/
Текст
H
H
JUIN-JUILLET 2024 – BIMESTRIEL – NUMÉRO 74
L’ÉPURATION SAUVAGE
LES GRANDS PROCÈS
BEL : 10,20 € - CH
H : 16,60 FS
S - DOM : 10,6
60 € - GRE
UX : 10,20 € - PORT CONT : 10,20 € - NC : 1 500 XPF.
GRE : 10,20 € - LU
DE LA COLLABORATION
DRIEU, BRASILLACH
ET LES AUTRES
1944-1945
L’épuration
L
épuration
L’é
é
puration
L’HEURE DES COMPTES
M 05595 - 74 - F: 9,90 € - RD
’:HIKPPJ=ZU^^U]:?a@k@h@o@a"
VOUS RÉVÈLE LES DESSOUS DE LA CULTURE
6 JUIN 1944 - LE JOUR LE PLUS LONG
Promesse d’une libération tant attendue, le
débarquement allié de Normandie est resté dans
les mémoires comme la plus formidable opération
militaire du XXe siècle. A quatre-vingts ans de
distance, Le Figaro Hors-Série revient sur cette
épopée de courage et de sang dans un numéro
spécial. Au fil de ses 164 pages, il fait défiler les
images du jour le plus long, le récit heure par heure
du Débarquement, les secrets d’une opération
qui fut le fruit d’un compromis politique entre
les Alliés, les multiples entreprises d’intoxication
orchestrées avec succès auprès de l’ennemi.
Une cartographie détaillée des combats, une
évocation poignante du martyre enduré par la
Normandie, un dictionnaire des hommes du jour J,
de Montgomery à Eisenhower et de Rommel à
Robert Capa, ainsi que l’agenda des principaux
événements organisés pour cet anniversaire
complètent ce numéro exceptionnel.
14
€ 164 pages, en vente actuellement
,90 chez votre marchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie
Retrouvez Le Figaro Hors-Série sur X et Facebook
P8
P106
P40
AU SOMMAIRE
© MDJ. © PHOTOGRAPHIE AGENCE FLEURIDAS (KEYSTONE ILLUSTRATION). PARIS, MUSÉE CARNAVALET. © PISTOLESI ANDREA/HEMIS.FR
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
8. Olympie, vaincre sous le regard du monde
Par Jean-Manuel Roubineau
16. Citizen B, l’Histoire aux trousses Par Isabelle Schmitz
18. Si je t’oublie, Constantinople Entretien avec Sylvain
Gouguenheim, propos recueillis par Geoffroy Caillet
22. Le roi du pétrole Par Geoffroy Caillet
24. Les flambeaux de la nuit Par Michel De Jaeghere
25. Côté livres
31. Jean Cau entre deux rives Par Eugénie Bastié
32. Expositions Par Luc-Antoine Lenoir
34. Crime et châtiment Par Geoffroy Caillet
35. Télévision Par Marie-Amélie Brocard
36. A table avec les dieux Par Marie Zawisza
37. Morceau de choix Par Jean-Robert Pitte, de l’Institut
EN COUVERTURE
40. L’heure des comptes Par Olivier Dard
48. La vengeance et la rage Par Jean-Marc Berlière
56. La justice et l’Histoire Par Gilles Antonowicz
66. Le procureur de la mort Par Gilles Antonowicz
70. Le tribunal des lettres Par Laurent Dandrieu
78. Les derniers jours d’un condamné Par Renaud Meltz
82. Au cœur des ténèbres Par Guillaume Zeller
92. La guerre des placards Par Luc-Antoine Lenoir
96. Un village français Par Geoffroy Caillet
98. Lignes épurées
100. A charge de revanche Par Luc-Antoine Lenoir
L’ESPRIT DES LIEUX
106. Assise, la citadelle inattendue Par François-Joseph Ambroselli
114. La grande galerie de Carpentras Par Marie-Laure Castelnau
118. Sous le soleil des Mexicas Par Albane Piot
126. Dans les petits papiers Par Sophie Humann
130. Teigneuse bourgeoisie Par Vincent Trémolet de Villers
EN COUVERTURE : L’EXÉCUTION DE L’UN DES SIX JEUNES MILICIENS CONDAMNÉS À MORT
LE 2 SEPTEMBRE 1944, À GRENOBLE. ILS FURENT FUSILLÉS LE SOIR MÊME EN PRÉSENCE D’UNE FOULE
HURLANTE ET DES ENFANTS DES ÉCOLES AMENÉS PAR LEURS INSTITUTEURS. © PARIS MUSÉES, MUSÉE
DE LA LIBÉRATION, DIST. GRANDPALAISRMN/IMAGE VILLE DE PARIS - © COLOR BY KLIMBIM.
Société du Figaro. Siège social 23-25, rue de Provence, 75009 Paris.
Président Charles Edelstenne. Directeur général, directeur de la publication Marc Feuillée. Directeur des rédactions Alexis Brézet.
LE FIGARO HISTOIRE. Directeur de la rédaction Michel De Jaeghere. Directrice adjointe de la rédaction Isabelle Schmitz.
Rédacteur en chef Geoffroy Caillet. Enquêtes Luc-Antoine Lenoir, Albane Piot. Chef de studio Françoise Grandclaude.
Secrétariat de rédaction Caroline Lécharny-Maratray. Rédactrice photo Carole Brochart. Editeur Robert Mergui.
Directrice de la fabrication Emmanuelle Dauer. Directrice de la production Corinne Videau.
LE FIGARO HISTOIRE. Commission paritaire : 0624 K 91376. ISSN : 2259-2733. Edité par la Société du Figaro.
ISBN : 978-2-8105-1041-2 Rédaction 23-25, rue de Provence, 75009 Paris. Tél. : 01 57 08 50 00. Régie publicitaire MEDIA.figaro
Président-directeur général Aurore Domont. 23-25, rue de Provence, 75009 Paris. Tél. : 01 56 52 26 26. Imprimé en France
par RotoFrance Impression, 25, rue de la Maison-Rouge, 77185 Lognes. Mai 2024. Origine du papier : Finlande.
Taux de fibres recyclées : 0 %. Eutrophisation : Ptot 0,002 kg/tonne de papier. Abonnement un an (6 numéros) : 45 € TTC,
Le Figaro Histoire
deux ans (12 numéros) : 80 € TTC. Etranger, nous consulter au 01 70 37 31 70, du lundi au vendredi, de 7 heures
est imprimé dans
le respect de
à 17 heures, le samedi, de 8 heures à 12 heures.
l’environnement.
CE NUMéRO A éTé RéALISé AVEC LA COLLABORATION DE JEAN-LOUIS VOISIN, PHILIPPE MAXENCE, FRéDéRIC VALLOIRE, MARIE PELTIER, JEAN TULARD,
THIERRY LENTZ, éRIC MENSION-RIGAU, AMAURY COUTANSAIS-PERVINQUIÈRE, BLANDINE HUK ET VALéRIE FRÖLICH, SECRéTAIRES DE RéDACTION,
GUéBILA ZAFATI, RéDACTRICE GRAPHIQUE, SOPHIE SUBERBÈRE, RéDACTRICE PHOTO, KEY GRAPHIC, PHOTOGRAVURE, SOPHIE TROTIN ET SARAH ZANET,
FABRICATION. MALGRé TOUS NOS EFFORTS, CERTAINS AUTEURS OU AYANTS DROIT DES IMAGES REPRODUITES DANS CE NUMéRO N’ONT PU ÊTRE IDENTIFIéS OU RETROUVéS. NOUS PRIONS
LES AUTEURS QUE NOUS AURIONS OMIS DE MENTIONNER, OU LEURS AYANTS DROIT, DE BIEN VOULOIR NOUS EXCUSER ET LES INVITONS À NOUS CONTACTER.
H
RETROUVEZ LE FIGARO HISTOIRE SUR WWW.LEFIGARO.FR/HISTOIRE ET SUR
FR
10-31-1557
Certifié PEFC
Ce produit est issu de
forêts gérées
durablement, de
sources recyclées et
contrôlées
www.pefc-france.org
ENCART JETé LE PARTICULIER SUR LES ABONNéS
CONSEIL SCIENTIFIQUE. Président : Jean Tulard, de l’Institut. Membres : Simone Bertière, historienne, maître de conférences honoraire à l’université
Bordeaux-Montaigne et à l’ENS Sèvres ; Jean-Paul Bled, professeur émérite (histoire contemporaine) à l’université Paris-Sorbonne ; Maurizio De Luca,
ancien directeur du Laboratoire de restauration des musées du Vatican ; Alexandre Grandazzi, historien et archéologue, professeur de langue et
littérature latines à l’université Paris-Sorbonne ; Barbara Jatta, directrice des musées du Vatican ; Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon ;
Alexandre Maral, conservateur général au Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon ; Eric Mension-Rigau, professeur d’histoire sociale et
culturelle à l’université Paris-Sorbonne ; Arnold Nesselrath, professeur d’histoire de l’art à l’université Humboldt de Berlin, ancien délégué pour
les départements scientifiques et les laboratoires des musées du Vatican ; Dimitrios Pandermalis (†), professeur émérite d’archéologie à l’université
Aristote de Thessalonique, président du musée de l’Acropole d’Athènes ; Jean-Christian Petitfils, historien, docteur d’Etat en sciences politiques ;
Jean-Robert Pitte, de l’Institut, ancien président de l’université Paris-Sorbonne ; Giandomenico Romanelli, professeur d’histoire de l’art à l’université
Ca’ Foscari de Venise, ancien directeur du palais des Doges ; Jean Sévillia, journaliste et historien.
© LEA CRESPI/LE FIGARO MAGAZINE
L’ÉPURATION,
TRAGÉDIE FRANÇAISE
S’
4
h
il ne s’était agi que de châtier les traîtres, sans doute n’en parlerait-on plus depuis longtemps. L’occupation allemande avait
fourni à une poignée de misérables l’occasion de manifester leur
vilenie en vendant leurs services à l’ennemi contre espèces sonnantes et trébuchantes. Ils avaient prospéré sur les malheurs de la patrie,
livré leurs concitoyens à la brutalité de l’occupant, dénoncé leurs voisins,
collaboré aux crimes du nazisme. Certains avaient trouvé l’occasion de
donner libre cours à une dérisoire volonté de puissance, d’autres avaient
satisfait à d’obscurs désirs de vengeance, laissé parler en eux l’envie ou le
ressentiment. Des voyous avaient saisi l’opportunité de commettre
leurs méfaits à l’abri de la force publique. Leur cause aurait été vite
entendue, jugée sans susciter d’âpres cas de conscience.
L’épuration fut, en France, tout autre chose, parce que les tragédies
de l’Occupation y avaient été redoublées sous l’effet de ce qu’il faut
bien appeler une guerre civile.
L’immense majorité des Français avait d’abord suivi le maréchal
Pétain, accepté l’institution de l’Etat français à Vichy, les réformes inspirées par la Révolution nationale parce que le traumatisme d’une défaite
totale, rapide, éclatante, vingt et un ans seulement après le triomphe de
1918, qui leur avait fait croire, comme à leurs alliés, leurs rivaux ou leurs
adversaires que s’ouvrait, en Europe, l’heure d’une hégémonie française, avait laissé le pays abasourdi. Que jeté sur les routes, son territoire
envahi, ses voies de communication coupées, 1,6 million de prisonniers
emmenés en Allemagne (ils appartenaient aux classes d’âge qui représentaient les forces vives de la nation), l’appareil économique menacé
de confiscation par l’occupant, les entreprises souvent paralysées par la
disparition de leurs dirigeants, de leurs ouvriers, de leurs cadres, l’alimentation de la population compromise par les réquisitions allemandes, le «peuple du désastre » (Henri Amouroux) avait tenu pour providentiel qu’ayant sauvé par l’armistice l’indépendance de 45 % du
territoire, sauvegardé l’empire colonial et la flotte, un gouvernement
prenne en charge les conséquences de la débâcle en permettant à la vie
de reprendre et en évitant au pays le sort de la Pologne, de la Belgique
ou des Pays-Bas, directement administrés par un Gauleiter.
L’unité n’avait pas survécu, pourtant, à ces premiers moments.
En acceptant, le 24 octobre 1940, de rencontrer Hitler à Montoire, le
maréchal Pétain n’avait sans doute songé qu’à obtenir de lui une amélioration des conditions faites à la France : accélérer le retour des prisonniers, diminuer l’énorme charge financière imposée par le vainqueur (400 millions de francs par jour : de quoi assurer l’entretien de
18 millions de soldats de la Wehrmacht), mettre fin à l’annexion de fait
de l’Alsace-Lorraine et des départements du Nord et du Pas-de-Calais.
En assumant, à défaut des concessions concrètes qu’en escomptait
Hitler, le mot et le principe d’une «collaboration » avec l’occupant, il
n’en avait pas moins mis le doigt dans un engrenage mortifère. Faute
en effet d’être en situation de faire connaître ses arrière-pensées, ses
calculs, son désir de préparer, à terme, un relèvement, il avait donné
une légitimité inespérée au petit nombre des intellectuels et des politiciens qui estimaient, depuis Paris, que la défaite avait sanctionné définitivement l’impuissance de la démocratie parlementaire, et qu’il n’y
avait d’autre avenir possible pour la France que dans une imitation des
régimes fascistes qui prospéraient alors dans toute l’Europe, comme
dans un changement d’alliance qui alignerait sa politique étrangère
sur celle du vainqueur dans l’espoir de s’imposer à lui comme un partenaire au sein de l’Europe nouvelle dont l’Allemagne avait vocation à
être la puissance dominante.
Dans une partie notable de l’opinion, la résistance inattendue de
l’Angleterre avait donné au même moment du crédit à la conviction
affirmée de Londres par le général De Gaulle que la défaite française
n’avait pas signé la fin de la guerre ; qu’il y avait pour la France une place
à tenir en se rangeant résolument du côté des Alliés pour continuer le
combat ; qu’il était loisible pour elle de s’y préparer sans attendre, en
menant à leur profit des actions de renseignement. A Vichy même,
qu’il s’agisse des promoteurs des chantiers de jeunesse ou des services
secrets du colonel Groussard, des cadres de l’école d’Uriage ou de ceux
de l’armée de l’armistice qui dissimulaient du matériel militaire, une
partie significative de l’entourage du maréchal Pétain (ceux que Bénédicte Vergez-Chaignon a désignés comme les «vichysto-résistants »)
ne considérait les concessions faites à l’Allemagne que comme une
nécessité imposée par les circonstances, destinées à gagner du temps
et à préparer le moment où il serait possible de reprendre la lutte. Ils ne
doutaient pas d’incarner, par là, la pensée profonde du chef de l’Etat. Il
leur était évidemment impossible de le dire expressément.
A ce premier divorce entre attentisme et résistance, la rupture du
pacte germano-soviétique, en juin 1941, allait faire succéder un gouffre.
Précipitant désormais dans l’action les militants d’un parti communiste
qui, après avoir pratiqué le sabotage des armes et des munitions françaises durant la drôle de guerre, avait appelé jusqu’alors à l’entente avec
l’occupant, elle avait profondément transformé la nature de la lutte
clandestine en y introduisant la pratique de l’assassinat de soldats de
l’armée allemande, dans le but avoué de provoquer des représailles qui
feraient couler un fleuve de sang et dresseraient durablement l’opinion
contre les troupes d’occupation. Aux attentats avaient de fait répondu
par milliers les exécutions d’otages, tandis que soucieux de s’affirmer
comme le garant de l’ordre, le gouvernement avait de son côté engagé
sa police dans une lutte à mort contre ce qui lui apparaissait à la fois
comme un terrorisme injustifiable, dont les conséquences retombaient
sur des innocents, et une entreprise subversive destinée à préparer une
prise de pouvoir violente par le PCF. Il s’était associé par le fait à la répression engagée par les forces de l’Allemagne nazie contre la Résistance.
Le retour de Pierre Laval (renvoyé le 13 décembre 1940) à la tête du
gouvernement sous la pression allemande, en avril 1942, son désir de
négocier sans barguiner avec le vainqueur des avantages concrets
pour la France dans une démarche de maquignon, sa conviction que
la victoire de l’Allemagne nazie était inéluctable, et d’ailleurs nécessaire à l’évitement d’une domination soviétique sur l’Europe, avaient
achevé de brouiller les cartes. Sous son égide, le secrétaire général à la
Police, René Bousquet, n’avait pas seulement accepté de faire exécuter
par les policiers français la rafle du Vél’ d’Hiv, comme le lui imposaient
les dispositions de la convention d’armistice, qui plaçaient les forces
de l’ordre de zone occupée sous la coupe des autorités allemandes : il
avait consenti au tragique marchandage par quoi avaient été livrés
plusieurs milliers de Juifs étrangers de zone libre contre la protection
des Juifs français de zone occupée.
Le débarquement américain en Afrique du Nord, suivi de l’occupation de tout le territoire français et du transfert à Pierre Laval des
É
DITORIAL
Par Michel De Jaeghere
pleins pouvoirs par le maréchal Pétain (novembre 1942), la fascisation
progressive du régime avec la création puis l’armement de la Milice
(automne 1943), sa transformation graduelle en Etat satellite de l’Allemagne avec l’association toujours plus étroite de la Milice et du PPF,
le parti de Jacques Doriot, à la répression menée par la Gestapo ou
l’armée allemande, les assassinats de collaborateurs et de miliciens, la
multiplication des sanglantes représailles, les rafles et les déportations
de l’hiver 1943-1944 avaient achevé de donner à la dernière année de
l’Occupation le caractère d’une impitoyable guerre civile.
A la diversité des hommes et des points de vue, à la complexité des
circonstances, à l’évolution des mentalités et de la situation, le général
De Gaulle avait opposé depuis l’origine une idée simple : celle de l’illégitimité foncière des institutions mises en place à l’occasion de l’armistice. Elle l’avait amené à appeler sans discernement les châtiments sur
les hommes de Vichy comme s’ils avaient tous été, par nature, les auxiliaires de l’occupant. C’est avec l’appui des anciens parlementaires de
la IIIe République et avec celui des communistes, spectaculairement
réintégrés dans le cercle républicain, dont les avait exclus Edouard
Daladier en 1939 pour leur collusion avec une Union soviétique alors
alliée à Hitler, qu’il était parvenu, à Alger, en 1943, à éliminer le général
Giraud, placé à la tête des troupes françaises en Afrique du Nord avec
la bénédiction des Américains après l’assassinat de l’amiral Darlan.
Cela le conduisit à faire sien leur mot d’ordre : à tenir pour des traîtres
tous ceux qui avaient fait de l’anticommunisme une nécessité aussi
urgente que celle de la revanche sur l’Allemagne. Cela se vit à Alger dès
mars 1944 avec l’exécution de Pierre Pucheu, venu s’engager comme
capitaine pour combattre dans l’armée d’Afrique pour la Libération,
mais coupable d’avoir été le ministre de l’Intérieur de l’amiral Darlan et
d’avoir mené contre les communistes une impitoyable répression.
Rendue possible par l’effondrement progressif du régime, dont un
grand nombre de cadres disparurent alors dans la nature pour échapper aux représailles, et par l’anarchie qui prévalut avant la mise en
place et la consolidation des nouvelles institutions, l’épuration sauvage eut souvent, au printemps et à l’été 1944, la nature d’un règlement de comptes. Les jalousies sociales et les haines politiques y jouèrent parfois un plus grand rôle que la prise en considération des
attitudes des uns et des autres sous l’Occupation. Dans l’esprit des
cadres du parti communiste, elle devait avoir surtout la vertu d’une
révolution : imposer leur image de parti de la Résistance, rendu irréprochable par l’invocation de ses 75 000 fusillés (il en avait compté
environ 4 000), et préparer, par l’intimidation et la terreur, leur prise du
pouvoir. Femmes tondues, fouettées, ébouillantées sur la seule suspicion qu’avaient fait naître des fréquentations imprudentes, châtelain
empalé au fer rouge, os brisés, plongé dans une baignoire d’essence à
laquelle on avait mis le feu, pour avoir professé des opinions monarchistes (il mettra cinquante-cinq jours à mourir dans des souffrances
de damné), miliciens de 20 ans tués à coups de pioche ou enterrés
vivants : la nature humaine s’y fit voir dans ce qu’elle a de pire, comme
elle s’était fait voir auparavant sous l’Occupation, mais avec la circonstance aggravante des couleurs de fête que prit alors la répression, de la
joie qui éclate sur les visages de plus d’un tortionnaire, des hurlements
de mort par quoi fut déshonorée plus d’une exécution. Violences et
humiliations y avaient été infligées au nom de la morale avec un
sadisme qui se conjuguait à une parfaite bonne conscience. La tache
macule pour toujours le souvenir de la Libération.
L’épuration judiciaire ne fut pas elle-même avare en injustices de toutes sortes (770 exécutions, 40 000 emprisonnements). On les justifie par
le fait que cette justice expéditive visait d’abord à éteindre la colère populaire : à éviter qu’elle ne se traduise par un excessif bain de sang. Mais cette
colère avait elle-même été attisée par les appels au meurtre ou au châtiment des traîtres que multipliait depuis plus de deux ans Radio Londres.
«De ces hommes-là, avait proclamé De Gaulle lui-même à Casablanca le
8 août 1943, il n’y a qu’un seul mot à dire : “Trahison !”, qu’une seule chose à
faire : “Justice !” Clemenceau disait : “Le pays connaîtra qu’il est défendu.”
Nous disons : “Le pays, un jour, devra connaître qu’il est vengé.” »
Quatre-vingts ans après les faits, le plus grave est ailleurs : il est que
l’épuration a installé dans les esprits une vision manichéenne de l’histoire, qui fait l’impasse sur le caractère tragique des choix qu’avaient
imposés parfois les circonstances. Tributaire de son alliance avec le PCF,
De Gaulle n’était pas alors en mesure de contester sa réécriture des événements qui l’avaient vu passer de la trahison à la Résistance sans avoir
jamais pris en compte l’intérêt de la France, dans le seul but de servir les
desseins de l’Union soviétique et de hâter la révolution. Arc-bouté sur
sa volonté de contester toute légitimité à l’armistice, aux hommes qui
l’avaient signé, aux institutions dont il avait permis la mise en place, luimême s’obstina à nier toute existence légale à ce qui avait été fait sans
lui depuis quatre ans. A marquer tous ceux qui y avaient pris part du
sceau de l’infamie. Refusant de faire entre eux la moindre distinction –
ceux qui avaient cru en la capacité du maréchal Pétain d’atténuer pour
le pays les malheurs de la défaite, ceux qui s’étaient abrités derrière lui
pour préparer la revanche, ceux qui ne l’avaient invoqué que comme le
paravent d’une politique destinée à ménager une place à la France dans
l’Europe allemande, ceux que la menace communiste avait égarés jusqu’à leur faire approuver la domination du Reich pour éviter celle de
l’URSS, ceux qui avaient trouvé dans le changement de régime l’occasion d’imposer leurs principes politiques sans mesurer les conséquences de leur collusion avec l’occupant, ceux qui avaient choisi par vénalité ou par ambition de faire sciemment le jeu du vainqueur, fût-ce
contre leur propre nation –, il avait transformé ce régime et les hommes
qui s’y étaient associés de près ou de loin en unique bouc émissaire des
malheurs de la défaite et de l’Occupation.
Il avait, par là, sans en avoir sans doute conscience, jeté, pour l’avenir,
un discrédit profond sur tous les principes qui avaient été, aussi, mis en
œuvre, et dont beaucoup correspondaient depuis longtemps aux
idéaux du conservatisme et de la droite française, en les associant,
ontologiquement, à l’intelligence avec l’ennemi et au crime. Nul ne
conteste que les hommes de Vichy aient pu commettre, en grand
nombre, des fautes et des erreurs de jugement (singulièrement à
l’égard des Juifs, pour n’avoir pas compris et mesuré l’étendue des
intentions criminelles de Hitler). Coupables ou innocents, bourreaux
ou victimes, héros ou traîtres, attentistes ou imprudents, tous les protagonistes de cette histoire sont morts. Ce qui survit et qui fait d’elle
«un passé qui ne passe pas » (Henry Rousso), c’est l’assimilation d’une
gauche dont nombre des représentants avaient failli autant et plus que
leurs adversaires au courage et à la résistance, et celle de tout tenant du
travail, de la famille ou de la patrie à la honte et à la trahison.
5
h
OLYMPIE, VAINCRE
SOUS LE REGARD DU MONDE
© MDJ. © BRUNO KLEIN/SP. © JÉRÔME PRÉBOIS/PATHÉ. © RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)/RENÉ-GABRIEL OJEDA/SP.
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
8
LES JEUX OLYMPIQUES FURENT LES PLUS PRESTIGIEUX
DES CONCOURS ORGANISÉS EN GRèCE DURANT L’ANTIQUITÉ.
LEUR RENAISSANCE AU XIXE SIèCLE N’ALLA PAS
SANS MALENTENDUS SUR LEUR VÉRITABLE SIGNIFICATION.
18
SI JE T’OUBLIE,
CONSTANTINOPLE
LA PRISE DE LA VILLE EN 1453,
PAR LES OTTOMANS, FUT LE POINT FINAL
DE L’HISTOIRE DE L’EMPIRE GREC.
DANS UN PASSIONNANT RÉCIT, SYLVAIN
GOUGUENHEIM DÉTAILLE L’ÉVÉNEMENT ET SA PORTÉE GÉOPOLITIQUE
ET MORALE DANS LES MONDES CHRÉTIEN ET MUSULMAN.
34 CRIME ET CHÂTIMENT
MATTHIEU DELAPORTE
ET ALEXANDRE DE LA PATELLIèRE
SIGNENT UNE ADAPTATION
RÉUSSIE DU COMTE DE MONTE-
CRISTO, PORTÉE PAR
UNE NOUVELLE GÉNÉRATION
D’ACTEURS PROMETTEURS.
ET AUSSI
●
CITIZEN B, L’HISTOIRE
● JEAN CAU ENTRE DEUX RIVES
● EXPOSITIONS
AUX TROUSSES
● LE ROI DU PÉTROLE
● LES FLAMBEAUX DE LA NUIT
●
CÔTÉ LIVRES
●
●
TÉLÉVISION
À TABLE AVEC LES DIEUX
● MORCEAU DE CHOIX
UN JET DE PIERRE Page de gauche, en haut : le temple de Zeus à Olympie, détruit par un séisme au VIe siècle.
Avec celui consacré à Héra, il se trouvait au centre du complexe qui accueillait les compétitions sportives,
entouré par le gymnase, le stade et l’hippodrome. Page de droite, en haut : adaptation du Comte de Monte-Cristo
d’Alexandre Dumas, 2024. Ci-dessus : Achille à Skyros, cuve de sarcophage, IIIe siècle (Paris, musée du Louvre).
À
L’A F F I C H E
Par Jean-Manuel Roubineau
Olympie
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
Vaincre
sousleregard
du monde
Les Jeux olympiques qui se dérouleront cet été à Paris
se disent héritiers de ceux qui réunissaient les Grecs durant
l’Antiquité. Ils en sont plutôt une recréation fantasmée.
«
© THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART/CC0. © MDJ.
8
h
I
l est impossible, aux Olympia, de simplement subir une défaite et se retirer, mais
d’abord, c’est en face du monde civilisé
tout entier qu’il faut étaler sa honte, et non
seulement en face des Athéniens, des Lacédémoniens ou des Nikopolitains ; ensuite,
l’homme qui est entré sans réflexion se fera
châtier mais, avant d’être châtié, il aura
souffert la soif, la chaleur, avalé quantité de
poussière. » (Entretiens, III, 22, 52).
Par sa description, Epictète, le célèbre philosophe stoïcien des Ier-IIe siècles apr. J.-C.,
illustre la place singulière qu’occupaient les
concours olympiques dans le monde de son
temps. Symbole, à eux seuls, du goût grec
pour la compétition et la quête de l’excellence, les Olympia constituent le plus grand
événement sportif du monde hellénisé.
Plusieurs raisons se sont combinées pour
leur conférer durablement une telle position, à commencer par leur rareté : ils n’ont
lieu qu’une fois tous les quatre ans. S’y ajoute
la dimension purement symbolique, et
donc d’autant plus glorieuse, du prix offert
à chaque vainqueur : une couronne végétale. Enfin et surtout, il s’agissait de la plus
anciennecompétitionorganiséedemanière
régulière. Sa date de naissance n’est pas fermement établie : 884 av. J.-C. selon l’astronome Eratosthène de Cyrène, 776 av. J.-C.
selon l’historien Hippias d’Elis, sans que la
documentation archéologique ne permette
de trancher. Mais une rupture survient au
COURS TOUJOURS Ci-contre :
amphore panathénaïque en terracotta,
attribuée au peintre d’Euphilétos,
VIe siècle av. J.-C. (New York,
The Metropolitan Museum of Art).
Page de droite : le gymnase d’Olympie
visible aujourd’hui date du IIe siècle
av. J.-C. Auparavant, les athlètes
s’entraînaient dans le gymnase de la cité
d’Elis, à plus de 50 km d’Olympie.
VIe siècle av. J.-C. C’est alors que sort de terre
le premier stade olympique et que sont créés
les trois autres concours majeurs : concours
pythiques (586 av. J.-C.), à Delphes, isthmiques (580 av. J.-C.) sur l’isthme de Corinthe,
et néméens (573 av. J.-C.), à Némée. L’alternance des quatre compétitions, dans un
cycle de quatre ans, est pensée, dès lors,
comme un véritable circuit, au même titre
que peuvent l’être, aujourd’hui, au tennis, les
tournois du Grand Chelem.
Plusieurs récits des origines attribuent la
création des Olympia à Zeus, Héraclès ou
Pélops, fils de Tantale et ancêtre de la dynastie des Atrides, patronages soulignant le
prestige de la compétition. Mais cette dernière n’a pas toujours eu la flamboyance
qu’on lui connut par la suite. Initialement, il
ne s’agit que d’un événement modeste, se
déroulant sur une journée, et ne comportant qu’une épreuve, la course de stade (stadion),sprintenlignedroitesurunelongueur
d’un stade, unité de mesure qui représente,
à Olympie, un peu plus de 190 m. En raison
même de son ancienneté, la course de stade
constitue l’épreuve reine de la compétition,
au point que son vainqueur donne, durant
toute l’Antiquité, son nom à l’olympiade. La
compétition est contrôlée par la cité d’Elis,
depuis 590 av. J.-C., date à laquelle elle a
conquis la petite cité de Pisa, sur le territoire de laquelle avait été aménagé le stade,
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
10
h
À MAINS NUES
Ci-contre : assiette, attribuée
à Epiktétos, VIe siècle av. J.-C.
(Paris, musée du Louvre).
La scène montre un entraîneur
remettant à un vainqueur
des Olympia des branches
de palmier et une couronne
végétale. En bas : kylix
ou coupe à anses, Ve siècle
av. J.-C. (Londres, The British
Museum). On y voit des
athlètes à l’entraînement
pour les concours de boxe
et de pancrace.
dans un bois d’oliviers, et qui avait jusqu’alors la mainmise sur l’événement. Les
magistrats en charge de la compétition,
désignés par l’assemblée des Eléens, portent, à partir du début du Ve siècle av. J.-C.,
le nom d’hellanodices, «juges des Grecs »,
en écho à la dimension panhellénique qu’a
pris désormais le concours. De nombreuses
tâches leur incombent. Avant la compétition, ils sont chargés de s’assurer du bon
état du gymnase, du stade et de l’hippodrome, et d’engager les travaux requis, qu’il
s’agisse de désherber, de remblayer, d’ameublir les sols, de rafraîchir murs et murets,
d’acheter les piquets et la chaux requis
pour les couloirs de course,
ou encore de préparer
les couronnes qu’ils
remettront aux
vainqueurs. Ils
organisent et président le concours, et
s’assurent de la bonne marche des épreuves.
De plus,quanddansla plupartdes concours
grecs le corps des arbitres est distinct de
celui des magistrats, les hellanodices sont
en charge de l’arbitrage des épreuves de
course à pied et de courses hippiques. Les
sports de combat sont, en revanche, arbitrés par des spécialistes, qui doivent veiller
à ce qu’aucun geste interdit ne soit commis.
Au pancrace, ancêtre lointain du MMA et
le plus permissif des trois sports de combat,
seuls les morsures et les doigts dans les yeux
sont interdits. A la boxe, les saisies et corpsà-corps sont, de plus, proscrits. A la lutte, le
fait de briser les doigts de son adversaire a
pu faire l’objet, à certaines périodes, d’une
interdiction, ce dont un règlement gravé
sur une feuille de bronze et daté du VIe siècle av. J.-C. témoigne.
Les magistrats sont assistés de porteurs
de fouet, veillant à l’ordre public, et au bon
respect des règles par les athlètes et leur
entourage. Tricherie et corruption sont,
en effet, monnaie courante. L’argent des
amendes infligées aux athlètes coupables
d’irrégularités sert à financer des statues
en bronze à l’effigie de Zeus, érigées
notamment sur le bord de l’allée d’accès
au stade, et dont ne sont plus conservées
aujourd’hui que les bases inscrites. Les
premières statues de ce type sont forgées
en 388 av. J.-C. : un des concurrents de
l’épreuve de pugilat, Eupôlos de Thessalie,
s’est alors rendu coupable d’avoir acheté les
trois autres boxeurs admis à concourir,
parmi lesquels Phormion d’Halicarnasse, le
champion en titre. Mais si la corruption est
le motif d’amende le plus fréquent, il n’est
pas le seul. En 93 apr. J.-C., l’athlète Apollônios d’Alexandrie, exclu du concours
pour être arrivé en retard, se
voit infliger une amende
pour avoir menti sur
le motif dudit
retard : alors
© GRANDPALAISRMN (MUSÉE DU LOUVRE)/HERVÉ LEWANDOWSKI. © THE BRITISH MUSEUM, LONDRES, DIST. GRANDPALAISRMN/THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM. © JEAN-CLAUDE GOLVIN.
qu’il a prétendu avoir été retenu, lors de
sa traversée des Cyclades, par des vents
contraires, son retard est dû au fait qu’il s’est
attardé dans les concours d’Ionie pour y
récolter de l’argent, ce qu’un concurrent
s’est empressé de révéler aux magistrats.
Les hellanodices président à la fois le
concours gymnique et le concours hippique. Ce dernier inclut course de cheval
monté, course de bige (char attelé à deux
chevaux) et course de quadrige (char
attelé à quatre chevaux), épreuves déclinées pour les poulains et pour les chevaux
adultes. La beauté des chevaux et des
chars, la vitesse, les manœuvres de dépassement et la dangerosité des virages font
tout le sel de ces épreuves, qui présentent
la particularité de couronner non pas les
jockeys ou les auriges mais les propriétaires des chevaux et attelages.
Le concours gymnique comporte une
série d’épreuves ouvertes aux garçons et/ou
aux hommes, et notamment différentes
courses (stade, double-stade, course de
demi-fond et course en armes). Il inclut
également trois sports de combat (lutte,
pugilat, pancrace), disciplines qui, en
l’absence de catégories de poids, attirent
de manière préférentielle des athlètes au
physique imposant. Le pentathlon vient
compléter ce programme : il comprend
saut en longueur, lancer du javelot, lancer
du disque, course de stade et lutte. Il est le
domaine de prédilection des athlètes
doués dans toutes les disciplines mais ni les
plus forts ni les plus rapides, au point que
le terme de pentathlète (pentathlos) soit
régulièrement utilisé dans le langage familier pour caractériser le touche-à-tout.
SOUS LE REGARD DES DIEUX
Les Olympia ont lieu à la deuxième pleine
lune après le solstice d’été, c’est-à-dire, selon
les années, à la fin du mois de juillet ou dans
le courant du mois d’août. La pleine lune
précédente marque le début de la période
d’observation des athlètes, qui doivent se
rendre à Elis trente jours avant le début de la
compétition, afin de s’y entraîner, sous le
regard des magistrats. Aucune forme de
sélection nationale n’est en œuvre et c’est
en son propre nom que chaque athlète –
sous condition qu’il soit libre et de genre
SANCTUAIRE Ci-dessus : vue du complexe d’Olympie au IIe siècle apr. J.-C., à l’époque
de Pausanias, par Jean-Claude Golvin. Au fond, à gauche, le gymnase et la palestre. A droite,
le stade et l’hippodrome. Au centre, l’enceinte sacrée avec les temples d’Héra et de Zeus.
masculin – peut se présenter à la compétition. Aucune condition de richesse n’est
imposée mais, eu égard au coût des leçons
des entraîneurs et à la disponibilité requise
pour se soumettre à une préparation athlétique exigeante, rares sont les athlètes désargentés à avoir eu la possibilité de percer au
plus haut niveau. Pour les plus grandes fortunes, les concours hippiques constituent
un mode d’affirmation sociale à part entière.
Ainsi, en 416 av. J.-C., l’Athénien Alcibiade
s’emploie à démontrer au monde son opulenceenengageantpasmoinsdeseptattelages dans la course olympique de quadrige, et
en remportant, sans surprise, la couronne.
Au terme de la période d’observation, les
juges décident, collégialement, de l’admission ou du rejet des candidats : seuls les
meilleurs athlètes sont autorisés à participer. Cette procédure achevée, athlètes et
magistrats se rendent jusqu’au complexe
cultuel d’Olympie, situé à plus de 50 km de
là, soit deux journées de marche. Le complexe combine plusieurs espaces. En sa périphérie, sont situées les différentes installations sportives, à savoir un ensemble
gymnasial au nord-ouest, un stade et un
hippodrome à l’est. En son centre se trouve
l’enceinte sacrée accueillant de nombreux
bâtiments religieux, au premier rang desquels le temple de Zeus olympien – dieu
à qui le concours est dédié –, qui abrite la
statue monumentale chryséléphantine de
Zeus, sculptée par Phidias, et rangée parmi
les sept merveilles du monde.
Après l’arrivée des athlètes et des magistrats, le concours peut débuter. A l’époque
classique, il se déroule sur cinq jours, qui
voient alterner temps sportifs et temps
rituels, ces derniers contribuant à donner à
l’événement la solennité requise et à produire un effet de communion qui contrebalance ce que la compétition peut avoir
de conflictuel.
La première journée débute par la prestation de serment des athlètes, de leurs
pères, leurs frères et leurs entraîneurs.
A proximité de la statue de Zeus horkios
(« Zeus du serment »), ils jurent, sur les
entrailles d’un sanglier, de ne se rendre coupables d’aucun méfait durant les Jeux, et
d’avoir suivi scrupuleusement les prescriptions relatives à l’entraînement. Le même
jour se déroule l’examen d’âge des athlètes
et des chevaux. Aucun document d’identité ne permettant d’attester l’âge d’un individu, c’est aux magistrats qu’il revient de
décider dans quelle catégorie – les garçons
(12-18 ans) ou les adultes – chacun est
fondé à concourir. De même, les chevaux
sont répartis en deux catégories : les poulains (moins de 3 ans) et les chevaux adultes. Enfin, durant cette première journée a
lieu, depuis 396 av. J.-C., le concours des
trompettes et celui des hérauts, dont les
vainqueurs officient durant le reste de la
11
h
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
12
h
LES DIEUX DU STADE
Ci-contre : Ephèbe Westmacott,
copie romaine en marbre
du Ier siècle d’une statue grecque
en bronze du Ve siècle av. J.-C.
(Londres, The British Museum).
Il s’agirait de Kyniskos, un jeune
athlète vainqueur d’un concours
de boxe à Olympie. Page
de droite, en haut : vue du stade
d’Olympie avec, à droite, la colline
du mont Kronion. A défaut de
gradins en pierre, comme dans
d’autres stades antiques, le public
s’installait ici, à même le sol,
sur les talus bordant le stade.
Page de droite, en bas : amphore
panathénaïque, VIe siècle av. J.-C.
(New York, The Metropolitan
Museum of Art). Elle
récompensait les meilleurs
concurrents des épreuves
des Grandes Panathénées,
dont la course de chars.
compétition. Le trompette a pour charge
principale de faire faire silence à la foule,
afin de permettre au héraut de procéder à
l’appel des concurrents ou à la proclamation du vainqueur de chaque épreuve.
La deuxième journée, se déroulent les
courses hippiques et le pentathlon. La troisième journée est consacrée au grand
sacrifice en l’honneur de Zeus olympien.
Mal connu dans le détail, le rituel comprend une procession conduisant les animaux destinés au sacrifice jusqu’au grand
autel, procession à laquelle participent les
ambassadeurs des cités tierces. C’est également durant cette journée qu’ont lieu
les rites nocturnes en l’honneur du héros
Pélops, que certains mythes créditent de
l’invention des Olympia.
La quatrième journée est consacrée à
l’ensemble des épreuves de courses et de
sports de combat. Le programme s’achève
avec la course en armes. Cette course témoigne, plus nettement encore que les autres
épreuves, des liens étroits unissant le sport
et la guerre, liens qui fondent l’exclusion des
femmes du champ sportif, de même qu’elles
le sont du champ militaire. Seules les jeunes
filles sont susceptibles, dans certaines cités,
de s’adonner à quelques activités sportives
choisies. Un concours olympique spécifique, les Héraia, leur est réservé, organisé de
manière totalement séparée des Olympia :
elles s’y affrontent au sprint, réparties en
trois catégories d’âge.
La position en fin de programme de
l’épreuve de course en armes annonce
l’expiration prochaine de la trêve sacrée.
Ladite trêve n’est pas, comme on a pu le dire,
synonyme de paix généralisée. Les seuls
conflits systématiquement interrompus
sont ceux qui concernent le territoire de la
cité organisatrice. S’ajoute à cela le principe
d’un sauf-conduit offert à tous les athlètes,
spectateurs et ambassadeurs se rendant
jusqu’au site de la compétition (puis en
repartant) : ils peuvent traverser, en toute
sécurité, le territoire de toute cité ayant
accepté la trêve. Une cité violant la trêve
encourt une amende puis, si ladite amende
n’est pas payée, l’exclusion de ses ressortissants de la compétition. C’est la sanction
qu’essuie la cité de Sparte, en 420 av. J.-C.,
pour avoir envahi le territoire de Lépréon,
© THE BRITISH MUSEUM, LONDRES, DIST. GRANDPALAISRMN/THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM. © STEPHANE COMPOINT/BUREAU233. © THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART/CC0.
possession de la cité d’Elis. L’historien
Thucydide rapporte que les Spartiates,
contestant le fait que la trêve ait déjà été en
œuvre, refusent de payer l’amende de
2 000 mines qui leur a été infligée, et sont
interdits de participer. Bravant cette interdiction, le Spartiate Lichas parvient malgré
tout à engager un attelage, qui remporte la
course de quadrige. Mais, se faisant connaître au moment du couronnement, il subit la
colère et les coups de fouet des magistrats.
Le cinquième et dernier jour, les magistrats organisent, en l’honneur des vainqueurs, dans le prytanée d’Olympie, un
banquet qui marque la fin de la fête. Les
champions reçoivent, par ailleurs, différentes gratifications. Les Olympia appartiennent à la famille des concours dits stéphanites, lors desquels les vainqueurs reçoivent
en prix une couronne (stéphanos) : en laurier à Delphes, en chêne aux Kapetôlia de
Rome, ou encore en hélichryse aux Chrysanthina de Sardes, elle est constituée de
branches d’olivier sauvage à Olympie, coupées sur un arbre du sanctuaire. Les champions reçoivent également le droit d’ériger
une statue à leur effigie dans l’enceinte
sacrée, droit fréquemment exercé, avec
l’appui financier de leur cité. Le voyageur
Pausanias, racontant sa visite du site
d’Olympie, au IIe siècle apr. J.-C., décrit ainsi
quelque 200 statues de champions de toutes les époques. Si les statues constituent
un moyen, pour les athlètes, d’immortaliser leurs exploits, elles sont également
parfois une arme politique. Ainsi, dans les
années 470 av. J.-C., Sparte et Syracuse –
cette dernière étant dirigée par la dynastie
tyrannique des Deinoménides – s’affrontent par statues interposées. Astylos, champion de sprint des années 480 av. J.-C., originaire de Crotone mais devenu citoyen de
Syracuse après avoir reçu de l’argent de
cette dernière, a fait l’objet d’une statue à
Olympie. Les Spartiates, désireux de narguer les tyrans syracusains et de revendiquer la direction de l’alliance grecque
contre l’Empire perse, financent une statue
à l’effigie de leur concitoyen Chionis, athlète
de l’époque archaïque, multiple champion
olympique au stade et au double-stade lui
aussi, et font placer la statue à proximité
immédiate de celle d’Astylos.
A leur retour dans leur cité, les champions
olympiques sont couverts d’honneurs et de
privilèges qui peuvent varier, d’une cité à
l’autre. A Athènes, ils sont gratifiés notamment d’une coquette prime et du droit
d’être nourris au frais de la cité jusqu’à la fin
de leurs jours. A Sparte, ils reçoivent le privilège insigne d’être placés, à la guerre, devant
le premier rang de la phalange, avec le roi.
Pour assister aux exploits des champions,
des milliers de spectateurs affluent à Olympie et se tassent sur les talus tenant lieu de
gradins. Alors que de nombreux stades de
Grèce balkanique, d’Asie Mineure ou de
l’Occident romain ont été monumentalisés et équipés de gradins en pierre, celui
d’Olympie est resté très rustique, dans un
conservatisme assumé. Ainsi, dans le
stade III, daté du Ve siècle av. J.-C. et visitable
aujourd’hui, seuls les magistrats bénéficient de gradins en pierre, matérialisation
de leur autorité. Depuis les bords du stade,
les spectateurs soutiennent bruyamment
l’athlète de leur choix. Dans son récit de la
finale olympique de boxe qui oppose, en
212 av. J.-C., Kleitomachos de Thèbes, champion en titre, à son challenger Aristonikos
d’Alexandrie, l’historien Polybe s’attarde sur
le comportement des spectateurs et décrit
les encouragements, applaudissements,
acclamations mais aussi sarcasmes qu’ils
peuvent adresser à l’un ou l’autre des
concurrents. Les plaisirs du spectacle sportif
sont nombreux, qu’il s’agisse d’apprécier la
beauté des corps, la vélocité des coureurs,
l’agilité des pentathloniens, la puissance
13
h
physique et l’abnégation des combattants
ou encore la violence des affrontements.
Alors même que les morts accidentelles
d’athlètes sont rares à l’échelle de l’Antiquité, plusieurs athlètes ont trouvé la mort
à Olympie, sans doute en raison du niveau
élevé d’engagement des concurrents, à la
mesure de l’événement. Au IIe siècle apr. J.-C.,
le boxeur Agathos Daimôn d’Alexandrie
perd ainsi la vie à l’âge de 35 ans, dans le
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
14
h
stade, lors d’une ultime tentative avortée de
devenir champion olympique. Son inscription funéraire, retrouvée sur le site même
d’Olympie,soulignequ’ilaimploréZeus«de
lui offrir la couronne ou la mort », formule
destinée à ériger sa disparition, accidentelle,
en preuve ultime de son courage.
Mais les concours sont plus qu’un spectacle : événement international, ils constituent une caisse de résonance sans équivalent. Lucien de Samosate rapporte qu’au
Ve siècle av. J.-C. l’historien Hérodote, peu
désireux de passer d’une cité à l’autre pour
faire connaître ses écrits, se rend à Olympie
afin de rencontrer en une fois « tous les
Grecs réunis quelque part » et d’y déclamer
son Enquête. De manière comparable,
quelques siècles plus tard, le philosophe
cynique Pérégrinos choisit, tragiquement,
de se suicider par le feu à proximité du site
olympique, au moment de la compétition.
Ce n’est qu’à la fin de l’Antiquité que les
concours olympiques s’interrompent, après
plus d’un millénaire d’existence. On a longtemps donné de cette disparition une lecture politico-religieuse, les concours grecs
ayant été prétendument interdits par un
rescrit antipaïen de l’empereur chrétien
Théodose Ier, en 393. Mais cette hypothèse,
fondée sur une remarque isolée de l’érudit
byzantin Kédrénos, ne résiste pas à l’examen : certains concours persistent jusqu’au
début du VIe siècle, à l’exemple des Olympia
d’Antioche de Syrie. Les Olympia d’Olympie,
quant à eux, disparaissent probablement
dans les années 420-430, sous le règne de
Théodose II, à la suite de l’incendie du temple de Zeus et du déplacement de la statue
de Zeus à Constantinople. Les concours
sportifs, victimes au Bas Empire d’une désaffection progressive, laissent la place, à un
rythme variable d’une région à l’autre, à
d’autres divertissements plus populaires,
sans que la christianisation de l’empire ait
joué un rôle majeur dans ce processus.
LES FANTÔMES DE L’ANTIQUITÉ
La redécouverte des concours olympiques à
la Renaissance déclenche la création d’événements y faisant référence, en Angleterre
puis en Grèce. Au début du XVIIe siècle,
l’avocat Robert Dover instaure ainsi, près de
LES JEUX SONT FAITS Ci-dessous, à gauche : Pierre de Coubertin, promoteur de
la renaissance de Jeux olympiques. Ci-dessous, à droite : le stade d’Athènes durant les
premiers jeux modernes organisés dans la capitale grecque en 1896. Page de droite :
site de la palestre d’Olympie, datant de la fin du IIIe siècle av. J.-C. Ce bâtiment de
forme carrée servait à l’entraînement des athlètes pour la boxe, la lutte ou le pancrace,
qui se livraient à leurs exercices dans la cour centrale bordée de colonnes doriques.
Chipping Campden, dans le comté de Gloucester, les Cotswold Olimpick Games, combinant des épreuves directement empruntées
au répertoire antique (course à pied, saut,
lutte, course de chevaux), mais aussi des
épreuves plus typiquement modernes, à
l’exemple de la course avec chiens, du lancer
du marteau ou encore du shin-kicking. Deux
siècles plus tard, le philanthrope William
Penny Brookes fonde, en 1850, dans le village de Wenlock, les Wenlock Olympian
Games, combinant différentes disciplines
parmi lesquelles une course de brouette et
© PRISMATIC PICTURES/BRIDGEMAN IMAGES. © MUSÉE NICÉPHORE NIÉPCE, VILLE DE CHALON-SUR-SAÔNE/ADOC-PHOTOS. © MDJ.
une poursuite de cochon avant que, dans
les décennies suivantes, le programme ne se
recentre sur l’athlétisme, incluant notamment différentes courses, sauts et lancers.
Parallèlement, en Grèce, dans le sillage de la
guerre d’indépendance, émerge l’idée de
recréer des Olympia. Sur proposition du
poète Panagiotis Soutsos, le nouveau roi de
Grèce, Othon de Bavière, décide, en 1837,
d’instituer un grand rassemblement avec
concours et prix, sur le modèle antique.
Mais ce n’est qu’en 1859 que la première édition de ces jeux voit le jour, grâce au soutien
financier du mécène Evangelos Zappas. La
décision de Pierre de Coubertin de lancer
ses propres Jeux olympiques, annoncée
officiellement lors d’un discours prononcé
en Sorbonne, le 23 juin 1894, relève donc
moins de l’invention ex nihilo que de l’imitation opportuniste et avisée. Surtout, la
volonté affichée par Pierre de Coubertin de
s’arrimer symboliquement à l’héritage
antique va être source de mythes historiographiques tenaces, conduisant à prêter
abusivement des origines antiques à des
phénomènes contemporains, qu’il s’agisse
de la course du marathon, du relais de la
flamme olympique ou, à un autre niveau, de
l’idéal amateur et de l’idéal pacifiste.
Dans l’Antiquité, Marathon n’est guère
qu’un toponyme, et la course homonyme
n’est inventée que bien plus tard, lors des JO
d’Athènes, en 1896. Le relais de la flamme
olympique est, quant à lui, créé à l’occasion
des JO de Berlin, en 1936, inspiré, de manière
très indirecte, des courses aux flambeaux en
relais en vigueur à Athènes et ailleurs. Mais
ces courses, qui ne sont pas des cérémonies
mais des compétitions, ne sont pas attestées
àOlympie.Demême,onaprêtéauxAnciens
un idéal de sport amateur, cher à Pierre
deCoubertin,oulamiseenœuvred’unpacifisme olympique alors qu’il s’agit, là encore,
de projets portés par le seul mouvement
olympique moderne : aucune interdiction
de gagner de l’argent par le sport n’a jamais
limité les ambitions des athlètes anciens,
aucune paix généralisée n’a jamais été
imposée le temps des concours. L’historien
allemand Ulrich von Wilamowitz soulignait
que «les Anciens sont des fantômes que l’on
fait revivre en leur donnant de notre sang ».
Jamais, sans doute, la remarque n’aura été
plus juste que pour les Olympia… 2
Agrégé d’histoire, maître de conférences
en histoire grecque à l’université Rennes 2,
Jean-Manuel Roubineau est spécialiste
d’histoire sociale et d’histoire du sport
et des pratiques corporelles. Il vient de publier
Le Sport. Récit des premiers temps (2024).
À LIRE de Jean-Manuel Roubineau
Le Sport. Récit des premiers temps, Puf, 184 pages, 12 €.
Milon de Crotone ou l’invention du sport, Alpha, 440 pages, 11 €.
Les Cités grecques (VIe-IIe siècle av. J.-C.), Puf, 480 pages, 29 €.
15
h
À
L’ É CO L E D E L’ H ISTO I R E
16
h
© FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO.
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
Par Isabelle Schmitz
C’
CITIzEN B, L’HISTOIRE
AUX TROUSSES
Le magnat américain Charles Bedaux
fut-il l’agent des nazis ? Thierry Lentz
dissipe avec brio les légendes qui entourent
sa mémoire d’un halo sombre.
est dans l’ombre de Hitler
que réapparut en 2018 celle
de Charles Bedaux, après
quelques décennies de relative discrétion. Devenu citoyen américain en 1917, Bedaux avait renoué avec le pays de son enfance en y
achetant le château de Candé, dans le Val de Loire, dont il avait fait
l’un des hauts lieux de la vie mondaine internationale : la crème de
la crème entrepreneuriale, diplomatique, politique et culturelle y
avait séjourné, et le duc de Windsor, ex-Edward VIII, y avait épousé
sa scandaleuse maîtresse Wallis Simpson. A l’heure de la guerre, le
milliardaire avait fait preuve d’un dévouement remarquable
envers les 1 300 familles tourangelles du bombardement allemand
du 20 juin 1940. Jean Royer, maire de Tours, lui avait donc dédié
une avenue, en 1966. Mais cinquante-deux ans plus tard, en 2018,
son successeur Christophe Bouchet a dénoncé la «terrible erreur
de l’histoire » qui avait conduit à honorer un «collaborateur proche
des nazis durant la Seconde Guerre mondiale », et débaptisé l’avenue au profit d’une résistante, Thérèse Voisin.
C’est à cet intrigant Américain que Thierry Lentz, directeur
général de la Fondation Napoléon et aussi auteur du Diable sur
la montagne : Hitler au Berghof (2017), dédie aujourd’hui une biographie particulièrement enlevée, qui tient autant du roman
picaresque et du polar géopolitique que de l’enquête historique
menée tambour battant.
Enfant de Charenton doté d’un incroyable bagout, Charles
Bedaux avait été pris en main à l’âge de 18 ans par un souteneur de
Pigalle, qui lui avait appris à porter le costume, avant d’être descendu en pleine rue par le gang des Apaches des Batignolles, aux
côtés de son protégé. Pour échapper aux représailles, Bedaux saute
dans le premier paquebot en partance pour l’Amérique, et recommence au bas de l’échelle : le voici en 1906 terrassier à New York, serveur dans l’Ohio, employé dans une filature dans l’Oklahoma. Tout
en apprenant l’anglais, il veut comprendre le miracle américain et lit
quantité d’ouvrages sur l’économie et le management, de Marx à
Taylor et Emerson. C’est, dit-il, lors de son bref passage à la Légion
étrangère, où il s’est engagé en 1914, qu’il aura l’intuition du siècle :
établir une unité de mesure du travail humain qui tienne compte de
l’effort et du repos, permettant à l’ouvrier de travailler plus efficacement tout en évitant le surmenage, et à l’entreprise de mieux prévoir.
Vingt ans plus tard, 500 entreprises américaines faisaient appel à ses
ingénieurs, ancêtres de nos «consultants », et le marché européen
s’ouvrait à son expertise. « Avoir les dents éclatantes et devenir
riche », tel était le slogan de la pâte dentifrice dont il avait inventé la
formule au début de sa carrière américaine, telle semblait être aussi
sa devise, sans plus d’états d’âme, alors qu’il était devenu magnat
d’un empire dans un contexte international de moins en moins
léger. Explorateur dans l’âme, Bedaux était curieux des populations
lointaines qu’il découvrait, du Canada à l’Afrique, s’engageant pour
améliorer leur sort, réfléchissant à un projet d’Organisation mondiale de la santé avant l’heure. Il allait monter, sur le modèle des
grandes croisières Citroën, une expédition dans les Rocheuses. Défi
audacieux, qui se révéla catastrophique et fut stoppé au bout de
trois mois. La presse, qui s’était enthousiasmée pour «la Croisière
blanche », se gaussa désormais du «Champagne Safari » de ces
explorateurs en gants blancs victimes des averses, des moustiques
et de la neige. Les vents contraires allaient souffler en rafale sur le
self-made-man : le Front populaire à peine élu, en mai 1936, les grèves bloquaient la France. Parmi leurs principales revendications
figure l’abolition du «système B », l’unité de mesure établie par
Bedaux au moyen du chronométrage des ouvriers. Mais c’est sur le
terrain politique qu’il va être le plus attaqué.
Alors que ses affaires vont bon train en Allemagne, l’arrivée du
chancelier Hitler au pouvoir en janvier 1933 marque un coup d’arrêt :
considéré comme «oppressif » et «non allemand », le système
prôné par la Compagnie Bedaux est banni et sa filiale allemande fermée. Bedaux part en Allemagne à la conquête des dignitaires du
Reich, de Berchtesgaden à Berlin, et obtient de réimplanter sa filiale
allemande moyennant un versement de 50 000 dollars au Front du
travail, et la promesse de faire venir en Allemagne les Windsor pour
une tournée officielle. Au grand dam du gouvernement anglais,
l’ancien roi d’Angleterre multiplie en effet les déclarations d’admiration pour le Führer. Avec l’enthousiasme qui le caractérisait, Bedaux
organise donc en octobre 1937 une tournée en Allemagne pour les
Windsor, reçus par Hitler dans son chalet de Berchtesgaden, qui doit
seprolongerparunetournéeaméricaine,avecréceptionàlaMaisonBlanche. L’arrivée à New York est une douche écossaise : à peine descendu du paquebot, Charles doit affronter l’hostilité des journalistes. A Londres, les rapports d’enquête le qualifient d’«individu à
risque », le FBI monte un dossier contre lui et la Maison-Blanche
© PHOTO PIRIE MAC DONALD-ARCH.S DÉP. D’INDRE-ET-LOIRE, 274J002-0024. © PHOTO BOJAR-ARCH. DÉP. D’INDRE-ET-LOIRE 274J002-0222.
SELF-MADE-MAN Ci-contre : Charles Bedaux. Inventeur
d’une unité de mesure du travail humain, cet enfant de
Charenton émigré aux Etats-Unis en 1906 construisit un empire
entrepreneurial. Il se lia avec les grands de ce monde, dont Edward
Windsor et Wallis Simpson (ci-dessus, photographiés en Hongrie
avec Charles Bedaux et son épouse), qu’il présenta à Hitler. Ses liens
avec les Allemands le firent suspecter d’être un agent des nazis.
refuse de recevoir les Windsor. Les syndicats jubilent, quant à eux,
contre «l’ennemi en chef des ouvriers », bientôt contraint par ses
associés américains de débaptiser son entreprise, et de se retirer de la
direction. Même scénario en Angleterre et en France, où Le Jour le
traite de «commis voyageur de la propagande nazie ».
Thierry Lentz examine méthodiquement ce dossier pour voir si la
réputation d’«agent triple » est fondée. Elle repose d’une part sur les
nombreuses connexions allemandes de Bedaux avant et pendant la
guerre, son attitude mondaine n’ayant manifestement pas intégré la
notion d’ennemis, d’autre part sur le rôle d’agent de liaison entre HitleretleducdeWindsor,accusénotammentparMartinAllen,dansLe
roiquiatrahi(2000),d’avoirrenseignélesnazissurledispositiffrancoanglais. Rien ne permet pourtant d’établir la culpabilité d’Edward
Windsor en ce domaine. Quant à Bedaux, ses fréquentations allemandes vont plutôt au cercle des opposants à Hitler, il est d’ailleurs
mêléenjuin1939àuncomplotdestinéàempêcherHitlerdedéclarer
la guerre. Appelé par Raoul Dautry, ministre de l’Armement de Daladier, pour une mission d’étude de l’armement nécessaire à la guerre
en septembre 1939, Bedaux multiplie significativement la productivité des usines françaises d’armement. Après la déclaration de guerre
et l’invasion de Paris, invité à installer ses services au château de
Candé doté d’un puissant central téléphonique, l’ambassadeur américain accepte, et nomme son hôte attaché d’ambassade avec statut
diplomatique. D’après Marcel Grolleau, futur colonel de la Résistance, Charles prend alors de nombreux risques pour protéger amis
et associés, au point d’attirer sur lui l’attention de la Gestapo. Il sert
ainsi de prête-nom aux usines Blin & Blin et Schraft & Vogel, entreprisesjuivesqu’ilrestitueraàleurspropriétairesàlaLibération.«Drôlede
“nazi”toutdemêmequeceBedaux!»opineThierryLentz.«Bedauxse
refusait à la collaboration totale avec l’Allemand, mais ne rechignait
pas à obtenir de lui des facilités et des avantages. »
C’est ce mélange des genres, et le fait d’avoir approché trop près
de ce «soleil noir » qui allait provoquer la chute de cet «Icare des
temps terribles ». Pendant l’Occupation, Bedaux s’installe temporairement en Algérie car il y projette la construction d’un oléoduc.
Il a pour cela obtenu les soutiens de Pétain, Laval et Darlan, celui
des Américains, des financements d’hommes d’affaires français
comme allemands, et il informe le service d’espionnage de l’armée
allemande de l’avancement du projet pour obtenir du Reich un
soutien matériel. « Loin de se méfier de ce trop-plein de soutiens,
Bedaux s’en glorifiait. » Inconscient des intérêts divergents, il allait
bientôt en faire les frais. Il accepta de renseigner Murphy, l’ancien
ambassadeur américain à Paris, en mission désormais en Algérie,
sur ses échanges avec les dirigeants français. Mais ce dernier le
qualifiait auprès de Washington d’ami des Allemands. Leur
ambassadeur, Otto Abetz, tentait de son côté de l’utiliser pour
qu’il influence Weygand, délégué général de Vichy en Afrique du
Nord et hostile à la collaboration.
Lorsque les troupes alliées s’emparèrent de l’Afrique du Nord,
l’heure n’était plus aux projets industriels. Arrêté par les Français à la
demande du gouvernement américain, Bedaux fut rapatrié à Miami
pour y être jugé pour trahison. Contrairement à ce que prétendaient
les campagnes de presse qui suivirent son suicide en prison deux
mois plus tard, le dossier d’accusation du FBI ne comportait aucun
élément probant. Sa faute était, selon Thierry Lentz, bien plutôt psychologique : «Le syndrome des feux de la rampe que l’on ne peut pas
quitter le frappa indubitablement, jusqu’à se croire capable d’imposer
d’impossibles rapprochements (…), le Vichy pro-allemand et les
“vichystes-résistants”, les Allemands pro comme antinazis, des Américains hésitant entre le soutien au Maréchal, à Darlan puis à Giraud (…).
Cette forme de naïveté teintée de confiance en soi constituerait presque
l’indice majeur qu’il n’était pas l’espion de haut vol qu’on l’a cru être : il ne
respectait aucune des règles élémentaires d’un tel exercice. » 2
À LIRE
Charles Bedaux
le Magnifique
Thierry Lentz
Perrin
272 pages
21 €
17
h
E
NTRETIEN AVEC S YLVAIN G OUGUENHEIM
Propos recueillis par Geoffroy Caillet
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
Sijet’oublie,
18
h
Constantinople
En retraçant la prise de Constantinople par les Ottomans
en 1453, Sylvain Gouguenheim livre aussi la chronique du déclin
de l’Empire grec et de sa mémoire jusqu’aujourd’hui.
D
octeur en histoire avec une thèse
sur sainte Hildegarde de Bingen,
Sylvain Gouguenheim a le don de
rendre le Moyen Age clair et attrayant.
On connaît bien sûr l’auteur d’Aristote
au Mont-Saint-Michel (Seuil, 2008),
qui remettait en lumière le rôle central
joué par les monastères chrétiens
dans la transmission du savoir grec
par rapport à l’Espagne musulmane.
Mais il est aussi le spécialiste des
ordres religieux, particulièrement des
chevaliers Teutoniques, et le biographe
de Frédéric II de Hohenstaufen. Après
Les Empires médiévaux, qu’il a dirigé
chez Perrin en 2019, il publie cette
fois un passionnant Constantinople
1453. Au fil d’un récit parfaitement
documenté, il retrace dans une
chronique précise et pleine d’allant
le siège et la prise de la «deuxième
Rome » par les Turcs, mais analyse
aussi ses tenants et aboutissants : le
long déclin de l’Empire romain d’Orient
qui la précéda et la riche postérité
de Constantinople jusqu’à nos jours
dans la mémoire grecque.
De quelles sources
disposons-nous sur la chute
de Constantinople ?
Le siège a été raconté par de nombreux
témoins, grecs ou latins. Leurs récits sont
de longueur et de qualité inégales, mais
la répétition de mêmes événements
Vous rappelez que la prise
de la ville fut le coup de grâce
porté à un Empire grec
affaibli depuis longtemps.
A quoi tient son « déficit
permanent de puissance » ?
semble un indice de leur fiabilité historique. Citons Georges Sphrantzès,
un diplomate proche de l’empereur
Constantin XI Dragasès, dont le témoignage est aussi le plus court, ou Nicola
Barbaro, un médecin vénitien qui passe
le siège à bord d’un navire. Certains personnages se trouvaient aux côtés des
combattants, comme l’archevêque
catholique Léonard de Chio. D’autres
ont recueilli les témoignages de rescapés et en ont tiré de longues relations.
Du côté turc, les récits ne présentent pas
d’intérêt pour le siège car ils ne donnent
que très peu de détails d’ordre militaire.
Ce sont des descriptions lyriques à la
gloire de Mehmed II, qui nous renseignent plutôt sur l’état d’esprit qui régnait
à la cour ottomane après la victoire.
C’est en effet à la bataille de Manzikert,
en 1071, que l’empire, qui s’étendait alors
de la Dalmatie à l’Arménie et de la Bulgarie à Chypre, s’incline pour la première
fois face aux Turcs, perdant la plus grande
partie de l’Asie Mineure. Il se maintient au
XIIe siècle sous la dynastie des empereurs
Comnènes,maislesacdeConstantinople
par les croisés latins en 1204 crée un choc
immense et le démembre en différents
Etats. Ce n’est qu’en 1261 que Michel VIII
Paléologue reprend la ville. Jusqu’en 1453,
se superposent difficultés économiques
et problèmes politiques, marqués par
des luttes internes et même de véritables
guerres civiles. Incapables de financer une
armée, les Byzantins font appel à des mercenaires. Il leur faut aussi compter avec les
ambitions des républiques marchandes
italiennes,GênesetVenise,installéesdans
l’empire pour y faire des affaires et qui se
moquent de sa survie politique.
Exploitant ces faiblesses, les Turcs poursuiventleurgrignotagedeportionsentières de l’empire. Avec le sultan Bayezid Ier
à leur tête, ils prennent pied en Europe
en 1389, soumettant la Serbie, la Bulgarie et la Thrace actuelle, et ils auraient
pris Constantinople si le conquérant
Tamerlannelesavaitforcésàleverlesiège
en 1402. Paradoxalement, cet empire
qui ne tient plus debout que par miracle
est, sous les Paléologues, d’une grande
richesse artistique et intellectuelle.
La papauté, qui voulait obtenir la soumission des orthodoxes, conditionnait
son soutien à l’union des Eglises. Si certains empereurs l’acceptèrent, comme
Jean VIII Paléologue en 1439, les patriarches de Constantinople et le peuple la
refusaient. Elle fut finalement proclamée à Constantinople en 1452, mais
resta sans conséquences quant au soutien de la papauté. Les autres puissances
se montrèrent tout aussi incapables
d’aider l’empire, les royaumes de France
et d’Angleterre étant accaparés par la
guerre de Cent Ans. Les deux croisades
tentées jadis contre les Turcs s’étaient du
reste soldées par un désastre, avec les
défaites de Nicopolis en 1396 et de Varna
en 1444, dans l’actuelle Bulgarie.
D’une façon générale, le monde latin
méprise volontiers les Grecs, qu’il considère comme des efféminés qui ne savent
pas se battre. Du côté grec, la relation que
fait Anne Comnène, fille d’Alexis Ier, de
l’arrivée des croisés, Francs et Normands,
à Constantinople au début du XIIe siècle est éloquente : ces gens-là sont des
schismatiques et des barbares, alors qu’à
sa cour les savants grecs se livrent à des
commentaires des livres les plus ardus
d’Aristote. Le sentiment de n’avoir rien de
commun avec eux domine chez ceux qui
seconsidèrentcommelesvéritableshéritiers de l’Empire romain millénaire. Tout
cela explique qu’il n’y a pas de solidarité
chrétienne face au danger islamo-turc.
LES DERNIERS TEMPS A droite : Le Siège
de Constantinople en 1453, extrait
de Directorium ad passagium faciendum,
de Guillaume Adam, XVe siècle. Page
de gauche : Sylvain Gouguenheim est
professeur d’histoire médiévale à l’ENS
Lyon et membre de l’UR 1132 SAMA
Université de Lorraine.
© BRUNO KLEIN/SP. © JOSSE/LA COLLECTION.
Comment expliquer
l’indifférence du monde latin ?
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
A quoi tient la montée
en puissance du sultanat
ottoman ?
20
h
Elle est d’abord liée à l’affirmation d’un
clan, celui d’Osman Ier, fondateur de la
dynastie ottomane. A la fin du XIIIe siècle,
il finit par l’emporter sur les autres principautés turques, ce qui le place peu à peu
au contact des Grecs. Cette dynastie tire
sa force d’un formidable outil militaire
qui repose sur des ressources économiques importantes puisqu’elle fait exploiter les domaines tombés dans son escarcelle, lève des impôts sur les populations
soumises et impose des tributs à celles
qui préfèrent acheter leur tranquillité.
Avant même 1453, le trésor impérial se
retrouve ainsi quasiment à sec.
La force des Turcs tient aussi à l’idéologie du djihad : Mehmed II, le vainqueur
de Constantinople, mène une guerre
sainte contre les chrétiens. Mais l’islam
étant voué à devenir universel, il associe
le djihad au rêve impérial d’Alexandre
leGrand,dontilsefaitlirelesexploits.Ilse
voit comme un empereur et, après la
chute de Constantinople, ne se contentera pas d’y effacer les traces du christianisme : il en fera sa capitale parce qu’il sait
qu’elle est la deuxième Rome.
Le traité que le sultan Murad, père de
Mehmed II, impose à l’empire en 1424 est
peut-être son véritable acte de décès. Il le
privait de la Macédoine, d’une partie du
littoral thessalien et de plusieurs forteresses des rives de la mer Noire. L’Empire
grec se résumait désormais à sa capitale,
à la Morée (le Péloponnèse), à quelques
forteresses et aux îles du nord de la mer
Egée. L’étau n’allait plus que se resserrer.
Qu’est-ce qui provoque
le siège de la ville ?
En 1452, Mehmed II n’a que 20 ans, mais
c’est déjà un grand homme d’Etat. Dès
son arrivée au pouvoir, il est déterminé à
prendre Constantinople. Peuplée d’environ 60 000 habitants, la ville est pour lui
« une cicatrice sur le front de l’islam ».
En quatre mois et demi, il fait construire
sur la rive européenne du Bosphore la
forteresse de Ruméli Hisar face à celle
d’Anadolu Hisar, édifiée par son aïeul
Bayezid Ier. Le détroit se trouve ainsi pris
en tenailles à son point le plus étroit, ce
qui permet aux Turcs de soumettre les
navires à un tribut ou, en cas de refus,
aux tirs croisés des deux forteresses. Dès
ce moment, la guerre peut être considérée comme ouverte. L’étincelle aurait
consisté en une bagarre meurtrière entre
des Turcs et des paysans grecs, qui provoque la colère de Mehmed II et déclenche
le siège de la ville le 6 avril 1453.
Le rapport de force
est particulièrement
disproportionné…
Les effectifs grecs sont connus à la centaine près grâce au décompte que
fit Georges Sphrantzès des hommes
capables de se battre sur les murailles :
quelque 6 500, auxquels il faut ajouter
200 arbalétriers amenés par le cardinal
Isidore de Kiev et les 700 combattants
génoisducapitaineGiovanniGiustiniani,
soit moins de 7 500 hommes au total.
Côté turc, on peut les estimer à 80 000 à
100 000 hommes. Malgré cela, les Grecs
ont tenu cinquante-trois jours sur leur
muraille immense à surveiller.
Le principal atout de Mehmed II, c’est
son artillerie, la première d’Europe, supérieure à celles du duc de Bourgogne et du
roi de France. Certes, sa cadence est très
faible, mais une centaine de projectiles
sont tirés chaque jour. La nuit, les Grecs
réparent les pans de muraille écroulés,
tout en creusant des contre-mines pour
détruire les galeries que les Turcs pratiquent de leur côté. La reine de cette artillerie, c’est la monstrueuse bombarde
conçue par l’ingénieur Orban, sans doute
d’origine roumaine, dont l’empereur
Constantin XI n’avait pu s’offrir les services et qui était allé se vendre aux Turcs.
Pour autant, la muraille de Théodose II a
tenu bon et l’artillerie turque a surtout
valu par ses effets psychologiques, son
vacarme se joignant à celui des tambours
de l’armée. L’angoisse des assiégés s’est
traduite par des empoignades entre
Grecs, entre catholiques et orthodoxes.
Ilssavaientqu’iln’yavaitpasd’espoirmais
ils ont fait preuve d’un grand courage.
Le 29 mai, après deux tentatives d’assaut
infructueuses, Mehmed II court le risque
d’être déconsidéré sur le plan politique.
Mais son dernier assaut bénéficie de circonstances favorables : Giovanni Giustiniani est blessé, provoquant la fuite des
mercenairesqu’ilcommandait;aumême
moment, une poterne mal refermée
aurait permis à des janissaires d’entrer
dans la ville, provoquant un mouvement
de panique qui précède l’écroulement
de la défense. L’empereur Constantin XI
Dragasès meurt les armes à la main.
Le sort de Constantinople
fut-il exceptionnel ?
Non, il est conforme au sac d’une ville
depuis l’Empire romain : si elle perd après
avoir refusé de se rendre aux conditions
de l’assiégeant, elle est livrée au pillage,
qui dure trois jours. Mehmed II aurait
interrompu le pillage après deux jours, ce
qui est possible puisqu’il avait l’intention
de faire de Constantinople sa capitale.
Hormis les quelques centaines d’habitants qui parviennent à fuir sur les navires vénitiens et génois, les 50 000 autres
sont réduits en esclavage, tandis que
vieillards et nourrissons sont massacrés.
Les sources turques rapportent de façon
très complaisante les viols par milliers de
jeunes filles et de jeunes garçons. Mehmed II fera abattre l’église des SaintsApôtres, qui abritait les tombeaux de
© ARTOTHEK/LA COLLECTION. © PHOTO12/IMAGEBROKER/MARTIN SIEPMANN.
nombreux empereurs byzantins, pour
édifier à son emplacement la mosquée
du Conquérant. D’immenses quantités
d’or et d’argent sont fondues pour battre
unemonnaiequiseraunélémentimportant de sa puissance.
Comment la chute
de la ville est-elle reçue
dans le monde chrétien ?
La disparition de la deuxième Rome,
réputée imprenable, frappe de sidération les élites latines. Chrétiens et musulmans partagent en effet une conception
de l’histoire universelle, où les événements qui surviennent font l’objet de
prophéties. A la lumière des textes apocalyptiques, la chute de Constantinople
inaugure ainsi les derniers temps. Dans
une veine littéraire, on rappelle aussi la
chute de Troie, celle de Carthage ou de
Jérusalem prise par Nabuchodonosor.
On entend même que la victoire de
Mehmed II est la revanche des Troyens
sur les Grecs ! Jusqu’au bout, les chrétiens ont cru à un miracle. Mais, passé la
sidération et l’incompréhension, ils
attribuent la catastrophe à leurs péchés
et à leurs divisions.
Quelles sont les
conséquences géopolitiques
de l’événement ?
L’Empire ottoman a désormais sa capitale et, dans la foulée, le Péloponnèse
va tomber. Côté latin, la déploration le
cède vite à la peur des Turcs, qui, jusqu’à
leur échec devant Vienne en 1683,
GRANDE MURAILLE Ci-dessus : La Prise de Constantinople en 1453 (Istanbul, palais
de Topkaki, musée historique du Panorama 1453). Page de gauche : Portrait de Mehmed II,
par Véronèse (école), XVIe siècle (Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen).
apparaîtront comme des conquérants
invincibles. Cette prise de conscience
détermine le pape Pie II à écrire son De
Europa, qui définit l’Europe comme la
chrétienté menacée par les Turcs, puis
à préparer une croisade, qui avorte
cependant avec sa mort en 1464.
La chute de Constantinople a accentué
le déplacement de l’Europe vers l’ouest,
où la chrétienté cherche désormais à
s’étendre. Après l’échec de la croisade, on
imagine moins des campagnes militaires
contre les Turcs que la préparation d’une
défense. Pour autant, il n’y a pas d’union
sacrée contre eux avant la bataille de
Lépante en 1571, les Etats-nations privilégiant leur propre intérêt.
Comment se perpétue le
souvenir de Constantinople ?
Pendant quatre siècles et demi, les
Grecs vivent selon le système du millet,
qui leur permet de conserver leur religion, même s’ils sont des dhimmis. C’est
donc autour de l’Eglise orthodoxe que
se perpétue leur identité. Avec la guerre
d’indépendance de 1821, la question
de Constantinople se pose avec plus
d’acuité, mais elle dépend de la Grèce
que l’on veut recréer : celle des frontières
de la Grèce antique ou de Byzance ? Elles
représentent des modèles concurrents.
La Grèce antique était païenne, mais
Léonidas s’est comporté en héros contre
les Perses à la bataille des Thermopyles,
alors que Byzance était chrétienne, mais
son empire corrompu a été défait.
En 1844 naît finalement la « Grande
Idée », qui vise à rassembler dans un Etatnation tous les territoires jadis peuplés
par des Grecs et à lui donner Constantinople pour capitale. On connaît la suite :
après l’effondrement de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale, Constantinople est occupée par les
troupes alliées avec la participation de
contingents grecs. Mais après la guerre
d’indépendance turque et le traité de
Lausanne (1923), la Grande Idée se termine en Grande Catastrophe. Massacrés,
chassés d’Asie Mineure où ils étaient présents depuis trois millénaires, les Grecs
ont eu le sentiment de vivre une seconde
chute de Constantinople, en voyant de
surcroît s’éloigner la perspective qu’elle
devienne un jour leur capitale.2
À LIRE
Constantinople
1453
Sylvain
Gouguenheim
Perrin
« Champs
de bataille »
368 pages
25 €
21
h
L’H
ISTOIRE À LA LOUPE
Par Geoffroy Caillet
22
h
© STÉPHANE CORRÉA/LE FIGARO.
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
LE ROI DU PÉTROLE
L’
La biographie que Christian Destremau
consacre à Ibn Saoud, fondateur
de l’Arabie saoudite moderne, éclaire
les fondements et les contradictions
d’une dynastie qui a fait de la religion
islamique le garant de sa survie.
Arabie saoudite et le Liechtenstein ont
un point commun : ils sont les seuls
pays à porter le nom de la dynastie
régnante. Là s’arrête la comparaison, tant rien n’évoque de près ou
de loin la paisible principauté alémanique dans le brûlant chaudron
de sang, de sable et de jeu politique où nous plonge la biographie
que Christian Destremau consacre à Ibn Saoud, grand-père de
l’actuel prince héritier Mohammed ben Salmane. Pour qui croit que
l’histoire éclaire le présent, ce livre revêt une certaine nécessité.
D’emblée, l’auteur dynamite l’image de self-made-man qu’Ibn
Saoud aimait donner de lui. Au XVIIIe siècle, les Al-Saoud ne sont pas
des Bédouins mais des marchands sédentaires, émirs de l’oasis de
Diriya (aujourd’hui dans la banlieue nord-ouest de Riyad), sur le plateauduNejd.Leurpuissances’accroîtlorsqueMuhammadibnSaoud
scelle vers 1745 le pacte de Diriya avec un jeune prédicateur, Abd alWahhab, qui prône le retour aux principes de l’islam, alors dévoyé
en sectes et pratiques hétérodoxes quand il n’est pas supplanté,
dans la péninsule arabique, par quantité d’autres cultes.
Cette alliance entre une doctrine religieuse et un pouvoir local
qui rêve d’expansion est un succès. Le premier Etat saoudien est né,
qui étend son domaine à coups de massacres contre les ennemis du
wahhabisme. L’Empire ottoman remet de l’ordre dans la péninsule,
mais un Saoud donne naissance en 1824 à un deuxième Etat, qui
traversera tout le XIXe siècle au prix d’une instabilité chronique. A la
naissance d’Abd al-Aziz, futur Ibn Saoud, vers 1880, ce n’est plus
qu’à une ombre de royaume que s’attache le nom de sa dynastie.
La jeunesse du futur roi du pétrole tient du conte des Mille et
Une Nuits. En 1891, pour échapper aux Rachid, les nouveaux maîtres du Nejd, il s’enfuit de Riyad, caché dans une sacoche suspendue au flanc d’un dromadaire ! Trois ans d’errance au sein d’une
tribu bédouine, puis un asile dans l’émirat de Koweit, font toute
son éducation. En 1902, il parvient à reprendre Riyad, en escaladant nuitamment ses remparts avec une poignée d’hommes. Les
lames brillent, le sang coule. La victoire est complète et le voilà, âgé
d’à peine 20 ans, intronisé par son père nouvel émir du Nejd. Cet
épisode en Technicolor n’est qu’un début. Du haut de son mètre
quatre-vingt-dix, le jeune chef impressionne par la variété de ses
talents, surtout si on les rapporte à son instruction rudimentaire.
Tout aussi bon guerrier que fin politique et diplomate, il manie à la
perfection le double voire le triple jeu, faisant allégeance à l’Empire
ottoman tout en demandant contre lui la protection de la GrandeBretagne et en mettant la Russie dans la balance !
L’homme qui captivait son auditoire en puisant dans les ressources de la rhétorique orientale ne se vantait pas lorsqu’il déclarait à la
fin de sa vie : «J’ai conquis mon royaume avec mon épée et par mes
seuls efforts. » Obsédé par l’idée de récupérer les terres de sa lignée,
le jeune chef part en guerre contre ses cousins rebelles, les Araif, qu’il
fait exécuter en 1910 ; contre les Turcs, auxquels il reprend l’oasis
d’Al-Hasa en 1913 ; contre les Rachid, auxquels il arrache Hail en
1921. Dès lors, Ibn Saoud est maître de toute l’Arabie centrale. Mais
pour lui qui a été tenu à l’écart de la grande révolte arabe menée par
le cheikh Hussein et Lawrence d’Arabie, l’objectif reste le Hedjaz et
les lieux saints de l’islam : La Mecque tombe en 1924, Médine et
Djedda en 1925. En 1926, Ibn Saoud est proclamé roi du Hedjaz.
Depuis longtemps, les Britanniques ont compris qu’ils avaient
affaire à un homme d’Etat et non à un simple chef de tribu.
Ses relations avec l’Ikhwan, une milice islamique formée de tribus
bédouines à qui il doit son trône du Hedjaz, illustrent ses rapports
ambivalents avec le wahhabisme. Face à ses membres, qui prônent la
destruction de toute forme d’«idolâtrie », Ibn Saoud temporise, puis
finit par mater les rebelles avec le soutien des oulémas. «Dans le Nejd,
le regnum a pris le pas sur le sacerdotium », note Christian Destremau.Defait,ladoctrinefondatricedesonpouvoirseratoujourspour
lui un moyen plus qu’un but en soi. Téléphone, télégraphe, radio,
automobile lui sont trop utiles pour qu’il accepte de s’en passer au
nom de la pureté de l’islam. La conservation des lieux saints aussi,
avec son afflux de devises indispensables à un Etat miséreux.
Lorsqu’il fonde en 1932 le royaume d’Arabie saoudite, la plus
grande partie de la péninsule arabique est passée sous son autorité.
Sa stature internationale éclate. Joseph Kessel célèbre le « géant
invincible, souverain de génie, qui a forgé son empire et sa gloire par
le fer, le feu et la foi ». Pour lui faire accepter la création d’un foyer
juif en Palestine, Churchill imagine, en 1941, le placer à la tête
d’une fédération arabe comportant l’Irak, la Transjordanie et cette
Palestine juive. Mais Ibn Saoud refuse, par antisionisme et pour ne
pas compromettre l’alliance entre sa dynastie et le wahhabisme,
socle de son pouvoir. Au surplus, tout reste à faire dans son Etat
embryonnaire, avec son économie balbutiante et son puzzle de tribus. Lui continue de manier à la perfection le paradoxe à l’usage
des Occidentaux. Il interdit le tabac mais se laisse photographier
en souriant à l’objectif, circule à bord d’une flotte de Cadillac pour
LES RENDEZ-VOUS DE
LA FONDATION NAPOLéON
© U.S. NATIONAL ARCHIVES-ARMY SIGNAL CORPS COLLECTION / USA C-545 .
OR NOIR En février 1945, à bord de l’USS Quincy,
amarré dans le canal de Suez, Ibn Saoud et Franklin Roosevelt
(à droite) posent les bases d’une relation privilégiée.
transporter ses quarante et un fils, ses quatre épouses et les soixantedix femmes de son harem. Son priapisme est légendaire.
Son salut vient du pétrole. Le royaume signe en 1933 un premier
contrat avec une compagnie américaine, qui deviendra Aramco.
Sur le moment, rien ne change : les revenus sont modestes et le
Royaume-Uni reste le partenaire de toujours. Mais le 14 février 1945,
Ibn Saoud rencontre Roosevelt sur le croiseur USS Quincy, amarré
dans le canal de Suez. S’il n’y eut pas, insiste Christian Destremau, de
«pacte » signé ce jour-là entre les deux pays (du pétrole pour les
Etats-Unis contre leur non-ingérence dans les affaires du royaume),
les bases d’une relation déterminante étaient posées, surtout lorsque, au début des années 1950, l’or noir sourd enfin à flots des
sables du royaume et, avec lui, les dollars. Commentant la faiblesse
insigne du système éducatif de l’Arabie saoudite, The Economist
grince : «Comme on peut s’y attendre, la famille des Saoud est entièrement disposée à utiliser les revenus de façon à préserver le caractère
médiéval du pays. » Certes. Mais lorsque Ibn Saoud s’éteint en 1953,
il laisse à sa lignée un royaume unifié et prospère.
Jamais comme aujourd’hui son héritage n’a semblé en si bonnes
mains. De son aïeul, Mohammed ben Salmane, propulsé prince héritier en 2017, prolonge en effet les paradoxes : utra-autoritarisme visà-vis de ses ennemis (la famille royale, le journaliste Jamal Khashoggi,
les Houthis du Yémen) et ultramodernisation du royaume à travers
le programme Vision 2030, qui vise à préparer l’après-pétrole. Ceux
qui ont surinterprété les timides réformes sociétales associées à
cette politique (l’autorisation de conduire pour les femmes, l’ouverture des théâtres et des cinémas) seraient bien inspirés de lire cette
biographie d’Ibn Saoud. Ils y découvriront que, pour le pragmatisme,
«MBS » tient de son aïeul et qu’il n’a pas plus de raison que lui de
rompre le pacte séculaire avec le wahhabisme sur lequel repose la
légitimité de sa dynastie. Même si c’est au credo bien connu d’un
prince sicilien qu’il semble avoir emprunté le moyen de le perpétuer :
«Il faut que tout change pour que tout reste comme avant. » 2
La Fondation Napoléon est une institution
reconnue d’utilité publique de recherche et
de diffusion de la connaissance historique,
d’aide à la préservation du patrimoine
et de services au public. Ses champs
d’intervention couvrent les deux Empires
français et, plus largement, le XIXe siècle,
qui fut amplement celui des Bonaparte.
Napoleonica® les conférences sont en ligne
Sur Napoleonica® la chaîne sur YouTube,
ces conférences et ces tables rondes sont
désormais consultables en ligne. Dernières
mises en ligne : Brillat-Savarin, le gastronome
transcendant, par Jean-Robert Pitte, de
l’Institut ; Les premiers historiens de Napoléon,
par Camille Duclert ; Napoléon Bonaparte
et Toussaint Louverture, par Frédéric Régent.
WWW.YOUTUBE.COM@NAPOLEONICAFONDATIONNAPOLEON/
PLAYLISTS
Nouveau numéro de Napoleonica® la revue
(accès gratuit aux articles)
Le numéro 48 met à l’honneur la littérature
et les arts qui puisent à de multiples
sources. De Nerval à zola, de David à Gros,
de Sèvres à l’Egypte, plusieurs mondes
se sont rencontrés, donnant naissance à tant
de courants et d’œuvres qui continuent
de séduire et de fasciner. Ce numéro est
consacré à toutes ces interactions, certaines
inédites, d’autres méconnues.
WWW.CAIRN.INFO/REVUE-NAPOLEONICA-LA-REVUE-2024-1.HTM
Parmi notre cycle de conférencesdédicaces en juin :
● Mardi 11 juin à 18 h : « 1822 : un conspirateur
bonapartiste. Le procès du général Berton
devant la cour d’assises de Vienne », par JeanMarie Augustin.
● Mardi 25 juin à 18 h : « Etre femme sous
Napoléon », par Chantal Prévot.
Les intervenants dédicaceront leur ouvrage
à l’issue de la conférence.
LIEU : FONDATION NAPOLÉON, 7, RUE GEOFFROY-SAINTHILAIRE, 75005 PARIS.
SUR INSCRIPTION, CONTACT : DUPREz@NAPOLEON.ORG
À LIRE
Ibn Saoud
Christian
Destremau
Perrin
384 pages
24 €
Pour suivre nos actualités, abonnez-vous
à notre lettre d’information hebdomadaire
sur notre site www.napoleon.org
23
h
À
LIVRE OUVERT
Par Michel De Jaeghere
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
Les
24
h
flambeaux
delaNuit
Avec sa Nuit des rois, Jacques Trémolet de Villers nous propose
la plus féconde des méditations sur l’histoire de France.
I
l y a bien des méandres dans les songes : ils suivent une logique
qui fait fi de la raison. Il ne faut, avec eux, s’étonner de rien si l’on
veut découvrir leur signification. Avocat, essayiste, orateur
d’un exceptionnel talent, Jacques Trémolet de Villers s’est longtemps dédié à la formation des intelligences à l’amour de la
France, dans l’espoir d’y faire naître une «génération de la relève »
qui sortirait le pays de l’ornière où l’ont embourbé l’oubli de son
passé, le rejet de ses disciplines, l’ignorance des ressorts profonds
de son génie. Il a poursuivi, parallèlement, le rêve assez utopique
d’une restauration royale qui concilie le couronnement de l’Etat
par une autorité forte avec la légitime représentation du peuple,
dans une société hérissée de libertés. Les retards persistants
qu’apporte notre époque à la réalisation de ce programme n’ont
pas désarmé son enthousiasme, ils n’ont pas eu raison de sa force
de conviction. Ils ont seulement fait prendre, l’âge aidant, une
forme plus méditative à son espérance. C’est au plus prestigieux
des colloques avec les morts qu’il nous entraîne dans son dernier
livre : à la rencontre des « quarante rois qui ont fait la France ».
Escorté de sa petite-fille Zélie du Peyroux, comme Dante l’était de
Virgile et de Béatrice, il n’y explore ni l’enfer, ni le paradis, mais par
la magie d’une nuit propice à toutes les apparitions, tous les rêves,
le passé de notre pays, convaincu, avec Simone Weil, qu’il peut
être d’une fécondité inouïe, qu’il est ce que la philosophe avait
défini comme «l’un des besoins essentiels de l’âme ».
C’est donc auprès des grandes ombres de Clovis, d’Hugues Capet,
de Saint Louis, d’Henri III ou de Louis XIV que ce livre nous emmène,
dans l’espoir de tirer de leurs rares paroles et, plus encore, de leur
exemple (« Nous sommes d’abord les hommes du silence et de
l’action », leur fait-il dire) des leçons pour notre temps. Sous sa
plume, les Capétiens se définissent comme des «intendants fidèles »
qui n’ont pas cherché à bâtir un ordre nouveau pour mille ans : qui
ont plus modestement assuré, par la loi de succession qui leur a
donné une continuité sans pareille, la tranquillité de l’ordre, propice
à tous les relèvements. Saint Louis met son règne sous le signe de
l’idéal de justice. François Ier importe la Renaissance en France.
Henri IV associe liberté de conscience et respect de l’identité catholique du pays. Louis XIII fait naître l’art classique à l’ombre de l’Académie. Louis XIV concède qu’il a peut-être «trop aimé la guerre », mais
il fait construire le plus beau bâtiment de Paris pour ses Invalides.
On ne trouvera pas ici un souci tatillon d’exactitude historique.
C’est de la poésie du passé que l’auteur attend les enseignements
qui nous permettront de redevenir nous-mêmes. Ils tiennent,
pour l’essentiel, à la conviction qu’il y a un «art politique » étranger
au « messianisme révolutionnaire » : un art hérité de l’Antiquité
gréco-romaine, transfiguré par le christianisme, fondé sur le sens
de la justice et le respect de la mesure, eux-mêmes magnifiés par la
continuité qu’offre le principe dynastique. Il lui fait appeler à la
prise de conscience de notre propre condition royale : celle qui fait
de nous des souverains dans la mesure où nous nous montrons les
maîtres des mouvements de notre âme, de nos appétits, de nos
sentiments, de nos passions ; à la redécouverte, aussi, de ce qui
nous fait appartenir à une société, une nation. L’homme n’est pas
seulement un animal social, comme les fourmis, les termites, les
abeilles peuvent l’être, nous dit-il : il est un « animal sociable ».
C’est dire qu’il est lié à ses concitoyens par les liens de l’amitié, et
que cette amitié se fonde sur l’amour commun d’un pays qui est,
d’abord, une histoire, un passé. «De remède, il n’y en a qu’un, écrit
encore Simone Weil. Donner aux Français quelque chose à aimer.
Et leur donner d’abord à aimer la France. »
Jacques Trémolet de Villers a fait sien cet ordre du jour avec un
enthousiasme communicatif, un indiscutable bonheur d’écriture,
un formidable sens de l’ellipse. Il s’était à peine mis à la tâche
qu’une attaque cérébrale l’a privé, pour un temps, du plein usage
de ses mains. Il n’était pas homme à se laisser arrêter par un obstacle aussi minime. Il a eu la bonne idée de demander à sa petite-fille
Zélie de l’aider à poursuivre l’entreprise sous la forme d’un dialogue, où, retrouvant ses réflexes d’orateur, lui-même n’interviendrait plus que sous la forme de la dictée. Son livre en a été illuminé
par la grâce de la jeunesse, en même temps qu’il prenait la forme
d’une rencontre, d’un passage de témoin, d’une tradition, au plein
sens du terme. Il y a gagné une épaisseur nouvelle. Jacques Trémolet de Villers est d’une race étrangère à tout découragement. Il ne
partage en rien, pourtant, les niaiseries de l’optimisme. Il sait
mieux que quiconque qu’une « nuit noire, et froide et dure, pèse
comme un manteau de pluie sur le royaume de France ». Qu’elle a
quelque chose d’une image de la mort que lui-même a côtoyée de
si près. Son livre en a pris les couleurs d’une remontée du fond d’un
gouffre obscur vers une lumière à peine perceptible. Il se déploie
dans une nuit d’encre. En faisant retentir la parole de nos rois, il a
entrepris d’y rallumer les étoiles du ciel. 2
● La Nuit des rois. Colloque des morts, de Jacques Trémolet de Villers
et Zélie du Peyroux, Les Belles Lettres, 180 pages, 21,50 €.
C
ÔTÉ LIVRES
Par Vincent Trémolet de Villers, Michel De Jaeghere, Jean-Louis Voisin,
Philippe Maxence, Frédéric Valloire, Marie Peltier, Geoffroy Caillet, Jean Tulard,
Thierry Lentz, Eric Mension-Rigau et Amaury Coutansais-Pervinquière
Le Cabinet des antiques. Les origines de la démocratie
contemporaine. Michel De Jaeghere
On entre dans ce livre comme on pénètre, un peu intimidé, dans l’un de ces
palais romains où une galerie propose, ici, le buste d’un philosophe, là, le tableau
d’une illustre bataille, ici encore, le profil d’un empereur. Par la perfection
des formes, la grâce des représentations, les siècles défilent comme la vie des
hommes. Le Cabinet des antiques est en apparence une mise en perspective
historique du régime – la démocratie – qui préside, en Occident, à nos destinées ;
en réalité, il s’agit d’une méditation personnelle sur l’Histoire, la politique
et ce «nœud complexe d’appétits violents » (Saint-Exupéry) que l’on appelle l’être humain.
Derrière une érudition époustouflante, un art puissant de la synthèse, il s’agit d’une
entreprise de clarification pour dissiper les confusions qui accompagnent désormais
deux notions : la démocratie d’une part, la citoyenneté de l’autre. Ceux qui croient
à la politique, la grande, la vraie, suivront avec passion l’auteur dans cette quête ; ceux qui
en sont revenus découvriront, non moins captivés, comment, depuis vingt-cinq siècles,
fleurissent les cités, naissent les citoyens. VTV
Perrin, « Tempus », 640 pages, 12,50 €.
Nouvelle histoire d’Athènes. Nicolas Siron (dir.)
De l’histoire d’Athènes, nous connaissons bien les événements politiques
et militaires, de la réforme solonienne à la défaite devant la Macédoine
de Philippe II. Mais tel que nous l’ont transmis les historiens antiques
et l’érudition des XIXe et XXe siècles, le récit manque parfois de couleurs,
il a un caractère solennel qui nous en fait comprendre les enjeux,
la logique, les leçons politiques et les percées intellectuelles, mais nous
prive souvent de l’appréhension des réalités concrètes. Comment les
citoyens de la première démocratie y avaient-ils accès aux lois ? Quel rapport les Athéniens
entretenaient-ils avec leurs mythes et avec leurs rituels ? A quoi ressemblait la rue athénienne
un jour de fête ? Quelle vie menaient les Athéniennes ? Spécialiste de l’histoire politique
et culturelle de la Grèce classique, Nicolas Siron a réuni ici un collectif prestigieux
d’archéologues et d’historiens pour tenter de nous faire entendre les bruits de la ville, nous en
faire sentir les odeurs, mesurer le bouillonnement, dans l’effervescence de la vie quotidienne.
Ils nous font découvrir en 16 chapitres, une cité qui, loin des images marmoréennes
du néoclassicisme, nous apparaît, dans sa vitalité, comme toute nouvelle. MDeJ
Perrin, 400 pages, 24 €.
La Cité des druides. Bâtisseurs de l’ancienne Gaule. Jean-Louis Brunaux
Cet historien travaille sur le monde celte, en particulier sur les druides dont il
a épousseté les fonctions. Elles ne se résument pas à cueillir du gui («celui qui guérit
tout ») et à tenir régulièrement, au centre de la Gaule, une assemblée pour régler
les différends. Mais les écrivains antiques ne leur ont guère prêté d’attention, sauf
Poseidonios d’Apamée (fin du IIe siècle av. J.-C.), ainsi que César et Cicéron. Brunaux
avait montré que, s’ils pouvaient être des intermédiaires entre les hommes et les
dieux, ils étaient avant tout juges, magistrats, enseignants et des sages frottés aux
philosophes grecs, plus spécialement aux pythagoriciens. Avec cet ouvrage, il va plus loin.
Selon lui, ils contribuèrent à la constitution d’une société gauloise cohérente, mirent leur
science au service de la population, inventèrent la théologie, établirent une carte de la Gaule
qu’ils auraient aussi construite politiquement à deux niveaux, celui de chacun des peuples
et celui de leur ensemble. Est-ce une extrapolation des sources antiques aux hypothèses
séduisantes ? Qu’en pensent les archéologues ? Souhaitons une disputation. J-LV
Gallimard, « L’Esprit de la cité », 256 pages, 20,50 €.
L’Empire post-romain,
400-600 après J.-C.
Sylvain Destephen (dir.)
C’est devenu un lieu commun
de l’historiographie contemporaine :
la fin de l’empire d’Occident n’a rien
eu d’une catastrophe, la romanité
y a seulement connu une féconde
«reformulation » au sein de royaumes
barbares qui ne songeaient nullement
à s’affranchir du passé impérial. Du fait
indiscutable que les transformations
historiques sont lentes (la déposition
de Romulus Augustule n’a, de fait, pas
changé la vie quotidienne des paysans),
qu’une civilisation ne disparaît pas sans
laisser, longtemps, des traces profondes,
nombre d’historiens veulent tirer
la conclusion que toute idée de rupture
relèverait d’une vision romantique
et dépassée de l’histoire. Le relativisme
vient à l’appui de leur thèse : au nom
de quoi établirait-on une hiérarchie
entre les productions culturelles ?
Toutes ne méritent-elles pas, comme
les arts premiers, notre considération ?
Quelques-uns des plus éminents
de ces spécialistes sont réunis dans
les pages de ce livre, magnifiquement
édité. Qu’elles décrivent la liturgie
eucharistique, l’architecture palatiale,
le commerce en Méditerranée ou
la fusion des populations, chacune de
leurs contributions est passionnante.
L’ensemble offre un formidable tableau
de ce monde post-romain. Mais un
empire, vraiment ? Le titre apparaît plus
comme une concession à l’air du temps
qu’il ne s’impose comme le terme
d’une démonstration. MDeJ
Hermann, 264 pages, 37 €.
25
h
Mémoires de Ponce Pilate. Anne Bernet
Roman historique, ces Mémoires de Ponce Pilate retracent à la première personne
la vie du préfet de Judée devenu célèbre par son échange sur la vérité avec Jésus
de Nazareth au moment du jugement de celui-ci et pour sa tentative avortée de
le sauver. On connaît peu de choses de ce fonctionnaire évoqué par les Evangiles
mais aussi par quelques auteurs antiques. Il est ainsi présenté comme cruel par
Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie, et prudent et lâche par les évangélistes.
Après son rappel à Rome, l’histoire perd sa trace. Qu’est-il devenu exactement ?
Avec un grand talent de narration, Anne Bernet opte, quant à elle, pour certaines
traditions chrétiennes qui ont imaginé sa conversion au christianisme,
voire sa mort comme martyr. PM
Ephata, « Littérature », 440 pages, 8,50 €
Asie centrale, 300-850. Des routes et des royaumes. Etienne de La Vaissière
Une préface désarmante de l’auteur lui-même : «Lecteur ! Tu vas entrer en eaux profondes
et rien ne sera familier, rien ne sera connu, de peuples étranges en toponymes abscons.
Plonge ! Accepte d’être dépassé, parfois perdu, lassé, saute des pages et des passages, feuillète,
reviens en arrière, va de carte en carte, d’image en image. (…) Tu ne trouveras pas de fil
conducteur. » Néanmoins émergent quelques lignes de force : la juxtaposition entre
nomades et sédentaires rythme cette longue histoire ; l’espace morcelé en chapelets d’oasis
et de pâtures augmente les distances et allonge tous les déplacements,
oblige les conquérants (turcs, chinois, tibétains, arabes) à s’avancer loin de
leurs bases et contraint les religions missionnaires à épouser les trajets
des caravanes ; les équilibres économiques et sociaux sont fragiles, sensibles
aux chocs politiques externes. Et si l’islamisation change profondément
les pays qu’elle touche, les caractères centre-asiatiques s’accentuent dans les
autres régions, ainsi celles de l’Empire ouïghour. Finalement, la globalisation
par l’Asie centrale échoue mais laisse le souvenir de contacts possibles.
Pour lecteurs curieux et patients. FV
Bouvines. Gaël Nofri
Du «dimanche de Bouvines », presque
tout fut dit par l’immense Georges Duby :
les faits, leurs causes et leurs conséquences.
Cinquante ans plus tard, Gaël Nofri ajoute
sa contribution à l’examen de la place
qu’occupe la victoire de Philippe Auguste
en 1214 dans l’histoire de l’élaboration
de la souveraineté française. L’autorité, les
frontières, la souveraineté, la lutte entre des
personnalités exceptionnelles, les enjeux,
mais aussi la place de l’aléa, la fragilité
d’une issue qui aurait pu être tout autre :
en braquant le projecteur sur le passé,
l’auteur ravive l’éclat d’un présent
qui a beaucoup à en apprendre. MP
Passés/Composés, 240 pages, 20 €.
Les Sept Vies de
Jacques de Molay
La Justice de Saint Louis. Dans l’ombre du chêne. Marie Dejoux,
Pierre-Anne Forcadet, Vincent Martin et Liêm Tuttle
L’image est gravée dans l’inconscient des Français : celle du bon roi qui après sa messe rend
ses arrêts sous son chêne à Vincennes. Les sources ? Joinville, qui rédige sa Vie de Saint Louis
en 1305, soit trente-cinq ans après la mort du roi, seul auteur qui y fasse allusion. Quant
au motif du chêne, il prend son essor au Grand Siècle avec Charles Le Brun qui en donne
la première représentation. Paradoxalement, c’est la diffusion des manuels scolaires
sous la IIIe République qui en fait une image d’Epinal. Quitte à oublier l’essentiel : le roi est
par excellence le protecteur des innocents et le punisseur des malfaiteurs. Avec Louis IX,
on passe à une «vitesse supérieure ». Le roi s’empare de l’air du temps qu’il formalise
mieux qu’ailleurs en des institutions pérennes qui lui survivront des siècles. En témoignent
le nombre de litiges où le souverain intervient, les liens étroits entre
justice et paix, l’affirmation de la justice comme outil majeur de
conquête royale face à différents pouvoirs (ecclésiastique, seigneurial
urbain) et la construction d’une procédure élaborée qui bénéficie
aux justiciables. Bref, une justice divine par le sacre, humaine
par le dialogue incessant entre la personne du roi et ses sujets.
Une justice qui conforte la légitimité de la Couronne. FV
Philippe Josserand
Brillant biographe
du dernier grand
maître des Templiers
mort sur le bûcher
le 11 mars 1314,
l’auteur revient à la
charge de façon très originale. Insatisfait
de rester à la surface du personnage,
il essaie, sans notes au bas des pages,
de cerner Jacques de Molay en convoquant
six personnages réels qui sont plus
ou moins connus par les procès-verbaux
d’interrogatoires. Certains sont presque des
fantômes, d’autres mériteraient une thèse
d’Etat tant leur vie est riche. Chacun porte
des jugements sur le dernier grand maître.
Encore plus insolent, l’auteur s’affranchit
de l’objectivité pour livrer après dix ans
de compagnonnage avec Jacques de Molay
la vision qu’il en a. Portrait physique à partir
d’enluminures et de descriptions, portrait
moral en rassemblant les témoignages.
Un «homme-monde », à l’échelle de son
temps, qui se déplace sans cesse, même
s’il reste attaché au comté de Bourgogne,
pieux, rigide, loyal, prudent, marqué
par la spiritualité cistercienne, qui se révèle
dans des circonstances dramatiques
et a cherché à défendre avant tout
son ordre devant la postérité. FV
PUF, 304 pages, 28 €.
Les Belles Lettres, 192 pages, 21 €.
Les Belles Lettres, 648 pages, 33 €.
Richelieu. Au service
de Sa Majesté. Laurent Avezou
Parmi les dernières biographies
de l’excellente collection «Destins »
des éditions Calype, celle que Laurent
Avezou consacre à Richelieu tient un rang
de choix. Cinq chapitres rondement menés,
qui courent de l’ascension du cardinal
à sa mort en 1642, permettent à l’auteur
de montrer comment on devient Richelieu :
un ministre qui sut se rendre indispensable
à Louis XIII et, de la domestication des
grands à la guerre contre l’Autriche en
passant par la lutte contre les protestants,
eut l’habileté de toujours lier ses combats
personnels à ceux de la monarchie.
Un sixième chapitre passe au crible la
fortune historiographique d’un homme
devenu une légende politique, loué comme
rempart de l’Etat ou détesté comme
statolâtre et faiseur de guerre, admiré
ou haï comme précurseur de la Révolution
pour sa mise au pas de la noblesse, mais
toujours vénéré plus ou moins secrètement
pour son sens de la grandeur. GC
Calype, « Destins », 112 pages, 11,90 €.
Marie-Adélaïde de Savoie
Elisabetta Lurgo
Mère de princes et de roi, femme
du Dauphin, elle trouvait grâce aux yeux
de tous. Son époux, Louis XIV – grandpère de celui-ci –, Mme de Maintenon,
Saint-Simon même : tous ont loué
sa vivacité intellectuelle, son sens
politique, son habileté relationnelle, son
tempérament enjoué et constant. Avec
beaucoup de finesse, l’ouvrage donne
à méditer, à travers la personnalité riche
et sensible de la mère de Louis XV, les
chaînons étroits qui lient le sens du devoir
et la possibilité d’une liberté dans la vie
d’une femme à la Cour au XVIIIe siècle.
Femme attachante et brillante, la
duchesse de Bourgogne assuma jusqu’à
sa mort précoce le tragique étincelant
d’une vie donnée,
avec joie et panache,
à la France
et à l’histoire. MP
Perrin, « Biographie »,
432 pages, 24 €.
Bonabarta. Napoléon, une passion arabe ? Ahmed Youssef
Nombreux sont les livres consacrés à l’expédition d’Egypte, mais celle-ci n’est vue en général
que du côté français. Qu’en ont pensé les Egyptiens eux-mêmes, c’est la nouveauté de cette
brillante synthèse fondée sur de nombreux témoignages dont Gabarti et Nicolas le Turc.
Non seulement Bonaparte a favorisé l’éclosion d’une nation égyptienne s’émancipant
de l’Empire ottoman, mais poèmes, films, séries télévisées et même prénoms prolongent
aujourd’hui encore le souvenir de Napoléon dans l’Egypte actuelle. JT
Passés/Composés, 160 pages, 17 €.
Le Sexe contrôlé. Etre femme après la Révolution. Chantal Prévot
Ne se contentant pas de répéter pour la énième fois la critique du Code
Napoléon, l’étude instructive et dépassionnée de Chantal Prévot rappelle
d’abord la responsabilité des philosophes et médecins des Lumières, suivis
à la lettre par les révolutionnaires, dans la situation des femmes au début
du XIXe siècle. Ceci étant (bien) posé, elle va plus loin dans un travail sociopolitique impeccable : chemin de vie réel d’une femme de l’époque (mariage,
nuit de noces, couple, maternité…) ; rencontre documentée avec les femmes
dans leur diversité (du «peuple » aux lieux huppés de sociabilité) ; tableau
aussi précis que le permettent les sources de leur «place » et même de leurs aspirations
dans la France du temps. Un livre original, comme on n’en a jamais lu sur le sujet. TL
Passés/Composés, 384 pages, 24 €.
Napoléon III et l’économie. Eric Anceau et Pierre Branda (dir.)
Fruit d’un colloque, ce volume réunit une trentaine de contributions qui,
à travers sept thématiques, couvrent l’apport économique de Napoléon III.
Qu’en ressort-il ? D’abord la confirmation de la modernité de la politique
de l’empereur, qui a permis l’essor économique du pays. Ensuite l’équilibre
recherché (mais pas toujours atteint) entre une vision libérale, nourrie
de la lecture des penseurs de ce courant (Adam Smith, Jean-Baptiste Say),
et une forte préoccupation sociale s’appuyant sur les théories du comte
de Saint-Simon et de ses premiers disciples. Enfin des réalisations concrètes
(réseaux bancaires, grands magasins, travaux de grande ampleur, etc.) qu’interrompit
la défaite de 1871. Au total, le portrait inattendu d’«une France en mouvement » ! PM
CNRS éditions, 384 pages, 27 €.
Tsars sans empire. Boris Prassoloff
Ce sera, pour longtemps, l’ouvrage de référence sur les Romanov au XXe siècle,
tant il est complet et, en outre, fort bien écrit. Quand en 1913, son tricentenaire est
célébré avec un faste inouï, la dynastie impériale paraît aussi solide que populaire.
Quatre ans plus tard, elle s’effondre. La première partie du livre décrit la fin du
tsarisme en soulignant ses faiblesses : l’indécision de Nicolas II, la rivalité des grandsducs, la misère d’une grande partie du peuple russe, le renforcement du pouvoir
autocratique, le désastreux massacre du 9 janvier 1905. L’ouvrage, assorti d’utiles
tableaux généalogiques, livre une masse considérable d’informations sur tous les grandsducs, leurs tentatives de complots contre Nicolas pour sauver le régime, leurs assassinats
(dix-huit membres de la dynastie sont exécutés), leurs vies en exil, leurs rivalités, leurs efforts
pour reconstituer une force monarchiste. La seconde partie du livre, entièrement consacrée
au grand-duc Vladimir, prétendant de 1938 à sa mort en 1992, est accablante, entre autres
raisons pour sa collaboration avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. EM-R
Perrin, 412 pages, 24 €.
27
h
Munich 1938. La paix impossible. Maurizio Serra
Qui veut accuser de capitulation un adversaire politique n’a qu’à dire «Munich ».
Sans savoir de quoi il s’agit, sans s’interroger sur la pertinence de ces accords destinés à éviter
un conflit européen et signés à Munich dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938 entre Hitler,
Chamberlain, Daladier et Mussolini qui en a pris l’initiative. La contribution de Serra, ancien
diplomate, historien et membre de l’Académie française, propose un point de vue italien
trop souvent négligé, démêle ce qui paraît embrouillé, souligne la mauvaise foi et les arrièrepensées de tous les signataires, l’absence à la table des négociations de la Tchécoslovaquie
que l’on abandonne. Il en rappelle la genèse, leur déroulement et leurs conséquences,
et y ajoute quatre points essentiels : le principal motif de Hitler, loin d’être les Sudètes
germanophones, était le potentiel militaire et industriel du pays (les chars tchèques
supérieurs aux chars allemands) ; l’absence de la SDN ; la désunion entre Paris et Londres ;
l’oubli par les Occidentaux à Yalta puis à Potsdam de la leçon de ces accords.
D’où sa conclusion : savoir utiliser «la violence légitime ». Reste à la définir… FV
Perrin, 400 pages, 24 €.
L’Amérique en Guerre, 1933-1946. Christophe Prime
Le 7 décembre 1941, les forces aéronavales japonaises attaquent les
installations et la flotte américaines à Pearl Harbor, près d’Honolulu. Les services
de renseignements basés à Washington ont décrypté le câble diplomatique
japonais qui indiquait que Tokyo mettait fin aux négociations, mais Hawaï
n’a pu être prévenu à temps. Un bilan humain lourd du côté américain :
2 403 morts, 1 178 blessés. Un coup très rude pour la Navy, mais la flotte
du Pacifique n’est pas détruite et l’essentiel (les porte-avions, les réservoirs
de carburant) est épargné. Le lendemain, les Etats-Unis déclarent la guerre au Japon,
entrent dans la Seconde Guerre mondiale et se préparent au pire. Sont-ils prêts ? En 1939,
leur armée se classait au 39e rang mondial. Pourtant, Franklin Delano Roosevelt, élu président
en novembre 1932, avait porté attention à la détérioration de la situation internationale
et amorcé un redressement. C’est à partir de l’été 1940 que l’état de l’armée et des défenses
devient la préoccupation principale du Congrès américain. En 1942 une armée «newlook »
a émergé. Cette synthèse détaillée et solide n’oublie ni les dérapages de l’armée au combat,
ni la vie quotidienne du soldat, ni l’apport de la guerre à l’économie américaine. FV
Perrin, 624 pages, 27 €.
L’armée d’Hitler. Omer Bartov
L’auteur, un historien israélien, s’efforce de comprendre ce que fut
la nazification des soldats allemands. C’est pendant la guerre sur le front
de l’Est que, selon lui, la Wehrmacht devient l’armée d’Hitler. C’est donc
sur cette guerre qui exigea une obéissance absolue et la destruction totale
de l’ennemi, et qui fut une expérience cruciale pour toute l’armée allemande
et pour la société, qu’il centre son étude. Avec l’intention de comprendre
comment des hommes ordinaires se transforment en soldats hautement
professionnels et déterminés. Laissons un néologisme maladroit («démodernisation »)
et des concepts récents tel celui de «groupe primaire » (recrutement dans une même
région pour rendre plus cohérente une unité) pour insister sur quelques points. Aucune
allégresse pour entrer en guerre en 1939, mais une angoisse que dissipent en partie les deux
premières années victorieuses et qui réapparaît avec l’invasion de la Russie. Cependant,
même parmi les ouvriers, aucune révolte. Reste le souvenir écrasant d’une guerre
où la discipline fut pervertie et politisée et dont les derniers témoins dénient la réalité
des événements. FV
Les Belles Lettres, « Le Goût de l’Histoire », 344 pages, 15,50 €.
Pétain. Bourreau ou bouclier
des Juifs ? Jacques Boncompain
Sur l’antisémitisme de Vichy, la cause
paraît avoir été réglée une fois pour
toutes par Robert Paxton et Michael
Marrus. Toute contestation de l’idée que
l’Etat français se serait mis avec zèle
au service du projet exterminationniste
de Hitler est frappée d’interdit, sous peine
de relégation sociale et de suspicion
de révisionnisme. Jacques Boncompain
a voulu reprendre pourtant le dossier
à bras-le-corps. On lui reprochera d’être
engagé : venu lui-même du gaullisme,
historien de l’épuration des gens
de lettres, il est aujourd’hui président de
l’Association pour défendre la mémoire
du maréchal Pétain. Son livre a dès
lors quelque chose d’une plaidoirie.
N’empêche qu’on aurait tort de négliger
les documents qu’il met au jour,
les arguments qu’il tire de l’oubli : sur les
pressions allemandes qui ont précédé
(contrairement aux affirmations
de Paxton) l’élaboration du déplorable
statut des Juifs ; sur le refus des Alliés
(singulièrement les Américains et les
Britanniques) d’accueillir eux-mêmes
ou de laisser émigrer en Palestine
les milliers de réfugiés venus en France
depuis l’Europe centrale ; sur les divisions
internes du régime (Laval s’emparant
en 1942 de l’essentiel du pouvoir sous
la pression de l’occupant) comme sur
les multiples interventions du maréchal
Pétain en faveur des Juifs français ou sur
son opposition à leur dénaturalisation
massive, exigée en 1943 par les autorités
allemandes, il soulève, à l’égard des idées
dominantes, des objections qui ne
peuvent être balayées sans débat. MDeJ
Godefroy de Bouillon, 352 pages, 35 €.
La République des imposteurs. Eric Branca
Sur la couverture, une croix de Lorraine. Dans son ombre, la francisque de Vichy. Se devinent
impostures, double jeu, flibusteries. Elles dureront une dizaine d’années. Branca les dissèque
d’une plume mordante soutenue par une ample érudition qui permet de comparer avec
brio le Directoire et la France d’après-guerre. Cette étude riche de documents inédits ou peu
connus, dévoile un arrière-monde ténébreux, souvent sordide, où le changement d’identités
est monnaie courante. Ainsi à la mort accidentelle du député des Vosges Jacques Ducreux,
élu aux législatives de juin 1951 : on découvre dans sa sacoche ses fausses identités et un
passé douteux. Les comploteurs prolifèrent, les agents, souvent escrocs, ne font pas double
jeu mais triple, le mensonge se trouverait même au cœur de l’Etat avec cette violente charge
contre Jean Monnet. Un mot gaullien donne le ton du livre. Découvrant les grades dont
s’étaient affublés des résistants de la région de Toulouse, le général s’exclama : «Vous avez
aussi appris à coudre, dans le maquis ? » FV
Perrin, 320 pages, 21 €.
Les Troupes coloniales. Julie d’Andurain
Au Tonkin, en Cochinchine, en Champagne et aux côtés de Leclerc,
les troupes coloniales accompagnèrent les gloires d’un empire de 13 500 000 km².
Pas un ouvrage, cependant, ne recensait l’histoire de cet outil politique
et militaire. Injustice réparée par l’auteur, qui montre comment ces unités, créées
en 1900, assurèrent une présence française en Afrique subsaharienne
et en Asie. La conquête assurée, les officiers se transformaient en effet souvent
en administrateurs et en bâtisseurs. Passionnant, ce récit retrace la réelle
contribution des tirailleurs à la Première Guerre mondiale, leur influence sur la reconquête
par la France libre et les questionnements postcoloniaux. AC-P
Passés/Composés, 400 pages, 23,50 €.
Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine
du sacré. François Azouvi
Héritier d’une civilisation où le héros et le saint furent les figures de proue
de la société, l’homme contemporain lui préfère désormais la victime.
Au-delà du constat, déjà ancien, François Azouvi cherche à en déterminer
le processus explicatif. La Première Guerre mondiale marque une première
étape. Si le poilu y apparaît encore comme un héros, l’après-guerre voit
naître une période d’entre-deux où l’héroïsme est reconnu mais sa cause
rejetée. La guerre suivante parachève la mue, à laquelle Vatican II donne un ultime coup
d’accélérateur. Car, derrière l’abandon du héros au profit de la victime, c’est bien le retrait
du religieux et son remplacement par une autre forme de sacré qu’analyse l’auteur. PM
Gallimard, « NRF essais », 304 pages, 24 €.
L’Histoire à l’épreuve des émotions. Arthur Chevallier
L’éditeur et essayiste Arthur Chevallier porte le fer dans la plaie des utilisations
contestables de l’histoire dans la sphère publique, au nom du moi et de l’émoi.
Il ne nie certes pas l’utilité politique de la matière, mais pointe la dérive qui conduit
à la manipulation et à la négation de la connaissance. Ou lorsque l’histoire
sert de béquille à des parleurs qui la détournent et, plus grave et plus fréquent,
se moquent de son étude et du savoir… en pariant sur l’ignorance de leur public.
Dans cet essai, bref sans être sec, Arthur Chevallier esquisse une typologie
de ces pratiques, qui pourra rendre moins pessimistes ceux qu’elles désespèrent. TL
Les éditions du Cerf, 144 pages, 20 €.
Georges Pompidou et Valéry
Giscard d’Estaing. Eric Roussel
A l’occasion des cinquante ans de la
mort de Georges Pompidou le 2 avril
1974, Perrin a réédité en format poche
la biographie qu’Eric Roussel, membre
de l’Institut, lui a consacrée en 1994,
ainsi que celle de son successeur
Valéry Giscard d’Estaing, parue
en 2018. Emporté deux ans avant le
terme de son septennat, le deuxième
président de la Ve République
a souvent été présenté comme un
président de transition alors que la
cohérence des «années Pompidou »
sonne, avec le recul de l’histoire,
comme une évidence, tandis que le
septennat de son successeur, marqué
par les réformes de société et les
chocs pétroliers, restera celui du
changement. L’apport principal de
ces deux biographies, outre leur
rigueur, leur précision et leur finesse,
réside dans la familiarité d’Eric
Roussel avec ces deux personnalités.
Il a été le premier à pouvoir
accéder aux archives Pompidou
et à interroger ses compagnons
d’enfance et ses collaborateurs,
de même qu’il a pu s’entretenir
longuement avec Giscard et a eu
accès à ses papiers personnels. Le
résultat fait de ces deux biographies
politiques des références. On peut
compléter, toujours dans la collection
«Tempus », par les textes de Georges
Pompidou rassemblés dans Lettres,
notes et portraits et par Le Nœud
gordien, rédigé en 1968, qui est un
essai politique d’envergure à méditer,
au terme duquel Pompidou écrivait :
«Il y avait une espérance. N’est-ce pas
ce qui nous manque et ce qu’il faut
retrouver ? » EM-R
Perrin, « Tempus », 928 et 672 pages,
12,50 € et 12 €.
29
h
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
Dictionnaire d’histoire militaire de la France. Des origines à nos jours
30
h
Rémy Porte
Qu’il est pratique et indispensable ce dictionnaire dont on se demande pourquoi personne
ne l’avait imaginé ! L’auteur est un ancien militaire, aussi prolixe que sérieux. En plus
de 780 entrées, de «Abattis » à «Zouave », il fait le tour de ce que chacun devrait savoir
de notre histoire militaire, batailles, corps de troupe, lieux, organisations, personnalités,
guerres, termes techniques, argot militaire. Peu d’oublis (même Chateaubriand et Cadoudal
y trouvent leur place), du doigté dans des rubriques qui pourraient être discutées (ChateauJobert) et des entrées qui surprennent : par exemple, qui savait que le père Brottier,
l’initiateur des Apprentis d’Auteuil, avait exercé son ministère au Sénégal, s’était engagé
comme aumônier militaire en 1914, avait été quatre ans au front dans des secteurs actifs et
avait terminé la Grande Guerre avec six citations, la croix de guerre et la Légion d’honneur ?
Sans complaisance ni repentir, Porte mène vivement son dictionnaire avec comme devise
celle qui est brodée sur les drapeaux des armées françaises : «Honneur et patrie ». FV
Lemme Edit, 362 pages, 23 €.
Ces milliardaires plus forts que les Etats. Christine Kerdellant
Essayiste et journaliste économique, Christine Kerdellant livre une
remarquable étude des six milliardaires hyperpuissants – Elon Musk
(Space X, Tesla, X), Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg (FacebookMeta), Bill Gates (Microsoft), Sergueï Brin et Larry Page (Google) –
dotés d’un «pouvoir systémique » : ils sont en situation de monopole,
s’emparent de prérogatives régaliennes en s’introduisant dans le
spatial, la santé, la défense, la diplomatie, l’éducation, sapent l’autorité
des Etats, notamment en contournant les contraintes fiscales,
et disposent de moyens gigantesques pour développer l’intelligence artificielle. L’analyse
est passionnante, mais elle ne laisse pas d’inquiéter tant ces hommes représentent une
menace pour les démocraties. Ils supplantent les Etats sans avoir jamais reçu l’onction du
peuple et leur pouvoir est pérenne contrairement aux élus. Ils règnent sur trois milliards
d’êtres humains par le biais des réseaux sociaux et agissent dans la polarisation politique.
Ils promeuvent sans vergogne le transhumanisme. EM-R
L’Observatoire, 288 pages, 22 €.
Egéries et conseillers de l’ombre. Dans le secret des princes
Charles Zorgbibe
Après Les Eminences grises (Fallois, 2020), un séduisant essai consacré
aux conseillers des princes, du Père Joseph à notre époque, cet ancien
professeur à la Sorbonne récidive avec quatorze hommes et femmes
de l’ombre. Les portraits brossés avec habileté et pittoresque
s’ouvrent avec Jean-Baptiste Cloots, né en 1755, «baron en Prusse,
citoyen en France », qui se voulait l’«ambassadeur du genre humain »
avant d’être guillotiné à l’invitation de Robespierre en mars 1794. Ils
s’achèvent avec celui Michel Jobert dont on se souvient des joutes avec Henry Kissinger.
Si chacun des personnages est saisi avec pénétration et finesse, on ne comprend pas
toujours en quoi ils appartiennent aux hommes de l’ombre. Le cas le plus net serait,
à mon sens, celui du colonel Rossel qui par patriotisme rallia la Commune de Paris.
Le titre est-il alors légitime ? Ou est-ce un «titre-valise » qui renferme de très belles
pages, savantes et plaisantes à lire ? FV
Les éditions du Cerf, 564 pages, 34 €.
La Bibliothèque
à remonter le temps
Imaginée et dirigée par l’historien
Olivier Grenouilleau aux éditions
du Cerf, la collection «La Bibliothèque
à remonter le temps » s’adresse aussi
bien aux adolescents qu’aux adultes.
Edité dans un format poche, chaque
livre constitue une synthèse de
128 pages soigneusement illustrée
et signée par un spécialiste du sujet.
Comme son nom l’indique, le champ
d’intérêt de cette collection est aussi
vaste que l’histoire : du néolithique
aux dieux de l’Egypte, des Vikings au
temps des cathédrales ou à la guerre
froide, chaque ouvrage se veut un
morceau de référence sur une période,
un événement, un personnage. GC
Les éditions du Cerf, « La Bibliothèque
à remonter le temps », chaque volume
128 pages, 14 €.
Le Roman secret de Chantilly
Emmanuel Maury
Le fil conducteur de ce livre est la donation
du domaine de Chantilly à l’Institut par son
dernier propriétaire privé, le duc d’Aumale,
le cinquième et avant-dernier fils du roi
Louis-Philippe. Héritier de son parrain,
le dernier prince de Condé, il recueille
à 8 ans un patrimoine considérable dont
le joyau est sans conteste le château de
Chantilly, qu’il ne cesse d’embellir. Le décès
de ses enfants le conduit à penser qu’une
malédiction pèse sur sa famille, que
son don à l’Etat viendrait effacer. On suit,
époque après époque, les vicissitudes
survenues à ses divers propriétaires, depuis
que le chancelier Pierre d’Orgemont, son
premier grand bâtisseur, en fit l’acquisition
en 1386. La beauté du lieu, le raffinement
des décors architecturaux,
le patrimoine considérable
qu’abritent ses murs
contrastent avec le sort
souvent tragique
de ses hôtes. EM-R
Perrin, 416 pages, 25 €.
LA
SUITE DANS LES IDÉES
Par Eugénie Bastié
JEAN CAU
© HANNAH ASSOULINE/OPALE.
ENTRE DEUX RIVES
N
Une passionnante biographie retrace
pour la première fois la vie du journaliste,
ancien secrétaire de Sartre devenu
le contempteur de la décadence
de l’Occident.
otre imaginaire national foisonne
d’enfants pauvres devenus intellectuels ou écrivains. Il en est de
deux sortes. Ceux qui, parvenus au sommet, sont pleins de reconnaissance pour les hussards noirs qui les ont sortis du ruisseau, et de
fidélité pour le peuple des modestes dont ils sont issus : Péguy,
Camus. Et d’autres qui, rongés par la culpabilité d’être arrivés en haut
de l’échelle, coupent avec leurs origines et accablent la société de
reproches : Annie Ernaux est leur prophète. Jean Cau appartient sans
conteste à la première catégorie. Né dans l’Aude en 1925 d’une mère
femme de ménage et d’un père ouvrier agricole, cet Occitan d’âme
et de cœur qui se fraiera un chemin dans l’intelligentsia française
rendra toujours grâce à M. Castel, «un instituteur de vieille race » de
Carcassonne, qui lui mit le pied à l’étrier littéraire.
Mais Jean Cau n’est pas qu’un transfuge de classe, c’est aussi et surtout un transfuge idéologique, passé de la gauche à la droite. Dans
Jean Cau, l’indocile (Gallimard), Ludovic Marino et Louis Michaud
racontent magnifiquement le parcours hors norme de ce journaliste,
écrivain et pamphlétaire aujourd’hui tombé dans l’oubli. Grande
gueule débraillée, Jean Cau arrive à Paris après-guerre en hypokhâgne à Louis-le-Grand. Dilettante et passionné, il veut faire carrière en
devenant secrétaire d’un grand écrivain. Opportuniste méthodique,
il envoie sa candidature aux plus grandes plumes de son temps : Sartre, Malraux, Camus, Gide, Mauriac, Paulhan, Benda, Montherlant,
Aragon. Seul Sartre lui répond. Va pour l’auteur de L’Etre et le Néant
dont il devient donc l’assistant pendant dix ans et qui lui ouvrira les
portes de Saint-Germain-des-Prés. Bonne pioche. L’inventeur de
l’existentialisme est alors au sommet de sa gloire. Ministre des finances de l’intellectuel aux poches percées à qui il fait gentiment la leçon
du haut de ses 20 ans, Jean Cau exercera aussi un rôle dans la revue
Les Temps modernes, épicentre de la vie intellectuelle des années
1950. Il y joua sans noblesse le rôle de garde-chiourme idéologique,
éreintant Bernard Frank en 1953 parce qu’il avait osé faire un portrait
peu avantageux de Sartre dans son roman Les Rats. «Vous avez ce
gâtisme précoce des jeunes de droite », écrit-il.
La rupture de Jean Cau avec la gauche sera progressive. En 1957, il
démissionne et prend son envol. Il devient journaliste, sous la houlette du très moderne Jean-Jacques Servan-Schreiber. Tout l’intéresse : Brigitte Bardot, les 24 Heures du Mans, la condition des
ouvriers,lecinéma,laboxe,lapolitiqueetlacorridabiensûr.Lesuccès
de son ton désinvolte et subjectif est immédiat. En 1960, il se fait
payer une tournée de cinq mois en Espagne par L’Express dont il sort
un livre remarqué sur la tauromachie, Les Oreilles et la Queue. 1961,
c’est l’année où il reçoit le prix Goncourt pour son roman La Pitié de
Dieu. La gloire lui donne des ailes. La guerre d’Algérie, où il exprime sa
sympathie pour les tenants de l’Algérie française, provoque sa rupture avec la gauche germanopratine qui prend fait et cause pour le
FLN. Il la consomme en 1965 avec Le Meurtre d’un enfant, où il fustige
les intellectuels de gauche : «d’être né (à 99 %) dans la bourgeoisie leur
était une si cuisante brûlure qu’ils n’avaient trouvé, pour la calmer, que
de divorcer d’avec leur classe et de convoler en d’étranges noces avec le
prolétariat ». «Sous le déguisement du CRS, je vois le cul-terreux administrer une correction au bourgeois et mon indignation n’en ronfle pas à
plein régime », écrira-t-il en 1968. On croirait lire Pasolini au même
moment à Rome : «Tandis qu’hier à Valle Giulia vous vous battiez avec
lespoliciers,moi,jesympathisaisaveceux.Careuxsontfilsdepauvres.»
Journaliste star à Paris Match, aristocrate populaire, ami d’Alain
Delon et de Jean Raspail, antiféministe et américanophobe, cet
inclassable nous déroute et nous enchante. On ne sait à la fin de
cette tourbillonnante biographie si Jean Cau est un graphomane
versatile ou un anarchiste génial. Un être libre, nerveux et solaire,
dont les maîtres sont Nietzsche, Montherlant, et Giono. Un païen
dans la lignée d’Epicure, Lucrèce et Rabelais, qui n’aime pas les
curés, mais «rends au moins cette grâce à la religion de [s]es pères
de [l]’avoir préservé de l’infâme sécheresse laïque ». Un torero de la
décadence qui pleure dans le monde moderne «une barbarie vidée
de foi et un christianisme vidé de force ». 2
À LIRE
Jean Cau,
l’indocile
Ludovic Marino
et Louis Michaud
Gallimard
336 pages
21,50 €
31
h
E
XPOSITIONS
Par Luc-Antoine Lenoir
Les
riches
heures
d’
Achille
© STÉPHANE RAMILLON/MUSÉE DE LA ROMANITÉ-VILLE DE NîMES/SP.
A Nîmes, le musée de la Romanité met
à l’honneur la figure du héros d’Homère,
de son enfance à la guerre de Troie.
Z
eus en a décidé ainsi, inventant au
passage la notion de bonne vieille
guerre : un conflit doit alléger la terre
du poids croissant des hommes. Parmi les
innombrables héros troyens comme
achéens chantés par Homère et par ses
successeurs, un seul incarnera la quintessence de l’honneur grec, et son idéal guerrier : Achille. Le récent – et ambitieux –
musée de Nîmes, voisin des Arènes, nous
offre de nous pencher sur ce soldat presque invulnérable, et de mesurer la fécondité artistique du mythe antique.
Achille est le seul survivant des épreuves
qu’a imposées leur mère Thétis à tous ses
enfants. Lui a été baigné dans l’eau du Styx,
tenu par le talon. Pélée, son père, l’a ensuite
confié au centaure Chiron qui l’éduque :
c’est l’occasion pour nous de contempler
au fil des médaillons ou poteries qui la
racontent l’excellence de la paideia grecque, formation de l’homme complet.
Achille apprend la poésie, la morale, la
médecine, mais aussi la chasse et la guerre.
C’est sans compter avec Thétis, Néréide à
forte tête, qui reprend bientôt son fils et
le cache. Des vidéos sur grand écran évoquent poétiquement et habilement ces
temps de jeunesse, alors que, la guerre
déclarée, les Achéens attendent impatiemment leur sauveur. C’est sur l’île de
Skyros qu’Ulysse retrouve enfin Achille,
travesti dans un gynécée pour échapper
aux combats. Une mosaïque de quelque
50 m², datée du IIe siècle et retrouvée dans
Nîmes la romaine, raconte l’épisode : on
fait retentir une sonnette de guerre et sa
propre virilité s’impose alors à Achille, qui
saisit d’instinct l’arme qu’on lui tend, laissant tomber quenouilles et fleurs. Qu’on
aille se battre et vaincre Troie !
Le spectateur embarque aussi, s’évade
devant ces évocations mythiques et leurs
supports physiques. Les dieux, demi-dieux
ou mortels se mettent en scène sur les
amphores à figures noires ou cruches à figures rouges, sur les objets du quotidien décorés ou les équipements de guerre (un remarquable et inquiétant casque corinthien
du VIIIe-VIe siècle av. J.-C.). L’art antique est
aussi éternel que son message, comme en
témoigne une Vénus romaine anadyomène
(sortie des eaux) rayonnante, triomphant
de la douce pénombre judicieusement
imposée tout au long du parcours.
Devant Troie, les attaques continuent,
les sièges, et c’est justement sur le thème
du repos du guerrier qu’Achille va connaître sa grande colère. Roi des rois, Agamemnon refuse de rendre à son père la
captive Chryséis malgré les prédictions
sinistres que provoque son crime, et il va
jusqu’à humilier le héros en lui prenant
Briséis. Sentiment d’à quoi bon, tristesse
de la perte de son fidèle Patrocle, amertume, précéderont le grand retour, puis la
fin tragique d’Achille. Le héros est passé
par l’orgueil, la déception, la gloire… Et
Nîmes offre au visiteur un prodigieux
moment de magie et même de vertige : y
● « Achille et la guerre de Troie », jusqu’au
5 janvier 2025, musée de la Romanité,
16, boulevard des Arènes, 30000 Nîmes. Tous les
jours d’avril à octobre, 10 h-19 h, et tous les jours
sauf le mardi de novembre à mars, 10 h-18 h.
Tarifs : 9 €/6 €/3 €. Visites guidées possibles.
Rens. : museedelaromanite.fr ; 04 48 21 02 10.
COMBATS SINGULIERS Page de gauche :
hydrie grecque représentant une scène
de jeu de pions entre Achille et Ajax,
tandis que la déesse Athéna assiste à la
scène. En haut : des soldats américains
devant une toile d’Edouard Manet, cachée
dans la mine de Merkers en Allemagne.
Ci-dessous : le manoir de Jean V au
musée Dobrée, à Nantes. Ci-contre : Yves
Montand, René Clément et Claude Rich
sur le tournage de Paris brûle-t-il ?, en 1965.
SOLDATS DE L’ART
C’est dans l’éphémère QG de Rommel à la Roche-Guyon que
la Monuments, Fine Arts, and Archives Section, unité d’officiers
américains et britanniques spécialistes des beaux-arts ou de
l’architecture, fait l’objet d’une captivante exposition. Sa mission
fut de réparer les dégâts des nazis, qui avaient raflé nombre d’œuvres
d’art, et ceux des bombardements alliés sur les monuments historiques.
Les Monuments Men remplacent les conservateurs absents, enquêtent
sur les œuvres manquantes et le butin artistique de l’ennemi… Et parfois,
peignent eux-mêmes les rives de la Seine. Une fois en Allemagne,
ils emmènent Eisenhower visiter des mines remplies de trésors.
Des GI posent à côté d’un Manet, observent une gravure de Dürer :
quatre-vingts ans plus tard, leur surprise reste communicative.
● « Monuments Men. Des hommes sur le front de l’art », jusqu’au 24 novembre 2024, château
de la Roche-Guyon, 95780 La Roche-Guyon. Rens. : chateaudelarocheguyon.fr ; 01 34 79 74 42.
L’
LIBéRATION CONDITIONNELLE
adaptation au cinéma de Paris brûlet-il ?, livre aux 20 millions de lecteurs, fut
délicate. Le scénario fut revu par le pouvoir
gaulliste, la fédération du spectacle-CGT
menaça d’une grève, le préfet de police
Maurice Papon autorisa au compte-goutte
les prises de vues. A l’écran, pas d’Allemands
lynchés, pas de femmes tondues. Bidault est
évincé en raison de ses positions sur l’Algérie, mais le discours de De Gaulle à l’Hôtel
de ville est aussi oublié. Omniprésente, en
revanche, la beauté d’une capitale épargnée
par les nazis et toujours aussi resplendissante vingt ans plus tard devant les caméras
de la Paramount. L’exposition sur les coulisses du grand succès de René Clément fascine : Paris fut beau même dans la guerre.
● « Paris brûle-t-il ? Quand le cinéma réinvente
la Libération », jusqu’au 22 septembre 2024,
musée de la Libération de Paris. Rens. :
museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr
IL éTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST
Passé une entrée contemporaine à l’audace assez conventionnelle, on est vite
enchanté par ce musée profondément revu après plus de dix ans d’embûches
administratives, legs du fils de négociant protestant Thomas Dobrée (1810-1895),
qui avait passé sa vie à acheter pièces et archives historiques. Nous sommes chez
le Walter Scott nantais : on s’amuse du palais principal, folie XIXe jouxtant le manoir
de Jean V, d’un austère XVe siècle breton, le tout dans un parc au cœur de Nantes. On admire la pièce maîtresse
du parcours, l’écrin d’or du cœur d’Anne de Bretagne. On se demande quelle leçon peut bien se dégager au fil
de ces belles pièces, où se montrent (de façon très organisée, tout de même) des bifaces du paléolithique,
des ivoires gothiques, la porte devant laquelle fut exécuté Charette et mille autres objets régionaux. On hésite
à considérer cela comme un simple et éblouissant cabinet de curiosités, mais on retire bien plus de la visite ;
une grande histoire de la France atlantique, et une définition de ce qu’on appelle la « collection » au sens noble
du terme : œuvre de préservation culturelle et d’apprentissage permanent.
● Musée Dobrée, 1, place Jean-V, 44000 Nantes. Rens. : musee-dobree.fr ; 02 42 45 50 50.
© P. PASCAL/DÉP. DE LOIRE-ATLANTIQUE/SP. © PHILIPPE LE TELLIER/PARIS MATCH/SCOOP/SP. EN HAUT : © NARA.
a-t-il un sentiment humain, une émotion
qui soit absente de l’Iliade ? Ses péripéties
ne sont-elles pas simplement celles de
notre propre histoire, individuelle et collective ? Toute notre civilisation, si ce n’est
notre humanité, trouve dans cette littérature sa source, son propos et son destin. Le
musée de la Romanité est décidément
très contemporain. La guerre de Troie se
poursuit en chacun de nous.2
33
h
C
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
INÉMA
Par Geoffroy Caillet
Crime et
châtiment
Le Comte de Monte-Cristo revient sur
les écrans. Une adaptation étourdissante
et inventive, entre film d’aventures,
film noir et tragicomédie humaine.
34
h
© JÉRÔME PRÉBOIS/PATHÉ.
I
l y a les esprits chagrins qui soupirent à
toute nouvelle adaptation d’un classique
littéraire et ceux qui applaudissent à l’idée
de voir reprendre vie les héros de papier qui
les ont fait vibrer. Le Comte de Monte-Cristo
signé par Matthieu Delaporte et Alexandre
de La Patellière comblera la ferveur des
seconds en faisant peut-être changer d’avis
les premiers. L’année dernière, les deux compères signaient le scénario des Trois Mousquetaires. En assumant entièrement cette
fois pour Pathé la paternité d’une nouvelle
adaptation de l’autre roman le plus célèbre
d’Alexandre Dumas, les réalisateurs du Prénom donnent toute la mesure de leur talent.
Il en fallait, autant que d’audace, pour adapter ce roman monstre, avec ses innombrables personnages et ses intrigues à foison,
écrit le plus souvent à la lueur nocturne
d’une bougie par Dumas et son compère
Auguste Maquet pour être livré par tranches au Journal des débats de 1844 à 1846.
Antique comme Homère et touffue
comme seul un auteur de roman-feuilleton
du XIXe siècle pouvait l’imaginer, l’intrigue
tient pourtant en deux phrases : accusé de
conspirer pour le retour de Napoléon par
trois délateurs qui ont chacun un intérêt
particulier à le voir disparaître, le jeune
marin marseillais Edmond Dantès est
emprisonné au château d’If le jour de ses
noces avec Mercédès. Là, son codétenu
l’abbé Faria lui confie le secret d’un fabuleux
trésor qui lui permettra, une fois évadé et
devenu le comte de Monte-Cristo, de mettre en œuvre sa vengeance. De cette histoire
adaptée tant et plus au cinéma et à la télévision (entre autres par Denys de La Patellière,
père d’Alexandre), les réalisateurs ont tiré
un film étourdissant en diable, qui se fraie
un chemin de trois heures à travers le roman
en taillant ici ou là dans sa jungle de péripéties, en redéfinissant les liens qui unissent
certains personnages, en excellant surtout
à capturer les différents genres d’une œuvre
cinématographique avant l’heure, de l’aventure au thriller, du romantisme à la tragicomédie humaine.
Comme celui de Dumas, leur MonteCristo est fondé sur des contrastes et des
ambivalences. A un prologue baigné par la
lumière du Sud et l’insouciance d’une jeunesse ivre de s’abandonner à la vie répondent la noirceur d’une machination puis
d’une vengeance. A la réjouissante galerie de
salauds endurcis (Villefort, Danglars, Morcerf, joués par les excellents Laurent Lafitte,
Patrick Mille et Bastien Bouillon) correspondent trois jeunes gens épris de vérité
(Haydée, Andrea, Albert, interprétés par
une nouvelle génération prometteuse, Anamaria Vartolomei, Julien de Saint Jean et
Vassili Schneider). Mais même chez ceux-là,
la tentation est vive de se venger, manipulés
comme ils le sont par Monte-Cristo, passé
dela condition d’homme de douleurs à celle
d’ange rebelle qui prétend rétablir la justice
que Dieu ne lui a pas donnée et qui contamine tout le monde autour de lui.
Dans le rôle-titre, Pierre Niney campe un
Monte-Cristo impeccable de noirceur, à la
fois grand manipulateur occulte tramant sa
vengeance depuis son palais des Mille et Une
Nuits (le palais Brongniart habilement transformé) et histrion génial, habile à tromper
ses ennemis sous différents masques. En
mettantenscènelestransformationsépoustouflantesdel’acteur,lefilmcorriged’ailleurs
une incohérence du roman de Dumas, qui
n’explique pas pourquoi personne ne reconnaît Edmond Dantès dans le personnage de
ce comte richissime et fantasque. Personne,
sauf Mercédès, campée ici par une bouleversante Anaïs Demoustier. Persuadée jusque-làdelamortdesonfiancé,elleledémasque au premier regard et devient dès lors
comme la voix de sa conscience. Un rôle
qu’on aimerait voir tenir auprès du cinéma
français par ce Monte-Cristo généreux, fougueux et complexe comme la vie. «Attendre
et espérer » : les derniers mots du roman
comme du film ont tout d’une promesse.2
● Le Comte de Monte-Cristo, en salles le 28 juin.
DOUBLE JEU En haut : Pierre Niney
campe un formidable Monte-Cristo.
T ÉLÉVISION
Par Marie-Amélie Brocard
Documentaires
Lesjours d’après
Deux documentaires célèbrent
les quatre-vingts ans du débarquement
des Alliés en Normandie.
© T2MP_ARCHIVES DE GUERRES-LA BATAILLE DE NORMANDIE. © ZED PRODUCTIONS.
T
ous les dix ans, l’anniversaire de l’arrivée des Alliés en 1944 sur les plages
normandes est l’occasion d’un débarquement sur les diverses chaînes de télévision de documentaires en série, soirées spéciales et autres retours sur l’une des pages
les plus connues de notre histoire récente.
2024 n’y fait pas exception. Le groupe TF1
propose notamment deux documentaires
invitant l’un comme l’autre à vivre jour
après jour l’avancée des Alliés sur le sol français : La Bataille de Normandie. 85 jours en
enfer, sur Histoire TV, et D-Day : 100 jours
pour la liberté, sur TF1.
Le premier se concentre sur l’aspect
purement militaire, relatant de l’intérieur,
les unes après les autres, les batailles qui
se suivent. Le second, en deux épisodes,
s’attarde plus sur la contextualisation historique du Débarquement, n’oubliant pas
ce qui se passe au même moment dans le
reste de l’Europe, et donne majoritairement place aux témoignages de ceux qui
ont vécu les événements, soldats alliés ou
allemands et civils français. On retiendra
tout particulièrement parmi les superbes
images d’archives colorisées qui mettent
en lumière le travail des reporters de guerre,
notamment celui de Robert Capa, ces images incroyables d’une messe sur la plage
à côté des croix de fortune plantées sur les
sépultures éphémères offertes dans le
sable aux milliers de disparus.
Si le documentaire de TF1 est plus
ambitieux que celui de sa petite sœur
Histoire TV, ce dernier n’a pourtant pas à
souffrir de la comparaison. L’un et l’autre
se complètent. Ils ont surtout le mérite
de lever le voile pudique trop souvent
posé sur la réalité de ce que furent l’horreur et l’intensité des bombardements
américains et britanniques sur les villes
normandes, qui provoquèrent la mort de
près de 20 000 civils et rasèrent des villes
entières, considérés par le commandement allié comme un sacrifice nécessaire,
le prix à payer pour la liberté, ainsi que sur
les exactions dont fut par la suite victime
à nouveau la population normande de la
part de ses libérateurs, pillages et actes
de violence en tout genre notamment de
nombreux viols. 2
● La Bataille de Normandie. 85 jours en enfer,
mercredi 5 juin, à 20 h 50, sur Histoire TV, 50 min.
● D-Day : 100 jours pour la liberté,
jeudi 6 juin, à 21 h 10, sur TF1, 105 min.
Série
SI LES FRANçAIS
N’éTAIENT PAS LÀ
1776. Une barque accoste
sur une plage française. A son
bord, se trouve un diplomate
peu commun. Sa mission : obtenir
l’aide de la France dans la guerre
d’indépendance qui oppose
les insurgés américains aux
Britanniques. Avec Michael
Douglas dans le rôle-titre,
la dernière mini-série historique
de la plateforme AppleTV+, qui
relate les années de diplomatie
de Benjamin Franklin en France,
est d’abord pleine de promesses.
Filmés en partie à Versailles,
les décors et les costumes
de la France du XVIIIe siècle sont
splendides, et on plonge avec
plaisir dans ce voyage dans
le passé. Fait suffisamment rare
pour être noté, les personnages
français utilisent majoritairement
la langue de Molière et sont
interprétés par des acteurs
francophones. Toutefois, si les
qualités esthétiques ne faiblissent
pas, l’histoire glisse rapidement
dans un marivaudage convenu,
quelques touches de wokisme
pour la forme et une interprétation
discutable des événements.
On aurait par ailleurs apprécié
un peu plus de reconnaissance
dans la représentation de Louis XVI
qui, pour le peu qu’il apparaît,
passe comme à l’habitude pour un
crétin caricatural. Malgré un début
prometteur donc, Franklin tend à
décevoir au fil des épisodes.
La série reste cependant
agréable à regarder et on
ne boudera pas son plaisir
de voir une production
d’envergure rappeler ce que
l’Amérique doit à la France.
● Franklin, sur AppleTV+, 8 épisodes
d’environ 60 min chacun.
35
h
A
A table avec
lesdieux
A Pompéi, de splendides fresques
inspirées de la guerre de Troie viennent
d’être mises au jour.
© AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DU PARC ARCHÉOLOGIQUE DE POMPÉI.
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE
RCHÉOLOGIE
Par Marie Zawisza
36
h
U
ne jeune femme aux cheveux relevés, la tête légèrement penchée vers
l’avant, se détache sur un fond noir
comme une nuit profonde et regarde le
jeunehommeverslequelelles’avance.D’une
main,elleretientlevoiletransparentquicouvre encore sa poitrine et se gonfle, derrière
elle, comme la voile du navire sur lequel elle
embarquera bientôt. Face à elle, un berger,
prêt à saisir sa main. Son geste est souligné
par la rougeur de son visage. A ses pieds, un
gros chien, un molosse sans doute, qui semble aussi doux que sauvage, toise le spectateur,protégeantl’amournaissantdesonmaître.Lesnomsdecesjeunesgens,Alexandreet
Hélène, ont été inscrits sur le mur – Alexandre étant l’autre nom de Pâris, qui donna la
victoire à la déesse de l’amour Aphrodite
dans le concours de beauté qui l’opposait à
Héra, femme de Zeus, et à Athéna, déesse
de la sagesse et de la guerre, en échange de
la plus belle des mortelles : Hélène, femme
de Ménélas. Derrière le couple sur le point
de se former, une servante regarde au loin,
vers Troie peut-être, où convoleront Pâris et
Hélène, bientôt suivis par les Grecs qui déclareront la guerre aux Troyens pour ramener
chez elle l’épouse infidèle. Sur un autre mur,
le dieu Apollon, la main posée sur une
cithare,faitfaceàCassandre,sœurdePâris,la
tête posée avec affliction sur une main, dont
nul n’écoute les funestes prédictions.
Ces fresques somptueuses tout juste
exhumées ornaient la salle de banquet
d’une maison de Pompéi située dans
l’insula 10 de la Regio IX – un des neuf quartiers de l’antique cité où la vie s’arrêta en
l’an 79 avec l’éruption du Vésuve et dont
22 ha sont encore ensevelis, soit près d’un
tiers de la surface du site. Commencées en
1888, les fouilles de ce quartier ont repris ces
dernières années dans le cadre du Grand
Projet Pompéi. Deux maisons à atrium,
transformées au Ier siècle en ateliers, dont les
façades donnant sur la Via Nola avaient été
mises au jour au XIXe siècle, ont ainsi été
exhumées. Les fouilles les plus récentes permettent de «mieux comprendre le développement de la structure résidentielle » alentour,écritl’archéologueGabrielZuchtriegel,
directeur général du Parc archéologique
dans l’e-journal Pompeiisites, qui en présente les détails scientifiques. Les fresques
de la salle de banquet appartiennent ainsi à
une habitation située à l’arrière de l’une de
ces maisons. Peintes sur fond noir, dans ce
qu’on appelle le troisième style pompéien –
qui, entre la fin du Ier siècle av. J.-C. et la première moitié du Ier siècle apr. J.-C., s’oppose
aux décors en trompe-l’œil du deuxième
style par des décors plus simples, dont les
couleurs vives se détachent sur des fonds
blancs ou noirs –, ces scènes mythologiques
visaient à «servir d’exemple de droiture ou de
méchanceté et à inviter l’observateur à méditer sur le sens de la vie et sur les idéaux de piété
et de concorde », explique l’archéologue
Domenico Esposito. En contemplant ces
figuresquisemblaients’animeràlalueurdes
lampes à huile, les convives pouvaient ainsi
philosopher sur leurs destinées et s’épancher sur ce qui rend la vie bonne.
Le décor de cette salle aux dimensions
imposantes (15 m sur 6) a fait l’objet d’une
importante restauration à l’époque du
quatrième style, qui s’épanouit à partir de
50 apr. J.-C. : le propriétaire de la maison a
notamment demandé que la décoration
soit complétée dans des panneaux latéraux à l’origine conçus comme des vides
par de petites figures – des ménades ou
une Léda avec un cygne… Comme Pâris se
délecta de la beauté d’Hélène pendant
quelques mois, quelques années peut-être,
nul doute que ces gracieuses figures auront
réjoui et inspiré ses hôtes. 2
MYTHIQUE Ci-dessus : les figures d’Hélène
et de Pâris découvertes sur le mur
d’une salle de banquet. Leur vue incitait
les convives à converser sur l’amour ou
le couple. Les murs étaient peints en noir
afin que les traces de fumées de lampes
à huile qui les encrassaient soient invisibles.
À
L A TA B L E D E L’ H I STO I R E
Par Jean-Robert Pitte, de l’Institut
MORCEAU DE CHOIX
© H-K.
Originaire d’Europe centrale, la beuchelle,
ce plat à base d’abats et de champignons,
ravit par sa délicatesse.
© CHRISTOPHE DURAND. © DANY MIGNOTTE-ÉDITIONS GISSEROT-CUISINE DU VAL DE LOIRE.
L
es Tourangeaux considèrent volontiers que le goûteux
ragoût de ris et rognons de veau aux champignons et à
la crème, nommé beuchelle, est un plat ancré depuis
toujours dans leur terroir et leurs traditions gourmandes. Il est
vrai qu’on le trouve davantage à la carte de leurs restaurants et
de leurs traiteurs qu’ailleurs en France et que les opulents
pâturages du Val de Loire sont propices à l’élevage des
veaux, dits de rivière, à la production laitière et donc de
crème, à la culture des champignons (Agaricus bisporus) dans les anciennes carrières de tuffeau. Enfin, ses
coteaux ruissellent de bons vins blancs vifs à base de
sauvignon ou tendres issus du chenin, qui font merveille dans la riche sauce qui enrobe ce plat et l’accompagnent avec bonheur.
Pourtant, au risque de peiner les riverains du «Loire gaulois », la beuchelle n’est en rien de chez eux. Ils se sont tout
bonnement approprié dans le courant du XXe siècle une
recette dont la paternité revient à Edouard Nignon (18651934). Ce grand chef de cuisine posséda le restaurant
Larue, situé à l’angle de la place de la Madeleine et de la rue
Royale à Paris, entre 1908 et 1919. Il y servait des plats de
haute cuisine et assurait les banquets de l’Elysée et du
Quai d’Orsay. Il écrivit plusieurs livres de cuisine très diffusés parmi lesquels le célèbre Eloges de la cuisine française,
préfacé par Sacha Guitry, son testament culinaire publié
en 1933. Il y donne la recette de la beuchelle, sans toutefois révéler son origine, car… lui aussi l’avait empruntée !
Déjà saucier réputé, entre 1892 et 1894, il avait
séjourné à Vienne, en Autriche, où il avait goûté un
plat populaire dans toute l’Europe centrale nommé Beuschel.
Il s’agit d’un ragoût d’abats bon marché (mou, rognons, langue, rate, etc.) d’animaux d’élevage (bœuf, porc, rarement
veau) ou de gibier, cuisiné avec de la crème aigre et accompagné de Knödel (quenelles de mie de pain). L’origine du mot
n’est pas très ragoûtante : bausch signifiant «gonflé »,
allusion aux entrailles qui entrent dans la composition de ce plat roboratif. Nignon eut l’idée de
le transformer en un mets délicat, tiré des plus
nobles abats du veau et qui rencontra un grand
succès à Paris, avant d’être subrepticement confisqué par la Touraine qui produit tout ce qu’il faut
pour le confectionner et laissa entendre qu’il s’agissait d’un vieux mot gourmand de la langue de Rabelais… Le larcin n’est pas bien grave et de nombreux
chefs de la contrée en donnent de délectables interprétations. C’est le cas de Jean Bardet, qui illumina de
son talent la rive droite de Tours jusqu’en 2008 et se
fera un plaisir de vous en régaler sur commande à sa
table d’hôtes de Joué-lès-Tours.2
AU SERVICE DE LA GRANDE CUISINE
Ci-contre : Portrait d’Edouard Nignon, par
Christophe Durand. De retour d’Europe
de l’Est, l’ancien chef saucier servait la
beuchelle, qu’il avait adaptée aux
exigences de la fine fleur parisienne.
La recette
LA BEUCHELLE À LA TOURANGELLE
Utilisez un poids égal de ris et de rognons de veau. Lavez avec soin les ris de veau
à l’eau froide et blanchissez-les cinq minutes. Escalopez-les et faites-les revenir au beurre,
flambez au cognac ou au marc de Loire et crémez généreusement, salez, poivrez. Cuisez
encore une ou deux minutes. Coupez les rognons en dés, sautez-les ; flambez et crémez
comme les ris, salez, poivrez. Ajoutez des champignons de Paris ou des morilles fraîches
(ou sèches réhydratées) sautés au beurre avec un fin hachis d’échalotes et crémés.
Réunissez le tout en ajustant l’assaisonnement. Servez dans une bouchée à la reine ou
avec des épinards frais tombés au beurre. Accompagnez d’un vouvray ou d’un montlouis.
37
h
© MARCEL DE RENZIS/CCIAMP/LA COLLECTION. © AKG-IMAGES. © LAPI/ROGER-VIOLLET © COLOR BY KLIMBIM. ILLUSTRATION : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE.
EN COUVERTURE
40
L’
HEURE DES COMPTES
L’ÉPURATION EST UNE PRIORITÉ DU GOUVERNEMENT DE LA FRANCE
LIBÉRÉE, VOIRE SON PREMIER MOT D’ORDRE. PARTOUT ON PUNIT :
DANS L’ARMÉE, LA FONCTION PUBLIQUE, ET BIENTÔT PARMI LES GRANDS
ACTEURS ÉCONOMIQUES.
48
LA VENGEANCE ET LA RAGE
APRèS LA GUERRE MONDIALE, LA GUERRE CIVILE. AUX ATTENTATS QUI
AVAIENT VISÉ LES COLLABORATEURS DEPUIS 1943 SUCCèDE AU PRINTEMPS
1944 UNE VAGUE DE VIOLENCES OÙ LE SOUCI DE JUSTICE SE MÊLE
AUX VENGEANCES PRIVÉES ET AUX RèGLEMENTS DE COMPTES POLITIQUES.
LA JUSTICE
ET L’HISTOIRE
L’ÉPURATION EST AUSSI UNE èRE
DE PROCèS RETENTISSANTS.
ON JUGE LES RESPONSABLES POLITIQUES,
MAIS AUSSI LES INTELLECTUELS
56
QUI ONT THÉORISÉ LA COLLABORATION,
ET LE PAYENT PARFOIS DE LEUR VIE.
1944-1945
L’épuration
L
épuration
L’é
épura
ation
ET AUSSI
LE PROCUREUR DE LA MORT
LE TRIBUNAL DES LETTRES
LES DERNIERS JOURS D’UN CONDAMNÉ
AU CŒUR DES TÉNèBRES
LA GUERRE DES PLACARDS
UN VILLAGE FRANÇAIS
LIGNES ÉPURÉES
À CHARGE DE REVANCHE
COLÈRES LIBÉRÉES Page de gauche, en haut : convoi et manifestation populaire
lors de l’anniversaire de la libération de Marseille, août 1945. Page de gauche, en bas :
arrestation de deux collaborateurs par des FFI, à Lyon, été 1944. En haut : le maréchal
Pétain pendant son procès devant la Haute Cour de justice, en juillet 1945.
LA TONDUE DE CHARTRES
Le 16 août 1944, à Chartres, Simone Touseau,
qui vient d’être tondue et marquée au fer rouge
pour «collaboration horizontale », rentre chez
elle portant le bébé qu’elle a eu de sa relation avec
un Allemand. Trois jours plus tard, elle fut accusée
de dénonciation par des voisins. Elle et sa mère
Germaine sont incarcérées en septembre 1944,
mais la délation n’ayant pu être prouvée, elles
sont libérées en novembre 1946. Connue pour ses
sympathies pour le nazisme qu’elle ne cachait pas
et membre du PPF de Doriot, Simone Touseau écopera
toutefois de dix ans d’indignité nationale en 1947.
© ROBERT CAPA © INTERNATIONAL CENTER OF
PHOTOGRAPHY/MAGNUM PHOTOS
heure des
comptes
L’
Par Olivier Dard
Après l’explosion de violence qui marqua
l’épuration sauvage aux premières semaines
de la Libération, le gouvernement prit le relais
pour mener une triple épuration judiciaire,
administrative et économique.
EN COUVERTURE
S
© AFP. © COLL. CASAGRANDE/ADOC-PHOTOS.
42
h
ujet sensible s’il en est, l’épuration a profondément marqué la société française à l’heure de la fin de l’Occupation
et de la Libération. On songe d’abord aux grands procès,
largement médiatisés comme ceux du maréchal Pétain et de
Pierre Laval ou des principales figures du journalisme mises en
cause, de Charles Maurras, resté à la tête de L’Action française
jusqu’en août 1944, aux ténors de la presse collaborationniste
parisienne incarnés par Robert Brasillach et l’équipe de l’hebdomadaire Je suis partout, Jean Luchaire et Les Nouveaux
Temps, sans oublier la « voix » de Radio-Paris, Jean HéroldPaquis. Mais pour être globalement comprise, l’épuration doit
être saisie en abordant d’autres milieux que ceux de la politique et de la presse, à commencer par celle de la justice ordinaire, l’appareil de l’Etat, ou l’économie. Elle doit aussi être
appréhendée à une autre échelle que celle de Vichy ou de
Paris, lieux essentiels du pouvoir entre 1940 et 1944 et intégrer par conséquent l’ensemble du territoire métropolitain. En
effet, dès les premiers mois de la Libération, plusieurs dizaines
de milliers de personnes soupçonnées de collaboration avec
l’occupant ont été arrêtées puis incarcérées dans des camps
d’internement. L’épuration ne fut pas seulement celle des élites car elle toucha des cadres intermédiaires. Elle fut aussi une
épuration de « proximité » (François Rouquet, Fabrice Virgili),
celle du village ou du quartier dans les plus grandes villes, celle
de l’usine ou du bureau, sans oublier les familles, touchées par
les déchirements nés de la guerre.
L’épuration a fait l’objet de nombreux travaux historiques
depuis les années 1960 et la série de volumes où Robert Aron
insistait sur son caractère violent et arbitraire. Très vite, la réplique est venue des Etats-Unis, et les travaux de Peter Novick
pouvaient se lire en parallèle de ceux de Robert O. Paxton, qui
disqualifiait l’interprétation du même Robert Aron, lequel,
dans son Histoire de Vichy publiée en 1954 et demeurée longtemps une référence, assimilait le maréchal Pétain à un « bouclier » quand le général De Gaulle aurait été le « glaive ». Pas plus
que celle de la Résistance ou de Vichy, dont elle accompagna
le « syndrome » et les crispations mémorielles, l’histoire de
l’épuration ne peut être considérée comme un objet d’étude
froid et délaissé. L’épuration n’est plus aujourd’hui une « histoire inachevée » comme le déplorait l’historien Henry Rousso
en 1992. Beaucoup d’archives se sont ouvertes et les travaux
se sont multipliés qui permettent de dresser un panorama
nourri de ce que furent son organisation, ses moyens et son
ampleur jusqu’à l’amnistie de 1953.
Un mot et ses usages
Le terme d’épuration renvoie au vocabulaire de la Révolution
française, où il avait désigné l’élimination des aristocrates.
Peu prisé au XIXe siècle, il reprend du service durant le second
conflit mondial. Au fil de la guerre, la France libre et la Résistance adoptent le terme pour l’associer à la figure du « collabo »
et voir dans l’épuration à venir la marque d’un « châtiment »
pour « trahison ». Il reste cependant à matérialiser cette volonté
d’épurer en lui donnant une armature juridique.
Les nouvelles autorités dirigées par le général De Gaulle, à
savoir le Comité français de Libération nationale installé à
Alger, puis le Gouvernement provisoire de la République
française (GPRF) qui lui succède le 3 juin 1944, entendent à la
fois mettre à bas et remplacer de facto l’Etat français et se faire
obéir sur les zones libérées du territoire de la part d’individus,
MOUVEMENTS DE FOULE Page de gauche : le 26 août 1944, après avoir ranimé la flamme du Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe,
De Gaulle, suivi des membres du Gouvernement provisoire et de chefs de la Résistance, descend à pied les Champs-Elysées pour célébrer
la libération de la capitale avec les Parisiens. Ci-dessus : un collaborateur livré à la vindicte populaire, à Paris, le 28 août 1944.
de groupes ou d’autorités autoproclamées qui veulent conduire
l’épuration sur un mode sommaire. Car sur le terrain, avant
d’être légale, l’épuration fut expéditive, menée par des groupes de résistants ou de maquisards qui ont arrêté et éliminé un
certain nombre de supposés « collabos ». Les chiffres des exécutions sommaires, communément évaluées à une dizaine de
milliers, restent encore aujourd’hui discutés comme le souligne Jean-Marc Berlière dans ce dossier. On précisera cependant qu’elles sont en proportion moins nombreuses dans le
tiers nord du pays que dans les régions où les maquis ont lutté
les armes à la main à partir du printemps 1944. Ces exécutions
n’épargnent nullement les femmes puisqu’elles représentent
un cinquième des personnes éliminées.
Les exécutions sommaires ont marqué les opinions, alimentant les discours sur les « crimes » du « résistancialisme »
et nourri bien des écrits de journalistes-historiens, d’Henri
Amouroux à Philippe Bourdrel qui, en 1988, a consacré deux
volumes à ce qu’il a appelé l’épuration « sauvage ». L’expression n’a pas manqué jusqu’à aujourd’hui de faire réagir des
spécialistes de l’épuration qui, comme François Rouquet et
Fabrice Virgili, ont fustigé son emploi en y voyant un « fantasme », un marqueur d’anticommunisme et une volonté
d’établir une « relation d’équivalence » avec les victimes de la
« barbarie nazie ». D’autres historiens, comme Jean-Marc
Berlière, n’ont pas manqué de souligner, à raison, les défauts
de méthode de Philippe Bourdrel qui ne s’était appuyé que sur
la presse et des témoignages anonymisés. Mais Jean-Marc
Berlière a aussi pointé la question du « tabou » de l’épuration en
France au printemps 1944 pour voir dans cette période, à la
différence de ses collègues précités, « une image de plus en
plus précise de ce qui ressemble à une guerre civile », là où ces
derniers considèrent qu’elle est « introuvable ».
Par-delà ce débat, il faut prendre la mesure du contexte propre à l’été 1944 marqué par les débarquements de Normandie
(6 juin) et de Provence (15 août), la reconquête progressive et
parfois difficile du territoire, le départ sous la pression allemande du maréchal Pétain en Allemagne. La transmission
pacifique du pouvoir entre Vichy et le GPRF étant inconcevable, le nouveau gouvernement doit faire face à un vide politique
et administratif. Le général De Gaulle, qui entend voir la France
occuper une place à la table des vainqueurs en obtenant le plus
vite possible la reconnaissance du GPRF par les Alliés (elle est
effective le 23 octobre 1944), se montre d’emblée soucieux de
voir rétabli un ordre républicain sur les portions libérées du territoire. Il s’agit d’affirmer vis-à-vis de l’opinion française autant
que des Alliés que son gouvernement contrôle la situation et est
en mesure d’incarner non seulement une autorité légitime mais
aussi légale en prenant en particulier l’ascendant sur les entités
(FFI), les groupes ou les individus qui entendent prendre en
main l’insurrection nationale et l’épuration. Choisis par le général De Gaulle, des commissaires de la République sont ainsi
chargés d’exercer le pouvoir en province à l’heure de la Libération et d’y faire régner l’ordre défini par le GPRF en bénéficiant
même d’un privilège régalien suprême, le droit de grâce.
43
h
Genèse d’un cadre légal
© HULTON-DEUTSCH COLLECTION/CORBIS/CORBIS VIA GETTY IMAGES.
44
h
Les nouvelles autorités représentées par les commissaires de
la République sont conscientes des conséquences dommageables liées à l’épuration extrajudiciaire et ont donc comme
objectif majeur de voir entrer dans les faits les décisions prises
à Alger pour mener à bien une épuration revêtue de la légalité.
Différents problèmes ont mobilisé les juristes liés au GPRF,
à commencer par le fait de savoir selon quelles infractions
et avec quelles juridictions organiser l’épuration. Les deux
premiers textes majeurs sont l’ordonnance du 26 juin 1944
portant sur la répression des faits de collaboration jugés par
des cours de justice et celle du 27 juin relative à l’épuration
administrative. Ils sont rapidement jugés insuffisants et mal
adaptés par l’Assemblée consultative provisoire (créée le
17 septembre 1943) et le GPRF qui, sous l’égide d’Henri
Queuille (qui assure l’intérim pendant les absences du général De Gaulle), présente une ordonnance instituant la peine
d’indignité nationale qui est publiée au Journal officiel le
26 août 1944 et doit être « exécutée comme loi ».
L’exposé des motifs de ce texte fondamental donne à voir la
« double préoccupation » qui est à l’origine du texte : « Tout Français qui, même sans enfreindre une règle pénale existante, s’est
rendu coupable d’une activité antinationale caractérisée s’est
déclassé : il est un citoyen indigne dont les droits doivent être
restreints dans la mesure où il a méconnu ses devoirs. » Refusant de considérer que ce texte, qui s’écarte ostensiblement du
principe de non-rétroactivité, puisse être assimilé à une « discrimination juridique » ou à une rupture du « principe d’égalité
devant la loi », l’ordonnance assume que « la nation fasse le partage des bons et des mauvais citoyens à l’effet d’éloigner des
postes de commandement et d’influence ceux d’entre les Français qui ont méconnu l’idéal et l’intérêt de la France au cours de
la plus douloureuse épreuve de son histoire ». Le texte a pris le
soin de souligner quelques lignes plus haut la double nécessité
« d’interdire à certains individus diverses fonctions électives,
économiques ou professionnelles qui donnent une influence
politique à leurs titulaires » comme « d’en éliminer d’autres des
cadres administratifs ». L’ordonnance précise ensuite la liste
des motifs pouvant justifier l’application de cette peine : appartenance aux « pseudo-gouvernements » ou occupation de fonctions de direction dans leurs services, à des organisations ou à
des associations dûment listées et participation volontaire à
« l’organisation de manifestations artistiques, économiques,
politiques ou autres en faveur de l’ennemi, de la collaboration
avec l’ennemi, du racisme ou des doctrines totalitaires ».
Les cadres de l’épuration judiciaire
L’épuration judiciaire ressort de différents types de juridictions.
L’institution la plus connue est la Haute Cour de justice, créée
par l’ordonnance du 18 novembre 1944. Elle est composée,
précise l’article 3, de trois magistrats, dont le premier président
de la Cour de cassation, et de vingt-quatre jurés, « choisis par
voie de tirage au sort sur deux listes établies par l’Assemblée
consultative provisoire (ACP), à raison de douze noms pris sur
chacune des deux listes ». La première comprend « cinquante
sénateurs ou députés en cours de mandat au 1er septembre
1939 » et la seconde « cinquante personnes choisies librement
par l’ACP en dehors de ces catégories ». La Haute Cour de justice
est compétente « pour juger les personnes ayant participé (…) à
l’activité des gouvernements ou pseudo-gouvernements qui
ont eu leur siège dans le territoire de la métropole depuis le
17 juin 1940 jusqu’à l’établissement sur le territoire continental
du Gouvernement provisoire de la République française, pour
crimes ou délits commis dans l’exercice ou à l’occasion de leurs
© AFP. © PARIS MUSÉES CCO-MUSÉE DE LA LIBÉRATION DE PARIS-MUSÉE DU GÉNÉRAL LECLERC-MUSÉE JEAN MOULIN.
AU BANC DES ACCUSÉS Page de gauche : une femme accusée
de collaboration est traînée pour être tondue, en juin 1944.
Ci-dessus : en août 1944, après la libération de Paris, les suspects
de collaboration furent rassemblés au vélodrome d’Hiver. A droite :
le procès de six jeunes miliciens condamnés à mort et exécutés
le jour même, en place publique, à Grenoble, le 2 septembre 1944.
fonctions ». A savoir, le chef de l’Etat, les chefs du gouvernement, les ministres, les secrétaires et sous-secrétaires d’Etat,
les commissaires généraux, les secrétaires généraux du chef de
l’Etat, du chef du gouvernement et des ministères, les résidents
généraux, les gouverneurs généraux et les hauts-commissaires. Les cours de justice sont composées d’un magistrat, président du tribunal, et de quatre jurés tirés au sort parmi une liste de
cent sélectionnés par le président près la cour d’appel et de deux
représentants des comités départementaux de libération
(structures créées par le Conseil national de la Résistance dans
le cadre de l’ordonnance du 21 avril 1944). Les jurés sont en
règle générale choisis parmi les membres de la Résistance.
Les cours de justice, dont le fonctionnement est inspiré de
celui des cours d’assises, ont la charge de juger tous les individus dont le comportement est réputé relever de la trahison
(article 75). Elles sont rapidement débordées devant l’afflux
des affaires, qui nécessitent en amont du passage devant elles
juges d’instruction et greffiers, et du fait de la volonté des autorités de voir le processus d’épuration aller vite. Il en résulte une
multiplication des sections (14 pour le département de la
Seine) et un traitement massif et expéditif des dossiers. Le premier procès devant une cour de justice s’est tenu à Marseille
le 11 septembre 1944, et l’année 1945 est particulièrement
chargée avant que progressivement le rythme se ralentisse
et qu’en 1949 la cour de justice de la Seine soit la seule cour
de renvoi des affaires relevant de ce degré de juridiction. Elle
siège pour la dernière fois le 31 janvier 1951.
Auprès des cours de justice, et pour remédier à leur engorgement, ont été mises en place des chambres civiques chargées
de juger des personnes mises en cause dans des affaires de
moindre importance et passibles de peines non privatives de
liberté. Figure en particulier parmi les motifs de poursuite
l’adhésion à un mouvement de collaboration politique. Les peines encourues sont la confiscation des biens ou l’interdiction de
résidence, mais surtout la dégradation nationale entraînant
l’indignité nationale. C’est la sanction la plus emblématique.
Elle est lourde de conséquences puisqu’elle entraîne la perte de
tous les droits civiques, et s’accompagne de 14 incapacités
empêchant ceux qui en sont frappés d’exercer des professions
et des fonctions de direction dans les domaines les plus variés.
Ces juridictions eurent à traiter de 311 263 affaires concernant 350 000 individus. Si on considère que 180 000 dossiers
furent classés, ce furent plus de 130 000 personnes qui furent
jugées, soit 55 532 devant les cours de justice et 77 828 devant
les chambres civiques. 7 000 condamnations à mort ont été
prononcées, mais un tiers seulement en présence de l’accusé,
ce qui signifie qu’une majorité l’a été par contumace. Au total,
767 condamnés à mort par des cours de justice et 3 par la
Haute Cour (Darnand, Laval, Brinon) furent exécutés.
40 000 condamnations à des peines de prison ont été prononcées, dont plus de la moitié de moins de cinq ans, à effectuer en maison d’arrêt, tandis que les autres étaient purgées
dans des centrales où les « collabos » pouvaient représenter,
comme à Clairvaux, 95 % des détenus en 1947. Enfin, on
recense 98 436 condamnés à la dégradation nationale à titre
de peine principale ou complémentaire.
Une épuration administrative
à géométrie variable
Epurer l’Etat est au cœur des intentions du GPRF. Le domaine
régalien est particulièrement visé, à commencer par la magistrature, avec comme objectif premier de rendre légitime l’épuration judiciaire attendue. De fait, la commission centrale
d’épuration de la magistrature mise en place par le GPRF le
7 septembre 1944 sanctionne 279 magistrats sur 2 200, soit
12,6 % du corps. Le milieu préfectoral est également visé et les
sanctions sont lourdes. Seule une poignée de préfets, à l’instar
d’Angelo Chiappe (soutien zélé de l’occupant), est fusillée à la
Libération. Mais 60 % des préfets en poste entre 1940 et 1944
sont éliminés de la carrière. L’épuration de la police et de la
gendarmerie est une autre priorité. Celle conduite dans la
police, sans équivalent dans l’histoire, toucha un policier sur
cinq et n’épargna pas la haute hiérarchie. Au sein de la gendarmerie, sa nouvelle direction met sur pied à l’automne 1944 une
commission d’épuration et de réintégration des personnels de
l’armée de terre. Elle s’emploie à sanctionner, mettre à pied ou
45
h
EN COUVERTURE
46
h
à la retraite en visant tout particulièrement les officiers, qui sont
touchés pour un tiers d’entre eux.
Le reste de la fonction publique n’est pas épargné par l’épuration, qui commence à l’automne 1944 et tourne à plein
régime en 1945. Le ministère des colonies a créé le 1 er septembre 1944 la première commission professionnelle, suivi
par les Finances, l’Education nationale, l’Information…
L’épuration est variable selon les ministères et les différences
marquées entre eux puisque les sanctions ont été, en proportion, importantes et comparables à celles de l’Intérieur pour
l’Information, les Anciens Combattants et les Colonies. A
l’inverse, elles sont faibles à l’Agriculture, à l’Education nationale, aux PTT, aux Travaux publics et aux Transports.
Proposer un chiffre global du nombre de fonctionnaires
épurés est délicat, même si celui de 11 343 sanctions, invoqué par le gouvernement, a été régulièrement repris durant
des décennies. L’historiographie l’a réévalué puisqu’il est
aujourd’hui estimé entre 22 000 et 28 000, une variation qui
s’explique par le fait d’inclure ou non, dans le calcul, le personnel d’autres services publics ou entreprises d’Etat.
© LAPI/ROGER-VIOLLET. © KEYSTONE-FRANCE.
Une épuration économique
en demi-teinte
La nécessité d’une épuration économique destinée à sanctionner les profiteurs de l’Occupation qui ont gagné un « argent
impur », pour reprendre une formule de l’historien Philippe
Verheyde, correspond pour les contemporains à une « nécessité
morale » largement relayée dans les discours de la Résistance.
La dénonciation des profits de guerre, même s’ils ne sont pas
nommés comme tels, est une constante des conflits de l’époque contemporaine à partir de la guerre franco-prussienne de
1870 et surtout de la Grande Guerre, où des enquêtes ont été
conduites et des sanctions prononcées pour punir ceux qui ont
réalisé alors des « bénéfices exceptionnels ou supplémentaires ».
Le débat sur ce que l’on désigne en 1944-1945 sous le terme
de « profits illicites » met en jeu la morale publique et ce qu’il est
légitime pour une société et un Etat d’accepter, à l’heure où des
guerres totales engagent l’ensemble de la population qui a
souffert notamment de pénuries. On notera ainsi que dans une
région comme la Bretagne, plus de la moitié des dénonciations
transmises aux autorités à la Libération concernent le marché
noir et la collaboration économique.
Le traitement de la collaboration économique relève de différentes instances. Créée par le GPRF, la Commission nationale interprofessionnelle d’épuration (CNIE) est rattachée au
ministère de la Production industrielle, tandis que les comités
régionaux interprofessionnels d’épuration dépendent des
commissaires de la République. Le dossier « profits illicites » est
à la charge du Conseil supérieur de confiscation des profits illicites (CSCPI) installé au ministère des Finances, sachant que le
traitement est d’abord effectué au niveau départemental par les
comités de confiscation des profits illicites créés par l’ordonnance du 18 octobre 1944. Ils sont en liaison avec le Conseil
supérieur, qui peut augmenter ou diminuer les sanctions qu’ils
ont prononcées. Calculer le montant des « profits illicites » est
essentiel puisqu’il conditionne celui d’une taxation envisagée
comme une forme de réparation. Epuration économique et
fiscalité sont étroitement liées puisqu’il s’agit, comme l’a souligné Florent Le Bot, de « punir la “collaboration économique”
tout en alimentant les caisses du Trésor ».
Le bilan de cette épuration économique varie selon les institutions considérées. La CNIE a examiné 1 538 dossiers individuels et prononcé 191 condamnations, dont 45 à la seule peine
de dégradation nationale. L’activité propre aux profits illicites a
été beaucoup plus importante, puisque au total 123 000 citations ont été lancées et que le montant des sanctions financières prononcées s’élève finalement à plus de 145 milliards de
francs (68,3 de confiscations et 78,6 d’amendes).
Ce point de vue surplombant est à relativiser car il n’a jamais
dissipé le sentiment que de grands patrons issus de certaines
branches, notamment l’automobile ou le bâtiment et les travaux publics, ont pu échapper aux conséquences de l’épuration. De fait, si la nationalisation-sanction de Renault, dans la
foulée de sa dissolution et sa transformation en régie Renault
rendue effective par l’ordonnance du 16 janvier 1945, fut irréversible jusqu’à sa privatisation des décennies plus tard, les
lourdes sanctions qui avaient frappé Marius Berliet et ses fils à
la suite de la réquisition de l’entreprise en 1944 et de leur procès
devant la cour de justice du Rhône en 1946 n’ont pas empêché
la poursuite de leur combat jusqu’à obtenir, en juillet 1949,
l’annulation par le Conseil d’Etat de la réquisition prononcée à
la Libération. Elle permet ainsi au fils de Marius (mort le 17 mai
1949), Paul Berliet, de devenir le nouveau PDG de l’entreprise.
Sainrapt et Brice est un autre cas emblématique. Cette société
qui a largement contribué à la construction du mur de l’Atlantique et réalisé des travaux outre-Rhin se voit interdite de marchés publics en juillet 1945. Un accord mettant fin à cette interdiction est trouvé avec le ministère de la Reconstruction et de
l’Urbanisme en septembre suivant tandis que Pierre Brice est
écarté de l’entreprise. Le dossier est instruit par la cour de justice de la Seine mais son classement en septembre 1948 provoque une tempête politique. Deux ans plus tard, cependant,
Pierre Brice se retrouve à la tête de son entreprise qui n’a payé
qu’une amende de 10 millions de francs pour profits illicites.
Une frustration comparable accompagne le traitement des
profiteurs du marché noir. En cette matière, les seules affaires
durement réprimées furent celles où des trafics avec l’occupant avaient été établis. Ajoutons aussi la nécessité de prendre
en compte les paramètres sectoriels, locaux et régionaux, pour
UN PASSÉ QUI NE PASSE PAS Page de gauche : René Bousquet, passant en revue les forces de la police parisienne, en juin 1943. Son passé
le rattrapa à la fin des années 1970, mais il fut assassiné en 1993 avant d’avoir pu être jugé. Ci-dessus : Louis Renault présentant à Hitler
un prototype de la Juvaquatre, vers 1938, à Berlin. La société Renault sera confisquée et nationalisée en 1945, au motif de collaboration.
constater que les sanctions peuvent être variables pour des
entreprises comparables et de la même branche. Il reste enfin à
évoquer le cas très délicat des entreprises juives spoliées qui
ont pu faire pendant la guerre des profits illicites et dont certains
propriétaires ont dû, après la guerre, engager des combats parfois très longs avec une administration fiscale qui leur réclamait
le versement de la taxation pour profits illicites réalisés.
Le bilan de l’épuration économique est donc en demi-teinte.
De fait, sans parvenir à l’objectif fixé, à savoir opérer la confiscation générale des profits réalisés par le biais de la collaboration économique ou du marché noir, les comités de confiscation ont assurément réalisé une œuvre importante d’épuration
fiscale. Mais cette épuration financière a souffert sans doute
d’une trop grande discrétion, puisque ses décisions ont été
rendues pour beaucoup à une période où elles ne suscitaient
plus le même intérêt dans l’opinion.
Le bilan de l’épuration judiciaire, administrative ou économique établi par l’historiographie est en deçà de chiffres qui ont
pu être lancés par certains contemporains, notamment Jean
Paulhan qui, dans sa célèbre Lettre aux directeurs de la Résistance publiée aux Editions de Minuit en 1952, avançait le chiffre de 400 000 personnes victimes de l’épuration, extrajudiciaire, judiciaire et administrative confondues. Derrière cette
querelle statistique se pose surtout celle du bilan à dresser d’un
processus dont Raymond Aron avait, dès octobre 1945 dans
Les Temps modernes, pressenti les difficultés en définissant
l’épuration comme « un acte révolutionnaire mis en forme
légale, condamné par définition à ne satisfaire ni les révolutionnaires ni les légalistes ». De fait, l’épuration fut largement commentée et rapidement mise en question. En octobre 1944,
François Mauriac évoque « le voile de l’oubli » et entame ses
premières réflexions sur la nécessité d’une future amnistie.
Considérer cette dernière comme l’horizon de l’épuration se lit
aussi au même moment sous la plume d’Albert Camus qui,
dans un registre très différent, souligne qu’après « une justice
prompte et limitée dans le temps » il faudra prendre en compte
la nécessité de « l’oubli raisonné des erreurs que tant de Français ont tout de même commises ». 2
Professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université,
Olivier Dard est spécialiste de l’histoire politique du XXe siècle.
À LIRE d’Olivier Dard
Février 1934. L’affrontement (avec
Jean Philippet), Fayard, 752 pages, 34 €.
Charles Maurras. Le nationaliste intégral,
Dunod, 432 pages, 11,90 €.
Le Dictionnaire du conservatisme (dir., avec
Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois),
Les éditions du Cerf, 1 072 pages, 39 €.
47
h
D É C RY P TAG E
Par Jean-Marc Berlière
La
EN COUVERTURE
vengeance
etlarage
48
h
Femmes tondues et humiliées en public, règlements de
comptes, exécutions sommaires : l’épuration a eu, au printemps
et à l’été 1944, la nature d’une impitoyable guerre civile.
L’
expression « épuration sauvage »,
popularisée par Philippe Bourdrel
dans un ouvrage publié en 1988, désigne les exécutions sommaires commises
par milliers, sans jugement, avant ou après
la Libération. Les historiens préfèrent parler
d’exécutions extralégales même si beaucoup d’entre elles furent effectivement
d’une sauvagerie attestée par les témoins,
les survivants et les exécuteurs eux-mêmes.
Si toute allusion aux crimes commis au
prétexte de l’épuration de prétendus collaborateurs et des traîtres a longtemps suscité des critiques à l’encontre de ceux qui
osaient briser le silence, accusés de porter
atteinte à l’honneur et à la considération de
la Résistance (ce fut encore le cas dans un
procès jugé en juin 1983 qui débouta cinq
anciens maquisards poursuivant Le JDD
pour avoir évoqué l’assassinat particulièrement sordide d’une femme victime d’une
rivalité entre maquis dans l’Oisans), si les
stèles édifiées sur des lieux de supplice ou
des charniers étaient encore vandalisées à
la fin des années 1990, les temps ont changé
et les sensibilités évolué. Tandis qu’en Norvège – autre pays sévèrement touché par
l’épuration –, le Premier ministre Erna
Solberg a solennellement demandé pardon, au nom de son pays, aux milliers de
femmes tondues, internées, privées de leur
nationalité ou exilées sans loi ni condamnation, à l’occasion des soixante-dix ans
de la Déclaration universelle des droits de
l’homme en 2018, en France, plusieurs
CHASSE AUX COLLABOS Ci-dessus : un homme accusé de collaboration est sauvé
du lynchage par des soldats de la 2e DB française et des FFI, à Paris, le 26 août 1944. Page
de droite : un collaborateur fusillé le 21 novembre 1944, lors des épurations à Rennes.
événements ont démontré un changement
dans l’opinion. Dans ce domaine, la Bretagne joue un rôle pionnier.
Le 8 mai 2016, après soixante-douze ans
d’omerta, s’est déroulée dans le village de
Monterfil, en Ille-et-Vilaine, une cérémonie
présidée par le maire avec la pose d’une plaque à la mémoire de Marie, Germaine et
Suzanne, «victimes innocentes de l’épuration sauvage ». Le 4 août 1944, ces trois femmes qui travaillaient à la cantine de la petite
garnison allemande d’une station radar
toute proche avaient été dénudées, exhibées, violentées, obligées sous les insultes à
creuser leurs tombes puis pendues.
Le 10 août 1944, sur le site des carrières de
Stang-Blanc, à Scaër (Finistère), deux jeunes
filles, Marie-Jeanne, 22 ans, et Jeannette,
21 ans, accusées d’avoir dénoncé un parachutage, furent tondues, violées, goudronnées et promenées dans le bourg, condamnées à mort par une cour martiale sans
existence légale et fusillées avec un jeune
homme. Tous trois étaient innocents.
L’Association nationale des anciens combattants et amis de la Résistance (Anacr) et
la population leur ont rendu hommage
après soixante-dix ans de silence.
Les tontes de femmes (qu’on estime à
20 000), ce «carnaval moche » analysé par
Quand ?
© USIS-DITE/OPALE.PHOTO. © API/GAMMA RAPHO.
Alain Brossat, ont commencé dès l’Occupation (1943) et ont duré jusqu’en 1946. Peutêtre inspirées d’exemples étrangers (l’après
Première Guerre mondiale en Belgique,
l’occupation française de la Rhénanie
jusqu’en 1930), elles revêtent une symbolique sexuelle évidente et visent les femmes
accusées d’avoir adhéré à des organisations
collaborationnistes, d’être des dénonciatrices, mais surtout d’avoir entretenu des relations avec l’occupant (« la collaboration
horizontale »). Très tôt, les tontes ont provoqué la réprobation – La Marseillaise du
3 septembre 1944 évoque à leur propos «les
pires habitudes des ignobles sadiques SA et
SS », Mgr Saliège, archevêque de Toulouse,
dénonce «d’odieux et absurdes sévices » – et
elles symbolisent dans la mémoire collective la face sombre de la Libération.
«La victime raisonnable / A la robe déchirée / Au regard d’enfant perdu / Découronnée, défigurée », évoquée par Paul Eluard
dans Les Lettres françaises, exhibée sur des
estrades de fortune, photographiée, filmée,
promenée, souvent nue, au milieu des insultes et des rires gras, ne représente pourtant
qu’un aspect des violences et règlements de
comptes exercés à la fin d’une Occupation
prodigue en horreurs de toute nature.
Si violentes et traumatisantes qu’elles
furent, les tontes ont occulté en effet les
milliers d’exécutions extrajudiciaires perpétrées, sans publicité ni exhibition, par
des groupes prétendant agir au nom de la
Résistance. Cette épuration « sauvage »,
ces assassinats perpétrés pour la plupart
dans l’ombre, « au coin du bois » et sans
une quelconque parodie de justice – qu’on
se gardera de confondre avec les cours
martiales, expéditives, mais entourées
d’un légalisme qui visait justement à mettre fin aux représailles aveugles –, a longtemps constitué un sujet tabou, qui pose
un grand nombre de problèmes.
D’abord chronologiques : à partir de quand
peut-on faire débuter l’épuration extralégale ? Herbert Lottman, historien américain qui, avec Peter Novick, a étudié l’épuration française, la fait commencer dès
1943, année où des collaborateurs, des
complices de l’occupant, des miliciens, 1
50
h
© PHOTOGRAPHIE AGENCE FLEURIDAS (KEYSTONE ILLUSTRATION). PARIS, MUSÉE CARNAVALET. © NEW YORK TIMES CO./GETTY IMAGES.
EN COUVERTURE
Combien ?
sont assassinés. Le phénomène prend
de l’ampleur au printemps 1944 pour se
déchaîner à l’été, après les débarquements
alliés, au fur et à mesure que le délitement
de l’Etat français (ses autorités s’égayant
dans la nature pour échapper aux violences) multiplie les zones de non-droit.
Jusqu’à quand dure-t-il ? En général, on
date la fin de cette vague d’assassinats
commis en dehors de toute décision de justice du rétablissement de la légalité républicaine et de l’établissement de juridictions (civiles ou militaires) officielles, soit
fin août-septembre 1944. Mais comme
pour les tontes, dont ces exécutions sont
totalement distinctes, on note une reprise
des exactions au retour des déportés, à la
découverte des camps, des crimes des nazis
ou des miliciens qui réactivent la colère
populaire. Des exécutions ont encore lieu
à l’été 1945 comme à Senones, dans les
Vosges, où deux familles sont assassinées
lors d’une opération commandée par un
résistant local qui fait sept morts, dont
trois femmes et trois enfants de 3 et 2 ans.
Dernier épisode connu de cette vendetta :
un chef milicien, condamné par contumace par une cour de justice, est exécuté
à Rochepaule en 1953.
Un an après la Libération, le 15 août
1945, le ministre de l’Intérieur, Adrien
Tixier, reconnaissait : « Ces derniers mois,
les attentats par explosifs et les agressions
à main armée se sont multipliés (…), causant de nombreuses victimes et des dégâts
matériels importants. Ces actes de violence
sont, le plus souvent, l’œuvre de malfaiteurs
de droit commun qui n’hésitent pas à usurper la qualité de résistant ou de déporté
politique. » De fait, on découvre encore en
1946 et 1947 des attentats et dynamitages
contre des domiciles de gens désignés
comme des collaborateurs par la rumeur
publique.
L’épuration pose ensuite un problème
de définition : le milicien ou le gendarme
tués dans un combat contre des maquisards ne sont pas des victimes de l’épuration. En revanche, un milicien abattu en
1943, un garde de GMR (les groupes mobiles de réserve, force civile de maintien de
l’ordre) tué alors qu’il est en permission
dans sa famille, sont des victimes de l’épuration extrajudiciaire.
Où ?
Se posent encore d’autres questions. Où ?
Pratiquement toutes les régions ont été
touchées, certaines plus que d’autres (le
Périgord, les Charentes, le Languedoc), mais
d’autres sont moins connues, comme la
Haute-Saône. On en trouve le récit et les
atroces détails très bien documentés dans
les ouvrages d’Henri Amouroux, lequel
néglige un peu Paris et sa région, où ont
pourtant fleuri de nombreux «centres FFI »
qui ont joué le rôle de centres de torture et
d’exécution clandestins. Le problème est
obscurci par la disparition de gens enlevés,
dont on perd toute trace. Ils ont été abattus,
mais où et quand ? Où sont les corps ? En
effet, de plus en plus conscients d’agir hors
de toute légalité, les tueurs essayèrent de les
faire disparaître : les FTP de l’Institut dentaire, avenue de Choisy, dans le XIIIe arrondissement de Paris, en jetèrent 38 dans la
Seine, insuffisamment lestés d’un pavé.
Même mode opératoire à Lyon et Marseille.
Des ossements exhumés par des animaux
dénoncent des mois plus tard les fosses des
assassinats – 41 attestés – commis par la
bande des frères Sandlarz à Bourg-Archambault dans la Vienne, au Moulin de la Vallée,
à Saint-Sulpice-les-Feuilles, etc.
Combien ? est la plus délicate des questions.
La plus controversée aussi, au point que, de
bonne foi, les historiens, les ministres et leurs
services, les gendarmes, les élus, les avocats
et magistrats qui ont travaillé sur la question
y apportent des réponses qui varient sur une
échelle de 1 à 12. L’impossible bilan chiffré
tient à de nombreux facteurs : disparitions
des corps ou difficultés à établir leur identité,
imprécisions concernant la qualité des victimes, des exécuteurs, les motifs et la date de
l’exécution… Selon les événements considérés, les méthodes de calcul et les enquêtes,
les chiffres donnés successivement par les
autorités, les administrations, les gouvernements varient de 8 775 à plus de 100 000.
Le ministre de l’Intérieur Adrien Tixier, se
basant sur les rapports des préfets demandés en 1948, évaluait à 105 000 les exécutions sommaires commises entre juin 1944
et février 1945. Chiffre manifestement exagéré qui comprend pêle-mêle des victimes
de la répression allemande, des miliciens
tués au combat, etc. Robert Aron, qu’il est de
bon ton de brocarder, a travaillé sur un corpusd’entretiensmenésavecdestémoinstrès
divers et leurs archives – le tout est déposé et
consultable à La Contemporaine (ex-Bibliothèque de documentation internationale
contemporaine) à Nanterre. Il ramène ce
total à 30 000 à 40 000, une estimation que
Peter Novick réduit, à partir du chiffre de
14 468, résultant de l’enquête de la gendarmerie reçue par Aron peu de temps avant la
publication de son livre, à un chiffre «légèrement au-dessus de 20 000 ». Il explique la
genèse et le calcul de cette «estimation raisonnable » non sans conclure : «En définitive,
que dire en ce qui concerne le nombre des exécutions sommaires ? Avec certitude : rien. »
Nous sommes bien d’accord : le nombre
total des victimes échappera pour toujours
à une plus grande précision, tant les inconnues de l’équation sont multiples. Ce qui est
certain, c’est que les résultats des enquêtes
entreprises dès 1948 par les préfets, la gendarmerie, le Comité d’histoire de la Seconde
Guerre mondiale puis les correspondants
de l’Institut d’histoire du temps présent qui
lui a succédé, sans parler du chiffre sorti
de nulle part cité par De Gaulle dans ses
© MONDADORI VIA GETTY IMAGES.
Mémoires («10 842, dont 6 675 pendant les
combats des maquis avant la Libération, le
reste après, au cours de représailles »), sont
inférieurs à la réalité. Cette conclusion
s’impose à la lecture de travaux postérieurs
concernant par exemple la Haute-Vienne
(de 260 – enquête IHTP – à 382, total auquel
est parvenu Xavier Laroudie après dix ans
de recherches), l’Yonne (de 63 à 377 après le
travail d’historiens icaunais), mais aussi le
Gard, l’Ardèche, les Bouches-du-Rhône, le
Var, le Morvan, le Jura, le Berry…
Sans bien sûr qu’il soit possible d’en
extrapoler les résultats au plan national, ces
travaux démontrent une sous-évaluation
a minima de 30 % par rapport à l’enquête
de gendarmerie citée. On ne peut en dire
davantage, la seule méthode valable – une
compilation systématique de l’état-civil et
le recoupement des jugements déclaratifs
de décès avec les registres de cimetières –
étant hors de portée. Autre obstacle à cette
comptabilité macabre : le silence qui perdure à propos de certains événements.
Tout récemment, la Société lyonnaise d’histoire de la police a mis au jour l’exécution
sommaire à Nantey (Jura), le 9 juin 1944,
par des maquisards russes, de 10 gardiens
du GMR «Perrache ». Elle était jusqu’alors
passée sous les radars
DÉSIGNÉS COUPABLES Page de gauche, à gauche : un membre de la Légion
des volontaires français, tondu et exposé devant la foule, le 26 août 1944, à Paris, place
de l’Hôtel de Ville (Paris, musée Carnavalet). Page de gauche, à droite : le magasin
d’un collaborateur couvert de graffitis, en France, le 27 août 1944. Ci-dessus : des partisans
escortant des collaborateurs, de la préfecture à la prison, à Marseille, le 31 août 1944.
Qui a été épuré ?
Qui étaient les victimes ? Etaient-elles toutes ces traîtres, collaborateurs, miliciens
tortionnaires… que les exécuteurs prétendaient punir ?
Tous les sexes, toutes les tranches d’âge,
toutes les catégories sociales, professionnelles sont concernés. Personne n’échappe
a priori aux « justiciers » : ni les prêtres –
notamment en Savoie –, ni les femmes –
accusées d’avoir «bochi » –, ni les enfants,
victimes collatérales de « l’imprécision »
(sic) des pistolets-mitrailleurs Sten et de la
fébrilité des exécuteurs. Mais aussi combien de résistants d’obédiences concurrentes, de maquisards séparés par des rivalités
mortifères ? Combien de notables victimes
de règlements de comptes, sociaux ou
politiques ? Combien de policiers ou de
gendarmes résistants, contraints par leur
réseau de rester à leur poste pour obtenir
de précieux renseignements : un double
jeu difficile à comprendre pour des «justiciers » bien éloignés des subtilités de la
lutte clandestine.
A quelles motivations obéissaient les exécuteurs ? Vengeances personnelles, querelles de village, jalousie, frustrations, appât du
gain (vol et pillage sont systématiques),
catharsis, volonté de faire disparaître les
témoins de leurs propres turpitudes ? On se
gardera de minimiser la trouble jouissance
de l’exercice du pouvoir, de la terreur qu’inspirent des «seigneurs de la guerre » régnant
sans partage sur leur territoire.
Les donneurs d’ordre
Qui furent les prescripteurs, les donneurs
d’ordre, les «incitateurs » ? Qui diffusa des
mots d’ordre dont la lecture est rétrospectivement glaçante, des appels au meurtre
qui ne furent pas sans conséquence sur
des esprits échauffés et qui persuadèrent
sans peine les bourreaux – qui n’avaient
pas personnellement souffert des exactions commises par l’occupant et ses auxiliaires – que leurs crimes, actes de barbarie, tortures, viols, pillages étaient justifiés
et qu’ils n’auraient pas de comptes à rendre à la justice ? Qui furent les criminels de
51
h
© PHOTO BY KEYSTONE/GETTY IMAGES. © ROGER-VIOLLET / ROGER-VIOLLET.
EN COUVERTURE
52
h
plume ou de micro, les « journalistes »
autoproclamés exprimant leur haine et
leur rancune ?
Les consignes, les mots d’ordre de la Résistance et de la France libre diffusés par la
BBC, la presse, les affiches et les tracts clandestins sont innombrables et tous vont
dans le même sens. Des slogans comme
« Miliciens aujourd’hui, fusillés demain »
répétés par la BBC, les propos de Maurice
Schumann – «la pasionaria du micro » –
n’ont rien de symbolique et sont pris au
pied de la lettre alors que se développent
meurtres, violences, assassinats dans les
deux camps, que circulent des listes noires
de «condamnés à mort ». Les ordres d’Alger,
de Londres, du Comité d’action militaire
(Comac), de la Résistance, qui ne parlent
que de «châtier, éliminer, abattre, exécuter »
les «traîtres », les «salauds », les suppôts de
Vichy, hauts fonctionnaires, policiers, miliciens, ont pesé d’un grand poids.
Les exemples abondent. Une circulaire
de la direction des Mouvements unis de
Résistance (MUR) adressée à l’automne
1943 à tous les chefs de région et à tout chef
de service des deux zones est très claire :
«La question se pose de savoir s’il est souhaitable que l’insurrection triomphante soit
marquée par des exécutions sans jugement.
(…) Il est indiscutablement nécessaire, à
notre avis, de tenir compte du légitime
besoin de justice immédiate des Français
opprimés et surtout de la nécessité d’éviter
des troubles sanglants qui risquent de se produire si la justice tarde à agir. » Le paradoxe
EXÉCUTION PUBLIQUE Ci-dessus : six miliciens devant leur peloton d’exécution.
Condamnés à mort par la cour martiale de Grenoble le 2 septembre 1944, ils furent
fusillés le jour même. L’événement avait fait l’objet de reportages dans le Time et le Life
américains, qui avaient souligné le très jeune âge des condamnés et la foule hurlante
accourue comme au spectacle. Page de droite : découverte, à Saint-Laurent en HauteSavoie, des corps de policiers tués par des résistants en mars 1944.
est réel : tuer pour éviter un bain de sang
et calmer les esprits ? Ce sera le raisonnement des juges du Grand-Bornand, en
Haute-Savoie, qui condamnent à mort
75 miliciens. En conséquence, la circulaire
explique que « toute la période précédant
l’insurrection devra être marquée par une
intensification progressive des exécutions
de traîtres » et que « l’insurrection triomphante doit s’occuper d’abord de l’élimination des éléments hostiles. Ils doivent être
immédiatement arrêtés ou abattus en cas
de résistance ; il s’agit des fonctionnaires
d’autorité vichyssois (sic), des collaborateurs notoires, et notamment des membres
des organisations fascistes ».
Dans le même ordre d’idées, le mouvement Défense de la France, dont l’habituelle inspiration chrétienne et humaniste
semble un lointain souvenir, publie le
15 mars 1944, sous le titre « Le devoir de
tuer », un texte glaçant de Philippe Viannay («Indomitus ») : «Le devoir est clair :
il faut tuer. Tuer l’Allemand pour purifier
notre territoire (…). Tuer les traîtres, tuer
celui qui a dénoncé, celui qui a aidé l’ennemi.
Tuer le policier qui a contribué de manière
quelconque à l’arrestation de patriotes. Tuer
les miliciens, les exterminer (…). Les abattre
comme des chiens enragés au coin des rues.
Les pendre aux réverbères (…). Les détruire
comme on détruit la vermine. »
Emile Laffon, un homme de droite, qui
joua un grand rôle à Alger dans la nominationdescommissairesdelaRépubliqueinstitués par le GPRF, préconise dans un rapport
du 20 juillet 1944 de «passer par les armes
(…), dans les trois mois qui suivront la Libération,touslesmiliciens,leschefsetlessous-chefs
des groupes et organisations pro-allemandes
(RNP, PPF, etc.), les présidents des groupes
Collaboration, les membres de l’actuel gouvernement, les dénonciateurs (…), les policiers
et les fonctionnaires qui ont pris une part à la
répression »… La justification qu’il donne ne
manque pas d’interpeller : «afin que la question de l’amnistie n’empoisonne pas la vie
française pendant des années ».
Ces prescriptions furent largement suivies par des foules oublieuses des nuances
qui, parfois, les accompagnaient. Philippe
Viannay ajoutait par exemple : «Tuer sans
passion et sans haine. Sans jamais s’abaisser à torturer, à faire souffrir. Nous ne sommes pas des bourreaux, nous sommes des
soldats. » Les FFI de l’Eure – responsable
Marcel Baudot – adjuraient les résistants :
« Montrez-vous dignes de la liberté reconquise ! (…) Vous n’exercerez aucune violence
contre quiconque… » Des injonctions
ignorées par ceux qui tuèrent à la hache ou
enterrèrent vivantes leurs victimes.
Le jeu du PCF
Si la Résistance, même modérée, appela au
meurtre et à la vengeance, que dire du PCF,
qui devait impérativement faire oublier la
période de sa propre collaboration sous
l’égide du double pacte germano-soviétique, apparaître comme LE parti des
«patriotes » et préparer une hypothétique
prise de pouvoir en éliminant notables et
adversaires politiques ? «Cette révolution
est la nôtre. Elle doit se faire dans le sang, le
sang des traîtres et des collaborateurs »,
affirmait le président du comité départemental de Libération des Pyrénées-Orientales. Sans que cela soit explicitement et
publiquement proclamé, le but était d’éradiquer, de réduire au silence par la terreur
tous ceux qui pourraient faire obstacle à
une prise de pouvoir par les communistes.
Un but assez largement atteint par exemple
dans le Languedoc : «Au total, écrit JacquesAugustin Bailly, par l’enfermement et l’exclusion sociale (…) la région de Montpellier est
“dépétainisée” ou “défascisée”, si l’on nous
pardonne ces néologismes. Les courants de
droite et d’extrême droite sont, pour l’essentiel, décapités ; leurs militants ne représentent plus une véritable force politique. »
Annie Kriegel, communiste, juive, résistante, découvrira tardivement ce processus : «II m’a fallu beaucoup de temps pour
comprendre, et seulement en historienne,
qu’instrumentalisée, l’épuration avait été,
dans l’esprit des communistes, moins une
procédure d’élimination des “traîtres” qu’un
procédé de dislocation des institutions et des
forces politiques et sociales susceptibles de
s’opposer à leur hégémonie. » Face aux velléités, notamment du général De Gaulle,
de limiter la répression aux «malheureux
traîtres qui se sont livrés à l’ennemi » dans
une France qui aura « besoin de tous ses
enfants », le PCF, bien oublieux de son attitude de 1939 à 1941, tisonnera encore longtemps l’action des épurateurs : «On ne se
réconcilie ni avec Hitler ni avec Pétain (…).
On ne se réconcilie pas avec la trahison. Le
devoir ? Il est d’attiser la haine, la haine du
“boche”, la haine de ses complices. » (L’Humanité du 11 janvier 1945).
Le grand tabou
Essayer de présenter cet épisode avec la
rigueur et la précision qui s’imposent à l’historien n’est pas simple, tant les passions ont
brouillé et parasité les faits bruts, tant la
mémoire collective, la mémoire locale, la
peur des représailles les ont étouffés, tant
l’oubli les a occultés, tant un négationnisme
exprimé au nom de la défense d’une Résistance « attaquée et salie » a entravé leur
étude, tant les archives manquent pour
documenter des crimes sans traces, pour
retrouver, identifier des cadavres enterrés
dans des fosses anonymes, jetés dans des
cours d’eau, et tant les épurateurs, très vite,
se sont tus et ont plongé dans le mutisme.
Autant de difficultés qui impliquent des
méthodes d’investigation complexes, le
recours à des pistes originales, ne serait-ce
que pour établir la réalité du crime, son
amplitude face aux sectateurs d’une Résistance sacralisée et intouchable. Le silence et
la peur des familles de victimes, et parfois
celles des exécuteurs, n’ont pas facilité les
investigations menées par des enquêteurs
eux-mêmes rendus prudents par les menaces proférées localement.
La soif de vengeance, en partie suscitée
par la révélation des crimes commis par les
Allemands et leurs supplétifs et complices
français, le lourd bilan de la répression
menée par l’occupant – les dizaines de
milliers de fusillés, exécutés, déportés,
l’ombre portée du martyre des 643 habitants d’Oradour-sur-Glane massacrés par
une compagnie de la division SS Das Reich,
les pendaisons de Tulle, la litanie des atrocités –, mettra longtemps à s’éteindre, exacerbée par la lenteur de la justice, le sort
trop «clément », voire l’impunité de figures de la collaboration qui se sont enfuies à
temps. Elle explique en partie, même si elle
ne les justifie pas, l’assassinat, la torture, les
traitements d’un sadisme confinant à la
folie, les actes de barbarie dans cette orgie
sanguinaire qu’a aussi été la Libération.
Les ouvrages d’Henri Amouroux, Philippe Bourdrel et d’autres donnent d’abondants exemples, documentés et détaillés,
du sadisme mis en œuvre par des bandes, comme cet extrait d’un « journal de
route » rédigé par un maquisard de Servoz
évoquant le sort d’un milicien : «Truffé de
coups de poing et de baïonnette. Lyncher
(sic) avec cailloux. Creuser (sic) sa tombe.
Couché dedans vivant. Achevé à coups de
pioche dans le ventre. 2 jours pour crever. »
On peut comprendre que le sujet soit
encore chaud des décennies après. Les autorités préfectorales ou judiciaires ont craint
pendant longtemps des troubles locaux. Les
transferts des corps retrouvés sur des lieux
de massacres ont été longtemps très encadrés, voire interdits par des préfets soucieux d’éviter tout ce qui pouvait ranimer
haine et violence. Ces dernières années
encore, des procureurs ont refusé l’ouverture de fosses contenant des victimes signalées par des témoins ou participants saisis
par le remords. Ce fut déjà le cas en 1948 à
Pamiers quand une mère voulut exhumer
son fils pour lui donner une sépulture. Le
sous-préfet s’y opposa, par peur des réactions de bourreaux encore armés. Il faudra
attendre 1953 pour que l’exhumation soit
possible. Pour des raisons comparables, certaines municipalités s’opposent ou font traîner en longueur l’apposition de la mention
«mort pour la France », qui est de droit pour
les victimes innocentes. Un projet de loi de
novembre1948,quienvisageaitunerévision
exceptionnelle du cas des personnes «exécutées sans jugement et sur de fausses accusations », rencontra l’hostilité déterminée des
partis se revendiquant «de la Résistance ».
Notons d’ailleurs que les victimes se trouvent dans une situation juridique paradoxale : dans la mesure où leur supposée
53
h
EN COUVERTURE
54
h
culpabilité n’a pas résulté d’une condamnation en bonne et due forme en raison des
circonstances, la possibilité de révision est
exclue. Comme les faits se sont souvent
produits après le départ de l’occupant, la
reconnaissance de statut de «victime de
guerre » leur est refusée par le ministère de
la Défense. Ces gens qui ne sont ni victimes
de guerre, ni victimes de droit commun,
n’ont ainsi aucun statut juridique.
A cette volonté d’effacer le crime s’ajoute
un «négationnisme », une histoire manichéenne qui ne cesse de minimiser, de nier la
réalité de cette épuration sauvage, d’ergoter
sur les faits, les chiffres, et de dénigrer ceux
qui travaillent sur le sujet, accusés d’exagérer
l’importance de cette épuration qui fut, de
leurpointdevue,bientroplégèreàl’égardde
traîtres qui méritaient largement leur sort.
Victimes et bourreaux
Quant aux victimes, longtemps a prévalu à
leur égard un dénigrement systématique :
toutes étaient coupables et méritaient leur
sort ! L’exemple vient de haut : le général
De Gaulle n’écrit-il pas : «Parmi les Français
qui ont, par le meurtre ou par la délation,
causé la mort de combattants de la Résistance, il en aura été tué, sans procès régulier,
10 842. » On peut donc croire à le lire que
toutes les victimes d’exécutions sommaires
avaient provoqué «la mort de combattants
de la Résistance ». Une affirmation contredite par les parcours de beaucoup de victimes, à commencer par les authentiques
résistants victimes de méprises ou de différends mortels, mais une affirmation reprise
par les tenants d’une histoire sous influence.
Ainsi, quelle n’est pas la surprise du visiteur du musée de la Résistance de Limoges
de lire sur un panneau évoquant l’épuration extrajudiciaire, qu’«il s’agit d’un phénomène marginal qui a frappé des individus
connus comme auxiliaires avérés des nazis ».
Non seulement les victimes étaient donc
coupables mais les «observateurs (sic) qui
déplorentlesravagesd’uneépurationsauvage
qui aurait frappé, hors de toute garantie juridique, des milliers de Français [sont] souvent
issusduvichysmevoiredelacollaboration».Il
est vrai que citer, évoquer, étudier les crimes
– parfois d’une atroce barbarie – commis
dans cette période donne des exécuteurs et
de la Résistance dont ils se réclamaient une
image bien peu conforme à l’image héroïque
et légendaire diffusée après-guerre.
La défense de la Résistance a d’ailleurs
suscité des solidarités inattendues. Dans
une lettre au ministre de l’Intérieur datée du
17 juin 1986, l’ancien supérieur d’un «résistant » responsable de l’exécution sans jugement de civils présumés collaborateurs,
dont les corps atrocement mutilés furent
exhumés après-guerre en Haute-Saône,
s’accuse d’avoir trop longtemps couvert par
son silence les crimes commis et explique :
«Devant le tribunal militaire du fort Montluc, à Lyon, où j’étais appelé à témoigner, j’ai
dû à contrecœur couvrir ces faits pour préserver l’honneur de la Résistance… »
Et les bourreaux ? Qui étaient-ils ? Ont-ils
dû rendre des comptes à la justice ? Quel fut
leur sort après-guerre ? Formés essentiellement d’employés, petits fonctionnaires,
artisans, ouvriers, ils appartiennent aux classes populaires. On trouve parmi eux quelques dévoyés qui trouvèrent là l’occasion
d’assouvir leurs pires instincts dans un climat de haine et d’impunité. Dans certaines
régions (Provence, Sud-Ouest), on relève le
rôle d’Espagnols, motivés par le souvenir de
la guerre d’Espagne, la défaite républicaine,
leur internement dans les camps qui les
accueillirent après la Retirada. Il en va de
même pour des Russes d’origine diverse,
dans le Jura, le Morvan. Enfin, sans en faire
une règle générale, on se gardera d’oublier
la participation de «figures » criminelles
comme le docteur Petiot – le «capitaine
Valéry » opérant à la caserne Reuilly – ou
PierreLoutrel–futurPierrotleFou–devenu
le «lieutenant Héricourt » à Toulouse. Des
exemples qui faisaient écrire à Alphonse
Boudard : «Certains historiens contestent la
sévérité de l’épuration. Ils devraient mieux se
renseigner sur ceux qui la faisaient. »
L’exemple parisien, notamment celui de
l’Institut dentaire, montre de très jeunes FTP
enivrés par leur pouvoir, encadrés par de
prétendues victimes de la police et de la justice de Vichy, qui avaient été en réalité poursuivis pour des délits de droit commun, ce
qu’ils se gardaient de dire, ou prétendument
«évadés d’Allemagne » et recherchés par la
Gestapo (sic)… alors qu’il s’agissait de travailleurs volontaires, qui n’avaient pas regagné leur affectation au printemps 1944.
Après l’indécence des rodomontades des
premiers mois, les auteurs de ces crimes se
sont faits de plus en plus discrets et se sont
retranchés dans un mutisme quasi total.
Oubliée,l’œuvredejustice, lachasseauxtraîtres dont ils se glorifiaient encore en 1945. Il
faut dire que plus de 1 000 «épurateurs »
ont été poursuivis jusque dans les années
1950 pour des «faits d’exécutions abusives ».
La plupart ont échappé à des condamnations du fait des amnisties successives – celle
de 1951 absolvant les crimes commis jusqu’au 1er janvier 1946 «dans l’intention de
servir la cause de la libération du territoire »
(sic) –, mais aussi de la peur qu’ils inspiraient
aux témoins longtemps tétanisés et de la
solidarité et de l’omerta résistantes.
L’effondrement
du sens moral
Les conséquences sont lourdes en termes
d’image. D’abord pour celle de la France.
Les Alliés anglo-saxons ont témoigné,
documenté, filmé les tontes, et leurs gouvernements mirent sérieusement en
doute la capacité du GPRF à mettre fin à
l’anarchie qui régnait sur une grande partie du territoire, ce qui explique l’importance que De Gaulle accorda au rétablissement de l’ordre, à la police, à la justice
pourtant largement compromises par leur
soumission à l’Etat français. Le rétablissement de la légalité républicaine fut long et
difficile, et cette image désastreuse, cette
inversion entre bourreaux et victimes, eut
des conséquences inattendues, comme le
© LAPI/ROGER-VIOLLET. © THREE LIONS/GETTY IMAGES.
refus d’extrader d’authentiques criminels
dont rien ne garantissait la sécurité et la
tenue de procès équitables.
La Résistance aussi sortit largement écornée de cet épisode. La justification morale
d’une lutte menée contre le mal perdit dans
ces excès sanglants une part de sa légitimité.
On découvrait que la barbarie n’était pas
l’apanage des nazis. «Il y a donc toujours de
la Gestapo ? » s’inquiétait la mère d’un jeune
FFI «liquidé » par les FTP de l’Institut dentaire pour une sombre histoire de butin
d’un «hold-up patriotique ». Un sentiment
assez largement partagé par les témoins de
cette période. Dès le mois d’octobre 1944,
beaucoup se posaient la question : à quoi
avait servi d’avoir triomphé des barbares si
c’était pour les imiter et se rendre semblables à eux ? Une interrogation que beaucoup de déportés survivants exprimeront
quand ils découvriront à leur retour des
camps les crimes commis en leur nom. Ils ne
s’étaient pas engagés pour ça.
Une autre conséquence de cet épisode
sanglant, c’est l’effondrement du sens moral,
la perte des repères et de valeurs déjà largement entamées par l’Occupation. Les
débordementsdel’épuration,minorés,voire
niés ou excusés par une historiographie qui
se veut l’héritière de la Résistance, ont vraisemblablement contribué à la violence qui
caractérisera les années d’après-guerre et les
guerres coloniales. Comme le rappelait Pascal Copeau, « pendant ces quatre années
RIDEAUX BAISSÉS Page de gauche : un café parisien, en 1944. Sur les volets clos
de la devanture, une inscription dénonce les sympathies du propriétaire pour Jacques
Doriot, fondateur, en 1936, du Parti populaire français, l’un des principaux partis
collaborationnistes. Ci-dessus : un milicien exécuté à Grenoble, le 2 septembre 1944.
terribles, les meilleurs des Français ont appris
àtuer,àassassiner».LaLibérationn’apasmis
un terme à cette terrible dérive, elle en est en
quelque sorte la continuation logique.
De cet épisode tragique, de cette quasiguerre civile, naquirent des ressentiments
durables, des rancœurs et une guerre des
mémoires qui devait perdurer. Les victimes, leurs familles, leurs défenseurs, des
témoins purent dénoncer la barbarie et
invoquer des exemples historiques comme
la Saint-Barthélemy ou la Terreur. Des références que ceux qui déplorent une «nonépuration », une « modération » scandaleuse, contestent violemment.
En guise de conclusion, est-il permis de
rappeler qu’une nation a tout à gagner
d’une connaissance raisonnée et objective
du passé ? Paul Ricœur le rappelait : «Dans
une histoire racontée autrement, les événements ne sont plus les mêmes (…), ces variations narratives ont une fonction remarquable au regard des formes les plus figées par la
répétition, les plus ritualisées par la commémoration (…). Raconter autrement, être
raconté par les autres, c’est déjà se mettre
sur le chemin de la réconciliation avec les
objets perdus d’amour et de haine. » Une
histoire sans tabou ni parti pris de l’épuration peut sans doute y contribuer.2
Professeur émérite de l’université
de Bourgogne, Jean-Marc Berlière est spécialiste
de l’histoire de l’institution et de la société
policières dans la France contemporaine.
À LIRE
de Jean-Marc Berlière
Ainsi finissent les salauds,
avec Franck Liaigre, Tallandier,
« Texto », 480 pages, 11,50 €.
Liaisons dangereuses. Miliciens,
truands, résistants. Paris, 1944,
avec François Le Goarant
de Tromelin, Perrin,
384 pages, 27,50 €.
55
h
jjustice
ju
ust
stice
ce
Histoire
La
et l’l
Par G
P
Giilles Antonowicz
Les proc
cèss de l’’épuration commencent
dès le prin
ntemp
pss 194
44
4. De Pierre Pucheu au général
4
ntemps
944
Weygand
d en passant par Robert Brasillach
ou le maréchal Pétain, les principaux responsables
du gouvernement de Vichy et les intellectuels
de la collaboration doivent y répondre de leur action.
LA DÉFENSE DANS LA PEAU
Jacques Isorni, durant le procès
Pétain, en 1945. Avocat de Brasillach
et du maréchal à la Libération, après
avoir été celui de communistes durant
l’Occupation, Isorni déposa sans
succès plusieurs requêtes pour obtenir
la révision du procès Pétain.
© RENÉ SAINT-PAUL/BRIDGEMAN IMAGES.
EN COUVERTURE
58
h
Pierre Pucheu
Pour une étoile de plus
N juillet 1941, Pierre Pucheu est l’image d’un Vichy
ommé ministre de l’Intérieur par l’amiral Darlan en
contrasté : en zone occupée, il a le visage de la collaboration.
Considérant les auteurs des attentats dont sont victimes des
militaires allemands comme des « terroristes », il conduit contre
les communistes une répression impitoyable. Ce masque, il le
porte notamment en octobre lorsque les Allemands fusillent,
en représailles à l’assassinat du chef de la Kommandantur de
Nantes, 27 militants du camp de Châteaubriant (dont Guy
Môquet), les communistes l’accusant sans preuve de les avoir
personnellement désignés. En zone libre et en Afrique du Nord,
il présente à l’inverse le visage d’un patriote. Sous ses ordres, la
Surveillance du territoire arrête plusieurs centaines d’agents
travaillant pour l’Allemagne ou l’Italie, 119 condamnations à
mort étant prononcées suivies de 37 exécutions.
Pucheu quitte le gouvernement au retour de Laval en
avril 1942. Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en
Afrique française du Nord ; le 11, la zone libre est envahie. La
veille, Pucheu est passé en Espagne avec, pour seule ambition exprimée, la volonté de se battre en première ligne contre
les Allemands. Le général Giraud l’y a invité dans une lettre
personnelle. Le temps d’assurer son transfert, il arrive au
Maroc le 6 mai. La situation politique en Algérie a entretemps
évolué. Giraud doit composer avec les communistes et les
gaullistes qui réclament et obtiennent son arrestation. Son
procès, le premier de l’épuration, celui qui préfigure tous les
autres, débute le 4 mars 1944. L’Humanité l’annonce à ses
lecteurs en titrant : « La tête de Pucheu doit tomber ! » Pour les
communistes, c’est l’occasion de s’affirmer comme le parti
martyr de la Résistance, faire oublier leur bienveillance
envers l’ennemi jusqu’à la rupture du pacte germano-soviétique. Pour De Gaulle, c’est faire reconnaître l’illégitimité de
Vichy de manière à fonder la sienne. Juger et condamner
Pucheu, c’est dire que seuls ceux qui ont à la fois lutté contre
Vichy et contre les Allemands ont été résistants. Le tribunal
chargé de cette mission est curieusement nommé « tribunal
militaire d’armée de compétence particulière ». Il a été, selon
l’expression de Giraud, « soigneusement composé ». Il comprend cinq juges : deux magistrats dont le président Vérin, et
trois militaires dont le général Schmitt. Le colonel Passy, chef
des services secrets gaullistes, n’est pas tendre à leur égard :
« De Gaulle m’a dit : “Pucheu sera condamné, ses juges attendent une étoile de plus, ils l’auront.” » Pourtant, estime le
général Schmitt, « Pucheu a toujours pensé agir dans l’intérêt
de la France. Son patriotisme n’a pas été mis en doute ». Mais,
avoue-t-il, le président Vérin voulait « à tout prix la peine de
mort. Il avait été désigné pour cela ».
De Gaulle refuse sa grâce tout en disant à ses avocats qu’il lui
« garde [s]on estime ». Le 20 mars 1944 au petit matin, sur l’hippodrome d’Alger, « très à l’aise », selon le colonel Monory
chargé des opérations, Pucheu se dirige vers la butte de tir où
l’attend le peloton. Il écrase sa cigarette, puis interpelle l’adjudant-chef : « Monsieur, je prends votre place. C’est moi qui donnerai les ordres. » Il se dirige vers les soldats, leur serre la main,
remet à l’un sa montre, à l’autre son stylo en leur disant ne plus
en avoir besoin. Puis se dirige vers le poteau, lève le bras. Les
hommes s’avancent à 6 m. Le premier rang s’agenouille. « Etesvous prêts messieurs ? » Son bras retombe. « Feu ! »
Georges Suarez
Devant les tricoteuses
trange parcours que celui
de Georges Suarez. Philosémite dans
les années 1920, ami intime de Kessel,
profondément germanophobe et antinazi
jusqu’à la défaite, ce pacifiste, auteur
d’une grande biographie d’Aristide
Briand, se vend aux Allemands
en acceptant de prendre, en novembre
1940, la direction du quotidien
Aujourd’hui. «Pauvre Suarez qui, sans
le sou, partagé entre une femme et une
maîtresse exigeantes, n’avait su résister
à 150 000 francs par mois pour diriger
[ce journal] », écrit Yves Courrière,
alors que, quelques semaines auparavant,
replié à Clermont-Ferrand, il se jurait
«de fonder “l’Association des journalistes
qui ne reviendraient jamais à Paris” »
tant que la ville serait occupée.
Cela ne l’empêche pas d’employer son
ami Robert Desnos comme chroniqueur
littéraire et musical. Desnos, dont
il n’ignore pas les activités résistantes,
en profite pour jouer avec la censure.
Mine de rien, il peuple ses articles de
sous-entendus, chambre les intellectuels
© JOHN PHILLIPS/THE LIFE PICTURE COLLECTION/SHUTTERSTOCK. © FONDS FRANCE-SOIR/BHVP/ROGER-VIOLLET.
E
collaborationnistes, notamment
Céline lors de la sortie des Beaux Draps.
Céline accuse alors le journal de mener
une «campagne philoyoutre », ce qui
contribue à faire d’Aujourd’hui, selon
Henri Amouroux, «le moins collabo
des journaux de Paris ». Suarez maintient
son soutien à Desnos jusqu’à son
arrestation en février 1944. Il tente alors
vainement d’empêcher sa déportation.
Le temps de la Libération venu, comme
Brasillach, il commet l’erreur fatale
de demeurer à Paris. Arrêté, il est jugé
dès le mois d’octobre. Maurice Garçon
assiste à son procès : «La salle est comble,
écrit-il. On a peine à entrer, je me faufile.
Le président est entouré de quatre jurés
d’âge mûr qui ont été envoyés par
les hommes de la Résistance. Autant dire
qu’ils ont été choisis par le club des Jacobins.
On sent une décision froide et résolue
de condamner. Le public est houleux,
il vient assister à la curée. L’accusé semble
livré aux bêtes. Il est seul, abandonné.
On sent qu’il est perdu. (…) Rien ne donne
moins le sentiment de la justice que cette
audience révolutionnaire. (…) Un tribunal
de tricoteurs et de tricoteuses. La soif
du sang. S’il avait été innocent, on l’aurait
condamné tout de même. » De Gaulle
refuse sa grâce malgré l’intervention
énergique de Kessel. Suarez est fusillé
le 9 novembre 1944. «Il a eu la malchance
d’être jugé le premier, note Garçon
le jour même. Je déjeunais aujourd’hui
avec une comédienne qui, regardant
mélancoliquement le ciel pluvieux, m’a dit :
“On a fusillé Suarez ce matin. – Oui.
– Il n’a pas eu beau temps !” »
AU PILORI Page de gauche : Pierre
Pucheu, ancien ministre de l’Intérieur,
le 4 mars 1944. Il sera fusillé le 20 mars.
Ci-contre : le journaliste Georges Suarez
n’obtiendra pas la grâce de De Gaulle,
malgré l’intervention de son ami Kessel,
et sera fusillé en novembre 1944
59
h
Robert Brasillach
La honte et l’honneur
J Brasillach, considéré par Mauriac comme « l’un des esprits
60
h
les plus brillants de sa génération », rédige sous l’Occupation
des centaines d’articles. La plupart paraissent dans Je suis partout, l’hebdomadaire dont il était devenu le rédacteur en chef
en 1937, à l’âge de 28 ans. Il y invite la jeunesse à s’engager
dans la Légion des volontaires français (LVF), dénigre la Résistance, fustige les communistes, injurie la République, devient
une figure emblématique de la collaboration.
En août 1944, il ne prend pas pour autant le chemin de l’exil
et se livre à la police, prêt à assumer ses choix. L’instruction est
expéditive, le dossier étant exclusivement constitué de ses
articles. Son procès s’ouvre le 19 janvier 1945. Malgré un froid
terrible – la Seine est gelée – la foule se presse. A 13 heures, il
est introduit dans le box. Suivent quatre jurés – tous communistes – et le président Vidal. A 19 heures, Brasillach quitte la
salle d’audience, condamné à mort. Et pourtant, personne ne
parle d’un procès bâclé, Alexandre Astruc allant jusqu’à écrire
dans Combat : « On est forcé de convenir que c’est la première
fois que régnait dans cette salle une atmosphère de dignité. »
Brasillach veut montrer la sincérité de ses intentions sans
renier ce qu’il a écrit. « Si, même en me trompant, je pense quelque chose que pensent les Allemands, même si je me trompe en
le pensant, pourquoi voulez-vous que ce soient les Allemands
qui m’aient ordonné de le dire ? » explique-t-il. Le commissaire
du gouvernement Reboul ne peut apporter la preuve d’une
contrepartie de la part de l’ennemi pour les articles incriminés,
mais il lui suffit d’en faire la lecture pour en stigmatiser la nocivité : « Combien de jeunes écervelés aurez-vous incités à la lutte
contre le maquis ? De combien de crimes serez-vous le responsableintellectuel?(…)Votreœuvreestmauvaise,Brasillach,etelle
appelle une conclusion mathématique ; c’est la peine capitale et
je la requiers contre vous. » En réponse, son avocat, Jacques
Isorni, plaide le procès d’opinion. Brasillach n’a pas changé !
Germanophile et fasciste, il l’était avant-guerre ! Extraire des
1 200 pages écrites par lui en quatre années « les phrases les plus
violentes et les plus percutantes, celles que rien n’explique parce
qu’on a supprimé tout ce qui pouvait les expliquer et dire : “Jugez
là-dessus” », n’a aucun sens. Brasillach a collaboré parce qu’il
pensait sincèrement qu’il y allait de l’intérêt de la France. Il s’est
trompé, mais cela, ce n’est pas trahir.
Le jury délibère moins de vingt minutes… Dans le fond de la
salle, une voix crie : « C’est une honte ! » Brasillach répond :
« Non, c’est un honneur ! » Ses adversaires s’accordent pour lui
en donner acte. Simone de Beauvoir reconnaît « sa dignité et
son courage ». De Gaulle refuse sa grâce. Le 6 février 1945,
Brasillach est fusillé. Une mort conforme à sa vision de la responsabilité des intellectuels : « Il faut accepter la mort et la prison pour les œuvres de l’esprit, avait-il écrit. Rien ne me paraît
plus indigne que cette indulgence universelle qui, tenant les
idées pour néant, s’étonne quand on veut en faire porter les
conséquences à ceux qui les ont proférées. »
© AFP. © ALBERT HARLINGUE/ROGER-VIOLLET.
EN COUVERTURE
ournaliste, romancier, essayiste, polémiste et poète, Robert
Charles Maurras
« C’est la revanche de Dreyfus »
L’
armistice signé, Charles Maurras,
le chantre du «nationalisme intégral »,
installe la rédaction de son journal,
L’Action française, à Lyon. Pendant quatre
ans, cet imprécateur impénitent ne va
cesser de poursuivre de sa hargne ses
ennemis traditionnels (la démocratie, les
Juifs, les francs-maçons, les communistes,
l’Angleterre et, autant que la censure
l’y autorise, l’Allemagne), de même que
la Résistance, Laval et les collaborateurs.
Seul Pétain trouve grâce à ses yeux.
Sa prise du pouvoir lui est apparue
comme une «divine surprise ». Y a-t-il
vu la mort possible de la République
abhorrée – la «gueuse » ? Espéré une
possible restauration monarchique avec
Pétain dans le rôle du général Monk,
qui avait permis la restauration de la
monarchie anglaise en 1660 ? Quoi qu’il
en soit, sa fidélité absolue au maréchal
lui vaut d’être arrêté le 8 septembre
1944 en compagnie de son ami Maurice
Pujo, codirecteur du journal.
Leur procès s’ouvre le 24 janvier 1945
et va durer quatre jours. Maurras s’y
présente la francisque à la boutonnière…
Totalement sourd, il est assisté de deux
«interprètes » pour lui murmurer
à l’oreille les questions du président. Après
avoir «entendu » le réquisitoire, il exige d’y
répondre en donnant lecture, sept heures
durant, de 132 pages dactylographiées !
A se demander si l’accusé ne serait pas le
commissaire du gouvernement auquel
il lance : «Je ne vous raterai pas ! » La cour
est prévenue. A 77 ans, Maurras n’a rien
perdu de sa fougue. Des procès, il en a déjà
connu des dizaines (notamment pour
des menaces de mort proférées par voie de
presse à l’encontre de Léon Blum, ce qui lui
a valu avant-guerre huit mois de prison). Et
il prévient : «Venez donc, faux informateurs,
faux transcripteurs ou mauvais lecteurs des
textes les plus clairs ! Venez faux témoins !
Je tiens prêt mon mot sur chacun. Chacun
de vous recevra le jet direct du Vrai, les éclats
irrésistibles du Juste ! »
L’accusation n’a pas la tâche facile :
elle lui reproche d’avoir inspiré Pétain,
mais doit convenir que Maurras n’est
jamais intervenu directement auprès
de lui. Elle l’accuse d’intelligence avec
l’ennemi, mais ne peut nier sa constante
germanophobie. Maurras, à l’inverse
de Rebatet ou de Brasillach, n’a jamais
fait l’apologie du nazisme ; à l’inverse
de Luchaire, il n’a jamais perçu de subsides
allemands. Il n’a jamais eu de relations
avec l’occupant. Son journal ne
bénéficiait d’aucune subvention ; L’Action
française n’était à la solde de personne.
Pour ne pas paraître lui faire
un procès d’opinion, l’accusation vise
la «démoralisation de la nation » dont
Maurras se serait rendu coupable
en qualifiant d’invasion le débarquement
de juin 1944. Elle insiste également sur ses
articles au vitriol, susceptibles d’avoir
induit des arrestations, voire des meurtres.
Le lien de cause à effet demeure cependant
difficile à établir. L’accusation la plus grave
concerne la plainte déposée par Roger
Worms (Roger Stéphane). Dans un article
publié le 2 février 1944, Maurras s’en était
pris à sa famille, en indiquant que «si
[cette] tribu nomade était restée en France
(…) dans quelque coin de notre Côte d’Azur,
(…) il faudrait faire cesser à tout prix cette
hospitalité scandaleuse ». Quatre jours
après, le père de Roger Worms était tué
au Cap-Ferrat par des miliciens. Maurras
portait-il la responsabilité de ce meurtre ?
La question se posait. Le commissaire
du gouvernement réclame la peine
de mort. Maurras est condamné à la
réclusion perpétuelle pour intelligence
avec l’ennemi, Pujo à cinq ans
d’emprisonnement. Le verdict lu, Maurras
s’écrie : «C’est la revanche de Dreyfus ! »
Sa condamnation à l’indignité nationale
entraîne automatiquement sa radiation
de l’Académie française. Les académiciens
en font le constat, cependant, comme
pour Pétain, ils ne procèdent pas à son
remplacement, déclarant son fauteuil
vacant jusqu’à sa mort, à la différence
des fauteuils d’Abel Hermant et d’Abel
Bonnard, pourvus sans délai.
AUX GÉMONIES
Page de gauche : le 19 janvier
1945, Robert Brasillach est jugé
lors d’une unique audience de
six heures et condamné après vingt
minutes de délibération. Il meurt
fusillé le 6 février. En haut : déclaré
coupable de haute trahison et
d’intelligence avec l’ennemi, Charles
Maurras, est condamné, le 27 janvier
1945, à la réclusion à perpétuité
et à la dégradation nationale.
61
h
EN COUVERTURE
Philippe Pétain
Ils ont voté la mort
E
© AFP. © ROGER-VIOLLET/ROGER-VIOLLET. © KEYSTONE-FRANCE/GAMMA RAPHO.
62
h
n ce 23 juillet 1945 s’ouvre le «procès
du siècle », le procès du maréchal !
Pour le juger, la Haute Cour, composée
de trois magistrats assistés de 24 jurés tirés
au sort sur deux listes comprenant, pour
la première, les noms des parlementaires
ayant refusé de voter les pleins pouvoirs
à Pétain et, pour la seconde, ceux de
résistants désignés par des mouvements
homologués. L’accusation est représentée
par le procureur Mornet comparé
par Maurice Garçon à un «monstre
nécrophile [qui] hume le sang ».
Pétain est poursuivi pour attentat
contre la sûreté intérieure de l’Etat
(article 87) et intelligence avec l’ennemi
(article 75). L’article 87 concerne le
complot que Pétain aurait fomenté pour
renverser la République. L’article 75 vise
essentiellement la signature de l’armistice.
Mais Mornet doit se rendre à l’évidence.
Sous le coup des attaques menées par
Jacques Isorni qui, au fil des audiences,
devient le principal avocat du maréchal,
ces accusations prennent l’eau. «L’ironie
est féroce, écrit Camus, d’avoir choisi des
témoins qui n’ont pas qualité pour accuser.
Cette ironie n’est pas supportable, ni cette
manière de rechercher des complots dont on
est incapable de faire la preuve ou d’égarer
un procès en trahison sur un armistice dont
on peut dire qu’il était une erreur, mais
dont on ne peut pas démontrer qu’il a été
un crime. La vérité reste tout entière à établir.
Il s’agit de savoir si Pétain est responsable
des déportations, tortures et fusillades…
s’il a été (…) le serviteur de l’ennemi. »
Mais pour évoquer les questions
posées par Camus, Mornet n’a fait citer
aucun témoin ! La défense n’en vacille
pas moins lors de la déposition de Laval
faisant entrer dans le prétoire toutes les
hontes et les crimes de la collaboration.
Isorni parvient cependant à donner
du corps à la théorie du bouclier et
du double jeu. «Chaque fois que Mornet
citait une concession faite aux Allemands,
il était en mesure de citer en retour une
concession arrachée à ceux-ci. » Si le doute
n’envahit à aucun moment la presse
communiste, Maurice Clavel s’interroge
sur ce procès qui «fait surgir (…)
des antinomies aussi vieilles que celles
d’Antigone ; car si chacun sait qu’il vaut
mieux enterrer son frère qu’obéir aux
interdictions de la cité, nous ne savons pas
encore s’il fallait partir ou rester en France.
(…) Si ceux qui choisirent l’honneur ont eu
raison de le faire, que penser de ceux qui
sacrifièrent leur honneur à l’atténuation
des malheurs de leurs compatriotes ?
Avaient-ils le droit de perdre en même
temps que leur honneur celui de la France ?
(…) Le procès du maréchal n’est pas
historique, mais métaphysique ».
Mornet réclame la peine de mort.
Pétain «a humilié [la France] à la face
du monde », a agi par vanité, amour
du pouvoir, haine de la République.
Juges et jurés n’en sont pas moins sensibles
au plaidoyer d’Isorni. «Sa voix, rapporte
Jules Roy, balayait les accusations du
procureur. (…) Un souffle passa avec la force
du vent qui se lève subitement et fait bramer
la terre. (…) Qui pouvait résister au
romantisme d’Isorni ? Un dieu le possédait.
La foi qui le brûlait gagnait comme
un incendie que le vent attise. Tassé par
l’émotion, l’accusé disparaissait au fond de
son fauteuil. On ne respirait plus. Des larmes
commençaient à couler sur des joues. »
Le secret des délibérations violé,
on sut que le président de la Haute
Cour proposa une peine de cinq ans
de bannissement. Stupéfaits, les jurés
résistants exigèrent alors un vote avec
pour seule question : «Etes-vous pour
ou contre la peine de mort ? » Onze jurés
résistants et trois jurés parlementaires
votèrent pour la mort ; un juré résistant,
neuf jurés parlementaires et trois
magistrats votèrent contre. Pétain était
condamné à mort à une voix de majorité.
Jean Luchaire
Le dandy ami des nazis fusillé
N che » proche d’Aristide Briand, l’apôtre de la réconciliaé en 1901 à Sienne, Jean Luchaire est un « homme de gau-
tion franco-allemande, qui obtint pour ce motif, en 1926, le
prix Nobel de la paix avec son alter ego, Gustav Stresemann.
C’est dans le cadre de ce rapprochement qu’il noue en 1930
une amitié durable avec Otto Abetz. Lorsque Hitler parvient au
pouvoir, sa position demeure la même : « Stresemann était
plus sympathique que Hitler, écrit-il, mais Hitler, c’est l’Allemagne, et ce qui compte, c’est la paix. »
Survient la guerre, la défaite, l’Occupation. Abetz devenu
ambassadeur du Reich à Paris lui fournit les subsides nécessaires pour fonder Les Nouveaux Temps, un quotidien où Luchaire
oublie son pacifisme pour fustiger la politique neutraliste de
Vichy et appeler à déclarer la guerre à l’Angleterre. « Luchaire,
écrit Maurice Garçon, est un aventurier sans scrupules, [qui]
joue les traîtres avec contentement, (…) l’un des hommes les
plus en vue, les plus décriés, les plus haïs de Paris. » Il incarne la
collaboration flamboyante, faite de dîners avec Abetz à La Tour
d’Argent ou chez Maxim’s, et l’argent facilement gagné alors
que son journal affiche le plus faible tirage des quotidiens parisiens. Mais ce tourbillon n’est qu’un mirage. Il fuit Paris le 17 août
1944. On le retrouve à Sigmaringen, puis près de Milan où il est
arrêté le 22 mai 1945. Il confie sa défense à René Floriot, l’avocat
du docteur Petiot et… d’Otto Abetz. Floriot ne se fait aucune illusion. Il connaît les tares congénitales dont souffrent les cours de
justicecrééespourjugerlescollaborateurs.«Lescoursd’assises,
rappelle-t-il, sont composées de jurés tirés au sort sur de longues
listes représentant toutes les conditions sociales. Et comme on
craignait que le tirage au sort, véritable jeu de hasard, ne pût
rompre ce bel équilibre, on a institué la récusation qui permet
d’écarter tel ou tel juré. Suprême garantie : la Cour de cassation.
En 1944, qu’a-t-on fait ? On a calqué la procédure des cours de
justice sur celle des cours d’assises en supprimant ces trois
garanties. La liste des jurés comprend uniquement le nom de
résistants. Aucune récusation n’est admise. La garantie de la
Cour de cassation est supprimée. On s’est étonné des sévérités
des cours de justice. C’est cet étonnement qui nous étonne. »
Le procès s’ouvre le 21 janvier 1946. Le commissaire du
gouvernement Raymond Lindon se montre impitoyable :
« Chez Luchaire, la trahison fut inspirée par la vénalité et la
pourriture, lance-t-il. Des Français se sont battus pour une
“France propre”, ils sont morts et ce traître vivrait ? Lavez la
France de cette souillure ! » Pour sa défense, Luchaire peut bien
rappeler les services rendus à tel ou tel, notamment « en faveur
de Juifs persécutés » (son beau-frère, son médecin, sa maîtresse et une jeune secrétaire nommée Simone Kaminker
bientôt connue sous le nom de Simone Signoret), cela est vain.
« Luchaire est un traître complet et indiscutable, écrit encore
Garçon. A vomir. » Il est fusillé le 22 février 1946.
Lucien Rebatet
La grâce du président
L
NI JUGE NI PARTIE Page de gauche :
le maréchal Pétain durant son procès
en juillet 1945, avec, derrière lui,
son avocat Jacques Isorni. En haut : le
journaliste Jean Luchaire, jugé en janvier
1946. Ci-dessus : l’écrivain et journaliste
Lucien Rebatet, en novembre 1946.
ors de la Libération, Brasillach
choisit de rester à Paris. Lucien Rebatet
et Pierre-Antoine Cousteau – qui avait
succédé à Brasillach comme rédacteur en
chef de Je suis partout en septembre 1943 –
préfèrent prendre le large et se réfugient
en Allemagne. En l’apprenant, Jean GaltierBoissière, le fondateur du Crapouillot,
s’empresse de rebaptiser l’hebdomadaire
maudit sous le nom de Je suis parti…
Les différences entre Rebatet
et Brasillach ne s’arrêtent pas là :
sur la «question juive », Brasillach
défend la conception maurrassienne
d’un antisémitisme «de raison »
avec l’établissement d’un statut qui
endiguerait «les réactions imprévisibles
de l’antisémitisme d’instinct », quand
Rebatet revendique un antisémitisme
racial, «épidermique », et propose
«le pogrom aveugle, brutal et libérateur
qui réglera tout ».
Alors que Brasillach prend ses distances
avec la collaboration à l’automne 1943 –
Cousteau l’accusant de ne plus «suivre
la ligne fasciste » et d’avoir «défailli » –,
Rebatet écrit encore en juillet 1944 :
«J’admire Hitler, nous admirons Hitler, c’est
lui qui portera devant l’Histoire l’honneur
d’avoir liquidé la démocratie. » Sous
l’Occupation, Rebatet se positionne donc
à la pointe extrême du collaborationnisme,
ce qu’il revendique en 1942 dans un
pamphlet ravageur, Les Décombres, vendu
à 65 000 exemplaires, dans lequel il ne
se contente pas de brocarder la démocratie
63
h
EN COUVERTURE
et les Juifs. Il s’en prend à tous ceux qu’il
considère comme des tièdes, tel Maurras,
dont il rebaptise le journal L’Inaction
française. En retour, Maurras qualifie
Les Décombres de «gros crachat
de 664 pages produit d’un cacographe
maniaque, nabot impulsif et malsain ».
64
h
Ultime différence avec Brasillach jugé
en 1945 et fusillé : Rebatet et Cousteau
sont jugés en novembre 1946 et sauvent
leur tête. Au cours de son procès, Rebatet
admet avoir prononcé «certaines phrases
abominables » et commis quelques
«violences de langage »… Condamné
à mort mais gracié par Vincent Auriol,
il est libéré en juillet 1952. Songeant
au sort réservé à l’un et à l’autre, Jean
Lacouture écrira en 1984 : «Qui ne sait
que, jugé deux ans plus tard, Brasillach
aurait écopé de cinq ans de prison
et siégerait aujourd’hui à l’Académie ? »
Xavier Vallat
Un commissaire de Vichy amnistié
«
C devise de Xavier Vallat s’il n’avait cru devoir y ajouter pour
atholique et Français toujours ! » Telle pourrait être la
corollaire un antisémitisme assumé. Député, il refuse en
juin 1936 de voter l’investiture de Léon Blum, regrettant que la
France, « ce vieux pays gallo-romain », soit « gouverné par un
Juif », tout en précisant « ne pas vouloir oublier l’amitié » le liant
« à [s]es frères d’armes israélites ». Amputé d’une jambe en
mars 1918, Vallat se souvient avoir été sauvé par le docteur
Gaston Nora – père de Pierre Nora –, auquel l’unit une amitié
fidèle. S’il considère donc les Juifs comme des étrangers, cela
justifiant « le droit de prendre toutes mesures tendant à limiter
leur influence dans la nation », il admet leur possible assimilation « à dose homéopathique » et le sang versé au combat
comme preuve d’intégration.
Vallat exerce les fonctions de commissaire aux questions juives du 29 mars 1941 au 8 mai 1942. Il est arrêté en août 1944,
et son procès, qui s’ouvre en décembre 1947, permet d’examiner la politique antisémite du gouvernement de Vichy et ses
effets ; car Vallat, c’est l’homme du statut des Juifs de juin 1941
instaurant notamment un numerus clausus pour les étudiants
juifs et l’exercice d’une profession libérale, sauf exemptions ;
c’est également l’auteur de la loi du 22 juillet 1941 étendant
« l’aryanisation » à la zone libre, qui généralise la nomination
d’administrateurs pour gérer ou vendre les entreprises industrielles ou commerciales appartenant à des Juifs. L’accusation
lui reproche d’avoir conduit ces mesures d’exclusion « alors
qu’elles ne pouvaient que faire le jeu de l’Allemagne ».
Loin de rechercher des circonstances atténuantes, Vallat
défend cette politique qui, rappelle-t-il, avait été préalablement
soumise à l’appréciation du Vatican sans provoquer de réserves. Ce qu’il nie, c’est que cette politique ait pu rendre la France
«complicedeHitlerdansl’abominablepland’exterminationque
nous ont révélé les survivants d’Auschwitz ». Plusieurs témoins,
tel Edmond Bloch qui fut interné à Drancy, assurent que « les
Juifs français et tout particulièrement les anciens combattants »
ont fait l’objet d’une protection « autant que possible, tant que
Xavier Vallat a été à la tête du Commissariat ». Il est vrai que Vallat
est intervenu pour tenter d’obtenir des libérations, qu’il a étendu
les exemptions aux familles des Juifs anciens combattants
(ascendants et descendants), s’est opposé avec succès au port
de l’étoile jaune en zone libre et à l’interdiction faite aux Juifs de
fréquenter les lieux publics (mesures finalement ordonnées par
les Allemands en zone occupée le 29 mai 1942). Fustigeant son
attitude, la presse collaborationniste critique ce commissaire
qui se refuse à « traiter le problème juif sur un plan racial ».
L’accusation convient également que ses relations avec les
autorités allemandes ont été exécrables, à tel point qu’il s’est vu
interdit de séjour en zone occupée en février 1942. Vallat ne
pouvant plus exercer ses fonctions, Darquier de Pellepoix, un
antisémite forcené imposé par l’occupant, le remplace. Vallat
est condamné à dix ans d’emprisonnement et à l’indignité nationale. Libéré le 30 décembre 1949, il est amnistié en 1954.
SUR LA SELLETTE
Ci-contre : l’ancien
commissaire aux
questions juives
Xavier Vallat. Arrêté
en août 1944, il ne sera
jugé qu’en décembre
1947 pour être
condamné à dix ans
de prison, libéré
en 1949 et amnistié en
1954. Page de droite :
le général Weygand
prêtant serment
comme témoin lors
du procès de Pétain.
Inculpé sur ordre
de De Gaulle, en mai
1945, pour atteinte
à la sécurité de l’Etat, il
bénéficiera finalement
d’un non-lieu en 1948.
Général
Maxime
Weygand
Inculpé sur ordre
de De Gaulle
© KEYSTONE-FRANCE/GAMMA RAPHO. © AGIP/BRIDGEMAN IMAGES.
R
appelé le 17 mai 1940 en pleine
déroute militaire par Paul Reynaud
pour remplacer le défaillant généralissime
Gamelin, Weygand, 73 ans, tente
avec l’énergie du désespoir, près
d’un mois durant, de rétablir la situation.
Prenant acte le 12 juin de l’irrémédiable
dislocation du front, il s’affiche
partisan de l’armistice signé le 22 juin,
après la démission de Reynaud
et son remplacement par Pétain.
Nommé «proconsul » en Algérie en
septembre 1940, il y construit l’armée
d’Afrique qui participera en 1943
à la campagne d’Italie. En toutes
circonstances, il s’oppose à Laval qu’il
accuse de se «rouler dans la défaite
comme un chien dans sa merde ».
En novembre 1942, il supplie vainement
Pétain de rejoindre les Alliés qui viennent
de débarquer à Alger pour y reprendre
la lutte à leurs côtés. Le 12 novembre, il est
arrêté par la police allemande et déporté.
Libéré le 3 mai 1945 par les Américains,
le voilà, sur ordre de De Gaulle, inculpé
pour atteinte à la sécurité de l’Etat et
interné au Val-de-Grâce ! On lui reproche
«de ne pas avoir lutté avec suffisamment
de vigueur contre l’ennemi, poussé par son
désir de renverser le régime républicain » !
Entendu deux jours durant comme
témoin au procès Pétain, Weygand justifie
l’armistice en soutenant que la seule
alternative était une capitulation qui
aurait réduit la France à néant. «On aurait
perdu, dit-il, l’honneur, le territoire français
et l’Afrique. (…) Grâce à l’armistice, nous
conservions [en zone libre] une armée de
100 000 hommes… Nous pouvions cacher
du matériel, conserver des gradés, organiser,
préparer les rouages d’une mobilisation
future… Une grande partie de la flotte nous
restait. En Afrique du Nord, nous avons pu
conserver une armée de 200 000 hommes…
Lorsque les Alliés y ont débarqué, ils ont
trouvé une armée qui a combattu en
Afrique du Nord, puis en Sicile, en Italie,
dans le sud de la France, en Alsace et qui a
traversé le Rhin. » En l’écoutant, Kessel
est sous le charme : «Il faut l’avouer, écrit-il
dans France-Soir, sa déposition est d’une telle
qualité, d’une telle tenue, qu’on ne pense pas
à autre chose pendant que parle le général
Weygand. Cet homme défend son honneur.
(…) Son indignation maîtrisée éclate
sans cesse. Avec une mémoire prodigieuse,
il s’évertue à détruire pièce à pièce tout ce
qui lui est reproché et, tout en se défendant,
Weygand défend le maréchal. »
S’ensuit une violente confrontation
avec Reynaud qui tourne à l’avantage
de Weygand : «Paul Reynaud, assène-t-il,
a appelé, dans un moment de détresse où
ses épaules trop faibles étaient incapables
de supporter le poids dont elles s’étaient
avidement chargées, le maréchal Pétain
et moi, bien heureux de nous trouver. (…)
Et maintenant, après que le 10 juillet 1940,
il n’a même pas osé voter, après qu’il
a accepté de Pétain d’aller à Washington
au poste d’ambassadeur, il ose dire
ce qu’il dit et nous accuser, nous,
de trahison ! Ah messieurs, non ! » Après
cette charge, Reynaud ne parvient pas
à reprendre la parole. Weygand demeure
maître du champ de bataille. L’instruction
de son dossier n’en suit pas moins son
cours, un dossier où les plus grands chefs
de l’armée (Béthouart, Juin, de Lattre,
Monsabert) témoignent en sa faveur.
Mis en liberté provisoire en mai 1946,
Weygand bénéficie en 1948 d’un non-lieu
mentionnant que, «dans l’esprit comme
dans les faits, [il] a constamment
adopté à l’égard de l’ennemi une attitude
de résistance ouverte et déclarée ».
Il était écrit que la Résistance n’avait
pas été le monopole des gaullistes,
ni celui – tardif – des communistes.
Avocat honoraire et essayiste,
Gilles Antonowicz est l’auteur de nombreux
ouvrages portant sur les grandes affaires
judiciaires durant l’Occupation et après-guerre.
À LIRE de Gilles Antonowicz
Maître Maurice Garçon, artiste,
Seghers, 176 pages, 28 €.
Isorni. Les procès historiques,
Les Belles Lettres, 208 pages, 19 €.
Maurice Garçon. Les procès
historiques, Les Belles Lettres,
208 pages, 19,50 €.
L’Enigme Pierre Pucheu, Nouveau
Monde Editions, 428 pages, 22 €.
65
h
P ORTRAIT
Par Gilles Antonowicz
Le
Procureur
dela
Mort
EN COUVERTURE
Maître d’œuvre de quelques-uns des grands procès de
l’épuration, le procureur général André Mornet avait multiplié,
tout au long de sa carrière, les réquisitoires sanglants.
L
© MAURICE-LOUIS BRANGER/ROGER-VIOLLET. © KEYSTONE-FRANCE.
66
h
a mort, la mort, la mort ! Combien de
fois l’a-t-il réclamée cette mort, au
terme de ses réquisitoires ! Curieux
penchant pour un homme qui, en 1892, à
l’âge de 22 ans, avait commencé sa carrière
au barreau de Paris. Cinq ans plus tard, élu
premier secrétaire de la conférence du
stage, il voit s’ouvrir un avenir glorieux dans
la profession d’avocat. Mais le voilà qui
bifurque vers la magistrature et le parquet.
Ce végétarien qui ne consomme jamais
une goutte d’alcool n’a pas la passion de la
défense : sa vocation, c’est l’accusation.
Lorsque la guerre de 1914 éclate, il a déjà
44 ans. Vu son âge et ses compétences, il
est affecté comme commissaire du gouvernement au conseil de guerre. Là, en compagnie de son «conscrit » et ami le juge d’instruction Pierre Bouchardon, avec lequel il
va former trente années durant un tandem
judiciaire impitoyable, il poursuit les déserteurs, les mutins, les mutilés volontaires et
les espions. « Mornet ! Nos premières rencontres doivent remonter à 1915, se souvient
Maurice Garçon en traçant son portrait.
Brute sanguinaire. Ami de Bouchardon
dont le sadisme ne se décrit plus, il complétait devant le conseil de guerre ce monstre
nécrophile. Pas une exécution capitale sans
que l’un accompagnant l’autre y assiste. Ils
jouissaient de faire suer d’angoisse à l’instruction et à l’audience, puis, ayant obtenu
la condamnation, ils jouissaient en allant voir
couler le sang. » A leur tableau de chasse,
entre autres, la célèbre Mata Hari, fusillée
le 15 octobre 1917. Mornet confiera pourtant que, dans son dossier, «il n’y avait pas
de quoi fouetter un chat »…
La paix revenue, l’avocat général Mornet retourne aux affaires communes. C’est
devant la cour d’assises de la Seine qu’il
prononce ses réquisitoires sanglants jusqu’en 1922, date à laquelle, selon Maurice
Garçon, il « [gagne] ce grand cimetière
qu’est la Cour de cassation ». Une promotion étonnement rapide, fruit, semble-t-il,
de ses amitiés franc-maçonnes. Son ami
Bouchardon disposant apparemment de
moins d’entregent ne l’y rejoint qu’en
1929… et le temps passe.
Le 22 août 1940, deux mois jour pour jour
après la signature de l’armistice, Mornet a
l’âge requis – 70 ans – pour prendre une
retraite qu’il n’accepte que par obligation.
N’aurait-on pas besoin, quelque part, de ses
services ? Il se rend, nez au vent, place Vendôme, y apprend que le gouvernement installé à Vichy met en place une commission
de révision des naturalisations des étrangers
et de leur famille ayant obtenu la nationalité
françaisedepuis1927.Asatête,unconseiller
d’Etat, Jean-Marie Roussel, à la recherche
de deux vice-présidents, pour diriger avec
lui les trois sous-commissions chargées
d’examiner les dossiers. Mornet et Raymond
Bacquart acceptent le poste. Du mois de
septembre 1940 au mois de juin 1944, cette
commission privera 15 154 personnes,
parmi lesquelles 6 307 Juifs, de leur nationalité française. La plupart verront dans ces
chiffres une rigueur criminelle, la perte de
la nationalité ouvrant la voie à la déportation. Les Allemands, eux, considèrent que
les présidents des sous-commissions font
preuve d’une bienveillance excessive – à un
bémol près pour Mornet : «Monsieur JeanMarie Roussel est franc-maçon [ce n’était
nullement le cas, NDLR] et favorable aux
Juifs, peut-on lire dans un rapport de la Gestapo. Monsieur Mornet est socialiste et peutêtre favorable aux francs-maçons, mais il ne
l’est pas aux Juifs. Monsieur Bacquart n’a
aucun caractère et il est favorable aux francsmaçons et aux Juifs. »
Cette activité n’empêche pas Mornet de
se rapprocher de la Résistance dans le courant de l’année 1943. S’affirmant comme
un « républicain » intransigeant depuis
toujours, il s’insère au sein du Comité national judiciaire, officiellement reconnu par le
Conseil national de la Résistance, dont il
assurevitelacoprésidenceencompagniedu
bâtonnier Charpentier, auquel il fait savoir
« ne pas vouloir mourir sans avoir requis
contre le maréchal Pétain ». Ses professions
de foi patriotes impressionnent et son activité au sein du comité lui vaut d’être qualifié
de «très résistant » par les autorités judiciaires qui, à Alger, préparent la Libération.
C’est donc sans surprise que le général
De Gaulle lui propose la direction du parquet général pour orchestrer l’épuration
judiciaire en compagnie de son ami Bouchardon, placé à la tête de la commission
d’instruction. Bouchardon s’est pourtant
fait remarquer sous l’Occupation dans des
circonstances fâcheuses : le 20 juin 1942, il a
accordé une interview à Je suis partout dans
laquelle il manifestait son mépris pour les 1
LE DUO DES FAUCHEURS
Page de gauche : le capitaine Pierre
Bouchardon (à gauche) et le lieutenant
André Mornet, terrifiant tandem qui
condamna à mort la danseuse Mata Hari
en 1917, au terme d’un procès sommaire.
Ci-contre : Mornet a déjà 75 ans en 1945
lorsqu’il réclame la tête de Pétain.
EN COUVERTURE
LE GOÛT DU SANG
Ci-dessus : croquis d’audience
du «procureur de la mort » par
l’illustrateur Sem, lors du procès Bolo
Pacha en 1918. Ci-contre : Charles
Léandre caricature Bouchardon
et Mornet dans Le Rire rouge,
en 1918. Anatole de Monzie disait
du magistrat : «Quand je regarde au
fond de ses yeux, je vois ses dents… »
Page de droite : le procureur et l’accusé
au procès Pétain, en juillet 1945.
68
h Juifs et sa sympathie «pour Robert Brasillach
et sonjournal», dont ilétait, disait-il, «unlecteurassidu».Maiscelan’apasd’importance.
Ces deux hauts magistrats chevronnés ont
tous deux une qualité inappréciable : retraités, ils n’ont pas eu à prêter serment de fidélité au maréchal Pétain !
Ilfautallervite,calmerlafureurpopulaire.
La répression ne peut attendre. Bouchardon et Mornet donnent en conséquence
des consignes très claires aux magistrats : les
instructions doivent être conduites à un
rythme accéléré, «exclusivement à charge »
de manière à «s’adapter à l’opinion publique,
à la conjoncture exceptionnelle et aux intérêts du gouvernement ». Mornet soutient
que les magistrats instructeurs «ne sont pas
des historiens » et n’ont pas pour fonction
«de faire des recherches soigneuses ». Leur
rôle ne consiste pas davantage «à éclairer
les intentions des accusés ». La conscience
que l’on a ou pas de commettre une infraction, la bonne foi qui pourrait excuser
l’erreur commise, l’élément intentionnel,
tout cela n’a aucune importance. Pour tout
dire, Mornet aurait préféré des jugements
plusexpéditifsencore,regrettantque«pour
Déat, Darnand, Doriot et autres, il ne suffise
point, ainsi qu’en 1793, de les déclarer hors la
loi pour permettre à quiconque de les abattre ». Avec de telles pratiques, il gagne quelques surnoms : le Lazare Carnot du parquet,
le Fouquier-Tinville de l’épuration, le procureur de la mort !
Mais son royaume, c’est l’audience et ses
atmosphères d’arène. Il se réserve de requérir lui-même dans quatre dossiers devant
la Haute Cour de justice : ceux de l’amiral
Esteva – le premier à y comparaître en mars
1945 –, du général Dentz, du maréchal
Pétain et de Pierre Laval. Jules Roy croque
son arrivée dans la salle, «oiseau de proie
emplumé de rouge, serrant sa lourde serviette
de cuir contre sa poitrine, l’œil sur le parquet,
le bec aigu, le visage hérissé de poils gris. Il
grimpe jusqu’à sa stalle, et s’y installe comme
un vautour dans son nid en s’ébrouant dans
un remuement d’ailes décharnées ». Anatole
de Monzie utilise à son propos une image
particulièrement saisissante : « Quand
je regarde au fond de ses yeux, je vois ses
dents »… Mornet requiert la mort en chaque occasion. A l’exception d’Esteva, il les
obtient. «Il a raté de justesse la condamnation à mort d’Esteva, commente Garçon,
maisilaeucelledeDentz.Cescondamnations
sont peut-être justes, mais on aimerait au
moins les voir demander sans joie. Lui jubile
et se frotte les mains. Lorsqu’il s’agit de tuer, il
est à son affaire. Il est pourtant à un âge où
l’on devrait mettre un espace entre la vie et la
mort et méditer sur soi-même. »
Les avocats de la défense n’ignorent pas
ses activités sous l’Occupation et, lors du
procès Esteva, le bâtonnier Chresteil ne
manque pas de les évoquer : «Vous avez dit
que la seule apparence de la collaboration
constituait un crime, lance-t-il à Mornet. Or,
vous-même, qu’avez-vous fait ? Pendant quatre ans, vous avez vice-présidé la commission
chargée des retraits de naturalisation ! »
Mornet se défend en invoquant la pratique
d’un double jeu dont il se refuse à reconnaître l’existence pour les autres : «J’ai accepté
d’expulser de la nation ceux qui étaient ses
ennemis, ceux qui en étaient indignes, ceux
qui formaient une collectivité dans la communauté française, répond-il. Mais si je n’ai
pas refusé cette charge, c’est à la demande
des malheureux Juifs qui avaient besoin
d’être défendus »… «Sans doute, rétorque
Chresteil. Mais, vous avez péché par apparence. Vous avez apporté à un gouvernement
que vous accusez de trahison le prestige et le
crédit de votre réputation ! »
Au procès Pétain, la partie se révèle plus
délicate encore. Interrogé comme témoin,
Léon Blum a fustigé la conduite des magistrats chargés de juger les prétendus «responsables de la défaite » au procès de Riom, affirmant que lui-même et Daladier auraient été
condamnés si le procès n’avait pas été interrompu. Cette accusation provoque la venue
de Pierre-Frédéric Caous, ancien président
de la cour de Riom, scandalisé par l’affirmation de Blum, qui réduisait ce procès à la
chronique d’une condamnation annoncée.
«Qu’en sait-il ? proteste-t-il. Je dénie à qui
que ce soit le droit de dire que nous aurions
condamné. Personne au monde n’en sait
rien. » Il termine sa mise au point lorsque
Mornet croit devoir en rajouter en dénonçant le rôle «ignominieux » que Vichy voulait faire jouer à la cour de Riom. L’avocat
de Pétain, Jacques Isorni, demande alors
la parole… L’air candide, il invite Caous à
démentir une rumeur selon laquelle Mornet
aurait demandé à faire partie de cette juridiction ! «C’est une infamie ! », hurle Mornet.
© ORDRE DES AVOCATS/MUSÉE DU BARREAU. © CARICADOC/BRIDGEMAN IMAGES. © ROGER-VIOLLET/ROGER-VIOLLET.
Caous infirme la rumeur, mais ajoute que, si
Mornet n’avait pas demandé à faire partie
de la cour, lui-même le lui avait en revanche
proposé et que Mornet avait accepté ! Si sa
candidature n’avait pas été retenue, Mornet
n’y était pour rien… Simplement, il avait été
jugétropvieux.Danslebrouhahanédecette
révélation, Mornet tente comme il le peut
de refaire surface : «J’y serais peut-être allé,
bafouille-t-il, mais j’aurais été envoyé le lendemain dans un camp de concentration si je
n’avais pas été le surlendemain déporté en
Allemagne,parcequej’aileverbetropvif.Voilà
ce que j’ai à dire ! » Propos imprudents… Sur
un ton glacial, Caous reprend : «Je ne suis sûr
que d’une chose, monsieur le procureur général, c’est qu’en ces matières vous n’auriez fait
ni plus ni moins que nous. » Le fondateur du
Crapouillot, Jean Galtier-Boissière, note : «Le
jeune Isorni, en une passe habile, a fait toucher
les deux épaules au vieux lutteur Mornet. »
Isorni a eu également l’habileté de faire
citer Jean-Marie Roussel, le président de la
commission de révision des naturalisations,
incarcéré à Fresnes… Il introduit le témoin
avec délicatesse. «Nous avons fait citer Roussel sans arrière-pensée et monsieur le procureur général connaît trop nos sentiments de
respectueuse sympathie pour en douter. »
Mornet, l’air absent, fourrage dans ses
papiers et Roussel entame ses explications.
Ses propos paraissent d’autant moins
contestables qu’ils sont tenus sous le
contrôle d’un accusateur public qui n’ignore
rien du sujet… Selon Roussel, tout a été fait
pour rendre le travail de cette commission
inefficace. Seulement 3 % des personnes
concernées ont été dénaturalisées, contrairement aux vœux des Allemands qui faisaient pression pour une dénaturalisation
massive de tous les Juifs naturalisés depuis
1927, ce à quoi, dit-il, Pétain s’était fermement opposé. Mornet n’ose s’aventurer à le
contredire et la défense marque le point.
Son réquisitoire lui permet de se rattraper. Durant cinq heures d’horloge, il va
incarner le patriotisme traquant le crime.
Non, dit-il, Pétain n’a nullement agi par
esprit de sacrifice. Il a agi par vanité, amour
du pouvoir, haine de la République. Il revient
sur les multiples documents – lettres, messages, discours – écrits ou lus par Pétain
sous l’Occupation. Mises bout à bout, ces
déclarations défaitistes, résignées, ensevelissent le maréchal sous leur poids. «Mornet
s’arrêta, écrit Jules Roy. Il posa les mains sur
son pupitre et déchaussa son binocle. Un
silence soudain plana, atroce. (…) La voix du
procureur devint plus rauque et parut labourerdespaquetsdebrume:“Legouvernement
de Pétain, né de la défaite et d’un abus de
confiance, n’a pu se maintenir pendant quatre années qu’en acceptant l’aide de la force
allemande, en collaborant dans tous les
domainesavecHitler.Cela,messieurs,c’estla
trahison (…). Songeant à tout le mal qu’ont
fait à cette France un nom et l’homme qui
le porte avec tout le lustre qui s’y attachait,
parlant sans passion, (…) c’est la peine de
mort que je demande contre celui qui fut
le maréchal Pétain.’’ »
Le goût du sang, disait Garçon ; plus
encore sans doute, le goût du macabre.
Mornet en livra un dernier aperçu lors de
l’exécution de Pierre Laval, condamné à
mort à l’issue d’une mascarade judiciaire où
les droits de la défense furent totalement
bafoués. On sait dans quelle condition cette
exécution eut lieu. Laval avala une capsule
de cyanure lorsqu’on vint le chercher. Le
choix était simple. Le laisser mourir ou le
fusiller après l’avoir ranimé. Mornet fut le
seul à proposer une autre solution, repoussée avec répugnance : ficeler Laval sur un
brancard, attacher le brancard au premier
poteau et fusiller l’agonisant sans délai…
L’homme qui avait si souvent réclamé la
tête et la mort des autres finit, lui aussi, par
connaître le sort commun. Il s’éteignit en
1955, à l’âge de 85 ans, après avoir été
nommé, en 1952, procureur général honoraire de la Cour de cassation. 2
Avocat honoraire et essayiste,
Gilles Antonowicz est l’auteur de nombreux
ouvrages portant sur les grandes affaires
judiciaires durant l’Occupation et après-guerre.
© AFP.
LE POIDS DES MOTS
Robert Brasillach, seul écrivain
français d’envergure à avoir été
fusillé pour ses écrits. Son procès
aura été expédié en six heures,
le 19 janvier 1945, et il n’aura
fallu aux jurés que vingt minutes
pour le condamner à mort
pour intelligence avec l’ennemi.
Le
des
Tribunal
Lettres
Par Laurent Dandrieu
Divisés pendant la guerre sur l’attitude à adopter
face à l’occupant, les intellectuels le seront tout autant
par l’épuration, qui vit une poignée d’écrivains
se faire les juges et les censeurs de leurs confrères.
© LEONARD DE SELVA/BRIDGEMAN IMAGES.
EN COUVERTURE
72
h
A
u lendemain de sa démission de la direction de la NRF, la
puissante revue de Gallimard qu’il avait orientée, de juin
1940 à juin 1941, dans un sens favorable à la collaboration dans l’espoir chimérique d’y assurer la survie de l’intelligence française sous l’Occupation, et alors qu’il multipliait dans
la presse les chroniques favorables à une union européenne
sous l’hégémonie de l’Allemagne, Pierre Drieu la Rochelle avait
confié à Pierre Andreu : « Tout le monde me déteste sans savoir
pourquoi ; maintenant, on me détestera plus encore, et on saura
pourquoi. » Au-delà de la provocation, la confession de Drieu
permet de comprendre ce que serait l’épuration littéraire : audelàd’unprocessusjudiciaireetprofessionnelvisantàapurerles
comptes de l’Occupation, la résultante de cinq années de guerre
civile entre écrivains, où haines recuites, rancœurs et jalousie
entrèrent autant, sinon davantage, que le souci de la justice.
En 1940, lorsque Drieu croyait encore appartenir au camp
des vainqueurs, l’épuration avait déjà été mise à l’ordre du
jour : mais il s’agissait alors de satisfaire aux exigences de
l’occupant. Dans le cas de l’édition, cette épuration première
manière a un nom : la liste Otto. Ainsi nommée en référence à
Otto Abetz, nouvel ambassadeur d’Allemagne en France, elle
émane du Syndicat des éditeurs que la Propagandastaffel a
chargé d’établir la liste des livres indésirables – condition sine
qua non pour la réouverture des maisons d’édition. Riche d’un
millier de titres, cette liste Otto, publiée le 28 septembre 1940
puis complétée en 1942 et 1943, frappe d’interdit nombre
d’auteurs juifs, mais aussi des titres de Malraux, Aragon, Gide,
Charles De Gaulle, Jacques Bainville, Léon Daudet – et même
Adolf Hitler, puisqu’on en profitait pour prohiber une traduction non autorisée de Mein Kampf…
Outre le sort différencié que la censure allemande imposait
à leurs livres, les écrivains ont adopté durant cette période des
attitudes très diverses. Certains, comme Guéhenno, refusant
de soumettre leurs ouvrages au contrôle préalable de l’occupant, renoncent à publier. La plupart, dépendant de leurs
droits d’auteur pour vivre, continuent comme avant. Certains
fuient la compagnie des Allemands, d’autres poursuivent une
vie mondaine qui les amène à les fréquenter occasionnellement ou plus régulièrement, ou se rendent en Allemagne pour
des congrès d’écrivains. D’aucuns se retirent sur leur Aventin
provincial. D’autres, comme Paul Morand, acceptent des
fonctions auprès du gouvernement de Vichy. Certains s’engagent dans une collaboration active, d’autres fondent dans la
clandestinité le Comité national des écrivains (CNE), donnent
des textes aux Editions de Minuit ou à l’hebdomadaire Les Lettres françaises, qui circulent sous le manteau, ou rejoignent le
maquis, à l’image de Jean Prévost qui y laissera la vie. Quelques-uns, comme Aragon ou Mauriac, combinent des activités de résistance avec des publications au grand jour. Bien loin
d’une simpliste opposition résistants/collabos, le nuancier
des attitudes est infini. Eluard publie des poèmes dans la
NRF de Drieu, avant de rompre avec lui quand Hitler envahit
© PH. ROGI ANDRÉ (DIT), K. ROSA/DROITS RESERVÉS-© CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI, DIST. GRANDPALAISRMN/IM. CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI.
LE FEU FOLLET Page de gauche : Pierre Drieu la Rochelle, en 1942 (collection particulière). Il se suicide le 15 mars 1945, peu après
avoir appris dans les journaux qu’un mandat d’amener venait d’être lancé contre lui. Ci-dessus : Jean Paulhan, vers 1947 (Paris, Centre
Pompidou). Il devait à Drieu, qui l’avait remplacé à la tête de la NRF en 1940 et avec lequel il continuait de travailler, d’avoir été libéré
le jour même lorsque les Allemands l’avaient arrêté en mai 1941. Il plaidera le «droit à l’erreur » des écrivains dès septembre 1944.
l’Union soviétique. Mauriac bénit Drieu d’assurer, par sa
publication, la survie de tant d’écrivains avant de prendre douloureusement ses distances par hostilité aux « blasphèmes »
qu’y écrit Gide, « génial imbécile ».
Rien ne saurait mieux résumer la complexité des temps que
la cohabitation, dans les bureaux de Gallimard, de Drieu avec
ce Jean Paulhan qu’il avait remplacé à la direction de la NRF,
mais qui le conseillait quotidiennement pour la préparation de
chaque livraison de la revue tout en participant activement à
un réseau de Résistance, ce que feignait à peine d’ignorer
Drieu. « Nos relations sont étranges, écrira-t-il à Paulhan, le
12 décembre 1942. J’ai pour vous une véritable dilection qui
m’est venue assez tard, à l’usage, en 1939, et en même temps je
pense que nous sommes ennemis et que nous nous combattons. » Arrêté par les Allemands en mai 1941, Paulhan avait dû
à cet étrange ennemi sa prompte libération. « Mon cher Drieu,
lui avait-il écrit le soir même, je crois bien que c’est à vous seul
que je dois d’être rentré tranquillement ce soir rue des Arènes.
Alors, merci. Je vous embrasse. » Drieu obtiendra de même
des Allemands la libération de plusieurs écrivains prisonniers
de guerre – dont un certain Jean-Paul Sartre. Il protégera Aragon de toute arrestation jusqu’à la Libération.
Loin de ces complexités, à Londres, on commence dès
1940 à tenir des listes de « traîtres » appelés à payer leur trop
grande proximité avec l’occupant. Tant à Radio Londres que
dans la presse clandestine, les menaces fleurissent. Ainsi,
après l’élection de Jean de La Varende, étiqueté pétainiste, au
jury Goncourt en remplacement de Léon Daudet décédé, en
1942, Les Lettres françaises tonnent : « L’académie Goncourt
aura des comptes à rendre, il est nécessaire de le préciser dès
maintenant. » Drieu, Montherlant, Giono sont pris à partie
dans les colonnes du journal.
Si des appels aux représailles surgissent dès le début de
l’Occupation, ce n’est qu’à compter de 1943 qu’on commence,
dans la Résistance comme à la France libre, à réfléchir aux
modalités d’organisation de l’épuration. Créé le 3 juin 1943, le
Comité français de libération nationale (CFLN) s’attelle aussitôt à lui imaginer un cadre légal. Dans le cas de la presse et de
l’édition, ce processus judiciaire se doublera d’une épuration
«interne»menéepardesorganismesprofessionnels.Ladifficulté
estquelescritèresdejugementneserontjamaisdéfinisavecprécision.Ainsi,uneordonnancedu30septembre1944prévoitque
l’exercice de la profession de journaliste sera conditionné à la
détention d’une carte de presse qui sera refusée, non seulement
73
h
© LAPI/ROGER-VIOLLET. © AFP.
EN COUVERTURE
74
h
à ceux qui se seraient rendus coupables de trahison, mais aussi
à ceux qui auront témoigné d’un « patriotisme défaillant », ou qui
n’auront « pas su conserver une attitude suffisamment indépendante à l’égard de l’ennemi ou du gouvernement de fait qui a
pratiqué la collaboration avec l’ennemi » : formules assez floues
qui peuvent ouvrir la porte à toutes les interprétations.
Comme celle des journalistes, l’épuration des écrivains
souffrit de ne jamais se faire sur des critères objectifs, clairement établis : actions vénales, opinions et engagements politiques, mondanités et trahison, germanophilie et anglophobie, pétainisme et hitlérisme, tout est mis dans le même sac.
Comme celle de la presse, qui vit de nouvelles équipes de journalistes s’emparer, armés de pistolets-mitrailleurs, des locaux
des journaux de l’Occupation pour y fabriquer ceux de la
France libérée, avant que ces réquisitions ne soient « régularisées » a posteriori, l’épuration légale des écrivains fut précédée d’une phase anarchique. Le cas le plus célèbre est celui
de Sacha Guitry, arrêté à Paris le 23 août 1944 par des FFI et
incarcéré pendant soixante jours avant d’être inculpé pour
« intelligence avec l’ennemi » – ce à quoi il répliqua : « Je crois, en
effet, n’en avoir pas manqué. » Que lui reprochait-on ? D’avoir
continué à jouer, durant l’Occupation, avec succès. D’avoir
manifesté son respect pour le maréchal Pétain. D’avoir poursuivi une vie mondaine qui le mit en contact fréquent avec des
Allemands – contacts qui lui avaient permis d’obtenir la libération de plusieurs personnalités juives, dont Tristan Bernard. En
réalité, le dossier de Guitry était vide et il fut libéré le 24 octobre
1944, avant d’obtenir en 1947 un tardif non-lieu.
Brièvement emprisonné en 1939 pour pacifisme, Jean
Giono l’est à nouveau en septembre 1944, arrêté cette fois par
le Comité de libération de Manosque pour collaboration. En
1943, tentative précoce d’épuration sauvage, une bombe
avait explosé devant son domicile. Alors que son œuvre entrait
profondément en résonance avec le retour à la terre prôné par
la Révolution nationale, Giono avait publié des textes littéraires
dans des publications collaborationnistes, tout en cachant des
Juifs ou des résistants et en refusant toute invitation à se rendre
en Allemagne. Libéré en janvier 1945 sans avoir été inculpé, il
sera cependant placé sur la liste noire du CNE et, par là, interdit
de publication. Jacques Chardonne, qui fut de deux voyages
en Allemagne et avait manifesté quelque compréhension
envers l’occupant, connut un sort similaire.
Fondé en 1941 à l’instigation du parti communiste, le CNE
avait tenu durant l’Occupation des réunions clandestines, pour
y organiser la résistance intellectuelle. On y croisait Jean Guéhenno, Jean-Paul Sartre, Jean Paulhan, François Mauriac…
Après la mort de son fondateur Jacques Decour, fusillé en
1942, Aragon y prit une place prépondérante. A la première
réunion du CNE dans Paris libéré, en septembre 1944, Guéhenno, écœuré de voir arriver, dans le sillage d’Aragon, des
dizaines d’inconnus alors que, durant l’Occupation, le CNE ne
réunissait jamais plus de quinze personnes, claqua la porte.
En tant qu’émanation de la Résistance, le CNE s’arrogea
la responsabilité de l’épuration des écrivains. L’esprit en est
bien résumé par Simone de Beauvoir : « Certains hommes
n’avaient pas leur place dans le monde qu’on tentait de bâtir. »
Le premier numéro non clandestin des Lettres françaises, le
9 septembre 1944, s’ouvrait par un manifeste des écrivains
français, signé par Aragon, Sartre, Camus, Mauriac, Valéry,
Malraux, Paulhan et une quarantaine d’autres auteurs, qui se
terminait par ces mots : « Demeurons unis pour la résurrection
de la France et le juste châtiment des imposteurs et des traîtres » – mot d’ordre qui allait être démenti par la suite.
Ce même numéro publiait une première liste d’auteurs à
l’égard desquels le CNE demandait que « des mesures soient prises » et proposa son aide au gouvernement pour leur exécution.
Les noms de cette liste sont peu nombreux mais considérables :
Brasillach,Drieu,Maurras,Céline,Montherlant,Giono,Morand,
Chardonne, Jouhandeau… Seul s’était élevé contre le procédé
Jean Paulhan. « Que le premier acte public du CNE soit pour aller
demander à la Justice l’arrestation d’autres écrivains, la chose
me paraît exactement horrible », écrira-t-il aussitôt à Jacques
Debû-Bridel. En attendant l’action des juges, les membres du
CNE déclarent qu’ils refuseront d’être publiés en compagnie
des intouchables. Cest frapper sans attendre ceux-ci d’une
interdiction professionnelle en faisant reposer la charge de la
proscription sur les éditeurs et les directeurs de revue. A deux
reprises, la liste sera élargie, à une centaine de noms d’abord, à
160 pour finir, le 21 octobre 1944. Certains de ces noms se
trouvaient paradoxalement déjà sur la liste Otto, comme celui
d’Henry Bordeaux, qui obtiendra d’être retiré de la liste finale.
En sera retiré aussi Paul Morand, qui avait été pourtant membre
du cabinet de Laval et ambassadeur de Vichy. Il avait jugé plus
sage de se réfugier en Suisse, vu le climat d’arbitraire qui fut
celui des premiers mois de l’épuration. Pierre Benoit, qui avait
pris parti pour la collaboration et se trouvait alors détenu à
Fresnes, dont il sera libéré en avril 1945 sans faire l’objet d’une
condamnation, en sera rayé ultérieurement, probablement sur
intervention directe d’Aragon, car celui-ci, railla plus tard Paulhan, cherchait pour le quotidien Ce soir qu’il dirigeait « des
romans d’auteurs célèbres qu’il pût avoir pour rien »…
Bénédicte Vergez-Chaignon prétend, dans son Histoire de
l’épuration, que ces listes eurent « un impact formidable en
tant que caisses de résonance (…) et une faible importance en
termes de résultats pratiques ». C’est faire bon marché des difficultés matérielles qu’a pu créer chez beaucoup de ces auteurs
l’impossibilité de publier, même pour quelques années, et du
sceau d’infamie dont furent marqués ceux dont les noms figuraient sur la liste. Si leur talent et l’activisme de cadets admiratifs permirent plus tard aux plus grands de ces noms de revenir
peu à peu sur le devant de la scène, d’autres, moins considérables, en furent définitivement marginalisés.
Nul ne voulant être en reste dans le processus d’épuration, les
commissions professionnelles s’accumulent dans un enchevêtrement ubuesque, un même écrivain pouvant être convoqué
devant plusieurs, relevant de l’édition, de la presse, du théâtre ou du cinéma. L’appartenance au camp progressiste vous
en dispensait toutefois : nul ne reprocha à Sartre d’avoir fait
applaudir ses pièces par des parterres d’officiers allemands, à
Beauvoir d’avoir travaillé pour Radio Vichy, ni à Picasso d’avoir
reçu nombre d’officiers nazis dans son atelier : dans son cas,
c’était une preuve que Paris restait un centre artistique vivant.
Marguerite Duras avait été, jusqu’au printemps 1944, secrétaire de la commission de contrôle du papier, qui décidait de qui
avait ou non le droit d’imprimer des livres, sous le contrôle des
Allemands. Cela ne l’empêcha pas de prendre une part active à
l’épuration au nom de son passé de résistante.
Créé par une ordonnance du 30 mai 1945, un Comité national d’épuration des gens de lettres était habilité à prononcer des
sanctions, pour une durée maximale de deux ans. C’est ainsi
que Montherlant, dont Le Solstice de juin avait été lu comme un
éloge de la victoire allemande, et qui, sans poser aucun acte
personnel de collaboration, avait publié dans des journaux
collaborationnistes, se vit infliger en octobre 1946 une peine
symbolique : une interdiction de publier d’un an. Rétroactive,
elle prenait fin en octobre 1945. 600 cas furent examinés et ce
Comité prononça plusieurs dizaines de peines.
De leur côté, diverses institutions mènent leur propre épuration.L’Académiefrançaise,pourtantfortdiscrètedurantl’Occupation, se trouva sous le feu des critiques, certains réclamant sa
dissolution, pour abriter en son sein quatre membres fortement
compromis : le maréchal Pétain, Charles Maurras, Abel Bonnard et Abel Hermant. Elle fut commodément dispensée d’avoir
à statuer sur leurs cas par l’ordonnance du 26 décembre 1944,
qui prévoyait qu’une condamnation à la dégradation nationale
entraînait automatiquement l’exclusion des corps constitués.
© MINISTèRE DE LA CULTURE-MÉDIATHèQUE DU PATRIMOINE ET DE LA PHOTOGRAPHIE, DIST. GRANDPALAISRMN/ROGER PARRY.
LE VOYAGE D’AUTOMNE Page de gauche : retour d‘écrivains
français d’un congrès de romanciers en Allemagne, en novembre
1941. De gauche à droite : lieutenant Gerhard Heller, Pierre Drieu
la Rochelle, Georg Rabuse, Robert Brasillach, Abel Bonnard, André
Fraigneau et Karl Heinz Bremer. Au milieu : Sacha Guitry, arrêté
chez lui, par des FFI, le 23 août 1944. Ci-dessus : Sartre en pleine
répétition de sa pièce Les Mouches, donnée à Paris, en juin 1943,
au Théâtre de la Cité (actuel Théâtre Sarah-Bernhardt).
75
h
© ADOC-PHOTOS. © PATRICE CARTIER. ALL RIGHTS RESERVED 2024/BRIDGEMAN IMAGES - DROITS RÉSERVÉS. © RENÉ SAINT-PAUL. ALL RIGHTS RESERVED 2024/BRIDGEMAN IMAGES.
EN COUVERTURE
76
h
L’académieGoncourtauraeuplusdemalàtraiterlecasdeses
quatre membres placés sur la liste noire du CNE. Si La Varende
tranchera en démissionnant fin 1944, Jean Ajalbert, Sacha
Guitry et René Benjamin ne sont plus convoqués aux réunions
du jury. Guitry et Benjamin se vengeront en élisant en 1947 leur
propre prix Goncourt. L’affaire se soldera en 1948 par la démission de Guitry, après les décès d’Ajalbert puis de Benjamin.
En définitive, cette épuration corporative, aussi infamante
et angoissante ait-elle pu être pour les incriminés, dura peu
de temps, même si elle s’accompagna d’une réprobation qui
valut à plusieurs d’entre eux une durable relégation sociale
et intellectuelle.
Tout autre aura été le volet judiciaire. Même si des éditeurs
sont poursuivis pour avoir publié des livres favorables à la collaboration (Bernard Grasset, condamné en 1948 à l’indignité
nationale et à la confiscation de ses biens, puis réhabilité
l’année suivante, et Robert Denoël, assassiné en 1945 avant
d’avoir été jugé), les écrivains qui sont incriminés dans ce
cadre le sont rarement pour leurs livres, mais essentiellement
pour leur engagement militant ou pour leurs écrits journalistiques. C’est évident pour Charles Maurras qui, malgré son antigermanisme et sa détestation des ultras de la collaboration,
est condamné à la réclusion à perpétuité pour haute trahison
et intelligence avec l’ennemi, pour des articles où il dénonçait
l’action des gaullistes et des résistants. C’est aussi le cas de
Brasillach, condamné à mort et exécuté principalement pour
ses articles de Je suis partout.
Figure centrale de la collaboration littéraire, qui avait eu, en
outre, le geste provocateur de retourner en novembre 1942 au
PPF de Doriot, avec lequel il avait pourtant rompu en 1939,
Drieu la Rochelle aurait vraisemblablement connu le même
sort s’il ne s’était donné la mort le 15 mars 1945, après avoir
crânement revendiqué, dans un texte qui sera publié après sa
mort, avoir mérité la peine capitale.
Tout autre fut l’attitude de Céline, qui ne cessa durant son exil
danois de se trouver des circonstances atténuantes après
n’avoir cessé, toute l’Occupation durant, de vitupérer contre les
Juifs. Mais Céline avait eu la sagesse d’attendre à l’étranger que
la fièvre épuratrice retombe. Le dernier condamné à mort de
l’épuration, le cinéaste Paul Riche, est exécuté en mars 1949.
Céline, qui a passé un an et demi en prison au Danemark, est
condamné par contumace, en 1950, à l’indignité nationale,
la confiscation de la moitié de ses biens et 50 000 francs
d’amende. Amnistié en avril 1951, il revient en juillet et finira
confortablement sa vie, à Meudon, après avoir commencé à
réintégrer le panthéon des lettres françaises.
Ceux qui furent jugés aux premiers temps de l’épuration
eurent moins de chance. Georges Suarez, dont le journal collaborationniste Aujourd’hui était directement financé sur fonds
allemands, est le premier fusillé de l’épuration littéraire, en
novembre 1944. Paul Chack, qui durant l’Occupation se fit le
propagandiste de la Légion des volontaires français et assuma
un antisémitisme sans complexe, est exécuté aux premiers
jours de 1945. Henri Béraud, lui, condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi mais surtout coupable d’avoir poursuivi
durant la guerre une croisade qui lui avait fait écrire, en 1935,
Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage ?, est gracié par
De Gaulle et fera six ans de bagne, puis sera libéré après être
devenu hémiplégique. Alphonse de Châteaubriant, directeur
du collaborationniste et antisémite La Gerbe, condamné à mort
en 1948, ne doit son salut qu’au fait d’avoir trouvé refuge dans
un monastère autrichien où il mourra en 1951. Quant à Rebatet, pilier de Je suis partout, ses éloges de Hitler, son jusqu’auboutisme collaborationniste et sa fureur antisémite lui vaudront
la peine de mort en 1946, mais ne l’empêcheront pas d’être
gracié par Vincent Auriol en 1947, puis libéré en 1952.
Cette différence de traitement entre Brasillach d’une part,
Rebatet et Céline de l’autre, témoigne d’une épuration littéraire à géométrie variable : déjà arbitraire dans les premiers
temps, sa sévérité n’a fait que décroître avec le temps, avant
de s’effacer tout à fait au début des années 1950. Tant pis pour
ceux qui avaient été fusillés entre-temps.
L’ENVERS ET L’ENDROIT Page de gauche, en haut : Lucien Rebatet, lors de son procès en novembre 1946. Page de gauche,
en bas : François Mauriac et Georges Duhamel, tous deux membres de l’Académie française et collaborateurs du Figaro, représentés en
Don Quichotte et Sancho Panza, illustration de Jean Oberlé pour la couverture du magazine Bref, en 1946 (collection particulière).
Ci-dessus : Albert Camus (au deuxième rang, troisième à partir de la gauche) assistant au procès de Pétain lors de l’audition de Pierre Laval.
Cette indulgence était une victoire pour Mauriac, mais une
victoire tardive. Rapidement, en effet, François Mauriac avait
prêché pour la clémence. Après avoir été l’un des rédacteurs de
la liste noire du CNE, Mauriac s’était vite fait le porte-parole du
camp du pardon, soutenu en ce combat par Paulhan. Celui-ci
voulait rendre à la France « toutes ses voix » et réclamait pour les
intellectuels le « droit à l’erreur » ; quant à Mauriac, sa sévérité
initiale avait cédé devant les premières condamnations à mort,
quiluiparaissaientunesinistreloterie. Face à la voix dece « saint
François des Assises » qui se voulait celle du pardon et de la charité, Camus se posait en défenseur de « la justice humaine avec
ses terribles imperfections ». Ce fut durant quelques mois un duel
au sommet entre ces deux bretteurs : le premier dénonçant « un
chassé-croisé de bourreaux et de victimes », le second lui reprochant de préparer « une nation de traîtres et de médiocres ».
Pourtant, les lignes ne tardèrent pas à se brouiller : un CNE
un peu trop visiblement inféodé aux communistes, qui avait
notamment fait l’impasse sur l’attitude pro-allemande de nombred’intellectuelscommunistestantqueduralepactegermanosoviétique, une épuration à géométrie variable, qui avait visiblement décidé de faire des intellectuels un bouc émissaire
commode qui dispensait de se pencher de trop près sur le cas
des fonctionnaires, des affairistes, des magistrats, avaient brisé
l’élan initial. Si artistes et écrivains avaient été frappés plus vite
et plus fort que les autres, ce n’est pas seulement parce que
leurs actes publics rendaient l’instruction plus facile, c’est aussi
que leur notoriété permettait de frapper l’opinion et de lui donner à bon compte l’impression que la justice était passée. Paulhan résumera bien ce sentiment lorsqu’il écrira, en 1948 :
« L’épuration mène la vie dure aux écrivains. Les ingénieurs,
entrepreneurs et maçons qui ont bâti le mur de l’Atlantique se
promènent parmi nous bien tranquillement. Ils s’emploient à
bâtir de nouveaux murs. Ils bâtissent les murs des nouvelles prisons, où l’on enferme les journalistes qui ont eu le tort d’écrire
que le mur de l’Atlantique était bien bâti. » Le cas Brasillach est
symptomatique de cette prise de conscience. René Etiemble
dira plus tard qu’il avait changé d’avis sur son exécution dès
lors qu’il avait eu le sentiment que Brasillach avait payé non pas
« avec les autres », mais « pour les autres ». Quant à Camus,
après de lourdes hésitations, il finit par signer la pétition demandant la grâce de l’écrivain, puis celle de Rebatet. Dès août 1945,
dans Combat, il écrit : « Le mot d’épuration était déjà assez pénible en lui-même. La chose est devenue odieuse. »
En 1948, Mauriac sera exclu du CNE pour avoir signé dans la
revue La Table ronde, qui accueillait des auteurs de la liste noire.
L’épuration aura au moins eu ce résultat que le camp progressiste aura réussi, grâce à elle, à accaparer l’entièreté de l’héritage de la Résistance. Aragon règne désormais sans partage
sur Les Lettres françaises, au propre comme au figuré ; SaintGermain-des-Présestdevenu«lacathédraledeSartre»,épaulée
par « la Grande Sartreuse », Simone de Beauvoir, selon les bons
mots de Jean Galtier-Boissière et Michel Vaucaire. Encore balbutiante, une nouvelle génération, celles des Laurent, Nimier,
Blondin, Déon, Mohrt, s’apprête à relever le défi de redonner
vie à la droite littéraire, avec pour parrains des aînés, pour certains mis en cause à la Libération (Chardonne, Morand), pour
d’autres non (Mauriac, Aymé, Cocteau), et pour ennemis tous
ceux qui veulent asservir la littérature à l’engagement politique.
Une nouvelle guerre entre écrivains commence, dans la France
libérée, pour rendre à la France « toutes ses voix ».2
77
h
LE
JOUR OÙ
Par Renaud Meltz
Lesderniers
d’un
EN COUVERTURE
Jours
condamné
78
h
Désireux de s’expliquer sur ses choix politiques, Pierre Laval
décide, en août 1945, d’affronter ses juges. Un procès bâclé et
un suicide raté le conduiront, moribond, au poteau d’exécution.
C’
est à Sigmaringen, où il se trouve
en exil forcé depuis août 1944,
que Pierre L aval apprend s a
condamnation à mort par le tribunal de
Marseille dans une affaire de vente de journal où il a joué un rôle d’arbitre pour favoriser la ligne pro-allemande. Il entreprend
alors de préparer l’autre procès, celui qu’il
sait maintenant inévitable. Il entend défendre sur un plan juridique la validité de
l’armistice et la liquidation de la République, sans voir la disqualification politique
et morale dont son œuvre fait désormais
l’objet. Il renoue avec les exercices uchroniques auxquels il s’était livré en 1940 pour
défendre sa politique. Il écrit : « La seule
question qui puisse être posée est celle de
savoir s’il était possible d’éviter l’armistice. »
Se souvenant d’une large opposition des
Français au départ du gouvernement en
Afrique du Nord, il refuse de servir de bouc
émissaire : « L’Assemblée nationale exprimait pleinement l’opinion publique. Pas une
voix ne s’éleva, le 10 juillet, pour regretter, ni
pour condamner l’armistice. »
Lorsque, en avril 1945, Laval comprend
que l’Allemagne va capituler, il cherche à
passer en Suisse mais, refoulé, choisit Barcelone, où il est placé au fort de Montjuïc.
Franco est embarrassé par cet hôte. Laval
sonde les parents de son gendre. Réponse
catégorique du général de Chambrun :
« Vous devez rester là-bas. » Le message
n’arrive pas. Aveuglé par sa confiance en lui
et la certitude superstitieuse de ne pas
périr de mort violente, Laval se résout à
rentrer en France et à y répondre de ses
actes dans un procès. Il ne comprend pas
qu’il est l’homme le plus détesté de France.
La presse propose de l’exécuter sans autre
forme de procès. L’officier espagnol qui
l’accompagne lui rappelle qu’il peut fuir :
«L’avion a son plein d’essence, vous pouvez
aller où vous voulez, en Irlande par exemple. » Laval choisit l’Autriche, où il sera remis
aux autorités françaises d’occupation.
A l’officier qui l’arrête, il déclare : «J’ai fait
des expériences. J’ai sauvé tout ce que j’ai pu. »
Sa défense est désormais prête. Montoire,
explique-t-il, a empêché Franco de mettre la
main sur le Maroc. Le STO, saboté par ses
soins, a permis de ne livrer «que » 16 % des
ouvrierscontre80%enBelgique.Ennovembre 1942, il a refusé l’offre d’alliance de Hitler.
Il regrette sa phrase fameuse, «Je souhaite
la victoire de l’Allemagne », mais elle a permis
d’éviter la formation d’un gouvernement
Doriot. La Milice, certes, l’embarrasse. C’est
la faute de Pétain, qui lui «reprochait de ne
pas frapper assez dur sur le maquis ». Il s’en
expliquera devant lui.
L’ordonnance du 18 novembre 1944 a établi une Haute Cour pour juger Pétain, Laval
et leurs ministres. Le parquet général est
assuréparAndréMornet,quiaétéunmagistrat docile sous l’Occupation, vice-président
de la commission de révision des naturalisations. A peine rentré en France, Laval
est conduit au palais de justice. On attend
beaucoup de son témoignage alors que le
procès Pétain s’enlise dans les plaidoyers pro
domo des barons de la IIIe République. Une
enquête d’opinion de la Sûreté évalue à 43 %
la part des Français qui souhaitent la mort
PHOTOS : © KEYSTONE-FRANCE.
pour Pétain. Selon le Daily Telegraph la proportion monte à 78 % pour Laval.
Le 3 août 1945, c’est un homme émacié,
blanchi, qui se présente à la Cour. Va-t-il se
démarquer de Pétain ou s’associer à son
image de militaire patriote ? Laval ne choisit
pas : il partage le fardeau de la collaboration
mais rejette la Révolution nationale. Il est
restéle«pluspur desrépublicains»,àladifférence du maréchal. Son renvoi, le 13 décembre 1940, l’atteste. Il ajoute qu’il n’a «jamais
su ce que c’était la Révolution nationale ».
Après s’être démarqué des réactionnaires,
Laval solidarise Pétain à la collaboration
depuisMontoire:«Lemaréchalnefitaucune
difficulté pour se rendre à l’entrevue. » L’intérêt de la France «était de trouver une formule
de collaboration qui lui permît de vivre ». Un
juré se scandalise : alors, il ne suivait pas un
double jeu ? Laval acquiesce. Il n’a pas choisi
la collaboration, il l’a acceptée comme seule
politique possible. Il refuse « d’être traité
comme le mauvais génie de Pétain », ainsi
que Weygand l’a désigné deux jours plus tôt.
Le 4 août, Josée de Chambrun profite
du deuxième jour de la déposition de son
père pour le voir. Puis Laval retourne à sa
cellule et réclame des avocats. Ce sera Jacques Baraduc, auvergnat qui l’adule, le
major de sa conférence du stage, Albert
Naud, résistant exemplaire, et Yves-Frédéric Jaffré, qui n’a pas 25 ans. Le trio, exalté
par l’ampleur de la tâche, se prépare à une
« instruction de longue haleine ». Elle ne
dure que le temps de finir l’été.
Les avocats trouvent un Laval résolu à une
défense agressive du bilan de Vichy tout en
accumulant les témoignages attestant de
sonrôled’amortisseurdelarépressionnazie.
Dans un carnet, il aligne les personnalités à
solliciter : Reynaud, Blum, Jouhaux, Bidault,
Juin et de Lattre. Naud s’inquiète du rôle
d’estafette dans lequel on le cantonne entre
Laval et le domicile des Chambrun, où
s’active une cellule fervente. Josée lance : 1
LA FIN DU VOYAGE A droite :
Pierre Laval à Linz, le 31 juillet 1945,
entourés par des soldats américains
qui le confient aux autorités militaires
françaises. Page de gauche : Laval
à l’aéroport du Bourget, le 1er août.
EN COUVERTURE
FACE À SON DESTIN Ci-dessus : dès son arrivée au Bourget, l’ancien chef
du gouvernement de Vichy est incarcéré. Page de droite : Laval durant son procès.
Condamné à mort le 9 octobre, il est fusillé le 15 dans la prison de Fresnes.
80
h
«C’est l’acquittement que nous voulons. »
Laval pense, lui, au jugement de l’Histoire. Il
demande à sa femme de vérifier sa présence
dans le Larousse. Il est de la dernière édition :
«Et tu es une exception. Il n’y a pas d’hommes
politiques vivants et très peu de disparus. »
A la mi-août, Laval rédige une plaidoirie
qui déroge à ses arguments habituels. La collaboration n’est plus une fatalité inscrite
dans la convention d’armistice : «Il est certain que tout accord était impossible avec un
gouvernement et un régime qui se livre ou
laisse accomplir des crimes », mais il explique
en avoir découvert «l’ampleur après la Libération ». Puis il retourne à l’offensive. Bouclier contre la polonisation de la France : ce
sera finalement l’axe de sa défense.
Le procès commence par une farce, le
3 octobre. Trente-six noms sont déposés par
l’huissier dans une urne. Le président Mongibeaux procède au tirage au sort des jurés
en prélevant trente-six noms. «Where is the
chance ? » demande sans malice une journaliste américaine. C’en est trop pour les avocats. Ils demandent à être déchargés de leur
commission d’office et quittent le procès. Le
4 octobre, Laval est seul. Roger Grenier, dans
Combat, résume le duel entre un accusé
combatif, qui se peint en bouc émissaire, et
des magistrats qui doutent de leur propre
légitimité.Unhommequin’apassudirenon
et «deux hommes qui ont dit oui toute leur
vie ». Laval cloue le bec à Mornet. Il parle
dédaigneusement de son réquisitoire et
défend sa politique juive avec une légèreté
que personne ne lui reproche.
Le procès du 10 juillet 1940, où il a arraché
aux députés et aux sénateurs le vote des
pleins pouvoirs au maréchal Pétain, devient
celui de l’écrasante majorité des parlementaires. Laval s’amuse : «569 parlementaires
ont voté pour. Alors, Monsieur le Premier, vous
me croyez capable de séduire 569 députés ou
sénateurs ? Je voudrais bien avoir aujourd’hui
ce pouvoir de séduction. » Il partage ses
uchronies : «Si le gouvernement français était
allé en Algérie, les Allemands y seraient allés
aussi. Eh bien, les Allemands en Afrique, c’était
les Allemands à Suez. Et je ne suis pas sûr que
l’Amérique aurait pu les en déloger. » Conciliant avec De Gaulle : «Qu’on aille à Londres,
mais en Afrique, c’était de la folie ! »
Le 6 octobre, les escarmouches dégénèrent. Mornet se fait tancer à plusieurs reprises par Laval. Mongibeaux le fait taire : «La
cour dans son ensemble ne désire pas que
vous répondiez à M. le procureur général. »
Galtier-Boissière tique : « Affirmation qui
rappelle fâcheusement le fameux leitmotiv
“La question ne sera pas posée” du président
Delegorgue aux beaux temps de l’affaire
Dreyfus. » Mongibeaux finit par expulser
l’accusé. Qui refuse de revenir après la suspension d’audience. Il a entendu un juré
dire : «Tu auras douze balles dans la peau. »
Le8octobre,ilécritàMongibeaux:«C’estun
crime judiciaire qui se prépare. » Teitgen, le
ministre de la Justice, reçoit ses avocats : «Je
n’ai pas de conseil à vous donner, mais je crois
qu’il est de l’intérêt de la France et de l’intérêt
de votre client que les débats contradictoires
reprennent. » Vive discussion entre Naud et
Baraduc – qui a le dernier mot : «Si Laval a
décidé de cracher son mépris, il n’appartient à
aucun de nous de lui conseiller moins de grandeur. » Laval, bravache : «Allez le dire à un
président que je ne veux plus voir ! »
Mornet prononce son réquisitoire devant
un fauteuil vide. On oscille entre consternation et bâillements. Un spectateur endormi
s’effondre dans un grand fracas. La salle rit,
tirée de sa torpeur. Sa péroraison présente
le procès comme dispensable : «J’eusse osé
applaudir au geste de la justice populaire si,
en août 1944, avant de fuir sous la protection
allemande, il avait été abattu à Paris. Cette
justice, la France l’attend depuis cinq ans :
condamnez Laval à la peine de mort. »
Au même moment, le report du procès,
qui discrédite la justice, est discuté en
Conseil des ministres. On décide pourtant
de le laisser se terminer avant de réformer
la Haute Cour. Le procès Laval fait ainsi
deux victimes. A quoi on peut ajouter
l’image de la justice. La presse n’a pas de
mots assez durs pour les «crises de nerfs »
de Mongibeaux, la « hargne sénile » de
Mornet. On regrette la victoire morale de
l’accusé, qui escamote ses crimes. OutreManche, le Times persifle : « L’élimination
de Laval, une corvée nécessaire, aurait pu
être une agréable vengeance. Le procès en a
fait une farce honteuse. »
Le 9 octobre, la Haute Cour condamne
Pierre Laval «à la peine de mort, à l’indignité
nationale et à la confiscation de ses biens ».
Transféréauquartierdescondamnésàmort,
enchaîné, il ne sollicite pas la grâce, mais un
nouveau procès. Baraduc frappe à toutes les
portes. Mauriac se défausse, se ravise, solliciteTeitgen:«Vis-à-visdel’étranger,ilfautque
ce procès soit jugé (…) dans la sérénité de la
vraie justice. » De Gaulle reçoit les avocats.
Naudplaideenfaveurd’unprocèspédagogique et serein. De Gaulle regarde le mur. Baraduc insiste sur l’image de la France à l’étranger.DeGaullefume.Jaffréfaitremarquerque
jamais un Premier ministre n’a été fusillé.
De Gaulle tressaille et se lève : «Maîtres, je
vous remercie. Je vous ai entendus. »
Laval lui a écrit une longue lettre. Il rejette
d’avance son sang sur le jeune régime de
liberté : «Je ne dispute pas de ma vie, mais
vous ne pouvez me la faire enlever par l’assassinat dans une France libérée. » Mais ni Teitgen ni De Gaulle ne veulent d’un nouveau
procès. Laval refuse d’abord de voir que la
partie est perdue. Mais le dimanche 14 au
soir, avertis par la Chancellerie, ses avocats,
qui protestent de leur ignorance, sèment
quelques indices : «Nous serons là à 8 heures.
– Mais le parloir n’ouvre qu’à 8 h 30. – Nous
serons tout de même là à 8 heures. »
Laval, dès lors, n’espère plus. Il passe sa
dernière soirée avec René Bousquet puis
consacre ses dernières heures à écrire à celles qu’il aime. A sa femme : «C’est la nuit de la
© ACME/AFP. © AFP.
mort. (…) Je t’embrasse, je te tiens la main, je
t’aime éperdument. » Il improvise un credo :
«Je ne suis pas un athée mais à ma manière
un peu sauvage, je suis un croyant. Parce que
je t’aime, parce que je t’adore toi qui es une
sainte, Dieu me comprendra – et si ce Dieu
est, un jour nous nous retrouverons tous. » Il
écritpluslonguementàJosée, passantd’une
lettre à l’autre : «Je vais reprendre la lettre que
j’écris à ta maman. Elle qui est si forte, elle doit
être si triste – ma petite Josée je te couvre de
caresses. Je suis avec toi. Mon âme ne te quittera jamais. » A l’aube, le vertige de la mort
le saisit : «Je vais disparaître seul, tout seul. » Il
annonce son suicide : «Ils ne m’auront pas, je
ne suis pas aux ordres de la foule. » Il reprend
une dernière fois la plume : «J’ai à ma portée
les petits grains et je peux attendre jusqu’à la
dernière minute. De cette façon des Français
ne tireront pas sur moi. Ils ne seront pas des
criminels, ces soldats qui vont venir. Il n’y aura
que De Gaulle avec Teitgen. »
Le jour se lève. Naud et Baraduc entrent
dans la cellule de Laval. Naud : «Monsieur le
Président, pour l’Histoire, pour vos avocats,
ayez du courage ! » Laval relève le drap : «On
ne me dit pas des choses comme ça, à moi ! »
Il prend une ampoule de cyanure, en boit le
contenu. Il est 8 h 45. Laval râle, puis tombe
dans le coma. Mais le poison est altéré. Laval
a promené l’ampoule depuis son départ de
Matignon, le 17 août 1944 au soir.
Une sœur apporte une cuvette, une
grosse seringue et un tuyau. Les médecins
s’affairent, le visage fermé. Le lavage
d’estomac commence. Le pouls est reparti,
puis a cessé. Les médecins piquent la plante
des pieds : Laval demeure sans réaction.
On propose une exécution sur civière. Le
médecin, glacial : «Impossible. Le code interdit d’exécuter quiconque n’est pas en état de
faire des révélations. » On pique encore la
plante du pied gauche de Laval ; son petit
doigt bouge : «Nous l’avons ! »
Ilest10h50.Mornet: «C’estparfait.Maintenant qu’on se dépêche ! Nous avons perdu
beaucoup de temps… » Aidé par des religieuses, Laval passe son costume, le foulard tricolore que sa femme lui a tricoté. Il
demande à commander le peloton d’exécution ; on le lui refuse. Qu’on ne lui bande
pas les yeux. C’est possible. Qu’on ne lui lie
pas les mains. Impossible. La porte s’ouvre :
«Qu’il s’habille, vite ! Et plus d’histoires ! »
Laval regarde le directeur des services pénitentiaires : « Vous êtes pressé pour votre
déjeuner ? Vous ne savez pas comment meurt
un ancien président du Conseil de France ! »
Laval tire Baraduc par la manche : «C’est
là ? Ça va, ce n’est pas loin. » Là, c’est le terrain de jeux des enfants du personnel. Il
toise les magistrats, qui évitent son regard :
« Vous avez voulu ce spectacle. Eh bien !
acceptez-le jusqu’au bout. » Laval se tourne
vers les soldats : « Quant à vous, je vous
plains d’être les complices innocents d’un
crime politique. Je meurs parce que j’ai trop
aimé ma patrie. Je vous demande de frapper
au cœur ! » Les prisonniers politiques hurlent : «Assassins ! A bas Mornet, vive Laval ! »
Laval se tourne vers ses avocats : «A vous,
Naud,lerésistant,jeveuxdireunechoseavant
de mourir : j’ai aimé mon pays autant que
vous. » L’aumônier l’embrasse. Laval marche
d’un pas lent vers le poteau, s’y adosse. On
lui lie les mains, son visage se durcit. Ses
avocats l’embrassent encore : « Ne vous
éloignez pas trop, je voudrais vous regarder
en mourant. – En joue ! – Visez au cœur. Vive
la France ! – Feu ! »
Laval glisse, à genoux, face contre terre.
L’adjudant qui commande le peloton
s’approche. Il vise la tempe pour donner le
coup de grâce. 2
Membre senior de l’Institut universitaire
de France, directeur de recherche au CNRS,
Renaud Meltz est spécialiste de l’histoire
politique et culturelle des XIXe et XXe siècles.
Il a récemment publié La France des années 1930.
Les épreuves de la République (Seuil).
À LIRE de Renaud Meltz
Pierre Laval
Perrin
900 pages
35 €
81
h
D
ICTIONNAIRE DES PERSONNAGES
Par Guillaume Zeller
des
cœur
ténèbres
Au
Militaires ou hommes politiques, serviteurs
zélés de la collaboration ou résistants,
ils furent les protagonistes des heures
sombres de l’épuration.
ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE.
82
h
CHARLES DE GAULLE (1890-1970)
L’une des priorités du général De Gaulle lorsqu’il parvient à
s’imposer, en Algérie, en novembre 1943, à la tête du Comité français
de libération nationale (CFLN) dont il évince le général Giraud,
c’est de rompre avec l’indulgence que ce dernier avait manifestée
jusqu’alors à l’égard de ceux qui avaient servi le gouvernement de
Vichy et de récuser toute continuité entre celui-ci et les autorités de
la France libérée. Le 8 août, à Casablanca, De Gaulle avait dit : «De
ces hommes-là, il n’y a qu’un seul mot à dire : “Trahison !”, qu’une seule
chose à faire : “Justice !” Clemenceau disait : “Le pays connaîtra qu’il
est défendu.” Nous disons : “Le pays, un jour, devra connaître qu’il est
vengé.” » Dès le 18 août, une ordonnance du CFLN, cosignée par luimême et Giraud, avait institué une commission d’épuration ayant
pour mission de «provoquer les sanctions adéquates contre les élus,
fonctionnaires et agents publics qui, depuis le 16 juin 1940, ont (…)
soit favorisé les entreprises de l’ennemi, soit nui à l’action des Nations
unies et des Français résistants ». Les actes avaient précédé :
ordonnance de réintégration, signée par De Gaulle seul, de tous les
fonctionnaires civils et militaires révoqués, mis à la retraite d’office,
licenciés ou rétrogradés par Vichy (4 juillet), annulation de toutes
les sanctions pesant sur des résistants (6 juillet) et, parallèlement,
le même jour, ordonnance portant dissolution du Parti populaire
français de Jacques Doriot, ordonnance déclarant indignes
d’occuper des emplois supérieurs ses membres et ceux de la Milice
antibolchevique, du Parti franciste, de la Phalange africaine, etc.
Le 7 juillet, le général Bergeret, commandant en chef de l’aviation
en AOF avait été mis en disponibilité, ainsi que l’amiral Michelier,
chef d’état-major général de la Marine, et l’amiral Moreau,
préfet maritime d’Alger. Le 20 octobre, surtout, fut mis en place
un «tribunal militaire d’armée de compétence particulière »,
qui deviendra le principal organisme d’épuration des personnalités
de Vichy et devant qui comparaîtra Pierre Pucheu. Encore
embryonnaire en Afrique du Nord, l’entreprise prend une tout autre
dimension lors de la libération de la métropole. Dans l’esprit du
général De Gaulle, il s’agit de la structurer selon un format qui serve
la vision qu’il souhaite imposer : celui d’un retour à la continuité de
l’Etat et de la légalité, après un épisode – Vichy – nul et non avenu.
«C’est à l’Etat, à la justice de l’Etat, à l’autorité de l’Etat, à la force
de l’Etat et seulement à sa force, à sa justice, à son autorité,
qu’il appartient de s’imposer en France », dit-il ainsi à Rouen, en
octobre 1944. Le chef du GPRF veut établir dans les esprits que
«l’ordre de Vichy était caduc, par le fait même que ce régime n’était
pas libre », comme il l’expliquera plus tard à Alain Peyrefitte.
Dans cette perspective, une épuration limitée mais sévère – non
sans parfois des violations de principes élémentaires du droit,
que dénoncera par exemple un Jean Paulhan – peut permettre de
conforter le «mythe résistancialiste » (Henry Rousso), en laissant
penser que les individus compromis ne constituent qu’une frange
minoritaire de la population, des traîtres, des agents de l’ennemi,
en somme une «poignée de misérables et d’indignes, dont l’Etat fait
et fera justice », comme la qualifiera Charles De Gaulle dans un
message radio du 14 octobre 1944. Vision des choses battue en
brèche par les faits. Que l’on songe au maintien d’une représentation
diplomatique américaine auprès du maréchal Pétain jusqu’en 1942 ;
au rôle capital joué par l’armée d’Afrique – dont la plupart des
cadres étaient issus de l’armée d’armistice – lors de la campagne
d’Italie et après le débarquement en Provence ; à l’héritage législatif
laissé par le régime de Vichy, dont de nombreux textes sont encore
en vigueur dans le droit ; ou encore à ces figures que furent les
fameux vichysto-résistants, fidèles au maréchal Pétain, et ennemis
acharnés des occupants dans la clandestinité. Les exemples
abondent. Il n’empêche. L’épuration telle que la concevait le général
De Gaulle était avant tout le levier d’une politique. Néanmoins, aussi
dure et ciblée qu’il la concevait, elle ne l’empêcha pas de gracier
le maréchal Pétain, son ancien chef, dont il avait été si proche.
PIERRE-HENRI TEITGEN (1908-1997)
Brillant juriste – docteur en droit, premier à l’agrégation de droit public de 1934 – Pierre-Henri
Teitgen enseigne avant-guerre à la faculté de droit de Nancy. Chef de section au 133e régiment
d’infanterie en juin 1940, il est fait prisonnier mais parvient à s’évader et à gagner la zone libre,
où il reprend ses activités d’enseignement à Montpellier. Il fonde dès septembre 1940 avec son
ami François de Menthon le réseau Liberté qui – en fusionnant en 1941 avec le Mouvement
de libération nationale d’Henri Frenay – sera à l’origine du réseau appelé «Combat », du nom
du journal clandestin qu’il publie. Passé dans la clandestinité, nommé commissaire général
provisoire à l’information par le Conseil national de la résistance en avril 1943, il est arrêté par
la Gestapo le 6 juin 1944 mais parvient à sauter du convoi qui, parti de Compiègne en août,
l’emmène à Buchenwald où était détenu son père Henri depuis janvier. De retour à Paris, PierreHenri Teitgen est nommé ministre de l’Information du GPRF le 9 septembre 1944. A ce titre,
il est à l’origine de deux ordonnances sur la presse qui vont conduire à la suspension de «tous
les journaux et périodiques ayant appliqué les consignes de l’autorité occupante ou de l’autorité
de fait se disant gouvernement de l’Etat français ». C’est lui aussi qui supervise la publication
de nouveaux journaux, dont la plupart sont issus de la Résistance. On lui doit la nomination
à la tête du Monde – qui succède au Temps – d’Hubert Beuve-Méry, qui fut pourtant un
cadre important de la très maréchaliste Ecole des cadres d’Uriage. En mai 1945, il remplace
François de Menthon au ministère de la Justice, ce qui le conduit en première ligne dans la
conduite de l’épuration. Le parti communiste et ses alliés lui reprochent une trop grande
indulgence, ce qu’il réfute. Le 6 août 1946, à la tribune du Palais-Bourbon, il explique
à ses adversaires : «Les cours de justice ont rendu à ce jour 44 737 arrêts de condamnation ;
les chambres civiques 57 852 (…). Vous pensez sans doute que, par rapport à Robespierre,
Danton et d’autres, le garde des Sceaux qui est devant vous est un enfant. Eh bien ! ce sont
eux, messieurs, qui sont des enfants ! » Dans son essai Au nom de quoi ? Fondements d’une
morale politique (1969), Alfred Grosser déduit – à partir de cette déclaration dont il se fait
l’écho – qu’en ces temps d’épuration «la vertu ne consistait pas à punir justement, mais
à punir beaucoup ». Compagnon de la Libération, cofondateur du MRP, Pierre-Henri
Teitgen est une figure majeure de la IVe République, élu député d’Ille-et-Vilaine sans
discontinuer, titulaire à plusieurs reprises de prestigieux maroquins comme la viceprésidence du Conseil, le ministère des Forces armées ou le ministère de la France
d’outre-mer. Battu aux élections législatives de novembre 1958, il se consacre alors
à l’enseignement et à la construction européenne dont il est l’ardent promoteur.
83
h
EN COUVERTURE
GEORGES GUINGOUIN (1913-2005)
Compagnon de la Libération, figure de la résistance limousine, Georges Guingouin est une «légende
du maquis », comme le qualifie son biographe Fabrice Grenard. Son père, Charles, sergent au 338e RI,
est tué au Transloy, au sud de Bapaume, au cours de l’effroyable bataille du 28 août 1914. Elevé par sa mère
qui dirige l’école maternelle de Magnac-Laval, il passe le concours de l’Ecole normale de Limoges et devient
instituteur en 1935 après son service militaire. La même année, il prend sa carte du parti communiste
dont il devient cadre dans le secteur d’Eymoutiers. Les écrits de ce militant «dur », tendance Komintern,
témoignent alors d’une adhésion sans faille à la ligne moscovite et à sa déclinaison thorézienne. Après
la débâcle, Guingouin passe à l’action, ciblant Vichy tout en entretenant des relations compliquées avec
la hiérarchie locale du parti, illégal depuis son interdiction par Edouard Daladier en septembre 1939, suite
au pacte germano-soviétique. Poursuivi par la gendarmerie, il bascule dans la clandestinité complète
en février 1941 et constitue un réseau, tout en menant les premières actions opérationnelles (imprimerie
clandestine, tractages…). La lutte armée et les sabotages débutent en décembre 1942 : ils ne feront que
s’intensifier jusqu’aux combats de l’été 1944. Avec le soutien des agents du SOE britannique, le maquis qu’il
a constitué, fort en nombre, mais faible en encadrement, lutte avec efficacité contre les éléments allemands,
en particulier contre les SS de la division Das Reich qui commettent le massacre d’Oradour-sur-Glane le
10 juin. Après les combats du mont Gargan (juillet 1944), une bataille rangée que remportent les hommes
de Guingouin, ce dernier est au sommet de son aura. Agé de 32 ans, il est élu maire de Limoges en mai 1945.
Ce moment de gloire n’est qu’éphémère : le «préfet du maquis » est attaqué tant par ses camarades
communistes que par la presse conservatrice qui l’accuse d’avoir cautionné une épuration sauvage
(on parle de 74 exécutions de «collabos » ordonnées par un tribunal d’exception à l’été 1944), sur fond
de prévarication. Sept ans plus tard, en novembre 1952, il est exclu du PCF, tandis que les affaires liées
à l’épuration le rattrapent, ce qui lui vaut un séjour de six mois en prison en 1954. Des personnalités
variées prendront sa défense, mais le parti ne le réhabilitera réellement qu’en… 1998.
ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE.
84
h
JOSEPH DARNAND (1897-1945)
«De la gloire à l’opprobre. » Le sous-titre de la récente biographie de Joseph Darnand (Perrin), signée par
Eric Alary, résume la distorsion attachée au parcours de cet homme, héros des deux guerres mondiales,
irréprochable sur le front face aux Allemands, qui deviendra l’une des figures majeures de la collaboration
dans sa version la plus répressive. Il naît dans l’Ain, à Coligny, dans un milieu modeste, catholique, et se
destine à l’ébénisterie quand survient la Grande Guerre. Agé de 17 ans, il cherche à s’engager, mais il n’est
admis sous les drapeaux qu’en 1915 et incorporé en janvier 1916. Sa bravoure – dont témoignent ses deux
blessures et ses sept citations – lui vaut la médaille militaire. Démobilisé en 1921, il s’installe à Nice en 1925
et y fonde sa compagnie, Transport Joseph Darnand et Cie. Il se rapproche alors de l’Action française, tout
en se montrant actif dans le milieu des anciens combattants. En 1936, il adhère au Parti populaire français
(PPF) de Jacques Doriot. En 1938, il est arrêté en raison de sa proximité avec la Cagoule. Le déclenchement
de la Seconde Guerre mondiale lui donne l’occasion de manifester encore son héroïsme au sein
des corps francs. A la suite d’une action d’éclat, le magazine Match lui consacre sa une le 21 mars 1940.
Après la défaite, Joseph Darnand s’engage derrière le maréchal Pétain. Il préside la Légion française
des combattants dans les Alpes-Maritimes, puis fonde le Service d’ordre légionnaire (SOL), qui deviendra
la Milice en janvier 1943 et dont il prend la tête. Serviteur zélé de la collaboration, Joseph Darnand reste
un personnage complexe puisque l’on sait qu’au printemps 1943, il envisagea furtivement de passer
à Londres, avant de se remettre au service de l’ordre nouveau. Pierre Laval a cautionné la création
de la Milice, conçue comme force supplétive de la police, mais qui va vite se signaler par des activités
crapuleuses, tout en devenant une auxiliaire de la Gestapo. Son pouvoir – celui de Darnand donc –
devient de plus en plus puissant et le chef du gouvernement se retrouve «étouffé par sa créature »,
comme l’écrit l’historien Renaud Meltz dans une biographie de Laval publiée en 2018 (Perrin). Signe de
sa puissance croissante, Darnand est nommé secrétaire général au Maintien de l’ordre en décembre 1943.
Il sera même un éphémère secrétaire d’Etat à l’Intérieur en juin 1944. Après avoir suivi le gouvernement
en fuite à Sigmaringen, puis un bref passage en Italie, il est arrêté. Jugé par la Haute Cour de justice, il est
condamné à mort et fusillé le 10 octobre 1945 au fort de Châtillon. Seul le père Bruckberger, haute figure
de la Résistance qui avait combattu à ses côtés en 1940, est venu au tribunal pour témoigner en sa faveur.
FERNAND DE BRINON (1885-1947)
Né en Gironde, fils d’un fonctionnaire des Haras nationaux, le
d’échapper aux persécutions raciales. Les origines de sa femme
marquis Fernand de Brinon suit des études de droit et de sciences
ne l’empêchent pas de préconiser une collaboration aussi étroite
politiques, s’inscrit au barreau de Paris, puis devient journaliste
que possible avec les nazis, comme en témoigne la présidence
au Journal des débats en 1909. Affecté en 1915 au 26e régiment de
du comité central de la Légion des volontaires français contre
dragons, puis versé dans l’artillerie, il est affecté en 1916 au service
le bolchevisme (LVF) qu’il assume à partir de 1943, ce qui
d’information du Grand Quartier général où il va servir sous les
le conduit à effectuer en avril un voyage d’inspection sur le front
ordres du général Pétain. Durant l’entre-deux-guerres, il continue
de l’Est, en compagnie de Robert Brasillach qui en fera le compte
sa carrière dans la presse, d’abord comme rédacteur en chef
rendu dans Je suis partout. En août 1944, il fuit l’arrivée des Alliés
au Journal des débats puis au service de politique étrangère de
et gagne Sigmaringen, où il prend la tête d’une commission
L’Information. Très engagé en faveur du rapprochement entre
gouvernementale, structure fantoche à laquelle le maréchal
la France et l’Allemagne, il parvient à obtenir à l’automne 1933 une
Pétain refuse de participer. Quelques jours avant la chute du Reich,
interview de Hitler dont le compte rendu est publié dans Le Matin.
il prend la fuite mais finit par tomber entre les mains de l’armée
L’année suivante, il publie France-Allemagne, 1918-1934 (Grasset)
De Lattre le 9 mai 1945. Le 20 mai, il est incarcéré à la prison
et participe en 1935 à la fondation du Comité France-Allemagne.
de Fresnes. L’instruction est discontinue, retardée par l’ablation
Cet engagement fera de lui le candidat tout désigné pour
de la prostate que doit subir l’ancien ambassadeur. Le procès
devenir, après la défaite de juin 1940, le représentant du
ne s’ouvre finalement que le 4 mars 1947. Deux jours
régime de Vichy auprès des autorités allemandes avec rang
plus tard, Brinon est condamné à mort. Le président
d’ambassadeur. Marié à Louise Franck, d’origine juive,
de la République Vincent Auriol refuse de le gracier
il obtient pour elle un régime dérogatoire qui lui permet
et il est fusillé le 15 avril 1947 au fort de Montrouge.
85
h
ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE.
86
h
JEAN-PIERRE ESTEVA (1880-1951)
Dans l’histoire de l’épuration, l’amiral Esteva restera comme
la première personnalité traduite devant la Haute Cour de justice.
Elève à l’Ecole navale en 1898, il effectue une brillante carrière
dans la Royale. Ses premières affectations le conduisent en ExtrêmeOrient ou en Méditerranée. Lieutenant de vaisseau lorsque éclate
la Grande Guerre, il se distingue dans les Dardanelles, notamment
lors du débarquement de Koum-Kaleh en avril 1915, à l’occasion
duquel il est grièvement blessé à la tête. En août 1917, alors qu’il
commande un «bateau-piège », rattaché à la division des patrouilles
de Gascogne, il s’illustre de nouveau au cours d’un duel qui l’oppose
à un sous-marin allemand. A l’issue du conflit, et après un passage
par le cabinet de Georges Leygues, le ministre de la Marine, JeanPierre Esteva enchaîne les commandements prestigieux – la division
navale d’Extrême-Orient, le cuirassé Lorraine – puis il devient
un spécialiste de l’aéronavale encore balbutiante. Après un nouveau
passage par l’Extrême-Orient, la Seconde Guerre mondiale le trouve
à Toulon, où il commande les forces navales. Après la défaite, il est
nommé résident général de France en Tunisie, en remplacement de
Marcel Peyrouton, appelé à Vichy. Sur place, il s’efforce de ménager
les intérêts français face aux pressions des Italiens et de Moncef Bey.
Après le débarquement allié en Afrique du Nord, de Vichy l’amiral
Platon le somme d’ouvrir le territoire tunisien aux forces allemandes,
tandis que, depuis Alger, l’amiral Darlan lui donne des ordres inverses.
L’hésitation qu’il marque avant d’ouvrir les aéroports tunisiens
à la Luftwaffe lui vaut d’être renvoyé en France par les Allemands
lors de leur entrée dans Tunis (mai 1943) et brièvement placé
par eux en résidence surveillée. Il est arrêté en septembre 1944 à Paris.
Condamné à la détention à perpétuité, incarcéré à Clairvaux, il est
finalement libéré en août 1950. Il meurt moins de six mois plus tard.
«L’amiral Esteva fut condamné à la réclusion. Au terme d’une carrière
qui, jusqu’à ces événements, avait été exemplaire, ce vieux marin,
égaré par une fausse discipline, s’était trouvé complice, puis victime,
d’une néfaste entreprise », écrira de lui Charles De Gaulle.
HENRI DENTz (1881-1945)
Les combats qui ont opposé les Français en Syrie du 8 juin au 12 juillet 1941 font partie
des tabous de l’histoire militaire : aucune décoration, aucune médaille, un silence presque absolu.
L’un des protagonistes majeurs de cette séquence, au cours de laquelle se sont affrontés les «anglodissidents » et les unités restées fidèles à Vichy, est le général Henri Dentz, haut-commissaire,
commandant en chef des troupes de Syrie et du Liban, nommé par le maréchal Pétain. Issu d’un
milieu modeste, entré à Saint-Cyr en 1900, major de sa promotion, il fait ses premières armes
en Afrique du Nord. Blessé à plusieurs reprises durant la Grande Guerre, il enchaîne ensuite des
responsabilités qui le mènent dans les années 1920 en Tchécoslovaquie, en Turquie et au Levant. En
septembre 1939, lorsque éclate la guerre, il est nommé général de corps d’armée. En pleine débâcle,
il devient gouverneur militaire de Paris et assume à ce titre l’arrivée des Allemands dans la capitale.
En décembre 1940, il rejoint le Levant pour y prendre le commandement en chef des troupes et
les responsabilités de haut-commissaire. Homme de discipline, peu suspect de germanophilie, il va
accepter l’ouverture d’aérodromes aux avions de l’Axe, réclamée par Berlin et autorisée par Darlan
en mai 1941. Cet événement déclenche la réaction des Anglo-Australiens, appuyés par les forces
gaullistes du général Legentilhomme, qui déclenchent une offensive le 8 juin 1941. A l’issue
de sévères combats, le général Dentz se résout à entamer des négociations, dont sont exclus les
Français libres. Après l’armistice de Saint-Jean-d’Acre du 14 juillet 1941, qui dispose que les troupes
vichystes ne sauraient être poursuivies par la justice, il retourne en métropole, où il passe dans les
rangs de la réserve en 1943. Arrêté par des résistants en septembre 1944, il est condamné à mort
par la Haute Cour de justice en avril 1945. Il est gracié par le général De Gaulle qui écrira : «Tenant
compte des loyaux et beaux services qu’il avait rendus en d’autres temps et compatissant à ce drame
du soldat perdu, je le graciais aussitôt. » Très fragilisé physiquement, détenu dans des conditions
sordides, le général Dentz s’éteint à la prison de Fresnes le 13 décembre 1945.
PAUL AUPHAN (1894-1982)
Passé par l’Ecole navale, où il entre en 1911, Paul Auphan sert notamment sur le front des
Dardanelles durant la Première Guerre mondiale. Son parcours, brillant, est atypique puisqu’il
n’a jamais obtenu de commandements prestigieux avant de devenir amiral. Il a su néanmoins
se positionner dans des environnements politiques porteurs – comme le cabinet de Georges
Leygues à la fin des années 1920 – ou s’intéresser à des domaines stratégiques innovants,
comme ceux liés à la guerre sous-marine ou au renseignement. Paul Auphan est aussi un officier
influent : commandant en second de l’Ecole navale en 1933, commandant de la Jeanne d’Arc en
1937, il contribue à former de nombreux officiers de marine. Promu contre-amiral en juin 1940
– ce qui en fait le plus jeune amiral de la Royale –, il prend la tête du cabinet de l’amiral Darlan,
secrétaire d’Etat à la Marine dans le gouvernement du maréchal Pétain. C’est à ce poste qu’il
contribue aux échanges avec les émissaires britanniques auxquels sont assurés que la flotte
française ne sera jamais mise au service des intérêts allemands, ce qui n’empêchera pas
sa destruction partielle par la Royal Navy à Mers el-Kébir. En avril 1942, il devient secrétaire
d’Etat à la Marine dans le gouvernement de Pierre Laval et se montre réticent à une politique
de collaboration sans réserve. Lors du débarquement américain en Afrique du Nord,
c’est lui que le maréchal Pétain charge alors d’envoyer, le 10 novembre, deux télégrammes
cryptés à l’amiral Darlan pour l’assurer de son «accord intime » et de son soutien après
son retournement en faveur des Américains. Auphan démissionne le 17 novembre 1942,
dix jours avant le sabordage de la flotte française à Toulon. Demeurant fidèle au maréchal
Pétain, il se voit confier la mission de négocier avec le général De Gaulle à l’été 1944 pour
tenter de trouver un accord politique, mais le chef de la France libre refuse de se prêter
à ces tractations. A la Libération, passé dans la clandestinité, il est condamné par la Haute
Cour de justice aux travaux forcés à perpétuité et radié de l’ordre de la Légion d’honneur.
Après révision, il sera finalement réhabilité dans son grade en 1956 et recevra une pension
à ce titre. Se consacrant à l’écriture, l’amiral Auphan présidera l’Association pour défendre
la mémoire du maréchal Pétain de 1973 à 1976.
87
h
EN COUVERTURE
88
h
RENÉ BOUSQUET (1909-1993)
C’est une photo qui date de 1974. Prise à Latche (Landes), dans
la propriété de François Mitterrand, on y voit le futur président de
la République et sa femme déjeuner en compagnie de René Bousquet,
quatre ans avant que le passé de ce dernier ne soit révélé par Louis
Darquier de Pellepoix, l’ancien commissaire général aux questions
juives du régime de Vichy. Dévoilé en 1994, le cliché a fait l’effet d’une
bombe, jetant une nouvelle lumière sur les amitiés ambiguës du leader
socialiste, mais aussi l’étonnante capacité de rebond de son convive.
Car René Bousquet, originaire de Montauban, juriste de formation,
jeune et brillant serviteur de l’Etat avant la Seconde Guerre mondiale,
occupe les fonctions de secrétaire général à la Police et de secrétaire
général du ministère de l’Intérieur à partir d’avril 1942. C’est à ce titre
qu’il planifie avec les deux plus hauts représentants SS en France – Carl
Oberg et Helmut Knochen – la participation de la police française à la
rafle du Vél’ d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942. Au cours de l’année 1943, il reste un interlocuteur majeur pour les occupants, mais,
parallèlement, il prend contact avec la Résistance. C’est dans ce contexte, révélera Pierre Péan, qu’il protège par exemple François Mitterrand,
par l’intermédiaire de l’un de ses adjoints, Jean-Paul Martin. A Vichy, où la ligne collaborationniste a triomphé, on finit par se méfier de lui. En
janvier 1944, Pierre Laval le remplace par Joseph Darnand. A la Libération, après avoir été placé en liberté surveillée par la Gestapo en Bavière,
il est incarcéré dès son retour en France. Mais en 1949, il est acquitté par la Haute Cour de justice qui n’a, semble-t-il, pas eu connaissance
de ses relations étroites avec Oberg. René Bousquet poursuit alors une brillante carrière, d’abord à la Banque de l’Indochine, puis dans
la presse à partir de 1962 (il est administrateur de La Dépêche du Midi). Rattrapé par son passé après les révélations de Darquier de Pellepoix,
il démissionne de toutes ses fonctions en 1979. Inculpé de crime contre l’humanité, il est assassiné à son domicile parisien par un déséquilibré.
RAPHAëL ALIBERT (1887-1963)
«J’ai fait Pétain, je n’ai pas à en rougir, car en agissant ainsi j’ai pensé
servir mon pays. » Ce propos de Raphaël Alibert n’est pas dénué de tout
fondement. Car ce juriste brillant, docteur en droit, passé par le Conseil
d’Etat, a fait la connaissance du maréchal Pétain dès le début des années
1930. Passé par le Redressement français d’Ernest Mercier dans les années
1920, et plus tard par l’Union des comités d’action défensive du général
Duseigneur – un mouvement proche de l’Action française, mais aussi
de la Cagoule –, il est impliqué dans la campagne «C’est Pétain qu’il nous
faut ». Son rôle pour porter le maréchal au pouvoir est essentiel. Devenu
directeur de son cabinet civil en mai 1940, il est nommé garde des Sceaux
le 12 juillet, et s’empresse d’établir une série de mesures discriminatoires
tout en demeurant défiant à l’encontre des Allemands : révision
des mesures de naturalisation, mise en place d’une Cour suprême de
justice chargée d’établir les causes de la défaite et de sanctionner les
responsables, interdiction des sociétés secrètes et de la franc-maçonnerie.
Signataire du premier statut des Juifs, il a contesté en avoir été
l’inspirateur, en rejetant la responsabilité sur le ministre de l’Intérieur,
lui-même ancien franc-maçon, Marcel Peyrouton. Cheville ouvrière
du renvoi de Laval – dont il redoute que l’impopularité ne rejaillisse sur
le maréchal et qu’il soupçonne de vouloir gouverner sans partage –,
il en ordonne l’arrestation le 13 décembre 1940. Néanmoins, ses éclats et
l’hostilité des Allemands à son égard, compromettent sa survie politique.
S’il parvient à sauver son portefeuille durant l’éphémère épisode Flandin,
il n’est pas intégré dans le nouveau gouvernement de Darlan. Alibert doit
se contenter de revenir au Conseil d’Etat à un poste de simple conseiller.
Ayant fui la France à la Libération, il est condamné à mort par contumace
et vit en exil jusqu’à son amnistie, signée en 1959 par Edmond Michelet.
ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE.
JACQUES ISORNI (1911-1995)
«Le corps glisse doucement jusqu’à terre. Il est 9 h 38.
Le docteur Paul s’avance pour constater le décès.
L’aumônier et moi-même le suivons et nous inclinons.
Le corps est apparemment intact. Je recueille
pour ceux qui l’aiment, la grosse goutte de sang qui
roule sur son front. » Le supplicié s’appelle Robert
Brasillach, et l’auteur de ces lignes est son avocat,
Jacques Isorni, présent au côté de son client
au fort de Montrouge en ce matin du 6 février 1945.
Jusqu’au bout, comme François Mauriac, il aura
tenté d’obtenir la grâce du général De Gaulle.
En vain. A l’âge de 34 ans, il vient de plaider l’une
des causes les plus importantes de sa carrière.
Une autre l’attend : ce sera celle du maréchal Pétain,
dont il est le défenseur de juillet à août 1945, avec
Jean Lemaire et le bâtonnier Fernand Payen. Isorni,
fils d’un dessinateur de mode, passé par Louisle-Grand et la Faculté de droit, est inscrit au barreau
de Paris depuis 1931. Durant la guerre, après avoir
été mobilisé dans le Service de santé, il continue
d’exercer sa profession et assure la défense
de résistants de tous bords, jugés par les «sections
spéciales », ces tribunaux d’exception mis en place
par Vichy en août 1941 pour réprimer «l’activité
communiste ou anarchiste ». Son implication
dans les procès de l’épuration induit une inflexion
profonde dans son itinéraire. Désormais, et jusqu’à
la fin de sa vie, il sera en première ligne pour
défendre la mémoire du maréchal Pétain et
réclamer l’amnistie des condamnés pour faits de
collaboration. En 1951, il devient député de la Seine,
rattaché au Centre républicain d’action paysanne
et sociale et des démocrates indépendants. Réélu
en janvier 1956, il est battu en novembre 1958. La fin
de la guerre d’Algérie constitue le deuxième temps
crucial de la carrière de Jacques Isorni. Prenant
fait et cause pour les partisans de l’Algérie française,
il assure la défense du général Pierre-Marie Bigot,
qui a participé au putsch d’Alger, ou encore celle
de Jacques Prévost, membre du commando
du Petit-Clamart. Ses interventions véhémentes
devant la Cour de justice militaire lui vaudront
d’être suspendu trois ans du barreau. «Cet avocat
intransigeant, implacable, qui ne connut d’autre idéal,
d’autre devoir que la Défense, nous sommes quelquesuns à l’avoir aimé. D’autres l’ont admiré. D’autres l’ont
détesté, redouté, combattu. Mais tous l’ont respecté.
Jacques Isorni : jamais la Défense n’oubliera ce nom »,
dira de lui son confrère Jean-Denis Bredin qui fut
l’associé de Robert Badinter.
89
h
ARLETTY (1898-1992)
«Mon cœur est français, mais mon cul est international. » On aimerait que cette formule,
prêtée à Arletty – Léonie Bathiat à l’état civil – lors des interrogatoires qu’elle a subis pour faits de
collaboration, soit authentique, mais elle serait hélas apocryphe ou soufflée à la comédienne par
le dialoguiste Henri Jeanson. L’arrestation d’Arletty, en octobre 1944, aurait été l’occasion d’autres
saillies. A l’un de ses interlocuteurs, lui demandant comment elle se sentait, elle aurait répondu :
«Pas très résistante. » Ou à un autre, lui reprochant ses amours coupables : «Si vous ne vouliez
pas que je couche avec les Allemands, fallait pas les laisser rentrer. » Au-delà de ces mots, réels
ou imaginaires, Arletty se retrouva dans le collimateur de la justice pour la relation passionnée
qu’elle nourrit avec un officier de la Luftwaffe, Hans Jürgen Soehring, rencontré lors d’un concert,
salle du Conservatoire, qu’elle surnommait «Faune ». Derrière cette accusation de collaboration
«horizontale », c’est aussi le comportement du milieu artistique parisien – cinématographique
en particulier – qui est visé. Au-delà de cette idylle interdite, Arletty est en effet l’incarnation
d’un 7e art qui a produit de nombreuses œuvres majeures sous l’Occupation, à commencer
par Les Enfants du paradis de Marcel Carné, tourné en 1943-1944, dans lequel elle incarne
l’inoubliable Garance, aux côtés de Jean-Louis Barrault et Pierre Brasseur. L’épuration marque un
coup d’arrêt à la carrière d’Arletty, qui va néanmoins revenir sur scène après un long épisode de
résidence surveillée : on va la revoir sur les planches ou à l’écran, mais elle ne retrouvera jamais le
rayonnement qui fut le sien à l’époque d’Hôtel du Nord (1938) ou du Jour se lève (1939), d’autant
plus qu’atteinte d’un glaucome dans les années 1960, elle perd peu à peu la vue jusqu’à son décès.
Cette «môme de banlieue », enfant de Courbevoie, à l’intonation gouailleuse si caractéristique,
reste néanmoins l’un des visages les plus emblématiques de l’histoire du cinéma français.
ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE.
90
h PAUL CHACk (1876-1945)
Fils naturel d’un lord irlandais et d’une cantatrice française, Paul Chack entre
à l’Ecole navale en 1893 et sert dans la Marine jusqu’en 1934. Ses affectations
le conduisent au Levant, en Méditerranée, en Extrême-Orient. Durant
la Grande Guerre, il sert sur le front des Dardanelles ou sur le front de mer
de la Gironde. Homme de plume, il commence à publier ses premiers ouvrages
à la fin des années 1920, alors qu’il est affecté au Service historique de la Marine.
Ecrivain à succès, il voit certains de ses livres tirés à des dizaines de milliers
d’exemplaires. Il signe aussi dans la Revue des deux mondes, la Revue de France,
ou la Revue hebdomadaire. Dans les années 1930, Paul Chack s’oriente vers
l’engagement politique, via l’Association nationale des officiers combattants
puis les Camarades du feu. En 1937, il rejoint le Parti populaire français (PPF)
de Jacques Doriot. Quand il prend la parole dans les réunions publiques
ou lors des manifestations, le succès public de ses propos grise cet homme au
tempérament, dit-on, narcissique. Sous l’Occupation, ses prises de position se
font de plus en plus extrêmes. Il fait partie de ceux qui assistent à l’inauguration
de l’Institut d’étude des questions juives. On le voit au Cercle européen
ou au Cercle aryen. Il fait aussi partie des fondateurs du Comité d’action
antibolchevique et ne cache pas un antisémitisme viscéral. Enfin, et cela fait
partie des principaux griefs qui lui seront reprochés, il s’engage sans réserve
en faveur de la création de la Milice. Paul Chack est arrêté en août 1944. Son
procès est rapidement mené devant la cour de justice de la Seine où il est jugé
pour intelligence avec l’ennemi. Le procureur est inflexible : «Je réclame contre
vous la peine de mort, Paul Chack, malgré votre talent, malgré vos décorations,
malgré vos cheveux blancs ; je dirai plus, je la réclame à cause de tout cela. Vous
méritez le châtiment suprême, le châtiment le plus terrible qui puisse frapper
un officier félon, mourir sous les balles françaises. » De fait, Paul Chack s’effondre
le 9 janvier 1945 devant un peloton d’exécution au fort de Montrouge.
91
h
JEAN PAULHAN (1884-1968)
La voix de la mesure. Résistant incontestable, Jean Paulhan reste
et soutient les Editions de Minuit. En mai 1941, il connaît
attaché à l’épisode de l’épuration par la position singulière qui fut
brièvement les geôles de l’occupant dont il est libéré grâce
la sienne. Démissionnaire du Comité national des écrivains (CNE)
à l’intervention de Drieu. En mai 1944, il échappe à une descente
en 1946 pour protester contre les mesures qui frappaient le milieu
de la Milice et vit dans la clandestinité jusqu’en août 1944. Ces états
des lettres, il s’explique de sa position dans sa Lettre aux directeurs
de service, récompensés par la médaille de la Résistance, l’aident
de la Résistance, publiée en 1952, dans laquelle il dénonce les
à échapper au purgatoire où ses adversaires veulent l’expédier
atteintes aux principes de la justice constatées dans les tribunaux
après la publication de la Lettre : de fait, en 1953, il reprend
de l’épuration. «La force a les droits de la force. Elle se dégrade
la direction de la NRF qu’il va assurer jusqu’à sa mort. Jean Paulhan
et s’humilie et nous humilie tous dès qu’elle ment et couvre d’un
est une figure essentielle de la littérature, ce que son parcours initial
manteau légal ses assassinats », écrit-il. Sa position hystérise une
ne laissait pas présager. Licencié ès lettres, il avait commencé
partie de l’intelligentsia, travaillée par le parti communiste, mais
sa carrière comme professeur de lettres à Tananarive (Madagascar),
Paulhan est inattaquable. Directeur de la Nouvelle Revue française
avant de se faire chercheur d’or. De retour en métropole, il enseigne
(NRF) lors de sa suspension en juin 1940, il refuse au mois
le malais et la langue malgache avant de participer à la Grande
de décembre suivant – lors de sa reparution voulue par Gaston
Guerre comme sergent au 9e régiment de zouaves, puis – après
Gallimard – d’en assurer officiellement la codirection aux côtés
une blessure – comme guetteur et interprète. L’aventure littéraire
de Pierre Drieu la Rochelle, dont il reste proche. Il conserve
commence vraiment lorsqu’il devient secrétaire de la NRF en 1919,
cependant un bureau chez le prestigieux éditeur à côté de celui de
sous la direction de Jacques Rivière. C’est lorsqu’il lui succède
Drieu qu’il aide à faire revivre la revue dans l’espoir qu’elle permette
à sa mort en 1925, qu’il confère à la revue un grand prestige,
aux écrivains de survivre et à l’intelligence française de garder
y attirant les plumes les plus brillantes de son temps, dans
sa place en dépit des circonstances. Parallèlement, il participe
un esprit d’éclectisme absolu, qui prévaudra de nouveau lorsqu’il
au journal Résistance, contribue au projet des Lettres françaises,
en reprendra les rênes dans les années 1950 et 1960.
© TALLANDIER/BRIDGEMAN IMAGES. © LES ARCHIVES DU CALVADOS/COTE 19W/4. © COLLECTION F. GROB/KHARBINE-TAPABOR.
EN COUVERTURE
92
H
MAIN DANS LA MAIN Ci-dessus : affiche du Parti communiste français, 1946. Durant la guerre et à la Libération, le PCF a mis, dans
son programme, l’accent sur la «confiscation des biens des traîtres », faisant peser toute la responsabilité du conflit sur les «hommes des
trusts ». Il véhiculait ainsi l’idée d’un complot des «trusts » ayant provoqué la guerre à dessein avec l’Allemagne pour lui livrer la France.
P ORTFOLIO
Par Luc-Antoine Lenoir
DANS LA LIGNE DE MIRE
Ci-contre : affiche de 1945
publiée par l’Association des
victimes du nazisme, d’obédience
communiste. L’amiral Esteva
évoqué ici, résident général
de France en Tunisie, échappa
à la peine capitale pour avoir
aidé des résistants avant l’arrivée
des Allemands. Il fut finalement
condamné à la prison à vie.
A gauche : menace de mort
reçue par un commerçant
de Caen accusé de collaboration,
novembre-décembre 1943.
La
guerre
desplacards
La guerre invente la propagande par l’affiche.
Au sortir du conflit, les résistants et les partis qui prétendent
au pouvoir ne se privent pas de l’utiliser à leur avantage.
L
es murs sont des réseaux sociaux avant l’heure. Si l’on retient de
la Première Guerre mondiale l‘ordre de mobilisation générale,
la Seconde voit fleurir les affiches en couleur, où se mêlent
informations et propagande politique. La France de Vichy fait
imprimer son programme et son argumentaire pour la Révolution
nationale et le redressement de la maison France. Viennent ensuite
les affiches du Service du travail obligatoire et de la relève des prisonniers de guerre. L’occupant allemand ne se prive pas non plus de
communiquer sur la confiance qu’il essaie d’inspirer, tout autant
que sur des exécutions d’otages. C’est tout naturellement que les
différentes factions résistantes utilisent les mêmes moyens, même
si l’affichage public est forcément éphémère et risqué. Des tracts
imprimés dans des caves circulent, pour menacer les personnalités
de la collaboration et prévenir le peuple que toute action antipatriotique sera sévèrement punie, «dès que la situation internationale et la libération du territoire le permettront ».
Dontacte:dèslerefluxdesforcesd’occupationallemandes,l’épuration commence, sous toutes ses formes. Ce n’est pas pour autant que
les imprimeries débrayent : elles changent de donneurs d’ordre mais
l’activité continue de plus belle, et les ateliers anciennement clandestins ont désormais pignon sur rue. Le gouvernement provisoire fait
placarder des proclamations qui font connaître les noms des commissaires de la République départementaux et leurs premières décisions. Les comités de libération reprennent l’esthétique administrative pour appeler à la délation ou annoncer des mesures politiques.
Cesinstancesreprésentativesfontl’objetdeluttesd’influenceféroces
entre le parti communiste et les mouvements gaullistes.
Ces mêmes camps mènent à leur tour leurs propres campagnes de
communication. Les gaullistes présentent, plutôt sobrement, leurs
candidats aux élections qui s’annoncent. Pour les communistes, il
s’agit d’abord de conforter l’image du «parti des 75 000 fusillés » (un
chiffre exagéré : on estime à 25 000 le nombre d’exécutions, dont les
communistes n’ont constitué qu’une partie des victimes) et sa détermination jamais prise en défaut contre l’occupant… et donc de faire
oublier leur collaboration jusqu’à l’été 1941. Dans ces années de 1944
à 1947 où, paradoxalement, les dirigeants au passé résistant sont
éclipsés par d’autres poussés par le Komintern, on interprète le passé
récent en pensant à l’avenir : de nombreuses affiches soulignent la
collusion entre les milieux d’argent et l’occupant, pour tenter de rendre synonymes libération et révolution marxiste. On exige des
confiscations, des nationalisations, on met déjà en garde contre la
nouvelle «occupation américaine ». 2
93
H
EN COUVERTURE
UN HOMME À ABATTRE
Ci-contre : tract de condamnation
à mort daté du 13 août 1943 et
trouvé dans les affaires personnelles
de Drieu la Rochelle. Deux ans
plus tard, le 15 mars 1945, après
avoir découvert la veille, dans
les journaux, qu’il faisait l’objet
d’un mandat d’arrêt, l’écrivain s’est
donné la mort dans l’appartement
du XVIIe arrondissement de Paris
où il vivait reclus.
94
H
FAIRE-PART Ci-dessus : exemples de petits cercueils envoyés
par la Résistance aux collaborateurs, 1944. A droite : affiche du Comité
de la Libération appelant la population du Blanc-Mesnil (actuelle SeineSaint-Denis) à la dénonciation des collaborateurs, septembre 1944.
© PHOTOGRAPHIE MDJ. © MUSÉE DE LA RÉSISTANCE CASTELLANE HAUTE-PROVENCE/BRIDGEMAN IMAGES. © ARCHIVES NATIONALES, 72 AJ 1617 DROITS RÉSERVÉS . © COLL. DIXMIER/KHARBINE-TAPABOR.
95
H
ESPRIT DE REVANCHE Ci-dessus : «Ils ont trahi, pillé, torturé, tué, qu’ils payent leurs crimes. »
Affiche illustrée par J. Van de Beuque et imprimée à Lyon en octobre 1944, en pleine épuration en France.
C INÉMA
Par Geoffroy Caillet
Village
EN COUVERTURE
Un
français
Fidèle adaptation du roman
de Marcel Aymé incarnée par le gratin
du cinéma français, Uranus,
de Claude Berri, restitue sa peinture
sans concession de l’épuration
dans une petite ville française.
«
PHOTOS : © RENN PRODUCTIONS / PROD DB/KCS/AURIMAGES.
96
h
T
oi, as-tu déjà eu le courage de dénoncer quelqu’un ? Combien de morts
as-tu à ton actif ? Aucun ! » Doctrinaire et glacé, Jourdan (Fabrice Luchini)
ressemble, avec sa petite moustache et
son front haut, à un Hô Chi Minh français.
Son camarade de parti, le pragmatique
Gaigneux (Michel Blanc), n’est à ses yeux
qu’« un communiste de clocher ». Lequel
riposte aussitôt : «Le malheur, c’est que tu
n’aimes rien : ni les femmes, ni l’amitié, ni
rien de la vie. Tu causes comme un oracle,
mais la vraie misère, tu ne l’as pas vécue, tu
l’as lue dans les livres. Tu t’accroches au communisme parce que tu es vide. Tu parles de
la révolution : tu n’as jamais eu faim. Au
fond, tu n’es pas des nôtres… »
Si la patte de Marcel Aymé affleure à
chaque ligne de ces dialogues de cinéma,
c’est qu’il y a entre son roman Uranus,
publié en 1948, et son adaptation pour le
grand écran l’épaisseur d’une feuille de
papier à cigarette. Sorti en décembre 1990,
le film de Claude Berri, avec ses 2,5 millions
d’entrées, clôtura en fanfare une année
faste pour le cinéma français. Elle avait
commencé avec Milou en mai de Louis
Malle et Nikita de Luc Besson, avant d’offrir
aux spectateurs Cyrano de Bergerac de
Jean-Paul Rappeneau, puis La Gloire de
mon père et Le Château de ma mère d’Yves
Robert. N’en jetez plus. Malgré six nominations aux Césars, Uranus dut cependant
tout céder au héros d’Edmond Rostand,
qui repartit avec dix trophées. L’un et
l’autre film se distinguaient par la qualité
de leur adaptation. L’un et l’autre avaient
pour vedette ou pour coprotagoniste un
Gérard Depardieu flamboyant.
Dans une petite ville de France qui se
relève à peine de ses ruines en ce printemps
1945, c’est une comédie humaine presque
toujours tragique qui s’agite sous la caméra
de Claude Berri. Il y a l’honnête ingénieur
Archambaud (Jean-Pierre Marielle) et sa
femme (Danièle Lebrun), qui hébergent
trois victimes des bombardements : Gaigneux et sa femme, mais aussi Watrin (Philippe Noiret), maître d’école de profession
et philosophe de tempérament. Il y a Léopold Lajeunesse (Gérard Depardieu), un
fort en gueule alcoolique, dont le café tient
lieu de salle de classe à Watrin, et qui, à
force d’entendre les élèves ânonner Andromaque, s’est pris de passion pour la poésie
et ajoute désormais les vers aux verres. Il y
a aussi l’ignoble Monglat (Michel Galabru,
dont le bref rôle est aussi le plus beau de
sa longue carrière), un profiteur qui s’est
enrichi au marché noir et fait la pluie et le
beau temps dans la ville. Il y a enfin celui
par qui le scandale arrive, Maxime Loin
(Gérard Desarthe), un milicien traqué
par les communistes, qu’Archambaud
accepte de cacher chez lui.
Lorsque le minable cheminot communiste Rochard (Daniel Prévost) accuse par
vengeance Lajeunesse d’héberger Maxime
Loin, Jourdan et Gaigneux soutiennent
leur camarade de parti contre toute évidence. Lâché par Monglat, qu’il avait pourtant aidé dans ses trafics pendant la guerre,
Lajeunesse est alors arrêté et emprisonné,
plongeant Archambaud dans le doute :
ne devrait-il pas livrer Maxime Loin pour
innocenter le cafetier ? Lajeunesse est finalement libéré, mais, ivre mort, se prend à
hurler nuitamment, dans toute la ville, ce
que tout le monde sait sans oser le dire : les
turpitudes de ses concitoyens sous l’Occupation. Pour lui comme pour Maxime Loin,
la fin sera tragique.
Porté par le gratin du cinéma français à
son meilleur niveau et par un Claude Berri
décidément très à l’aise avec les adaptations littéraires après Jean de Florette et
avant Germinal, Uranus déroule, au fil de
dialogues tranchants comme une serpe,
la chronique sans fard d’une microsociété
tout à la fois défigurée et révélée par la
guerre et ses conséquences. Dans cette
galerie de personnages, on compte des
lâches monstrueux comme Monglat, dont
la «seule joie est la souffrance des autres »,
des lâches haineux comme Jourdan, qui
explique doctement que « le mépris et
la haine sont des réalités agissantes »,
des lâches idiots comme Rochard, qui a
dénoncé Lajeunesse pour un motif dérisoire. Mais aussi des hommes de bonne
volonté comme le bourgeois Archambaud
ou le communiste Gaigneux, qui font ce
qu’ils croient juste. Et, enfin, deux espèces à part : Lajeunesse, un hercule à l’âme
d’enfant, généreux et fou, cabossé mais
intègre ; Watrin, aussi dépourvu d’illusions
que perpétuellement indulgent pour ce
curieux animal qu’est l’homme.
A bien y regarder, la charge d’Uranus se
concentre pourtant moins sur les fautes
des individus que sur leurs illusions collectives. Tous ces personnages plus vrais
que nature sont marqués par une forme
d’ambivalence qui affirme que l’homme
n’est jamais entièrement réductible à
ses choix. Tout autre est le mensonge
unanime d’une France entièrement résistante ou la terreur imposée à tous par un
petit nombre de communistes. Comme
le dit Archambaud, « la France entière est
hypocrite. D’un côté, il y a tous ceux dont je
fais partie qui n’osent plus afficher leurs opinions et puis, de l’autre, ceux qui affectent de
croire que ces idées-là n’ont jamais existé.
On réduit des millions d’individus à une poignée de vendus, c’est un mensonge colossal.
A en croire les journaux, il n’y a que des résistants. Mais la vérité, c’est qu’il y en a un bon
nombre qui ont retourné leur veste à la Libération. Voilà la vérité. »
A l’image du roman, le film balance ainsi
entre pessimisme et tendresse, éclairé par
quelques instants de grâce, tel le cafetier
touché par le démon de la poésie, et par
les réflexions du paisible Watrin, portées
par la voix merveilleuse de Philippe Noiret, qui distille tranquillement la morale
de cette drôle d’histoire : « Nous sommes
des lâches et des hypocrites comme la
majorité des gens. Mais c’est ce qu’il faut être
en ce moment. Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens courageux, des héros,
des amis ? N’empêche que les hommes sont
des créatures admirables, Archambaud.
Quand un homme ne viendrait au monde
que pour voir une seule fois une marguerite,
il n’aurait pas perdu son temps. » Une
morale dont la sagesse faussement naïve
semble faire résonner la voix de Marcel
Aymé lui-même. 2
COMÉDIE HUMAINE
A gauche : Watrin (Philippe Noiret),
le maître d’école, défile aux côtés
d’Archambaud (Jean-Pierre Marielle),
l’ingénieur, dans la ville libérée
de Blémont, le 1er mai 1945. En haut,
à droite : Lajeunesse (Gérard
Depardieu), le cafetier devenu poète,
est soudain arrêté et lâché par Monglat
(Michel Galabru), l’irrécupérable
commerçant profiteur qui s’est enrichi
sous l’Occupation (en bas, à droite).
L IVRES
Par Geoffroy Caillet, Luc-Antoine Lenoir, Philippe Maxence,
Frédéric Valloire et Michel De Jaeghere
EN COUVERTURE
Expier Vichy.
L’épuration
en France,
1943-1958
98
h
Jean-Paul Cointet
«Suivre presque
au jour le jour
le scénario de
l’épuration » : c’est
l’objet de ce remarquable ouvrage,
qui reprend le sujet par le menu pour
décrypter un phénomène frappé
par deux paradoxes : censé toucher
seulement les élites compromises,
il aboutit à «la mise en accusation d’une
large partie de la société française »,
un résultat pour le moins contradictoire
avec le discours officiel sur une France
unanimement résistante. Du procès
Pucheu aux dernières lois d’amnistie,
de l’épuration «sauvage » à l’épuration
légale, Jean-Paul Cointet s’appuie sur
de nouvelles archives (notamment
celles de De Gaulle et de Vincent Auriol)
pour dresser le tableau pénétrant
d’une «œuvre humaine imparfaite »
et infiniment complexe. GC
Perrin, 2008, 528 pages, 32 €.
L’Epuration en France
Marc Bergère
Placé sous l’égide de l’analyse
de Raymond Aron («un acte
révolutionnaire mis en forme
légale »), ce vade-mecum
entreprend de décrire
le phénomène social unique
que fut l’épuration en France,
et ses conséquences. Tout y est : les
phases et les grands thèmes (épuration
sauvage, économique, etc.), l’atmosphère
qui évolue mois par mois, le monde des
victimes entre combativité, dénégation et
tentation de l’exil, ou encore la transition
progressive, à partir des années 1980, vers
une «justice mémorielle ». Une excellente
vue d’ensemble pour comprendre,
toujours avec Aron, que «si les craintes
[d’une anarchie] se sont dissipées, les
espoirs ne se sont pas réalisés ». L-AL
PUF, « Que sais-je ? », 2023 (2e édition),
128 pages, 10 €.
Lignes
épurées
Histoire de l’épuration. Bénédicte Vergez-Chaignon
Toutes les petites histoires sont là, qui forment la mosaïque
de la grande. On observe une France qui, au fil d’heures brûlantes,
oscille entre liesse et violence, joies et déchaînements de passions.
Bénédicte Vergez-Chaignon n’est pas tombée dans le piège de
la statistique, ni dans celui de l’anecdotique. Son livre constitue une
somme écrite dans une langue plaisante, volontiers truculente lorsque
la situation l’est, grave et sensible devant les exactions ou les exécutions
qui s’enchaînent. Un bémol : l’auteur paraît avoir parfois quelque peine à distinguer
l’intérêt de la France de celui des seuls clans politiques de la Résistance. Elle assure en outre
que « les grands noms de la littérature échappent aux cours de justice et même aux chambres
civiques » bien plus que les responsables économiques. Les faits montrent pourtant
qu’il valut quelquefois mieux construire des armes que tenir la plume. L-AL
Tallandier, « Texto », 2024, 880 pages, 13,90 €.
Ainsi finissent les salauds. Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre
Pourquoi meurt-on en 1944 dans Paris libéré ? L’Occupation aurait dû
laisser la place à la liesse ; elle ouvre la porte à la vengeance. Entre le 20 août
et le 22 septembre 1944, la police repêche 38 cadavres dans la Seine, tous
lestés d’une pierre. Associant la rigueur de l’historien au talent du romancier,
les auteurs dévoilent ici un épisode méconnu de la Libération. Leur enquête
conduit à l’Institut dentaire. On n’y soigne nullement les dents, mais
on y pratique, plus radicalement, la torture. Dans ce centre clandestin FTP
(résistance communiste), la terreur règne. Pendant que la police est épurée,
plus de 200 personnes y sont ainsi incarcérées et torturées. Certaines meurent aussi
pour avoir déplu aux voisins, quitté un mari ou ignoré les vertus du parti… PM
Tallandier, « Texto », 2022, 480 pages, 11,50 €.
Pierre Laval. Un mystère français. Renaud Meltz
Les deux dernières biographies d’importance consacrées à Pierre Laval
(1883-1945), celle de Fred Kupferman et celle de Jean-Paul Cointet, datent
de trente ans et plus. Depuis, des sources nouvelles sont apparues, en
particulier grâce aux archives de la Fondation Josée et René de Chambrun.
Gageons que ce travail restera pour longtemps la biographie de référence.
Il est solide, argumenté, nourri de travaux très divers et inédits. Il suit
avec précision Laval depuis sa jeunesse auvergnate, l’accompagne
dans son ascension, dans ses évolutions idéologiques, dans son amour du pouvoir et de ses
avantages, n’omet rien, s’attache aux faits et l’aborde sans préjuger des années vichyssoises.
Aucun tabou. Son attitude envers les Juifs, la Milice, l’Allemagne, De Gaulle, la Résistance,
son impopularité assumée, sont examinées sans fard, ni parti pris. FV
Perrin, 2018, 900 pages, 35 €.
L’Epuration sauvage. Philippe Bourdrel
C’est le titre de ce livre qui a popularisé dans l’historiographie le terme d’«épuration
sauvage ». Phénomène lié à la libération de la France, séquelle de l’Occupation mais aussi
«manifestation de caractère révolutionnaire », l’épuration extrajudiciaire mise en œuvre
au cours de l’été 1944 est scrutée ici dans toutes ses dimensions. A travers des dizaines
d’exemples de cette terrifiante parodie de justice dictée le plus souvent par la vengeance
ou la jalousie, qu’elle fût liée ou non à l’Occupation, l’auteur éclaire l’ampleur du phénomène,
la faiblesse des moyens du gouvernement provisoire pour faire régner l’ordre, la pression
qu’exerça sur lui et sur tout le monde politique le PCF, relayé par une presse à ses ordres. GC
Perrin, « Tempus », 2008, 704 pages, 12 €.
Dictionnaire de l’épuration des gens de lettres, 1939-1949
Jacques Boncompain
Quels furent les points communs entre Jean Anouilh, André Castelot
ou Fernandel ? A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la suspicion s’abat
sur eux. Ont-ils collaboré avec l’ennemi ? Cette question, on la leur pose
comme à l’ensemble de leurs confrères. S’ils répondent par la négative au
questionnaire du Comité national d’épuration des gens de lettres, auteurs
et compositeurs, on leur demande si en leur «âme et conscience » ils n’ont
pas quand même failli. L’écrivain René Benjamin refuse de se soumettre à ce diktat. Le
compositeur Pascal Bastia manie la dérision dans ses réponses. Jacques Boncompain publie
l’ensemble des dossiers des suspectés et offre ainsi un dictionnaire unique en son genre. PM
Honoré Champion, 2016, 800 pages, 70 €.
Condamnées à mort. Fabien Lostec
Loin des seules tondues, tristement
connues en raison du caractère
spectaculaire du châtiment qui leur
fut infligé par la violence populaire,
il a existé une épuration légale au féminin.
C’est ce que montre ce livre novateur,
fruit d’une thèse en histoire contemporaine.
651 femmes ont été condamnées à mort
par une juridiction légale et 46 d’entre elles
exécutées, soit un nombre jamais atteint
depuis la Révolution française. En analysant
l’ensemble de la procédure judiciaire
à laquelle elles furent soumises, l’auteur
montre la porosité entre tribunaux légaux
et extralégaux et éclaire le profil de ces
condamnées : délatrices, adhérentes à un
parti collaborationniste ou le plus souvent
collaboratrices policières. Une étude
intéressante, même si, tout à son idée
de montrer que «juger la collaboratrice,
c’est avant tout juger la femme », elle
donne parfois le sentiment de dresser
le procès anachronique d’une époque. GC
CNRS Editions, 2024, 400 pages, 26 €.
Les Epurations de l’armée française, 1940-1966
André Bourachot et Henri Ortholan
Les deux auteurs, eux-mêmes officiers et spécialistes de l’histoire
militaire, présentent une étude inédite de trois épurations des officiers
français : celle opérée par Vichy, puis par la France libre à partir de 1943
et, enfin, par le pouvoir gaulliste après le putsch d’Alger. Abordant le sujet
sur le temps long, ils montrent combien ces épurations ont répondu
à des critères idéologiques plutôt qu’au devoir de justice et soulignent
également la forte responsabilité de De Gaulle dans ce mouvement
de purification. PM
L’Artilleur/Bernard Giovanangeli, 2021, 464 pages, 25 €.
Les Acquittés de Vichy. Gérard Chauvy
C’est un travail d’une grande rigueur qui s’attaque à la notion très particulière
de «faits de résistance », parfois mentionnée par la justice au sujet de certains
responsables vichystes pour justifier ses non-lieux. Comment résiste-t-on
tout en étant collaborateur ? Comment les juges doivent-ils interpréter l’action
qu’un homme revendique après la guerre alors qu’il s’en est défendu sur
le moment ? Le travail de l’auteur a aussi l’intelligence de lier le rythme et les
humeurs très changeantes de l’épuration (la diversité des décisions de la Haute Cour de
justice, parfois surprenante, en témoigne) à l’actualité politique de l’immédiat après-guerre.
Qui se souvient du complot anticommuniste, dit «plan bleu », de 1947 ? L’attitude des
communistes et du bloc de l’Est influe également sur les travaux judiciaires. Gérard Chauvy
livre une formidable analyse sur le dessous des cartes de l’épuration des grands noms
de Vichy. Et en filigrane, une passionnante réflexion sur la justice face à l’histoire. L-AL
Perrin, 2003, 360 pages, d’occasion.
Chiens et louves. Jean-Pierre Perrin
Sans doute le roman noir est-il un art
mineur. Cela ne lui interdit pas de toucher,
parfois, au chef-d’œuvre. En mettant
en scène cet étonnant chassé-croisé
de héros et de traîtres, où les fantômes
de la guerre du Liban s’entrechoquent
avec ceux de l’épuration, dans un coin des
Vosges au cours de l’été 1944 et à nouveau
en 1999, l’auteur entendait éclairer la
fragilité des catégories dans lesquelles nous
enfermons l’histoire. Il a réussi bien plus
que cela : il a ressuscité une page d’histoire
de France avec une vérité saisissante.
Son livre n’est pas à mettre dans toutes
les mains. On y croise des médaillés
de la Résistance qui n’ont pas tiré un coup
de feu contre l’occupant, des tortionnaires
républicains, des communistes
qui sont des assassins.
Sous la couverture
d’un banal roman policier,
c’est un bréviaire
de l’imposture. MDeJ
Gallimard, « Série Noire »,
1999, 288 pages, 6,65 €.
99
h
C HRONOLOGIE
Par Luc-Antoine Lenoir
A
EN COUVERTURE
de
charge
revanche
100
H
Exigée par les communistes aussi bien que par
les gaullistes, organisée par le gouvernement d’Alger,
l’épuration échappa un temps à ses initiateurs.
1942
Albert Clément, rédacteur en chef
du Cri du peuple, journal du Parti populaire
français (PPF), est assassiné. Dans les semaines suivantes, plusieurs locaux d’associations collaborationnistes explosent.
8 AU 11 NOVEMBRE Débarquement des
Alliés en Afrique du Nord. Présent à Alger,
l’amiral Darlan fait cesser la résistance française et prend le titre de haut-commissaire
pour la France en Afrique du Nord au nom
du maréchal Pétain, « empêché ». Le général Giraud devient chef des forces armées
françaises désormais passées du côté des
Alliés. Les Allemands envahissent la zone
libre. Le maréchal Pétain se dessaisit de ses
pouvoirs (sauf constituants) au profit de
Pierre Laval. Les jours suivants, cinq anciens
parlementaires, dont Jean Pierre-Bloch et
Pierre Mendès France, signent une lettre au
président Roosevelt en réclamant une épuration des « complices et serviteurs de
l’ennemi ».
28 NOVEMBRE Les Forces navales françaises libres (FNFL) débarquent à La Réunion
et placent en résidence surveillée le gouverneur Pierre-Emile Aubert.
3 DÉCEMBRE Le général De Gaulle fait diffuser un texte annonçant la punition du
« quarteron d’hommes qui symbolisent
la capitulation, la collaboration et l’usurpation ».
24 DÉCEMBRE Assassinat de l’amiral Darlan, ancien chef du gouvernement de
Vichy. Le général Giraud prend la tête du
commandement en chef civil et militaire.
2 JUIN
Il entend faire l’union de toutes les factions
autour d’un mot d’ordre : «Un seul objectif,
la victoire. »
1943
24 AVRIL Assassinat de Paul de Gassowski,
chef adjoint de la Milice dans les Bouchesdu-Rhône.
31 MAI Débarqué la veille à Alger, De Gaulle
envisage devant Giraud « l’élimination de
l’administration d’un certain nombre de
personnages (…) disqualifiés pour conduire
l’effort de guerre ».
27 JUIN A Tunis, De Gaulle annonce vouloir « châtier les traîtres qui ont jeté [la
France] dans l’épreuve ».
JUILLET-AOÛT Le Front national universitaire et le journal Bir-Hakeim, d’obédience
gaulliste, éditent leurs listes noires.
7 JUILLET Le Comité français de Libération nationale (CFLN) prend des mesures
d’exception et limoge plusieurs personnalités civiles et militaires.
31 JUILLET Giraud est marginalisé par
De Gaulle au sein du CFLN. Il ne conserve
quelecommandementdel’arméefrançaise.
5 AOÛT L’amiral Derrien, qui avait ouvert la
base de Bizerte aux Allemands sur ordre de
Laval, comparaît devant une commission
d’enquête. De Gaulle la remplace par un tribunal d’armée, procédure d’exception.
8 AOÛT A Casablanca, le général De Gaulle
déclare dans un discours que «l’union nationale ne peut se faire et ne peut durer que si
l’Etat sait distinguer les bons serviteurs et
punir les criminels ».
18 AOÛT Le CFLN instaure une commission d’épuration, chargée de traquer «tous
ceux qui, dirigeants ou fonctionnaires, ont
par leurs actes, leurs écrits ou leur comportement encouragé l’action de l’ennemi ».
En septembre, le CFLN annonce des poursuites contre le maréchal Pétain et tous
ses ministres. En octobre est publiée une
ordonnance visant la répression de la collaboration économique.
9 SEPTEMBRE Opérations de libération de
la Corse à l’initiative du général Giraud. La
Résistance met en place une commission
départementale d’épuration.
10 OCTOBRE Le procureur Lespinasse est
abattu à Toulouse par les FTP-MOI.
N OVEMBRE Jean Pierre-Bloch déclare
dans Alger républicain : « C’est notre premier mot d’ordre. Avant tout, épuration,
épuration. »
9 NOVEMBRE Giraud est éliminé du CFLN.
21 NOVEMBRE Le chef départemental de
la Milice savoyarde, Gaston Jacquemin, est
assassiné avec plusieurs de ses hommes à
Thônes (Haute-Savoie).
18 DÉCEMBRE L’ancien ministre Flandin
est arrêté, avec le gouverneur des colonies
Boisson, qui avait combattu les troupes
gaullistes devant Dakar en 1940, et l’ancien
ministre de l’Intérieur Peyrouton.
1944
31 JANVIER Ordonnance du CFLN réprimant les dénonciations envoyées à l’administration de Vichy, à l’occupant et aux
agents de la collaboration.
COUP DE BALAI
Ci-contre : affiche
du Parti socialiste
pour la réforme
de l’administration,
1946. Dès la Libération
et dans les années
qui suivent, les partis
politiques encouragent
le renouvellement
du personnel de l’Etat,
afin d’y pousser
leurs sympathisants.
© COLL. DIXMIER/KHARBINE-TAPABOR.
3 MARS Une ordonnance du CFLN prévoit
l’exécution par fusillade, en cas de crime
contre la sûreté de l’Etat ou en application
des sentences prononcées par les tribunaux militaires.
4 MARS Reconnu à bord d’un bâtiment
qui devait le conduire en Afrique du Nord,
où il souhaitait combattre aux côtés des
Alliés, l’ancien ministre de l’Intérieur de
Vichy, Pierre Pucheu, est jugé par un
tribunal composé de trois généraux et
deux magistrats choisis par De Gaulle.
Pucheu est condamné à mort et exécuté le
20 mars sur l’hippodrome d’Alger.
7 MAI Devant le mouvement Combat,
Henri Frenay déclare qu’« il ne faut pas
considérer comme traîtres tous les Français
qui (…) s’étaient ralliés au maréchal », et
dénonce le «sectarisme gaulliste ».
3 JUIN Le CFLN est remplacé par le Gouvernement provisoire de la République
française (GPRF).
6 JUIN Débarquement des Alliés en Normandie.
10 JUIN A Oradour-sur-Glane, la division SS
Das Reich massacre 643 villageois.
22 JUIN Le GPRF prend une ordonnance
de mise sous séquestre des journaux sur le
territoire libéré.
27 JUIN Une ordonnance régit l’épuration
de la fonction publique.
28 JUIN Le ministre de l’Information Philippe Henriot est assassiné à Paris.
AOÛT-SEPTEMBRE Partout en France, les
femmes ayant eu des relations avec l’occupant ou ayant rendu des services sont prises pour cibles et parfois tondues en place
publique, sous l’impulsion des comités
locaux de Libération (CLL). Les premières
listes de «femmes à tondre » sont publiées
quelques semaines avant la libération de la
ville en question. On estime à au moins
20 000 le nombre de femmes tondues.
Plusieurs «commissions de criblage » sont
mises en place en province. Celle d’Angers
est ouverte par le commissaire régional
de la République Michel Debré (qui avait
lui-même, au Conseil d’Etat, prêté serment au maréchal Pétain en octobre 1941).
Yves Farge, son homologue lyonnais, en
crée trois.
18 AOÛT A Pamiers (Ariège), au moins
50 collaborateurs sont exécutés sur décision
d’un tribunal du peuple formé de résistants, avant l’arrivée d’un préfet le 31 août.
Partout en France, la répression des collaborateurs est mise en place, sous la pression populaire ou celle de certains groupes informels de résistance, pour un total
d’environ 12 000 à 14 000 exécutions sommaires dans les semaines de la Libération.
19 AOÛT Début des combats pour la libération de Paris, signée six jours plus tard.
Un groupe de Francs-tireurs et partisans
mené par René Sentuc (« Capitaine Bernard ») s’installe à l’Institut dentaire et se
livre à des extorsions, règlements de comptes et exécutions sommaires, y compris
de résistants susceptibles de les dénoncer. Jusqu’au 15 septembre, 42 personnes
sont assassinées.
20 AOÛT Pétain est contraint de quitter
Vichy pour Sigmaringen, emmené par les
troupes allemandes.
23 AOÛT Au Grand-Bornand (HauteSavoie), une cour martiale condamne
à mort et fait exécuter 76 miliciens, sur
97 condamnations au total.
Le même jour, Sacha Guitry est arrêté à son
domicile parisien par des FFI.
26 AOÛT Le général De Gaulle descend
les Champs-Elysées et assiste à un Te Deum
à Notre-Dame, l’archevêque de Paris ayant
été mis à l’écart. Une ordonnance du GPRF
définit le crime d’indignité nationale :
« est coupable d’indignité nationale (…),
tout Français qui aura postérieurement
au 16 juin 1940, soit sciemment apporté
en France ou à l’étranger une aide directe
ou indirecte à l’Allemagne ou à ses alliés,
soit porté atteinte à l’unité de la nation ou
à la liberté des Français, ou à l’égalité entre
ces derniers ».
27 AOÛT Une circulaire entraîne l’exclusion de l’armée de tous les non-résistants.
28 ET 29 AOÛT Une ordonnance établit
des « chambres civiques » pour les faits
relatifs à l’indignité nationale. Les crimes
de guerre sont quant à eux réprimés par
une juridiction militaire.
30 AOÛT Ouverture de plusieurs cours
martiales en province. A Grenoble, on
condamne jusqu’au 4 octobre 23 personnes, dont 15 à la peine de mort. A Nîmes,
34 collaborateurs sont exécutés jusqu’au
19 septembre. Dans l’Hérault, 71 exécutions en une dizaine de jours.
SEPTEMBRE Apprenant l’arrestation de
sa mère, Robert Brasillach se constitue prisonnier à la Préfecture de police de Paris.
1ER SEPTEMBRE Une commission d’épuration administrative est mise en place au
ministère des Colonies.
2 SEPTEMBRE Six jeunes miliciens sont
condamnés à mort et fusillés à Grenoble
devant une foule hostile.
7 SEPTEMBRE Une commission centrale
d’épuration de la magistrature est mise
en place.
11 SEPTEMBRE La cour de justice tient
son premier procès à Marseille.
101
H
EN COUVERTURE
102
H
16 SEPTEMBRE Un décret institue des tribunaux militaires dans chaque département et permet de dissoudre les instances
populaires autoproclamées.
23 SEPTEMBRE L’industriel Louis Renault
se rend à la convocation d’un juge, qui le fait
incarcérer à Fresnes. Il meurt de maladie,
et possiblement de mauvais traitements,
le 24 octobre suivant, avant son procès.
4 OCTOBRE Une ordonnance renforce le
pouvoir des préfets pour procéder aux
internements administratifs.
13 OCTOBRE François Mauriac évoque
l’amnistie dans un éditorial du Figaro :
«Nous voulons, nous exigeons le châtiment
des coupables – non celui des suspects ; et
nous ne faisons pas bon marché de la vie ni
de la liberté des innocents. Il existe des crimes définis, sur lesquels aucun désaccord
n’est imaginable. Mais les accusations
vagues et, si l’on peut dire, sans contours qui
planent sur une foule de citoyens (…) voilà
l’un des pires malheurs qui puissent frapper
un peuple. »
14 OCTOBRE Le Service de recherche des
crimes de guerre ennemis (SRCGE) est créé
et confié au colonel Chauveau.
23 OCTOBRE L’écrivain et fondateur de
Gringoire, Georges Suarez, est condamné
à mort par la cour de justice de la Seine.
Il est exécuté le 9 novembre au fort de
Montrouge.
30 OCTOBRE Le gouverneur Pierre Boisson est condamné par le tribunal militaire
d’Alger à la révocation sans pension.
16 NOVEMBRE L’ancien préfet de HauteSavoie, Charles Marion, condamné à mort
et emprisonné, est enlevé par des maquisards et exécuté à Annecy.
18 NOVEMBRE Une ordonnance crée la
Haute Cour de justice pour juger les personnes qui, «sous la dénomination de chef
de l’Etat, chef du gouvernement, ministres,
secrétaires et sous-secrétaires d’Etat, commissaires généraux, secrétaires généraux du
chef de l’Etat, du chef du gouvernement et des
ministères, résidents généraux, gouverneurs
généraux et hauts commissaires », ont participé aux gouvernements de l’Etat français du 17 juin 1940 à août 1944.
DÉCEMBRE On estime à 50 000 personnes le nombre d’internés, répartis dans
171 sites sur le territoire.
26 DÉCEMBRE Une ordonnance complète
et codifie celle du 26 août définissant
l’indignité nationale.
1945
3 JANVIER Le patron du journal sportif
L’Auto, Albert Lejeune, condamné à mort
par la cour d’assises de Marseille en octobre
après une rapide délibération, est fusillé.
9 JANVIER L’officier de marine et écrivain
Paul Chack est fusillé au fort de Montrouge.
16 JANVIER Une ordonnance prononce
la nationalisation du groupe industriel
Renault. Les petits actionnaires sont
indemnisés, mais pas la famille de Louis
Renault ni les administrateurs.
23 JANVIER Condamné par la cour de
justice de Nîmes, l’ancien préfet du Gard
et du Loiret Angelo Chiappe (frère du préfet de police de Paris d’avant-guerre Jean
Chiappe) est fusillé.
27 JANVIER A Lyon, Charles Maurras est
reconnu coupable de haute trahison et
d’intelligence avec l’ennemi, et condamné
à la réclusion criminelle à perpétuité et à la
dégradation nationale.
FÉVRIER 31 380 personnes restent internées, selon le ministère de l’Intérieur.
6 FÉVRIER Condamné par la cour d’assises
de la Seine le 19 janvier, Robert Brasillach
est fusillé au fort de Montrouge.
12 MARS La Haute Cour de justice ouvre
son premier procès, celui de l’amiral
Esteva. Malgré le témoignage en sa faveur
du vice-amiral Muselier, il est condamné
aux travaux forcés à perpétuité.
15 MARS Pierre Drieu La Rochelle se suicide à son domicile alors que des journaux
annoncent son arrestation prochaine.
6 AVRIL Une ordonnance constitue un
jury d’honneur pour juger les parlementaires qui ont voté les pleins pouvoirs au
maréchal Pétain en 1940.
20 AVRIL Ancien haut commissaire au
Levant, le général Dentz est condamné à
mort par la Haute Cour de justice. Gracié
par le général De Gaulle, il meurt à la prison
de Fresnes le 19 décembre suivant.
26 AVRIL Le maréchal Pétain négocie son
retour d’Allemagne. Extradé en Suisse, il se
livre aux autorités françaises. A partir du
30 avril et jusqu’au mois de juin, il est interrogé à onze reprises.
M AI-JUIN Nouvelle vague de tontes de
femmes, arrêtées après avoir accompagné
les Allemands dans leur retraite avant d’être
renvoyées en France. D’autres femmes suspectes de collaboration sont aussi visées
lorsque leur peine est jugée trop légère.
31 MAI Lors d’une réunion à la Mutualité, le
Conseil national de la Résistance réclame
«le châtiment immédiat de Pétain ».
23 JUILLET Le procès du maréchal Pétain
s’ouvre devant la Haute Cour de justice.
1ER AOÛT Pierre Laval arrive en France. Il
témoigne deux jours plus tard lors du procès du maréchal.
8 AOÛT A Londres, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Union soviétique et la France
signent le «statut de Nuremberg », qui met
en place un tribunal militaire international
pour juger les criminels de guerre.
13 AOÛT Une manifestation organisée à
Lyon par le comité départemental de Libération réunit 1 200 personnes pour demander la peine de mort pour Pétain.
15 AOÛT Pétain est déclaré coupable de
haute trahison et d’intelligence avec
l’ennemi et condamné à mort, avec le vœu
que la sentence ne soit pas appliquée. Il est
envoyéaufortduPortalet,danslesPyrénées.
3 OCTOBRE Joseph Darnand est jugé et
condamné à mort par la Haute Cour de
justice. Il est exécuté le 10 octobre au fort
de Châtillon.
5 OCTOBRE Procès de Pierre Laval, devant
la Haute Cour de justice. Après des débats
houleux, l’ancien chef de gouvernement
est condamné à mort. Malgré une tentative de suicide le 15 octobre, il est exécuté
à Fresnes le jour même.
21 OCTOBRE Une assemblée constituante
est élue.
16 NOVEMBRE Le maréchal est transféré
au fort de Pierre-Levée, sur l’île d’Yeu.
1946
19 JANVIER
GPRF.
De Gaulle démissionne du
22 FÉVRIER Condamné à mort par la
Haute Cour de justice, Jean Luchaire est
fusillé au fort de Châtillon.
16 AVRIL Une première loi d’amnistie est
votée, sous certaines conditions, pour les
condamnations pour marché noir et profits illicites.
11 MAI Une cour de justice est instaurée
en Indochine.
27 OCTOBRE La IVe République est promulguée.
10 NOVEMBRE Décoré en février 1943 de
la Francisque, mais également actif au
même moment dans la Résistance, François Mitterrand devient député. Il sera
ministre l’année suivante.
18 NOVEMBRE Lucien Rebatet est
condamné à mort. Il sera gracié par le président Vincent Auriol le 12 avril 1947, après
une pétition d’écrivains.
23 JUIN René Bousquet, ancien secrétaire
général à la Police de Vichy, est condamné
à cinq ans de dégradation nationale, mais
la peine est annulée en raison de sa participation « active et soutenue à la résistance
contre l’occupant ».
1 ER JUILLET La Haute Cour condamne
André Parmentier, ancien préfet sous Vichy,
à cinq ans de dégradation nationale, mais
annule immédiatement la peine pour faits
de résistance avérés. Il s’agit de la dernière
condamnation de la Haute Cour en matière
d’épuration.
1947
1951
Fernand de Brinon est condamné
à mort par la Haute Cour de justice. Il est
fusillé le 15 avril au fort de Montrouge.
14 MARS L’amiral Georges Robert est
condamné par la Haute Cour de justice à
dix ans de travaux forcés, sans application
de la peine. Dans les jours suivants, l’ancien
ministre des Colonies Jules Brévié est
condamné à dix ans de prison et Armand
Annet, ancien gouverneur de Madagascar,
à dix ans d’indignité nationale.
1 6 A O Û T Une amnistie est dé cidé e
concernant les délits de collaboration
commis par les mineurs.
28 AOÛT Les Alsaciens condamnés à
moins de dix ans d’indignité nationale sont
amnistiés.
DÉCEMBRE L’ancien commissaire général
aux questions juives de Vichy Xavier Vallat
est condamné à dix ans de prison et à l’indignité nationale à vie, par la Haute Cour.
6 MARS
1948
AVRIL Une Union des victimes civiques est
créée «pour la réparation des actes criminels
ou injustes commis depuis la Libération ».
L’abbé Jean-Marie Desgranges, ancien
député qui vota les pleins pouvoirs à Pétain,
publie Les Crimes masqués du résistantialisme, qui dénonce l’opportunisme de certains partis politiques à partir de 1944.
6 MAI Le général Weygand bénéficie d’un
non-lieu sur toutes les accusations de la
commission d’instruction de la Haute Cour.
1949
9 FÉVRIER Une loi d’amnistie est votée
pour les jeunes entrés dans la Milice.
5 JANVIER Une loi d’amnistie est votée
pour les faits constitutifs de l’indignité
nationale d’une durée de moins de quinze
ans et, pour les mineurs de moins de 21 ans,
pour les peines inférieures à cinq ans.
31 JANVIER La cour de justice de la Seine
tient sa dernière audience.
20 AVRIL Louis-Ferdinand Céline est
amnistié, un an après sa condamnation
par contumace à l’indignité nationale. Il
revient de son exil européen en juillet.
23 JUILLET Le maréchal Pétain meurt au
fort de Pierre-Levée à 95 ans.
Après 1951
SEPTEMBRE 1952 L’ancien commissaire
général aux questions juives Xavier Vallat,
condamné en 1947 à dix ans de prison, est
libéré.
22 DÉCEMBRE 1952 Trois membres français de la Gestapo de la rue de la Pompe
sont condamnés à mort. Ils sont fusillés le
22 mai 1954 au fort de Vincennes.
6 AOÛT 1953 Une loi porte amnistie pour
plusieurs catégories de condamnations,
notamment concernant les militaires. Plusieurs milliers de détenus sont libérés.
20 JANVIER 1956 Christiane Renault,
veuve de Louis Renault, porte plainte pour
homicide volontaire au sujet de la mort de
son mari en 1944. Un non-lieu est prononcé en novembre.
26 DÉCEMBRE 1964 Une loi fait du «crime
contre l’humanité » un crime non prescriptible.
6 NOVEMBRE 1965 Jacques Vasseur, ancien
auxiliaire de la Gestapo, est condamné à
mort mais voit sa peine commuée en prison
à perpétuité. Finalement libéré en 1984, il
vivra jusqu’en 2009, en Allemagne.
28 AVRIL 1966 Jean Barbier, chef du PPF à
Grenoble et collaborateur de la Gestapo,
est à nouveau condamné à mort, après
une première condamnation l’année précédente cassée par la Cour de cassation. Il
est gracié par le général De Gaulle.
23 NOVEMBRE 1971 Paul Touvier, ancien
chef de la Milice à Lyon, est gracié par
Georges Pompidou sur les peines accessoires à sa condamnation à mort de 1946. La
condamnation principale était prescrite
depuis 1967. La décision est médiatisée, ce
qui entraîne de nouvelles plaintes pour crimes contre l’humanité.
12 MARS 1979 Jean Leguay, délégué du
secrétaire général à la Police René Bousquet, est inculpé pour crimes contre
l’humanité. Il mourra en 1989, avant son
procès.
27 NOVEMBRE 1981 Paul Touvier est
inculpé pour crimes contre l’humanité.
19 JANVIER 1983 Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de Gironde
pendant la guerre, ancien préfet de police
de Paris et ministre de Raymond Barre, est
inculpé pour crimes contre l’humanité.
24 MAI 1989 Paul Touvier est arrêté au
prieuré Saint-François à Nice. En 1992, la
cour d’appel de Paris l’exonère des accusations de crimes contre l’humanité. Ce jugement est finalement cassé par un recours
la même année. Il sera jugé en 1994 devant
la cour d’assises des Yvelines et condamné
à la prison à perpétuité. Il mourra le
17 juillet 1996 à la prison de Fresnes.
13 SEPTEMBRE 1989 L’association des Fils
et filles des déportés juifs de France, de
Serge Klarsfeld, et d’autres associations
déposent plainte contre René Bousquet
pour crimes contre l’humanité, en particulier pour sa responsabilité dans la
déportation de 194 enfants. René Bousquet est inculpé en 1991. Il est assassiné le
8 juin 1993 à Paris, par Christian Didier,
dont l’avocat, Arnaud Montebourg, évoque un «crime civique ».
8 OCTOBRE 1997 Maurice Papon est jugé
pour complicité de crimes contre l’humanité devant la cour d’assises de Bordeaux.
Le 2 avril 1998, il est condamné à dix ans de
réclusion criminelle. 2
103
H
© ALFREDO DAGLI ORTI/PHOTO12. © VILLE DE CARPENTRAS. © MICHEL BLOT. © MUSÉE DU QUAI BRANLY-JACQUES CHIRAC, PHOTO CLAUDE GERMAIN/SP.
L’ESPRIT DES LIEUX
106
ASSISE, LA CITADELLE INATTENDUE
FRANÇOIS FONDA UN ORDRE QUI COMPTA TRèS RAPIDEMENT
DES MILLIERS DE FRèRES, LÀ OÙ IL AVAIT VÉCU DANS LA PAUVRETÉ,
POUR FAIRE D’ASSISE UN HAVRE DE BEAUTÉ.
114
LA GRANDE
GALERIE DE
CARPENTRAS
LA SPLENDIDE BIBLIOTHèQUE-MUSÉE DE L’INGUIMBERTINE, DU NOM
DE L’ÉVÊQUE QUI LA LÉGUA À LA CITÉ DU VAUCLUSE AU XVIIIE SIèCLE,
SE DÉVOILE AU SEIN DE L’HÔTEL-DIEU PROFONDÉMENT RESTAURÉ.
126
DANS LES PETITS PAPIERS
AU CŒUR DU LIMOUSIN, UN ATELIER APPLIQUE DES TECHNIQUES
DE RESTAURATION DE POINTE AUX MANUSCRITS ET PARCHEMINS
LES PLUS ANCIENS. LES ABBAYES ET GRANDS MUSÉES LUI CONFIENT
LEURS TRÉSORS POUR EN PRÉSERVER LE MESSAGE.
ET AUSSI
SOUS LE SOLEIL DES MEXICAS
NE L’APPELEZ PLUS AZTèQUE,
MAIS MEXICA, CE PEUPLE AUX DIEUX
FASCINANTS. LE MUSÉE DU QUAI
BRANLY LUI CONSACRE UNE EXPOSITION
MAGNIFIQUE MAIS BIAISÉE PAR LA
VOLONTÉ DE BANALISER LE CARACTèRE
SANGLANT DE SA CIVILISATION.
BELLES ÉPOQUES Page de gauche, en haut : La Déposition
de Croix (détail), fresque de Pietro Lorenzetti, 1310-1319 (Assise,
basilique Saint-François, église inférieure). Page de gauche,
en bas : bibliothèque-musée de l’Inguimbertine, à Carpentras.
En haut : opération de dépoussiérage de parchemin ancien, à l’atelier
de restauration La Reliure du Limousin, en Corrèze. Ci-contre :
statue de Tlaloc, dieu de la pluie et personnification de la terre,
XIVe-XVIe siècle (Paris, musée du Quai Branly-Jacques Chirac).
© PISTOLESI ANDREA/HEMIS.FR
LA CITÉ DE DIEU Le complexe de la basilique
Saint-François, visible au premier plan avec ses puissants
contreforts, fut érigé progressivement entre le
XIIIe et le XVe siècle, sur une colline où, antérieurement,
étaient exécutés les condamnés à mort. La partie
la plus ancienne est la basilique inférieure : située juste
en dessous de la basilique supérieure dont on distingue
l’abside et le clocher, elle fut achevée en 1230,
quatre ans seulement après la mort de saint François.
La
Assise
citadelle
inattendue
Par François-Joseph Ambroselli
Située au cœur de l’Ombrie, en face de Pérouse,
Assise plonge ses racines dans un lointain
passé étrusque. Mais il fallut, au XIIIe siècle, la foi
d’un fameux poverello pour y attirer
les plus grands peintres, qui en firent un joyau
de la pré-Renaissance.
© ALAMY STOCK PHOTO/HEMIS.FR © PHOTO SCALA, FLORENCE, DIST. GRANDPALAISRMN/IMAGE SCALA. © RAFFAELLO BENCINI/BRIDGEMAN IMAGES.
L’ESPRIT DES LIEUX
108
H
L’HOMME DE DOULEURS
Le saint François
peint par Cimabue dans
les environs de 1280
(ci-contre) arbore un
visage émacié, recouvert
d’une barbe négligée
et encadré d’oreilles
décollées. Ce portrait
correspond parfaitement
à la description physique
rapportée par son
premier biographe, le
frère Thomas de Celano.
Tenant contre lui
les Saintes Ecritures,
il dévoile ses stigmates
reçus en 1224, deux ans
avant sa mort, sur le
mont Alverne, lors d’une
vision céleste. L’épisode,
raconté par le même
biographe, fut représenté
en fresque (en haut,
à gauche) dans la nef
de la basilique inférieure
par le Maître de saint
François vers 1260.
Ci-dessus : vue de la
basilique Saint-François
avec ses deux églises
superposées, toutes les
deux dotées d’une nef
unique et d’un plan en
croix latine, surplombant
le complexe du Sacro
Convento qui fut achevé
au XVe siècle.
A
dossée comme un balcon aux
collines du mont Subasio, à
424 m d’altitude, au cœur de
l’Ombrie, la ville d’Assise porte bien son
nom : avec ses fondations bien ancrées
dans le sol qui lui donnent l’air d’une citadelle imprenable, elle a affronté les siècles avec panache. Elle connut tour à
tour l’expansion étrusque et la domination romaine, avant que les lumières de
la foi chrétienne ne lui soient transmises
au IIIe siècle par l’évêque Rufin, qui mourut pour cela en martyr, noyé dans une
rivière, attaché à une meule. Ravagée
par les Ostrogoths en 545, elle fut reconquise par les Byzantins,puis occupée par
les Lombards, partagea le sort du duché
de Spolète jusqu’au XIIe siècle, avant
d’aller de bras en bras, de prétendant en
prétendant : Frédéric II d’abord, puis différentes familles italiennes, et enfin le
pape Paul III, qui étendit son pouvoir sur
l’Ombrie au XVIe siècle et offrit à la belle
cité une période de tranquillité. Bien que
troublée momentanément à l’époque
napoléonienne, cette paix dura jusqu’en
1860, date à laquelle elle lia son destin à
l’Etat italien naissant.
Avec sa forteresse menaçante perchée à son sommet, ses murailles crénelées et ses tours fortifiées, Assise
raconte toute l’histoire de l’Italie. Ce
n’est pourtant pas à ses vestiges ni à sa
beauté qu’elle doit sa célébrité internationale, mais bien à la vie héroïque d’un
pauvre hère qui, au tournant des XIIe et
XIIIe siècles, alors que son époque glorifiait la chevalerie et l’amour courtois,
que son père était un marchand fortuné
et que la richesse lui tendait les bras,
décida de suivre l’Evangile à la lettre,
de ne rien posséder et de prêcher le
royaume de Dieu et la pénitence : saint
François d’Assise. Sa règle de vie, faite
de prières et d’exhortations, entièrement
donnée aux pauvres et aux lépreux, fut
approuvée oralement par le pape dès
1209, alors que sa jeune communauté
ne comptait qu’une poignée de frères.
En une dizaine d’années, ce pauvre
errant fut rejoint par des milliers de
disciples : « A la fin de sa vie, son ordre
comptait déjà 5 000 frères, raconte frère
Mario, délégué du pape à Assise. Audelà de son charisme spirituel, c’était
un prêcheur doué, un grand poète qui
savait captiver les foules. Son Cantique
de frère Soleil est le premier poème en italien qui tienne la route ! » Composé lors
de l’hiver 1224-1225, alors qu’il était
presque aveugle et souffrait de nombreux maux, ce cantique rendait gloire
au Créateur pour toute son œuvre : le
Soleil, la Lune, les étoiles, l’eau, le vent,
le feu et la Terre. Le jour de sa mort, le
3 octobre 1226, couché nu sur la terre
nue, le corps criblé de douleurs, à la
Portioncule, à quelques kilomètres
d’Assise, François dicta à ses frères en
larmes la dernière strophe : « Pour notre
sœur la Mort corporelle à qui nul homme
Moins de deux ans plus tard, l’église
inférieure est achevée dans ses grandes
lignes et, le 25 mai 1230, le corps du saint
y est transféré en grande pompe, tandis
que les travaux continuent pour l’église
du dessus. Les dépenses sont considérables : la papauté promet des indulgences
à quiconque apportera son soutien, tandis que la commune d’Assise impose
une taxe au grain à ses habitants, sous
peine de bannissement.
De son côté, frère Elie, disciple aimé
de François et deuxième ministre général des Franciscains, envoie des émissaires dans toutes les provinces de
l’Ordre pour collecter les contributions
de ses frères et oriente les bâtisseurs
vers une architecture plus éloquente, à
Le Poverello avait vécu comme le dernier
des derniers et aurait souhaité le rester.
vivant ne peut échapper. » Aujourd’hui,
ce cantique à la gloire du Très-Haut est
connu de tous les Italiens.
La dépouille de ce fol-en-Christ repose
désormais à l’extrémité ouest de la ville,
dans une immense basilique aux allures
d’acropole médiévale, bâtie sur la pente
douce d’une colline jadis appelée « colle
dell’Inferno », où les criminels étaient
pendus. Selon ses premiers biographes, François lui-même avait désiré
être enterré en cet endroit infâme. A ses
dires, il ne méritait rien d’autre : « François en avait assez qu’on le prenne pour
un saint », explique frère Nicolas Morin,
franciscain de la fraternité de Besançon,
qui organise chaque année des pèlerinages vers la ville sainte. Lui, le Poverello
d’Assise (le petit pauvre), avait vécu
« comme le dernier des derniers et aurait
souhaité le rester ». Mais le pape et l’ordre
franciscain en décidèrent autrement.
Le 16 juillet 1228, dix-huit mois seulement après sa mort, il est canonisé.
Dès le lendemain, le pape Grégoire IX
pose la première pierre de l’église destinée à recevoir son corps. La « colline de
l’Enfer » est alors rebaptisée la « colline
du Paradis » par le souverain pontife.
même d’exalter la gloire de son saint
fondateur : à la structure simple, à plan
rectangulaire, il ajoute une nouvelle travée à l’est, un transept et une abside,
dispose des piliers et des contreforts à
l’extérieur pour soutenir une basilique
supérieure bien plus haute que prévu, et
fait reconstruire la charpente d’origine
pour installer des voûtes sur croisée
d’ogives. Certains de ses frères grincent des dents. En 1239, Grégoire IX
décharge frère Elie du titre de général
« à cause des excès commis dans l’édification de la basilique », selon les dires
du chroniqueur Arnald de Sarrant (vers
1365-1369). Trop tard : ce frère énergique a déjà « porté à terme l’édification de
la double église et du clocher ».
En mai 1253, après plus de vingt ans
de travaux, le pape Innocent IV consacre enfin le sanctuaire : deux églises
montées l’une sur l’autre, et un couvent, siège du palais apostolique,
construits avec cette pierre blanche
légèrement rosée, extraite du mont
Subasio, qui éclaire sans éblouir et
change de teinte au gré des heures et
des saisons. Les pèlerins commencèrent alors à affluer par milliers et l’on dut
109
h
© AME/OPALE.PHOTO. PHOTOS : © DOMINGIE & RABATTI/LA COLLECTION.
110
h
agrandir le transept de l’entrée inférieure
dans la seconde moitié du XIII e siècle.
Conformément au souhait du pape Grégoire IX, « l’église spéciale » consacrée
au saint était devenue caput et mater, la
« mère et le chef » de tout l’ordre franciscain (Is qui Ecclesiam, 22 avril 1230).
Avec ses contreforts aux allures de tourelles de défense, ses portiques à arcs
romains soutenus par d’imposantes
superstructures et ses ouvertures sculptées comme de la dentelle, ce sanctuaire
manifestait sensiblement la puissance
de Dieu et de l’Eglise.
Mais l’histoire de saint François commençait, elle, à souffrir de quelques
oublis. Peu après sa mort, les frères gardiens du sanctuaire avaient commencé
à se rendre compte que les pèlerins
n’avaient qu’une vision éparpillée et
fragmentaire de sa vie, favorisant davantage ses miracles et les légendes populaires que la réalité de son ministère : « Il
fallait trouver une stratégie. L’enjeu
était alors de faire comprendre aux gens
que son idéal de vie était accessible à
tous et en même temps de témoigner du
caractère exceptionnel de sa vie », explique frère Mario. Si l’extérieur de la basilique témoignait de la puissance de
l’Eglise et de l’ordre franciscain, il fallait
que son intérieur enseignât les cœurs
et les initiât aux mystères de la vie franciscaine. Quel moyen plus sûr et plus
concret que l’image ? Par souci d’économie, la fresque fut préférée à la mosaïque, au grand dam des générations futures de l’Ordre : « Ce ne fut pas un très bon
investissement sur le long terme, plaisante frère Mario. Tous les soixante ans,
nous devons entamer de nouvelles campagnes de restauration. »
10 000 m² de fresques s’étalent
aujourd’hui sur les parois intérieures
des deux basiliques, de la main des plus
grands noms de la peinture : Cimabue,
Giotto, Simone Martini, Pietro Lorenzetti et tant d’autres ont contribué à ce
chef-d’œuvre. Le grand chantier pictural commença très vite après l’achèvement de la construction et fut d’abord
dirigé vers la partie la plus accessible
aux pèlerins : la nef de la basilique inférieure. Le travail fut confié à un peintre
anonyme, le Maître de saint François,
qui mit son pinceau au service d’une
idée lumineuse : faire figurer face à
face, sur les parois des deux travées
de la nef, les fresques de la Passion du
Christ et celles de la vie de François,
« l’alter Christus ». Le plan était simple :
que les fidèles comprennent l’intimité
qui les liait : « On ne comprend François qu’à la lumière du Christ. Tel est
l’enseignementdelabasiliqued’Assise»,
insiste frère Mario.
Mal conservées, rongées par l’humidité, amputées de nombreuses parties
par l’ouverture des chapelles en 1270,
elles demeurent néanmoins le témoignage pictural le plus ancien de la théologie franciscaine. Ainsi, l’épisode de
la spoliation du printemps 1206, où le
saint, la mine grave, se dépouille de ses
habits devant son père furieux, fait face
à une scène précédant la Crucifixion,
où le Christ est délesté de sa tunique
par ses tortionnaires. De la même
manière, la scène des lamentations sur
le Christ mort, où Marie défaille devant
le corps transpercé de son fils, est
située en face d’une fresque montrant
François recevant les stigmates de la
Passion, sur le mont Alverne, en septembre 1224, et s’unissant ainsi aux
souffrances de son Dieu.
Mais l’intérêt de ces fresques ne se
limite pas à leur portée théologique :
elles sont au commencement d’une
révolution artistique qui dura près de
soixante ans et qui changea à jamais
l’histoire de l’art en Occident. Peu à peu,
en effet, les artistes entreprirent de
s’émanciper de la tutelle byzantine,
d’intégrer un semblant de perspective
dans leurs compositions et, surtout, de
MILLE ET UNE IMAGES A la toute fin du XIIIe siècle, Giotto fut chargé de peindre la Légende de saint François sur la partie
basse de la nef de la basilique supérieure (page de gauche). Le maître réalisa 28 fresques mettant en scène des épisodes tirés
de la Legenda maior, biographie du saint rédigée par Bonaventure de Bagnoregio en 1263 à la demande de l’ordre des
Franciscains qui allait dès lors la considérer comme la seule biographie officielle. On peut y admirer notamment la scène
de la Renonciation aux biens (ci-dessus, à gauche), où François se défait de ses vêtements et se place sous la protection
de l’Eglise ; ou encore celle du Prêche aux oiseaux (ci-dessus, à droite).
s’affranchir des règles de la stylisation
traditionnelle. Déjà dans son Saint François prêchant aux oiseaux, le Maître de
saint François avait fait preuve d’audace
en y faisant figurer distinctement des
colombes, des pies ou des corbeaux à
l’ombre d’un chêne feuillu, attentifs au
prêche d’un François pieds nus et barbu.
Ce n’était que le début d’un grand
bouleversement : vers 1280, dans le
transept de droite, un autre grand maître de la pré-Renaissance, Cimabue,
osa bousculer la tradition en faisant figurer aux côtés de sa Vierge à l’Enfant
assise sur son trône de gloire, entourée
de quatre anges lumineux, le pauvre
François vêtu de son habit crasseux et
déchiré, laissant apparaître sa plaie du
côté et serrant contre sa poitrine la
Parole de Dieu : « Il s’agit du premier portrait réaliste du saint. Les autres fresques le représentent plutôt beau, avec
des traits idéalisés. Dans cette composition, Cimabue a pris le parti de le figurer
tel qu’il était, avec des traits presque
vilains », commente frère Mario. Avec
sa mine disgracieuse, sa barbe désordonnée, sa morphologie rachitique, il
correspond parfaitement à la description qu’en a faite son premier biographe,
le frère Thomas de Celano, dans sa Vie
du bienheureux François (1228-1229) :
« De taille moyenne, assez proche de
la petitesse, il avait une tête moyenne
et ronde, le visage oblong et allongé,
le front plat et petit (…), les oreilles
dressées mais petites (…), la chair très
peu abondante. »
Rien à voir avec le François presque
athlétique dont Giotto peignit la légende
dans la nef de la basilique supérieure
entre 1296 et 1300. Là, dans cette
église majestueuse, éclairée à l’ouest
par une immense rosace, sous des voûtes parsemées d’étoiles et parcourues
de nervures décorées géométriquement, s’épanouissent 28 fresques qui
constituent « le premier film en couleur
de l’histoire », selon les mots de frère
Mario. Tirées de la Legenda maior, la
biographie du saint écrite par Bonaventure de Bagnoregio en 1263, elles nous
initient à l’histoire de François, de sa
jeunesse à Assise, marquée par des
songes et des actes de charité, jusqu’à
sa mort, sa canonisation et les nombreux miracles obtenus par son intercession : apparition, guérison et même
résurrection d’une femme dévote,
morte en état de péché mortel. Dans la
fresque en question, la ressuscitée se
redresse sur sa couche, alors que l’on
voit, dans le ciel bleu, le Poverello supplier ardemment le Christ pour elle.
Cette vision glorieuse du saint rejoint
celle que les assistants de Giotto
s’appliquèrent à évoquer deux décennies plus tard, entre 1315 et 1320, dans
l’une des fresques recouvrant la voûte
du presbytère de la basilique inférieure,
au-dessus du maître-autel. François y
apparaît en gloire, assis sur un imposant trône couvert d’un dais, porté par
un chœur d’anges virevoltants. Plus de
robe de bure, mais une lourde dalmatique dorée censée signifier sa réussite
spirituelle : « En hébreu, le mot “gloire”
se confond avec le mot “poids”, explique frère Mario. Ici, tout nous indique
que François a eu une vie qui pesait
lourd : une vie parfaite. »
Une perfection atteinte grâce à une
qualité bien éprouvée par le saint : la
discipline. Les trois fresques allégoriques qui, sur la voûte, côtoient cette
Gloire de saint François donnent le
mode d’emploi : pauvreté, chasteté,
obéissance. A chaque vertu, son voûtain. Dans Le Mariage mystique de saint
François avec la Pauvreté, on voit le
saint mettre la bague au doigt d’une
femme au vêtement rapiécé, la corde
aux reins et les pieds dans les ronces,
sous le regard bienveillant du Christ qui
bénit l’union. Dans le voûtain adjacent,
un franciscain à tête de squelette reçoit,
111
h
L’ESPRIT DES LIEUX
112
h
agenouillé, le joug de l’obéissance
qui, personnifiée en un mystérieux
personnage ailé au visage serein et
sévère à la fois, intime le silence au
religieux dévoué, d’un simple geste de
l’index. Enfin, dans la dernière fresque,
une scène complexe s’offre à notre
admiration : enfermée dans une tour
surmontée d’une oriflamme blanche et
bien gardée par des personnifications
de la Sainte Pureté et de la Sainte Force
morale, une jeune vierge reçoit la palme
et le diadème de la victoire de la main
d’anges volants.
De la tradition byzantine, il ne reste
plus grand-chose, sinon quelques traits
hiératiques et le fond d’or symbolisant la
lumière divine qui baigne toutes choses.
La rupture fut surtout consommée dans
te garde. Qu’il te montre sa face et sa tendresse. Qu’il tourne vers toi son visage
et te donne la paix. Que le Seigneur te
bénisse. Ton frère François. »
Placé dans une vulgaire caisse en bois,
elle-même contenue dans un cercueil
de pierre grossier, son corps avait été
déposé par frère Elie en 1230 sous le
maître-autel de la basilique inférieure,
dans un petit caveau creusé dans la
roche. Il y reposa en paix jusqu’au début
du XIXe siècle, époque à laquelle certains
sceptiques commencèrent à émettre
des doutes sur la présence de son squelette. La permission fut alors demandée au pape de procéder à une vérification. Celle-ci fut accordée en décembre
1818, à une condition : que cela se fasse
dans le plus grand secret, sous peine
Dans les fresques de Giotto et de Lorenzetti,
tout pétille, tout vibre !
les transepts où Pietro Lorenzetti et
Giotto, au cours des mêmes années,
composèrent de magnifiques fresques
consacrées à la vie du Christ, où la peine
et la douleur se lisent sur tous les visages : « En seulement soixante ans, tout a
changé en peinture, avec l’intégration
progressive dans la composition de la
profondeur, des émotions, du mouvement : dans les fresques de Giotto et de
Lorenzetti, on entend le bruit de la foule,
les pleurs des saintes femmes et le fracas
des armes des Romains conduisant le
Messie au supplice, explique frère Mario
qui exulte : tout pétille, tout vibre ! »
Outre la compréhension de son histoire, ce réalisme vibrant permet au
visiteur de s’identifier au saint, dont la
tunique rapiécée et marronnasse trône
dans la salle capitulaire, accessible par
le transept sud, au côté notamment de
son cilice, cette corde rugueuse portée
à même le corps comme instrument de
mortification, ou encore cette ultime
inscription autographe en latin, d’une
simplicité désarmante, adressée à son
ami le frère Léon, alors qu’il entre en
agonie : « Que le Seigneur te bénisse et
d’excommunication. Ainsi, toutes les
nuits, les frères du couvent se mirent à
creuser la pierre, armés de pioches.
Après cinquante-deux nuits de
labeur, ils tombèrent enfin sur la précieuse relique qui, après des examens
scientifiques, fut enfermée dans une
châsse en bronze scellée par le SaintSiège. Immédiatement, on creusa une
vaste crypte dans la pierre vive, destinée à l’accueillir. Dès 1820, elle était
ouverte au public et les visiteurs pouvaient se recueillir auprès de son sarcophage, enfermé dans un pilier placé
dans l’axe des deux autels du dessus.
Jugée trop pompeuse, sa décoration
fut repensée en 1932 et l’on évacua
les dorures et les moulures néoclassiques au profit d’un décor austère et
dépouillé : la pierre brute. Avec ses allures de grotte humide, ce tombeau est
enfin digne du Poverello d’Assise, lui
qui dormait à même le sol, sur un lit de
pierre, ou dans les failles des rochers.
Cela lui donnait le sentiment, selon les
mots du frère Nicolas Morin, de « reposer
dans le côté transpercé du Christ d’où
coulent l’eau et le sang ». 2
NOCES DE PIERRE Sur la voûte du
presbytère de la basilique inférieure,
Giotto et son atelier ont représenté
des scènes allégoriques, mettant
notamment en scène le mariage de
François avec la Pauvreté (ci-contre),
où le saint passe une bague au doigt
d’une vieille femme au vêtement
rapiécé, sous le regard bienveillant
du Christ qui bénit leur union. Une
pauvreté à laquelle le saint restera
fidèle même après sa mort, comme
en témoigne son tombeau à peine
décoré, enchâssé dans un pilier
de pierre brute (ci-contre, à droite).
Ci-dessus : vue du transept gauche
de la basilique inférieure, abritant
notamment le cycle de la Passion
du Christ de Pietro Lorenzetti.
© MARTIN THOMAS PHOTOGRAPHY/ALAMY STOCK PHOTO/HEMIS.FR © NPL/OPALE.PHOTO. ©AKG-IMAGES/GERHARD RUF.
H
113
L IEUX
DE MÉMOIRE
Par Marie-Laure Castelnau
La grande
de
galerie
Carpentras
Les collections de l’Inguimbertine, l’une des rares
bibliothèques-musées de France, s’installent dans l’hôtel-Dieu
de Carpentras. Ce nouvel écrin du XVIIIe siècle, entièrement
rénové, ouvre au public après quinze ans de travaux.
© VILLE DE CARPENTRAS. © BIBLIOTHèQUE-MUSÉE INGUIMBERTINE. © VILLE DE CARPENTRAS.
D
evant l’ancien hôpital construit
à partir de 1750 par l’architecte
Antoine d’Alleman, se dresse une
imposante statue en bronze, réalisée par
Louis-Joseph Daumas et érigée par la Ville
de Carpentras en 1858. Sur le piédestal,
à gauche, on peut lire : «Ses libérales mains
ont laissé dans Vaucluse / Le pauvre
sans besoin, l’ignorant sans excuse. » Ces
louanges, extraites d’un poème provençal
de N. Piot, témoignent de la reconnaissance
éprouvée par ses compatriotes à l’égard
de dom Malachie (né Joseph-Dominique)
d’Inguimbert (1683-1757), qui fit construire
ce magnifique bâtiment, à la fois
fonctionnel, spacieux et lumineux.
Originaire de Carpentras, d’Inguimbert
avait été ordonné prêtre en 1707 puis
avait rejoint Rome en 1730, où il était
entré au service du cardinal Lorenzo
Corsini, futur Clément XII, dont il était
devenu le confesseur et le bibliothécaire.
En 1735, le pape le nomme évêque
de sa ville natale. Fin lettré, dom Malachie
apporte à sa cité le goût et l’éclectisme
que lui ont inculqués ses années dans la
capitale pontificale. Inspiré par le modèle
DE LIBÉRALES MAINS Page de gauche, en haut : la statue de Mgr d’Inguimbert, évêque de
Carpentras, semble bénir l’hôtel-Dieu de la ville dont il avait commandité la construction.
Celui-ci accueille aujourd’hui la splendide collection que l’homme d’Eglise avait léguée
à sa cité. Le tableau Les Ruines du palais d’Ashraf (page de gauche en bas, entre 1848 et 1894)
du peintre vauclusien Jules Laurens est venu compléter le fonds. Ci-dessus : reconstitution
de l’un des cabinets d’étude de Mgr d’Inguimbert, dans la bibliothèque-musée.
italien, il installe dès 1740, dans un hôtel
particulier jouxtant le palais épiscopal,
sa collection d’ouvrages et d’œuvres d’art
constituée à Rome. «Il veut faire de cette
bibliothèque-musée une “maison des
muses”, avec de grandes salles de lecture
où sont exposés de nombreux tableaux »,
explique Jean-Yves Baudouy, le directeur
de l’Inguimbertine. L’évêque enrichit ce
fonds de plusieurs achats avisés. En 1747,
il acquiert notamment les 100 000 feuillets
appartenant à Nicolas-Claude Fabri
de Peiresc, savant et érudit aixois, auteur
de la première cartographie de la Lune.
Après avoir obtenu l’autorisation
du pape, ce prélat charitable lègue par
testament à la ville de Carpentras, en 1757,
l’ensemble de sa collection, constituée
de 18 000 livres imprimés, 500 documents
manuscrits, mais aussi de cartes, plans,
monnaies et médailles, tableaux et objets
d’art, mobilier et objets scientifiques.
Sa collection sera ensuite étoffée par des
legs et dons de généreux Carpentrassiens,
tels Casimir Barjavel, médecin et maire
de Carpentras, ou encore les frères Laurens.
Cette bibliothèque-musée, première
bibliothèque municipale de France,
devient ainsi l’un des plus anciens
établissements publics culturels du pays.
Elle conserve des collections patrimoniales
d’intérêt national. Elle associe la lecture
publique à la conservation de fonds
bibliographiques (imprimés, manuscrits,
dessins, estampes, cartes et plans,
photographies, sceaux et médailles) classés
par l’Etat depuis 1897. Les collections
d’archéologie, de beaux-arts, d’arts
décoratifs, d’ethnographie et de sciences
naturelles sont aussi classées «musée de
France » en vertu de la loi de 2002 et font
l’objet d’un contrôle de l’Etat. Elle figure
1
initiale en 1847 pour l’hôtel d’Alleman,
un bâtiment construit sur trois
niveaux sur le boulevard nouvellement
aménagé après la destruction
des remparts du XIVe siècle. Malgré
plusieurs agrandissements, cet hôtel
ne permettait plus de recevoir
la totalité des fonds, qui avaient dû être
répartis sur dix sites, et ne répondait
plus aux normes de la conservation,
ni à celles de l’accueil du public.
Le chantier de réaffectation de l’hôtelDieu est conduit en deux phases : en 2017
est ouverte la bibliothèque multimédia,
espace dédié à la lecture publique
et à la médiation ; en 2019 est lancé
l’aménagement des espaces d’exposition
permanente, d’exposition temporaire,
des réserves pour la conservation des
collections, de la salle de consultation des
fonds bibliographiques et des bureaux du
personnel. Les travaux, achevés en 2024,
ont permis au mois d’avril la réouverture
de l’Inguimbertine, nom donné
à la bibliothèque-musée en l’honneur
de son créateur.
La scénographie du nouvel hôtel-Dieu
a été pensée par l’atelier Novembre
et accompagnée par l’architecte
du patrimoine François Botton, qui ont
su magnifier l’architecture et le décor
de ce monument historique, à l’image
de son escalier d’honneur, chef-d’œuvre
architectonique, tout en y intégrant
de nouveaux éléments muséographiques
contemporains. L’immersion du public
est totale au sein de cette collection et de
cette institution unique de bibliothèquemusée qui reprend le principe de
la galerie romaine. Quant au projet
scientifique, il repose sur un concept
qui s’inspire directement de la
volonté de son fondateur en 1745 :
© BIBLIOTHèQUE-MUSÉE INGUIMBERTINE. PHOTOS: © VILLE DE CARPENTRAS.
L’ESPRIT DES LIEUX
116
h
parmi les cinquante-quatre plus riches
bibliothèques municipales classées.
Lancée au début des années 2000,
la grande restauration de l’hôtel-Dieu
s’intègre de son côté dans un vaste
programme de mise en valeur du centre
ancien de Carpentras et de son patrimoine
architectural. En 2002, le centre hospitalier,
installé là depuis la construction de l’édifice
par Mgr d’Inguimbert, déménage
en périphérie de la ville dans un bâtiment
moderne, plus adapté aux nécessités de la
médecine contemporaine. La Ville achète
alors le vaste monument historique,
classé en 1862, impressionnant par sa taille
(plus de 10 000 m²) – c’est le plus grand
bâtiment du département après le palais
des Papes. Pendant quelque temps, l’hôtelDieu accueille les visiteurs de la pharmacie
historique et de la chapelle, ainsi que
l’office de tourisme, de 2002 à 2007.
La Ville conduit cependant à partir de
2009 des travaux de restauration du clos
et du couvert afin de le rendre conforme
à l’ambitieux projet d’y transférer
la bibliothèque-musée de son fondateur.
Celle-ci avait quitté son installation
«donner à voir » dans la bibliothèque
et «donner à lire » dans le musée.
Dans la bibliothèque municipale,
installée dans les grandes salles lumineuses
de l’aile sud, l’atelier Novembre a imaginé
un parcours où les livres répondent
aux œuvres d’art, aux objets scientifiques
et de curiosité. Pas moins de 800 pièces
sont ainsi exposées sur 1 800 m² – l’une
des plus prestigieuses d’entre elles étant
le globe terrestre réalisé par le Néerlandais
Willem Jansz Blaeu en 1622.
Le parcours d’exposition permanente
occupe les 2 400 m² du 1er étage. Il s’ouvre
sur l’histoire de Carpentras et celle du
Comtat Venaissin – enclave de la papauté
en France de 1274 à 1791, ce qui permit
à la bibliothèque d’échapper aux saisies
révolutionnaires –, mais aussi sur celle de la
culture juive, historiquement très implantée
à Carpentras, où se trouve la plus ancienne
synagogue de France en activité. Peintures,
BIBLIOTHÈQUE-MUSÉE Au sein de l’Inguimbertine, les espaces d’exposition
permanente sont divisés en trois sections : la galerie historique, qui présente
le territoire du Comtat Venaissin ; la galerie des cabinets d’étude (page de droite,
le cabinet de Mgr d’Inguimbert) dans laquelle le visiteur est plongé dans
un univers feutré de livres, tableaux et autres curiosités des XVIIIe et XIXe siècles ;
et la lumineuse galerie des beaux-arts (en haut, au centre) qui regroupe les
acquisitions réalisées après Mgr d’Inguimbert. Ci-contre : le globe terrestre de Willem
Blaeu réalisé en 1622 est exposé au sein même de la bibliothèque multimédia.
dessins, cartes et registres d’archives
illustrent la spécificité de ce qui fut, pendant
plus de cinq siècles, un Etat pontifical.
Cette entrée en matière permet
de mieux comprendre le contexte dans
lequel dom Malachie d’Inguimbert
a fondé sa bibliothèque-musée
au XVIIIe siècle. L’histoire de l’institution
est valorisée par la reconstitution
des quatre cabinets réinterprétés de
Mgr d’Inguimbert et de Casimir Barjavel,
historien et maire de Carpentras au
XIXe siècle. L’ambiance y est feutrée, les
livres mis en valeur par des rayonnages en
bois et une lumière tamisée, rehaussés par
le décor de tableaux, de statues antiques
et de curiosités, comme on en trouverait
chez un riche particulier ou dans un
intérieur princier. L’ensemble des livres
des deux collectionneurs représente à lui
seul près de 35 000 ouvrages imprimés.
A la suite d’autres legs, en particulier ceux
des héritiers d’Adolphe Cavaillon en 1965
(un fonds dédié à la mémoire des Juifs
du pape dans le Comtat Venaissin et
à Avignon) et de François-Vincent Raspail
en 1976 (une partie des archives du savant
et homme politique), ce sont environ
80 000 publications qui sont disposées
aujourd’hui dans les rayonnages. Les
précieux manuscrits (3 392), incunables
(269) et imprimés rares et précieux (2 634)
sont exposés en vitrine par rotation
(pour des raisons de conservation), mais
restent «feuilletables » virtuellement sur
des écrans interactifs. Des portes vitrées
laissent entrevoir les réserves et permettent
au public d’en mesurer l’ampleur.
La galerie des beaux-arts clôt
le parcours. Issues des fonds de
Mgr d’Inguimbert, les collections ont été
enrichies par et autour de personnalités
artistiques du territoire. Le public
découvre, dans une scénographie
lumineuse et aérée, les grands genres
académiques à travers des maîtres des
XVIIIe et XIXe siècles. L’art du portrait
est illustré par Joseph-Siffred Duplessis,
portraitiste de la cour de Louis XVI ;
le paysage par Jean-Joseph-Xavier Bidauld,
maître de Corot ; l’orientalisme avec Jules
Laurens, peintre et collectionneur. Tout
au long du parcours, quelque 800 objets
d’art, dans l’esprit encyclopédique des
Lumières, sont exposés dans des vitrines.
Une salle d’exposition temporaire a été
aménagée dans l’espace remarquable
du vestibule, qui relie les différentes ailes
de l’hôtel-Dieu, au-dessus de l’escalier
monumental. Elle sera inaugurée par une
exposition consacrée à Joseph-Siffred
Duplessis, dont le musée de Carpentras
possède la plus grande collection
de peintures. L’apothicairerie aux boiseries
peintes et la chapelle, dont l’autel
aux marbres polychromes et la table de
communion en ferronnerie dorée évoquent
le goût italien de son fondateur, seront
restaurées dans les prochains mois. A la fin
des travaux, ces espaces remarquables,
qui ont participé au classement du lieu,
seront ouverts au public.
Dans la préface du livre consacré à cette
«maison des muses », Gabriel de Broglie,
chancelier de l’Institut de France, félicite
tous ceux qui ont soutenu et participé à ce
projet d’installation de l’Inguimbertine
dans ce bel écrin. Il remarque qu’ils se sont
montrés par là sensibles à l’allégorie qui
domine la grande salle de lecture : L’Eveil de
l’intelligence grâce au monde des livres.2
● A voir : L’Inguimbertine, bibliothèque-musée,
hôtel-Dieu de Carpentras, 180, place AristideBriand, 84200 Carpentras. Rens. :
inguimbertine.carpentras.fr ; 04 90 63 04 92.
À LIRE
L’Inguimbertine,
maison des muses,
Jean-François
Delmas,
Editions Nicolas
Chaudun,
155 pages, 39 €.
L’Inguimbertine.
Bibliothèquemusée, catalogue
officiel, Beaux-Arts
éditions,
176 pages, 35 €.
117
h
H
118
L’ESPRIT DES LIEUX
P ORTFOLIO
Par Albane Piot
Sousle
soleildes
Mexicas
Au musée du Quai Branly,
une exposition évoque la civilisation
majeure du Mexique entre le XIVe et le
XVIe siècle. Avec des pièces splendides,
et un propos discutable.
I
ls se disaient venus d’Aztlan la blanche, île mythique du nord-ouest de la
Mésoamérique. Ils avaient suivi la
volonté de Huitzilopochtli, dieu du Soleil
et de la guerre, celui qui, au sortir du ventre de sa mère, avait vaincu les forces de
la nuit au sommet de la « montagne des
serpents », pourfendu sa sœur la déesse
delaLune,Coyolxauhqui,«cellequiades
grelots peints sur le visage », et ses quatre
cents frères, les « quatre cents méridionaux », associés aux étoiles du Sud. Un
long périple les avait conduits à Chapultepec, la « montagne des sauterelles », où
ils avaient été faits prisonniers, et transportés à Culhuacan, chez les héritiers
de l’Empire toltèque. Fruit de la fusion
de ces deux traditions, un chef s’était
imposé, un géant, prénommé Tenoch.
Sous sa direction et près de deux cents
ans après leur départ, les Mexicas avaient
atteint les rives du lac de Texcoco, où ils
avaient vu, sur une petite île de la partie
ouest du lac, un aigle dévorer un serpent,
présage insigne qui leur indiquait où bâtir
le lieu de leur culte, le Templo Mayor. On
était en 1325, et ils fondaient Tenochtitlan, future ville de Mexico.
Après l’arrivée d’Hernán Cortés en
1519, la chute de Tenochtitlan en 1521 et
la fondation de la Nouvelle-Espagne qui
s’ensuivit, on perdit progressivement le
souvenir et les traces de la civilisation
mexica. Du Templo Mayor détruit, on
oublia jusqu’à l’emplacement. Les premières redécouvertes datent de 1790,
quand fut exhumée la Piedra del Sol
lors de travaux de pavage de la grandplace de Mexico ; les premières fouilles,
de 1900, puis de 1914, où l’on découvrit
l’angle sud-ouest du Templo Mayor. Le
21 février 1978, des ouvriers d’une compagnied’électricitéexhumèrentàMexico
une représentation de Coyolxauhqui,
déesse de la Lune. On redécouvrit alors
l’enceinte sacrée du Templo Mayor et,
depuis lors, les chercheurs du Proyecto
Templo Mayor n’ont cessé de fouiller,
étudier, interpréter… L’exposition qui se
tient actuellement au musée du Quai
Branlyconstitueàlafoisunpointd’étape,
un bilan de l’état actuel des recherches et
des découvertes les plus frappantes faites en quarante-cinq années de fouilles
sur ce 1,51 ha de ruines excavées, et un
panorama de la civilisation que l’on a
souvent appelée aztèque depuis le début
du XIXe siècle et les travaux de l’explorateur Alexander von Humboldt.
Improprement, nous explique-t-on en
préambule. Car « aztèque » vient d’Aztlan,
qui était, selon les récits nahuas du
XVIe siècle, gouvernée par les aztecas,
auxquels étaient assujettis un groupe de
119
H
FIGURES DIVINES Page de gauche :
Jarre avec visage de Tlaloc, dieu de la pluie,
1440-1469, céramique, peinture (Mexico,
Museo del Templo Mayor-INAH). En
haut : Huitzilopochtli, 1325-1521, jadéite
(Paris, musée du Quai Branly-Jacques
Chirac). Le dieu tutélaire des Mexicas tient
ici dans sa main gauche un propulseur
de dards. Son pied gauche est remplacé
par une tête de serpent. Ci-dessus :
Quetzalcoatl anthropomorphe, 1325-1521,
andésite (Paris, musée du Quai BranlyJacques Chirac).
© D.R. SECRETARíA DE CULTURA-INAH-MEX. PROYECTO
TEMPLO MAYOR, PHOTO MIRSA ISLAS/SP. © MUSÉE
DU QUAI BRANLY-JACQUES CHIRAC, PHOTO PAULINE
GUYON/SP. © MUSÉE DU QUAI BRANLY - JACQUES CHIRAC, PHOTO DANIEL PONSARD/SP.
L’ESPRIT DES LIEUX
120
H
« plébéiens » et de « pêcheurs ». Désignés
également comme aztecas par extension, mais ne pouvant supporter la tyrannie de leurs maîtres, ce sont ces derniers
qui s’enfuirent d’Aztlan en quête d’une
terrepromise.Aucoursdeleurmigration,
leur dieu tutélaire ou leur chef, Huitzilopochtli, leur aurait enjoint de changer de
nom pour prendre celui de mexicas. C’est
ainsi que ce peuple s’appelait lui-même,
que ses voisins le désignèrent, et ses cités
portèrent le nom de Mexico : MexicoTenochtitlan et Mexico-Tlatelolco.
Très didactique, l’exposition offre
d’emblée au visiteur un portrait largement brossé de la civilisation mexica, de
son art, de sa musique, de sa religion, de
son calendrier, de ses mythes. Son but
affiché : réhabiliter les Mexicas, prouver
le raffinement et la complexité de leur
civilisation, et l’impossibilité de les résumer à des barbares assoiffés de sang.
Quitte à présenter avec le regard émerveillé de l’ethnologue les sacrifices
humains qui fondent cette civilisation,
dans toute leur diversité et leur cruauté,
en disqualifiant les condamnations des
conquistadors au motif qu’elles furent
portées pour justifier leur action. Un aigle
royal spectaculaire, long de 1,39 m, haut
de 82 cm, taillé dans de la roche volcanique, accueille les visiteurs : l’aigle, associé symboliquement au ciel, au Soleil et
à la guerre, l’aigle en quoi se métamorphosa Huitzilopochtli pour guider son
peuple d’Aztlan jusqu’à la terre promise,
l’aigle perché sur un figuier de Barbarie,
dévorant un serpent (ou un oiseau), qui
révéla l’endroit où les Mexicas allaient
fonder la cité de Tenochtitlan. La sculpture est creusée d’une cavité cylindrique
qui indique sa fonction de réceptacle
pour les cœurs et le sang des victimes
immolées en sacrifice aux dieux.
On pénètre ensuite dans une section,
sombre comme la nuit des temps, qui
raconte puissamment le récit mexica
de la création du monde, autour d’une
reproduction de la lourde Piedra del Sol,
dont on donne au visiteur toute la grille
de lecture. On comprend la structure
de l’univers et de ses espaces : le monde
céleste, chaud, sec, lumineux, fort,
ardent, diurne et masculin ; le monde
souterrain, froid, humide, obscur, faible,
aqueux, nocturne, féminin, où se situe la
Montagne sacrée, et Mictlan, la région
de la mort ; entre les deux, la surface terrestre. Dans les deux premiers mondes
évoluent les dieux, les morts et les forces
diverses, d’une substance légère, tandis
qu’à la surface de la Terre vivent les créatures de substance dense : hommes, animaux, plantes, choses, pierres… Le
monde céleste est représenté par les
oiseaux – l’aigle ou le colibri en particulier
–, quand l’inframonde est représenté par
le coquillage, le serpent, le crapaud et le
jaguar qui rôde au crépuscule. Il abrite le
Tlalocan, le domaine du dieu de la pluie
121
H
AIGLE ROYAL Ci-dessus, à gauche : Cuauhxicalli («récipient cérémoniel
de l’aigle »), 1400-1521, pierre volcanique (Mexico, Museo del Templo MayorINAH). Cette pièce spectaculaire était employée comme mobilier rituel :
pierre sacrificielle, brasero ou réceptacle destiné à recevoir, dans la cavité
cylindrique creusée dans le dos de l’aigle, les cœurs et le sang des victimes,
obtenus par sacrifice ou autosacrifice. En haut : Piedra del Sol (Pierre du Soleil),
1502-1520, basalte d’olivine, pigments rouges et ocre (Mexico, Museo
Nacional de Antropología-INAH). Ce grand monolithe de 3,35 m de diamètre
est l’une des pièces les plus emblématiques de la civilisation mexica.
Découverte le 17 décembre 1790 sous la Plaza de Armas à Mexico, elle figure
en huit cercles concentriques l’essentiel de la cosmogonie des Mexicas
et leur conception du temps. A droite : Mictlantecuhtli de la Maison des Aigles,
1440-1469, céramique (Mexico, Museo del Templo Mayor-INAH). Des côtes
apparentes du dieu de la mort pendent le foie et la vésicule où est situé
l’ihiyotl, «entité animique » associée aux pouvoirs du monde souterrain.
© NPL/OPALE.PHOTO. © DIEGO GRANDI/ALAMY STOCK PHOTO/HEMIS.FR © FOTO MICHEL ZABÉ. D.R.
SECRETARíA DE CULTURA-INAH-MEX/SP.
© PARIS, BIBLIOTHèQUE DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE/SP.
L’ESPRIT DES LIEUX
122
H
VIE ET MORT Ci-dessus :
Chalchiuhtlicue («celle qui porte une
jupe de jade »), in Codex Borbonicus,
pl. 5, fin XVe-début XVIe siècle,
papier d’écorce plié en accordéon
(Paris, Bibliothèque de l’Assemblée
nationale). Compagne de Tlaloc,
puissante déesse des eaux et des mers,
elle était vénérée car elle contribuait
à la nourriture des gens du peuple
et était invoquée par les accoucheuses
lorsqu’elles baignaient les nouveaunés. Mais si l’on avait le malheur
de déchaîner sa colère, elle provoquait
des tempêtes pour faire sombrer
les navires et noyer les hommes.
Tlaloc,sespetitsassistants,lesTlaloque,
et sa compagne « qui porte une jupe de
jade », déesse des eaux terrestres. Le Tlalocan, grand pourvoyeur de vie, est symbolisé par le maïs. Le Mictlan, région des
morts, est représenté, lui, par des têtes
décharnées ou des os croisés. Le dieu de
la mort, Mictlantecuhtli, sous la forme
d’un personnage en partie décharné,
aux mains griffues, comme le montre ici
une haute statue de terre cuite, la tête
percée de plusieurs perforations dans
lesquelles on insérait des mèches de
cheveux bouclés, le foie et la vésicule
pendant de ses côtes apparentes.
Des lois régissent cet univers, notamment celles de la complémentarité et de
l’opposition des qualités des êtres :
comme le brasero s’oppose à la jarre
emplie d’eau, le cerf, incarnation de la
sécheresse, s’oppose au serpent, associé aux courants d’eau, l’aigle au jaguar,
l’or au jade. On rencontre ensuite une
partie des dieux du panthéon mexica,
dont la bienveillance ou la malveillance
dépendent de la façon dont les hommes
se comportent à leur égard, de leurs
offrandes, de leurs rituels, de leurs prières, de leurs sacrifices. Certains se
dédoublent en plusieurs êtres divins partageant des attributs communs, comme
Quetzalcoatl, tour à tour le vent matérialisé sous la forme d’un singe ou d’un
homme masqué, ou Vénus, étoile du soir
LE SOUFFLE DE LA VIE
En bas, à gauche : EhecatlQuetzalcoatl, dieu du vent, 14741521, basalte (Mexico, Museo
de Antropología e Historia del
Estado de México). Représenté
sous la forme d’un homme
portant un masque buccal à bec
d’oiseau, il était l’un des dieux
les plus vénérés du fait des
pouvoirs liés à la vie et à la
fertilité qui lui étaient attribués.
Ci-contre : Xochiquetzal
(«plume fleurie »), déesse
de l’amour, de la beauté
et du plaisir, 1325-1521, roche
volcanique (Paris, musée
du Quai Branly-Jacques Chirac).
et du matin, mais chaque fois reconnaissable à ses ornements d’oreilles et à son
pectoral en forme d’escargot. Certains
fusionnent en une seule divinité, telles
Chalchiuhtlicue et Chicomecoatl, qui
appartiennent au domaine aquatile et
favorisent les bonnes récoltes, représentées à l’exposition sous la forme d’une
déesse féminine portant la coiffe de la
déesse des eaux terrestres et un collier de
perles de jade et d’épis de maïs.
Les images des dieux, de pierre, de
bois, de céramique, de terre ou de pâte
d’amarante, sont placées partout dans
les maisons, les temples, ou à la croisée
des chemins. Réceptacles des influences, des vertus et des forces
des divinités, elles sont
souvent pourvues d’un
cœur,souslaforme
d’une pierre
semi-précieuse
placée dans une
cavité creusée au
niveau de la poitrine.
Quetzalcoatl est le
© SECRETARíA DE CULTURA Y TURISMO
DEL ESTADO DE MÉXICO. MUSEO DE
ANTROPOLOGíA E HISTORIA DEL ESTADO
DE MÉXICO, D.R. SECRETARíA DE
CULTURA- INAH-MEX/SP © MUSÉE DU
QUAI BRANLY-JACQUES CHIRAC, DIST.
GRANDPALAISRMN/DANIEL PONSARD.
dieu créateur de l’univers, Tlaloc le dieu
de la pluie, le grand « donneur », Chicomecoatl, la déesse du maïs, de ce qui
se mange et de ce qui se boit, Xochiquetzal,la«plumefleurie»,déessedel’amour,
de la beauté et du plaisir. Xochipilli, le
dieu de la danse, du chant, de la musique et de la poésie. Il y a des divinités
de la moisson, de la guerre, du feu, de la
mort, du Soleil, de la Lune et des étoiles.
Les animaux en sont souvent des manifestations : les batraciens sont les porteparole des divinités de la pluie ; le chien,
le guide des âmes des défunts vers le
Mictlan, région de la mort.
Les dieux ont créé les êtres humains
pour pouvoir être nourris et vénérés par
eux, sans quoi ils perdraient progressivement de leur force. Les fidèles leur font
donc des offrandes, fleurs et encens,
fumée du tabac, premiers fruits de la
récolte, mais aussi de la chair et du sang,
qu’ils versent sur le feu, étalent sur le
corps des figures divines, versent sur
leurs lèvres, déposent en des lieux précis,
considérés comme des seuils entre le
monde des créatures et les au-delàs des
dieux : collines, grottes, ravins, sources,
tourbillons d’eau, fourmilières, avenues,
aqueducs, temples, oratoires, terrains de
jeu de balle, sculptures, tables rituelles,
palais ou simples demeures paysannes,
au pied des escaliers des pyramides ou
à leur sommet. L’exposition présente
encensoirs, pierres sacrificielles, longs
codex où sont inscrits calendriers et protocoles des offrandes et des rites, une
série de couteaux en silex enterrés avec
les offrandes qui rappellent ceux que les
Nahuas utilisaient pour les sacrifices,
animaux ou humains, et pour l’extraction
des cœurs – majoritairement ceux des
prisonniers ramenés des champs de
bataille – ou pour les scarifications qu’ils
123
H
L’ESPRIT DES LIEUX
124
H
pratiquaient pour pouvoir verser, en plus
du sang des prisonniers, leur propre sang
aux dieux, requis par ceux-ci.
Centre par excellence des sacrifices
divins, lieu privilégié des rites d’offrandes de la civilisation mexica et l’un des
sites liturgiques les plus importants de
toute l’histoire mésoaméricaine, le Templo Mayor de Tenochtitlan, évocation de
la Montagne sacrée de la vision mexica
du monde et en particulier de la « montagne des serpents » où Huitzilopochtli
vainquit ses frères et sœurs, se voit
consacrer une section entière de l’exposition. Autour d’une maquette du complexe tel qu’on le connaît aujourd’hui se
déclinent toutes les typologies d’offrandes qui pouvaient y être faites.
Vient ici la pierre d’achoppement de
l’exposition, à savoir peut-être avant
d’y mener les âmes sensibles : pour illustrer la réalité de ces sacrifices, plusieurs
squelettes d’enfants ont été placés dans
des vitrines, au même titre que d’autres
exemples d’offrandes aux dieux (squelettes d’animaux, minéraux et plantes,
marbres, or, pierres vertes ou turquoises) : on explique plus loin au visiteur
que l’on voyait par exemple dans les
enfants gravement atteints d’anémie,
de parasitisme et de maladies gastrointestinales, les petits assistants de Tlaloc. Aussi, « après les avoir fait pleurer
pour obtenir magiquement de la pluie,
ils étaient égorgés ou étouffés puis enterrés afin d’apaiser le dieu de la pluie en
cas de sécheresse extrême ».
Si l’exposition de restes humains
à des fins d’intérêt documentaire, scientifique ou archéologique est permise
par la loi, elle n’en demeure pas moins
potentiellement choquante et un sujet
délicat (ce qui explique d’ailleurs les
prises de position diverses des musées
à cet égard, le comité d’éthique du
musée de l’Homme ayant ainsi décidé
de ne présenter ni fœtus, ni enfants, ni
corps identifiés non plus que de corps
nus dans ses collections).
Non moins choquante est la différence de traitement entre les violences
pratiquées par les Mexicas d’une part,
présentés comme des « virtuoses du
sacrifice » (« le grand prêtre, avec une
agilité extraordinaire, arrache le
cœur encore fumant », relate l’audioguide sur un ton enjoué), et par les
Espagnols d’autre part, qui ayant
interdit ces pratiques sanglantes et le
cannibalisme qui les accompagnait,
punirent de pendaison cinq Mexicas
qui y étaient revenus. Les conquistadors instrumentalisèrent, nous explique-t-on, les sacrifices humains pour
justifier leurs exactions et imposer la foi
chrétienne, en en exagérant le nombre,
qui n’excéda sans doute pas 1 500, si
l’on se fie au nombre de crânes et d’os
retrouvés dans les fouilles du temple.
Spécialiste de l’Amérique précolombienne et auteur d’une somme sur Le
Sacrifice humain chez les Aztèques
(2005), Michel Graulich affirme pourtant que ce sont « les Mexicas eux-mêmes
[qui] se vantent d’avoir immolé en trois
ou quatre jours quelque 80 400 guerriers pour l’inauguration de leur temple
principal à Mexico, en 1487 », et que les
copies coloniales des manuscrits figuratifs anciens en nahuatl minimisèrent
plutôt le nombre de victimes, en en
notant 20 000. Aucun autre argument
n’est donné par le catalogue pour remettre en question ces estimations.
L’exposition se conclut en deux
temps, d’abord en évoquant
rapidement la colonisation
LA MONTAGNE SACRÉE
A gauche : modélisation 3D de Tenochtitlan,
par Thomas Kole. Au premier plan, l’enceinte
sacrée que domine le Templo Mayor.
Au sommet de celui-ci se trouvent deux
chapelles, l’une dédiée à Huitzilopochtli,
dieu du Soleil et de la guerre, l’autre à Tlaloc,
dieu de la pluie. Page de gauche, en bas :
Grenouille à visage humain, 1325-1521, roche
volcanique (Paris, musée du Quai BranlyJacques Chirac). A droite : ChalchiuhtlicueChicomecoatl, 1325-1521, roche volcanique
(Paris, musée du Quai Branly-Jacques Chirac).
Cette sculpture illustre parfaitement
une singularité de la tradition religieuse
mésoaméricaine qui consiste en la fusion
des dieux : ici, la déesse des eaux terrestres
avec celle du maïs et de la végétation.
© THOMAS KOLE/SP. PHOTOS : © MUSÉE DU QUAI BRANLYJACQUES CHIRAC, PHOTO DANIEL PONSARD/SP.
destructrice du Mexique par les Espagnols, où aurait pu être expliqué l’état
d’esprit de l’Europe chrétienne du
XVIe siècle, sûre de sa supériorité face
aux autres religions, qui justifie à ses
yeux sa domination et son action missionnaire. Puis en racontant les survivances des rites mexicas aujourd’hui,
encore très vivaces, sous des formes
syncrétiques mâtinées parfois du catholicisme hérité de la Nouvelle-Espagne.
Une exposition comme un voyage dans
un univers mythique très élaboré, à la
fois fascinant et terrifiant. 2
● « Mexica. Des dons et des dieux au Templo
Mayor », musée du Quai Branly-Jacques Chirac,
37, quai Branly, 75007 Paris. Jusqu’au
8 septembre 2024, tous les jours sauf le lundi,
de 10 h 30 à 19 h ; nocturne le jeudi jusqu’à 22 h.
Tarifs : 14 €/11 €. Rens. : quaibranly.fr
À LIRE
Catalogue
de l’exposition
Coédition Musée
du Quai BranlyJacques Chirac/
Editions El Viso
256 pages, 38 €
125
H
L’ESPRIT DES LIEUX
126
h
T RÉSORS
VIVANTS
Par Sophie Humann
Dansles
petits
papiers
Une entreprise corrézienne restaure tous les documents
écrits, des archives administratives aux parchemins les plus
anciens, pour permettre la transmission de ces précieuses
sources historiques aux générations suivantes.
PHOTOS : © MICHEL BLOT.
M
alemort-sur-Corrèze, faubourg
de Brive-la-Gaillarde, dans
les collines du Limousin. Un
bâtiment vitré contemporain semblable à
tous ceux qui ont poussé depuis vingt ans
à la périphérie de chaque ville de France.
Dehors, le printemps s’annonce déjà, mais
à l’intérieur, de fortes lampes éclairent
les mains des femmes et de quelques
hommes qui feuillettent, collent, cousent,
teignent, découpent, parent, dorent…
dans le calme. L’atelier a ouvert ses portes
au Figaro Histoire et, ce jour-là comme
tous les autres jours, ces mains expertes
vont sauver d’une inexorable destruction
des archives de papier.
Entreprise du patrimoine vivant
depuis 2010, La Reliure du Limousin, riche
du savoir-faire de ses soixante artisans, est
en effet le premier atelier de restauration
du patrimoine écrit de France, auquel
les services d’archives de soixante-cinq
départements, les bibliothèques
municipales de Marseille, Metz, Bordeaux
ou Béziers, le Muséum national d’histoire
naturelle de Paris, le musée du Quai
Branly, le Sénat, l’Assemblée nationale,
SAUVER L’ÉCRIT L’activité de l’atelier va de la reliure de documents administratifs
(page de gauche, en haut, couture de cahiers sur ficelles sur un cousoir), à la restauration
d’ouvrages aussi précieux que les Heures à l’usage de Rome (1497) de l’abbaye
de Solesmes (page de gauche, en bas). Ci-dessus : pour détendre la peau rétractée
des parchemins, ceux-ci sont placés dans une humidité contrôlée.
la Médiathèque du patrimoine et
de la photographie et d’autres institutions
publiques et privées confient leurs
documents les plus menacés. La force de
ce fleuron de la culture française ? Un solide
réseau de clients et la réunion de toutes
les compétences dans le même atelier.
La Reliure du Limousin a été créée
dans les années 1950 par un habitant
de Brive, blessé de guerre, et par son
épouse, comme lui passionnée de livres.
Ils se sont formés auprès des experts
de la Bibliothèque nationale, ont ouvert
un atelier de restauration dans leur garage,
sont devenus de véritables experts et
ont obtenu la confiance des bibliothèques
des deux Chambres du Parlement. Leurs
successeurs ont su profiter de l’ouverture,
au début des années 1980, des marchés
de la restauration du patrimoine écrit aux
entreprises privées pour tisser un réseau
auprès de tous les services publics et réunir,
dans l’atelier de Malemort-sur-Corrèze,
l’ensemble des métiers de la restauration
des archives et du livre, ainsi que ceux de la
reliure, y compris la dorure et la réalisation
de papiers marbrés à la cuve, auxquels
s’ajoute désormais la numérisation.
Il y a deux ans, La Reliure du Limousin
a en effet rejoint Memorist, pôle
de compétences du groupe Mobilitas
(spécialiste des déménagements
internationaux), qui rassemble des
entreprises expertes dans la restauration et
la numérisation du patrimoine (Arkhênum
pour la numérisation des documents
anciens, Art Graphique & Patrimoine pour
la numérisation 3D des monuments, Tribvn
Imaging pour la numérisation HD des fonds
graphiques et photographiques, Vectracom
pour celle du patrimoine audiovisuel
et filmique). «Par rapport aux autres ateliers
de reliure, souvent très petits, nous avons la
chance de réunir l’ensemble des compétences
127
h
1
PHOTOS : © MICHEL BLOT.
L’ESPRIT DES LIEUX
128
h
nécessaires à la restauration de tout
le patrimoine écrit – y compris les documents
les plus précieux – ici même, en Corrèze,
explique Théophile de Bonnaventure, qui
dirige la maison depuis quelques mois. Les
opérations de sauvegarde se déroulent dans
un seul lieu, ce qui réduit les manipulations
des documents, que nos experts vont
chercher eux-mêmes chez le client et qu’ils
lui rapportent en mains propres. »
Des ouvrages rares, qui sont autant de
précieuses sources historiques, séjournent
donc en permanence à Malemort.
L’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, dont
la bibliothèque possède plus de
200 000 ouvrages, confie régulièrement l’un
de ses trésors à l’atelier. Au dernier trimestre
2023, grâce au mécénat de la Fondation
Etrillard, un incunable enluminé de 1497,
le manuscrit des Heures à l’usage de Rome,
a été sauvé. Les cahiers ont été démontés,
les feuillets de parchemin dépoussiérés au
pinceau chinois. Certains ont dû être remis
à plat. La peau des parchemins présente
toujours des déformations naturelles,
notamment celle correspondant à l’échine
de l’animal. Matériau vivant, elle se rétracte
par endroits au fil du temps. Pour la tendre
à nouveau, certains feuillets ont été placés
dans une enceinte emplie d’humidité, ce qui
permet de les hydrater sans les mettre en
contact direct avec de l’eau. Les déchirures
et les fonds ont été consolidés à l’aide de
papier en fibre de kozo, le mûrier du Japon,
fixé avec une colle réversible à l’amidon de
blé. Appréciée pour sa stabilité, cette fibre
TRANSMISSION Les documents les plus anciens font l’objet de dépoussiérage (en bas).
Les reliures sont aussi changées au besoin, même les plus simples, comme celle de ce
registre de délibération d’un conseil datant de 1510, qui a été restituée avec les techniques
originelles (page de droite, avant-après). Ci-dessus : travail de dorure. Soucieuse
de transmettre son savoir-faire, La Reliure du Limousin offre depuis 2022 la possibilité
de se former en apprentissage au métier de relieur et doreur artisanal.
est plus proche de celle des parchemins
anciens que de ceux fabriqués aujourd’hui.
La couture du manuscrit des Heures
à l’usage de Rome a ensuite été entièrement
refaite à l’identique, au fil de lin, à chevrons
sur cinq doubles nerfs de peau de veau
fendus et roulés. Pour consolider les coiffes,
une gracieuse tranchefile de deux couleurs
a été confectionnée au fil de soie. Enfin,
le précieux ouvrage a été habillé d’une
nouvelle reliure en veau brun et déposé
dans une boîte de conservation à ses
dimensions en pleine peau de veau assortie
à sa reliure, sur laquelle le doreur a inscrit
à la feuille d’or la cote de l’ouvrage.
L’atelier de reliure a accueilli un autre
livre de l’abbaye de Solesmes qui attend un
mécénat de 30 000 euros pour que soit
bouclé le financement de sa restauration.
On doit la Peregrinatio in terram sanctam,
premier livre de voyage illustré et imprimé,
à Bernhard von Breydenbach. Pour expier
les vains plaisirs de sa jeunesse, ce chanoine
de la cathédrale de Mayence partit
en Terre sainte entre 1483 et 1484 en
compagnie d’un artiste d’Utrecht, Erhard
Reuwich. Quelques mois après son retour,
il publia en latin et en allemand ce livre qui
regorge d’informations sur les conditions
matérielles de son pèlerinage, les villes,
1 AN
D’ABONNEMENT
6 NUMEROS
45
€
Dans l’atelier de restauration des
parchemins, des mains expertes examinent
une bande de 11,30 m de long : il s’agit
d’un rare rouleau mortuaire, confié par les
Archives départementales des Bouchesdu-Rhône. Au Moyen Age, ces rouleaux
des morts (rotulae mortuorum) étaient
transportés d’un monastère à l’autre
à l’occasion du décès d’un clerc, chaque
abbaye ajoutant quelques lignes en
hommage au défunt. Dédié à Bertrand Ier
des Baux, qui fit construire l’abbaye de
Silvacane, ce rouleau mortuaire en partit
en avril 1181 et circula sans doute pendant
plus d’un an à travers un vaste territoire.
Les équipes de La Reliure du Limousin
voyagent elles aussi, car leur savoirfaire commence à être reconnu
internationalement depuis que l’entreprise
bénéficie des réseaux du groupe Mobilitas.
«La France est le seul pays à posséder
un tel patrimoine écrit et à bénéficier
de financements publics depuis longtemps
pour restaurer ce patrimoine », précise
Théophile de Bonnaventure. Il y a deux
ans, il a lui-même dirigé une mission
de plusieurs mois en Afrique du Sud pour
sauver 11 000 documents des collections
de la bibliothèque Jagger du Cap, ravagée
par un incendie en avril 2021, et pour y
former des restaurateurs. Depuis, La Reliure
du Limousin a été choisie pour contribuer
à la restauration des 13 000 registres d’état
civil du Sénégal. Ses équipes s’apprêtent
aussi à travailler à la préservation
des archives de Madère, de l’île Maurice,
et, plus près de nous, de la Saxe,
en Allemagne. Elles vont même collaborer
avec le Mali pour sauver les manuscrits
de Tombouctou, dont certains ont déjà fait
l’objet d’une campagne de numérisation
par la société Arkhênum en 2013.
Une consécration pour l’atelier corrézien,
fier de participer à la préservation de ce
patrimoine en danger classé au patrimoine
mondial de l’Unesco. 2
● Site internet de l’atelier de restauration
La Reliure du Limousin : www.lareliure.fr
OU
2 ANS
D’ABONNEMENT
12 NUMEROS
80 €
au lieu de 118,80€
+ 10 € DE RÉDUCTION
ABONNEZ-VOUS
PAR TÉLÉPHONE
01 70 37 31 70
avec le code RAP24006
PAR INTERNET
www.figarostore.fr/histoire
ou scannez
ce code
▼
les peuples qu’il rencontra. Dans un
silence religieux, l’équipe de restauration
observe les pages de cet exemplaire unique
où l’on découvre quelques annotations
de la main de Breydenbach lui-même.
Elle sait déjà le travail délicat qui l’attend :
retirer les scotchs, réparer les feuillets,
refaire la couture, fixer l’ouvrage avec des
chevilles dans les aplats de bois… Gravées
sur bois, les illustrations de Reuwich
défilent, fourmillant de vie. On découvre
la première carte de Palestine et les
premières vues dépliées de l’histoire
de l’imprimerie.
Quelques mètres plus loin, une autre
restauratrice place des pièces de feutre
entre chaque page d’un grand livre
de comptes du début du XXe siècle pour en
absorber l’humidité. Elle a fini de combler
les manques de sa couverture en basane
et si bien dosé sa couleur que le résultat
est presque invisible. Seule difficulté :
la manipulation de l’ouvrage, qui pèse 21 kg !
Deux femmes sont penchées sur leur
cousoir, une troisième recolle un exemplaire
du journal L’Aurore du 29 mai 1900, dans
lequel Emile Zola s’adresse au Sénat, une
autre cherche des teintes d’encre de Chine
pour restaurer la reliure de Ma doctrine
d’Adolf Hitler, confiée par le Mémorial
de la Shoah, d’autres encore planchent
sur la conservation des 2 000 documents
du fonds Emile Dewamin, transmis
par le Centre des archives économiques
et financières. Pendant ce temps-là,
au fond de la pièce, la douzaine d’apprentis
– promotion Viollet-le-Duc – du centre
de formation créé en 2022 apprennent
à faire une reliure en demi-veau.
D’autres espaces sont consacrés
à la reliure au fer, à la teinture
des papiers marbrés, à la numérisation,
à la restauration d’affiches et d’autres
documents de grand format comme
le Plan des possessions des Célestins de Sens,
classé monument historique et restauré
à Malemort-sur-Corrèze pour le compte
de la ville de Villeneuve-sur-Yonne.
au lieu
de 59,40€
PAR COURRIER
en adressant votre règlement de 45 €
ou 80 € à l’ordre du Figaro à :
Le Figaro Histoire Abonnement,
45 avenue du Général-Leclerc
60643 Chantilly Cedex
Offre France métropolitaine réservée aux nouveaux abonnés
et valable jusqu’au 31/07/2024. Les informations recueillies sur ce
bulletin sont destinées au Figaro et ses sous-traitants, pour la gestion
de votre abonnement et uniquement au Figaro pour vous adresser
des offres commerciales pour des produits et services offerts par
Le Figaro. Afin d’exercer les droits relatifs à vos données personnelles
dans les limites prévues par la loi, vous pouvez vous adresser à
Le Figaro, DPO, 101 rue de l’Abbé-Groult, 75015 Paris. Si vous ne
souhaitez pas recevoir nos promotions et sollicitations, cochez cette
case ■ . Si vous ne souhaitez pas que vos coordonnées postales soient
transmises à nos partenaires commerciaux pour de la prospection
commerciale postale, cochez cette case ■ . Photos non contractuelles.
Vous disposez du droit de saisir la CNIL de toute réclamation
concernant le traitement des données vous concernant. Notre
politique de confidentialité et nos CGV sont disponibles sur https://
mentions-legales.lefigaro.fr/le-figaro/politique-de-confidentialitefigaro et https://boutique.lefigaro.fr/conditions-generales-de-vente.
129
h
a
Va nT,
a PrÈs
© françois bouchon/le figaro.
Par Vincent Trémolet de Villers
L’ESPRIT DES LIEUX
a
© Marie rouge/sP.
130
h
Teigneuse
bourgeoisie
voir 15 ans, pour une jeune fille,
c’est un sport de combat. surtout
quand on arrive de province dans
un grand lycée parisien. les ballerines de
servane disent son embarras tandis que
l’allure de céleste montre qu’elle est la reine
des lieux. l’une vient en train, ligne l, depuis
sa banlieue, l’autre vient à pied depuis son
duplex. Pour les parents, elles sont deux
jeunes filles du même âge, de la même
école, mais, en vérité, les quelques kilomètres qui séparent Viroflay du cœur de Paris
sont un gouffre. Pas les mêmes chaussures donc, ni les mêmes sacs, ni les mêmes
parents, ni les mêmes loisirs. les nombreux
frères et sœurs de servane vivent encore
dans Le Seigneur des anneaux quand les
amies de céleste dévorent les séries avant
même qu’elles ne soient sorties. les joies
simples de l’une ne sont pas racontables,
croit-elle, au monde sophistiqué de l’autre.
servane devra désapprendre son enfance
pour s’ajuster aux usages de ses nouveaux
amis. elle aura honte parfois du sentiment de honte que lui inspire
sa famille. D’éclats de rire en verres de gin, de passions amicales
en déceptions amoureuses, l’adolescence emporte la petite bande
jusqu’aux rives de la jeunesse.
Vient l’âge des colocs, des premiers boulots, des premières nuits
d’amour. en apparence, les inséparables vivent en harmonie ; en
réalité, subsiste une distance sociale aussi invisible que persistante.
le vol d’un vase lalique lors d’une soirée fera craquer le vernis de
l’amitié pour mettre au jour les préjugés, les complexes, les jalousies et les rancunes. les obsessions bourgeoises distendent les
liens, éloignent les cœurs, se méfient des différences.
le roman que leur consacre Madeleine Meteyer a l’éclat cristallin
d’une coupe de champagne, la saveur aigre-douce d’une bouchée
de soirée de rallye. la romancière qui avait surpris par la maturité
de La Première Faute (Jc lattès, 2021), son entrée en littérature,
montre ici un brillant mélange de vivacité dans le récit et de profondeur de vue. elle parvient à réveiller chez les lecteurs les peurs
et les attentes des cours de récréation, la griserie des soirées au
bout de la nuit, l’amertume des lendemains de cuite. l’adolescence
mêle l’intensité du présent et les violentes espérances (ou angoisses) de l’avenir. c’est un âge où la bêtise satisfaite se mêle aux vertiges métaphysiques, où la pureté des sentiments et la laideur graisseuse de l’acné s’affrontent à chaque instant. Madeleine Meteyer
parvient à montrer cette ambivalence sans céder à une vision
univoque de la comédie sociale. Dans
ce roman, il n’y a pas la gentille «pauvre »
et la méchante «riche », mais une ambiguïté toujours tenue, des malentendus
de part et d’autre et finalement cette difficulté éternelle qu’ont les êtres à se faire
comprendre les uns des autres.
Madeleine Meteyer, douée d’une sensibilité exceptionnelle (et sans doute épuisante) décrit avec finesse et ironie ces tourments du cœur et de l’esprit. sa fresque est
juste jusque dans les moindres détails. rien
ne lui échappe, ni les refrains sur lesquels
la jeunesse dorée lève les mains en hurlant
«La moulaga, elle est où, la moulaga ? »
devant des parents attendris ; ni le conformisme d’un milieu qui, comme tous les
milieux, égrène son chapelet de fausses
évidences. les grands appartements sont
aussi traversés par des anarchistes de
droite, propres sur eux et non violents,
lecteurs de barrès à la pose dégagée, qui
donnent au tableau une teinte hors d’âge.
l’auteur ne juge pas, elle raconte. elle n’écrit pas pour «venger [s]a
race » comme le proclame annie ernaux, mais plutôt pour montrer les tours et les détours d’une race humaine à la fois dérisoire et
captivante. elle illustre surtout la difficulté et la beauté de la quête
qui résume notre condition : les obsessions affectives. ces liens
filiaux, amicaux, amoureux qui nous dévorent, nous comblent,
nous déçoivent ou nous grandissent.2
À LIRE
Les Obsessions
bourgeoises
Madeleine Meteyer
JC Lattès
368 pages
20,90 €
Retrouvez Le Figaro Histoire le 25 juillet 2024
ABONNEZ-VOUS
AU FIGARO HISTOIRE !
Jusqu’à
33
%
DE
RÉDUCTION
L’histoire est un plaisir
Revisitez les grands moments de l’Histoire !
BULLETIN D’ABONNEMENT
À retourner sous enveloppe non affranchie à : LE FIGARO HISTOIRE - ABONNEMENTS - LIBRE REPONSE 85169 - 60647 CHANTILLY CEDEX
Choisissez votre formule d’abonnement et recevez chez vous Le Figaro Histoire !
+ NOUVEAU : l’accès aux numéros en version numérique
au lieu de 59,40 € (prix de vente au numéro),
soit une réduction de 24 %.
80 € pour 2 ans (12 numéros)
au lieu de 118,80 € (prix de vente au numéro),
soit une réduction de 33 %.
-10€
avec cette
formule!
Plus simple et plus rapide, abonnez-vous directement sur www.figarostore.fr/histoire ou scannez ce code
M.
Mme
Nom ___________________________________________________________
Je joins mon règlement par chèque
à l’ordre de : Société du Figaro.
Prénom _________________________________________________________
Je règle par carte bancaire :
Adresse ________________________________________________________
N°
Code postal |__|__|__|__|__| Ville __________________________________
Date de validité
Tél. portable
▼
45 € pour 1 an (6 numéros)
RAP24005
Signature obligatoire et date
pour améliorer le suivi
|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|
de votre livraison
Pour accéder aux versions numériques, il est indispensable de compléter votre adresse mail :
E-mail |___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|
Offres France métropolitaine valables jusqu’au 31/07/2024. Photos non contractuelles. Les informations recueillies sur ce bulletin sont destinées au Figaro et ses sous-traitants, pour la
gestion de votre abonnement et uniquement au Figaro pour vous adresser des offres commerciales pour des produits et services offerts par Le Figaro. Afin d’exercer les droits relatifs
à vos données personnelles dans les limites prévues par la loi, vous pouvez vous adresser à Le Figaro, DPO, 101 rue de l’Abbé Groult, 75015 Paris. Si vous ne souhaitez pas recevoir
nos promotions et sollicitations, cochez cette case ■. Si vous ne souhaitez pas que vos coordonnées postales soient transmises à nos partenaires commerciaux pour de la prospection
commerciale postale, cochez cette case ■. Vous disposez du droit de saisir la CNIL de toute réclamation concernant le traitement des données vous concernant. Notre politique de
confidentialité et nos CGV sont disponibles sur https://mentions-legales.lefigaro.fr/le-figaro/politique-de-confidentialite-figaro et https://boutique.lefigaro.fr/conditions-generales-devente. Société du Figaro, 23-25 rue de Provence 75009 Paris. SAS au capital de 173 475 €. 542 077 755 RCS Paris.
Les
routes
de la
soie
entre vestiges
et imaginaire
DRAGUIGNAN
En partenariat avec
En collaboration avec
Direction Médias et Événementiel du Conseil départemental du Var - Service création graphique • Statuette funéraire (mingqi) d'un caravanier sur un chameau de Bactriane, Chine du nord, milieu du 7e siècle, Dynastie Tang (618-907) / Musée national des arts asiatiques - Guimet © GrandPalaisRmn (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier - Désert © Adobe stock
Président
et l’assemblée départementale
Jean-Louis MASSON,
Hôtel Départemental des Expositions du Var
22 JUIN > 29 SEPTEMBRE 2024
En partenariat avec le
musée national des
arts asiatiques - Guimet
Billetterie
hdevar.fr
#hdevar