
ptéfentoit une Couronne, le fom-
raeil la lui faifoit voir de cent fa¬
çons différentes. Quelquefois il
lui paroiffoit être à lès pieds tan¬
tôt s’abandonnant à la joye la plus
excelHve > tantôt répandant un
torrene de larmes , dont elle
étoit touchée jufqu’au fond de
i’ame. Ce mélange de joye ôc de
trifteffe dura toute la nuit. A fon
réveil ayant l’imagination frap¬
pée de ce cher objet, elle cher¬
cha fon portrait pour le confron¬
ter encore, & pour voir fi elle ne
s’étoit point trompée. Elle cou¬
rut à la galerie des peintures, où
elle le reconnut encore mieux;
Quelle fut de tems à l’admirer ï
mais ayant honte de fa foibleffe,
elle fe contenta de regarder ceint
qu’elle avok au bras*
Cependant pour mettre fin a
y Google
(n8)
les tendres réflexions > elle.def?
Cendit dans les jardins > le. beau?
te ms l’invitoit à la promenade i
fes yeux furent enchantés ils
n’a voient jamais rien vu de fi
beau dans la nature. Les bofquets
étoient ornés de Statues admira?
blés ôc de jets d’eau fans nombre,
qui çafratchiffoient l’air >. ôc dont
l’extrême hauteur les fàifoit prêt
que perdre de vue* -
Ce qui la furprit le plus , c’ell
quelle y reconnut ies lieux, oür
dansibn fommeilëlle ayoitirêvè
voir VInconnu. Surtout à la vùet
du grand canal bprdé d’Orangm
êtf dé Mirthes , efle qe fuc que
penferde ce fongequi neluipa-*
soiflpit plus une flftton. Elle crue-
en trouver l’explication en s’ima—
ginant que h Bête retenoit quel*'
qu’un dans ion Palais. Elle râo-T,
lut de s’en éclaick dès le fpir mê¬
me \ ôc de le demander au Moni>
tfc dont cüe s’attendoit d’ayciç
y Google
. t1 Ip)
titte viÇte à l’heure ordinaire. Âu4
tant que fes forces le lui permi*
renc, elle fè promena le refte
du jour, fans pouvoir encore tout
çonfidérer.
I ^es appartemens qu’elle n’as
voit pu voir la veille , ne méri*
épient pas moins lès regards que
les autres. Outre les inftrumen^
& le^quripfitès , dont elieétoit
environnée , elle trouya dans un
autre cabinet de quoi s’occuper*
II étoit garni de bources, dena*
vettes pour faire des noeuds, de
cifeaux à découper , d’atteliers
montés pour, toute forte d’ouvra¬
ges , tout enfin s’y trouvoit. Une
°e««wi*antcabinet lui
K!;^%*^erie, d’où
IpMécouvrott lé plus beau pays
d,H monde. r 1
■ Dans cette galerie on avoît ea
ÿ ^ltcer une volière rem-*
PM^i^Pifejuïx rares , qui tous à
larwvéede la —1
y Google
coficert admirable. Us vinrent
aufli fe placer fur fes épaules j &
c’écoit encre ces cendres Animaux
à qui l’approcheroitde plus près.'
Aimables prifonnitrs , leur dit-J
elle Je vous trouve charmons > &
je fuis mortifiée que vous foyez JL
loin de mon appartement, faurois ;
fouvent le plaifir de vous entendre
Quelle fut fà furprife > quand
en dilànt ces mots elle ouvrit une
porte, Ce qu’elle fe trouva dans
fa chambre > qu’elle croyoit éloi¬
gnée de cette belle galerie f dans
laquelle elle n’étoit arrivée qu’en
tournant , & par une enfilade
d’appartemens qui cpnmofbient .
ce Pavillon .’ l». vnaflis qui I
empêchée de s’appercevoir du
voifinage des Oifeaux, s’ouvroit j
fit étoit très - commode pour en j
empêcher le bruit » quand on \
n’avoit pas envie de les entendre.
L,z Belle continuant fa route,
appercut une autre troupe emplu-
y Google
(121)
ijiée t c’étoit des Perroquets de
toutes les efpeces & de toutes
les couleurs. Tous en là préfence
te mirent à caqueter. L’un luidi»
fait bon jour : l’autre lui deman-
doit à déjeuner, untroifieme plus
galant laprioit de le baifer. rlu-
fieurs chantoient des Airs d’O-
pera, d’autres déclamoient des
Vers compqfés par les meilleurs
Auteurs, ôç tous s’offroient à l’a-
mufer. Ils étoient aufli doux f
ÿufli careflans, que les habitans
de la voliere. Leur préfence lui
lit un vrai plailir. Elle fut fort ailé
de trouver à qui parler. Car le fi-
lence pour elle n’etoit pas un bon¬
heur. Elle en interrogea plu-
fieurs, qui lui répondirent en bê¬
tes fort ipirituelles. Elle en choi-
fit un qui lui plut davantage.
Les autres jaloux de cette préfé¬
rence , fe plaignirent doulou-
xeufement. Elle les appaifa pat
quelques careffes 9 & par la per-
y Google
. (122)
million qu’elle leur donna de ve¬
nir la voir quand ils voudroient.
Peu loin de cet endroit elle vit
une nombreufe troupe de Singes
de toutes les tailles >des gros , des
petits, des fapajoux, des Singes à
faces humaines, d’autres à barbe
bleue, verte, noire, ou aurore.
Ils vinrent au-devant d’elle à
l’entrée de leur appartement, où
le hafard l’avoit conduite. Ils lui
firent des révérences accompa¬
gnées de cabrioles fans nom¬
bre, & lui témoignèrent parleurs
geftes, combien ils étoientfen-
fibles à l’honneur qu’elle leur fai-
foit. Pour en célébrer la fête, ils
danferenc fur la corde. Ils volti¬
gèrent avec une adrefle & une
légèreté fans exemple. La Belle
étoit fort farisfaite des Singes ,
mais elle n’étoit pas contente de
ne rien trouver, qui lui donnât
des nouvelles du bel Inconnu. Per¬
dant l’efpoir d’en avoir, regard
y Google
. (1^3)
dant fon rêve comme une chimè¬
re, ellefàifoit ce qu’elle pouvoit
pour l’oublier , & fes efforts
etoient vains. Elle flatta les Sin¬
ges , & dit en les careflànt qu’elle
fouhaiteroit en avoir quelques-,
uns, qui la vouluffent fuivre pour
lui tenir compagnie.
Al’inftant deux grandes Gue¬
nons vêtues en habit de Cour,
qui fembloient n’attendre que fes
ordres, fe vinrent gravement pla¬
cer à fes côtés. Deux petits Sin¬
ges éveillés prirent fa robbe , ôc
lui fervirent de Pages. Un Magot
{daifant, mis en Seignor EJcudero,
ui préfenta fa patte proprement
gantée. Accompagnée de ce fin-
fulier cortège, la Belle alla pren-
re fon repas : tant qu’il dura > les
Oifeaux fxflerent comme des inf-
trumensôc accompagnèrent avec
jufteffela voix des Perroquets, qui
chantèrent les airs les plusbeaux,
ôt les plus à la mode.
y Google
. (124) .
Pendant ce concert, les Sin¬
ges qui s’étoient donné le droit
de fervir la Belle, ayant dans un
inftant réglé leurs rangs ôc leurs
charges , en commencèrent les
fonctions , ôc la fervirent en céré¬
monie , avec l’adreffe ôc le ref-
pe& dont les Reines font fervies
par leurs Officiers.
Au fortirde table,une autre
troupe voulut la régaler d’un fpec-
tacle nouveau. C’étoient des ef-
peces de Comédiens qui jouèrent
une Tragédie de la façon la plus
rare. Ces Seignor Singes, 6 Sei-
gnora Guenons en habits de Théâ¬
tre couverts de broderie, de per¬
les i ôc de diamans, faifoient des
geftes convenables aux paroles
de leurs rôles, que les Perro¬
quets prononçoient fort diftin&e-
ment ôc fort à propos , en forte
qu’il failloit être fûr que ces Oi-
feaux fuifent cachés fous la per¬
ruque des uns, ôc fous la mante des
y Google
(12$) §
autres , pour s’appercevoir que
ces Comédiens de nouvelle fabri¬
que ne parloienc pas de leur cru.
La pièce fembloit être faite ex¬
près pour les a&eurs , & la Belle
en fut enchantée. A la fin de
Cette Tragédie, un d’entre eux
vint faire à la Belle un très-beau
compliment , & la remercia de
l’indulgence avec laquelle elle
les avoit entendus. Il ne relia de
Singes , que ceux delàmaifon,
& defiinés à l’amufer.
Après Ion foupé, la Bête vint
comme à l’ordinaire, lui faire vi-
fite , & après les mêmes ques¬
tions, &les mêmes réponfes, la
converfation finit par un bon joir,
la Belle. Les Guenons , Dames
d’atouis, déshabillèrent leur maî-
trefle, la mirent au lit, ôc eurent
l’attention d’ouvrir là fenêtre de
la voliere, pour que les Oifeaux
par un chant moins éclatant que
celui du jour > provoquaient le
y Google
(iz6)
fommeil, & affoupiflant les fens*
lui donnaient le plaifir de revoit
fon aimable Amant.
Plufieurs jours fe pafferent (ans
qu’elle s’ennuyât. Chaques mo-
noens étoient marqués par de
nouveaux plaifirs. Lés Singes en
trois ou quatre leçons eurent l’in-
duftrie de drefler chacun un Perro¬
quet t qui f lui fervant d’inter¬
prête , repondoit à la Belle , avec
autant de promptitude & dejuf-
teffe, que les Singes en avoient
à leurs geftes. Enfin la Belle ne
trouvoit de fâcheux » que d’être
obi igée de foutenir tous les foits la
préfence de la Bête,dont les vifites
étoient courtes. Et c’étoit fans
doute pat fon moyen qu’elle avoit
tous les plaifirs imaginables.
La douceur de ce Monfire inf-
piroit quelquefois à la Belle, le
defiein de lui demander quelque
éclaircifiement au fujet de celui
qu’elle voyoit en fonge. Mais fuf-
y Google
_ # (*a7)
fifamment informée qu’il étoit
amoureux d’elle^ & craignant par
cette demande de lui caufer de la
jaloufie, elle fe tut par prudence,
& n’ofa fatisfaire fa curiofité.
A plufieurs reprifes elle avoit
vifité tous les appartemens de ce
Palais enchanté ; mais on revoit
volontiers des chofes rares , cu-
iieufes & riches. La Belle porta
fes pas dans un grand fallon,
qu’elle n’avoit vû qu’une fois.
Cette pièce étoit percée de qua¬
tre fenêtres de chaque côté : deux
étoient feulement ouvertes, ôc n’y
donnoient qu’un jour fombre. La
3elle voulut lui donner plus de
clarté. Mais au lieu du jour qu’el¬
le croyoit y faire entrer, elle ne
trouva qu’une ouverture , qui
donnoit fur un endroit fermé.
Ce lieu, quoique fpacieux lui pa¬
rut obfcur, & fes yeux ne purent
appercevoir qu’une lueur éloi¬
gnée , qui ne fembloit venir à
y Google
elle qu’au travers d un crêpe ex¬
trêmement épais. En rêvant à
quoi ce lieu pouvoit être deftiné,
une vive clarté vînt tout d’un
coup l’éblouir. On leva la toile,
& la Belle découvrit un Théâtre
des mieux illuminé. Sur les gra¬
dins , & dans les loges elle vit
tout ce que l’on peut voir de
mieux fait & de plus beau dans
l’un & l’autre fexe.
Al’inftantune douce fympho-
nie , qui commença de fe faire
entendre, ne cefîâ que pour don*-
ner à d’autres Acteurs, que des
Comédiens Singés & Perro¬
quets , la liberté de réprefenter
une très-belle Tragédie, fuivie
d’une petite Pièce, qui dans Ton
genre égaloit la ' première. La
Belle aimoit les fpe&acles. C’é-
toie le feul plaifir qu’en quittant
la ville elle eût regretté. Curieu-
fe de voir de quelle étoffe étoit le
tapis de la loge yoiline de la lien- j
y Google
(iap)
ne , elle en fut empêchée par une
glace qui les féparoit, ce qui lui
fit connoître que ce qu’elle avoir
cru réel, n’étoit qu’un artifice,
qui parle moyen de ce crifial ré-
fléchilïoit les objets , ôc les lui
renvoyoit de deflus le Théâtre de
la plus belle ville du monde.C’eft
* hef-d’œuvre de l’Optique de
£ réverbérer de fi loin.
_ .près la Comédie elle demeura
quelque tems dans fa loge pour
voir fortir le beau-monde. L’ob-
fcurité qui fe répandit dans ce
Jiêu i l’obligea de porter ailleurs
lès réflêxionSi Contente de cette
découverte , dont elle fe pro-
mettoit de faire un ufage fré¬
quent , elle defcendit dans les jar¬
dins. Les prodiges comment
çoient à lui devenir familiers ,
elle fentoit avec plaifir qu’il ne
s’en faifoit qu’à fon avantage ôc
pour lui procurer de l’agrément.
Après fouper la Bête à fon or-
Digitized by
, hio)
dînaire vint lui demander . cà
qu’elle avoit fait dans la journée.
La Belle lui rendit un compte
exa£t de tous fes amufemens, en
lui difant qu’elle avoit été à la
Comédie. ÈJl-ce que vous Vaimez ?
lui dit le lourd Animal. Souhaitez
tout ce qu’il vous plaira t vous l’au¬
rez : vous êtes bien jolie. La Belle
fourit intérieurement de cette fa¬
çon grofliere de lui faire des hon¬
nêtetés; mais ce qui ne la fit point
rire, ce fut la queftion ordinaire j
Ole vous voulez que je couche avec
vous, fit cefler la bonne humeur.
Elle futquhte pour tépondre^non:
cependant fa docilité dans cette
derniere entrevue ne la raffina
point. La Belle en fut allarmée.
Quejl-ce que tout ceci deviendra ?
difoit-elle en elle-même. La de¬
mande qu’il me fait à chaque fois,
ft Je veux coucher avec lui ,
me prouve qu’il perjijle toujours
en fou amour ; fes bienfaits me
y Google
le confirment. Mais quoiqu'il né
iobfiine pas dans fies demandes ,6
qu'il ne témoigné aucun rejfenti-
ment de mes refus , qui me rèpon•
àra qù'il ne s'impatientera.pas >
que ma mort n'en fera point le
prix ?
Ces réflexions la rendirent fi
rêveufe, qu’il étoit prefque joue
quand elle fe mit au lit. Son In¬
connu , qui n’attendoit que ce
moment pour paraître, lui fit de
tendres reproches de fon retarde^
ment. Il la trouva trille, rêveufe ,
de lui demanda ce qui pouvoit
lui déplaire en ce lieu. Elle lui ré¬
pondit que rien ne lui déplaifoit
que le Monllre. Elle le voyoit
tous les foirs : elle s’y ferôît ac¬
coutumée , mais il étoit amou¬
reux d’elle, ôccet amour luifai-
foit appréhender quelque violen¬
ce. Par le Jot compliment qu'il me
fait y je juge qu'\l voudra que je
l'époufe i me confeilleriez^vous.,
y Google
(i?*) ,
dit la Belle à fon Inconnu, de
le fatisfaire ? Hélas ! quand il fe-
roit aufft charmant qu'il e(l affreux,
vous avez rendu lentrée de mon
cœur inaccejjible pour lui comme
pour tout autre, & je ne rougis
point £ avouer que je ne puis aimer
que vous. Un aveu fi charmant
ne fit que le flatter : Il n’y ré¬
pondit qu’en difant > aime qui
t'aime , ne te laiffe point furprendre
aux apparences , 6 tire-moi de pri-
fon. Ce difcours répété conti¬
nuellement fans aucune autre ex¬
plication mit la Belle dans une pei¬
ne infinie. Comment voulez-vous
que je faffe ? lui dit-elle > je vou¬
drais à quelque prix que ce fût vous
rendre la liberté ; mais cette bonne
volonté mejl inutile, tant que vous
ne me fournirez pas les moyens de
la mettre en pratique.
U Inconnu lui répondit, mais
ce fut d’une façon fi confufe ,
qu’elle n’y comprenoit rien. Il lui
y Google
. . Oî*)
paffoit mille extravagances de¬
vant les yeux. Elle voyoit le
Monftre fur un Trône tout bril¬
lant de pierrerîes, qui lappelloir,
&l’invitoitde fe mettre afes cô¬
tés. Un moment après l'Inconnu
l’en faifoit précipitamment des¬
cendre, ôc le mettoic en fa place.
La Bête reprenant l’avantage ,
VInconnu difparoiffoit à Ion tour.
On lui parloit au travers d’un
voile noir, qpi lui changeoit la
voix & la rendoit effroyable.
Tout le temsdefon fommeil
le paffa de la forte ; & malgré l’a¬
gitation qu’il lui caufoit , elle
trouva cependant qu’il flnifloit
trop tôt pour elle, puifque fôn ré¬
veil la privoit de l’objet de fa ten-
dreffe. Au fortir de fa toilette ,
différens Ouvrages, les Livres ,
les Animaux l’occuperent jufques
à l’heure de la Comédie. Il étoit
teras qu’elle s’y rendît. Mais elle
n’étoit plus au même Théâtre 9
y Google
c’ëtoit ceiuide l’Opéra, qui com¬
mença dès qu elle fut placée. Le
fpeâacle étoit magnifique, & les
fpe&ateurs ne l’étoient pas
moins. Les glaces luirepréfen-
toient diftinêtement jufqu’au plus
petit habillement du Parterte.Ra-
vie de voit des figures humaines >
dont plufîeurs étoient de fa con-
■noiffance, ç’eût été pour elle un
grand plaifit de leur parler & de
s’en faire entendre.
Plus fatisfaite de cette journée
que delà précédente, le refte fut
femblable à ce qui s’étoit paflé
depuis qu elle étoit dans ce Pa¬
lais. La Bête vint le fok ; apres
fa vîfite elle fe retira comme a
l’ordinaire. La nuit fut pareille
aux autres, je veux dire, remplie
de fonges agréables. A fon ré¬
veil elle trouva le même nombre
de domeftiques pour la fervir.
Après fon diné fes occupations
furent différentes.
y Google
. (*35) .
Le joue précédent en ouvrant
une .autre fenêtre , elle s’étoit
trouvée à l’Opéra ; pour diverfi-
fier fes amufemens , elle en ou¬
vrit une troifiéme qui lui procura
les plaifirs de la Foire faim Get-
main » bien plus brillante alor?
qu’elle ne l’eft aujourd’hui. Mais
comme ce n’étoit pas l’heure où
la bonne compagnie fe préfen-
toit, elle eut le tems de tout voir
& de coût examiner. Elle y vit
les curiofîtés les plus rares, les
productions extraordinaires de la
Nature, les Ouvrages de l’Art .•
les plus petites bagatelles lui
tombèrent fous les yeux. Les Ma»
rionnettes même nefurent pas >
en attendant mieux, un amufe»
ment indigne d’elle. L’Opéra-
Comique étoit dans fa fplendeur,
La Belle en fut très-contente.
Au fortir de ce fpe&acle elle
vit toutes les perfonnes du bon
air fe promener dans les boutir
y Google
(i30 ,
ques des Marchands. Elle y re¬
connut des joueurs de profeffion ,
qui fe rendoient en ce lieu, com¬
me à leur attelier. Elle en remar¬
qua qui perdant leur argent pat
le favoir-faire de ceux contre lef-
quels ils jouoient, lortoient avec
des contenances moins joyeufes
que celles cju’ils avoient en y en¬
trant. Les joueurs prudens, qui
ne mettent point leur fortune au
hazard du jeu, & qui jouent pour
faire profiter leur talent, ne pu¬
rent cacher à la Belle leur tours
d’adreffe. Elle eût voulu avertir
les parties foufîrantes du tort
qu’on leur faifoit, mais éloignée
d’eux de plus de mille lieues,
elle ne le pouvoit pas. Elle en-
tendoit & remarquoit tçut très-
diftinctement, fans qu’il lui fut
poflible de leur faire entendre fa
voix, ni même d’en être apper-
çue. Les refleêts qui portoient
jufqu’àelle ce quelle voyoit, &
ce
y Google
037) .
qu’elle entendoit > n’étoient pas
•affez parfaits pour rétrograder de
même. Elle étoit placée au-def-
fus de l’air & du vent, tout arrivoit
jufqu’à elle en peniant. Elle y fit
réflexion ; c’eft ce qui l’empêcha
■de faire des tentatives inutiles.
Il étoit plus de minuit avant
qu’elle eût penfé qu’il étoit
tems de fe retirer. Le befoin de
manger eût pu l’inftruire de
l’heure ; mais elle avoit trouvé
dans fa loge des Liqueurs & des
Corbeilles remplies de tout ce
qu’il falloit pour une cotation.
Son fouper fut leger & court. Elle
fe prefla de fe coucher. La Bête
s’apperçut de fon jmpatience, 8t
vint Amplement lui fouhaiter lé
bon foir, pour lui laiffer le tems
de dormir, & à l'Inconnu la li¬
berté de reparoître. Les jours
fuivàns furent femblables. Ellê
avoit en fes fenêtres dès fources
intariflables de nouveaux amufe-
M
y Google
'(*38) /
mens. Les trois autres lui don*;
noient , l’une le plaifir de la Co¬
médie Italienne, l’autre celui de
la vue des Tuilleries, où fe ren¬
dent tout ce que l’Europe a de
perfonnes plus diftinguées & des
mieux faites dans les deux fexes.
La derniere fenêtre n’étoit pas la
moins agréable : elle lui fournit)*
l'oit un moyen lùr pour appren¬
dre tout ce qui fe faifoit dans le
monde. La Scène étoit amufan-
te , & diverfifiée de toutes fortes
de façons. C’étoit quelquefois
une fameufe Ambaflade qu’elle
voyoit, un mariage illuftre, oui
quelques révolutions intéreflan-
tes. Elle étoit à cette fenêtre dans
le tems de la derniere révolte des
JanifTaires. Elle en fut témoin
jufques à la fin.
A quelque heure qu’elle y
fut, elle étoit certaine d’y trouver
une occupation agréable. L’en¬
nui t qu’elle avoir reifcnti les
y Google
premiets jours en attendant là
Bête > étoit entièrement dilïipé;
-Ses yeux s’étoient accoutumés à
la voir laide. Elle étoit faite à fes
fottes queftions, & fi la conver¬
sation eut été plus longue, peut-
être Pauroit-elle vue avec plus de
plailir. Mais quatre ou cinq phra¬
ies toujours les mêmes , dites
groffiérement, qui ne fournif-
îoient que des Oui ôc des Non ,
n’étoient pas de Ion goût.
• Comme tout fembloit s'em-
preffer à prévenir les défirs de la
Belle, elle prenoit plus de foin de
s’ajufter , quoiqu’elle fut certaine
que perfonne ne la dût voir.
Mais elle fe devoit cette com-
plaifance à elle-même, & c’étoit
pour elle un plaifir de fe revêtir
des divers ajuftemens de tou¬
tes les nations de la terre, d’au¬
tant plus aifément que fa gar-
derobe lui fçurniffort tout ce
qu’elle pou voit defirer , & lui
, M ij
y Google
. (149).
préfentoit tous Jes jours quelque
chofe de nouveau. Sous fes di-
verfes parures Ton miroir l’aver-
tliïoit qu’elle étoit au goût de
toutes les nations , & fes Ani¬
maux , chacun félon leurs talens
le lui répétoient fans celle , les
Singes par leurs geftes , les Per¬
roquets par leurs difcours, & les
Oifeaux par leur chant.
Une vie ft délicieufe devoit
combler fes vœux. Mais on fe
laflede tout, le plus grand bon¬
heur devient fade , quand il eft
continuel , qu’il roule toujours
fur la même chofe , ôc qu’on fe
trouve exempt de crainte 6c
d’efpérance. La Belle en fit l’é¬
preuve. Le fouvenir de là famille
vint la troubler au milieu de fa
profpérité. Son bonheur ne pou-
voit être parfait , tant qu’elle
n’auroit pas la douceur d’en inf*
truire fes parens. .
Comme elle étoit devenue
y Google
.. Ï***J
plus familière avec la Bête, foie
!)ar l’habitude de la voir, foit par
a douceur qu’elle trouvoic dans
fon caraâère, elle crut pouvoir lui
demander une choie ; elle ne prie
cette liberté qu’après avoir obte¬
nu d’elle, qu'elle ne femettroie
point en colere. La queftion
qu'elle lui fit fut > s’ils étoient
tous deux feuls dans ce Château»
Oui, je vous leprotejle, répondit le
Monftre avec une forte de viva¬
cité , & je vous affitre que vousdy
moi ) les Singes, & les autres Bê¬
tes , font les fends Etres refpirans
qui [oient en ce lieu.
La Bête n’en dit pas davan¬
tage , & fortit plus brufquement
qu’à l’ordinaire»
La Belle n’avok fait cette de¬
mande, que pour eflayer à s’ins¬
truire fi fon amant n'étoie point
dans ce Palais. Elle eût fouhaité
de le voir ôt de l’entretenir ; c’étoit
un bonheur qu’elle eût acheté du
y Google
prix de fit liberté , ôc même de
tous les agrémens qui l’environ-
noient. Ce charmant jeune hom¬
me n’exiftant plus que dans fon
imagination > elle regardoit ce
Palais comme une prifon > qui
deviendroit fon tombeau.
Ces trilles idées vinrent encore
l’accabler la nuit. Elle crut être
au bordd’un grand canal. Elle s’af-
fligeoit quand fon cher Inconnu,
tout allarmé de fon état trille, lui
dit en prelTant tendrement fes
mains dans les liennes \Qua,ve\-
vous f ma chere Belle > quipuijfe
vous déplaire , & qui fait capable
d'altérer votre tranquillité ? Au
nom de F amour que fai pour vous f
daignez vous expliquer. Rien ne
voies fera refufé. Vous êtes ici Puni¬
que Souveraine ,tout ejl fournis à
vos ordres. D’où, vient P ennui qui
voûs accable lfer oit-ce la vue de
la Bête qui vous chagrine ? il faut
vpuy en délivrer. A ces mots la
y Google
ji4î) #
Belle cnit voit tInconnu tirer utt
poignard, & fe mettre en état
«égorger le Monftre qui ne fai-
foit aucun effottpour fe défendre*
qui même s’omoic à fes- coups
avec une foumifllon ôc une do¬
cilité qui ât appréhender à la Belle
dormeufe que ï Inconnu n’exécu¬
tât fon deflein avant qu’elle y
pût mettre obftacle, quoiqu’elle
fe fut levée pour courir à fon fe-
cours aufli-tôt qu’elle avoit connu
fon intention. Pour avancer les
effets de fa protection, elle s’é-
crioit de toute la force : arrête ,
barbare } noffenfe pas mon Bien-
faiâleur, ou me donne la mort. Le
jeune homme qui s’obftinoit à
frapper la Bète malgré les cris de
la Belle, lui dit en courroux :vous
ne m’aimez, donc plus, puifque vous
prenez le parti de ce Monjtre 9 qui
s’oppofe à mon bonheur.
Vous êtes un ingrat, reprit-elle
en le retenant toujours, je vous
y Google
(144) .
aime plus que la vie, & je la per-
drois plutôt que de cejjer de vous
aimer.Vous me tenez lieu de tout,
érje ne vous fais pas ? injuftice de
vous mettre en parallèle avec au-
■cun de tous les biens du monde. Sans
peine fy renoncerois pour vous fut-
vre dans les déferts les plus fauva-
ges. Mais ces tendres fentimens ne
peuvent rien fur ma reconnoijfance.
Je dois tout à la Bête : elle prévient
mes déftrs : c’ejl elle qui m*a procuré
le bien de vous connaître , & je me
foumets à la mort plutôt que dyen-
durer que vous luifajftez le moin¬
dre outrage.
Après de pareils combats, les
objets difparurent , & la Belle
crut voir la Dame qu’elle avoit
déjà vue quelques nuits avant, &
qui lui difoit: courage, la Belle y
fois le modèle des femmes gènèreu-
fes : fais-toi connaître aufft Jage
que charmante ; ne balance point
à facrifiex ton inclination à
ton
y Google
('40
ion devoir, lu prens le vrai
chemin du bonheur. Tu feras heu-
reufe,pourvû que tu ne t’en rappor¬
tes pas à des apparentes trompeufes.
Quand la Belle fut éveillée 9
elle fit attentions ce fonge, cjui
eommençoit à lui paroître myfté-
rieuxj mais il étoit encore une
énigme pour elle. Le défir de re«
voir fon rere l’emportoit pendant
le jour fur les inquiétudes que
lui caufoient en dormant le
Monftre ôc VInconnu. Ainfi ni’
tranquille la nuit, ni contente le
jour, quoiqu’au milieu de la plus
grande T opulence , elle n’a voit
pour calmer lès ennuis que le
plaifir des fpeéhicles. Elle fût. à la
Comédie italienne , d’oû , dès
la première Scène elle fon it pour
aller à l’Opéra, mais elle en for-
tit encore avec la même prompti¬
tude. Son ennui la fuivoit par¬
tout ifouvent elle ouvroit les'fut*
fenêtres plus de-fii fois chacune"
N
y Google
(‘40
fcns y trouver un moment de
tranquillité. Les nuits qu’elle
palïoit étoient femblables aux
jours; fansceffe dans l’agitation
la trifteffe prenoic violemment
& fur fes attraits , & fur fa famé.
Elle avoir un grand foin de
çacher à la Jiête la douleur dont
elle étoit accablée, & le Monftre
qui l’avoir plufieurs fois furprife
les yeux en pleurs » fur jce qu’elle
lui üifoit qu’elle n’avoit qu’un lé¬
ger mal de tête, ne pauffoit pas
plus loin là curiofné. Mais un loir
lès langlots l’ayant trahie, & ne
pouvant plus dilfimuler > elle dità
la Bête, qui vouloit favoir le fujet
de Ion chagrin , qu’elle avoit en¬
vie de revoir fes parens.
' A cette propolit ion la Bête
tomba fans avoir la force de fe
foutenir, & pouffant un foupir ,
ou plutôt faifant un hurlement
capable de faire mourir de peur ,.
elle, répondit : Quoi ! la Belle t
y Google
(*47) '
vous voulez abandonner une mal-
heureufe Bête ! Devois-je croire
que vous auriez fi.peu de reconnoïf-
fance ? Que vous manque t-ilpour
être,heureufe ? Les attentions que
j ai pour vous ne devraient - elles
pas me garantir de votre haine ?
Jnjufie que vous êtes, vous me pré¬
férez* la maifon de votre Pere, &
lajaloufie de vosfœurs ; vous aimez
mieux aller garder les troupeaux,
que de jouir ici des douceurs de la
vie.Ce. n’efl point par tendrejfe pour
vos parent cefi, par antipathie con¬
tre moi, fi vous voulez vous éloigner.
Non, là Bête , lui répondit la
Belle; d’un ait cipiide & flatteur :
je né vous hais point, & je fero 'ts
fâchée de perdre f efpérance de vous
revoir; mais je ne puis vaincre le dé-
fir que j’ai d'embrajfer ma famille*
Permettez-moi de m’abfenter pen¬
dant deux mois, & je vous promets
de revenir avecjoye pajfer le refis
de ma vie auprès de vous, & de ne
y Google
. ('48)
vous j:imtüs demander d’auttepcr*
mijfion. ■ . ,<
Pendant ce difçours , la Bête
couchée par terre & la tête éten-'
due ne faifoit coonoître qu’elle
refpiroit encore que pat lès dou¬
loureux foupirs : elle répondit
en ces termes à la Belle : Je ne puis
rien vous refufer ; mais il m'en
coûtera peut* être la vie tri importe.
Dans le cabinet le plus proche de
vôtre chambre > vous trouverez
quatre catffes : ernpltjfez- les de tout
ce qu’il vous plaira. tfoit pour voust
joit pour vos parens. Si vous me
manquez, de*parole fvou$ vous en
repentirez , ^ vous ferez fâchée
de là mort de votre pauvre . Bête
quand il ri en fer a plus tems.Re*
venez au bout de deuas mois y vous
me trouverez en vie. Peur, votre
retour 'vous: ri aurez* point1 hsfedu
d'équipage prenez feulement
congé de vôtre famille le fuir. : 9
avant de vous retiref , &. quand
y Google
vous ferez dans le lit, tournez vo¬
tre bague la pierre en dedans, &
dites d’un ton ferme, Je veux re-
TOURNEREN MÔN Pa L A I $ RE¬
VOIR MA Beste. Bonfoir, ne
vous inquiétez de rien , dormez
tranquillement , vous verrez vo¬
tre Pere de bonne heure : Adieu, la
Belle. .
< Dès qu’elle fe vit feule , elle
fe dépêcha d’emplir fes cailles dç
toutes les galanteries-& les richef
fes imaginables. Elles ne fe trou¬
vèrent pleines que quat)d elle
fut lafle d’y mettre. Après tous fe?
préparatifselle ferait au lit. L’ef-
pérance de revoir irtcèflamment
fa famille la tint éveillée tout lç
tems quelle eût dû dormir, & le
fommeil ne la gagna qu’à l’heure
qu’il eût fallu qu’elleie fât levée»
Elle vit en dormant fort aima-
b\s Inconnu y maisce n’étoit. plus
le même ; étendu fur un lit de
gazon , il lui parut pénétré de la
plus vive douleur. N iij ,
y Google
(i5-o) .
La Belle couchée de le voir en
cet état f fe flatta de le tirer de
cette profonde mélancolie , en*
lui demandant le fujet de fon
chagrin. Mais fon Amant en la
regardant d’un air plein de lan¬
gueur lui dit : Pouvez-vous, in-
humaine > me faire cette quejlion l
JJignorez - vous puifque vous par¬
tez , er que ce départ efi l'arrêt de
ma mort.
Ne vous abandonnez pas à la
douleur , cher Inconnu, mon ab-
fence , lui répondit-elle , fera
courte t je ne veux que défabujer
ma famille du cruel dejhn qu’elle
penfe que fai fubi ,je reviens aujfi-
tût dans ce Palais. Je ne vous quit¬
terai plus. Eh ! comment abandon-
nerois-je un féjour qui me plaît
tant ? De plus, fai donné ma pa¬
role à la Bête de revenir , je n'y
puis manquer .>Meds pourquoi fauf¬
il que ce voyage nous fépare? Soyez,
y Google
(IJI) .
mon conduSleur. Je remettrai mon
voyage à demain 3 pour en avoir la
permijjion de la Bête. Je fuis fâre
quelle ne merefujera pas. Accep¬
tez ma propojition : nous ne
nous quitterons point : nous revien¬
drons enfemble : ma famille fera
ravie de vous voir, & je compte
quelle aura pour vous tous les
. égards que vous méritez. .
Je ne puis me rendre à vos déjirsy
répondit l’Àmant, à moins que
vous ne foyez réfolue à ne jamais
revenir ici. Cejl lefeul moyen qui
tri en puis faire fortir. Voyez ce que
vous voulez faire. La puijfanct
des habitans de ces lieux riejl pas
ajfez grande pour vous forcer à re¬
venir. Il ne peut rien vous arriver
ftnon de chagriner la Bête..
L'oms ne fongez pas , reprit la
Belle avec vivacité, qu*elle tria
dit qu’elle mourroitftje manquois
de parole.... Que vous importe,
répliqua l’Amant , fera-ce un
N iiij
y Google
(«**) r ..
malheur fi pour votre fatisfaaion
il n'en coûte que la vie d'un Monf
tre ? Que fert-il au monde t Quel¬
qu’un perdorit-il à la dejlru&ion
d’un Etre qui ne paroît fur la terre
que pour être en horreur à la nature
entière?
s4h ! fâchez 9 s’écria la Belle
prèfqu’en colere, que je donnerais
ma vie pour conferver la ftenney &
que ce Monfire, qui ne l'efl que par
la figure y a F humeur fi humaine 9
qu il ne doit pat être puni d’une dif¬
formité à laquelle il ne contribue
point. Je ne puis payerfes bontés..
d’une fi. noire ingratitude. •
. Ulnconnu l'interrompant lui
demanda ce qu’elle feroit fi le
Monfire eflayoit à le tuer> & fi
l’un des deux devoit faire périr
l?autre, auquel elle accorderoit
'dufeçours. Je vous aime unique¬
ment , répondit-elle ; mais quoi¬
que ma tendrejfe foit extrême, elle
nefauxoit ajfoiblir ma reccnnoif-
ized by Google
U si)
fonce pour la Bête ; 6 fi je me trou-
vois en cette funefte occajîon , je
préviendras la douleur que les fui¬
tes de ce combat me pour rotent eau-
fer, en me donnant la mort. Mais
à quoi bon des fuppojitions Ji fd-
cheufes, quoiqu'elles foient chimé¬
riques ? Leur idée me glace le fens.
Changent de propos.
Elle en donna l’exemple, en
lui difant tout ce qu’une tendre
Amante peut dire de plus flatteur
à fon Amant. Elle n’étoit point
retenue )par la fiere bienféance>
& le fommeil lui laiffant la liberté
d’agir naturellement, elle lui dé*
couvroit des fentimens qu’elle
auroit contraints , en faifant un
ufage parfait de fa raifon. Son
fommeil fut long, de quand elle
fut éveillée , elle craignoit que
la Bête ne lui manquât de parole.
Elle étoit dans cette incertitude,
quand elle entendit un bruit de
voix humaine qu’elle reconnoif-
y Google
l*J4î. .
foit. Ouvrant précipitamment
fon rideau r elle fut furprife lorf-
qu’elle fe vit dans une cham¬
bre qu’elle ne connoifloit pas ,
& dont les meubles n’étoient
{>as fi fuperbes que ceux duPa-
ais de la Bête.
Ce prodige la fit prefler de fe
lever & d’ouvrir la porte de la
chambre. Elle ne fe reconnoifloit
nullement dans cet appartement.
Ce qui l’étonna davantage , ce
fut d’y trouver les quatre caiffes
qu’elle avoit préparée la veille.
Le tranfport de fa perfonne ôc
de fes tréfors étoient une preuve
de la puifiance & des bontés de
la Bête ; mais dans quel endroit
étoit-elle ? Elle l’ignoroit, quand
enfin entendant la voix de ion
Pere , elle fut fe jetter à fon
.col; Sapréfence étonna fes freres
,& fes fœurs. Ils la regardèrent
comme arrivée d’un autre mon*
die. TousTembrafTerent avec des
y Google
démonftrations de joie les pins
grandes* mais fes foeurs au fond
du cœur ne la voyoient qu’avec
peine. Leur jaloufie n’étoit pas
détruite.
Après beaucoup de carefles de
part & d’autre, le Bon-homme la
voulut voir en particulier pour
ïàvoir d’elle les circonftances
d’un voyage aufli furprenant, èt •
pour l’inftruire de l’état de fa for¬
tune, à laquelle elle avoit fi gran¬
de part. 11 lui dit que le jour qu’il
l’avoit laifféeau Palais de la Bête.;
il avoit été rendu chez lui le mê-
.me foir fans aucune fatigue ; que
pendant fa route il s’étoit occupé
des moyens de dérober fes malles
à la connoiflfance de fes en fans ,
fouhaitant qu’elles puffent êtrp
portées dans un petit cabinet joi¬
gnant à fa cbamore, dont lui feul
avoit la clef * qu’il avoit regardé
ce défir comme impoflible; mais
^u’en. mettant pied à terrele
y Google
cheval qui portoit fes malles ayant
pris la faite , il s’étoit tout d’un
■coup vû déchargé de l’embarras
tle cacher fes tréfors. • . '
Je t'avoue, dit ce Vieillard à
fa fille , que ces richejjes, dent je
me croyois -privé, ne ms chagrinè¬
rent point y je ne les avais pas affe\
pojfédées pour lès regretter Ji fort.
Mais cette avantagé me parut être
un cruel prono flic de ta deflinée. Je
ne doutois pas que la Bête perfide
-h*en agît de la même façon avec
mi i je craignais que fies bienfaits
à ton égard ne fujfent pas plus du¬
rables. Cette idée mecaüfa de fin-
quiétude; pour la âiffimultr je fei¬
gnis d’avoir befoin de repôsj ce
■nétoitque pour m’abandonner fans
‘contrainte à la douleur. Jepenfois tu
perte certaine. Mais mon affliâlion
ne dura pas. A la vue de mes mal¬
les que je croyait perdues, f augure
bien de ton bonheur, je les trouve
placées dans mon petit cabinet pré;
y Google
: . / x (lï7f
eùfement ou je les fouftaitoit >
les clefs > quej’avois oubliées fur la
étable du fallon , ou nous avions
paffe la nuit, fe trouvèrent aux fer¬
rures. Cette circonfiance qui me
dhnnoit une nouvelle marque delà
bonté de la Bête » toujours attenti¬
ve yme combla de joie. Ce fut alors ,
que ne doutant plus que ton avan-
ture n’eût une fuite avantageufe f
je me reproche. les injujles Joupçons
que j’avois pris contre, la probité du
èe généreux Monftre > & que jei
lui demande cent fois pardon des
injures qu intérieurement ma dou-
leur m*avoitforcé de lui dire.
- Sans infirurre thf s mfam de tê-
tendue dé mafortune , je âne fuis
contenté de leur, donner, ce que tu.
leur envoyoit, & de leur faire voir
des bijoux pour une fommetr.ès-mér
, diocre^Patfeïnt depuis de lés avoir
vendus , ; & d'en avoir emplojfé
l’argêm à nous procurer unevie plus
commode, fiaiachetécette (natfwi
y Google
(un, .
faïdesefclaves qui nous àifpenftnt
des travaux aujquels la néceffité
nous ajjujettijfoiu Mes enfans .
jouijfient d'une vie ai/ee* c’e'fitout
ce que je défirois.,L’qflentation &
lefajle m'ont autrefois attiré des en¬
vieux, jem'en attirer ois encore, fi je
f aifois la figure d'un riche million¬
naire. Piufieurs partis, la Belle, fe
préfentent pour tes fceurs, je les vas
inceffamment marier x&tonheu-
reuje arrivée ni y porte. Leur ayant
dormélapart que tu jugeras à propos
quejtieur fajje des biens que tu m'as
procuré, àébarrajfié du foin de leur
établijfement, nous vivrons, ma
fille-, avec tes fixer es, que tes pré-
•fens n'ont point été capables de.
confoler. de ta perte, ou ,Ji tu (ai¬
mes mieux , nous vivrons tous deux
enfamble.
La Balle touchée des bontés
de l'on pere, & des témoignages
qu’il lui rendent de l’amitié de fes
freres , le remercia tendrement
y Google
de toutes les offres, 6c crut devoir
ne lui pointeacher qu’elle n’écok
pas venue pour refter chez lui. Le
Bon - homme chagrin de n’avoir
point faillie pour appui dans fa
vieilleffe, n’eflaya cependant pas
de la détourner d’un devoir qu’il
reconnoifloit pour être indifjpen*
fable.
La Belle à fon tour lui fit le
récit de ce qu’il lui pouvoit être
arrivé depuis fon abfence. Elle
lentretint de la vie heureufe
qu’elle menoit. Le Bon - homme
ravi du détail.charmant des avan-
tures de (a fille , combla la Bête
de bénédiâions. Sa joie fut bien
plus grande, quand la Belle, en
ouvrant fes cailles , lui fit voir
des richefTes itnmenfes , & qu’il
eut la liberté de difpofer de celles
qu'il avoit apportées en faveur de
tes çnfans , ayant allez de ces
dernieres marques de la généro*
fité de la Bête pour vivre agréas
y Google
blement avec fes fils. Trouvant
dans ce Monftre une ame trop
belle , pour être logée dans un fi
vilain corps, malgré fa laideur 9
il crut devoir confeiller à la filles
de l’époufer. Il employa même
les raifonsles plus fortes pour lui
faire prendre ce parti.
Tu ne dois pas, lui dit-il » t’en
rapporter aux yeux. On t’exhorte
fans cejfe à te laijjer guider par la
reconnoijjance. EnJuivant les mou-
vemens qu’elle t’infpire, on t’ajfure
que tu feras heureuje. Il eftvrai
que tu ne reçois- ces avertijfemens
qu’en fonge. Mais ces rêves font
trop fuivis & trop fréquens poitr
ne les attribuer qu’au hasard. Il$
te promettent des avantages conft-
dérables j e’ejl ajfez pour vaincre
ta répugnance, Ainft lorfque la
Bête te demandera ji tu veux qu’el¬
le- couche avec toi, je te cenfeille*
de ne lai pas refafèx. Tu m’avoues
enêtte tendrement aimée, Pïehâ
les.
frtfi)
Tes mefhres convenables pour que
tm union foit étemelle. Il efi plus
avantageux d’avoir un mari d'un
caraëlère aimable > que d’en avoir
un qui n’ait que la bonne mine
pour tout mérite. Combien de filles
à qui Fçn fait èpoufer des Bêtes
riches , mais plus Bêtes que la
Bête j qui ne Tefi que par la figu¬
re , & non par les fentimens fi
par les allions T
■ La Belle convint de tontes ces
raifons. Mais fe réfondre à pren¬
dre pour époux un Monftre hor¬
rible par fa figure , & dont i’ef-
prit étoit aufli matériel que le
corps, la chofe ne lui patoiffoit
pas poflible. Comment, répondit-
elle à fon pere, me déterminer à
choifir un mari avec lequel je ne
.pourrai m'entretenir , & dont la
figure ne fera pas réparée par une
çonverfation amufante\ Nuis ob¬
jets four me difiraire 6 me dif-
fiper de ce fâcheux commerce. N*tb
O
y Google
- (■«*)
voir pas la douceur £en être quel¬
quefois éloignée. Borner tout mon
plaifir à cinq ou fix quefiions qui
regarderont mon appétit & ma
fanté : voir finir cet entretien bi¬
zarre par un bon foir, la Belle ,
refrain que mes Perroquets favent
par coeur , & qu’ils répètent cent
fois le jour. Il nefl pas en mon pou¬
voir de faire un pareil établijfe-
mentf èf aime mieux mourir tout,
£un coup y que de mourir tous les
jours de peur, de chagrin , de dé- .
goût & £ ennui. Bien ne parle en
fa faveur ,ftnon F attention que
cette Bête à de me faire me courte
vifite, & de nefeprèfenter devant
moi que toutes les vingt-quatre
heures. Eli-ce aJTez pour infpirer
de f amour f .
Le pere convenoit que fa fille
a voit raifon. Mais voyant dans
la Bête tant de complaifance , il
ne la croyoit pas fi ftupide. L’or*
-dre , l’abondance > le bon goût
y Google
. . (f<^) .
qui régnoient dans fon Palais »
n’étoient pas, félon lui, l’ouvrage
d’un imbécille. Enfin il la trou-
voie digne des attentions de fa
fille ; ôc la Belle , fe fut fentie du
goût pour ce Monftre, mais fon
Amant nodurne y venoit mettre
obftacle. Le parallèle qu’elle fai-
foit de ces deux Amans ne pou-
voit être avantageux à la Bête. Le
vieillard n’ignoroit pas lui-même
la grande différence qu’on de-
voit mettre entre l’un & l’autre.
Cependant il tâcha par toutes
fortes de moyens de vaincre en¬
core fa répugnance. Il la fit fou-
venir des confeils de la Dame,
qui l’avoit avertie de ne fe pas
laiffer prévenir parle coup d’œil,
ôc qui dans fesdifeours avoit paru
lui faire entendre que ce jeune
homme ne pouvoit que la rendre
malheureufe.
Fin de la première Partie.
y Google