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Автор: Pia Pascal Carlier Robert Minazzoli Gilbert
Теги: vocabulaire érotisme
ISBN: 2-221-09318-6
Год: 1971
Текст
DICTIONNAIRE
DES
ŒUVRES ÉROTIQUES
Domaine français
PRÉFACE DE PASCAL PIA
TABLE DE RENVOIS
RÉPERTOIRE DES AUTEURS ET DES ŒUVRES
ROBERT LAFFONT
© Mercure de France, 1971
© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2001, pour la présente édition
Les lettres anthropomorphes illustrant le début des chapitres sont extraites
’un alphabet dessiné par Joseph Balthazard Silvestre, 1834. Coll, particulière -
Archives Gallimard. Cf Massin, La Lettre et VImage, Paris, Gallimard, 1970
ISBN : 2-221-09318-6
Dépôt légal : mai 2001 - N° d’éditeur : L 09318
NOTE DE L'ÉDITEUR
Le présent Dictionnaire des œuvres érotiques a été publié pour la
première fois en 1971. Pascal Pia, Robert Carlier et Gilbert Minazzoli
avaient réuni autour d’eux toute une équipe de critiques, de chercheurs et
de collectionneurs pour rédiger les quelque 700 notices consacrées aux
ouvrages de 500 auteurs français du Moyen Âge à nos jours.
Pascal Pia était l’un des meilleurs connaisseurs de la littérature française
dans ce qu’elle a de plus secret, de plus provocant, mais de plus vivant et
de plus drôle aussi. Après Apollinaire, Fleuret et Perceau, il avait rédigé
un précieux catalogue des Livres de VEnfer de la Bibliothèque nationale
(première édition en 1978 chez Coulet et Faure, deuxième édition accrue
de 200 notices inédites chez Fayard en 1998). Dans sa préface il montre
que la littérature libertine fait partie de la littérature tout court, que la
manie des spécifications tendait à établir des frontières qui n’existaient
pas, et que la notion d’outrage à la religion, à la morale et aux bonnes
mœurs évoluait beaucoup à travers les âges, sans pour autant devenir plus
précise. Elle servait d’ailleurs la plupart du temps de prétexte pour réprimer
une littérature jugée dangereuse non pas tant à cause de la liberté des
mœurs qui s’y étalait au grand jour, mais à cause de son irrespect, de son
irrévérence, de sa liberté de pensée. Les autorités, quelles qu’elles soient,
accusent volontiers de perversion ceux dont elles craignent la subversion.
Aussi, ce Dictionnaire des œuvres érotiques est-il le complément indis¬
pensable du Dictionnaire des œuvres ; l’Enfer de la Bibliothèque nationale
ayant disparu, il sera peut-être un jour incorporé à ce dernier...
Nous n’avons bien entendu pas touché aux notices rédigées par Pascal
Pia et par ses nombreux coéquipiers. Nous nous sommes contentés de
compléter certaines dates. Nous n’avons pas ajouté de notices nouvelles
VI / Note de l'éditeur
non plus. D’aucuns ont jugé la première édition de ce Dictionnaire
«lacunaire» (tout en ajoutant qu’il comportait «des notices intéressantes
par de bons auteurs»). Le but recherché n’avait pas été l’exhaustivité. Il
s’agissait de faire exister, dans la conscience du public cultivé, un genre
occulté depuis trop longtemps et de donner à l’érotisme sa vraie place dans
nos lettres, une des premières.
Un mot enfin, sur les illustrations : seule une petite moitié des illustra¬
tions de l’édition originale a été retenue. Pour des raisons faciles à deviner,
nous n’avons pu privilégier, comme ils eussent mérité de l’être, de grands
artistes contemporains.
Robert Kopp
PRÉFACE À L'ÉDITION DE 1971
Voici une dizaine d’années que le mot érotisme est entré dans le
vocabulaire courant, prenant ou plutôt recouvrant une signification bien
différente de celle que lui donnait le Petit Larousse : « Erotisme, n. m.
Méd. Amour maladif. » À vrai dire, le lexicologue ne devait pas ignorer
que sa définition de l’érotisme était beaucoup trop restrictive, mais s’il
n’en proposait pas de plus complète, c’est que des censures tacites l’en
empêchaient. La sexualité a été longtemps un sujet à éviter.
Peut-être tombe-t-on aujourd’hui dans l’excès contraire. Il n’est guère
de savon de toilette, de parfum, de dentifrice ou de shampooing qui, pour
sa publicité, ne recoure à des images de jeunes femmes montrant ou
laissant deviner d’agréables rondeurs. La radio, la télévision traitent de
l’intimité des couples avec une franchise qui, naguère, eût soulevé des
clameurs. Des prêtres catholiques revendiquent sans ambages le droit de
prendre femme; d’autres n’hésitent pas à se déclarer homosexuels. Des
cinémas mettent à leur programme, sous la seule réserve d’interdiction aux
spectateurs de moins de dix-huit ans, des films qui, récemment encore,
n’eussent même pas été tournés, les producteurs sachant d’avance qu’ils
ne pourraient pas obtenir le visa nécessaire à leur projection en salle
publique.
Certes, la liberté d’expression n’est pas absolue en matière de mœurs
— l’exposition de certains ouvrages dans les librairies ou de certains
périodiques chez les marchands de journaux est tantôt autorisée et tantôt
prohibée sans qu’apparaisse toujours clairement ce qui justifierait cette
tolérance ou cette sévérité —, il n’en est pas moins patent que le livre, la
presse, lé disque, la scène ne sont plus astreints à la réserve qu’on leur
imposait hier en vertu de lois qui n’ont pas été abrogées, mais dont l’évo-
VIII / Préface
lution des mœurs se trouve réduire de plus en plus l’application. Comment
poursuivre des écrivains ou des artistes pour outrage à la morale publique,
dès lors que le public, dans son ensemble, ne se sent nullement outragé par
ce que ces écrivains et ces artistes lui donnent à lire ou à voir?
C’est précisément parce que de telles poursuites seraient malvenues que
les autorités procèdent, par simples arrêtés, à des interdictions d’exposition
et d’affichage, accordant ainsi quelque satisfaction aux rigoristes mécon¬
tents et, le cas échéant, tracassant tel ou tel éditeur considéré comme trop
audacieux ou tenu, à tort ou à raison, pour un adversaire politique. Mais on
se tromperait en pensant qu’il s’agit là de procédés d’une inspiration toute
nouvelle. Depuis plus de trois siècles, les gouvernements ont toujours
biaisé dans la répression de la licence, faute de pouvoir assigner des limites
nettes et invariables à la liberté d’expression.
La littérature du Moyen Âge, les œuvres des trouvères et des trouba¬
dours abondent en gaillardises qui ne rebutaient ni la société à laquelle
elles s’adressaient, ni les clercs qui nous en ont laissé des copies manus¬
crites. Au xvie siècle, l’imprimerie ayant été réglementée peu après sa
naissance et aucun ouvrage ne pouvant être mis sous presse sans que son
auteur ou son éditeur eût obtenu un « privilège » qui constituait un impri¬
matur et un titre de propriété littéraire, nombre de livres purent se débiter
ouvertement qui, en prose ou en vers, contenaient des pages d’un ton fort
vif et semées de mots très crus. Les censeurs de qui dépendait l’octroi d’un
privilège d’impression n’émettaient de refus ou ne suggéraient de correc¬
tions que si le texte qui leur était soumis leur paraissait porter atteinte à la
royauté ou à l’Église. Qu’un conteur découvrît les fesses de Perrette ou
fît voir une veuve ardente s’assouvissant avec un «passetemps» velouté
n’alarmait nullement les experts chargés d’opiner sur des recueils de gaietés
et de bigarrures.
Il en a été ainsi jusqu’au procès intenté en 1623 à Théophile de Viau,
dont l’impiété indignait quelques jésuites, lesquels, pour perdre le poète,
inspirèrent probablement la publication, sous son nom, de vers qu’il a nié
avoir écrits, ce qui ne prouve point qu’il n’en soit pas l’auteur, mais qu’à
coup sûr il n’avait pas eu l’imprudence d’introduire lui-même dans le
Parnasse satyrique contre quoi tempêtait le père Garassus. À la vérité, les
poursuites engagées à propos de ce recueil tenaient moins à des soucis
de moralité qu’à des raisons politiques. Elles eurent cependant pour
conséquence directe l’exercice d’une censure plus vétilleuse, et même le
renoncement des libraires à l’exploitation d’ouvrages précédemment pourvus
d’un privilège, mais contre lesquels auraient pu être repris les reproches de
« saleté » adressés à Théophile et à trois autres des poètes figurant dans le
dangereux Parnasse de 1623.
Une atmosphère de crainte va dès lors peser sur la librairie jusqu’à
l’époque de la Fronde, où, à l’instigation du prince de Conti et du cardinal
Préface / IX
de Retz, les auteurs de mazarinades outragent à qui mieux mieux la reine
mère et son premier ministre. Mais cette révolte assoupie, le conformisme,
la pruderie et même la pudibonderie redoublent. Ce n’est pas que les
mœurs soient devenues plus austères ; c’est que l’hypocrisie est de rigueur.
Parmi les ouvrages qui circulent sous le manteau, très rares sont ceux dont
l’impression s’est faite en France. L’édition française se développe aux
Pays-Bas, où de nombreux huguenots sont venus chercher refuge. Jusqu’aux
approches de la Révolution, c’est-à-dire pendant près d’un siècle, c’est
d’Amsterdam, de Rotterdam, de La Haye, de Leyde, d’Utrecht que provien¬
dront non seulement toutes les gaillardises et tous les pamphlets que nos
imprimeurs n’auraient pu composer et tirer sans péril, mais encore tous les
essais critiques ou philosophiques dus soit à des religionnaires, soit à des
déistes, soit à des athées. Malgré la vigilance de la police, les éditions
hollandaises de textes français ne vont cesser de se répandre dans tout le
royaume. La prohibition qui les frappe les recommande à l’attention des
curieux. Elles contribueront grandement à la diffusion d’idées nouvelles,
tant en France que dans la plupart des pays d’Europe. Bayle, dont le
Dictionnaire historique, s’il eût pu être édité à Paris, n’aurait peut-être été
connu ailleurs que d’un petit nombre de lettrés, acquiert, aux Pays-Bas où
il s’était fixé, la réputation internationale qu’il méritait.
Les ouvrages licencieux ne constituent alors qu’une faible partie de
l’édition française expatriée. Protestants pour la plupart, les écrivains
français ayant choisi de s’exiler sont rarement des amuseurs ou des fanfarons
de vice. Mais comme la clientèle des libraires de Paris et de la province
n’a pas perdu le goût des livres épicés, les écrits obscènes, peu nombreux
sous le règne de Louis XIV, se multiplieront sous la Régence, des indus¬
triels de la plume étant allés s’installer aux Pays-Bas pour y faire imprimer
des textes dont ils savent que le débit clandestin en France est assuré. La
cour et la ville se disputent en effet tout ce qui fleure l’érotisme. En 1687,
Mme de Montchevreuil, gouvernante des demoiselles d’honneur de Madame
la Dauphine, découvrait un exemplaire de L 'École des filles dans la chambre
des jeunes personnes confiées à sa surveillance. Soixante ans plus tard,
une des filles de Louis XV, Madame Adélaïde, se laissera surprendre
s’instruisant à quinze ans des choses de l’amour par la lecture de Y Histoire
de Dom B.... portier des Chartreux.
Tout au long du xvme siècle, la liberté d’esprit et la liberté des mœurs
s’accentuent. Les ministres successifs renoncent presque à réprimer la
littérature licencieuse. La police procède quelquefois à des saisies d’ouvrages
ornés de gravures indécentes, mais aucune poursuite n’est diligentée contre
les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs de ces ouvrages. On se contente
d’envoyer l’un de ces délinquants à la Bastille et de l’y retenir quelques
jours ou quelques semaines, la durée de sa détention pouvant être très
brève s’il compte des amitiés dans le monde de la cour, dans la magis¬
X / Préface
trature, chez les gens de finance ou chez les gens d’Église, ce qui est le cas
de beaucoup d’écrivains. Les libraires ne prennent même plus la précaution
de soustraire aux regards des passants des livres dont la page de titre
comporte une mention d’origine ostensiblement fallacieuse : à Paphos, à
Cythère, à Suburre, au Vatican. Dès le début de la Révolution, la licence
ira jusqu’à la plus vive grossièreté. Dans les galeries du Palais-Royal se
vendent couramment des ouvrages intitulés Le Godmiché royal, Les Fureurs
utérines de Marie-Antoinette, Les Fouteries chantantes ou les Récréations
priapiques des Aristocrates en vie, La France foutue, « tragédie lubrique et
royaliste», etc. Contrairement à ce que croient encore nombre de gens, ce
n’est pas à cause de sa Nouvelle Justine suivie de Y Histoire de Juliette que
Sade devait finir sa vie en captivité, mais parce que son internement avait
été sollicité par sa famille, qu’alarmait la crainte de le voir dissiper ses
biens.
Certains historiens ont voulu faire honneur à l’Empire d’avoir ramené la
littérature à la civilité. C’est prêter à Napoléon des scrupules qui lui étaient
étrangers. Il a rétabli la censure parce qu’il n’admettait pas que ses
décisions et ses actes fussent discutés, mais il ne lui avait pas déplu, à
l’époque du Consulat, que Pigault-Lebrun fît imprimer des ouvrages licen¬
cieux où l’Église était moquée. Cela s’accordait alors à sa politique. Il lui
était indifférent que le second consul fut un homosexuel avéré, Camba¬
cérès, qu’il devait d’ailleurs élever ensuite à la dignité d’archichancelier de
l’Empire. Il n’en est venu à la répression de l’obscénité qu’à partir de la
conclusion du Concordat, qui lui déléguait, le privilège de nommer les
archevêques et les évêques. La Restauration, en matière de presse et de
librairie, n’a pas eu à se pourvoir de moyens de contrôle et de répression.
Il lui a suffi de mettre en œuvre ceux que lui laissait le régime impérial.
Qu’elle en ait abusé — le recensement le prouve — des condamnations
prononcées entre 1815 et 1830 contre des éditeurs coupables d’avoir fait
réimprimer La Religieuse de Diderot, Les Liaisons dangereuses de Laclos
et bien d’autres ouvrages déclarés contraires aux bonnes mœurs parce que
s’y expriment des idées qui contrariaient le gouvernement et la prélature.
La monarchie de Juillet se serait montrée, à cet égard, plus accommodante,
mais menacée à son tour par ses adversaires, elle s’est trouvée amenée à
traquer, elle aussi, les libraires et les imprimeurs. Plus vigoureusement
combattu, le second Empire a déployé plus de zèle encore dans la tracas¬
serie. Il aurait pu n’exercer sa sévérité que contre les pamphlets politiques,
mais pour se concilier le clergé, en grande partie légitimiste, il est allé
jusqu’à déférer aux tribunaux, comme s’il s’agissait de publications obscènes,
Madame Bovary et Les Fleurs du mal. Notons toutefois que la responsa¬
bilité d’aussi extravagantes poursuites judiciaires n’incombe pas aux seuls
détenteurs du pouvoir : elle est partagée par des directeurs de journaux ou
de revues qui, pour justifier leurs appétits de subventions et de rubans, se
Préface / XI
posaient à tout propos en défenseurs de l’ordre établi et en professeurs de
vertu. On peut juger diversement les ouvrages dont les auteurs ont dû
comparaître en justice correctionnelle sous le second Empire ; du moins ne
devrait-il pas y avoir de divergences sur le caractère de leurs dénoncia¬
teurs. Un Villemessant, un Bourdin étaient, à la lettre, des personnages
nauséabonds.
Leur activité eut pour effet d’inciter au repliement sur la Belgique des
éditeurs comme Gay et son fils, ou comme Poulet-Malassis, qui, ne se
mêlant pas de publications politiques, auraient dû pouvoir continuer de
faire paraître en France des ouvrages que toutes les bibliothèques se
disputent aujourd’hui. Qu’ils aient produit à Genève, à Turin, à San Remo
et surtout à Bruxelles, des éditions beaucoup plus audacieuses que celles
qui leur avaient valu des ennuis quand ils travaillaient dans leur propre
pays, il n’y a pas à s’en étonner. On les avait contraints à se mettre hors la
loi. Ils auraient pu alléguer, en manière d’excuse, l’alexandrin ridicule de
Ponsard : « Quand la borne est franchie, il n’est plus de limites ! »
La IIIe République, durant ses deux premières décennies, n’a pas
observé plus de mesure que le second Empire dans l’application des
lois relatives au livre. Elle était, il est vrai, administrée par des notables
généralement fidèles à l’une ou l’autre des anciennes dynasties. Plusieurs
des jeunes romanciers naturalistes de 1880, notamment J. K. Huysmans et
Lucien Descaves, ont dû se faire éditer d’abord en Belgique. Isidore Liseux,
libraire savant, modeste et consciencieux, a subi, à la même époque,
plusieurs condamnations pour avoir fait imprimer à petit nombre d’excel¬
lentes éditions annotées de l’Arétin et de quelques autres satiriques italiens
du xvie siècle, comme si les mœurs eussent été gravement blessées par
la diffusion, à cent exemplaires, des Ragionamenti ou du Zoppino. Le
parquet et les tribunaux ne trouvaient pas injuste de traiter de la même
façon l’éditeur soucieux d’érudition et le fabricant de feuilles grivoises
vendues à la criée sur les Grands Boulevards. Ils n’ont commencé à établir
de distinction entre la littérature et la spéculation commerciale que dans
les dix ou quinze années qui précédèrent la Première Guerre mondiale.
Encore ne renoncèrent-ils plusieurs fois à poursuivre les ouvrages préfacés
par Guillaume Apollinaire pour la Bibliothèque des Curieux que parce qu’ils
ignoraient que les mêmes textes avaient déjà valu des peines d’amende
à l’infortuné Liseux. S’ils avaient eu connaissance de ces jugements
antérieurs, ils eussent probablement dépêché le nouvel éditeur en correc¬
tionnelle. Faute de pouvoir alléguer des condamnations antérieures, la
législation leur imposait en effet, s’ils estimaient que des poursuites étaient
indispensables, de soumettre à la cour d’assises l’appréciation du délit
constitué par la publication d’un livre régulièrement édité et dont le dépôt
légal avait été effectué dans les délais normaux. Il a été heureux, somme
toute, pour les éditeurs des années 1900-1939 qu’aucun bibliographe n’eût
XII / Préface
réellement complété le travail de Drujon, qui recense toutes ou presque
toutes les condamnations dont des livres ont fait l’objet avant 1875.
Comme nous l’avons dit plus haut, les pouvoirs publics préfèrent aujour¬
d’hui ne pas diligenter de poursuites contre des livres dont ils peuvent
limiter le débit par des mesures administratives prises sans délai, sans
débat, et immédiatement exécutoires. S’ils observent une relative discrétion
dans l’emploi de ce subterfuge, c’est que la notion d’outrage aux mœurs
est maintenant des plus imprécises. L’érotisme a cessé de scandaliser. La
sexualité est devenue un sujet d’études parmi d’autres. Le présent diction¬
naire ne prétend pas fournir un inventaire complet de tous les ouvrages de
langue française ressortissant plus ou moins largement à l’érotique : un tel
inventaire serait d’ailleurs impossible. Nous espérons seulement n’avoir
omis aucun des livres, aucun des auteurs — romanciers, conteurs, poètes,
essayistes — qui, d’une manière ou d’une autre, ont mérité une place soit
dans l’enfer des bibliothèques, soit à proximité de cet enfer. Nous avons
également mentionné divers ouvrages qui, sans être brûlants, ne sauraient
être négligés par qui s’intéresse à l’histoire littéraire des mœurs. Inutile de
dire que ce dictionnaire est tout autre chose qu’une bibliographie. On s’en
rendra compte à la lecture des notices qu’il comporte et où chacun de nos
collaborateurs s’est attaché à rendre compte de ce que contiennent les
ouvrages qu’il a examinés. Ni la Bibliographie des ouvrages relatifs à
ïamour, établie par Gay et son fils, ni la nomenclature, par Apollinaire,
Fleuret et Perceau, des volumes qui, en 1913, figuraient dans L 'Enfer de la
Bibliothèque nationale, ne donnent systématiquement de précisions sur ce
qu’on trouve dans ces ouvrages. La Bibliographie du roman érotique,
publiée par Perceau en 1930, est çà et là plus explicite, son auteur y ayant
cité ce que racontaient des catalogues de livres clandestins, mais elle ne
concerne que les ouvrages de fiction en prose, et laisse de côté toute
production antérieure au xixe siècle. Aussi sommes-nous en droit d’avancer
que ce dictionnaire a son originalité. Loin de répéter tel ou tel biblio¬
graphe, il constitue en quelque sorte un inventaire descriptif et critique
entièrement inédit.
Pascal Pia.
PASCAL PIA
Pascal Pia (1903-1979), né Pierre Durand, à Paris, d’une famille des
Cévennes, est une figure aussi importante que secrète des lettres françaises
du xxe siècle. Ayant perdu son père dans la guerre de 1914-1918, il quitte
très tôt le foyer de sa mère et vit de petits boulots dès l’âge de quatorze
ans. Autodidacte, doué d’une prodigieuse mémoire et d’une curiosité
universelle, il publie ses premiers poèmes à seize ans sous le pseudonyme
de Pascal Pia et donne quelques chroniques à la NRF. Il fréquente le
milieu des libraires, collectionneurs, hommes de lettres, peintres et poètes
qui font la gloire du Montmartre des années folles. Collaborateur discret
du bibliophile Frédéric Lachèvre pour ses ouvrages consacrés au liber¬
tinage érudit, il passe ses journées à la Bibliothèque nationale et devient un
des meilleurs connaisseurs de la littérature clandestine. Journaliste à La
Lumière, à Voilà, au Progrès de Lyon, à Ce soir, puis à Alger Républi¬
cain, il se lie d’amitié avec Camus et entre, en 1942, dans la Résistance.
Responsable national de Combat, journal alors clandestin, il en devient, à
la Libération, le directeur, et il s’entoure de collaborateurs prestigieux, tels
Camus, Nadeau, Colet, Grenier. Mais il quitte le quotidien dès 1947 pour
devenir directeur du Rassemblement, organe du RPF. Il est par la suite
rédacteur en chef du Journal du Parlement, puis de Carrefour, où il publie
d’innombrables chroniques littéraires (un choix a été publié par Maurice
Nadeau, Denoël, 1971, et un autre, en deux volumes, chez Fayard, en 1999
et 2000). Éditeur d’Apollinaire, de Baudelaire, de Cros, de Lautréamont,
de Rimbaud, Pascal Pia est un spécialiste de la littérature de la deuxième
moitié du xixe et du début du xxe siècle, y compris des livres de second
rayon. Il s’est entouré d’une bibliothèque personnelle contenant plus de
20 000 titres (livres et périodiques). Malheureusement, ce fonds a été attiré
XIV / Pascal Pia
hors de France; il est actuellement conservé à la Vanderbilt University,
Tennessee.
Pascal Pia a toujours été un solitaire, un insoumis. Ses passions étaient
les supercheries littéraires et les livres interdits. Ainsi, la part qu’il prit
dans le Dictionnaire des œuvres érotiques est plus que celle d’un collabo¬
rateur parmi d’autres. Le portrait le plus juste de Pascal Pia a été tracé par
Roger Grenier dans Pascal Pia ou le droit au néant, Gallimard, 1989.
R. K.
AVERTISSEMENT
Le présent dictionnaire a pour objet l’essentiel de la littérature érotique
de langue française, des origines à nos jours. Chacun de ces termes
constitue un engagement dont il convient de préciser les limites.
Érotique. Toute œuvre est justiciable d’une étude des motivations
sexuelles inconscientes (les Oraisons funèbres au même titre que Les
Liaisons dangereuses). Or, forte du défi qu’elle se porte inlassablement à
elle-même, la lecture postfreudienne échappe au savoir totalisateur. D’un
autre point de vue, un concept comme « approbation de la vie jusque dans
la mort» (Georges Bataille) n’admet qu’un très petit nombre d’œuvres où
l’érotisme implique nécessairement une problématique du mal, de la trans¬
gression, de la finitude. À elles (Laclos, Sade, Bataille, Klossowski) revient
ici la première place. Mais la matière que nous avons réunie appelle une
définition aussi large que : toute œuvre remarquable, ayant pour thème,
apparent ou sous-jacent, l’amour physique — l’instinct sexuel et ses manifes¬
tations (déviations comprises). Il fallait aussi discerner, pour l’exclure, ce
qui est seulement sensuel ou dérive d’un naturalisme indifférencié. En
revanche, si élaboré ou masqué qu’il soit chez des auteurs aussi différents
que Racine, Rousseau, Mallarmé et quelques autres, l’érotisme y atteint
une telle violence, y joue un rôle si déterminant que l’ignorer, eût été
déséquilibrer gravement cet ouvrage.
Littérature. Tous les genres sont ici représentés : roman, poème, théâtre,
essai, à l’exclusion des traités purement scientifiques. Aux confins de cette
littérature: d’une part, les pamphlets politiques et anticléricaux; d’autre
part, les «curiosités» (ouvrages à prétentions historiques, morales ou
théologiques, pittoresques et édifiants).
XVI / Avertissement
Essentiel. Les œuvres ont été retenues pour leur valeur littéraire,
psychologique et philosophique, mais aussi pour leur intérêt du point de
vue de l’histoire des mœurs, que cet intérêt naisse de leur contenu ou qu’il
soit lié aux circonstances de leur publication, aux vicissitudes de leurs
auteurs. Le cas échéant, il nous a paru opportun de présenter une œuvre
dépourvue de valeur intrinsèque mais dont le succès a constitué, à un
moment donné, un phénomène sociologique (fétichisme d’époque, mode,
mythe) digne d’être étudié en lui-même.
De langue française. La littérature érotique de langue française, l’une
des plus riches d’Occident, justifie tout un volume. Certaines exceptions
ont été faites en faveur d’auteurs français écrivant en latin.
Somme toute, notre propos est des plus modestes. Nous souhaitons
seulement apporter un complément aux dictionnaires, histoires et manuels
actuellement en usage. De nos jours, un homme cultivé peut encore, sans
rougir, tout ignorer d’un secteur fort important de notre littérature, que les
tabous et les préventions n’ont cessé d’occulter. Le temps est peut-être
venu de rendre justice à quelques chefs-d’œuvre inconnus, méconnus ou
que leur réputation a défigurés. C’est, du même coup, faire justice d’un
grand nombre de produits qui doivent tout leur prestige à l’ombre où on les
tient.
L’originalité du présent ouvrage apparaîtra d’autant mieux qu’une
abondante bibliographie existe sur le sujet. Encore les travaux les plus
importants remontent-ils à la fin du siècle dernier et au début du nôtre.
Malgré de nombreuses imperfections, fort explicables en ce domaine, ils
font encore autorité. Or, si le fonds érotique, dans sa matérialité, a donné
lieu à toutes les coquetteries (sinon à toute la rigueur) de l’érudition biblio-
philique, il est rare qu’un auteur se risque à donner le moindre aperçu sur
le contenu des œuvres répertoriées. Conçus au rebours des sèches notices
de catalogue, les articles que nous avons rassemblés sont essentiellement
des comptes rendus de lecture. Grâce à une analyse des thèmes ou de la
trame romanesque, grâce aux citations, c’est la substance même de cette
littérature que nous donnons à apprécier.
La bibliographie n’a pas pour autant été négligée. La brièveté des
renseignements fournis à cet égard ne doit pas être prise en mauvaise part.
Le chaos de la production licencieuse, auquel ont contribué de tout temps
l’anonymat des œuvres, la clandestinité des éditions et des contrefaçons, la
fantaisie des libellés, l’effronterie des attributions, relève d’une science
éminemment conjecturale. Dans bien des cas, le silence nous a paru préfé¬
Avertissement / XVII
rable aux hypothèses, parfois ingénieuses, souvent gratuites, des spécia¬
listes. Fondé sur la lettre même des œuvres qui en sont l’objet — et, dans
cette mesure, inattaquable —, ce répertoire analytique et anthologique sera
pour le bibliothécaire, pour le chercheur, pour l’étudiant, un instrument de
travail sûr et commode, un indispensable «usuel».
L’illustration a été puisée dans les éditions originales ou postérieures et,
en l’absence d’éditions illustrées, parmi les œuvres graphiques qui entre¬
tiennent les plus étroites affinités avec les textes présentés dans notre
dictionnaire.
Remercier tous ceux qui nous ont aidés à le réaliser dépasse, ici, l’ordre
de la simple courtoisie. Que MM. Pascal Pia et Robert Carlier trouvent, au
seuil de cet ouvrage qui leur doit tant, l’expression de notre profonde
gratitude.
Mode d’emploi. Le grand nombre d’œuvres anonymes et d’attributions
hypothétiques a imposé le classement par ordre alphabétique de titre,
chaque titre étant considéré comme formant un seul vocable. Exemples :
Amou[r a]postat {L ’)
Amou[rs]
Amou[rs s]ecrètes de M. May eux {Les)
Amou[r v]énal (L ')
L’article défini est rejeté à la fin du titre.
Les œuvres homonymes sont classées subsidiairement dans l’ordre
alphabétique des noms d’auteur :
Contes!de Hamilton.
Contes!de Vasselier.
Citée ailleurs que dans l’article qui lui est consacré, l’œuvre est
précédée d’un astérisque : l’*Abbé C.
Les vers cités sont imprimés à la suite et séparés par des barres
obliques ; dans les textes en prose, ces barres signalent les alinéas.
Une table de renvoi, figurant à la fin du volume, orientera les recherches
du lecteur dans le cas 1° où une œuvre est connue sous plusieurs titres;
2° où, sous le titre et à propos d’une œuvre principale, sont analysées
d’autres œuvres qui s’y rattachent.
Une table, in fine, regroupe les œuvres par noms d’auteur.
Quand l’illustration qui accompagne l’analyse d’une œuvre provient
d’une des éditions auxquelles celle-ci a donné lieu, le titre de cette œuvre
est rappelé en légende et placé entre guillemets.
Ont collaboré à ce dictionnaire, conçu et réalisé par
Gilbert Minazzoli, avec le concours de Pascal Pia et
Robert Carlier, d'après la documentation réunie par
Nathalie L ’Hopitault :
Robert Abirached; Jacques-Pierre Amette; Yves de Bayser;
Martial Beauvais ; Yves Benot ; Jacques Bens ; André Berry ; Yvonne
Caroutch ; Jean Chalon ; Claude Michel Cluny ; Danielle Collobert ;
Victor Del Litto; Jean-Pierre Deloux; Jean-Dominique Devaud;
Pierre Dournes ; Claude Fournet ; Jean Freustié ; Xavière Gauthier ;
Dominique Grandmont; Jacques Guillerme; Paul Jérôme; Hubert
Juin ; Paul Kesseler ; Rémy de La Soudière ; André Laude ; Quentin
Lefebvre; Jean Lempert; Bernard Noël; Pascal Pia; Jean-Paul
Ponthus ; Georges Préjean ; Patrick Reumaux ; Michel Rostain ; Alain
Royer ; Fernande Schulmann ; Pierre Silvain ; Marc de Smedt ; Uccio
E.-Torrigiani.
Pour l'édition de 1971
DICTIONNAIRE
DES ŒUVRES ÉROTIQUES
ABBÉ C. (L')
Roman de Georges Bataille (1897-
1962]. Publié en 1950.
Ce que nous vivons, ce que nous
pensons, tout se dérobe, nous laissant
la nostalgie d’une totalité qu’un dieu
seul pourrait satisfaire. Mais dieu est
mort (l’idée de dieu) parce que nous
savons bien que tout ce qui s’engage
dans le temps est condamné à périr. Il
n’y a d’étemel que le non-commence¬
ment, ou l’absence — cette absence
innommable que nous pressentons au
bout de nous-même, en ce lieu où le
cœur nous manque. Autrefois, quand
dieu faisait la somme, rien n’était défi¬
nitivement perdu, car chacun pouvait
entretenir l’illusion de participer à sa
plénitude ; maintenant, depuis que sans
aucun doute le concept et le temps sont
liés et ne cessent ensemble de se perdre,
il ne nous reste que le déchirement de
nous savoir irrémédiablement relatifs
et mortels. Et désormais, la souverai¬
neté que l’homme trouva dans la pléni¬
tude, il s’agit pour nous de la tirer du
déchirement : 1 ’Abbé C. nous y engage
— ou du moins est-ce une de ses lec¬
tures possibles, car une œuvre de
Bataille n’est jamais univoque. (Par
ailleurs, si les romans de Bataille sont
«érotiques», c’est que l’érotisme est
l’expérience la plus évidente du déchi¬
rement — de la « fente ».)
L 'Abbé C. est à la fois le roman d’un
certain abbé C. et l’abc d’une certaine
méthode, la forme même du livre, c’est-
à-dire son tissu romanesque, jouant
entre ces deux niveaux du récit le rôle
que tient le corps entre l’expérience et
la réflexion. Le texte est ainsi un orga¬
nisme qui agit et qui réagit, cependant
que les expériences auxquelles l’écri¬
vain l’oblige et s’oblige le portent à un
état d’excès, qui les découvre entière¬
ment. L’étrange est qu’alors le roman
devient le lieu de la plus grande sim¬
plicité, comme la nudité, mais qu’à
ce comble d’éclat, le désir de savoir
aveugle le lecteur, comme le désir de
posséder aveugle l’amant. Rage et sim¬
plicité caractérisent tous les romans de
Bataille, de L ’*Histoire de l ’œil à *Ma
mère, et leur lecture est une épreuve
qui fait perdre la tête pour la chan¬
ger. Au niveau romanesque, L'Abbé C.
4 / Abécédaire des filles et de l'enfant chéri
met en scène deux frères jumeaux :
Charles C. et l’abbé C. (Robert).
Charles est un libertin; l’abbé est un
fidèle, chez qui la fidélité à sa prêtrise
ne rend que plus vive la tentation de la
lubricité, d’où une déchirure, qui en
lui faisant perdre la plénitude, l’amène
à épeler l’abc d’une autre connais¬
sance. Charles a pour complice de ses
débauches Éponine, laquelle voudrait
séduire l’abbé parce que cette conquête
comblerait son vice en le portant, croit-
elle, à sa plénitude. Le désir d’Éponine
rencontre celui de Charles, qui, mis à
la question par la résistance de son
frère, pense que sa chute le renverra au
contraire à son niveau : le refera son
double. Charles, ce faisant, raisonne en
simple jouisseur, car son libertinage ne
transgresse rien ; Éponine est assez brû¬
lée par son désir pour devenir amou¬
reuse; l’abbé transgressera ce qui lui
est interdit, mais pour «tomber» alors
loin d’eux tous, car tombant de plus
«Abécédaire des filles et de l'enfant chéri ».
Vignette de Jules Pascin, Paris, 1924.
© Adagp, Paris, 2001.
haut, il ne peut aller qu’au fond. («Étant
prêtre, il lui fut aisé de devenir le
monstre qu’il était. Même il n’eut pas
d’autre issue. ») Le déchirement débride
absolument l’abbé, qui vit sa débauche
sans réserve, sans échappatoire, c’est-
à-dire purement vers le bas, depuis
l’avilissement d’aller déféquer sous la
fenêtre d’Éponine en train de faire
l’amour avec Charles, jusqu’à l’avilis¬
sement de la trahison : il « donne »
aux Allemands les noms de Charles et
d’Éponine — il les donne parce qu’il
les aime, alors qu’aucune torture ne
peut lui arracher les noms des résistants
qui lui sont « étrangers ».
Ce passage de la «sainteté» au
comble du « mal » (vécu avec une fer¬
meté égale à celle de la sainteté) s’opère
à travers une inversion du sens, qui
rend les mêmes mots contradictoires.
L’expérience de l’excès exige ce double
excès du sens, car les mots ne peuvent
se contenter de dire : ils sont cette vio¬
lence même qu’ils nomment, et qui n’a
pas d’autre véhicule qu’eux pour se
porter jusqu’au bout. Vouloir unique¬
ment ep rendre compte, c’est essayer
de se tenir en leur milieu, alors qu’ils
vous emportent ; leur résister équivaut
à laisser passer le sens ; les suivre, à s’y
perdre. La trajectoire de l’abbé C. passe
par un «malaise», un «écœurement
plus désirable que la vie » pour débou¬
cher sur un « bonheur » fait de la suffo¬
cation même de cet écœurement, dont
la pratique est justement l’abc du bon¬
heur en question. Le sens se referme
sur lui-même, se dérobant à celui qui
voudrait le décrire sans le vivre. Et
c’est en quoi la démarche de ce livre
est par excellence érotique : il utilise
éros pour donner au lecteur la tentation
d’aller dans son sens ; il n’est pas plutôt
connu qu’il ranime le désir de le re¬
connaître. B. N.
ABÉCÉDAIRE DES FILLES ET DE L'ENFANT
CHÉRI
Poèmes, non signés, de Pierre Dumar-
chey, connu sous son pseudonyme de
Pierre Mac Orlan (1882-1970). Publiés
en 1924.
Vingt-cinq majuscules et leurs motifs
déploient, dans leur somme, une fresque
de priapées, tel un modeste chemin de
croix. Ces représentations, anonymes,
figurent sur les pages de gauche. Leur
faisant face, chaque fois un quatrain, en
lui-même presque toujours sans relation
aucune avec la lettre en cause. « Abécé¬
daire» est donc ici façon d’écrire. Quant
aux textes eux-mêmes, leur mot à mot
n’a rien de dévergondé. D’autre part,
eux aussi se présentent sans signature.
Ce qui autorise à les attribuer à Pierre
Dumarchey tient à quelques détails du
décor d’époque, et bien sûr à ce qu’on
est convenu de nommer la magie du
style. Faisant face à la lettre E, le qua¬
train gravé comme un graffiti : « La
jambe du milieu, discrète,/Me rappelle
le bataillon,/Ninon-la-Gaieté, Nancy/Et
le prêt du cabot clairon.» Et faisant
face à la lettre M, la plus humble eau-
forte. Le carnaval érotique oublié, il y
revit quelque chose des Flandres : « Sur
ce pont, passent les lanciers :/Ceux
de Bruges, orange et bleu./Sous les
arches les cygnes dévorent/Le carillon
éparpillé. » M. B.
ACADÉMIE MILITAIRE (L'J
ou les Héros subalternes. Chroniques
imaginaires de Claude Godard d*Au-
cour (1716-1795). Publiées en 1749.
Il n’y a dans cet ouvrage que peu de
passages dignes de piquer la curiosité
des amateurs de littérature érotique;
toute vraie crudité en est exclue ; l’au¬
teur se limite à dépeindre des situations
galantes, souvent cocasses, dans les¬
quelles soldats et gradés se trouvent
engagés. Le parti de bannir la rhéto¬
rique triomphaliste de la caste aristo¬
cratique fait le principal mérite de ce
morceau de critique sociale. La narra¬
tion des peines et des mérites obscurs
laisse filtrer dans ce carnaval militaire
une intention polémique. Mais l’auteur
est autrement dur pour le clergé dépeint
comme «un tas de fainéans [...] dont
Acajou et Zirphile / 5
tout l’emploi est de n’en point avoir».
Il persifle très conventionnellement les
maris, assortissant la raillerie de calem¬
bours jouant de la terminologie des
sièges : « Autrefois prendre une ville
n’étoit rien et prendre une femme étoit
quelque chose... aujourd’hui c’est le
contraire. Jamais, je crois, les places,
comme les fronts des maris, ne furent
flanquées de tant d’ouvrages à cornes. »
Cependant, homme de lettres raté, le
narrateur a conservé un goût de délica¬
tesse, comme en témoigne ce fragment
de rêve : « Mon héroïne, négligemment
couchée sur un lit de repos, la tête tour¬
née sur un double coussin, m’invitoit
par les noms les plus tendres à passer
dans ses bras : je ne me fis prier qu’au¬
tant de tems qu’il falloit pour rendre
mes désirs plus vifs. Je suis délicat en
amour, et fais toujours l’assaisonne¬
ment de mille petits préliminaires qui
ne laissent pas que d’avoir leurs agré-
mens. » Effet d’une hâte d’écriture, le
décousu de la composition est rece¬
vable si l’on se persuade qu’il rend
compte de l’indécision du narrateur entre
les « deux chemins qui conduisent à la
gloire : les lettres et la guerre ». J. G.
ACAJOU ET ZIRPHILE
Conte de Charles Pinot Duclos, dit Duclos
(1704-1772). Publié en 1744.
C’est un récit féerique un peu leste
qui ridiculise le conte de fées, et s’en
prend, Duclos étant moraliste de pro¬
fession, aux usages du monde. Acajou
et Zirphile a une histoire. C’est un pari
qui avait été fait dans la compagnie
libertine de « ces messieurs ». Un fami¬
lier du cercle, le comte de Tessin,
ministre de Suède en France, avait com¬
posé une fantaisie sur le mode badin :
Jaunillane. Boucher avait illustré ce
texte, et une douzaine d’estampes furent
tirées. Là-dessus, Tessin dut repartir
vers le nord, et le livre ne parut pas. Il
fut question d’inventer un récit qui
cadrerait avec les estampes de Bou¬
cher. L’abbé de Voisenon en fit deux ;
Caylus, un. Duclos, écrivant Acajou et
6 / Adamite (L')
Zirphile, emporta la palme. Son récit
fut publié avec les gravures, et aussitôt
Favart en fit un opéra-comique. H.J.
ADAMITE (L'|
ou le Jésuite insensible. Bref exposé ano¬
nyme de la doctrine et des aventures du
jésuite Roche. Publié en 1684, et repu¬
blié parfois à la suite de * Vénus dans le
cloître, dont il est contemporain et parent
par l'esprit.
Après une sorte d’introduction qui
s’en prend aux complications de la
théologie, aux excès des moines (« Ces
impuissants volontaires et ces inutiles
au monde»), et surtout aux jésuites, on
arrive à la doctrine définie en dix
maximes par le jésuite Roche, à Reims,
et dont le principe est la condamnation
de la pudeur; les maximes exigent que
chacun, homme ou femme, se dénude
ou contemple la nudité de l’autre sans
honte et sans trouble. Car «plus on
acquiert et l’on forme d’habitude contre
cette embarrassante pudeur, plus on
approche de la perfection, la honte fai¬
sant toute l’imperfection que nous avons
à vaincre». Selon qu’elles découvraient
seulement quelques parties de leur corps
ou davantage, ou enfin toutes, les dis¬
ciples du père Roche étaient donc plus
ou moins avancées en l’état de perfec¬
tion. L’histoire, cependant, finit mal,
par suite, à ce qu’il semble, de rivalités
entre les disciples elles-mêmes, et l’af¬
faire est découverte.
Bien que l’exposé soit aussi concis
qu’il se pouvait, il n’en est pas moins
visible qu’il tend à assurer aux maximes
naturistes du jésuite la publicité qui
convenait. Et la tendance de l’auteur
lui-même était sans doute favorable à
cette « nouvelle doctrine » — laquelle a
pour lointains antécédents l’hérésie des
nudistes du 11e siècle et les théories de
sectes de «lucifériens» apparues en
Europe centrale au XIIIe et au xve siècle,
mais, en fait, dérive plus directement
de l’esprit de la Renaissance. Y. B.
ADÈLE DE COMM...
ou Lettres d'une fille à son père. Roman
de Nicolas-Edme Restif de La Bretonne
(1734-1806], Publié en 1772.
Aventures mélodramatiques où se
mêlent, dans la plus grande confu¬
sion, récits de mariages, substitutions
d’enfants, révélations et dénouements
toujours heureux. L’auteur annonce :
«Intéressant tableau d’un père, qui se
conduit avec sa fille de manière qu’elle
ne puisse voir dans le monde personne
de plus vertueux, qui l’aime davantage ;
personne qu’elle puisse regarder comme
plus digne d’être aimé, d’avoir sa
confiance, de l’éclairer. » Toujours pour¬
suivi par ses désirs d’inceste, Restif
abonde cette fois dans le sens de la
vertu. Le sentiment qui rattache père et
fille est ici des plus purs, tendresse où
l’équivoque se révèle pourtant : lorsque
la filiation légitime d’Adèle est un ins¬
tant mise en doute au profit d’une autre
jeune fille, Restif lui propose le mariage.
L’auteur n’arrive jamais à dissimuler
parfaitement sa mauvaise foi. Bien que
dans cette longue et ennuyeuse corres¬
pondance, l’érotisme soit pour ainsi
dire àbsent, on y retrouve encore les
traces de fétichisme : « le pied qui fixe
tous les regards », « une élégante chaus¬
sure, tantôt molle et voluptueuse, tantôt
plus galante, tel un soulier, qui dessine
un pied souple et délicat». Dans le
monde de la vertu, où Restif par¬
fois s’installe assez maladroitement, en
opposant sans nuance les bons et les
méchants, une âme vertueuse est tou¬
jours sauvée, même au prix de l’invrai¬
semblable. Adèle succombe aux assauts
du comte d’Ol... : « J’étais sans défiance
de moi-même, ni de lui, malgré ses
entreprises qui croissaient de plus en
plus [...]. Je le sentis alors me presser
avec une ardeur, ou plutôt une témérité
[...] ensuite, je ne sais comment, il
osa !... »
Point de faute, car Adèle a été mariée
secrètement, et à son insu ! Effet de son
humour, ou de son ennui pour des
aventures assez peu conformes à ses
Aimienne / 7
Gravure de Binet pour un ouvrage de Res-
tif de La Bretonne. Paris, 1789.
goûts véritables, Restif fait dire au
comte: «Tout le monde est si plato¬
nique ici, qu’il faut bien chercher dehors
quelqu’être qui soit un peu du parti
d’Épicure. » D. C.
ADVANTURES DE LA COUR DE PERSE (les)
divisées en sept journées où, «sous des
noms estrangers», sont racontées plu¬
sieurs histoires d'amour et de guerre,
parj. D. B., 1629.
Ces aventures garanties d’époque,
dans lesquelles la ligne de démarcation
entre la grande et la petite histoire est
joyeusement et souventes fois franchie,
pour la plus grande gloire du commé¬
rage considéré comme un des beaux-
arts, ont le mérite d’être contées par un
témoin de marque, puisque sous les ini¬
tiales de J. D. B. se cache Jean Baudoin,
éditeur, et que sous Jean Baudoin se
cache Louise-Marguerite de Lorraine,
demoiselle de Guise, devenue plus tard
princesse de Conti. La scène se passe
quelque vingt années auparavant, en
Ecosse, peu après le retour de la belle
Marie Stuart, veuve de notre regretté
François II, puis en France où s’ouvrent
et se ferment les règnes agités nuit et
jour d’Artaxerxès (Henri III) et d’Er-
gaste, le bon ouvrier en toutes choses
(Henri IV vert, sinon galant).
La famille de Guise, il faut bien le
dire, a le très beau rôle, qu’il s’agisse
d’Alcidor (le duc), de Florizee (le che¬
valier) ou de Daphnide (Louise-Margue¬
rite elle-même) dont Stéphanie (Gabrielle
d’Estrées), Cloridan et Floridan (le duc
de Bellegarde et le prince de Joinville),
sans parler d’Olinde et de Trophile
(la comtesse de Guiche et le duc de
Mayenne), ne cessent de piétiner les
chambres, les antichambres et les plates-
bandes. Alcidor y laissera même sa
peau. Vu par le bon côté de la lunette
— la transparence des noms égalant
la transparence vestimentaire — ce
voyage en Perse laisse toute une société
à nu. D. G.
AIMIENNE
ou le Détournement de mineure. Roman
de Tinan (Jean Le Barbier de Tinan, 1874-
1898], Publié en 1898.
Personnage central, Raoul de Val-
longes, jeune écrivain. Sa maîtresse,
Odette. Celle-ci en voyage en Italie, avec
le mari. Une fillette aborde Vallonges,
près du Palais-Royal. C’est Aimienne
(«mais on m’appelle Mimi»). Elle a
quitté sa famille. C’est-à-dire son père
et ses jeunes sœurs. La mère est morte,
mais la maîtresse du père, jalouse, lui
flanque des gifles. Vallonges héberge
Aimienne chez lui. Il veut protéger son
innocence. Elle-même déclare sa voca¬
tion de la noce. Il est vrai, en sainte
ignorance. Vallonges cède son lit à
Aimienne. Lui dort mal dans un fauteuil.
Des jours passent. Aimienne veut deve¬
nir sa maîtresse. Vallonges est moqué
par ses amis. Une de ses anciennes
maîtresses propose à Aimienne de la
conseiller. Vallonges se décide à parta¬
ger son lit avec la fillette. Elle a quatorze
ans et demi. Long baiser. Épuisements
sublimes (dans ce seul baiser). Espé-
8 / À la feuille de rose, maison turque
rances entrevues. Quatre jambes qui
s’entrecroisent. Alors Vallonges retourne
à son fauteuil. Jean de Tinan a trans¬
posé dans ces pages une aventure de sa
vie. Un jour, il hébergea une jeune
vagabonde dont il ne savait rien.
C’était la fille de J.-H. Rosny aîné.
Le roman finit là, inachevé. Une
manière de postface signée H. A. (Henri
Albert) restitue le dénouement, d’après
des notes laissées par l’auteur. La maî¬
tresse rentre d’Italie. Vallonges rend la
gamine à son père. Celui-ci n’est pas
tant touché que désireux de répéter son
numéro socialiste. Lui-même est parle¬
mentaire, et dans le cours du livre avait
déclaré «Il n’y a pas à réprouver la
presse pornographique car elle ne cor¬
rompt que les enfants des bourgeois. »
Quant à Jean de Tinan, sans doute se
moquait-il de tout dénouement, en ce
sens du moins que son ouvrage épouse
« la vie ». Une manière de longue chro¬
nique, avec une méthode. Du reste,
Aimienne se présente comme une suite
à un premier roman, Penses-tu réussir
ou les Diverses Amours de mon ami
Raoul de Vallonges. Tel est l’essentiel
de l’œuvre de Jean de Tinan, qui mou¬
rut à vingt-quatre ans. Il y faut ajou¬
ter des marges assez substantielles :
L ’* Exemple de Ninon de Lenclos, * Maî¬
tresse d’esthètes (signé Willy), des chro¬
niques d’époque. Aujourd’hui, Jean de
Tinan ferait penser à Musset, Jacques
Bens, Jean Fayard. Noter aussi l’in¬
fluence décisive de Sterne. M. B.
À LA FEUILLE DE ROSE, MAISON TURQUE
Farce de Guy de Maupassant (1850
1893). Publiée en 1945.
Cette pièce, jouée pour la première
fois en 1875, a attendu soixante-dix
ans pour être imprimée, et encore à
deux cent vingt-cinq exemplaires : tirage
presque confidentiel. Sa paternité, long¬
temps contestée, est aujourd’hui cer¬
taine. Maupassant l’a légitimée par cet
aveu, la meilleure des preuves : « Nous
allons, quelques amis et moi, jouer une
pièce absolument lubrique [...]. Inutile
de dire que cette œuvre est de nous. » Un
de ces amis, Léon Fontaine, a précisé :
« Lejeune écrivain tenait la plume, mais
chacun y apportait son grain de sel.»
Maupassant a donc préparé le rôt, ses
camarades l’ont saupoudré d’épices.
La maison turque est, en réalité, la mai¬
son de Zoraïde, Turc qui accueillait au
bord de la Seine une clientèle moins
respectable que La * Maison Tellier et
dont Flaubert écrivait dans L ’Éducation
sentimentale : « Ce lieu de perdition
[...] projetait un éclat fantastique. »
Le thème et le lieu de l’action sont
donc fournis par Flaubert et l’on peut
voir dans le sujet une sorte de nouvelle
Éducation sentimentale que Maupas¬
sant a voulu placer également sous
« l’ombre du grand marquis » (de Sade).
Un jeune couple, nouvellement marié,
vient de sa province à Paris pour passer
sa nuit de noces. Cherchant un hôtel, il
se trouve hébergé dans une maison close.
La pièce commence avec un sémina¬
riste lavant des capotes. On assiste
ensuite au défilé des pensionnaires et
des habitués, instituant une sorte de gui¬
gnol obscène. Les jeunes gens passeront
de l’un à l’autre, du simple débauché
au perverti. Les personnages les plus
curieux, qui annoncent certains anti¬
héros de Beckett ou de Ionesco, sont un
vidangeur qui se partage entre les débor¬
dements des cabinets et les exigences
du sexe et un bossu assez vicieux. Mais
le dialogue est faible : de cette scatolo¬
gie se dégage une drôlerie pesante et
lugubre.
Sur les circonstances dans lesquelles
cette œuvre fut représentée en 1877 pour
la seconde et dernière fois, Pierre Borel
qui l’a éditée, le peintre Maurice Leloir
chez qui elle fut jouée et Edmond de
Goncourt, dans la partie de son Journal
restée inédite jusqu’en 1956, fournis¬
sent des indications intéressantes. L’as¬
sistance était de choix : Zola, Flaubert,
Tourgueniev, Goncourt. Seuls avaient
été invités «les hommes au-dessus de
vingt ans et les femmes préalablement
déflorées», suivant l’expression même
À la recherche du temps perdu / 9
de Maupassant. Goncourt raconte que
les rôles féminins étaient tenus par des
jeunes hommes travestis, « avec la pein¬
ture sur leurs maillots d’un large sexe
entrebâillé ». Flaubert, ne portant qu’un
gilet de flanelle (celui de Bouvard et
Pécuchet ?) en assurait la mise en scène.
Ce spectacle aurait-il paru innocent à
l’époque de Hairl
Dans les débuts austères de la Répu¬
blique bourgeoise, il ne pouvait que
scandaliser. Ainsi Edmond de Goncourt
s’indigne-t-il dans son Journal : «Je me
demandais de quelle absence de pudeur
naturelle il fallait être doué pour mimer
cela devant un public [...]. Le mons¬
trueux, c’est que le père de l’auteur, le
père de Maupassant, assistait à la repré¬
sentation. » Goncourt rapporte le juge¬
ment de Flaubert : « C’est très frais. » Et
il ajoute : « Frais, pour cette salauderie,
c’est vraiment une trouvaille.» Si cette
« salauderie » ne contribue, certes, en rien
au mérite littéraire de Maupassant, elle
n’en apporte pas moins des indications
révélatrices sur un aspect de son carac¬
tère ainsi que sur ses relations avec
Flaubert. Toutefois, il semble qu’Ed-
mond de Goncourt se fasse ici l’écho
d’une rumeur invérifiable. Rien ne per¬
met de savoir si Guy de Maupassant
était un enfant adultérin. En tout cas, le
véritable père n’a pas été Flaubert. P. D.
À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
Cycle romanesque de Marcel Proust
(1871-1922), cpmprenant : Du côté de
chez Swann, A l'ombre des jeunes filles
en fleurs, Le Côté de Guermantes,
Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, La
Fugitive, Le Temps retrouvé. Publié de
1913 à 1927.
Dès son apparition, au début de
l’œuvre, dans laquelle les notations et
les rapports s’enchevêtrent indissocia¬
blement, l’érotisme est donné d’emblée
dans la forme et dans la nature que
Proust va privilégier. La forme est liée
presque exclusivement à l’exercice du
regard, «à la fenêtre duquel se pen¬
chent tous les sens, anxieux et pétrifiés,
le regard qui voudrait toucher, captu¬
rer, emmener le corps qu’il regarde
et l’âme avec lui» (Du côté de chez
Swann). Et le narrateur, encore adoles¬
cent, et que le baron de Charlus vient
de fixer «avec des yeux qui lui sor¬
taient de la tête », un moment plus tard
devient sans le comprendre un voyeur
— ce qu’il ne cessera plus d’être, fut-
ce par personnage interposé. L’éro¬
tisme que le hasard dévoile à l’enfant,
dans l’odeur du printemps normand, il
le retrouvera beaucoup plus tard, dans
les affres de la jalousie, quand, après
avoir tenu « Albertine prisonnière sous
[son] regard», il imaginera comment,
avec des femmes, elle le trompe. La
révélation ici du saphisme à l’occasion
des jeux surpris de la fille de Vinteuil
et de son amie va nourrir tout au long
du cycle ce ressort du comportement
qu’est la jalousie. Ouverture d'À la
recherche du temps perdu, Du côté de
chez Swann éclaire, avec cette seule
scène, ce que sera l’érotisme proustien
(n’oublions pas les yeux de Charlus),
fondé essentiellement sur l’inversion,
et nourri par le désir de voir. Le regard
est le sens majeur, c’est lui qui crée un
rapport, furtif ou pressant selon le lieu,
le moment, les êtres en présence. Ce
qui échappe au regard est transféré à
l’imagination par la jalousie, c’est-à-
dire par sado-masochisme : ce seront
les souffrances de Swann, et les tour¬
ments du narrateur, trompés tous deux
par des femmes (Odette, et Albertine,
ou Gilberte) qui aiment les femmes.
Dans cette première scène où l’éro¬
tisme affiche ses couleurs — celles de
Gomorrhe, auxquelles se mêleront bien¬
tôt celles de Sodome —, la profanation
de l’image du père (Vinteuil) est une
délectation comparable, dans sa nature,
à celle de Charlus, prince de lignée
royale, se faisant fouetter par des porte¬
faix (Le Temps retrouvé). Mais les inten¬
tions érotiques sont inverses : pour les
deux jeunes filles, c’est le transfert d’une
révolte, le besoin de crier victoire au
nez de la société («quand même on
10 / Album zutique (V)
nous verrait, ce n’en est que meilleur»),
alors que le baron furtif descend se
vautrer avec ceux qui ne sont, aux yeux
du faubourg Saint-Germain, que «la
canaille»... Bravade et déchéance qui
ne seraient que ridicules si Proust ne
nous livrait une clé qu’il serait bon
d’accrocher à la porte de bien des livres :
«Il n’y a guère que le sadisme qui
donne un fondement dans la vie à l’es¬
thétique du mélodrame. »
C’est encore le regard qui fait se
comprendre, et se rejoindre, les invertis
des deux sexes dans ce monde à la fois
préoccupé de paraître et de dissimuler :
Charlus ainsi devine Morel sur un quai
de gare, et se voit deviné par Jupien
(alors que le narrateur les épie) ; mais
l’allié le plus précieux de l’œil, c’est le
temps, qui impitoyablement détruit les
masques, et rassemble les fils de cette
tunique de Nessus qu’est la jalousie.
Tout est signes (même la manière de
prononcer un oui, ou un non), mais qui
aussi s’inversent — ou se renversent :
ainsi « cette passion mystérieuse [pour
Albertine], je l’éprouvais encore mais,
par une interversion de signes, dans
le domaine de l’horreur» (Sodome et
Gomorrhe). Le paraître est presque
toujours le contraire de l’être éro¬
tique : la virilité affichée d’un Charlus
« femelle » ; les deux amies lesbiennes
s’aimant sous les yeux des maris {La
Prisonnière) ; Saint-Loup entretenant
Rachel, mais courant les garçons et
troussant un liftier, puis s’éprenant de
Morel une fois marié... A mesure que
les écrans protecteurs sont renversés
(par les imprudences, les racontars, les
yeux dessillés, le temps révélateur),
l’érotisme manifeste sa vraie nature ou,
plus exactement, dans une œuvre qui
appartient encore trop au xixe siècle
pour avoir pu rejeter toutes ses idées
reçues, l’érotique d’une certaine homo¬
sexualité et de ses aberrations, dans
lesquelles «même dans la plus folle
l’amour se reconnaît encore» {Le Temps
retrouvé). C’est toute une époque qui
se reflète dans l’œil du narrateur, avec
ses dandys monoclés, ses demi-mon¬
daines de Lesbos, ses maisons de passe
— monde où tout est codifié, dont
le déchiffrement, à travers les signes
visibles qui renvoient le reflet inversé
des apparences, révèle un immense
dépérissement, et suscite le besoin de
regarder vers le passé, de se sauver par
la mémoire (seule véritable posses¬
sion). Ce n’est plus, aux prises avec le
temps, qu’une sexualité affolée par la
montée de la mort. Et Proust écrit alors,
dans La Fugitive (qui est l’avant-der¬
nier livre) : « A partir d’un certain âge,
nos amours, nos maîtresses sont filles
de notre angoisse. » C. M. C.
ALBUM ZUTIQUE (L7)
Recueil de poèmes, pastiches, apho¬
rismes, bons mots, etc., dus, ou attri¬
bués, à Léon Valade, Arthur Rimbaud,
Charles, Henri et Antoine Cros, Ger¬
main Nouveau, Paul Verlaine, Henri
Mercier, Ernest Cabaner, André Gill,
Raoul Ponchon, Charles de Sivry et Jean
Richepin, principalement. — Les cher¬
cheurs, entre autres Pascal Pia — auteur
de deipc éditions présentées et annotées
de L’Album zutique — semblent pen¬
ser que les textes furent écrits par ces
poètes à partir de l’automne 1871. Envi¬
ron un an plus tard le groupe était plus
ou moins dispersé. Plus de réunions
périodiques; plus d’écrits d’occasion,
de lectures drôles, etc. L’existence de
L ’Album zutique est devenue publique
en 1936 à l’occasion d’une mise en
vente de livres et manuscrits, à Paris.
La première publication ne devait avoir
lieu qu’après guerre. Dans la perspective
érotique et à ne s’en tenir qu’aux attri¬
butions qui semblent élucidées, citons
le « Sonnet du Trou du Cul » publié en
1903 dans le recueil posthume de Ver¬
laine, *Hombres (mais la lecture du
manuscrit révèle un apport de Rimbaud),
et les « Remembrances » du même Ver¬
laine (quoique la signature soit donnée
à François Coppée, cet abruti étant
l’une des têtes de Turc du groupe :
«Lorsque j’étais petit enfant, j’avais
Aline et Valcour / 11
«Album zutique». Fac-similé. Ce croquis est
très probablement de Verlaine lui-même. Il
semble que Verlaine se soit efforcé de don¬
ner à l'onaniste de ses « Remembrances »
le profil de François Coppée (P. P.].
coutume,/.../De me branler avec cette
bonne pensée/D’une bonne d’enfants à
motte de velours./Depuis je décalotte et
me branle toujours») — une parodie
brève (trois strophes de cinq vers) des
Fêtes galantes de Verlaine par Rimbaud
— une autre parodie de cet ouvrage,
mais de Germain Nouveau sous la
forme d’un sonnet, dans lequel un par¬
fum se mêle: «Au brusque jet des
pines, si savant/Qu’il fait trembler les
âmes en extase/Et s’humecter d’amour
chaque divan/Et se pâmer les fleurs au
bord des vases ! » — des sonnets mono¬
syllabiques (l’un surtout, où Charles
Cros fait dialoguer Tristan et Yseult),
— le « Sonnet de la Langue » de Ger¬
main Nouveau, dont voici le premier
tercet « Je voudrais être femme, et dési¬
rée, afin/De t’offrir un retrait, le plus
intime, ô fin/Et vorace animal doué
d’une âpre vie»; — le pastiche d’un
sonnet des * Fleurs du mal par Ver¬
laine, — mais surtout les très belles
«Remembrances d’un vieillard idiot»
de Rimbaud, que la pure citation éro¬
tique déséquilibrerait. M. B.
AUNE ET VALCOUR
ou le Roman philosophique par Dona-
tien-Alphionse-François de Sade (1740
1814). Le livre porte en sous-titre : «Écrit
à la Bastille un an avant la Révolution
française».
De fait, plusieurs années séparent le
début de la rédaction de la mention que
Sade en donne dans son Catalogue rai¬
sonné de 1788. Les premières pages
dateraient de l’achèvement du rouleau
des *Cent vingt Journées de Sodome
(28 novembre 1785) et l’impression de
l’œuvre sera reculée jusqu’en août
1795 (entre-temps Sade fait un séjour
dans les prisons républicaines tandis
que l’éditeur auquel il avait confié le
manuscrit est guillotiné, si bien qu’il
ne récupère ses papiers — qu’il vou¬
drait d’ailleurs remanier — que le
5 décembre 1794). Ailleurs le roman
est présenté comme le «fruit de plu¬
sieurs années de veille». Dans un aver¬
tissement titré « Essentiel à lire », Sade
s’explique ainsi : «L’auteur croit devoir
prévenir qu’ayant cédé son manuscrit
lorsqu’il sortit de la Bastille, il a été,
par ce moyen, hors d’état de le retou¬
cher; comment, d’après cet inconvé¬
nient, l’ouvrage, écrit depuis sept ans,
pourrait-il être à l’ordre du jourl»
Sade se considère comme un précur¬
seur de la Révolution. Il l’a annoncée. Il
tient à ce qu’on le reconnaisse. Pourtant
son roman philosophique se présente
plutôt comme la somme romanesque
de tout un siècle.
L’ambition sadienne ici n’est pas
éloignée de La Nouvelle Héloïse, de
*Jacques le Fataliste (inconnu à
l’époque), de Candide. Avec ceci en
plus que Sade ne cherche pas à refaire
ce que le xvme siècle finissant s’acharne
12 / Aline et Valcour
«Aline et Valcour». Paris, 1795.
à délayer. Au contraire, l’auteur tente
une « œuvre universelle » où sa pensée
philosophique et politique serait mêlée
à la fiction, à toutes les possibilités que
le roman du xvme permet ou a per¬
mises. D’où les dimensions de l’œuvre.
D’où la complication des situations.
D’où le fait, particulièrement, que le
roman philosophique est un roman
double, une double histoire où les fic¬
tions se mêlent jusqu’à l’invraisem¬
blance. Ainsi l’amour d’Aline et de
Valcour est-il doublé par celui de Léo-
nore et de Sainville. Dans un cas, l’his¬
toire simple et tragique d’un amour
impossible; dans l’autre, l’aventure
impossible d’un amour réalisable. Dans
les deux cas (et c’est l’histoire du livre),
deux destinées confrontées à des puis¬
sances obscures : naturelles et humaines.
Soit que les éléments s’opposent à
l’union de Léonore et de Sainville, soit
que le président de Blamont, l’une des
créations les plus monstrueuses de Sade,
empêche celle d’Aline et de Valcour.
Une même puissance nocturne. Là où
la nature renonce à persécuter (Léonore
et Sainville feront le tour du monde
avant de se retrouver), l’homme (le pré¬
sident de Blamont) ira jusqu’au bout.
Les deux amants (Aline et Valcour) ne
seront réunis que par la mort.
Ce qui fonde la persécution du prési¬
dent de Blamont envers sa propre fille,
c’est encore l’inceste. Marier Aline au
grotesque financier Dolbourg revient
pour le président à nier toute vie pos¬
sible en dehors de ses désirs ; la prosti¬
Allouma / 13
tution de sa femme et de sa fille à son
esclave réalisera l’accouplement mons¬
trueux qui consiste «à adapter à un
volume épais de matière (Dolbourg),
l’âme la plus déliée et la plus sensible
(Aline) ». Ici la quête du mal que carac¬
térise le président de Blamont pren¬
dra toute sa mesure, tout son pouvoir
de dérision. Il écrit à Dolbourg
(lettre xliv) : «N’est-il pas affreux,
dira-t-on, de chercher des plaisirs avec
celle qu’on accable de chagrins? Elle
ne conçoit pas la liaison de tout cela, la
chère dame; elle n’entend pas que
l’ébranlement causé par le chagrin sur
la masse des nerfs détermine sur-le-
champ à la volupté, dans les femmes,
les atomes du fluide électrique, et qu’un
individu de ce sexe n’est jamais plus
voluptueux que quand il est saisi dans
ses pleurs. »
Il s’exclame un peu plus loin,
s’adressant encore à Dolbourg : « Si tu
savais que le plaisir que je cherche avec
toi n’est nourri que du charme piquant
de te tromper [...] que ton erreur [...]
que ta bonhomie [...] que la manière
enfin dont je te rends ma dupe, compo¬
sent tout le sel que je trouve aux volup¬
tés dont je m’enivre...» Dolbourg est
la victime au même titre qu’Aline ou
que sa mère. Le président de Blamont
reste le maître, celui qui fomente l’or¬
donnance des choses, un dieu, comme
il l’écrit dans la lettre lu, qui n’a de
cesse qu’un grotesque soit l’heureux
époux de toute sa famille pour ainsi
jouir dans l’inceste du «plaisir des
dieux». Mais Blamont, c’est aussi l’ab¬
sence, l’impossible devant lequel tout
doit plier et qui n’est rien d’autre qu’une
loi forcenée, qu’un principe de mort.
À la fin du roman, le seul personnage
qui ne change pas (que rien n’atteint),
c’est encore le président. En exil, il
continuera ses débauches et sa fille
(cette fois la fille légitime, Léonore,
celle qu’une substitution avait enle¬
vée à Blamont pour l’imbroglio de
l’action) subviendra aux besoins du
monstre. C. F.
ALLELUIAH (L'|
Œuvre de Georges Bataille (1897-
1962). Publiée en 1947, puis rééditée en
1961 à la suite du Coupable pour for¬
mer le tome II de la «bomme athéolo-
gique».
Ce petit livre porte en sous-titre :
«Catéchisme de Dianus», et est com¬
posé de réponses à une femme dont
les questions sont laissées en blanc. Il
constitue en effet un enseignement
au centre duquel est l’érotisme. Mais
qu’est-ce que l’érotisme? Non pas la
recherche du plaisir, mais le seul appro¬
fondissement du désir à travers une
expérience rageuse de l’obscénité, de
la bassesse, du rien. Il s’agit de faire
crier le désir en nous jusqu’à ce déchi¬
rement du corps, dont l’avidité conteste
les limites de notre condition. «Le
désir demeure en nous comme un défi
au monde même qui lui dérobe infini¬
ment son objet. » Le désir entraîne for¬
cément la mise à nu : il dévoile la
« fêlure » et déclenche chez les amants
« le délire de déchirer et d’être déchiré».
Sa force brisante interdit l’assouvisse¬
ment, interdit l’apaisement lâche du
plaisir, car sans trêve elle rouvre ce
vide insatiable qui est en nous l’envers
du ciel. L’érotisme est donc l’art de
refuser toute satisfaction : il devient
ainsi une méthode de connaissance qui
a pour moyen la transgression du plai¬
sir, et pour but le développement de
notre pouvoir d’exiger de nous-même
ce que nous ne sommes pas. A ce point
d’ouverture (le déchirement) naît un
effroi, qui est la chute dans «l’horreur
de l’être», mais qui se double, indici¬
blement, d’une «gaieté d’ange», car
cette peur fait rire — d’un rire éperdu,
puéril, insensé, qui est Yalleluiah du
désir. B. N.
ALLOUMA
Nouvelle de Guy de Maupassant ( 1850
1893). Publiée en 1889.
Le boulevard parisien, la campagne
normande, les bords de Seine, mais
aussi ceux de la Méditerranée sont les
14 / Almanach des honnêtes femmes
décors familiers de Maupassant. Il fut
un des premiers à décrire avec précision
et exactitude la sensualité des Arabes
mais aussi celle des Européens en
Afrique du Nord. Ici le conteur évoque
ses rapports sexuels avec la maîtresse
de son serviteur Mohammed. Elle s’ap¬
pelait Allouma. «Je ne l’aimais pas —
non — on n’aime point les filles de ce
continent primitif. Entre elles et nous,
même entre elles et leurs mâles natu¬
rels, les Arabes, jamais n’éclôt la petite
fleur bleue des pays du Nord [...].
Aucune ivresse de la pensée ne se mêle
à l’ivresse sensuelle que provoquent en
nous ces êtres charmants et nuis.» Et
pourtant Allouma, comme l’Afrique,
exerce un envoûtement «par le bien-
être discret dont elle baigne tous nos
organes ». Allouma fait des fugues, puis
revient. Le narrateur lui est attaché
comme à une bête, « une bête à plaisir
qui avait un corps de femme». Mais,
une nuit, Allouma s’en va et Moham¬
med répète qu’elle est partie pour tou¬
jours, reprise par l’existence nomade.
«Voilà un amour dans le désert»,
conclut Maupassant qui demande à celui
qui est censé lui avoir conté cette his¬
toire : « “Si elle revenait ?” Il mur¬
mura : “Sale fille !... Cela me ferait
plaisir tout de même.” » Malgré la min¬
ceur de l’intrigue, Maupassant ajoute
une terra incognita à la carte, non du
Tendre, mais de l’érotisme: l’Afrique
et sa fascination animale, son désert de
l’amour. P. D.
ALMANACH DES HONNÊTES FEMMES
pour l'année 1790. Attribué à Sylvain
Maréchal (1750-1803). Publié en 1790.
Il ne fait aucun doute que cette
attaque plus venimeuse que drôle ne
peut être imputée à Sylvain Maréchal,
lequel songeait, il est vrai, à des alma¬
nachs de ce genre. Il les fit. Il avait
montré, dans la grivoiserie, une audace
des plus rares.
Il avait publié, en 1788 probable¬
ment, le Dictionnaire d’amour, ouvrage
audacieux, avouant pour auteur : le
Berger Sylvain. La même année, 1788,
il livre aux protes L ’Almanach des hon¬
nêtes gens, dont il fera, après la publi¬
cation du Testament du curé Meslier,
un Dictionnaire (en 1791). Dans ce
Dictionnaire, il s’insurge contre l’im¬
putation qu’on lui fait du présent
ouvrage : « Ce pamphlet ordurier est
une grossière parodie de l’almanach
des honnêtes gens : production morale
et philosophique qui n’était pas desti¬
née à servir de modèle pour de telles
infamies.» Le personnage de Sylvain
Maréchal est assez mal connu, généra¬
lement. Il semble, à le mieux connaître,
qu’on puisse sur ce point lui faire
confiance. Quoi qu’il en soit, ceX Alma¬
nach des honnêtes femmes est mal¬
venu, et ne comporte que des traits
faibles. H. J.
ALOISIAE SIGCEAE... SATYRA SOTADICA
Alias : Dialogues de Luisa Sigea, Meur-
sius, L'Académie des dames, etc.
Nicolas Chorier, Dauphinois, né à
Vienne en septembre 1612, docteur en
droit de l’université de Valence en 1640,
marié à Lyon en 1642, avocat dans sa
ville‘natale de 1643 à 1659, installé à
Grenoble sur la fin de cette année,
avocat de la ville, procureur du Roy,
accusé un jour de concussion, acquitté
en 1675, mort, après certains ennuis
non tous étrangers à ses ouvrages, le
16 avril 1692, n’ayant que de quelques
voyages à Paris coupé une vie stu¬
dieuse de juriste et d’historien, est l’au¬
teur, seulement soupçonné de son vivant,
aujourd’hui reconnu sans conteste, des
Dialogues de Luisa Sigea, écrits en
latin, imprimés à Lyon en 1660. Le
titre exact est : Aloisiae Sigœae Toleta-
nae Satyra Sotadica de arcanis amoris
et Veneris. Aloisia hispanice scripsit,
latinitate donavit Joannes Meursius
V. C.
L’illustrissime Satire sotadique sur
les arcanes de l’Amour et de Vénus
était aussi présentée, au départ, comme
l’œuvre espagnole de Luisa Sigea, mise
en latin par Jean Meursius : person-
Aloisiae sigœae... Satyra sotadica / 15
Gravure de Mellan.
nages qui ont d’ailleurs existé, Luisa
ou Aloysia Sigea comme fille d’hon¬
neur royale, née à Tolède vers 1530 et
morte vers 1560 après avoir tenu à la
cour de Lisbonne une place importante.
Jean II Meursius comme humaniste né
à Leyde en 1613, mort en 1653. De son
attribution, par une supercherie insou¬
tenable, à ces respectables personnages,
le livre a gardé les appellations fami¬
lières d'Aloysia ou de Meursius, sans
que, bien entendu, on doive en charger
la mémoire de l’un ni de l’autre. La
première édition ne comportait que six
dialogues, le sixième, comme ajouté,
étant d’ailleurs paginé séparément. Le
septième n’apparaît que dans l’édition
publiée sous la rubrique d’Amsterdam,
sans doute à Genève en 1678, et por¬
tant à la suite du titre primitif : Editio
nova Emendatior et auctior, accessit
colloquium ante hac non editum Fes-
cennini ex ms. recens reperto.
Une édition datant des environs de
1680 porte le titre, appelé à reparaître
souvent, d’Elegantiae latini sermonis.
Une première traduction en français a
paru à Grenoble, dès 1680, et dans la
seconde moitié du xvme s’est répandue
une adaptation de l’abbé Terrasson :
L’Académie des Dames ou les Sept
Entretiens galants d’Aloisia. On trou¬
vera aussi le Meursius français ou
l’Académie des Dames. Les rééditions
latines de Pierre Moet (1767) et de
Meunier de Querlon (1774) désignent
pour la première fois le véritable auteur.
La démonstration sans réplique n’en a
toutefois été administrée qu’à la fin
du xixe siècle, lorsque Alcide Bonneau,
sous un anonymat de pure convenance,
publia les Dialogues de Luisa Sigea ou
Satire sotadique de Nicolas Chorier,
prétendue écrite en espagnol par Luisa
Sigea et traduite en latin par Jean
Meursius, édition mixte franco-latine
(Liseux, 4 vol. in-16, 1881) puis l’an
d’après, chez le même éditeur, les Dia¬
16 / Aloisiae sigœae... Satyra sotadica
logues de Luisa Sigea... Texte latin
revu sur les premières éditions, et tra¬
duction littérale, la seule complète, par
le Traducteur des Dialogues de Pietro
Aretino (4 vol-in-80; Musée secret du
Bibliophile, n° i. Nous ne savons pas
si, depuis, le Meursius et son auteur
ont fait — avec le relais de B. de Vil¬
leneuve, éditeur en 1910 dans la
Bibliothèque des Curieux, n° I, d’une
traduction expurgée et décolorée —
l’objet d’une étude plus circonstanciée
que celle dont nous avons accompagné
en 1959, au Cercle du livre précieux,
une sévère révision de la traduction
d’Alcide Bonneau sous le titre : Des
Secrets de l 'Amour et de Vénus, Satire
sotadique de Luisa Sigea de Tolède,
par Nicolas Chorier, Préface d'André
Berry. Nous ne saurions, dans une
analyse sommaire de l’ouvrage, que
reprendre nos propres termes.
Les sept dialogues de la Satire sota¬
dique (ainsi dite de Sotadès de Maro-
née, dit le Cinédologue, auteur du temps
de Ptolémée Philadelphe cité comme
licencieux par Athénée) sont de lon¬
gueur très inégale. Dans le premier :
«l’Escarmouche», deux jeunes Ita¬
liennes, Tullia et Ottavia, l’une déjà
mariée avec un certain Callias et l’autre,
sur ses quinze ans, à la veille d’épouser
un certain Caviceo, échangent des pro¬
pos sur ce que connaît la plus expéri¬
mentée et ce qui attend la plus jeune.
Dans le second : «Tribadicon», Tullia,
en même temps qu’elle fournit dans
la causerie les révélations essentielles,
initie Ottavia au plaisir saphique. Dans
le troisième : «Anatomie», Tullia ren¬
seigne Ottavia sur les instruments, la
mécanique et les termes de l’amour.
Dans le quatrième : «Le Duel», Tullia
fait part à Ottavia des expériences phy¬
siques de son mariage avec Callias.
Le cinquième est intitulé «Voluptés».
Ottavia, tout en poursuivant le jeu les¬
bien, livre à Tullia le détail intime de
ses récentes noces avec Caviceo. Inter¬
vient, seulement évoqué, l’important
personnage de Sempronia, mère d’Ot-
tavia. C’est tout un « retour en arrière »,
appelant une autre histoire : celle des
relations de ladite Sempronia et d’une
Lucrezia, d’une Vittoria, de Tullia elle-
même avec un jouvenceau du nom
de Giocondo — et une autre histoire
encore : celle des étranges pénitences
de la jeune Ottavia, soumise par sa mère
à un fustigateur plus ou moins stoïcien,
Teodoro. Le sixième dialogue «Façons
et Figures », est le plus déplaisant et le
plus décousu. Quatre personnages sont
réunis : Tullia, Ottavia et deux liber¬
tins, Lampridio et Rangoni, qui essaient
avec elles toutes les postures. Deux
digressions, d’ailleurs à reprise : les rela¬
tions antérieures de Tullia avec trois
hommes étrangers au dialogue, et celles
de Lampridio et de Rangoni avec une
certaine Laura. Un préfet trouble dis¬
crètement les jeux : presque toute la fin
est remplie par une longue dissertation
de Tullia sur divers sujets intéressant
l’amour, dont la sodomie. Le septième
dialogue, « Fescinnini ou Historiettes »
est un pot-pourri d’histoires à bâtons
rompus que se racontent Tullia et Otta¬
via. Il s’agit d’une sorte d'Art d'aimer
entrelàrdé d’anecdotes et de récits. Le
lendemain d’une fête chez une certaine
Alienor, Ottavia, au cours d’une jour¬
née de conversation, raconte sa nuit:
occasion pour elle de multiplier les « his¬
toriettes» sur les personnes présentes
et sur ses propres aventures, occasion
pour Tullia (mais non toujours pour elle
seule) de raisonner sur les questions
amoureuses.
À noter, parmi les épisodes : les
amours parallèles d’Ottavia avec le phi¬
losophe Teodoro et de Sempronia avec
le philosophe Crisogono, les amours du
faux jardinier Pedro avec les nonnes et
la supérieure, les amours de Lucia avec
le jeune domestique Juan, les amours
d’Ottavia avec le petit Roberto, déguisé
une fois en fille, une autre fois en Cupi-
don, les amours de Lucia et de Judit,
les amours de Margarita avec son pré¬
cepteur Luiz et son mari Don Manuel,
les amours de la chaste Clemenza et de
Ambigu / 17
Padilla, les amours de Françoise de
Foix et de François Ier.
A relever, parmi les sujets d’entre¬
tien : les diverses parties du corps fémi¬
nin, les voluptés buccales, l’étroitesse
et la largesse des femmes, les rapports
existant entre certains traits du visage
et certains organes, les moments les
plus favorables à l’amour, la fréquence
des rapports, les mouvements à obser¬
ver, les postures favorables, la nudité
dans l’art, les livres érotiques, les amours
contre nature, les relations des jeunes
gens avec les femmes, les vêtements,
la pudeur, etc. Une Italie directement
empruntée aux Ragionamenti de l’Aré-
tin, fournit le décor des six premiers
dialogues. Chose remarquable, l’Es¬
pagne, dans le septième, a remplacé
une Italie qui pouvait paraître, sous une
plume prétendue espagnole, peu vrai¬
semblable. La qualité étrangère des per¬
sonnages n’est jamais, au demeurant,
qu’une couverture. Mis à part ce qui est
strictement livresque, il est hors de doute
que Chorier a pris ses modèles dans la
société dauphinoise ou lyonnaise, voire
dans la parisienne, pour peu qu’il ait eu
connaissance de cette dernière.
Si, honorée au cours des siècles d’une
longue persécution, sensible dans le
peu qui nous est resté d’éditions pour¬
tant très nombreuses, YAloysia reste
pour Nodier le «livre infâme» qu’on
ne touche que du bout des doigts ; For-
berg, dès 1824, «ne sait pas ce qu’il
faut y admirer le plus, ou de l’élégance
du style ou de la gaîté et de la grâce du
badinage, ou de l’art suprême avec
lequel l’auteur a su varier prodigieuse¬
ment un thème unique » ; Bonneau salue
un livre « dont la place, s’il eût été plus
répandu, aurait été immédiatement mar¬
quée parmi les plus étonnantes produc¬
tions d’une époque si féconde pourtant
en chefs-d’œuvre». Le même mot de
chef-d’œuvre apparaît sous la plume
des auteurs (Apollinaire, Fleuret, Per-
ceau) du Catalogue de VEnfer. B. de
Villeneuve vante «une fiction pleine
de documents sur les mœurs intimes
des anciens et des modernes, au sur¬
plus empreinte d’une philosophie
sexuelle très clairvoyante et très pra¬
tique, émaillée des maximes d’une
morale sage». C’est, en effet, cette phi¬
losophie, cette morale alors si auda¬
cieuses, qui assurent à Chorier, sur
l’Arétin même dont il s’inspire jusqu’à
en être le pendant français, une supé¬
riorité indéniable. L’auteur de Meursius
est moins un dépravé qu’un fouailleur
de l’hypocrisie et un défenseur du droit
naturel. Il pousse, d’autre part, avec
énergie le procès de Sodome, celui
du séquestre mystique, au profit de la
liberté chamelle de la jeunesse, arri¬
vant à dire, je ne sais où, dans les admi¬
rables « Fescinnini » : « Les caresses
d’une femme d’esprit persuadent mieux
que Platon en personne.» Cet aspect
éducatif de Chorier ne doit pas, selon
nous, être négligé. Ne fait-il pas à cer¬
tains égards, en ce xvue siècle où la
sottise sexuelle était de mise, figure de
précurseur? Quand il n’y aurait pas
d’autres droits, il devrait encore, pour
ce que son œuvre renferme de haute¬
ment spéculatif, être sauvé du fumier
où voudraient le maintenir les petits
esprits.
À côté des pages voluptueuses les
plus élégantes qui aient jamais été
écrites, à côté des pages les plus plai¬
santes qui aient jamais fait voir en pein¬
ture la luxure comique, Chorier offre,
en effet, un grand nombre de passages
dont les penseurs les plus huppés du
Grand Siècle n’eussent pas rougi. Ce
serait mal comprendre le Meursius
que de saluer seulement en lui l’œuvre
mère, l’œuvre maîtresse de l’érotisme
classique. A. B.
AMBIGU
Recueil de cinq nouvelles de Robert
Margerit (19101988). Publié en 1946.
Robert Margerit est bien plus à l’aise
dans la nouvelle que dans le roman.
Son écriture parvient à une sobriété qui
n’est pas sans lyrisme, ses propos se
dépouillent. Avec «Au Verdelin» il
18 / Amélie de Saint-Far
atteint même le niveau des plus grands.
«Le Bal des voleurs» transforme une
réunion du demi-monde en un ballet
d’érotisme et de mort. «Un drame his¬
torique» révèle l’existence muette des
mannequins, tout entière vouée à la
religion du corps. «Ambigu I» dit les
angoisses d’un travesti. «Ambigu II»
jette une lumière trouble et prenante
sur les mystères du sacrifice rituel, où
la chair a sa part. J. L.
AMÉLIE DE SAINT-FAR
ou la Fatale Erreur. Roman de la com¬
tesse Félicité de Choiseul-Meuse. Publié
en 1802 (voir notice biographique à *Julie
ou j'ai sauvé ma rose).
Selon la convention des romans de
cette époque, et particulièrement des
romans de cet auteur, les personnages
se divisent en bons et en mauvais,
en purs, innocents, angéliques et en
cyniques, pervertis, débauchés. Ici, par
exemple, Mme Durancy est dissolue et
femme galante. Consciente de l’effet
de ses charmes sur les hommes, elle
en joue savamment, quitte à contrefaire
momentanément les prudes, pour leur
ravir fortune et nom. Elle sait surtout
capter les hommes dans l’amour même :
«Son délire est trop grand; il ne
caresse pas, il ravage.» À l’opposé,
Amélie, douce, tendre, naïve, ignorante
et bien élevée, comme une demoiselle
qui sort du couvent, est chastement
éprise d’Ernest, son pendant mascu¬
lin, délicat, rougissant et respectueux.
A l’opposé d’Ernest (puisque tout
s’équilibre), le colonel Charles, terrible
débauché, «tombeur» de femmes,
cynique, décide de violer Amélie, car
sa curiosité est piquée par la première
femme qu’il n’obtient pas : «Une enfant
me résiste.» Avec lui, sa complice,
Mme Durancy, est « folle d’excitation »
et, «dans l’ardeur de ses désirs», elle
essaie «les postures les plus volup¬
tueuses ». Comme Charles, elle est atti¬
rée par la jeune innocence et réussit à
séduire Ernest en persiflant : «Tu n’es
pas un homme. » Alors, Ernest « lui fait
sentir une colonne enflammée qui bon¬
dit sous ses jolis doigts. Le serpent
écume de rage. » Entre les deux extrêmes
se place M. de Saint-Far, vertueux veuf,
bon mais faible, qui se trouve totale¬
ment sous l’emprise de Mme Durancy.
La morale de l’histoire est donc,
bien sûr, qu’il faut se méfier du « sexe »
et de ses excès, l’ensemble étant écrit
sur un ton précieux et souvent empha¬
tique : « Ils nagent dans une mer de
délices et l’excès de leurs sensations
leur fait enfin perdre le sentiment. » Ce
roman est un échantillon remarquable
du produit dont la comtesse avait le
secret : une liqueur aphrodisiaque cou¬
pée d’eau-de-rose. X. G.
AMIES (Les)
Recueil de six sonnets de Paul Verlaine
(1844-1896). Publié sous le manteau vers
la fin de 1867 par les soins de Poulet-
Malassis, et repris ensuite dans *Parallè-
lement en 1889.
C’est, au fond, un exercice d’école
sur le thème du lesbianisme que Les
*Fleurs du mal — révélées, elles
aussi, par Poulet-Malassis — venaient
de mettre à la mode chez les jeunes
poètes de l’époque. L’imitation est par¬
ticulièrement évidente dans « Été » :
« Elle a, ta chair, le charme sombre/Des
maturités estivales», par exemple, ou
encore: «Ta forte chair d’où sort
l’ivresse/Est étrangement parfumée»;
mais il est non moins évident que, si
Baudelaire semble faire école, c’est
pour devenir aussitôt un fournisseur de
clichés. Des tentatives, maladroites, de
dislocation rythmique ne parviennent
pas à sauver les sonnets du «licencié
Pablo de Herlanez » (ainsi était signé le
recueil de 1867). Parfois, un passage
annonce le langage dru de *Femmes
et Hombres. Ainsi dans « Printemps » :
« Laisse errer mes doigts dans la mousse/
Où le bouton de rose brille » ou encore
dans « Pensionnaires » : « Et sa sœur,
les mains sur ses seins, la baise. » Mais
l’ensemble sent l’effort, et le scandale
fait long feu. Y. B.
Amour apostat (L') / 19
AMI PATIENCE (I/)
Conte de Guy de Maupassant (1850
1893). Daté 4 septembre 1883.
Inspecteur des finances de passage à
Limoges, le narrateur rencontre, dans
une brasserie, Robert Patience, un cama¬
rade de collège, il découvre en lui un
homme bruyant, comblé par le sort.
L’inspecteur des finances se dit qu’il
est un peu commun, ce type. Enfin,
tout de même, un bon père de famille
qui lui a confié: «J’ai quatre enfants,
des mioches étonnants. Mais tu les ver¬
ras avec la mère.» Rendez-vous pris
pour le lendemain midi. À l’heure dite,
le haut fonctionnaire se présente au
domicile de Patience. C’est cossu, d’as¬
sez mauvais goût. Et une atmosphère
lourde. Le visiteur, introduit au salon,
aperçoit par la fenêtre, se promenant
dans le parc, trois femmes charmantes.
Hélas, elles disparaissent derrière un
bosquet. Le visiteur se détourne de la
fenêtre. Arpente le salon. Trouve main¬
tenant à l’endroit une étrangeté point si
déplaisante. Il découvre des estampes
libertines, les contemple. Alors arrive
Robert Patience. Et toujours bruyant,
toujours comblé par le sort, mais avec
dans les yeux une lueur d’amusement.
Il ne va pas cacher l’origine de ses res¬
sources à un camarade de collège, tout
de même ! Il fait un geste circulaire,
comme pour embrasser la fortune de
ces lieux. Enfin il déclare : « Et dire
que j’ai commencé avec rien... ma
femme et ma belle-sœur. » M B.
AMOUR
Aphorismes de Paul Léautaud (1872-
1955). Publiés en 1934.
Pour Léautaud, l’amour sentiment
n’existe pas, et cette absence est une
fort bonne chose. Sans cet amour, qui
consiste à «préférer un autre à soi-
même», nous sommes indépendants et
raisonnables. La sentimentalité, les pas¬
sions en général sont méprisables :
«L’amour, c’est le physique, c’est l’at¬
trait charnel, c’est le plaisir reçu et
donné, c’est la jouissance réciproque,
c’est la réunion de deux êtres faits l’un
pour l’autre. Le reste, les hyperboles,
les soupirs, les “élans de l’âme” sont
des plaisanteries, des propos pour les
niais, des rêveries de beaux esprits
impuissants.» En 1934, Paul Léautaud,
encouragé par Ambroise Vollard et
Édouard Vuillard, réunit ses idées sur
l’amour dans une petite plaquette de
luxe. Dans les phrases lapidaires et
étincelantes d'Amour, l’auteur retrouve
le brio des grands moralistes du
xvme siècle. On pense surtout à Cham-
fort, qu’il admirait tant. «Je suis un
moraliste à rebours», dit-il. Il s’agit
avant tout de dévoiler les mensonges,
de rectifier les demi-vérités. Un écri¬
vain doit être réaliste, donc franc. Pour¬
quoi embellir les rapports entre les
hommes et les femmes? Les rapports
sont faits de cet amour « dont la haine
mortelle des sexes est la base». P. K.
AMOUR APOSTAT (L')
Roman d'Augustin Delmas (1709-?). Publié
en 1739.
Le libertinage est enfant de l’Église.
Plus que toute autre femme, une belle
nonne est désirable, car la séduire, c’est
défier les lois humaines et divines.
Piètre sacrilège quand on sait par
ailleurs combien elle songe à rompre ce
vœu de chasteté qui l’a fixée au Sei¬
gneur. Avec quel art elle joue du voile
et de la cornette pour émoustiller un
prélat ! Telle cette abbesse d’âge tendre
qui s’éprend du jeune de Lime au cours
d’un pèlerinage et qui le poursuivra de
ses assiduités jusqu’à Toulouse. Mais
il préfère une jolie bénédictine qu’il
abandonne bientôt à un abbé pimpant
comme un Adonis. Jésuites et francis¬
cains se disputent d’ailleurs le plaisir de
confesser les jeunes nonnes, et celles-
ci, amoureuses du prochain comme de
soi-même, leur rendent mille douceurs.
De Lime et son ami du Mont s’épren¬
nent de Victoire et d’Araminte, mais
cet amour est un obstacle à leur novi¬
ciat. Ils quittent la compagnie pour
aller à leur recherche. Une grâce diabo-
20 / Amour aux colonies (L')
lique les pousse et ils se jouent de
maintes nonnes, mais ils seront frustrés
tour à tour: on a beau être libertin,
Dieu veille au grain. J.-P. P.
AMOUR AUX COLONIES (L7)
Ecrit pour « un petit nombre de gens stu¬
dieux chercheurs de l'immuable vérité»,
à qui elle est offerte ici sans voiles,
dépouillée de ses oripeaux convention¬
nels. Publié en 1893 à Paris par le doc¬
teur Jacobus X.
C’est un atlas amoureux des anciennes
colonies françaises d’Asie, d’Amérique,
d’Afrique et d’Océanie, étayé de cita¬
tions érudites, d’observations ethnolo¬
giques et de souvenirs personnels dans
lesquels le puritanisme de mise ne le
dispute qu’à la crudité du propos. Des
fêtes salées des Chinois d’Indochine à
la description des organes génitaux des
Annamites, de l’opium pris en commun
aux « mariages de la main gauche » et
aux lupanars japonais, rien d’asiatique
ne demeure étranger au lecteur et le
«violon anal» comme le «hérisson
chinois» ou «l’œuf à mercure» rejet¬
tent vite dans l’ombre les vertus aphro¬
disiaques traditionnelles des nids de
salangane. Un développement particu¬
lier est consacré aux « labours en terre
jaune», c’est-à-dire à la prostitution
masculine dans l’ensemble de la pénin¬
sule. — L’humeur badine des dames
créoles, quarteronnes et mulâtresses
ouvre le chapitre américain, où la des¬
cription des organes génitaux nègres et
câpres figure en bonne place. Les effets
multiples de l’«aubergine enragée»
précèdent de peu l’inventaire des per¬
versions antillaises des fonctionnaires
français, tandis que l’auteur s’attache à
comparer les mœurs respectives des
Hindous de Guyane, des Arabes et des
bagnards. Un chapitre à part traite des
fricatrices et lesbiennes de la Marti¬
nique. — La beauté des négresses du
Sénégal se trouve célébrée en tête des
chapitres africains, où l’on peut se réfé¬
rer à une comparaison en règle des
caractères morphologiques des Yolofs,
Toucouleurs, Peulhs, Sarrakholais, Kas-
sonkés, Malinkés et Bambara (le tirail¬
leur sénégalais). Des considérations sur
l’esclavage, la polygamie et la condi¬
tion féminine ouvrent le chapitre des
danses érotiques, bamboula des Yolofs,
danse du ventre des Landoumans du
Rio Nunez et «danse obscène» du
massacre des blessés et de la mutilation
des morts sur le champ de bataille. Les
propriétés de la noix de kola sont pas¬
sées en revue, de même que d’autres
subterfuges amoureux et les modalités
de la défloration des négrillonnes par
les indigènes Toubab. — Le voyageur
océanien s’attache, d’abord, à la des¬
cription du physique néo-calédonien, en
particulier celui des vierges canaques,
avant de mettre en lumière le rôle des
sorciers, tout à la fois bouffons et
médecins, dans les cérémonies anthro-
pophagiques où la danse érotique du
pilou-pilou est reine. Polyandrie et pédé¬
rastie canaques, lesbiennes, fellatrices
et bagnards entre-mariés précèdent alors
l’analyse que fait l’auteur des causes
du viol des femmes blanches décapi¬
tées lors des insurrections de 1868 et de
1878.' Une classification des tatouages
mélanésiens ouvre le récit du sacrifice
des veuves maories des îles de Tanna et
d’Anatom. Le panorama s’achève sur
les danses nocturnes de la «Nouvelle-
Cythère» qu’est Tahiti, et enfin sur la
journée, mais aussi les postures préfé¬
rées d’une vahiné de Papeete. D. G.
AMOUREUSE INITIATION (L7)
Roman d'Oscar Venceslas de Lubicz-
Milosz (1877-1939), Lituanien d'expres¬
sion française. Publié en 1910.
Très long, très envoûtant poème éro¬
tique d’amour impossible, où M. de
Pinamonte, duc de Brettinoro, conte à
un inconnu sa folle passion, dans une
Venise du xvme, langoureuse et mor¬
bide, pour Annalena, jeune et belle
aventurière, gourgandine peut-être, dé¬
barquée près des lagunes avec son
frère Alessandro aux trop gracieuses
manières. Brettinoro (quarante-cinq ans),
Amours / 21
résolu à se retirer dans la glorieuse cité
déchue qui lui convient si bien, a
conservé, insatisfait pourtant par la vie,
toutes ses illusions. « Ma volupté même
n’a jamais été autre chose qu’un dére¬
glement de l’imagination. Cruellement
dupé dans ma recherche de l’amour
pur, je me vengeais de mon âme en
polluant mon corps. »
Il arrive à Venise lourd d’un passé
de débauches : « Mon sang amer et dou¬
loureux a charrié l’immondice romaine
et la cendre de Sodome. L’ignominie
de ma luxure coula sur la chair de l’en¬
fant, comme dégoutte de la fleur la
bave horrible des limaces d’octobre. » Il
avoue n’avoir jamais eu de courage si ce
n’est pour s’avilir : « En dehors du vice,
j’étais la timidité même. Je n’adressais
qu’en tremblant la parole aux filles que
j’outrageais quelque temps après de la
façon la plus brutale et la moins natu¬
relle du monde. » À cette ensorceleuse
de rencontre, prise de goût pour lui, il
demandera d’exaucer ces rêves d’amour
absolu, quasi mystique. Haine, abjec¬
tion, tendresse, extase, désespoir, dé¬
chéance sensuels alternent, bercés par
Venise. De délire amoureux, Pinamonte
en vient même à confondre amante et
cité des eaux. Comment ne pas idolâtrer
ces lieux ? « Escabeau velouté pour des
genoux de la prière, [...] lacrymatoire
précieux de toute l’amoureuse dou¬
leur humaine... » Pinamonte cultive la
sombre flamme dévorante, drogué de
sa maîtresse, harassé d’hallucinations
où cadavre violé de monstres hideux
renaît « impératrice des Gaupes et reine
de Lesbos, invariablement étendue sur
un visqueux monceau de vermine
aveugle et de jeunes amoureuses éven¬
trées, présidant du haut de son trône
excrémentiel et sanglant, aux funèbres
visions de ma cervelle amollie». Les
quelques éclairs de lucidité sont super¬
flus car boue et absolu se confondent.
Brettinoro, sur le tard, surprendra Anna-
lena en compagnie de son frère et de
deux amis qui se livrent sur elle à des
actes sans équivoque. Au milieu de ses
ébats, la jeune personne est demeurée
tout ingénuité, et M. de Pinamonte doit
se joindre au groupe, par crainte du ridi¬
cule. Mais sa désillusion sera grande.
«Que ne rompons-nous avec la sottise
de considérer comme notre semblable
une Eve dont nous ne connaîtrons
jamais l’esprit ni la chair? Car que
pouvons-nous espérer d’une créature
qui nous sait demeurer fidèle dans le
moment même qu’elle essuie le feu
d’un corps de garde au complet?» À
l’instant des adieux, d’une boulever¬
sante pudeur, deux vers lui reviennent
en mémoire : «Ta femme, ô Loth, bien
que sel devenue,/Est femme encor, car
elle a sa menstrue. » Il faut signaler l’in¬
tense pouvoir émotionnel de ce roman
d’une construction téméraire. «Aucun
roman antérieur ne se présente ainsi,
écrit André Lebois : d’une seule cou¬
lée, sans commencement ni presque fin,
d’un cours continuel et toujours renou¬
velé, comme le Grand Canal.» D’une
poé-sie sensuelle, onirique et baroque,
ses images coulent à flux continu : « Je
buvais le vin doux-amer de sa jeune
volupté comme le Scythe boit la sève à
même la blessure du saule.» Ici, la
luxure initie au sentiment cosmique
de la sexualité, lequel débouche sur
l’ascétisme. Annalena est une épreuve
envoyée par Dieu pour que s’accom¬
plisse l’ascension mystique du héros.
De ses souillures surgira enfin l’illu¬
mination de l’amour vrai. «Tous les
sentiments définis, toutes les amours
personnifiées ne sont que les formes de
manifestation de l’amour unique, d’un
amour étemel qui est le principe de
l’être. Quand donc viendra-t-il, le jour
promis où le Solitaire, se penchant sur
la foule des hommes, se sentira ému
dans ses entrailles comme à la vue de la
mer ou de la forêt ?» Y. C.
AMOURS
Livre de souvenirs de Paul Léautaud
(1872-1956). Publié en 1906 dans le
Mercure de Fronce puis repris en 1956
dans un volume d'«oeuvres complètes»
avec Le * Petit Ami et In memoriam.
22 / Amour d'Anne d'Autriche (Les)
C’est en amoureux tendre, sentimen¬
tal et naïf que l’auteur misogyne du
Journal littéraire se dépeint dans ce
livre. Il avait seize ans, elle en avait
vingt. Paul est un soupirant adolescent,
banal, timide, un peu niais mais d’une
sincérité désarmante. Jeanne, sa maî¬
tresse, plus âgée et plus mûre, lui fait
découvrir les enchantements de l’amour
charnel. Le jeune homme est d’abord
étonné, troublé et il n’y aura que des
baisers. «Nous nous accordions mutuel¬
lement un assez vif onanisme, voilà
tout. Je n’ai plus ces mouvements très
présents à la mémoire, ou du moins le
souvenir de mes sensations. Sans doute,
notre imagination à tous les deux n’al¬
lait pas plus loin que ces jeux où moi je
ne devais pas oser, et elle tout en y pen¬
sant fort devait hésiter à se décider.»
Bientôt il habite dans la famille de
Jeanne; la rousse capiteuse est son
amante, pour de bon cette fois-ci. P. K.
AMOURS D'ANNE D'AUTRICHE (Les)
Ouvrage longtemps resté anonyme,
mais dont la paternité semble devoir
revenir à un certain Eustache Le Noble
(1643-1711). Imprimé à Cologne en 1692.
Parmi les nombreux libelles qui cir¬
culaient sur la reine de France dans la
première moitié du xvne siècle (se
reporter à la *Custode de la reyne, qui
dit tout) la plupart lui attribuaient, en
accord avec la rumeur publique, la plus
grande intimité avec Mazarin lui-même.
Les Amours d'Anne d'Autriche, qui
prennent la forme d’une chronique tout
aussi scandaleuse, ont ceci de particu¬
lier que l’amant qu’on prête généreuse¬
ment ou non à la reine (en la personne
de son compatriote le comte Rant-
zau) est supposé être le père réel de
Louis XIV, qui serait ainsi le moins
français des rois de France... Les
amours d’une reine, ou comment Éros
peut faire mentir les plus solides généa¬
logies. D. G.
AMOURS (Les) DE CHARLOT ET DE TOI-
NETTE
«pièce dérobée à V...» (Versailles).
Londres et Paris 1779-1789 (plusieurs édi¬
tions).
La première édition de ce livre fut
achetée à Londres par ordre de la Cour
pour la modique somme de dix-sept
mille francs et pilonnée à la Bastille.
Quelques exemplaires de ce libelle de
huit pages ont néanmoins pu échapper
à la destruction, de même qu’à celle
ordonnée en 1865 par le Tribunal cor¬
rectionnel de la Seine — condamna¬
tions motivées moins par le thème de
l’impuissance de Louis XVI que par le
récit des amours de Chariot (comte
d’Artois, c’est-à-dire le futur Charles X)
et de Marie-Antoihette, lequel offensait
les bonnes mœurs et excitait les mau¬
vaises imaginations. La reine ne cesse
d’attendre que sonne à nouveau le cor¬
don. Le comte lui-même n’attend guère.
Mais c’est peut-être le personnage de
Louis XVI qui retient pourtant le plus
l’attention, et l’époque ne s’y trompa
pas, qui répétait à son sujet avec l’au¬
teur: «On sait bien que le pauvre
sire/Trois ou quatre fois condamné/Par
la salubre Faculté/Pour impuissance
très-complette/Ne peut satisfaire Antoi-
nette./De ce malheur bien convaincu/
Attendu que son allumette/N’est pas
plus grosse qu’un fétu/Que toujours
molle et toujours croche/Il n’a de Vit
que dans la poche/Qu’au lieu de foutre
il est foutu/Comme feu le prélat d’An¬
tioche. .. » Le coup d’envoi était donné,
et c’est dès lors par dizaines qu’on put
compter livres et recueils sortis des
«boudoirs secrets de la reine Marie-
Antoinette». D. G.
AMOURS DE LOUIS LE GRAND ET DE
MADEMOISELLE DU TRON
par Bontemps, Rotterdam 1697, à l'en¬
seigne de la Sphère.
Ce pamphlet satirique fort rare,
dirigé contre Louis XIV et indirecte¬
ment contre Mme de Maintenon, a été
«condamné et supprimé» par mesure
Amours de Psyché et de Cupidon (Les) / 23
administrative sous la Restauration. Il
conte par le menu l’aventure d’un
vieux roi et d’une jeune demoiselle et
comment un ecclésiastique de haut
rang, qui n’est autre que le R. P. La
Chaise, joue en tout bien tout honneur
le rôle d’entremetteur. La même his¬
toire se trouve évoquée, assaisonnée de
bon gros sel, dans les extraits de la
correspondance, qualifiée par l’éditeur
d’«allemande», de Mme Élisabeth-
Charlotte de Bavière, duchesse d’Or¬
léans et mère du futur Régent, que l’on
réimprima sous la Restauration sous
le titre de Mémoires sur la cour de
Louis XIV et de la Régence. Ces chro¬
niques mondaines que n’effraient ni la
franchise ni la «rondeur» de l’expres¬
sion furent saisies par arrêt de la Cour
royale, le 26 juin 1823, pour «outrages
à la morale publique et religieuse».
Les amours, même menées de main
de prince, même préparées par son
clergé particulier, se doivent de rester
secrètes, même si elles ne le restent que
rarement. D. G.
AMOURS DE NAPOLÉON III (Les)
ou le Lupanar élyséen dévoilé par Schoel-
cher, représentant du peuple, Londres
et Genève 1852, avec un frontispice
représentant la tête de l'empereur des
Français, formée de femmes nues dans
des attitudes obscènes.
Le livre valut tout d’abord un pro¬
cès retentissant de Schoelcher à l’au¬
teur véritable, Pierre Vésinier, lequel se
réfugia à Londres après l’écrasement
de la Commune de Paris. Interdit, il
n’en continua pas moins de circuler
sous le manteau, bien que les faits aient
un peu perdu de leur actualité poli¬
tique. Les orgies de Badinguet et de ses
complices avec leurs maîtresses et cour¬
tisanes constituent la trame d’un récit
où la polémique n’étouffe pas tout
sentiment, quand même ce sentiment
serait d’indignation et d’horreur. Car
ce Badinguet-là pousse le badinage au-
delà de ses limites conventionnelles,
et l’hypocrisie de la barbiche, l’attentat
feutré aux mœurs, le sourire pornogra¬
phique y sont monnaie courante. L’au¬
teur n’épargne pas plus la femme de
César que César lui-même. Auprès de
Victor Hugo qui publie la même année
son pamphlet, Napoléon le Petit, et au
même titre que Rochefort, journaliste
de La Lanterne, Pierre Vésinier se taille
une place d’inquisiteur redoutable de
la famille impériale. D’autres suivront
son exemple en donnant au public des
Nuits de Saint-Cloud, des Nuits de
César, une liste des Femmes galantes
de Napoléon, prêtresses de Vénus selon
les uns, du diable selon les autres, et
enfin un recueil des Amours d 'Eugénie.
Les Amours de Napoléon ///, au milieu
de toute cette littérature, restent l’at¬
taque la plus virulente qui ait été portée
contre la vie privée de l’empereur et la
plus riche en détails à faire rougir un
brigadier. D. G.
AMOURS DE PSYCHÉ ET DE CUPIDON (Les)
Récit en prose mêlée de vers, œuvre de
Jean de La Fontaine (162H 695). Paru
en 1669.
Chef-d’œuvre d’art baroque et reprise
de l’histoire d’Éros et de Psyché
(IIe siècle) d’Apulée. La Fontaine rema¬
nie et orne le thème, donne style et cadre
nouveaux. Dans le parc de Versailles
l’auteur, Polyphile (La Fontaine), livre
son œuvre à trois compagnons, Tragé¬
die, Idylle, Comédie (Racine, Boileau,
Molière — ou Chapelle). Les Amours
de Psyché (vers et prose) mélangent les
trois genres. Ni roman, ni poème, ni
dialogue, ni conte, comble d’artifice,
c’est une œuvre qui perpétue d’audace
et de liberté délicieuses avec ses jeux
de miroirs, l’antique fable du dieu épris
d’une mortelle. Du mythe, du décor où
évoluent Polyphile et ses amis, naissent
incessamment des tableaux. La grotte
magique de Thétis aux voluptueux jeux
d’eaux, où « l’onde sert de flambeaux »,
nous fait pénétrer avec Psyché dans le
palais de l’Amour, par la galerie d’un
jardin dépouillé des vestiges d’une fête,
celui des infortunes de Psyché exilée
24 / Amours de Psyché et de Cupidon (Les)
de son paradis. On connaît l’histoire
de Psyché : Vénus, jalouse de sa trop
grande beauté, la fait conduire au som¬
met d’une montagne inhospitalière afin
que s’accomplisse l’oracle qui veut
qu’elle soit livrée à un monstre. Mais
du séjour des hydres, elle est transpor¬
tée en grand deuil dans le palais de
Cupidon où, servie par des nymphes
soumises, elle connaîtra l’amour dans
les bras du dieu toujours enveloppé de
ténèbres, et qui lui interdit de chercher
à voir ses traits, ce qui la désole, car
elle ne peut jouir vraiment d’une pré¬
sence où les yeux n’ont aucune part.
(Déjà, lorsque Vénus avait éloigné d’elle
tous ses soupirants, elle se lamentait :
« Les dieux ne t’ont pas faite pour être
vue, puisqu’ils ne t’ont pas faite pour
être aimée.») Coquette et curieuse,
Psyché ne sait apprécier son bonheur
en ce palais où tous ses vœux sont
pourtant exaucés par une sorte d’en¬
chantement prophétique. Ses sœurs
l’ayant convaincue que son époux est
un monstre, elle désobéit à l’ordre
divin, mais une goutte d’huile enflam¬
mée tombe sur la cuisse du bel endormi
qu’elle contemple, et voici notre héroïne
brusquement abandonnée dans une hor¬
rible contrée où elle aura tout loisir de
méditer sur sa faute.
Nous assistons aux efforts de Psyché
pour reconquérir son amant perdu ; elle
devra s’acquitter de tâches surhumaines
imposées par Vénus, et dont la dernière
consiste à rapporter des enfers une boîte
qu’elle ne devra pas ouvrir avant de la
remettre à la déesse. Comme Psyché
cède une fois encore au démon de la
connaissance, elle y gagne un visage
d’Ethiopienne. À présent, c’est elle qui
se dissimule aux yeux d’Éros retrouvé,
alors que celui-ci voudrait maintenant
l’aimer au grand jour. La même situa¬
tion qu’au début, mais inversée, se
déroule au fond d’une grotte obscure.
La jeune personne futile qui se conten¬
tait de se laisser adorer au commence¬
ment de l’histoire est devenue une
amante qui a souffert, qui connaît le
prix de la possession ; elle sait désormais
que l’amour s’exalte dans l’absence,
et que les biens invisibles surpassent
l’illusion des apparences. Éros, touché
par ses larmes, lui rend son teint de
rose, lui pardonne sa désobéissance et
l’impose comme son épouse aux dieux
de l’Olympe, après en avoir fait une
déesse. L’enfant qui naîtra de leur union
sera la Volupté. Une certaine ironie
vient parfois masquer la gravité du
mythe de l’époux invisible connu dans
la complicité des ténèbres d’une grotte,
époux perdu à la suite d’une curiosité
funeste, puis regagné après de terribles
épreuves; on retrouve ici la trace du
thème platonicien de l’âme en quête
de divin, mais il s’agit également d’un
voyage initiatique, et d’un rite amou¬
reux. Les péripéties de l’histoire rap¬
pellent maintes traditions : Pandore,
Andromède, l’Oiseau bleu, le chevalier
au cygne, Cendrillon, Mélusine. «Per¬
manente matière de rêve humain sur le
symbolisme des amants liés par des
tabous, enchaînés à d’obscures puis¬
sances, sur les risques et les sortilèges
de l’amour, sur les secrets de la nuit,
sur ta part d’inconnu et de songe à
inclure dans toute relation passion¬
nelle. » (Jean Rousset). L’époux de Psy¬
ché cache sa nature afin «qu’après la
possession, vous ayez toujours de quoi
désirer». Ne lui confie-t-il pas que les
dieux eux-mêmes, sous peine de s’en¬
nuyer, doivent toujours se créer quelque
nouveau sujet d’inquiétude? Lorsque,
métamorphosée par ses souffrances,
Psyché retrouve enfin Cupidon, «elle
se fut jetée à ses pieds si elle n’eût su
comment on doit agir avec l’amour».
Le livre s’achève sur un hymne à la
volupté : « Ô douce Volupté, sans qui,
dès notre enfance,/Le vivre et le mourir
nous deviendraient égaux...» Et, plus
loin: «... il n’est rien/Qui ne me soit
souverain bien,/Jusqu’au sombre plai¬
sir d’un cœur mélancolique. » Y. C.
Amours de Zeokinizul (Les) / 25
AMOURS DE SAINFROID, JÉSUITE, ET D'EU-
LAUE, FILLE DÉVOTE (Les)
Histoire véritable. Roman anonyme publié
à La Haye en 1729, chez Isaac van der
Kloot.
Bien qu’il exploite le thème tradi¬
tionnel du mauvais prêtre, dont le pro¬
totype est le jésuite hypocrite, ce récit,
par ses aspects funèbres et sataniques,
est déjà un roman noir. C’est un jeu
pour un jésuite tel que Sainfroid de
gagner la confiance de ses pénitentes.
Toutefois, pour séduire la jeune Eula-
lie, il lui faut user de stratagèmes et, en
dernier recours, promettre le mariage.
La présence d’un oncle défunt, enfermé
dans son cercueil, ajoute aux délices de
la possession. Cette union a des consé¬
quences prévisibles mais non inéluc¬
tables — l’avortement y portant à
chaque fois remède. Sainfroid dérobe
le trésor de l’église, fuit en Angleterre
avec Eulalie et l’épouse. Là, il étend
le champ de ses activités en ouvrant
une pension pour étudiants. Trompée,
bafouée, Eulalie démasque le fourbe et
retourne en France, pleine de remords.
Après avoir empoisonné une autre de
ses victimes, enceinte elle aussi de ses
œuvres, et mis le feu à la pension, Sain¬
froid disparaît avec une somme consi¬
dérable, sans plus laisser de traces que
le diable en personne. Curieusement
cette « histoire véritable » préfigure une
célèbre affaire qui fut instruite deux ans
après la première édition des Amours
de Sainfroid. — v. *Procès de Jean-
Baptiste Girard. P. J.
AMOURS DE ZEOKINIZUL (Les)
roi des Kofirons. Traduit de l'arabe du
voyageur Krinelbol. Amsterdam 1746.
Grand succès de librairie au
xvme siècle puisqu’il fut réédité une
dizaine de fois entre 1746 et 1770,
l’ouvrage fut d’abord attribué à Cré-
billon alors que l’auteur véritable se
trouvait être Laurent Angliviel de La
Beaumelle (1726-1773), signataire deux
années plus tard de L’Asiatique tolé¬
rant, de facture sinon de contenu com¬
parable. Zeokinizul, c’est évidemment
Louis XV, héritier de Zokitarezoul
(Louis XIV) après une régence difficile.
Présenté sous la forme d’un récit de
voyage aux antipodes, mais dans un
pays dont les mœurs et les inclina¬
tions sont, en effet, «fort semblables
aux françaises», le livre conte de la
façon la plus apparemment naturelle
les amours successives du jeune roi,
mis en présence de la belle Liamil
(demoiselle de Mailly) par un entou¬
rage que sa fidélité platonique envers
son épouse légitime inquiétait. Après
Liamil, sa sœur Lenertoula (La Tour¬
nelle), soutenue par Jeflur (Fleury) qui
ménage ainsi ses propres intérêts, sinon
ceux de la patrie kofirane, entre dans
cet étrange ballet côté cour et en ressort
par la même porte, tandis que l’étoile
de la Vorompdap (Pompadour) s’élève
au firmament du prince. D’Alniob au
Nhir (Albion et le Rhin) et des Mano-
ris (Romains) aux Kofirans eux-mêmes
(les Français), l’on admire en silence
et l’on médit tout haut. L’auteur des
Amours de Zeokinizul s’attache en par¬
ticulier à décrire la suite d’artifices par
lesquels chacune des favorites essaie
de gagner, de conserver ou de reprendre
le cœur du roi, la manière neitilane (ou
italienne) n’étant pas la plus mauvaise.
Une jeune inconnue, Nasica, est fina¬
lement supposée avoir supplanté la
Vorompdap tandis que l’auteur conclut,
non sans ironie, sur les résolutions
qu’aurait prises le souverain de se
consacrer désormais au bien-être de
son peuple.
Si la manière du livre est plus diplo¬
matique que le piquant libelle de Moufle
d’Angerville, * Vie privée de Louis XV,
Les Amours de Zeokinizul sont néan¬
moins le premier écho littéraire de l’in¬
quiétude qui se fait jour dans l’opinion
quant aux mœurs aristocratiques en
général et princières en particulier.
L’auteur remonte en effet jusqu’à Zeo-
terizul (Louis XIII) et semble prouver
que, de Kofir à Tesoulon (de Paris à
Toulouse), toutes les Kismares (mar¬
26 / Amours du chevalier de Faublas (Les)
quises) sont les mêmes et l’ont été, ce
qui ne laisse pas d’inquiéter un tiers
état frustré et, par réaction peut-être,
plus sobre dans ses ébats. À la même
époque, la *Thérèse philosophe d’Arles
de Montigny occupait vivement l’opi¬
nion publique, au point de développer
un courant ouvertement antireligieux.
Cet ensemble littéraire, qui devait se
grossir de nombre d’anecdotes tou¬
chant de près à la Du Barry, met en
lumière le rôle qu’a pu jouer la littéra¬
ture érotique fortement politisée du
xvme siècle dans l’avènement désor¬
mais proche de la République. D. G.
AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS (Les)
célèbre roman d'aventures galantes.
Roman de Jean-Baptiste Louvet de Cou-
vray (1760-1797). Publié en 1787-1790.
Première partie : « Une année de la
vie de Faublas». Faublas est jeune,
beau et innocent. Il éprouve un amour
passionné et émerveillé pour une amie
de couvent de sa sœur Adélaïde, la
douce Sophie de Pontis. Il doit ruser
pour l’entrevoir au parloir pendant le
sommeil de Mme Munich, terrible gou¬
vernante. Sophie est éperdument amou¬
reuse de Faublas mais ne lui pardonne
pas une liaison parallèle. Un jour, en
effet, son ami Rosambert a amené le
jeune garçon, travesti, à un bal, espé¬
rant exciter la jalousie de sa maîtresse,
la marquise de B... Mais celle-ci, fei¬
gnant de croire que Faublas est réelle¬
ment une jeune fille, le conduit dans
son lit avec l’approbation de son naïf
époux. Là, elle donne la première leçon
d’amour au jeune garçon, qui se révèle
un élève fort doué. Les intrigues se
compliquent et s’enchevêtrent, car tous
les personnages doivent cacher quelque
chose à quelqu’un : Faublas a, en outre,
des aventures avec Justine, servante
de la marquise de B.... chargée de lui
ménager des rendez-vous, et avec
Coralie, danseuse, chez qui son père, le
baron, le surprend au matin d’une nuit
de plaisirs. Indigné par les « vices » de
son fils, il l’enferme dans une maison
d’où la marquise le délivre — pour le
cacher sous le nom de Mme Dusange,
qui serait enceinte. Tout en passant de
bons moments avec sa bienfaitrice,
Faublas soupire après Sophie, est enlevé
par Rosambert... qui le cache près du
couvent. Après quelques acrobaties, il
passe utie nuit délicieuse, Sophie ayant
«livré le dernier combat de la pudeur
vaincue». Ils voudraient se marier,
mais, d’une part, le père de Faublas a
juré de donner son fils en mariage à la
fille (disparue) de son meilleur ami,
M. du Portail (lequel avait souvent fait
passer Faublas, déguisé en fille, pour
Mlle du Portail), d’autre part le père
(supposé) de Sophie est à l’étranger.
Faublas, qui s’est battu en duel pour
une affaire d’honneur, enlève Sophie.
On les surprend dans une chambre :
scandale, déshonneur, coup de théâtre
— le vrai père de Sophie est M. de Por¬
tail — et mariage.
L’intrigue peut paraître compliquée ;
elle n’est ici que fort schématiquement
résumée et devient encore plus touffue
dans la deuxième partie : « Six semaines
de la vie du chevalier de Faublas» et
dan£ la troisième : « La Fin des amours
du chevalier de Faublas ». Pour ne pas
lasser le lecteur actuel, qui se passionne
beaucoup moins qu’à cette époque pour
le rocambolesque, qu’il nous suffise de
dire que Sophie est enlevée le jour de
son mariage, que la marquise, souvent
déguisée en homme et présentée sous
le nom du vicomte de Florville, sera
tuée à la fin par son mari qui a décou¬
vert la supercherie, que Faublas sera
éperdument aimé par Éléonore, com¬
tesse de Lignolles, qui, enceinte, se tuera
de désespoir quand Sophie réapparaî¬
tra, au tableau final. Du fait même de la
confusion générale, de l’imbroglio des
situations, des multiples rôles qu’ont à
jouer les personnages, du langage à
double, si ce n’est à triple ou quadruple
sens qu’ils sont contraints d’employer,
certains moments «critiques» sont un
modèle d’invraisemblance et de drô¬
lerie. Ainsi Faublas et la marquise se
Amours folastres ef récréatives de Filou et de Robinette (Les) / 27
cachent précipitamment dans une étroite
armoire quand apparaît le marquis qui,
tout en courtisant Justine, lui démontre,
preuves à l’appui, que Faublas est bien
une fille et qu’il est par conséquent
impossible que son épouse le trahisse
avec le chevalier. Celle-ci, précisément,
est en train de faire l’amour dans l’ar¬
moire et n’en sort qu’au moment où le
marquis arrive à ses fins avec la ser¬
vante. La marquise fait une scène et
entraîne son mari. Justine se venge avec
Faublas, toujours caché dans l’armoire.
Il y a aussi des revenants fort cares¬
sants, des religieuses légères qui pren¬
nent la place de leur prisonnier, des
jeunes filles innocentes qui se trouvent
déflorées sans le savoir par une soi-
disant jeune fille, à deux pas de leur
duègne, des maris qui s’inquiètent de
savoir si leur femme est malade quand
ils l’entendent gémir de plaisir à côté
d’eux. Au milieu de tout cela, le séduc¬
teur infatigable, entreprenant, adulé des
femmes qui se battent pour lui et se
l’arrachent, écarte les reproches éven¬
tuels du lecteur moraliste : « Le moyen
d’entendre la raison quand le plaisir est
là ? » Au reste, le langage est réservé,
les termes étudiés. « Je craindrais trop,
confie l’auteur, de profaner la liberté
par la licence. » X. G.
AMOURS DU COMTE DE CLARE (Les)
Roman de Jean-Baptiste-Joseph Willart
de Grécourt (1683-1743). Publié en
1700.
Le comte de Clare fait des niches à
la marquise de Nerville, sans succès :
elle est mariée. Après maints billets,
soupirs et soupers, elle consent à le
recevoir dans un déshabillé à la sultane
qui laisse tout espérer: «Son corps
potelé était plus blanc que neige et plus
uni qu’une glace, ses cuisses, qui avaient
les mêmes avantages, étaient rondes
et proportionnées, et soutenaient agréa¬
blement un tombeau animé de l’amour,
où l’amant le moins sensible revivrait
en mourant avec plaisir. Il était couvert
d’un feuillage sombre que la nature y
avait fait naître. » On ne s’embarrasse
pas de préliminaires et trois heures
après, chacun se quitte satisfait et les
reins fourbus. Le mari, tôt soupçon¬
neux, exile sa femme dans un couvent
où le comte ne tarde pas à la retrouver
et à lui rendre de fréquentes et déli¬
cieuses visites nocturnes. Elle joue au
mari la comédie de l’innocence : il lui
pardonne et scelle leur réconciliation
d’une nuit éclatante. Mais la marquise
est déjà enceinte et le gros poupon dont
elle accouchera est fils du comte de
Clare. Les enfants de l’amour sont l’or¬
gueil des cocus. J.-P. P.
AMOURS ET PRIAPÉES
Recueil de soixante-dix sonnets signés
Henri Cantel. Publié en 1869. Lamp-
saque (Poulet-Malassis, Bruxelles). Un
frontispice de Félicien Rops. — Célé¬
brations des jeux des amants. Il est
fait quelque Place aux particularités
(«Les Tribades», «Vénus Callipyge»,
etc.). Beaux vers (presque tous alexan¬
drins). M. B.
AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES DE
FILOU ET DE ROBINETTE (Les)
Roman anonyme. Fin du XVIIe s.
Il ne s’agit pas d’une banale histoire
d’amour, encore moins d’ailleurs de
folastreries grivoises où les personnages
ne seraient que l’occasion d’un débal¬
lage sensuel. Ce roman commence d’in¬
quiéter dès le début, parce que ses deux
personnages principaux ne sont pas
tout à fait fictifs. Le Filou a peut-être
existé : bandit souteneur à la barbe hir¬
sute, voleur musicien des ponts de
Paris, il apparaît avec Robinette, dans
la littérature populaire au début du
xviie siècle. Et sa partenaire, «belle
nymphe de cuisine » dont le nom fut mis
en chanson, a la même existence mi-
légendaire, mi-réelle ; peut-être fut-elle
une lavandière provinciale venue très
jeune à la cour de France. Avec ces
deux êtres hors du commun, la mystifi¬
cation est en place.
D’un bout à l’autre du roman, le lec¬
28 / Amours galanteries et passe-temps des actrices (Les)
teur est surpris, déçu et ravi à la fois, et
la logique n’est sauve qu’à condition
d’accepter l’irréalité de personnages sur
qui elle avait fondé probablement trop
d’espoirs. Le Filou, fou d’amour pour
Robinette, l’a conquise dès le premier
instant, mais leur union reste chaste
et platonique, Robinette ayant fait de
grandes protestations de pudeur virgi¬
nale. Et lui, rentré dans sa maison, « se
mit à faire un beau repas spirituel».
Mais le Filou s’aperçoit vite — décep¬
tion atroce — que son amoureuse est
entourée d’autres présences masculines.
Robinette, ne pouvant rien avouer qui
ne brise son bel amour, parvient à ras¬
surer son ami. Toute la valeur du récit,
à ce point précis, réside dans le drame
supposé de ces deux êtres qui, parce
qu’ils ne manquent pas de grandeur, ne
parviennent pas à matérialiser leur
amour trop haut logé. Hélas, la désillu¬
sion est brutale : Robinette se moquait
du Filou, et voici ses amants qui pro¬
fitent honteusement de la naïveté du
provincial qui va jusqu’à payer de sa
bourse les dépenses d’une débauche
dont il est exclu.
Mais la logique même de cette his¬
toire est mise encore une fois en défaut :
la joyeuse troupe, ayant fait mettre le
Filou en prison, l’en ayant fait sortir,
le mystifiant de toutes manières (avec
l’étrange et passive complicité de Robi¬
nette), finit par arranger le mariage des
deux amoureux. Le Filou, simple objet
entre les mains de ses moqueurs, a
donc gagné la partie in extremis, par
le bon vouloir des autres, comme un
enfant impuissant que l’on aurait pu
aussi bien mettre au coin... ou faire
mourir. Sans dissiper tout à fait l’ambi¬
guïté du début, un dénouement aussi
désinvolte retire nécessairement aux
personnages leur densité, à l’amour, sa
profondeur, et impose a posteriori l’évi¬
dence risible d’une mascarade. R. L. S.
AMOURS GALANTERIES ET PASSE-TEMPS
DES ACTRICES (Les)
ou Confessions curieuses et galantes de
ces dames, « rédigées par une baya-
dère de l'Opéra... 1700.» Publiés vers
1833.
Ce petit recueil veut nous faire entrer
dans l’intimité des actrices. La scène
se passe en attendant le café après un
dîner bien arrosé; les dames se sont
retirées laissant les hommes parler poli¬
tique ; à tour de rôle, elles content l’épi¬
sode de leur vie galante où elles eurent
le plus de plaisir. Nous suivons ainsi
douze récits décrivant autant de pos¬
tures de prédilection, en autant de lieux
différents : fourrés, bois, chaises d’an¬
tichambre, lits, sombres détours de cou¬
loirs, voilà les supports de l’action.
Le style, volontiers métaphorique,
demeure néanmoins des plus transpa¬
rents : « Je saisissais ce charmant serpent
[...] puis quand sa tête, rougissant de
colère de se voir ainsi captif [...] et gui¬
dant moi-même le monstre aimable dont
la fureur me menaçait...» Ces dames
sont précieuses jusque dans leurs ébats
les plus effrontés : « Jouant avec la forme
de ma motte, il m’inspira je ne sais
quel désir de volupté...» Trois de ces
jeunes femmes aiment surtout à goûter
les plaisirs dits de la «petite oie», donc
du simple pelotage, par peur des consé¬
quences. .. On remarque que le cadre et
l’impromptu de la situation jouent un
rôle essentiel, créant la force inoubliable
de l’orgasme raconté. M. DE S.
AMOURS SECRÈTES DE Mlle JUUE B*** (Us)
devenue comtesse de l'Empire. Roman
publié anonymement en 1815. Autre
titre : Matinées du Palais-Royal.
Un étrange malentendu dont un émi¬
nent spécialiste de la littérature éro¬
tique, Jules Gay, se fait l’écho, veut
que les Amours secrètes de Mlle Julie
B. soient un «libelle obscène, dirigé
contre une princesse de la famille de
Napoléon Ier». Le titre, en effet, semble
indiquer une intention politique ou du
moins polémique de l’ouvrage. Il n’en
Amours secrètes de Napoléon Bonaparte (Les) / 29
est rién. On ne décèle à l’intérieur du
récit aucune allusion à la famille impé¬
riale. Le roman raconte les nombreuses
aventures galantes de Julie B. Il n’est
nullement provocant mais bien plutôt
d’une sagesse peu commune au genre,
qui exclut toute crudité du propos. Cette
retenue, conservée même dans les situa¬
tions les plus délicates, aboutit à une
prose d’une poésie transparente. Les
descriptions des corps et des comporte¬
ments érotiques sont précises, d’un réa¬
lisme qui bouscule les conventions pour
devenir presque surréaliste. « Assis près
de moi, sur le canapé, il me prit alors
dans ses bras et voulut cueillir une
rose... Mais ô douleur ! après quelques
tentatives infructueuses, il fit naufrage
au port, son amour causa son désastre :
plus il semblait en perdre les moyens et
plus il augmentait mon dépit. » Cepen¬
dant le signifié n’est pas à la hauteur du
signifiant. La trame et les décors du
roman sont conventionnels. Le dépuce¬
lage, le mariage et les débauches de
Julie B. sont situés dans les salons aus¬
tères de style Empire, dans les maisons
closes que fréquentent des pères de
famille honorables, voyeurs et exhibi¬
tionnistes honteux. L’érotisme bour¬
geois est né. P. K.
AMOURS SECRÈTES DE M. MAYEUX (Les)
écrites par lui-même. Anonyme. La pre¬
mière édition connue est datée de
Bruxelles 1832.
Cette prétendue autobiographie du
célèbre bossu est le récit de quelques-
unes de ses aventures érotiques. Confié
à l’âge de quatre ans aux bons soins
d’une tenancière de bordel, il trouve là
un lieu propice au développement de
son insatiable sensualité. C’est avec la
participation de six putains qu’il épui¬
sera en quelques heures tous les genres
de jouissance possibles. Par la suite, ce
sera donc à travers l’insolite des situa¬
tions, à travers la diversité des carac¬
tères de ses partenaires, leurs fantaisies
particulières, et surtout l’impétuosité
de leur tempérament, qu’il recherchera
de plus grandes voluptés. Il s’éprend
de la femme d’un postillon : «J’eus un
plaisir inexprimable, c’était la première
fois que je faisais un cocu. Je crois que
je l’aurais bien aimée sans son opinion
bonapartiste exagérée.» Il va de cui¬
sinière en modiste, ou recherche les
situations imprévues dans le lit d’une
jeune fille veillée par une vieille qui lui
sert de chaperon, entre lesquelles il
passe une nuit fort agitée, ne pouvant
apaiser ses ardents désirs avant le lever
du jour, au départ de la vieille. Il fré¬
quente l’une de ces «sociétés chan¬
tantes et dansantes de l’époque» et y
fait la connaissance de Sophie, puis de
Constance, qui lui feront connaître un
plaisir inattendu, celui du jouet. t\ les
quittera pour la femme d’un ébéniste, à
l’appétit inépuisable, et finira par se
marier. Ce livre rejoint les * Douze,
Journées érotiques de Mayeux par son
érotisme d’une pesante vulgarité, son
humour grossier (« Mon père était cou¬
vreur et par conséquent couvrait assez
souvent ma mère»), son imagination
étriquée, la monotonie des aventures
dans lesquelles on retrouve toujours les
mêmes clichés, les mêmes détails, mal¬
gré l’apparition parfois d’un certain pit¬
toresque dans la description des lieux
ou des objets. D. C.
AMOURS SECRÈTES DE NAPOLÉON BONA¬
PARTE (Us)
par M. le baron de B***, sept fois édi-
tées entre 1815 et 1836.
Un profond mystère a longtemps
couvert non seulement les amours éven¬
tuelles de l’empereur, plus connu comme
chef de guerre que comme bourreau
des cœurs, mais jusqu’à l’identité de
l’écrivain qui s’est acharné, avec une
constance si notable, sur Napoléon et
sur sa famille. On connaît en effet onze
pamphlets de celui qu’on crut long¬
temps être M. de Bourienne et qui
n’était autre qu’un certain Charles
Doris, citoyen de Bourges. L’atteinte
aux bonnes mœurs et peut-être la force
politique du parti bonapartiste valurent
30 / Amour> terre inconnue
à l’auteur, qui s’avéra plus soucieux de
tirer subsistance concrète de ses anti¬
légendes napoléoniennes que convaincu
des maux politiques qu’il faisait ainsi
métier de dénoncer par le biais scanda¬
leux, une condamnation du Tribunal de
la Seine en date du 3 avril 1823. Non
point la prison, mais la destruction de
ses livres, et un engagement à tremper
sa plume dans un autre encrier. Le por¬
trait de Napoléon qui ressort de ces
lignes ressemble de fait plus à ce qu’en
attendait l’opinion républicaine qu’aux
images des hagiographies officielles.
Un homme dur, sans scrupules exces¬
sifs, pressé de conquérir et se lassant
vite, à moins que la timidité, surtout
dans les premiers temps, ne le cloue à
cette sorte de tendresse que donnent les
occasions manquées. L’érotisme y est
bref, le temps d’un entracte entre le
politique et le militaire. Encore le sabre
ne traîne-t-il jamais loin. D. G.
AMOUR, TERRE INCONNUE
Roman de Martin Maurice. Publié en
1928.
Entre Michel et Andrée, mari et
femme, «le plongeon qu’il nomme
amour» ne dure jamais plus d’une
minute. Pendant ce « formalisme biheb¬
domadaire », comment la femme pour¬
rait-elle connaître la moindre jouissance
sous «les trépidations d’une batteuse
mécanique»? Aussi n’est-il pas éton¬
nant qu’elle prenne un amant, Roland,
qui la « révèle » et l’épanouit. Il est plus
étonnant que Roland, le meilleur ami
de Michel, en soit terriblement jaloux,
au point de quitter sa maîtresse parce
qu’elle refuse de quitter son mari. Sans
les caresses de l’homme aimé, le corps
d’Andrée s’exaspère. Elle finit par affo¬
ler son mari en glissant quelque fantai¬
sie dans les relations conjugales. Michel,
inquiet d’abord de ce «carnage amou¬
reux» qui lui montre une nouvelle
épouse, impudique et savante, se laisse
enfin emporter par leur commun plai¬
sir. Il ose même regarder le visage de
sa femme dans «l’ivresse chamelle»
et, pour la première fois, «la posses¬
sion rejoint le désir». Ce livre, de fac¬
ture plutôt traditionnelle, est cependant
assez courageux puisqu’il révèle et
combat les inhibitions tant masculines
que féminines, les préjugés ou les tabous
sur le plaisir physique du couple. Il se
lit agréablement. X. G.
AMOUR VÉNAL (L')
Récits de Francis Carco, pseudonyme de
François Carcopino-Tusoli (1886-1958].
Première édition en 1924 (s,ous le titre
Tableau de l'amour vénal). Edition aug¬
mentée en 1925.
L’ambition de l’auteur est de «pré¬
server les mœurs par la peinture fidèle
d’un monde si spécial». Il n’épargne
aucun détail pénible ou sordide, décrit
sans ménagements la vie des prosti¬
tuées traquées par la police, soumises à
la loi du milieu (la récalcitrante est
égorgée dans sa chambre ou criblée
de balles sur le trottoir). Au «mauvais
garçon qui les exploite », elles manifes¬
tent un « bas attachement ». Ainsi quand
l’un d’eux fait taire une femme à coups
de poing dans les côtes, elle lui lèche
amoureusement la main. Le ton est tan¬
tôt celui de la pitié pour ces «filles
enfermées dans les lieux de plaisir et à
jamais déchues des droits d’un être
humain», tantôt celui du mépris et du
dégoût pour ces affreuses mégères, ces
«fillasses» malpropres et laides qui
tiennent des propos orduriers.
Le livre nous mène à travers les
«cloaques» lyonnais, le monde crimi¬
nel des «gaillards» de la Villette qui
passent leur temps à s’entre-tuer, les
bosquets du bois de Boulogne et des
Champs-Elysées, lieu d’élection des
voyeurs et des exhibitionnistes, la rue
de la Gaîté et la vie des demoiselles
de l’Olympia. La description des pri¬
sons de Saint-Lazare est assez impres¬
sionnante : les prostituées, surtout les
«madeleines» (syphilitiques), y sont
enfermées et gardées par des religieuses
qui les considèrent à peu près comme
des animaux. Mais Carco a beau vili-
Anglais décrit dans un château fermé (Lf) / 31
pendèr ces «pitoyables délices», s’écrier
que n’importe quelle honnête femme
«reculerait à la vue d’une si sombre
abjection», il a beau sentir dans ce
«vice» un «fond d’amère détresse et
de froid désenchantement » et éprouver
une « secrète et sombre angoisse » dans
le lit aux rideaux clos, il n’en est pas
moins attiré par ces « amours légères et
qui ont le goût sacré de l’aventure».
Ainsi écrit-il, plein de romantisme :
«Le bouge s’ouvrait tel qu’un noir
paradis à la fréquentation des mauvais
anges. » X. G.
ANECDOTES SUR MADAME LA COMTESSE
DU BARRY
Longtemps attribuées à Charles Théve-
neau de Morande, ouvrage en fait du
célèbre journaliste à scandales de la fin
du XVIIIe siècle Matthieu-François Pidan-
sat de Mairobert (né en 1727, mort par
suicide en 1779).
Fort au courant des secrets de bou¬
doir des grandes dames du régime, que
seule une cloison parfois sépare des
coulisses de la politique, le chroni¬
queur se fit un jeu de les noter sur le
vif, pour la joie du plus grand nombre.
L’auteur de la *Secte des Anandrynes
révèle ainsi qué la maîtresse du bon
Louis XV joignait d’autres faveurs à
celles du roi, façon de dire que le pays
entier portait des cornes, ou de suggé¬
rer que l’institution royale, toutes galan¬
teries gardées, ne présentait pas de
différence essentielle avec celles des
jardins du Palais-Royal. D. G.
ANGLAIS DÉCRIT DANS UN CHÂTEAU
FERMÉ (L7)
Roman de Pierre Motion (pseudonyme
occasionnel d'un écrivain français
contemporain). Publié s. d. (condamné
en 1955).
Certains esprits délicats seront peut-
être choqués par les mœurs d’un nommé
M. de Montcul, riche citoyen britan¬
nique, retiré avec une étrange escorte
en son château fort de la Côte de Vit,
isolée du monde et des hommes. Le
narrateur, parvenu avec peine dans cette
résidence de Gamehuche qui se dresse
au milieu des eaux, va nous livrer un
ahurissant récit qui comporte deux par¬
ties fort distinctes : l’une qui raconte une
soirée orgiaque chez Montcul; l’autre
qui nous donne les clefs essentielles du
tempérament de ce héros sadien. La
première moitié du livre s’offre comme
un divertissement parfaitement irréel
où l’imagination de l’écrivain se donne
libre cours en un langage minutieuse¬
ment outré. Les temps forts du récit
sont ceux où l’on sodomise une plantu¬
reuse fille du nom d’Edmonde au moyen
d’un gigantesque phallus qui n’est autre
qu’un glaçon, et où l’on jette une pucelle
de treize ans déguisée en courtisane,
la petite Michelette, dans un aquarium
empli de poulpes avant de la faire
femme de toutes les façons, deux
beaux molosses achevant cette initia¬
tion grâce à une poudre « attire-chiens »
dont on oint l’enfant. Ce sont là deux
scènes tellement extraordinaires, contées
avec tant de luxe et d’humour féroce,
qu’on peut les considérer comme
des sommets de l’anecdote érotique
française.
Plus tard, la scène de la sanglante
humiliation de deux officiers allemands
atteint son point culminant lorsque l’un
des bourreaux juifs arrache avec ses
dents les parties génitales de sa victime
et les dévore sous la menace, tandis
que la propre nièce du supplicié donne
le signal d’autres cruelles vexations et
s’offre avec une joie sauvage à Mont¬
cul. Le châtelain sait doser ses plaisirs ;
quelque temps après l’évocation de la
macabre fin des deux militaires, il offre
à ses hôtes le spectacle enivrant d’une
chaste jeune femme que l’on vient
d’écarteler devant son bébé, lequel sera
écorché vivant par le rasoir d’un Noir.
Le visage de la mère prend la teinte de
l’enfant, et Montcul commente calme¬
ment le phénomène de cette réaction
nerveuse. « Généralement, voyez-vous,
cela les échauffe. » Et, en effet, la jeune
femme se donne furieusement au bour-
32 / Angola
reau de son fils. «— Regardez bien, dit
Montcul. Penché vers la figure de Béré¬
nice, il explorait aussi son pouls. Celle-
là, les traits égarés complètement, les
yeux agrandis, ouvrait une bouche
baveuse qu’elle tendait avec une sorte
de désespoir vers les lèvres du violent
qui la foutait en arquant le corps.» Il
faut préciser que Montcul est lent à
s’émouvoir, en dépit des stimulants de
toutes sortes et de la science des com¬
parses, hommes et femmes, qui l’en¬
tourent. Mais son château, dit-il, «est
un énorme vit courtaud, toujours bandé,
qui peut décharger d’un instant à
l’autre». Car depuis le début du récit
plane la menace de centaines de tonnes
d’explosifs entreposés dans les caves.
Montcul n’a qu’un geste à faire pour
anéantir son royaume. « Et je le ferai,
je le jure, à la première fois qu’après
avoir bandé je ne serai plus capable de
jeter du sperme. » Le narrateur, effrayé
de l’inhumanité de son hôte, prendra la
fuite. L’histoire se termine, on s’en
doute, par «l’éjaculation grandiose»
de Gamehuche, revanche du fiasco de
Montcul.
Dans une interview, l’auteur nous
révèle qu’il n’éprouve pour la femme
que respect et adoration. Mais «c’est la
vertu essentielle de la littérature de
pousser les actions au paroxysme et
de décrire des actes paroxystiques ». Il
dit aussi : « Je voudrais parler de cette
prodigieuse source d’inspiration qu’est
à la fois la douleur mêlée à l’humour,
à un certain érotisme, à un certain
sadisme, à un certain masochisme, à
une observation des plus aiguës, et à un
formidable amour de la vie.» L’An¬
glais décrit dans le château fermé
illustre parfaitement la définition tra¬
gique de l’érotisme que donne Georges
Bataille : « Une approbation de la vie
jusque dans la mort. » Laissons conclure
André Pieyre de Mandiargues : « Dans
le domaine littéraire, on ne vantera
jamais assez les vertus de l’excès, de
l’outrance et de leurs anomalies qui
poussent l’écrivain vers un certain
absolu, un certain au-delà par rapport à
la banalité quotidienne. » Y. C.
ANGOLA ^
Conte féerique de Charles-Jacques de
La Morlière (1719-1785]. Publié en 1746.
Sous-titrée «Histoire indienne, ou¬
vrage sans vraisemblance », cette œuvre
expose allégoriquement le système de
la galanterie dans la société brillante et
privilégiée du temps. La valeur de cette
fiction tient à l’abondant répertoire de
la minauderie langagière qui organise
le développement de l’intrigue; l’au¬
teur en était bien conscient, qui fit
imprimer en italique néologismes et
tournures à la mode. Le livre a pour
argument une sorte d’éducation senti¬
mentale du fils d’Erzed-Can à la cour
de la fée Lumineuse. Il y apprend
« le brillant et les manières évaporées »
d’un monde où le plaisir est la récom¬
pense de l’habileté à maîtriser un code
d’attitudes convenues. Celles-ci ont
pour principale fonction de graduer les
émotions ; les femmes que rencontre le
héros sont «peu sensibles à un amour
où iLn’entre que du sentiment... elles
n’exigent qu’une flamme vive et entre¬
prenante, qui ait tous les agréments par
où finissent les grandes passions, sans
avoir les ennuis qui en composent le
cours ». Aussi, les convenances n’exis¬
tent que pour donner propos de « minau¬
der supérieurement », et les partenaires
du prince ont soin d’exhiber des atti¬
tudes, par exemple, le «mal de poi¬
trine» (déjà), propres aux «femmes
d’une certaine façon ».
Les acteurs de ce théâtre de galante¬
rie conspirent tous au renversement
libérateur du système des signes tou¬
jours reconstitué et l’ardeur amoureuse
trouve sa mesure dans la dérive du lan¬
gage : la « folie qui ne ressemble à
rien» précède les «ravissements inex¬
primables». Après maints épisodes
galants fondés sur la «sympathie d’or¬
ganes», le héros s’éprend de la prin¬
cesse Luzeide qu’il parvient à épouser.
Antérotique de la vieille et de la jeune amie (L') / 33
«Angola». Gravure de Tardieu d'après
Eisen. Edition de 1751.
Mais un maléfice borne ses transports ;
la cure qu’il va faire dans les terres de
Moka prélude à un dénouement aussi
féerique que scabreux. Si le merveilleux
de l’intrigue ne touche guère nos sensi¬
bilités, l’œuvre mérite attention, cepen¬
dant, par l’étourdissant brio d’un style
praliné. J. G.
ANNALES AMUSANTES (Les)
Recueil anecdotique de Pnilippe Bri-dart
V de La Garde (1710-1767). Publié en
1741.
Tout se vend en ce bas monde, reli¬
gion, justice, amitié, conseils, protec¬
tions; rien n’échappe au commerce
usuraire, et surtout pas les dames. Tel
président se rend chez la maîtresse
qu’il entretient et la trouve au lit avec
un autre. Il n’en veut voir davantage et
décampe. On le rejoint et le persuade
qu’il ne s’agissait que d’un gros chien.
Il consent à se coucher et déjà rou¬
coule, mais l’autre amant, caché dans
la cheminée, manifeste sa jalousie par
des injures. Le président l’enfume, il
s’enfuit; seule la dame, payée en plai¬
sir et en espèces, est ravie. Telle autre,
plus discrète, attend dans l’obscurité
son amant. Survient un page qui saisit
l’occasion, usurpe la place et remplit
l’office. La méprise se révèle, mais
qu’importe? Le plaisir fut pour eux.
Heureux aussi cet oncle qui joue au
trictrac avec sa grande nièce sur les
genoux. Il en profite pour la fixer à sa
manière. La mère en face, toute à son
jeu, ne devine rien de la scène; elle
perd et s’écrie de dépit, en termes de
jeu: «Je suis enfilée!». La fille n’en
pense pas moins, mais l’adversité lui a
fait meilleure mesure. J.-P. P.
ANTÉROTIQUE DE LA VIEILLE ET DE LA
JEUNE AMIE (L')
Poème de Joachim Du Bellay (1522-
1560). Publié en 1561.
Comparaison entre une «vieille à
trois petits bouts de dents,/Tous rouillez
dehors et dedans», vieille horrible, à
l’haleine fétide, «peste», et une douce
jeune fille, à peine arrivée à l’âge de
quinze ans. Les quatre-vingt-dix pre¬
miers vers sont consacrés aux corres¬
pondances de la vieille avec les choses
les plus immondes de la nature. Lan¬
gage fortement imagé : « ma plume
vomit ces vers» devant cette vieille
dont la mort même ne s’approche pas.
Puis les quatre-vingt-dix vers suivants
sont louange à cette jeune fille pour qui
«l’œil, la main, l’écriture s’égarent».
Autant la description précédente pou¬
vait sembler répugnante, absolument
anti-érotique, ici au contraire nous
débouchons sur un délire des sens que
les mots essaient de traduire au moyen
34 / Antijustine (L')
des plus belles images : « Haleine fleu-
rante/Mieux que l’Arabie odorante»,
des plus suggestives aussi «... quelque
petite nue/Nous rend la clarté moins
connue». Le poème est fait d’une
musique très délicate quoique exacer¬
bée : «Et d’un long soupir adouci,/
M’embrasse et serre tant ainsi,/Que la
vigne aux cent bras épars,/Étreint l’or¬
meau de toutes parts. » Enfin, les der¬
niers vers reviennent à une ultime
comparaison sur le thème de l’étemel
passage des choses : «Tu en as vieille,
fait l’épreuve,/Qui en ta plus chaude
partie/Est plus froide que la Scythie. »
Pourtant le spectacle de jeunes amou¬
reux ne laisse pas la vieille insensible
et ces scènes charmantes «Échauffent
tes os languissants.» Car, des heures
agréables de la vie, seul le souvenir
demeure un peu plus longtemps. Le
chassé-croisé entre l’imagination et
la tristesse vécue reste le sentiment
prépondérant chez Du Bellay : pour lui
jeunesse entraîne vieillesse, beauté
n’existe pas sans laideur ni amour sans
malheur. R. DE S.
ANTIJUSTINE (L'|
ou les Délices de l'amour. Roman de
Nicolas-Edme Restif de La Bretonne
(1734-1806). Publié en 1798, sous le
pseudonyme de M. Linguet.
Récit autobiographique rapportant les
expériences voluptueuses du narrateur,
ce livre est écrit pour « donner à ceux
qui ont le tempérament paresseux un
Érotikon épicé qui leur fasse servir
convenablement leur épouse qui n’est
plus belle». «Antijustine» aussi, parce
que «les horreurs de la Dfsd [Sade]
sont aisées à représenter; c’est la pein¬
ture de la douce volupté qui est le chef-
d’œuvre du génie».
Le thème essentiel du livre de Restif
est celui de l’inceste, de ses premières
excitations érotiques auprès de ses
sœurs, son dépucelage par sa mère, à
sa profonde passion pour sa fille
Conquette-Ingénue. Leurs rapports
amoureux sont au centre du livre.
Après diverses tentatives pour initier sa
fille, celle-ci le quitte pour épouser un
personnage sinistre qui veut la prosti¬
tuer. Le père, in extremis, soustrait sa
fille aux assauts d’un moine terrifiant,
qui déchire, tue, coupe en morceaux et
dévore la putain qui a pris sa place le
soir convenu. Après avoir finalement
dépucelé sa fille, dans la plus grande
des voluptés, il l’installe auprès de lui,
lui procure des amants qu’il choisit avec
soin, ainsi que des « Payeurs », et orga¬
nise pour elle de « grandes Fouteries ».
Recherche continuelle de nouveaux
plaisirs, de plus profondes voluptés, telle
est, avec excès, et peut-être une certaine
monotonie, la démarche que Restif
décrit avec une jouissance incomparable
des mots eux-mêmes : on y enconne,
encule, gamahuche, râle de plaisir à
chaque page. On retrouve dans L ’Anti¬
justine les ornements de l’érotisme
dont Restif fait souvent usage : le féti¬
chisme du soulier — il rend hommage
chaque soir au soulier de sa fille —, et,
mêlé au voyeurisme, le plaisir de l’eau.
Au cours des orgies les femmes se font
laver par leurs amants, et c’est «à la
toilette» que le père, caché dans un
cabinet secret, présente sa fille à ses
«Payeurs». L’érotisme chez Restif n’est
jamais lié à la souffrance et, s’il évoque
des scènes atroces, c’est pour le plaisir
avoué de pasticher Sade. Contrairement
au climat qui règne dans ses autres
ouvrages, Restif veut pour L ’Antijustine
une innocence absolue, une absence
totale de repères de la morale habi¬
tuelle. Le bon, le bien, c’est ce qui est
voluptueux, et l’inceste devient ici le
comble de la volupté, car il baigne dans
des sentiments d’affection, de tendresse
infinie, de reconnaissance réciproque,
qui rendent parfaitement naturelle la
prostitution de la fille par son père,
chacun d’eux n’ayant pour seule pen¬
sée que le plaisir, le bien-être de l’autre.
La volupté de l’inceste s’accompagne
toujours, chez Restif, du désir de la
procréation, comme s’il s’agissait là
d’un retour, d’une répétition sans fin
Aphrodite / 35
du souvenir heureux de la première
volupté. Il en vient à imaginer, au cours
d’une orgie, une surprenante série éro¬
tique, composée par tous les membres
d’une famille, chacun issu d’inceste,
qui se termine par une petite fille de
trois ans suçant le vit de son arrière-
grand-père.
L’innocence morale de L ’Antijustine
se double aussi de l’innocence par rap¬
port à Dieu : le blasphème, ici, est
voluptueux, non par un sens quelconque
du péché, mais parce que Dieu, Jésus,
Marie, participent aux orgies, deviennent
eux-mêmes «Saint Fouteur, Maque¬
reau, Garce et Putain » ; on les invoque,
on les remercie du plaisir qu’ils accor¬
dent. L ’Antijustine est, en raison juste¬
ment de cette totale innocence, le livre
de Restif qui révèle avec le plus d’évi¬
dence sa constante et corrosive mau¬
vaise foi. Il entraîne l’imagination et la
corrompt, non par persuasion, dialogue,
découverte d’abîmes tentateurs, mais
par le flot d’une volupté facile. D. C.
ANUS SOLAIRE (L7)
Texte de Georges Bataille (1897-1962).
Ecrit en 1927, publié en 1931 à cent
exemplaires et seulement repris en 1970
dans le tome I des Œuvres complètes.
Au surréalisme, toujours tenté par
une envolée, une fuite vers le haut,
Bataille n’a cessé d’opposer la néces¬
sité de l’expérience du bas. Il voyait
l’humanité aimantée par deux pôles :
l’appropriation et l’excrétion — ce der¬
nier gouvernant la «dépense», c’est-à-
dire aussi bien la fête physique que la
fête intellectuelle (le plaisir, la poésie
ou l’extase relevant d’une même acti¬
vité d’excrétion). L’alliance des mots
«anus» et «solaire» souligne violem¬
ment ce rapport, que Bataille déve¬
loppe par ailleurs dans « L’Œil pinéal »
et dans « La Valeur d’usage de D.A.F.
de Sade» (voir Œuvres complètes,
tome II). L’Anus solaire transcrit la
vision d’où naquirent les divers déve¬
loppements théoriques : il est le pre¬
mier de ces textes où, écrivant sans
distance, Bataille transmet le halète¬
ment d’une pensée en train de se faire
— d’où un rythme tout en saccades,
avec des cassures, des arrêts, des sus¬
pensions abruptes, qui donnent à la
lecture quelque chose d’extrême et
d’impudique, chaque phrase mettant à
nu ce qui la dicte et se liant aux autres
dans un mouvement de copulation, qui
ne laisse jamais le lecteur innocent:
soit que le texte le possède, soit qu’il
en devienne le voyeur. B. N.
APHRODISIAQUE EXTERNE (L7)
ou Traité du fouet et de ses effets sur le
Ésique de l'amour. Petit volume à
3ge des médecins publié à Paris et
Genève en 1788 par l'un d'eux, le doc¬
teur Doppet.
Dans une étude succincte, qui ne
prétend pas être exhaustive mais n’élude
aucune précision, l’auteur se penche
sur un sujet où jusqu’alors l’amateu¬
risme régnait en maître. S’il traite des
divers effets de la flagellation sur l’éveil
ou le réveil du désir, il étaie en effet
ses constatations médicales de tous les
exemples, anciens et nouveaux, qu’il
peut trouver dans l’histoire et dans la
chronique. De l’aphrodisiaque externe
il passe dès lors aux aphrodisiaques
internes, alimentaires ou autres, dont la
tradition, et pas seulement la tradition
paysanne, donne un éventail des plus
ouverts. Enfin, ce qui est plus rare, se
trouve dressée la liste de divers contre-
stimulants aptes à réfréner, si besoin
s’en faisait sentir, les ardeurs amou¬
reuses les plus enflammées. D. G.
APHRODITE
Moeurs antiques. Roman de Pierre Louÿs
(1870-1925). Publié en 1896.
Si son thème était déjà cher à l’au¬
teur, l’histoire littéraire de ce livre est
complexe. Le point de départ est la
Salomé qu’Oscar Wilde écrivit direc¬
tement en français, mais que Pierre
Louÿs révisa. Le premier chapitre
d'Aphrodite parut d’abord en plaquette,
Chrysis ou la Cérémonie matinale, que
36 / Aphrodites (Les)
Vallette, directeur du Mercure de
France, publia sous le titre L ’Esclavage.
L’auteur n’avait pas retenu certains
fragments, particulièrement érotiques,
qui ne seront recueillis que vers 1930
dans une édition clandestine et illustrée
de gravures libres. Le roman, mis en
librairie en 1896, dut son succès à
un article très élogieux du Journal,
signé par François Coppée, poète des
familles... L’œuvre est cependant la
plus médiocre du chantre de Bilitis.
Alexandrine par le cadre et le style, elle
relate les hauts faits et considérables
prouesses du sculpteur Démétrios, amant
de la reine et idole de toutes les
femmes. Celle qu’il préfère, la courti¬
sane Chrysis ne lui suffit pas : il lui faut
la déesse Aphrodite-Astarté. Chrysis
se présente, devant le peuple, nue, en
Aphrodite. La supercherie découverte,
Chrysis sera condamnée à mort. Avant
qu’elle ne boive la ciguë dans sa pri¬
son, Démétrios pourra modeler d’elle
une statue qui sera son chef-d’œuvre.
Comme le Cromwell de Victor Hugo,
Aphrodite ne mérite de survivre que
par sa préface qui souligne l’inspiration
fondamentale de Pierre Louÿs : défense
et illustration des «mœurs antiques»,
de l’absence d’hypocrisie (de cette
hypocrisie sociale qui valut les travaux
forcés à son ami Oscar Wilde), de la
simplicité primitive qui suggère au
moderne adorateur d’Aphrodite une
phrase de dix-huit lignes, l’une des
plus belles qu’il ait écrites et dont voici
l’essentiel: «Qu’il soit permis à ceux
qui regretteront pour jamais de n’avoir
pas connu cette jeunesse enivrée de
la terre [...] de revivre, par une illusion
féconde, au temps où la nudité humaine,
la forme la plus parfaite que nous puis¬
sions connaître et même concevoir
puisque nous la croyons à l’image de
Dieu, pouvait se dévoiler sous les traits
d’une courtisane sacrée... » P. D.
APHRODITES (Les)
ou Fragments thali-priapiques pour servir
à l'histoire du plaisir. Dialogues d'An¬
drea de Nerciat (1739-1800). Publiés en
1793.
C’est l’ouvrage capital du chevalier
de Nerciat, car il donne des lumières
sur des sociétés libertines qui existèrent
réellement. Nerciat, d’entrée, affirme :
«L’ordre, ou la fraternité des Aphro¬
dites, aussi nommés Morosophes, se
forma dès la régence du fameux duc
d’Orléans. » Il précise, en note, que le
néologisme Morosophe est tiré « de deux
mots grecs dont l’un signifie folie et
l’autre sagesse. Ainsi les Morosophes
sont des gens dont la sagesse est d’être
fous à leur manière. » Dans une lettre
retrouvée que le marquis de Châteaugi-
ron envoyait à M. de Schonen pour
accompagner un exemplaire des Aphro¬
dites, le marquis déclare : « Il est assez
remarquable, comme historique, car il
peint, dit-on, au naturel une société qui
s’est formée aux environs de Paris, du
côté de la vallée de Montmorency, et
dont un certain marquis de Persan était
président. Cette association à laquelle
chacun des initiés concourait dans une
proportion convenue, n’avait d’autre
but que le libertinage.» L’ordre, Andrea
de Nerciat nous en décrit par le menu
l’organisation et les mécanismes. Il tient
ses assises dans une demeure convena¬
blement agencée : l’Hospice. La surin¬
tendante de l’endroit, c’est Mme Durut.
On paie fort cher le droit d’en faire
partie, à l’exception des femmes qui
sont admises gratuitement. Il y a deux
sortes de membres : les adeptes dits
«intimes», puis des «auxiliaires» qui
ne sont pas mis au fait des secrets et
du fonctionnement de l’association. Il
faut ajouter une domesticité nombreuse
et choisie suivant les critères du seul
plaisir: les Camillons et les Camil-
lonnes. Passé l’enceinte, tout est pos¬
sible : il ne règne plus que la liberté des
mœurs. La licence y est souveraine
absolue.
Monselet a raison de signaler qu’il y
«Les Aphrodites». La maîtresse en cire.
Paris, 1793. ►
38 / Apparution de Thérèse philosophe à Saint-Cloud (L')
a, dans ce livre, aussi, «quelques par¬
ties dramatiques et même fantasmago¬
riques ; — l’histoire d’un baronnet qui
se fait suivre partout de l’image de sa
défunte maîtresse, en cire, de grandeur
naturelle; — les jalousies, les fureurs
sentimentales et la mort d’un comte de
Schimpfreich ; — mais ce sont des par¬
ties faibles et hors leur place. En outre,
M. de Nerciat ne perd jamais l’occa¬
sion de donner son coup de griffe aux
événements et aux hommes de la Révo¬
lution. » Il est exact que l’attaque poli¬
tique paraît à diverses reprises dans cet
ouvrage. Dans Le *Diable au corps,
on disait, pour sodomiser, «loyoliser».
Dans Les Aphrodites, c’est « villetti-
ser». Et Nerciat prend soin, en une
note en bas de page, de préciser son
propos : «L’univers sait que l’équi¬
voque marquis de Villette est le prési¬
dent perpétuel du formidable Club des
citoyens rétroactifs, partant zélé parti¬
san de la Constitution, où tout est
sens devant derrière. » Cependant, pour
l’essentiel, Les Aphrodites content les
exploits en tous genres de ces person¬
nages bien « pourvus » qui ont nom : la
comtesse de Troubouillant, le vidame
de Cognefort, le comte de Vitbléreau,
le vicomte de Durengin, la duchesse de
Confriand, milady Beaudéduit, le che¬
valier de Boutavant, le marquis de Fou-
tencour, la baronne de Vaquifout... Il
y en a, ainsi, des dizaines. Ils n’ont
qu’un rôle, qu’une fonction : démontrer
que la physique de l’amour prime le
sentiment. H. J.
APPARUTION DE THÉRÈSE PHILOSOPHE À
SAINT-CLOUD (L')
ou le Triomphe de lo volupté.
Ouvrage dédié à la reine, que l’au¬
teur présente comme volé dans la poche
d’un aristocrate par un certain et illustre
Bamave, président général de non moins
augustes sénateurs, publié à Saint-Cloud,
chez la Mère des Grâces, en 1790. Ce
pamphlet politique à l’adresse de La
Fayette et du comte de Mirabeau ne
serait que cela, c’est-à-dire certaine¬
ment beaucoup, si l’on n’y trouvait
une surprenante célébration des mérites
physiques de la reine, en forme d’«eu-
logie » classique, mais dépourvue
d’académisme quant à la nature de
l’inspiration, comme on peut en juger
par l’envolée lyrique de l’auteur, sin¬
cère ou non, qui vient de qualifier la
reine de «femme charmante douée de
toutes les grâces de la jeunesse, de
la sensibilité d’un sexe fait pour la
volupté», etcv, et qui narre ainsi son
apparition : « O ciel, que vois-je ; douce
volupté, tu pénètres mes sens. Je vois
la Reine mollement allongée sur un
sopha. Les chefs de nos guerriers sont
à ses pieds et lui jurent un amour,
une fidélité étemels! Quel charmant
tableau ! Des femmes à demi nues
offrent à ces guerriers, pour prix de
leur courage, les appas dont la nature
les a ornées... » Si la philosophie dans
son acception courante n’y trouve pas
entièrement ce que le titre laissait entre¬
voir, on souhaite néanmoins aux psy¬
chologues le plaisir d’analyser un tel
témoignage sur la complexité des senti¬
ments royalistes et la survivance du
cultê d’Athéna Nikê. Quant à la faute
d’orthographe qui singularise le titre,
elle existe bien dans l’original. D. G.
APPRENTI (L')
Roman de Raymond Guérin (1905-1957).
Publié en 1946.
Le monologue de M. Hermès, jeune
homme de vingt ans, bachelier, myope,
mis en apprentissage par son père dans
un grand hôtel parisien, déshabille lit¬
téralement l’espèce humaine, en met à
nu tout ce qu’elle a d’ignoble, phy¬
siologiquement et psychologiquement,
dans la vie quotidienne. Les rapports
sexuels et sentimentaux des humains
sont, eux aussi, regardés et autopsiés
avec la même brutalité. Bien que le
héros, dans le cours du roman, ait deux
liaisons successives, l’une avec Angé¬
lique, jeune ouvrière, tendre et bête,
l’autre avec Totoche, employée d’hôtel
par qui il contracte une blennorragie,
Apprenti sorcier (L') / 39
M. Hermès est surtout dominé par
les goûts jumeaux de l’onanisme et
du voyeurisme. La première scène du
roman illustre avec une force particu¬
lière le second de ces goûts. Rentré
dans son hôtel meublé, Hermès écoute
d’abord l’arrivée d’un couple dans la
chambre à côté de la sienne, puis va
coller l’œil au trou de la serrure
pour surprendre les ébats des voisins.
M. Hermès se «baissa de nouveau.
A son étonnement, un étonnement qui
l’immobilisa dans sa position fatigante
de voyeur, la femme se remuait mainte¬
nant, imperceptiblement, sur l’homme
qui l’avait prise. Comme une barque
sur la mer calme. M. Hermès sentait la
moiteur de ses paumes sur les genoux
de son pantalon de pyjama... Quand la
femme commença à gémir, M. Hennés
fut déçu, oui : presque déçu. Cela avait
monté trop vite. La femme creusait et
gonflait ses reins comme une chèvre.
L’homme, sur le dos, restait inerte,
souriant. Il tenait les seins de la femme
dans ses mains, comme des poires qu’il
aurait voulu cueillir. Il semblait l’at¬
tendre. Mais, très vite, la femme ne fut
plus qu’une chair qui roule, qui se brise
sous le déferlement d’une force liquide
et qui sombre. Elle battait l’air de la
tête, les cheveux fous, comme irritée.
Elle cria. Elle cria de plus en plus fort.
Elle avait perdu tout contrôle. Possé¬
dée, elle ne se possédait plus. Elle se
débattait furieusement contre une résis¬
tance qui s’acharnait en elle. Elle s’était
finalement dressée sur ses bras gra¬
ciles, comme crucifiée, raidie, doulou¬
reusement raidie dans un spasme qui
irradiait son visage. Puis elle hoqueta,
des bulles de salive autour des lèvres.
Et, les cheveux collés par la sueur sur
les tempes, elle hurla tout d’un coup
dans la nuit telle une égorgée, avant de
s’abattre sur le corps de l’homme.»
Tout au long du récit, Hermès manifes¬
tera la même capacité de tout dire et
de tout voir, et les étreintes successives
d’Angélique ou de Totoche seront vues
et décrites avec la même précision,
attentive au détail et aux actes, que
celle-ci. Mais Hermès, qui écoute et
observe partout les hommes, et surtout
les femmes — dans les chambres closes,
mais aussi dans les rues, au théâtre, au
restaurant —, ne peut se satisfaire ni du
voyeurisme, ni d’ailleurs de l’amour
réel : l’onanisme auquel il ne renonce
jamais lui permet d’éprouver de plus
fortes jouissances. Il le pratique sans
avoir besoin de toucher son sexe, sim¬
plement en s’abandonnant à certaines
images ; mais surtout, dans l’onanisme,
il n’est plus l’homme, il s’identifie à
telle ou telle femme, imaginaire (Lily)
ou non, et jouit en tant que femme.
L ’Apprenti est, en vérité, une des rares
œuvres romanesques où l’onanisme ait
été peint à fond et dans toute l’ampleur
d’une participation à l’éros et à la soli¬
tude universels. Y. B.
APPRENTI SORCIER (L')
Roman d'Abdallah Chaamba, pseudo¬
nyme de François Augérias (1925-1971).
Publié en 1959, anonymement.
Nous savons aujourd’hui que ce
curieux récit d’apprentissage de l’ho¬
mosexualité a été écrit par Abdallah
Chaamba, l’auteur du *Vieillard et l’en¬
fant. Texte autobiographique, ou consi¬
déré comme tel, il s’agit en fait d’un
appel à un néopaganisme. Un adoles¬
cent ému par un enfant va l’aimer au
sein de la Dordogne et retrouver à tra¬
vers lui certains rites antiques. Il imagi¬
nera les bases d’une sensibilité nouvelle
fondée sur la magie naturelle et la créa¬
tion d’une cosmologie où le débride-
ment des instincts devrait rejoindre
le souci des plus hautes cultures. Peu
éloigné des thèses gidiennes sur l’ho¬
mosexualité, Chaamba a également
conservé de l’auteur des Nourritures
terrestres le goût d’une ferveur. L’en¬
fant de l’Apprenti sorcier pourrait
être le Giton de quelque Satyricon
moderne, mais Chaamba ne s’intéresse
guère à la fin d’un monde. C’est l’aube
qui lui importe. Dès lors, l’enfant appa¬
raît plutôt comme un petit dieu naïf des
40 / Après-midi d'un faune (L')
premiers jours d’une humanité réno¬
vée, la Vézère devenant le fleuve des
forces telluriques. Le sexe ne rencontre
ici l’érotisme que par une erreur d’in¬
terprétation que l’auteur qualifierait
volontiers de «parisienne». À moins
que l’éros ne retrouve ici sa vertu
essentielle, qui est d’être le médiateur
entre l’homme et une nature non plus
transcendée, mais rendue à sa virginité
première. Y. C.
APRÈS-MIDI D'UN FAUNE (L7)
Égloaue de Stéphane Mallarmé (1842-
1898). Publiée en 1876.
De même qu’*Hérodiade s’aban¬
donne à son rêve de pureté stérile et
glacée, le faune, dans le brasillement
de l’immobile été sicilien, cède aux
puissances d’illusion. Les fêtes soli¬
taires ne sont pas sans périls. Mais si le
faune se laisse prendre aux pièges de
la rêverie voluptueuse, jusqu’à tomber
dans un état de confusion où ne se peu¬
vent plus séparer les images de la chair
que lui impose un « souhait de ses sens
fabuleux» et la vision de quelque
couple de nymphes enlacées, c’est pour,
ensuite, à la faveur d’un brusque
retour d’ironie ou de doute, rétablir le
«manque» à partir de quoi le désir
inassouvi prend un nouvel essor. À
l’extrême pointe de la lucidité, avec
cette maîtrise instrumentale de l’imagi¬
nation que seule permet une intelli¬
gence du plaisir absolument libre et
dégagée, le faune pratique une forme
supérieure de sensualité qui s’adresse
aux objets de pure «représentation» —
les figures irréelles mais puissamment
suggestives suscitées par la tension
érotique — plutôt qu’à ceux qui, réelle¬
ment investis et possédés, le rejette¬
raient bientôt dans cette sorte de mort
qu’est la retombée du désir. Et si, par¬
fois, la bête excédée par la tyrannie du
sexe, se prend à rêver à l’ingénuité du
premier émoi amoureux, il faut bien
dire que là encore ce n’est qu’une feinte,
une reprise momentanée, un repli sur
une fausse nostalgie d’innocence, en
vue d’exalter un peu plus le désir. Désir
qui repousse indéfiniment sa délivrance
dans le spasme et grâce à quoi l’être se
donne, peut-être mieux que par la parole
ou par le chant, la preuve durable de
son existence. Désir, aussi, qui n’est
jamais plus exténuant que lorsqu’il
s’offre «pour triomphe la faute idéale
des roses», c’est-à-dire lorsqu’il se
condamne à poursuivre, à travers l’ab¬
sence même de tout objet manifesté,
l’impossible vertige. P. S.
À REBOURS
Roman de Joris-Karl Huysmans ( 1848-
1907). Publié en 1884.
Joris-Karl Huysmans ne s’était pas
encore converti au catholicisme lors¬
qu’il écrivit ce roman misogyne obsédé
par un érotisme trouble et morbide.
Le héros de À rebours, des Esseintes,
incarne la décadence et le raffine¬
ment de la fin du xixe siècle. Pour le
dépeindre, Huysmans semble avoir pris
pour modèle Robert de Montesquiou
qui se retrouvera plus tard dans l’œuvre
de Proust, sous les traits du baron de
Charlus. Noble héritier d’une famille
disparue, des Esseintes s’installe à Paris,
sitôt ses études terminées, mais il n’y
restera pas longtemps, car les aristo¬
crates momifiés, la jeunesse dorée, les
hommes de lettres, les libres penseurs
tour à tour le déçoivent et ne méritent
plus de jouir du spectacle de ses extra¬
vagances esthétiques. D’ailleurs, son
système nerveux se délabre, miné par
des expériences amoureuses de toutes
sortes. (Il ira même jusqu’à stimuler ses
sens engourdis par «l’excitante mal¬
propreté de la misère».) Il se retire
dans une thébaïde, somptueux cocon
capitonné, qu’il décore avec toutes les
subtilités d’un esprit hypersensible. Pour
lui, l’artifice est la marque du génie
de l’homme. Il s’entoure de pierreries,
d’objets rares, de plantes précieuses, il
manie les parfums et les liqueurs avec
un art qui eût séduit Baudelaire, il
invente toute une «communicabilité
nerveuse des sensations» (André Bre¬
Arétin français (L') / 41
ton). Ses luxures consistent donc en des
exercices de sensualité solitaire. Épris
de sensations malsaines, il collectionne
certaines fleurs de serre parce qu’il voit
dans leurs pétales toutes les lèpres, les
syphilis, les croûtes et les ulcères d’un
épiderme malade. Le mépris de l’hu¬
manité le domine, et dans ses rêveries,
il évoque un misérable adolescent de
seize ans qu’il obligea naguère à se
pervertir dans une maison de rendez-
vous afin de le préparer à la carrière
d’assassin.
Mais l’attrait du mysticisme marque
déjà cet homme qui se repaît des
charmes d’une déesse sanglante. Il décrit
ainsi la Salomé de Gustave Moreau qui
orne sa retraite : « Déité symbolique
dans l’indestructible luxure, déesse de
l’immortelle hystérie, la Beauté mau¬
dite, élue entre toutes par la catalepsie
qui lui raidit les chairs et lui durcit les
muscles... » Cet auteur fut annexé par
les surréalistes qui le citent dans leur
lexique de l’érotisme (Boîte alerte,
1959) : «Il prit ce corps qui se tordait
en craquant et il éprouva l’extraordi¬
naire impression d’une brûlure spas¬
modique, dans un pansement de glace. »
(*Là-bas.) Y. C.
ARÉTIN FRANÇAIS (L')
Recueil de dix-neuf courts poèmes
servant de légendes à une suite de gra¬
vures, d’Elluin d’après Borel, illustrant
les postures amoureuses à la manière
de la célèbre suite de Jules Romain
commentée par l’Arétin. Publiés à
Londres en 1787, les poèmes de L ’Aré¬
tin français sont de Félix Nogaret
(1740-1831), qui est aussi l’auteur des
pièces Les Epices de Vénus, publiées
dans le même volume. — Les poèmes-
légendes sont tous de huit vers, avec
des mètres libres. L’auteur, comme
dans les autres pièces, recherche moins
42 / Arétin moderne (V)
la variété ou l’originalité que l’insis¬
tance sur quelques termes supposés
provocants. Ce passage de la Figure
deuxième en donnera une idée appro¬
priée : « Foutons ! oui, foutons promp-
tement./Foutre est le vœu de la Nature./
Du vit avec le con le lien est char¬
mant...» La dernière légende, en un
vers, tente d’accumuler tous les attraits
féminins «Jambes, cuisses, genoux,
ventre, cul, con/Chacun de vos trésors
tour à tour m’intéresse. » Les pièces
des Épices de Vénus, qui relèvent de la
poésie-divertissement des salons du
xvme siècle, sont, elles aussi, caractéri¬
sées par ces soucis de vocabulaire; ,
l’une d’elles s’intitule « L’Art de foutre » h
(«Foutre est un art, on croit que ce
n’est rien»). Si l’on ajoute, aux termes
précédents, bander et téton, on aura
l’essentiel de ce lexique d’un poète fort
prisé de son temps. B. Y.
ARÉTIN MODERNE (I/)
Essai de l'abbé Henri-Joseph Du Laurens
( 1719-1797]. Première édition en 1763,
sous le titre L'Arretin.
Les tribulations du Chinois Xan Xung
servent de prétexte à maintes réflexions
et anecdotes. Le recueil est placé sous
le signe du coq «qui entretient à lui
seul quinze ou seize femmes dans une
paix admirable». Évangile du coq, belle
bête de combat, « chef-d’œuvre de l’es¬
prit humain », dont la loi est celle de la
chair et du sang. On retrouve ici l’es¬
prit satirique de l’abbé Du Laurens, et
sa haine de l’esprit religieux qui voue
l’homme à être autre chose que ce qu’il
est vraiment. « Les Dieux, écrit-il, ont
fait les singes et les hommes. Pouvons-
nous être autrement que nous sommes ? »
Ainsi «les Demoiselles ou les singes
femelles ont du tempérament comme
les bourgeoises de la rue Saint-Denis ».
Ou encore : « Chez les nonnes, une fille
spirituelle embéguinée trois ou quatre
années devient bête.» Une verve qui
semble intarissable, comme dans « His¬
toire de mes trois baptêmes » qui ouvre
le recueil. «Mon père, demande Xan
Xung au prêtre qui récite l’Ave Maria,
pourquoi bénissez-vous le ventre du
crucifix?» Certes le cloître n’est pas
le pays d’une jolie fille et la «vertu
bleue» des vierges pâlira devant «la
vertu choux » exprimée par cette admi¬
rable formule : « Signore volete farmi
quelle che hanno fatto per farmi. » C’est
une sagesse priapique que chante l’abbé
Du Laurens, et dont témoigne ce beau
refrain : « Ramonez ci, ramonez là/La
cheminée de haut en bas. P. R.
ARMANCE
Roman de Stendhal, pseudonyme de
Henri Beyle (1783-1842). Publié en
1827.
Stendhal se souviendra de la désa¬
gréable expérience du fiasco (v. *Sou-
venirs d’égotisme) dans son premier
roman, Armance, où il reprendra le
sujet d’un conte scandaleux de Mme de
Duras, Olivier ou le Secret, qui circu¬
lait alors sous le manteau. Le héros,
Octave de Malivert, est, lui, un véri¬
table «babilan». Pour son malheur, il
tombe amoureux de sa cousine Armance.
La maladresse de la jeune fille et les
intrigues de son entourage font que le
mariage devient inévitable. En homme
d’honneur, Octave épouse Armance,
mais, plutôt que de se livrer à un
pénible aveu, il aime mieux se donner
la mort. Car, que peut faire, en se
mariant, un «babilan»? Stendhal s’en
est expliqué dans une lettre du
23 décembre 1826 à son ami Pros-
per Mérimée : « Le babilanisme rend
timide ; autrement rien de mieux que de
faire l’aveu. Ce mari du lundi, M. de
Maurepas, M. de la Tournelle, l’ont
bien fait. M. de la Tournelle est mort
désespéré et amoureux fou de sa femme.
Olivier, comme tous les babilans, est
très fort sur les moyens auxiliaires qui
font la gloire du Président. Une main
adroite, une langue officieuse, ont donné
des jouissances vives à Armance. Je
suis sûr que beaucoup de jeunes filles
ne savent pas précisément en quoi
consiste le mariage physique./Je suis
Artaud le Mômo / 43
également sûr de ce second cas beau¬
coup plus fréquent : l’accomplissement
du mariage leur est odieux pendant
trois ou quatre ans, surtout quand elles
sont grandes, pâles, élancées, douées
d’une taille à la mode. Il est vrai que
j’ai copié Armance d’après la dame de
compagnie de la maîtresse de M. de
Strogonoff qui, l’an passé, était tou¬
jours aux Bouffes.../Le vrai babilan
doit se tuer pour ne pas avoir l’embar¬
ras de faire un aveu. Moi (mais à qua¬
rante-trois ans et onze mois), je ferais
un bel aveu; on me dirait: “Qu’im¬
porte?” je mènerais ma femme à Rome.
Là, un beau paysan, moyennant un
sequin, lui ferait trois compliments en
une nuit.../Quand même Armance, cou¬
chant avec Olivier toutes les nuits
à Marseille, serait étonnée :/l° elle
l’adore; et avec la main, il lui donne
deux ou trois extases chaque nuit;/2°
par timidité, par pudeur féminine, elle
n’oserait rien dire./Mais l’amour seul
suffit pour tout expliquer./Le genre de
peinture dont je me sers, le genre noir
sur blanc, ne me permet pas de suivre
la vérité. En 2826, si la civilisation
continue et que je revienne dans la
rue Duphot, je raconterai qu’Olivier a
acheté un beau godmiché portugais, en
gomme élastique, qu’il s’est propre¬
ment attaché à la ceinture, et qu’avec
ledit, après avoir donné une extase com¬
plète à sa femme, et une extase presque
complète, il a bravement consommé
son mariage, rue de Paradis, à Mar-
seille./Quand on est songe-creux,
homme d’esprit, élève de l’École poly¬
technique, comme Olivier, voilà ce
qu’on fait. » V. D. L.
ARTAUD LE MÔMO
Ecrit d'Antonin Artaud (1896-1948). Publié
en 1947.
Rarement les écrits d’Artaud ont
atteint cette violence, cette sauvagerie.
Au point que dans sa haine, son déses¬
poir, il ne parle plus, il hoquette, il râle,
il crie, il défèque sur le visage du lec¬
teur. Impossible de faire encore sem¬
blant de penser. Aussi bien, tout ce qui
se détache de l’âme comme du corps,
fruit de l’inconscient, tombe-t-il comme
un soulagement, comme une douleur.
« Pas de philosophie, crotter, crotter. »
Un déferlement scatologique accueille
les hommes, ces «empafrés d’étrons».
Ils ne peuvent pas comprendre, Artaud
le sait, « l’image qui est au fond de mon
trou de con». Cette lourde angoisse
d’être un homme ou (et) une femme,
cette inacceptation de la différence des
sexes, hurlée comme un défi, c’est la
peur de la castration, du « totem étran¬
glé» et l’aveu qu’il ne reste que le
«membre coupé d’une âme». Mais,
diront les âmes simples, pourquoi Artaud
accuse-t-il, insulte-t-il avec une telle
rage ? À qui en veut-il et de quoi ? Il en
veut d’abord — et toujours — à ses
parents de l’avoir fait naître. Il en veut
à Dieu d’avoir voulu son existence. Et
c’est la même intolérable pensée. Il en
veut aux médecins de l’avoir fait mou¬
rir. Et c’est la même inacceptable trahi¬
son. Tout ceci se situe en dehors du
champ de la volonté, écrase et balaie
cruellement la douce illusion de liberté.
C’est pourquoi la révolte d’Artaud a
un accent si heurté. Elle n’est que sou¬
bresaut de l’animal traqué et pris au
piège. Il replace vivement la religion,
pure et éthérée, dans son contexte de
saleté : les bénitiers sont « latrines de
sublimité ».
Les parents, avant que l’enfant
n’existe, ont copulé. Cette copulation,
première trahison de la mère avec le
père, est ce qui a donné la vie à l’en¬
fant, une vie qui n’est qu’une mort. Il a
senti le «frottement de leurs couilles
pleines/afin de me pomper la vie».
Dans son «exécration du père-mère»,
il veut à la fois pénétrer et tuer sa mère.
« Crèvera le ventre de naître. » Il veut
«cogner» chaque femme-mère. «C’est
la vie qui roule sa panse obscène.»
Parce qu’on l’a fait « sortir du sperme »,
il abomine tous les déchets, morve,
salive, « pets », « rots », « foutre », « des¬
quamations du con». Il s’y roule en
44 / Art de jouir (L')
même temps avec délices. Avec les
médecins, c’est la même horreur, san¬
glante, obscène, aliénante. Ils créent les
malades pour pouvoir les «charcuter»,
les «dépiauter». Après l’électrochoc:
«J’y suis passé. On ne remonte pas de
ces ténèbres. » X. G.
ART DE JOUIR (L')
Essai de Julien-Jean Offray de La Mettrie
(1709-1751], Publié en 1740.
Médecin et philosophe, La Mettrie
va appliquer à l’amour les deux maximes
de la connaissance, règles d’or de Y En¬
cyclopédie : observation et expérience.
Il y a des choses bien curieuses à obser¬
ver dans l’amour. Par exemple que
« des verges trop longues ou trop grosses
incommodent les femmes et ne produi¬
sent rien ». Que chez ces mêmes femmes
«le conduit de la pudeur trop étroit
s’oppose toujours à la copulation et à la
génération». Parfois c’est «le clitoris
qui devient si grand qu’il en défend
l’entrée», ou les lèvres «si longues et
si pendantes qu’on est obligé de les
couper aux filles avant de les marier».
Il y a mieux. Un observateur vraiment
attentif remarquera l’analogie entre les
organes sexuels de la plante, par
exemple, et ceux de la femme. Corres¬
pondance des règnes : « Le Stylus de la
femme est le vagin; la vulve, le mont
de Vénus avec l’odeur qu’exhalent les
glandes de ces parties répondent au
stigma ; et ces choses, la matrice, le
vagin et la vulve forment le pistille,
nom que les botanistes modernes don¬
nent à toutes les parties femelles des
plantes. » Nanti de ce précieux bagage,
quelles leçons tirer du jeu amoureux ?
La réponse de La Mettrie est sans ambi¬
guïté : « Plaisir, maître souverain des
hommes et des Dieux, devant qui tout
disparaît jusqu’à la raison même, tu
sais combien mon cœur t’adore et tous
les sacrifices qu’il t’a fait.» L’art de
jouir sera avant tout un art de la maîtrise
et de la mesure. Le plaisir, remarque
l’auteur, n’habite jamais des cœurs
impurs et corrompus. La Raison, lors¬
qu’elle est au service du plaisir «em¬
prunte le sentiment des Dieux». Une
morale naturelle, en somme, mais par¬
ticulièrement raffinée : « Soyez seule¬
ment habiles économes de vos plaisirs ;
sachez l’art délicat de les filer, de les
faire éclore dans le cœur d’une amante
endormie.» Jeux raffinés des Flore et
des Tircis, des Daphnis et des Phylis,
où au plaisir de voir succède bientôt le
plaisir de sentir, et dont la devise serait :
«Ne m’approchez pas, mortels fâcheux
et truculents, laissez-moi jouir. » P. R.
ART DE PLUMER LA POULE SANS CRIER (L)
Recueil d'anecdotes d'un auteur ano¬
nyme, publié en 1710.
C’est l’art des faquins et des coquins,
des catins et des libertins. Un commis
flaire une bonne affaire en couchant avec
une aventurière. Mais elle lui laisse,
argent comptant, la vérole. Le drôle,
embarrassé, retrouve sa jeune maî¬
tresse, enceinte et mariée, qu’il ne peut,
sans manquer, s’épargner de besogner.
Quand revient le mari, il fait fête
intime à sa dame, et voilà le trio conta¬
miné. La grisette de la maison, que
monsieur lutine, reçoit même aumône,
qu’elle fait partager avec un financier.
Seul l’innocent est châtié dans l’his¬
toire : c’est le fœtus, qui crève dans le
ventre de la jeune mère et s’échappe en
lambeaux sanglants. J.-P. P.
AUBE OU LA VERTU
Roman de Michel Bernard (né en 1934).
Publié en 1964.
La vertu, c’est l’ignorance, ou le ver¬
tige de l’innocence. En ce curieux et
charmant récit, Michel Bernard réussit
la gageure d’évoquer l’érotisme sans
que presque rien soit décrit. Il est vrai
que dans le monde de l’Establishment
où règne un prince absent et que dirige
Mme de Kransfeld tout n’est qu’allu¬
sion, caresse et miroir. Aube, une jeune
ballerine, encore une enfant, sera-t-elle
initiée à on ne sait quel jeu dans le châ¬
teau où des spectacles sont parfois don¬
nés? Et qu’est-ce que l’Establishment?
Au bord du Ht / 45
Quelles amours, quelle religiosité, quel
vice, quel art peut-être hantent ceux qui
sont assujettis aux règles délicates de
cette société? Nous l’apprendrons len¬
tement tout en suivant l’aventure de
Marc, attiré par Aube, et qui reconnaî¬
tra au terme de déconcertantes et minu¬
tieuses épreuves que l’Establishment
ne peut rien lui enseigner d’autre que
l’apparence et la passion. Aube, au col¬
lège, avait aimé une autre petite fille,
Mylène. Elles se retrouveront dans le
château. Mme de Kransfeld les amènera
à participer à un délicieux concours
afin de décider laquelle des deux est la
plus belle. Mais, en fait, il ne s’agit que
de préparer les jeunes filles au spec¬
tacle secret du lendemain où Marc est
mystérieusement convié. Sur une scène
de théâtre de plain-pied avec la salle, des
filles nues dansent de manière méca¬
nique. Une seule joue à la statue. C’est
Aube. Un rideau de gaze sépare ce
groupe juvénile et les voyeurs. Marc,
exaspéré, s’enivre, fait scandale en
caressant une invitée masquée, avant
de s’apercevoir que les danseuses
n’étaient autres que des automates.
Aube se brise telle une Vénus de plâtre.
Les vraies demoiselles sont dans la
salle, déguisées en soubrettes. Un jeu
va les désigner. Marc ôte le masque
d’une servante. C’est Aube. «Que dési¬
rez-vous?» lui demande-t-elle. Marc
ne désire plus rien qu’attendre, dévoré
par le désir, mais un désir d’une qualité
si rare que jamais il ne pourra sans
doute franchir les bornes du réel.
Telle peut être la règle fondamentale
de l’Establishment et le sens des spec¬
tacles donnés dans le château. « Ce qui,
dans d’autres pays, n’eût été qu’une
simple représentation licencieuse gar¬
dait ici le caractère sacré d’une insti¬
tution millénaire.» Toutefois, Aube
n’aime pas Marc et le lui dit. Tout
n’était vraiment que reflets. «Mais qui
croit à la pureté? dit Irène, vive et
acerbe. — Personne, naturellement. —
Alors, comment expliquez-vous que
l’Establishment ne sombre pas, n’ait
pas encore sombré ? Laurence accentua
on sourire : — Il faut croire qu’il est de
quelque utilité.» Y. C.
AU BORD DU UT/de Maupassont
Conte de Guy de Mau passant (1850
1893], daté 23 octobre 1883.
Le comte et la comtesse de Sallure.
Le comte avait avoué une liaison à son
épouse. Or le voici jaloux des avances
qu’un M. Burel lui fait. C’est le soir, au
salon. Les époux se disputent. La femme
fait dire à son mari qu’une maîtresse lui
coûte à peu près cinq mille francs par
mois. « Eh bien, mon ami, donnez-moi
tout de suite cinq mille francs et je suis
à vous pour un mois, à compter de ce
soir. » Il se fâche. Elle s’en va. Dans la
chambre de la comtesse. La comtesse
se déshabille pièce à pièce. Elle repousse
son mari. Elle continue le déshabillage.
Il insiste. En ôtant ses bas, elle s’ex¬
plique enfin : « Rien de plus naturel.
Nous sommes étrangers l’un à l’autre,
n’est-ce pas? Or, vous me désirez. Vous
ne pouvez pas m’épouser puisque nous
sommes mariés. Alors vous m’achetez,
un peu moins peut-être qu’une autre.
Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d’al¬
ler chez une gueuse qui en ferait je ne
sais quoi, restera dans votre maison,
dans votre ménage. Et puis, pour un
homme intelligent, est-il quelque chose
de plus amusant, de plus original que
de payer sa propre femme ? On n’aime
bien, en amour illégitime, que ce qui
coûte cher, très cher. Vous donnez à
notre amour... légitime, un prix nou¬
veau, une saveur de débauche... Est-ce
pas vrai ? » Le comte de Sallure donna
six mille francs à son épouse. M B.
AU BORD DU UT/de Vérineau
Poèmes d'Alexandre de Vérineau, pseu¬
donyme de Louis Perceau (1883-1942).
Publiés en 1927.
Ces vers nous présentent trois poses :
en «levrette», en «artilleur» («Je vais
te ramoner de mon écouvillon») et en
«gamin» («Tu m’enfourches bien vite
en un geste gamin./Ton corps comme
46 / À une courtisane
en fureur sur mon dard se démène ») ;
trois femmes : l’artiste, la jouisseuse
et la passionnée («Son sexe fond et
coule ») ; trois fantaisies : la « coupe »
(«Fixant ton souvenir aux poils de ma
moustache»), la «flûte» («La tête de
mon dard dans tes lèvres goulues») et
le «duo»; enfin le «culispice», que
préfère la «vicieuse» qui «d’un doigt
prompt à la divertir, par-devant, s’as¬
tique». X. G.
À UNE COURTISANE
L’attribution de ce poème à Charles
Baudelaire (1821-1867) constitue une
supercherie bouffonne, faite aux dépens
d’un éditeur peu lettré et de biblio¬
philes qui ne l’étaient pas davantage.
Publié d’abord en 1924 dans La Quin¬
tessence satyrique du XIXe siècle, le
faux fut repris en plaquette en 1925.
Tirée à un petit nombre d’exemplaires,
illustrée d’eaux-fortes de Creixams,
celle-ci ne fit l’objet d’aucun service de
presse et trouva d’emblée sa clientèle
parmi les amateurs d’éditions dites « de
luxe». De l’annotation exhaustive que
Claude Pichois a donnée des œuvres
attribuées à Baudelaire et qui fait auto¬
rité (in Œuvres complètes de Baude¬
laire, deux volumes, Le Club du meilleur
livre, 1955), nous reproduisons l’ex¬
trait suivant relatif à cette plaquette :
«précédée de “Notes en marge d’un
Poème” où Pascal Pia indique que ce
poème a été retrouvé dans les papiers
d’Alphonse Lécrivain — un ami de
Baudelaire — “qui avait épousé une
couturière flamande, ne revint en France
qu’en 1875 et se retira dans un petit vil¬
lage du Midi”. À sa mort, ses papiers
passèrent entre les mains d’un parent,
viticulteur dans l’Hérault, chez qui un
amateur prit connaissance de ces vers
avant de les confier au publicateur... »
Encore que le pastiche soit très ingé¬
nieux, peu de baudelairiens s’y laissè¬
rent prendre. On y trouve l’évocation
chère à Baudelaire, de la belle dont la
«gorge ondule sous les vêtements» et
dont la chevelure apporte l’odeur des
îles. Plus audacieuse est la description
du «large c... bistré», de Malvina.
«Trompette du plaisir que chaque soir
embouche/Un v... lampsacien au pré¬
puce doré. » Le thème général est celui
de la force attractive de la femme qui
fait «b... » tous les mortels : sage, fou,
seigneur florentin, dont «le membre
bat pour toi» sous sa cape, ivrogne
«qui donne de l’air à Priape», prince,
marchand, «enfant souffreteux» dans
sa province. Quand Malvina offre à
leur désir «le vallon d’un c...», tous
ces « complices pâmés » sont « vaincus
par le plaisir». Ce qui n’empêche pas
la femme qui triomphe de sa déchéance
de jouer la candeur naïve ! X. G.
AURORA
Roman de Michel Leiris (1901-1990).
Publié en 1946, mais composé une
vingtaine d'années plus tôt, à l'époque
où l'auteur appartenait au groupe sur¬
réaliste.
Si l’érotisme naît du croisement de
l’imagination et de la sexualité, il sur¬
vit parfois à leur rapprochement et
donne alors un hybride dont l’organisme
esf fconstitué soit d’un rituel propre à
mettre en jeu le corps, soit d’un corps
de mots propre à mettre enjeu l’imagi¬
nation. Ce corps de mots — ce livre —
peut représenter des scènes dont la
succession équivaut à l’enchaînement
de l’activité érotique ; il peut aussi, plus
rarement, être entièrement érotisé, tant
son mouvement intérieur reproduit ces
alternances extrêmes et contradictoires
de vitesse et de fixité, qui caractérisent
l’érotisme. Ainsi dans Aurora, livre
indéfinissable où tout se déroule juste¬
ment entre vitesse et fixité, dans un
balancement perpétuel qui va de la
froideur à la brûlure, de la présence à
l’effacement. Il n’y a pas de «sujet»,
mais un défilé de phantasmes auquel
est si bien lié le déroulement des
phrases que, vraiment, les mots sont la
chose. On cesse d’être un lecteur, on
devient «le pendule des larmes sous
la coupole d’un vagin» ou bien cet
«oiseau fossile» emprisonné dans un
filon d’amour. Tout le texte est un
voyage (un regard) aux péripéties im¬
prévisibles, car chacune est suscitée
par l’automatisme de l’écriture — un
automatisme absolument aimanté par
le désir. Et quand on veut les analy¬
ser, les définir, les mots d'Aurora vous
embarrassent comme de bizarres cris¬
taux déboîtés ou des ossements inco¬
lores. C’est que l’érotisme qu’ils tra¬
duisent est fait d’obsessions minérales
plus qu’organiques, tout ce qui est
mou, humide, tiède y étant rejeté pour
la seule recherche du froid, du géomé¬
trique, de l’immuable (pour le «je» qui
écrit le livre, Aurora est le seul nom
féminin tolérable « à cause de son ado¬
rable froideur»). Faute de pouvoir se
figer lui-même en une statue froide,
l’adorateur d’Aurora éprouve ses
amantes en les faisant coucher sur un
bloc de glace, puis leur chair ayant
durci et blanchi, il les fait raser et épi¬
ler pour les rendre d’albâtre avant de
les aimer «étendu sur les dalles de
marbre » d’une pièce entièrement vide.
Le récit de ces amours blanches est
le sommet érotique d’un livre qui doit
avoir la même beauté que les * Chants
de Maldoror puisqu’il a les mêmes
pouvoirs. Également bouleversante est
la scène où Aurora s’empale sur la
pointe d’une pyramide et, s’offrant
au vent du désert, tourne, comme une
girouette amoureuse, et use tout son
corps sur la pierre, qui se tache de
rouge.
On retrouve une écriture et des
obsessions semblables dans Le Point
cardinal, récit publié par Michel Lei-
ris en 1927 et repris en 1969 dans
Mots sans mémoire. En témoigne, par
exemple, ce passage : « Sur un lit, tout
au fond de la chambre, une femme dor¬
mait, comme un animal tapi au fond de
sa coquille, et son sexe dormait aussi,
comme un animal tapi au fond de
sa coquille. Les murs de la chambre
étaient peints à la chaux, les cuisses de
la femme blanchies à la céruse; et,
Au temps du bien-aimé / 47
d’une fêlure du plafond écaillé, sortait
un gigantesque doigt de plâtre orienté
vers le sexe béant... » B. N.
AU TEMPS DU BIEN-AIMÉ
Recueil de contes de Fernand Fleuret
(1884-1945). Publié en 1935.
Coauteur avec Apollinaire et Louis
Perceau de la bibliographie de L ’Enfer
de la Bibliothèque nationale, Fernand
Fleuret laisse une œuvre mineure, mais
nombreuse, vivace, singulière, d’ailleurs
plusieurs fois évoquée — le * Carquois
du sieur Louvigné du Dézert, Rouen-
nois et *Histoire de la bienheureuse
Raton fille de joie. Ses écrits s’égaillent
à travers les genres sans vraiment les
épouser : évocations, adaptations, trans¬
positions. Ou encore : transcriptions et
belles-lettres.
La dominante érotique transparaît,
assez obsessionnelle. Quelques titres
d’ouvrages éclaireront ces chemins :
Épîtres plaisantes (ce sont des poé¬
sies), L ’Archidiable Belphégor (traduit
de Nicolas Machiavel). Il y a encore dix
présentations ou commentaires d’œuvres
satyriques (parfois en collaboration avec
Louis Perceau). Or les décennies qui
précéderont 1789 furent pays de
connaissance à une espèce de gentil¬
homme, d’autre part transplanté de
Normandie parmi les journaux, les édi¬
teurs, les brasseries, etc., lieux où tout
de même il trouva ses pâtures — litté¬
rature et vie en étrangeté, gaillarde ou
mélancolique. Il semble normal que Au
temps du Bien-Aimé s’achève par un
Supplément au « Spectateur nocturne »
de Restif de La Bretonne, composé de
quatre nuits (v. les *Nuits de Paris),
enfin que la dernière nuit montre l’aven¬
ture morbide d’un seigneur normand et
érotomane venu mourir dans une folie
de déchéance au quartier parisien dit,
c’est approprié, de La Muette.
Cet homme avait deux filles, mais
du fait de ses manies dispendieuses :
«M. de Bourbillon dut abandonner le
château de sa femme à l’une, et à
l’autre une gentilhommière de la région,
48 / Autour d'un clocher
enfoncée dans des marécages et que
n’habitaient plus que les corneilles, les
rats, les escargots et les cloportes.»
Mais, dit le narrateur (il y a, dans ce
supplément nocturne, un savant jeu de
passe-plume) : « Je ne dépeindrai pas le
tableau lamentable d’un vieux débau¬
ché de province qui a conservé des illu¬
sions et de la gaucherie dans la pratique
des voluptés, si j’ose employer ce noble
terme pour l’appliquer à des grimaces. »
Fleuret n’écrit jamais mal. Au temps
du Bien-Aimé comporte d’abord six
récits, qu’on peut à la rigueur dire
consacrés à la douceur de vivre. «Le
Voleur» montre comment une mar¬
quise fut absolument déshonorée et
honorée par le pistolet majeur d’un bri¬
gand des routes. «Le Duel» rapporte
les amours inoubliables d’un godelu¬
reau de la carrière des armes avec une
châtelaine, jeune veuve qui joue aux
nymphes dans la rivière proche et, dans
la franchise des nudités, fera sa ren¬
contre («Un Ondin qui monte à che¬
val, qui a une valise en troussequin et
une bien longue épée »). Dans « Le Por¬
trait », un gentilhomme revenu des îles
fait faire le portrait de sa veuve par un
barbouilleur, lequel prend pour modèle
sa maîtresse, toutefois en s’aidant des
cancans concernant la disparue. Dans
«Le Bourreau de Soissons», le héros,
c’en doit être un, travaille sa maîtresse
en s’aidant d’ordres militaires: «De-
par-le-Roi — tendez, tirez! — brû¬
lez, fendez ! — coupez, frappez ! »
«L’Aventure marine» dispense aux
épouses des hobereaux terriens les joies
marines que leur apportent les sei¬
gneurs de Normandie maritime dégui¬
sés en corsaires anglais (« M. de Cerisy
mit le second genoù en terre, si l’on
peut dire, pour déguster de Vénus ce
qu’elle a de plus marin et de
meilleur»). «La Pensionnaire trans¬
fuge» («Supplément aux Mémoires
de M. Guillaume, cocher»), récit du
picaresque parisien, déridera tous les
enfants d’un certain âge par le ton
soutenu d’un burlesque bonhomme et
gaillard. Le cocher narrateur emmène
des religieuses à la recherche, dans la
nuit de la capitale, d’une de leurs
ouailles réfugiée au bordel : selon tous
ces noms, Louison, la Vache-à-Paniers.
Les saintes personnes sont accueillies
au mieux, de maison en maison. À un
moment donné, Pierre Mac Orlan, de
son vrai nom Pierre Dumarchey, appa¬
raît, un peu déguisé, dans un hourvari
de bienvenue : «... Et comment que va
la Sœur Supérieure, et M. l’Aumô¬
nier, l’abbé Dumarchais, qui s’appelle,
même qu’il se prénomme Pierre, pas
vrai?... Et le perroquet, que c’est si
gênant, qui dit toujours des b... et des
f... révérence parler ?» MB.
AUTOUR D'UN CLOCHER
Roman de Louis Desprez (1861-1885) et
Henry Fèvre. Publié en 1884.
Cet ouvrage, dont le contenu ne sus¬
citerait aujourd’hui aucune émotion,
est un roman de mœurs rurales, ayant
pour principal personnage un paysan
brutal et cupide. Ses auteurs visaient au
réalisme qui caractérisait alors les pro¬
ductions de l’école «naturaliste». Ils
y avaient ajouté des couleurs rabelai¬
siennes et une ironie grasse s’exer¬
çant notamment aux dépens de curés de
campagne hypocrites et salaces.
On ne saurait dire pourtant qu’ils
fussent allés au-delà de ce que s’étaient
déjà permis Zola et ses disciples. Le
parquet de la Seine en jugea autrement.
À l’instigation, dit-on, d’un garde des
Sceaux aussi stupide que méchant,
M. Martin-Feuillée, qui, dans sa jeu¬
nesse, avait dédié des vers enthou¬
siastes à Napoléon III et qui, converti à
la République, n’en était pas moins
resté farouchement hostile à la liberté
d’expression, Autour d’un clocher fut
saisi chez les libraires, et des pour¬
suites engagées contre ses deux signa¬
taires. Le plus jeune, Henry Fèvre,
n’avait pas encore atteint l’âge de la
majorité légale. Il n’avait pas participé
directement à la conclusion d’un contrat
avec l’éditeur.
Aux pieds d'Omphale / 49
Le juge d’instruction le fit bénéficier
d’un non-lieu, estimant qu’il avait « agi
sans discernement». Seul, Louis Des¬
prez, âgé de vingt-trois ans, eut à com¬
paraître le 20 décembre 1884 devant
la cour d’assises de la Seine, sous l’in¬
culpation d’outrages aux mœurs, l’ac¬
cusation ayant retenu contre lui cinq
passages de son livre. Le jury com¬
prenait un marchand de futailles, un
métreur, un emballeur, un charpentier,
un maître maçon, un couvreur, un épi¬
cier, un négociant, un ingénieur et trois
rentiers. Desprez ne leur cacha pas qu’il
doutait de leur compétence en matière
de littérature. Ils le condamnèrent à mille
francs d’amende et un mois de prison.
Il était coxalgique et tuberculeux.
On lui fit purger sa peine à Sainte-
Pélagie en compagnie de cambrioleurs
et de souteneurs, le délit qui l’avait fait
poursuivre n’étant pas considéré comme
un délit de presse. En prison, son état
de santé se détériora à tel point qu’il
mourut quelques mois après sa libéra¬
tion. Goncourt nota alors dans son Jour¬
nal que, sous aucun régime, on n’avait
encore détruit ainsi un écrivain de vingt
ans. Dans une chronique du Figaro,
Zola écrivit : « Ceux qui ont assassiné
cet enfant sont des misérables. » P. P.
AUTRICHIENNE EN GOGUETTE (L'J
ou l'Orgie royale. Bref opéra publié en
1789 et attribué à Mayeur de Saint-Paul
(1758-1818).
Sans grand effort d’imagination ou de
développement, l’auteur met en scène,
dans un salon des petits appartements
de Versailles, Marie-Antoinette entou¬
rée de son amant le comte d’Artois et
de sa partenaire femelle, la duchesse de
Polignac. Le trio est décidé à se livrer
au bonheur. Survient Louis XVI, mais,
après quelques verres de champagne, il
s’endort et ronfle, la tête sur la table.
Aussitôt, la reine s’étend sur un canapé,
et le comte d’Artois la branle sous les
yeux de la Polignac, puis lui fait
l’amour. Mais Marie-Antoinette trouve
mieux : elle profite du sommeil du roi
abattu sur la table pour combiner tous
les plaisirs. La Polignac s’étend sur le
dos de Louis XVI, la reine s’allonge
sur sa bien-aimée, et les deux femmes
se caressent, tandis que le comte d’Ar¬
tois, par une voie plus éloignée, baise
de nouveau la reine. Ce pamphlet, il est
bon de le rappeler, ne faisait que donner
forme écrite à des propos et des convic¬
tions largement répandus dans l’opinion
publique parisienne dans les dernières
années de l’Ancien Régime. Y. B.
AUX PIEDS D'OMPHALE
Roman de Henri Raynal (né en 1929).
Publié en 1957.
Luc est amoureux de Mathilde et
deviendra peu à peu son esclave. Elle
commence par lui faire servir son petit
déjeuner au lit tandis qu’il murmure :
« Pavane-toi comme une reine paisible
et fière, régnant sans effort, sûre de son
droit.» Il est subjugué par ses seins,
«aiguisés, relevés et saillants comme
des cornes, pointus et guerriers comme
des tours, profilés et alarmants comme
des fusées ». À genoux, il baise la trace
de ses pas. Un jour, intolérable sup¬
plice, elle lui lie les mains, se dévêt et
danse nue, devant lui. Après une « impo¬
sition des fers barbare et solennelle»,
elle l’emprisonne à la cave, le fouette
et le cravache, « répandant le sang et la
douloureuse ivresse de l’esclave». Elle
a pris à son service une fille dure, Lina,
et contraint Luc, mortifié, à lui obéir.
« Il appartenait à une étrange créature,
mi-femme, mi-caoutchouc, à la fois
matrone et robot. » Mathilde ressemble
plutôt à « la Vénus à la fourrure ». C’est
un «ange botté, vigoureux et splen¬
dide, au sein fier et au fouet brandi,
walkyrie armée de grâce». Quand elle
est lasse de lui, elle le tire comme un
chien par la chaîne qui ne le quitte plus
et le vend à la châtelaine de Gurut,
« aventurière dépravée » et cynique qui
lui fait lécher ses bottes pour s’assurer
qu’il est bien dressé.
Le livre se termine sur une évoca¬
tion de la mer et de la liberté et par un
50 / Avantures satyriques de Florinde (Les)
baiser de Mathilde à Luc... rêve
d’esclave.
Ce récit diffère de la plupart des
livres érotiques par l’originalité de son
sujet, qui est l’inverse de celui His¬
toire d’O. En des termes parfois
lyriques, parfois réalistes, il évoque
l’entière soumission et la dépendance
de l’homme vis-à-vis de la femme. Il
ne reste «aux hommes comme puis¬
sance à encenser que celle de la Femme
dressée sur son sexe et sur les ergots de
ses seins». X. G.
AVANTURES SATYRIQUES DE FLORINDE
(Les)
habitant de la basse région de la Lune.
C.l. Imprimé l'an MDCXXV.
Quoi que dise le titre dont nous
venons de donner le libellé exact, cet
ouvrage n’a pas pour héros un person¬
nage lunaire. Les scènes qu’il décrit,
tantôt en vers, tantôt en prose, se situent
dans des lieux comme Éphèse, qui
appartiennent à l’histoire grecque, mais
ils s’y déroulent à une époque indéter¬
minée. Visiblement, l’auteur s’est pro¬
posé d’intriguer, de susciter des com¬
paraisons, des rapprochements, bref de
faire lire son livre comme un livre à
clef. Le fait est qu’on peut y discerner
des allusions à l’offensive qu’après la
régence de Marie de Médicis, le père
Garasse, soutenu par Mathieu Molé,
président du Parlement, engagea contre
les libertins, c’est-à-dire contre les
mécréants. La plupart des vers qui par¬
sèment les Avantures satyriques de
Florinde auraient pu figurer dans le
*Parnasse satyrique pour lequel furent
condamnés Théophile Colletet, Berthe-
lot et Frenicle.
Le texte en prose qui les relie et les
commente contient des malices, quelque
peu difficiles à saisir aujourd’hui, mais
qui ne pouvaient échapper aux amis
de l’auteur. Une sorcière, Upérorque,
incarne, semble-t-il, l’Église romaine.
Neuf magiciennes, que l’on peut iden¬
tifier aux Muses, attirent les hommes
dont elles méditent la perte. En 1625,
quel lecteur un peu subtil n’eût pas
découvert là une transposition des mésa¬
ventures que sa liberté d’esprit avait
values à Théophile? À la désinvolture
de ce dernier s’apparente d’ailleurs
souvent l’attitude de Florinde. Ainsi
dira-t-il d’une belle personne qui s’est
montrée trop distante et trop imbue de
soi: «Si j’avois foutu la beauté/Que
vouloit adorer mon ame,/Je pourrois
dire en vérité/Qu’appaisant l’ardeur de
ma flame/J’aurois mis la gloire à l’en-
vers/Et, pénétrant dedans son centre,/
Foulé, non des pieds, mais du ventre/
L’arrogance de l’Univers. »
Imprimé sans nom d’auteur ni de
libraire, ce livre ne dut être l’objet que
d’une diffusion très restreinte. Peut-
être jugea-t-on prudent d’en détruire les
exemplaires. Il n’en a subsisté qu’un
seul, lequel, acquis vers 1927 par un
collectionneur américain, se trouve pro¬
bablement encore aux États-Unis. C’est
d’après cet exemplaire, qui avait aupa¬
ravant appartenu à Pierre Louÿs, que
fut établie, en 1928, une réédition, pré¬
facée par Bertrand Guégan. Celui-ci
s’est ingénié à dissiper l’anonymat de
l’auteur. Sur la page de titre de 1625,
deux majuscules : C I, se détachent.
Que signifient-elles? Il semble plus
normal de les tenir pour des initiales
que d’y voir des chiffres romains. Selon
Guégan, Les Avantures satyriques de
Florinde pourraient être l’œuvre d’un
gentilhomme d’origine italienne, dont
le père avait été un des officiers domes¬
tiques de Marie de Médicis et C I serait
à traduire par : Codoni, Italien. On sait
que cet Henri de Codoni a signé de son
nom des vers dédiés à Tristan L’Her-
mite. Compromis en 1618 dans la mys¬
térieuse affaire qui causa la perte du
poète Étienne Durand, il avait été lui-
même emprisonné quelque temps. Le
souvenir de ces ennuis inspirait peut-
être ce que dit Florinde des «lieux où
l’effort d’une main sanguinaire le vou¬
loit mettre à mort». Il est certain, en
tout cas, que l’auteur de Florinde était
un libertin lettré, qui, en plusieurs
Aventure de Catherine Crachat / 51
Balthus. La lecture. 1963-1964. © Adagp, Paris, 2001.
endroits de son ouvrage, s’est rappelé
les Dialogues de courtisanes de Lucien
et VEuphormion de John Barclay. P. P.
AVENTURE DE CATHERINE CRACHAT
Romans de Pierre Jean Jouve (1887-1976].
I. Hécate, publié en 1928. — La
fille aux longues jambes, au casque de
cheveux ténébreux coupés court qui lui
font une tête de garçon, l’actrice des
années 25 aux innombrables films, tous
oubliés, mais dont les titres agissent
encore sur une certaine sorte d’imagi¬
nation {Le Fleuve du feu, La Fille men¬
diante,, Le Sang versé, L 'Élégie), la star
fameuse du muet qui exerce un orageux
pouvoir de séduction sur les hommes
autant que sur les femmes, porte un
nom «de saignement et de douleur» :
Catherine Crachat. Mais sur les affiches
de cinéma elle est : Catharina. Elle fait,
comme elle le dit, beaucoup de « choses
assez grossières» avec beaucoup de
messieurs et fréquente le bal nègre.
Pourtant, à vingt ans, pour garder sa
pureté, elle trace chaque matin, avec du
fard, entre ses seins, la «Hgne bleue» :
la retrouver intacte au bout de la jour¬
née est un grand bonheur (d’enfant). Sa
grande «aventure» commence lorsque
Pierre Indemini, l’athlétique garçon qui
a le genre jeune-seigneur-vénitien, aper¬
çoit dans l’échancrure de la blouse la
ligne bleue que Catherine a de nouveau
tracée (façon de se refaire une virgi¬
nité). L’aventure est quelque chose
comme une féerie obscure qui se pour¬
suit en ligne ascendante jusqu’au jour
52 / Aventures de Jodelle (Les)
où Catherine découvre que Pierre la
trompe avec la grande Gogan, une Amé¬
ricaine qui a créé le rôle de la Made¬
leine dans Golgotha (jambes mordorées
et robes fendues sous les bras pour
qu’on voie l’épaisseur élastique du
sein). Mais elle a reçu un signe du ciel
sous la forme d’un rêve où elle sent un
arbre lui pousser entre les genoux. Cet
arbre la condamne à mort. Plus tard,
avec la baronne Fanny Félicitas Hohen-
stein, se déroule l’épisode viennois de
l’existence de Catherine Crachat. La
baronne autrichienne a été en amour
avec beaucoup de personnes des deux
sexes et ses «épopées sensuelles» n’ont
pas entamé sa terrible vitalité. Elle voit
aussitôt en Catherine la bête sexuelle,
et comme il se trouve que son amant de
l’heure est Pierre Indemini, elle lui pro¬
pose la combinaison à trois, afin de
« brûler dans un plaisir unique » la souf¬
france qui naît forcément de la «jalou¬
sie tournante». Catherine refuse. Et
l’«aventure» reprend avec Pierre, mais
sans que jamais ils se touchent. Leur
amour sera désormais renoncement. Ils
se séparent, pour ne plus se revoir, « en
pleine force d’adoration». Ils s’écri¬
vent chaque jour, et Pierre Indemini,
dans ses lettres, lui trace la voie spiri¬
tuelle que lui-même découvre dans une
solitude alpestre et italienne. Catherine
vivra «veuve d’un amour secret», en
pleine gloire cinématographique. C’est
cela, le destin d’une Crachat, qui peut
dire enfin: j’ay ung arbre de la
PLANTE D’AMOURS ENRACINÉ EN MON
CŒUR PROPREMENT...
II. Vagadu, publié en 1931. Vagadu
(ou encore Wagadu, c’est-à-dire, selon
la légende africaine, la force qui vit
dans le cœur des hommes) constitue
une tentative d’explication de Cathe¬
rine Crachat à travers ses rêves. Qu’il
s’agisse de ses rêves dans l’état de som¬
meil, ou de ses rêves éveillés, Cathe¬
rine Crachat, lorsqu’elle les raconte à
M. Leuven, psychiatre, ou qu’elle se
les remémore au réveil, les subit moins
qu’elle ne tente de se forcer à travers
eux une voie vers la lumière. S’ils sont
révélateurs, de l’extérieur, d’un certain
nombre d’instincts, de hantises, et en
particulier d’un sentiment profond de
culpabilité à l’égard de l’amant qu’elle
s’accuse de n’avoir pas su aimer (Pierre
Indemini), ils demeurent pour Cathe¬
rine Crachat l’énigme même, qui, n’était
l’énergie qu’elle met à «vouloir en
sortir», se refermerait sur elle et la
condamnerait à la folie. Énigme vécue
au niveau même de la réalité, insépa¬
rable des actes et des intentions de la
vie quotidienne, et qui, par la puissance
d’illusion qu’elle exerce sur le sujet, le
conduit malgré lui à certaines attitudes
mentales qui font surgir à leur tour
de nouveaux rêves. Au milieu de ces
interférences, de ce réseau qui se déve¬
loppe et se ramifie sans cesse, Cathe¬
rine veut voir, à tout prix, comme, dans
l’un de ses rêves, il lui est commandé
d’ouvrir le corps du Christ mort pour
voir ce qu’il contient. Au bout de l’aven¬
ture onirique, que reste-t-il ? La décou¬
verte, peut-être, d’une créature nue, non
différente des autres. Et en tout cas,
pour Catherine Crachat, une libération.
Si bien que cette petite fille, qu’elle a
tout ensemble rêvée et inventée, «la
petite X», ce double sur lequel elle se
décharge de ses sentiments coupables,
elle peut la congédier. Catherine est
maintenant en mesure de s’assumer
toute seule : « Les choses se terminent
bien », dit-elle. P S.
AVENTURES DE JODELLE (Les)
Bandes dessinées de Guy Peellaert et
Pierre Bartier. Publiées en 1966.
Plein d’humour et d’ironie, carica¬
ture de notre société, avec ses néons,
son «yé-yé», ses slogans, ses tristes
loisirs, ce livre est rempli de couleurs
et de nudités. Les hommes sont de petits
êtres chétifs, tel l’empereur Auguste en
bermuda rayé, de braves et bêtes sol¬
dats ou de stupides athlètes tel Gla-
mour, «Monsieur Muscle» au cœur
tendre. Les femmes sont des matrones,
telle l’espionne-chef et ses gros cigares,
Aventures de Pomponius (Les) / 53
des vamps aux longs ongles bleus qui
déchirent, telle la terrible et sotte pro-
consule. Le plus souvent, ce sont des
« poupées », à la poitrine et aux fesses
proéminentes, à peine cachées par des
tissus légers, échancrés de toutes parts,
par des salopettes ou par de minuscules
maillots de bain, vêtements qui tom¬
bent lestement avec des «Knip», des
«Hop» et des «Hmmmm». Les che¬
veux sont d’un rouge, d’un rose, d’un
vert ou d’un violet agressif. Face à elles,
d’atroces vieilles crachent un venin qui
réduit à l’état de loque verdâtre celle
qu’elles embrassent. D’autres tortures
sont allègrement infligées, devant un
public de cardinaux inquisiteurs : ainsi
le «mouli-gratteur», râpe à fromage à
l’échelle humaine dans laquelle l’hé¬
roïne va être broyée quand son amie
intervient, arme au poing. Et méfions-
nous de l’innocent séminariste; il peut
se transformer impromptu en vam¬
pire... X. G.
AVENTURES DE POMPONIUS (les)
Pamphlet, ou mieux pot-pourri, sur
l'époque de la Régence, publié en
1724 soi-disant à Rome, attribué long¬
temps à Labadie et aujourd'hui à l'abbé
Prévost (1697-1763].
C’est dans le cadre d’un prétendu
roman, dont la trame aurait dû être
constituée par les aventures du jeune
chevalier romain Pomponius vers la fin
du règne de Tibère, qu’est introduit
le tableau de la Régence et l’éloge
du prince de Relosan (anagramme de
Orléans) : Pomponius et ses compa¬
gnons, par une invention renouvelée de
L ’Autre monde de Cyrano de Bergerac,
ont en effet été transportés dans la lune,
où se trouve une bibliothèque conte¬
nant tous les livres qui seront écrits jus¬
qu’à la fin du monde. Il nous importe
assez peu ici que l’éloge du Régent
comporte, sous couleur de justification,
l’évocation de ses amours incestueuses
avec sa famille : Michelet en donnera
un récit d’une tout autre vigueur. Que
l’auteur, s’inspirant ici de la tradition
rabelaisienne, consacre un chapitre
entier à la question du pucelage — dont
il existe une sorte de conservatoire
sur la lune —, pour conclure que nulle
personne nubile ne saurait l’avoir
conservé, ne nous fait pas non plus sor¬
tir des sentiers battus de la gauloiserie.
En revanche, les six premiers chapitres
retiennent l’attention : c’est la jeunesse
de Pomponius et l’histoire de ses amours
avec Octavie et, accessoirement, sa sui¬
vante Amise, dont l’intervention néces¬
saire donne lieu à une partie à trois.
Pomponius et Octavie sont tombés
amoureux l’un de l’autre sur la seule
vue de leurs portraits.
Leur passion, qui trouve rapide¬
ment son accomplissement physique,
ne s’embarrasse d’aucun complexe,
remords ou survivance chrétienne.
Quand Octavie est envoyée chez les
Vestales, en guise de punition, Pompo¬
nius, sans perdre de temps, se dégui¬
sera en femme, se fera recevoir chez
les mêmes Vestales, et c’est dans le
couvent même qu’il retrouvera le bon¬
heur de posséder Octavie et Amise qui
l’a accompagnée au couvent. Au pas¬
sage, quelques lignes non moins claires
que le reste, évoqueront les amours les¬
biennes des couvents, là encore en les
inscrivant, pour ainsi dire, au bien :
«Elles disposent indifféremment, avec
une amoureuse indolence, de toutes les
parties du corps, l’une de l’autre... »
Bref, ce petit roman que constituent
à eux seuls ces six chapitres, est une
exaltation de l’amour des corps, qui
ignore ou nie toute tentative de le dra¬
matiser. D’ailleurs, le ton désinvolte de
ce récit annonce quelque peu celui de
Stendhal. Quand Octavie, après avoir
découvert que Pomponius, appelé au
couvent Lucie, couche avec Amise, veut
se venger et échoue, l’auteur ajoute
seulement : « Lucie ne se vengea de ce
tour qu’en exigeant d’Octavie le double
des faveurs qu’elle avait accoutumé de
lui accorder. » Ou encore, ce portrait du
père d’Octavie : «Octavien avait l’hon¬
neur en recommandation» et aussitôt,
54 / Aventures du roi Pausole (Les)
il envoie sa fille chez les Vestales. On
ne saurait d’ailleurs rendre en quelques
lignes le charme de ce roman d’amour
physique et instantané, qui semble d’une
autre main que le reste du livre. Y. B.
AVENTURES DU ROI PAUSOLE (Les)
Roman de Pierre Louÿs (18701925], Publié
en 1901.
Divertissement dans le ton badin et
élégant du xvme siècle, ce roman pro¬
cède également du don voltairien de
l’ironie qui lui conserve de l’intérêt,
l’anecdote étant, au demeurant, fort
mince. Le roi Pausole, personnage que
l’on croirait emprunté à La Belle Hélène,
est un homme «couvert de femmes».
Encore a-t-il poussé la continence jus¬
qu’à n’en garder qu’une par jour, c’est-
à-dire trois cent soixante-six les années
bissextiles. Il règne de façon débon¬
naire sur le royaume de Tryphéme d’où
toute personne laide est bannie, les
jeunes filles ne portant pour tout cos¬
tume qu’un «mouchoir jaune soleil» sur
les cheveux et aux pieds des «mules
clair de lune». Pausole a une fille, la
blanche Aline dont la description est
donnée bien « au-delà du décolletage ».
Or, un jour, Aline a disparu. Pausole
part à sa recherche, accompagné du
grand eunuque, Taxis, protestant à la
mine funèbre, et du beau page Giglio
qui ne cesse de se moquer de Taxis.
Celui-ci, finalement, sera renvoyé par
son maître.
De nombreuses conversations parsè¬
ment le récit. On y trouve des tableaux
de mœurs assez piquants : ainsi une
galerie de portraits de Parisiennes dans
les diverses catégories sociales. «Dans
les classes inférieures, la femme exprime
sa déférence envers l’homme âgé en
levant le pied à la hauteur de son
œil...» Dans les milieux bourgeois,
une dame suivie par un septuagénaire
tire sa jupe et « la relève de façon à
mouler les formes en arrière, tout en
dévoilant le mollet gauche ». « Dans les
classes dites supérieures, le retroussé
est plus en faveur du côté du décolle¬
tage. »
Au bout de sept kilomètres parcou¬
rus à dos de mule, Pausole rejoint
Aline qui avait fait sa fugue en compa¬
gnie d’une danseuse d’opéra travestie.
Elle a été recueillie par une association
charitable, «l’Union tryphémoise pour
la sauvegarde de l’enfance » qui a, entre
autres principes, cette maxime : «Nous
déconseillons aux jeunes filles les ami¬
tiés particulières mais c’est pour leur
présenter les amitiés multiples comme
un meilleur emploi de leurs jeunes ten¬
dances. » On montre à ces demoiselles
« les dangers d’un amour unique » et on
leur épargne ainsi le sort tragique de
Juliette et autres héroïnes qu’un cœur
exclusif a perdues.
Simple récréation dans l’œuvre de
Pierre Louÿs, ce petit roman ne rap¬
pelle l’érudition exceptionnelle de son
auteur que par les citations, toujours
malicieusement choisies, qu’on lit en
épigraphe de chaque chapitre et où
Saint-Amant et Rémy Belleau se ren¬
contrent avec Théocrite et même Aris¬
tote. Certains, qui font état de confi¬
dences de l’auteur, prétendent que Gide
aurait inspiré le personnage de Taxis,
tandis que le page Giglio serait un des
prototypes de Lafcadio. P. D.
BAIN DE DIANE (Le)
Essai de Pierre Klossowski (né en 1905).
Publié en 1956.
«J’aimerais vous parler de Diane et
d’Actéon : deux noms qui dans l’esprit
de mon lecteur évoquent peu et beau¬
coup de choses : une situation, des pos¬
tures, des formes, un motif de tableau,
à peine la légende, car l’image et le
récit, vulgarisés par les encyclopédies,
ont réduit à la seule vision d’un bain de
femmes surprises par un intrus ces
deux noms dont le premier fut l’un des
mille que porta la divinité au regard
d’une humanité disparue. »
Sous des noms aux théophanies mul¬
tiples, quel regard cache la déesse pour
permettre aux hommes l’apparition de
la chimère du Désir. Ou plutôt : com¬
ment désirer celle qui se montre et se
dérobe d’un même geste ? Gomment la
chasteté de Diane devient-elle séduc¬
trice? Klossowski, dans une série de
variations, obscurcit et éclaire le mythe,
retrace les généalogies multiples de
l’approche, de la tentation, du «débat»
de la déesse delphique avec Actéon,
descendant de Cadmus qui passe pour
être l’introducteur du dionysisme en
Grèce.
Dès lors, pourquoi l’héritier
d’Aphrodite convoite-t-il, dans l’Arté¬
mis d’Éphèse, l’autre face de la divi¬
nité amoureuse? Et comment instituer
le viol de Diane sinon par cette aspi¬
ration apollinienne des cultes diony¬
siaques? Déjà Aphrodite était l’in¬
faillible rivale d’Artémis : lieu d’un
débat dans le corps d’Actéon dont le
procès revient à tenter une incarnation
de Diane, à renverser l’ordre platonicien
qu’inaugure la déesse. Et si Actéon
est mis à mort, c’est qu’Artémis, au
contraire d’Aphrodite, s’invoque mais
ne se possède pas. Le désir qu’elle
anime est tel que la déesse, au-delà du
destin, exprime une «nature fermée»,
un ordre où « il serait permis aux dieux
de s’unir aux femmes des mortels, et
interdit aux hommes de posséder des
déesses». Comme si l’incarnation, par
le processus de la chair, rejoignait dans
le désir d’une virilité mortelle l’impos¬
sibilité de posséder une « terre immor¬
telle» — là où l’esprit peut féconder la
matière.
56 / Baisers lesbiens
Sens également d’une trajectoire où
la question de l’incarnation posée à
l’univers païen rejoint la kenosis chré¬
tienne, comme le note Klossowski à
propos d’une interprétation du mythe
par saint Augustin; accentuant par
ailleurs la nature contradictoire de ce
qu’il appelle une «Theologica thea-
trica», lieu théâtral où les dieux s’in¬
carnant, amènent les hommes à suc¬
comber aux plus immorales séductions
pour mieux les punir. Et donnent, par
là, dans la possibilité du mal, la méta¬
phore du Bien étemel qu’ils sont cen¬
sés représenter. Ainsi, lorsque saint
Augustin s’insurge contre les dieux
païens, c’est qu’il retrace en eux un
cheminement où le mal participe inti¬
mement au bien, où les dieux ne seraient
pas tout à fait bons, alors qu’il postule
que le Dieu des chrétiens est nécessai¬
rement parfait. Dès lors, les dieux
témoignent d’une exigence contradic¬
toire : ils veulent se faire adorer dans
leur comportement le plus immoral, le
plus honteux. Et Klossowski ajoute :
«Ces dieux prennent plaisir à leur
propre honte. Pareille notion ne pou¬
vait évidemment se former que dans la
réflexion d’un esprit chrétien qui pro¬
jette le mystère de l’incarnation dans une
théologie pour qui la scène mythique
tenait lieu d'incarnation.
« L’esprit antique n’a pas conscience
de cette contradiction, il y participe
trop dans la mesure où l’amoralité était
implicite à la fonction des mythes : les
protestations des philosophes païens
contre l’imagination sacrilège des poètes
ne se faisaient que d’un point de vue
moral et rationnel. Ce qui est propre¬
ment original à saint Augustin, c’est
d’avoir admis que les démons, se fai¬
sant passer pour des divinités, aient
pu se présenter sous la forme de Dieux
se voulant intouchables en tant que
divinités mauvaises du point de vue
des mœurs ou souffrant d’être calom¬
niés comme telles par l’imagination
humaine. » Dès lors, féconder la déesse,
c’est aussi doubler l’analogie du désir
d’incarnation des dieux, d’une commu¬
nion à double sens où le Dieu se donne
aux contemplateurs de son adoration
tandis qu’il prend plaisir à s’avilir,
que, s’avilissant, il reconnaît dans les
hommes ce qu’il leur donne, et par la
mise à mort (même symbolique), ce
qu’il est, c’est-à-dire esprit, Bien éter¬
nel malgré tout... D’où la question de
Klossowski et la mesure d’une diffé¬
rence (malgré une problématique de la
grâce qui demeure semblable). Peut-
être un déplacement insensible où la
question, plus extérieure, devient aussi
plus illusoire, et par là, plus désirable,
plus proche de la divinité qu’elle
recherche. C. F.
BAISERS LESBIENS
Idylle saphique. Par le duc de Rosalex.
Publiée en 1902.
Suite de courts dialogues en vers,
entre deux jeunes filles : Nina, qui
commence sa dix-huitième année, et
Lysis, qui vient d’avoir dix-neuf ans.
L’auteur écrit : « C’est après les avoir
surprises, un soir, se prodiguant leurs
caresses amoureuses, qu’elles n’eurent
plus de secrets pour moi au sujet de
leur intimité saphique. Elles me confiè¬
rent leur amour, en me laissant le
récit détaillé de leurs nuits, couchées
ensembles. » Ces demoiselles n’ont que
des paroles melliflues. Il leur arrive
d’emprunter une métaphore au Can¬
tique des Cantiques, mais il semble
bien qu’elles aient élu pour maîtres, en
matière de littérature, des auteurs parti¬
culièrement douceâtres, comme Ber-
quin ou Bernardin de Saint-Pierre. Il
faudrait être bien sévère pour voir en
elles des « femmes damnées ». Ce sont
des novices qu’émerveille le plaisir
qu’elles trouvent à leurs attouchements.
Plaquette de très petit format, Baisers
lesbiens se présente comme le deuxième
numéro d’une « Petite Bibliothèque fan¬
taisiste» réunissant cinq ouvrages du
même auteur. Nous connaissons le pre¬
mier de cette série : Le Rosier.
Il n’est pas sûr que les trois autres
Balcon (Le) / 57
aient paru. Ils étaient annoncés sous les
titres suivants : Visite pastorale ; Rimes
folles ; et Contes graves, graveleux, gra¬
vés par un graveur de Graveson qui
combattit à Gravelotte. Baisers les¬
biens comporte en frontispice une photo
de femmes nues, analogue aux images
dont s’ornaient, vers 1900, les romans
d’aventures galantes édités chez Offens-
tadt ou chez Per Lamm. Pour mettre un
peu de mystère dans ce petit livre,
l’éditeur a posé un loup sur le visage
des deux femmes, qu’il aurait dû choi¬
sir un peu moins rondes : il serait dif¬
ficile de ne donner que dix-huit ou
dix-neuf ans à ces modèles d’atelier,
confortablement épanouis. P.P.
BALAI (Le)
Poème héroï-comique en dix-huit chants
composé par l'abbé Henri-Joseph Du
Laurens (1719-1797) en vingt jours et
publié en 1761.
Un curieux conte sert de préface à
l’ouvrage : « La Sagesse était un manche
à balai qui tomba du ciel ; en tombant il
fut brisé par la foudre en mille pièces
minces comme des allumettes. » Nous
serions, poursuit l’aimable philosophe,
« inconsolables des malheurs du manche
à balai [...] si les dames ne nous avaient
conservé précieusement ce dépôt sacré
[...] J’ai vu des filles très gentilles qui
soufflaient tous les jours sur les allu¬
mettes de leurs amoureux me jurer sur
leur honneur qu’elles tenaient un beau
brin du manche à balai. » Les dix-huit
chants du poème retracent les épi¬
sodes de la guerre du manche à balai :
«Aimable Eglé, tu veux donc que je
chante/Ces fiers ébats, cette guerre écla-
tante/Qu’un vieux balai, qu’un dépit
insolent/Firent trois mois régner dans
un couvent.» Apologie du balai qui
devient tour à tour «L’herbe qui croît
dans la main d’une fille» ou «L’objet
vivant qu’on désire à la grille. »
Torture, effervescence et baroque.
L’amour, pour terminer la guerre,
enverra aux nonnes une boîte contenant
des objets mystérieux, tableaux man¬
qués de la virilité. Ce qui nous vaut ces
vers savoureux «C’est là qu’en proie
à son ardeur secrette/L’outil en main
chaque ardente nonette/Croit, mais en
vain, par un heureux effet/Réaliser un
bonheur imparfait. » La morale ? Peut-
être celle-ci : « Ma sœur vous aimez
donc le sexe masculin./L’air du cou¬
vent, le froid de la sagesse/Ne valent
point la main qui vous caresse./La
chasteté, ce mot qui ne dit rien/N’est-il
pas vrai, ne vous irait pas bien. » P. R.
BALCON (Le)
Œuvre dramatique de Jean Genet (1910
1986). Publiée en 1956.
Maison de passe luxueuse et austère
solennellement dirigée par une mère
maquerelle, Irma, qui se veut prêtresse,
le Balcon est un lieu où l’on vient pour
assouvir des vices sublimes, pour plon¬
ger dans le plus délicieux des vertiges :
celui d’une représentation de soi exacte
et éphémère, conduite selon un scéna¬
rio rigoureux qui approche le réel à tel
point que le simulacre devient bien
plus vrai que la réalité. Nous voyons
ainsi un évêque recueillir avec componc¬
tion la confession d’une jolie péche¬
resse, un juge régler avec son bourreau
le rituel d’un supplice au fouet, une
fille de joie servir de cheval à un vieux
général. Du dehors ne parvient que
le bruit étouffé mais menaçant de la
révolte qui secoue la ville. A moins que
la révolte ne fasse aussi partie du jeu.
Ce qui semble réel jusque-là c’est la
comptabilité qu’Irma tient avec Car¬
men, sa préférée. Les deux femmes
attendent le chef de la police. Celui-ci
arrive et annonce qu’une grande partie
de la ville est aux mains des insurgés,
que le Palais-Royal est sur le point de
tomber et que la destruction et la mort
encerclent la maison de passe. Le pro¬
chain tableau va d’ailleurs nous mon¬
trer les insurgés qui ont fait de Chantal,
une ancienne pensionnaire du Balcon,
le porte-drapeau et le symbole de la
révolution. La lutte fait rage, le palais
explose, n’en finit pas d’exploser, mais
58 / Ballet des quolibets
la révolution, parvenue au faîte de sa
puissance, s’essouffle. La cour prépare
avec le chef de la police un redresse¬
ment sournois : Irma remplacera la
reine morte, l’évêque, le juge et le
général du bordel l’escorteront pour
former le cortège magique qui rétablira
l’ordre.
Cette manœuvre réussit et la révolu¬
tion est matée dans le sang. Le chef de
la police voit maintenant réalisé son
vœu le plus profond : son personnage
entre dans la mythologie du bordel et
c’est justement Roger, un des chefs
révolutionnaires, qui vient jouer ce rôle
dans la salle funéraire du Balcon. Mais
Roger, pris dans le vertige contradic¬
toire de son illusion, ne sait plus jouer;
il se veut réel et ne peut que se mutiler :
il se châtre et salit la belle moquette de
Mme Irma qui, furieuse, congédie tout
le monde et reprend ses comptes.
Œuvre singulière et extrêmement
dense qui marque l’ouverture des
thèmes de Genet à ces dimensions
épiques qui se développeront dans Les
Nègres et Les Paravents, Le Balcon
semble affirmer avant tout le triomphe
du reflet, de l’image. Comme dans un
jeu de miroirs, le désir, la dérision et la
mort se renvoient l’un à l’autre et finis¬
sent par se confondre dans le même
simulacre. Mais le mécanisme profond
des pulsions érotiques est toujours pré¬
sent, qui alimente ces situations de
comédie avec des « sentiments » lourds
du poids de ces chairs à l’agonie lente
et laborieuse. Sous leurs oripeaux gro¬
tesques, les personnages les plus falots
tremblent dans la même crainte irrai¬
sonnée. Est-ce pour les rassurer que
Mme Irma a veillé à ce que chacun de
ses spectacles contienne toujours un
détail infime mais concret qui doit
montrer que l’on joue et que la fiction
est délibérément consentie? U. E. T.
BALLET DES QUOLIBETS
Poème du sieur de Sigogne (Charles de
Beauxoncles, sieur de Sigogne, 1560
1611). Publié en 1627, et «dansé au
Louvre, à la maison de ville et à l'arse-
nac par Monseigneur, frère du Roi. »
Hommage satyrique aux charmes
des dames de la cour. Couplets tour à
tour dits par maître Mouche et ses
valets, maître Gonin, les lantemiers, les
chau-lanciers, le capitaine Riflandouille,
le baladin, les marmousets. Pilier de
cabaret, Sigogne affectionne les vers
musclés, un peu débraillés qui disent la
vie, le vin et l’amour. Voici qui res¬
semble fort à un autoportrait : « Je suis
un homme de gambade/Qui guéris à
coups d’estocade/Aux filles les pâles
couleurs/Et qui dans deux tours de sou-
plesse/Sais faire apaiser les douleurs/
De l’endroit où le bas les blesse.»
Hymne à l’amour en tous lieux : « Dans
les salles, dans les greniers,/Derrière
une tapisserie/Sur un coffre ou contre
un buffet. » Hommage aux dames de la
cour que l’on peut deviner flattées par
ce couplet des chau-lanciers : « Après
avoir couru la terre/Dont nos valeurs
ont fait le tour/Nous venons pour faire
la guerre/Aux belles dames de la
cour.» Hommage d’un expert dont la
science est affirmée avec orgueil dans
ces deux vers : «je sais jouer au trou
madame/Mieux que tous les hommes
vivants.» P. R.
BAPHOMET (Le)
Roman de Pierre Klossowski (né en
1905). Publié en 1965.
Selon une tradition du Moyen Âge et
de la Renaissance, le Baphomet nomme
Mahomet dans un courant occulte de
l’islamisme dont les Templiers, avec
les croisades, auraient été les propaga¬
teurs en Occident. Eliphas Lévi résume
ainsi l’hétérodoxie : « Le Baphomet des
Templiers, dont le nom doit s’écrire
cabalistiquement en sens inverse, se
compose de trois abréviations : tem ohp
ab, templi omnium hominum pacis
abbas, le père du temps de paix de tous
les hommes. »
L’existence, au sein du christianisme,
d’un élément rédempteur où les pro¬
blématiques de l’incarnation suspen¬
Baphomet (Le) / 59
draient le dogme de la résurrection des
corps à l’hypothèse d’une seule chair
pour un seul esprit, est déviée, dans les
doctrines baphométiques, par l’accep¬
tation d’une chair multiple, indéfini¬
ment réincarnée, où les « souffles » de
l’esprit libéré par la mort viendraient,
jusqu’au jugement dernier, indéfiniment
se conj oindre. Hérésie dont le procès
des Templiers retrace par ailleurs les
termes, même si le pouvoir temporel,
représenté alors par Philippe le Bel,
apparaît comme le contrepoint diabo¬
lique d’une recherche non moins exces¬
sive dont l’enjeu serait la question de la
grâce, du péché et de la chair comme
instruments de rédemption, au milieu
des autres turpitudes (laïques, voire
politiques...) d’une époque dont elles
ne se distinguent pas dès l’abord.
Une telle recherche de la grâce était
déjà au centre de la trilogie des *Lois
de l’hospitalité, publiée par Pierre Klos-
sowski entre 1953 et 1960. Le Bapho¬
met reprend le thème dans le cadre de
la tragédie historique (la condamnation
puis l’exécution des Templiers après
un procès inique), laquelle devient dès
lors l’espace métaphorique où se situe
l’un des débats les plus brûlants (des
plus soufrés aussi) des itinéraires de la
mystique chrétienne. Aussi Le Baphomet
commence-t-il par le récit circonstan¬
cié du piège que le pouvoir temporel,
convoitant les richesses (matérielles)
du spirituel, a tendu à la commanderie
du Temple. Valentine de Saint-Vit, pour
reprendre les terres données par un
grand-oncle à l’ordre des moines-che¬
valiers, imagine d’introduire son neveu
Ogier de Beauséant dans le monastère
où le jeune garçon remplira la charge
de page. Bientôt séduit par le moine au
service duquel il a été placé (ou séduc¬
teur de ce moine?), puis joué aux
échecs pour le désir d’un autre moine,
il sera à l’origine d’un scandale que le
Grand Maître de l’Ordre jugulera en
murant l’offertoire où s’est commise la
turpitude sur Ogier pendu, en compa¬
gnie des deux moines.
Le livre pourrait s’arrêter là, l’in¬
trigue étant révélée au cours de l’ins¬
truction d’un procès contradictoire dont
on ne sait s’il correspond à une édifica¬
tion ou à la recherche d’une vérité.
Cependant la clôture dont l’offertoire
symboliquement muré donne la clé, en
est surtout l’énigme : la première partie
du livre devient le prologue, la descrip¬
tion d’une limite dont rien ne saurait
être tiré qui puisse correspondre à une
justice humaine. Il restait donc, pour
Klossowski, à poser une autre question,
essentielle pour lui, où l’histoire d’Ogier
de Beauséant deviendrait le symbole
d’un débat plus général, d’une question
différente... Ainsi la seconde partie du
livre déroule les cycles d’une question
où, dans l’incidence de la séduction d’un
adolescent par deux moines, Klossowski
rejoint la préoccupation centrale de son
œuvre : comment atteindre la grâce
(la sainteté) ? Surtout, comment ne pas
reconnaître dans la dépravation du
désir l’instrument providentiel de la
rédemption ?
Les fictions que déroule ce second
volet disposent, dans des orbes de plus
en plus vastes, un débat où les protago¬
nistes, infiniment «réincarnés», repo¬
sent la question du corps d’Ogier, de
l’adoration de la chair, de la séduction
de la vie comme lieu même de l’atti¬
tude religieuse. Après les moines, avec
les moines coupables, le Maître de
l’Ordre connaîtra la tentation du corps
d’Ogier pendu dans l’offertoire, impu¬
trescible, quand les Templiers, condam¬
nés après leur mort à devenir des
«souffles», erreront autour de la dé¬
pouille séductrice, posant incessamment
la problématique d’une possession de
l’esprit par le corps, du corps par l’es¬
prit — alors même que l’esprit est
séparé du corps.
Écoutons Klossowski : « Dans sa
rotation [celle du corps pendu d’Ogier]
s’offrait sous toutes ses faces l’épi¬
derme livide de sa poitrine et de son
ventre, de ses flancs lisses et de ses
fesses fermes, et le galbe parfait de ses
60 / Barbarella
jambes : sans le phalle court et large,
les testicules rebondis, on l’eût pris
pour une fille; les mains nerveuses
encore liées derrière le dos. Ni la pen¬
daison d’un enfant, ni les circonstances
de l’exécution qu’il avait lui-même
ordonnée ne furent pour quelque chose
dans le mouvement qui amena le vieux
Templier à s’approcher de l’objet de sa
vision: ce corps juvénile cachait un
mensonge [...]. Alors espérant sonder
lui-même les secrets ressorts de cette
présence qui feignait la gloire future, le
Grand Maître tenta de s’insuffler dans
le corps par la bouche : mais si impé¬
tueux qu’il se voulût, loin de se répandre
dans cet orifice, il se dispersa vaporeu¬
sement aux bords des lèvres du garçon
[...]. Vexé de ce que les orifices nobles
— la bouche, les oreilles, les narines,
ces symboles de la profération, de l’as¬
sentiment et de la réprobation — lui
demeurassent interdits, il s’était emporté
à tourbillonner plus bas autour des
flancs du garçon : au-dessous des poi¬
gnets liés derrière le dos, effleurant ces
mains exsangues aux paumes renver¬
sées sur les fesses, longuement il hésita
devant l’orifice d’ignominie. Si l’accès
de l’anus restait également interdit à
son insufflation, il fallait se rendre
sinon à l’évidence du moins à l’hypo¬
thèse que le Ciel soutenait ce corps
d’adolescent dans le vide, à la fois
intègre et inaccessible»... Pourtant la
consommation a lieu. Le « souffle » du
Grand Maître est sept fois traversé par
la semence de l’adolescent, retrouvant
ainsi son « corps de péché » et, avec lui,
pour la célébration de sa mort sur le
bûcher des Templiers, l’énigme d’une
réincarnation à laquelle Ogier de Beau-
séant répondra: «C’est pour me faire
adorer, ô Grand Maître, que je me suis
fait pendre ! Pendu, je me suis trouvé
moi-même adorable, m’adorant moi-
même dans l’attente d’un adorateur ! »
Saisi d’un doute, le sieur Jacques
dénude Ogier de Beauséant. « Aussitôt
jaillirent, albâtres, deux seins de jou¬
vencelle» qui n’en appartiennent pas
moins à l’adolescent... Bientôt Ogier
épellera son nom. Mais pour cela, un
pacte est conclu entre l’adolescent et le
vieillard : «Trop respectueux du Créa¬
teur, j’observe loyalement le pacte qui
nous lie : la mémoire est son domaine,
le mien l’oubli de soi chez ceux qui
renaissent en moi. » Ogier sera le
Baphomet, et le vieux Templier pourra
l’aimer, se «réincarner» en lui, s’il
consent à oublier, à devenir le jeu du
« Prince des Modifications », de cet être
ni homme ni femme, incarnation de
sainte Thérèse aussi bien que du tama¬
noir maléfique assimilé à l’Antéchrist,
du Templier ou de cet Ogier de Beau-
séant qu’il figure encore. Ce que
prophétise le Baphomet: «Toi qui as
négligé de te nourrir du lait virginal
d’une sorcière, bois donc au phalle
d’une histrionne la semence d’une
garce.» Dans les dernières pages du
livre, le Baphomet répétera le rite ini¬
tiatique sur un nouvel arrivant parmi la
cohorte des morts. Il le séduira comme
il a séduit le Grand Maître, comme il le
fit déjà peut-être des milliers de fois ;
puis il se pendra dans la cellule : « À
peine était-il allongé sur le dos qu’il fut
soulevé lentement dessus le sol et jus¬
qu’à la voûte, et planant dans cette posi¬
tion horizontale doucement il s’abaissa
sur le lit et là en travers, le cou et les
poignets toujours liés par son chapelet,
il demeura immobile. » C. F.
BARBARELLA
Bandes dessinées de Jean-Claude Forest
(1930-1998|. Publiées en 1968.
En quoi Barbarella diffère-t-elle des
autres romans d’aventures et de science-
fiction ? Mondes étranges, univers extra¬
terrestres, fusées, situations périlleuses,
armes qui vont de la concentration de
pensée au fouet-robot en passant par la
torche fumigène, bons qui triomphent
des méchants. Tout ceci est un fond
commun aux livres d’action. Sans doute
le délire imaginatif est-il particulière¬
ment développé ici, comme en témoi¬
gnent les diaboliques inventions des
Belle de jour / 61
jouets carnassiers ou de l’homme atteint
de lèpre ajourée. Mais l’aspect le plus
original est certainement la place faite
à l’érotisme, nœud, ressort et piment
du drame. Avant d’être une intrépide
voyageuse ou une tireuse d’élite, Bar-
barella est une jeune femme d’une
beauté provocante. La facilité avec
laquelle elle dévoile ses charmes est
surprenante. Tout est prétexte à se
dévêtir et à se revêtir de costumes qui
la rendent attirante : combinaisons qui
moulent ses formes de star, soutiens-
gorge qui font jaillir son abondante
poitrine, sans parler de la merveilleuse
robe baroque de la reine de Sogo. Tout
est prétexte à Barbarella pour faire
l’amour: curiosité, manifestation de
sympathie, remerciement, moyen de
défense et d’attaque contre les hommes
qu’elle laisse hors de combat.
Les femmes ont moins de chance
avec elle. Pourtant la Méduse et la
terrible majesté borgne sont séduites
par cette éclatante héroïne qui nous
apprend, au passage, que les anges, à
défaut de mémoire, ont un sexe et que
ce sont de bien agréables et athlétiques
géants. X. G.
BÂTARDE (La)
Récit de Violette Leduc (1907-1972). Publié
en 1964.
Une femme descend au plus profond
d’elle-même et se raconte avec la fran¬
chise de celle qui ne s’est jamais refu¬
sée à aucune aventure. Elle idolâtre une
mère tyrannique qui la trahit en se
mariant lorsqu’elle a quatorze ans.
Isabelle, qui passe dans sa vie comme
un météore flamboyant, lui révèle les
ivresses chamelles. Dès lors elle n’aura
de cesse d’apaiser ses «entrailles insa¬
tiables» : elle trompe l’ardeur paisible
que lui voue Hermine, qui se noie avec
elle dans le plaisir et cède à tous ses
caprices, par une camaraderie équi¬
voque et clandestine avec Gabriel, qui
deviendra son mari. Au masochisme
ironique de celui-ci elle préfère bientôt
l’homosexualité souriante de Maurice
Sachs. Mais rien ne la satisfait; prise
dans le dilemme sans fin d’être un objet
pour l’autre ou de posséder l’autre
comme un objet, elle conclut en disant :
«Piétiner, voilà ma débauche. Je suis
venue au monde, j’ai fait le serment
d’avoir la passion de l’impossible.»
Elle sait le lieu de ses angoisses : « Je
suis la tragédienne de mes ovaires », et
l’avoue sans fausse pudeur à l’occasion
de toutes ses rencontres. Elle joue son
histoire en ce lieu, tragédienne perdant
toujours la possibilité d’une joie triom¬
phante des sens dans un impossible
désir. Et cet inassouvissement même
est la source de toute volupté. J. L.
BELLE DE JOUR
Roman de joseph Kessel (1898-1979).
Publié en 1929.
Une petite fille est violée par un
plombier. «Elle sentit contre elle une
odeur de gaz, de force.» Elle oublie.
Devenue femme, Séverine ne songe
qu’à entourer d’affection et de ten¬
dresse Pierre, son mari, pur comme un
enfant, qui avec son extrême délica¬
tesse ne parvient pas à la faire jouir.
Une amie lui parle d’une femme du
monde qui va dans une maison de ren¬
dez-vous. Séverine ressent une impres¬
sion «de bestialité et d’épouvante».
C’est alors que Husson, un homme qui
la trouble par son cynisme, lui donne
l’adresse d’une de ces maisons où
les hommes «prennent des femmes-
esclaves, comme il leur plaît, sans
contrôle», leur imposant tous leurs
désirs, «les plus exigeants et comme
on dit les plus honteux. C’est pire ou
mieux qu’un viol.» Terrifiée et mor¬
tellement attirée, elle se rend chez
Mme Anaïs et s’y livre à une prosti¬
tution qui lui apporte «lassitude et
détresse ».
Mais un jour, avec un «homme
au cou obscène», brutal et ivre, elle
connaît la révélation sensuelle dans une
«volupté affreuse». Puis avec Marcel,
voyou sauvage, cousu de cicatrices,
elle «s’enfonce chaque fois plus avant
62 / Bigarrures du seigneur des accords (Les)
dans ses sens». Enfin Husson vient
l’humilier et lui cause un malaise ter¬
rible. Affolée à l’idée qu’il puisse tout
révéler à son mari, elle demande à
Marcel de tuer Husson. Il le manque et
c’est Pierre qui reçoit le coup. Il en res¬
tera paralysé, puis muet quand sa femme
lui aura tout avoué. Il y a quelque
chose de fascinant dans le personnage
de Séverine : c’est la complète dichoto¬
mie entre sa vie d’épouse aimante,
douce et honnête, et sa vie cachée et
sordide, dans laquelle elle s’enfonce de
plus en plus, luttant de toutes ses
forces, mais poussée, par l’inexorable
fatalité du traumatisme de son enfance,
jusqu’à la complète déchéance. X. G.
BIGARRURES DU SEIGNEUR DES ACCORDS
(Les)
Recueil humoristique d'Etienne Tabourot,
seiqneur des Accords (1549-1590). Publié
en 1572.
Avec Les Bigarrures, c’est un peu
par la petite porte que Tabourot nous
fait pénétrer dans l’esprit de son siècle.
Pour donner une idée de l’ouvrage, il
en faudrait reprendre un à un les cha¬
pitres qui n’ont entre eux de commun
que ce qu’ils dénotent chez l’auteur
de curiosité et d’éclectisme. Tabourot
fouine dans tout ce qui peut amuser
un homme d’esprit, et sa légèreté se
réjouit en découvrant que ce qui pos¬
sède un sens n’a en définitive pas d’im¬
portance. Les équivoques, les contre¬
pèteries, les anagrammes forment le
gros du livre qui est illustré en outre de
quelques gravures qui en sont comme
les fleurs naïves. L’étonnant, dans cet
ouvrage de compilation, c’est la trou¬
vaille ici et là d’idées très belles, à vrai
dire souvent empruntées : Tabourot nous
explique par exemple comment « mettre
la mort en musique», ou, plus loin,
s’adressant au mystère : « Respons Écho
et bien que tu sois femme/Dis vérité,
qui fait mordre la femme?» Let¬
tré, Tabourot connaît Scaliger, Pindare,
l’«inimitable Rabelais», et les cite,
mais il préfère de loin la drôlerie et
«Bigarrures et Touches du seigneur des
Accords». 1583.
l’esprit populaire, et nous propose des
contrepèteries telles que : « La cotte du
mont/La motte du con.» «Il le dit à
deux femmes/Il le fit à deux dames » ;
ou composer «L’Épître d’un gentil¬
homme à une merdoiselle et response
de la gentilhommesse au merdoiseau».
Cette manipulation du langage qui
confine parfois à la magie (ba — be —
bi — bo — bu = Dieu, Vertu, Amour,
Maison, Père), est assez bien symboli¬
sée par une gravure représentant un
abbé mitré mort dont l’anus entrouvert
Bijoux indiscrets (Les) / 63
laisse passer un superbe lis des champs.
Simple illustration d’un jeu de mots,
elle finit par signifier autre chose : l’an¬
nexion du sacré par l’homme, l’ap¬
privoisement du mystère, c’est-à-dire,
pour finir, sa négation. R. L. S.
BIJOUX INDISCRETS (Les)
Roman de Denis Diderot (1713-1784].
Publié en 1748, à l'exception des cha¬
pitres xvi, xviii et xix des éditions actuelles,
qui ont été écrits vers 1772 et publiés
pour la première fois en 1798.
C’est, selon l’usage de l’époque, une
suite de contes licencieux, placés dans
un cadre exotique, en l’occurrence le
Congo (comme d’autres romans de ce
genre étaient, au xvme siècle, censés se
passer en Afrique ou en Amérique), et
reliés par l’histoire de l’anneau magique
donné par le génie Cucufa au roi Man-
gogul, anneau grâce auquel, en le tour¬
nant d’une certaine manière, il peut
faire parler les sexes des femmes. Les
confessions qu’il recueille ainsi lui per¬
mettent de se distraire et aussi de dis¬
traire sa favorite Mirzoza. L’anneau
révèle donc quelques liaisons secrètes
de femmes de la cour, en attendant
d’ailleurs que les bijoux des bourgeoises
parlent à leur tour. Et cette aventure
jette le trouble dans Banza, capitale du
Congo : les savants voient dans ces
faits un triomphe de la raison, les prêtres
un triomphe de la providence, et les
commerçants en profitent pour fabri¬
quer et vendre des muselières à bijoux,
jusqu’au jour où Mangogul s’amuse à
faire parler un bijou muselé, dont la
propriétaire est sur le point de mourir
de cette fantaisie.
Cependant, si, chemin faisant, on fait
connaissance avec Haria, qui couche
avec ses chiens aussi souvent qu’avec
les hommes, et oblige ses amants à par¬
tager son lit avec ses bêtes, si le bijou
de Fricamone révèle qu’elle n’aime
que les femmes, c’est seulement avec
le vingt-sixième essai de l’anneau que
l’on rencontre un bijou qui ne se
contente pas de nommer des amants
successifs, mais donne des peintures
plus réalistes de scènes érotiques. Il est
vrai que c’est un bijou polyglotte. Donc,
parlant anglais, le sexe de Cypria
raconte d’abord: «Un riche seigneur,
qui voyageait en France, m’entraîna à
Londres. Ah ! quel homme : il me péné¬
trait six fois le jour, et tout autant
la nuit. Sa queue jetait des étincelles
comme celle d’une comète : jamais
je n’ai ressenti des transes aussi fou¬
droyantes et déchirantes. Mais un mor¬
tel ne pouvait pas tenir longtemps à ce
rythme : aussi baissa-t-il peu à peu, et
je reçus son âme qui s’en alla par son
sexe. Il me donna cinquante mille gui-
nées. Lui succédèrent deux capitaines
de vaisseaux, retour de croisière; et
comme ils étaient amis intimes, ils me
foutirent comme ils avaient navigué,
de compagnie, rivalisant d’ardeur...
D’après mon calcul, en huit jours, je
fus baisée cent quatre-vingts fois...»
C’est ensuite à Vienne que s’en va
Cypria avec un comte allemand, pourvu
de « couilles rugueuses et serrées comme
celles de Lorraine, et d’un phallus si
long et si épais que j’en recevais à
peine la moitié», personnage créateur
de sorte qu’ensemble «nous inventions
des voies nouvelles pour surmonter la
monotonie des foutreries quotidiennes.
Souvent, il plaça son priape gonflé et
écumant sur ma bouche, tandis que,
lèvres contre lèvres, il me pénétrait
d’une langue fellatrice. »
En Italie, où Cypria doit se faire
courtisane pour goûter d’autres plai¬
sirs, ce sont des parties carrées où
se combinent homosexualité et hétéro¬
sexualité, un des deux cavaliers, par
exemple, baisant l’autre, en même temps
que ce dernier besogne Cypria. Aux
récits des bijoux, qui révèlent souvent
autant de goût pour l’argent que pour la
luxure, s’ajoutent ceux du vieux courti¬
san Sélim qui, formé aux plaisirs dès
son plus jeune âge, aligne un tableau de
chasse impressionnant. Et, pour cou¬
ronner le tout, c’est Sélim qui racontera
le conte de l’amour platonique, où Hilas
64 / Blason d'un corps
et Iphis, l’un impuissant, l’autre fri¬
gide, s’unissent en raison de leur mal¬
heur commun. Aussitôt leur malheur
cesse : preuve finale qu’il n’y a pas de
sentiment qui tienne, que seule compte
la capacité physique. D’ailleurs, un des
chapitres ajoutés propose une solution
rationnelle à toutes les difficultés senti¬
mentales : c’est l’épreuve du thermo¬
mètre par lequel un peuple d’insulaires
mystérieux vérifie que l’homme et la
femme sont convenablement assortis
l’un à l’autre. Du coup, le roman prend
un sens philosophique. Y. B.
BLASON D'UN CORPS
Roman de René Etiemble (né en 1909).
Publié en 1961.
Un journaliste que ses voyages
conduisent à travers le monde envoie à
sa maîtresse des lettres qui s’étendent
sur plus de dix années. Seule la mort de
Mayotte mettra fin à cet amour. C’est
une métisse qui a déjà un époux et des
enfants, mais son goût pour l’indépen¬
dance la porte vers l’aventure. Sa liaison
avec le journaliste est souvent mouve¬
mentée : griffes et coups, ruptures vio¬
lentes, et même une tentative de suicide.
Les deux amants s’appliquent à main¬
tenir leur passion à un degré de haute
tension.
Mayotte se révèle aussi douée que
son compagnon pour prolonger leur
entente ; de longues absences les sépa¬
rent, et ils refusent farouchement
toute tentative de cohabitation lors des
périodes où ils sont réunis. Un jour,
par hasard, le journaliste apprend que
Mayotte est tuberculeuse, ce qu’elle
dissimule soigneusement. Doit-elle au
bacille de Koch cette singulière ardeur
au plaisir qui la caractérise? Étiemble
nous explique qu’il a voulu exprimer
l’échec d’une réussite. «Tout homme
de quarante ans, toute femme de trente,
s’ils ont aimé ou vécu, voyez leur corps
balafré de cicatrices; les plus doulou¬
reuses, les invisibles, se cachent à l’in¬
térieur. Au lieu de tuer son partenaire,
l’amant, par maladresse, la femme, par
cruauté, presque toujours se bornent à
le blesser.» Le héros du récit attend
sa blessure. Mayotte frappera, en effet,
«mais pour se revancher d’un coup
qu’il lui porta parce qu’elle lui faisait
par trop de bien ». Y. C.
BLASONS ET CONTREBLASONS DU CORPS
MASCUUN ET FÉMININ (Us)
composez par plusieurs poetes.
L’en-tête d’une des rares éditions
(Bonfons, vers 1560, B.N. Enfer n° 600)
qui nous soit parvenue, ajoute : « avec
les figures au plus près du naturel ». Le
volume de la Bibliothèque nationale a
été composé d’après un exemplaire de
l’édition de Charles Langelier datant de
1550. Il est malheureusement incom¬
plet et qui plus est, d’une lecture ren¬
due difficile par les fautes d’imposition
de l’ouvrier imprimeur. Cela tient à des
coupures, à des rejets, à la perte de l’un
des cahiers que l’imprimeur de Bon¬
fons ne semble pas avoir détectés. La
faute est d’ailleurs partagée puisque
l’édition de 1550 est aussi confuse.
Dans une note manuscrite qui suit, dans
le volume de la Nationale, les Blasons
et Contreblasons, on peut lire la liste
des pièces que ne contient plus cet
exemplaire : « L’exemplaire de la Biblio¬
thèque de l’Arsenal [aujourd’hui le
nôtre] a été châtrée [sic], mutilée, par
une main pudibonde de barbare qui en
a arraché quelques feuillets.» Il en
résulte une «marche à suivre dans
la lecture de ce volume» où la même
plume tente de déchiffrer le labyrinthe.
Selon le commentateur il existerait une
édition antérieure à 1550, datée de
1536 ou 1537 et qui «ne contenait
certainement point les contreblasons,
puisque le frontispice de l’édition de
Langelier, les déclare de nouveau com¬
posez et additionnez avec les figures, le
tout mis par ordre, composez par plu¬
sieurs poètes contemporains ». Une édi¬
tion de 1543 les mentionne, semble-t-il,
pour la première fois.
On peut, dès lors, dater l’ensemble
des Blasons et Contreblasons de la pre-
Blasons et contreblasons du corps masculin et féminin (Les) / 65
mière moitié du xvie siècle. Du moins
ceux que retient l’exemplaire de la
Bibliothèque nationale puisque la liste
donnée à la fin du livre, nomme, dans
l’édition «originale», beaucoup plus
d’auteurs. Chaque poète choisit son bla¬
son. Chaque partie du corps — mascu¬
lin ou féminin — est ainsi analysée,
chantée dans des poèmes souvent courts
(généralement des dizains en déca¬
syllabes, mais la règle est souvent
enfreinte) ; le tout précédé d’un dessin
du blason choisi.
Quant à la forme déployée, on sait,
comme le souligne Louis Perceau, que
c’est Clément Marot qui inventa ce
genre de poésie. Ainsi son « Blason du
beau Tétin», accueilli avec enthou¬
siasme par toutes les « Dames et Demoi¬
selles de la Cour», suscita vite de
nombreuses imitations. Pourtant, si la
louange du corps est d’abord le propos,
la satire est bientôt introduite. Marot
en donne encore l’exemple dans son
«Contreblason du Tétin». Prenons
d’abord le blason exemplaire: «Tetin
refaict plus blanc qu’un œuf,/Tetin de
satin blanc tout neuf,/Tetin qui fait
honte à la rose,/Tetin plus beau que
nulle chose,/Tetin d’or, non pas tetin
noir,/Mais petite boulle d’y voire... » Et
le contreblason: «Tetin qui n’a rien
que la peau/Tetin fiat, Tetin de drap-
peau,/Grande tetine, longue tetasse,/
Tetin, doy-ie dire bezasse,/Tetin au
grand vilain bout noir,/Comme celui
d’un entonnoir... » Scève écrit un « Bla¬
son du front» tandis qu’on doit à
Albert Le Grand celui de «l’Oreille».
C’est J. N. Darles qui détaille le «Bla¬
son du nez », E. de Beaulieu, le « Bla¬
son de la dent», Charles celui du
«Genou» et de l’«Esprit». Deux ano¬
nymes se chargent du « Blason du con »,
le second intitulé «Blason du con de
la pucelle » : « Con non pas con : mais
petit sadinet/Con, mon plaisir, mon
gentil jardinet/Ou ne fut onq plante,
arbre ne fouche/Con ioly, con à la ver¬
meille bouche...» Auquel répond un
autre blason sur le même sujet (la
pucelle en moins) : « Petit mouflard
petit con rebondy/Petit coussin plus que
leurier hardy/.../Coussin grasset, sans
attestes sans os,/Friant morceau de
naysve bonté...» Ou encore celui de
Bochetel : « Con petit con, dont la
bouche vermeille,/A faict dresser à
mains grand vit l’oreille,/Con que Ion
doit plus qu’un sainct tenir cher/Quand
ainsi resusciter la chair... »
Pourtant jamais ne se perçoit la ten¬
tation d’animer ces descriptions pour
introduire à la débauche. On chante le
corps de la femme, on le décrit, il est
rare qu’on le montre en action. Une
exception cependant, quoique voilée, et
qui concerne les « Blasons du cul ». Le
sujet est dangereux. Même dans une
période qui prépare la Renaissance.
Des deux blasons contenus dans notre
volume, l’un est anonyme, l’autre
d’Eustorg de Beaulieu. Les joies de
Sodome sont à peine esquissées dans le
premier: «Votre sçavoir en vaut autre
cinq sens,/Chascun cognoit, & voit cui-
demment,/Que de beaulté estes le fon¬
dement,/Vous faictes bien & mal sé
vous voulez,/Vous sçavez tout, & des
secrets celez,/O cul vaillant, O noble et
vaillant cul/En charité avez tousiours
vescu,/Faisant plaisir au sens quand
vous pouvez...» Beaulieu fait preuve
d’un plus net courage lorsqu’il tente
une histoire du cul où Sodome serait à
sa place : « O tu ne tiens tousiours la
bouche close,/Fors quand tu vois qu’il
faut faire autre chose/Cul bien fioncé
cul bien rond, cul mignon,/Qui fait heur¬
ter souvent ton compagnon,/Et tres¬
saillir quand s’ayme ou embrasse/Pour
accomplir les ien du meilleur grâce... »
Et plus loin : « O puissant cul que tu es
à doubter/Car tu sçais seul par ta force
arrester/Ou il te plait seigneurs, serfz,
folz, & sages,/Dont les uns ont pour te
moucher des pages,/Qui soit ainsi, par
toy jadis on veid/Le roy Saul, qui pour-
suyoit David» [ici manque une page
que nous reprenons dans la version
manuscrite de l’exemplaire de la Biblio¬
thèque nationale] « Si très forcé, que à
66 / Bleu des fonds (Le)
David se vint rendre,/Sans y peuser,
lequel ne le vint prendre,/Ni le occit,
quoiqu’il l’eust en sa main,/Plus aymant
paix, qu’espandre le sang humain.»
Dans un «Contreblason du cul» (sans
doute de Charles de La Hueterie), si la
version excrémentielle de « cet estât du
corps» est longuement détaillée, jamais
la luxure n’est exactement produite. On
y regrette tout au plus que le cul ne soit
une fontaine sécrétant de l’eau claire.
Et le poète conclut «Cul qui souvent
aux yeulx fais la moue,/Cul qui assez
est laid, ord & infame/N’ ayant besoing
d’avoir un plus grand blasme. »
D’ailleurs les Contreblasons ont une
unité de ton qui n’existe pas dans la
première partie. Ils sont ainsi libel¬
lés : « Contre-Blasons de la Beauté des
membres du corps humain. Envoyé à
Françoys de Sagon, secrétaire, avec
l’esprit responsive d’iceluy. Faict par
Charles de La Hueterie. » Une première
épître, signée par l’auteur, est suivie de
pièces anonymes qui sont probable¬
ment de la même plume. Une seule
exception, le «Contreblason du Tétin»,
attribué nommément à Clément Marot.
Le ton plus soutenu, plus moralisateur
aussi, se rapproche de la satire plus que
du poème érotique. Un «Contreblason
du corps humain» termine le livre et
tente de signifier la dérision de toute
aventure physique : «Viens ça le corps
qui te ditz précieux,/le te diray que le
seigneur des cieulx,/Est descendu mira-
culeusement/Dedans la Vierge, & sans
attouchement/Elle a conceu de parolle
& essprit...» Et plus loin: «Or ça le
corps, tu n’es que pourriture/Pourquoy
as tu loué a l’adventure/Chascun ton
membre? & si tu voulois dire,/Que ce
n’est toy, tu ne le puis desdire/Car si un
membre avoit voulu s’esbatre/Tant se
louer iusqu’à deux, trois, & quatre,/
Cinq, six prenant les membres un à
un/Ilz sont le corps, cela est tout
commun.» C. F.
BLEU DES FONDS (Le)
Pièce en un acte de Joyce Mansour
(1928-1986]. Publiée en 1968.
En cet acte théâtral, proche du rituel,
dont le titre évoque contradictoirement
Le *Bleu du ciel de Georges Bataille,
une femme et deux hommes transmués
en symboles déchirants et déchirés
tentent d’exprimer l’étemel conflit de
l’être aux prises avec les hantises
majeures de l’inconscient: la femme,
le père et l’époux. Mais ici la femme
est à la fois Déméter et Perséphone, le
père est Jéhovah et Adam, l’époux est
Jésus et don Juan. Et la femme, surtout,
est la nature; le père, la contrainte du
destin; l’époux, l’imagination malha¬
bile. Ou encore : Maud est l’amante,
le Flotteur est l’autorité, peut-être la
morale, tandis que Jérôme est le fils.
Ainsi, au fur et à mesure d’un échange
aux destinations aléatoires, souvent
paroxystiques, les trois voix confron¬
tent leurs pouvoirs comme s’il se pou¬
vait qu’elles fussent magiques — et il
arrive effectivement qu’elles le soient
dès qu’elles rencontrent les fondements
ontologiques de l’existence, mais il
s’agit là d’une parodie, voire d’un blas¬
phème.
Lorsque les trois personnages sem¬
blent converser autour d’une tasse de
thé, ils se condamnent mutuellement à
mort. C’est que la femme est une veuve
qui doit se prostituer pour sentir en elle
bouger l’enfant — tantôt le fils, tantôt
le père — tandis que l’époux tente
d’accumuler des œuvres dérisoires et
que le Flotteur, comme son nom l’in¬
dique, flotte entre deux eaux, entre fange
et horizon, ces deux concepts mani-
chéistes épuisés. L’érotisme constant
de l’œuvre peut être considéré comme
une transposition lyrique des thèmes de
l’inceste. En ces fonds, l’amour de la
femme est le couronnement du désir
face à une mort que, loin de nier, elle
exalte et assume victorieusement, révo-
lutionnairement. Y. C.
Boîfe verte (La) / 67
BLEU DU CIEL (Le)
Roman de Georges Bataille (1897-
1962). Publié en 1957, mais écrit en
1935.
Les mots « viveur » et « faire la vie »
passent pour péjoratifs, et il n’est pas
sûr que le verbe «vivre» soit lui-même
tellement bien vu. En bonne morale,
vivre consisterait plutôt à éviter tout ce
qui est «vif», car choisir «la vie» au
lieu de se contenter de rester « en vie »
n’est que débauche et gaspillage. A son
degré le plus simple, Le Bleu du ciel
renverse cette morale prudente pour
décrire un personnage qui se « dépense »,
buvant et couchant jusqu’à s’en rendre
malade. Ainsi le voit-on d’abord, avec
la belle Dirty, terminer une soirée dans
l’odeur de vomi, de pisse et de whisky.
Il ne s’agit même pas d’atteindre le
plaisir, mais d’aller au fond du malaise
et de l’écœurement. Le narrateur décrit
volontiers sa veulerie et sa lâcheté;
il se voit devenir, «risiblement», un
« idiot qui s’alcoolise et qui pleure » ; il
déclare: «J’avais l’espoir de venir à
bout de ma santé.» Et il y travaille
très consciemment. Tombé enfin vrai¬
ment malade et tout près de mourir, il
demande à la jeune femme qui le veille
de se mettre nue et de chanter à pleine
gorge une rengaine car, lui dit-il : « Tu
es ici pour rendre ma mort plus sale
[...]. ce sera comme si je crevais dans
un bordel. » Plus tard, une fois rétabli,
il boit au lieu de participer à la « révo¬
lution » et trouve pour finir la plus belle
extase à faire l’amour dans la fange,
au-dessus d’un cimetière où les cierges
de la fête des morts font, dans la nuit de
novembre, comme un autre ciel, «un
abîme d’étoiles funèbres», cependant
que le ventre de Dirty s’ouvre à lui
« comme une tombe fraîche ».
Ce roman pourrait être l’expression
d’un « mal du siècle » propre aux années
qui précédèrent la Seconde Guerre mon¬
diale — et l’époque, en effet, y a sa
part —, mais son intérêt est ailleurs,
dans la description d’une «dépense»
volontaire et poussée volontairement
jusqu’au bout. Elle n’est pas un aban¬
don mais une méthode, le personnage
du Bleu du ciel s’acharnant à travers
elle à éprouver tout vif le déchirement
de la mort. Il inverse ainsi les valeurs,
car il transforme la «perdition» en
connaissance et découvre le «ciel»
dans le bas.
Face à la mort, il ne peut être lucide¬
ment question de se «sauver» puisque
rien ne lui échappe, et la volonté de se
perdre est seule éclairante — seule à
faire jaillir une nouvelle souveraineté,
qui sera désormais au centre de tous les
livres de Bataille. Le Bleu du ciel en
décrit l’apprentissage, avec une vio¬
lence plus naïve sans doute que celle de
*Madame Edwarda ou de L’*Abbé C,
mais d’autant plus directe, et elle dénude
irrémédiablement cette fente en nous
qui est la présence de notre propre mort
— présence qu’il s’agit de renverser
pour tomber dans le bleu d’un ciel dont
Y impossible nous appelle aussi verti¬
gineusement que notre vie appelle sa
mort. B. N.
BOITE VERTE (La)
Notes du peintre français Marcel
Duchamp (1887-1968), relatives à son
œuvre capitale, La Mariée mise à nu
par ses célibataires, même, à laquelle il
travailla de 1912 à 1923. C’est entre
1910 et 1915, à New York et à Paris,
que Marcel Duchamp élabora le pro¬
jet de son grand Verre (objet peint sur
glace transparente), accumulant notes
et documents préparatoires. Ces textes
ne constituent pas seulement un com¬
mentaire de l’œuvre graphique. En les
réunissant dans La Boîte verte (1934)
puis dans La Boîte en valise (1938,
publiée en 1940), Duchamp a montré
qu’il les considérait comme partie inté¬
grante de son entreprise. La fiction
mécanicienne qu’il utilise ici pour
décrire le phénomène amoureux lui
permet de matérialiser, avec le maxi¬
mum d’efficacité, cette union des
contraires où Breton verra plus tard
l’objet même de la quête surréaliste. Le
68 / Bonnes (Les)
rapprochement des bornes : mariée-
célibataire, virginité et non-virginité,
frigidité-ardeur érotique, soumet le
«regardeur» à une tension intolérable
mais cet intolérable est la mesure
même de sa liberté. Aussi l’interpréta¬
tion que Duchamp donne lui-même
de sa tentative est-elle destinée moins
à éclairer qu’à engendrer une succes¬
sion d’éclairs où la raison acculée,
prise à son propre piège, doit renoncer
à l’innocence terrible des machines :
« 2 éléments principaux : 1. Mariée. —
2. Célibataires... Les célibataires devant
servir de base architectonique à la
Mariée, celle-ci devient une sorte d’apo¬
théose de la virginité. Machine à vapeur
avec sous-bassements en maçonnerie.
Sur cette base en briques, assise solide,
la machine célibataire grasse, lubrique
(développer). — À l’endroit (en mon¬
tant toujours) où se traduit cet érotisme
(qui doit être des grands rouages de
la machine célibataire) ce rouage tour¬
menté donne naissance à la partie-désir
de la machine. Cette partie-désir change
alors d’état de mécanique — qui de
machine à vapeur passe à l’état de
moteur à explosions. Ce moteur-désir
est la dernière partie de la machine
célibataire. Loin d’être en contact direct
avec la Mariée, le moteur-désir en est
séparé par un refroidisseur à ailettes
(ou à eau). Ce refroidisseur (graphique¬
ment) pour exprimer que la Mariée, au
lieu d’être seulement un glaçon asensuel
refuse chaudement (pas chastement)
l’offre brusquée des célibataires...
« Mariée. — En général, si le moteur
Mariée doit apparaître comme une apo¬
théose de la virginité, c’est-à-dire le
désir ignorant, le désir blanc (avec une
pointe de malice) et s’il (graphique¬
ment) n’a pas besoin de satisfaire aux
lois de l’équilibre pesant, néanmoins
une potence de métal brillant pourra
simuler l’attache de la pucelle à ses
amies et parents... La Mariée à sa base
est un moteur. Mais avant d’être un
moteur qui transmet sa puissance-timide
elle est puissance-timide même. Cette
puissance-timide est une sorte d’auto-
mobiline, essence d’amour, qui, dis¬
tribuée aux cylindres bien-faibles, à
la portée des étincelles de sa vie
constantes, sert à l’épanouissement de
cette vierge arriérée au terme de son
désir. (Ici le désir-rouage tiendra une
plus petite place que dans la machine
célibataire. Il est seulement la ficelle
qui entoure le bouquet.) Toute l’impor¬
tance graphiquement est pour cet épa¬
nouissement cinématique. Commandé
par la mise à nu électrique, il est l’au¬
réole de la Mariée, l’ensemble de ses
vibrations splendides : graphiquement,
il n’est pas question de symboliser par
une peinture exaltée ce terme bien¬
heureux-désir de la Mariée ; seulement
plus claire, dans tout cet épanouisse¬
ment, la peinture sera inventaire des
éléments de cet épanouissement, élé¬
ments de la vie sexuelle imaginée
par la Mariée-désirante. Dans cet épa¬
nouissement, la Mariée se présente nue
sous deux apparences : la première, celle
de la mise à nu par les célibataires, la
seconde celle imaginative-volontaire de
la Mariée.
«'De l’accouplement de ces deux
apparences de la virginité pure, de
leur collision dépend tout l’épanouisse¬
ment, ensemble supérieur et couronne
du tableau. Donc développer : 1) l’épa¬
nouissement et mise à nu par les céli¬
bataires ; 2) l’épanouissement et mise à
nu imaginative de la Mariée-désirante ;
3) des deux développements graphiques
ainsi obtenus, trouver la conciliation
qui soit l’épanouissement sans distinc¬
tion de cause. » X. G.
BONNES (Les)
Pièce en un acte de Jean Genet (1910
1986].
Commandée par Louis Jouvet et ins¬
pirée de l’affaire des sœurs Papin, qui
avait passionné la France des années
trente, c’est la première œuvre théâ¬
trale de Genet (publiée en 1947). Il
s’agit, pour l’auteur, d’une date impor¬
tante, car si ses œuvres commencent à
Bonnes (Les) / 69
être connues et appréciées, il se trouve
aussi, en cette même année, sous le
coup d’une condamnation à la reléga¬
tion à vie. Ses amis écrivains, parmi
lesquels Sartre et Cocteau, obtiennent
du président Auriol une remise de
peine. C’est ainsi que Genet cesse d’être
un criminel. Son entrée au théâtre va
marquer un tournant très important de
son œuvre car Genet a saisi, d’emblée,
le caractère rituel et magique de la
représentation théâtrale. À partir de cette
date, il écrira presque exclusivement
pour la scène. Son apport à la révolu¬
tion théâtrale, qui s’esquisse en ces
années-là, sera décisif et ses pièces
vont bientôt lui donner une réputation
internationale.
Claire et Solange haïssent leur
patronne, Madame, et projettent, peut-
être depuis toujours, de la tuer. Par une
dénonciation anonyme, elles ont fait
arrêter son amant, Monsieur. Mais celui-
ci va être relâché et, craignant d’être
démasquées, les bonnes essaient d’em¬
poisonner Madame, échouent lamenta¬
blement, et n’ont ainsi d’autre choix
que de simuler sa mort. C’est Claire
qui se tue, en absorbant le poison « pour
le compte» de sa maîtresse. Ceci n’est
que l’apparence car ces trois person¬
nages, comme des tourniquets, mon¬
trent sans arrêt des faces diverses et
déroutantes. Il faut souligner, d’abord,
que l’auteur a indiqué dans son texte
que les rôles des femmes doivent être
tenus par des garçons. (En fait la pièce
a été jouée par des femmes mais c’est
une concession que Genet a voulu faire,
sans doute pour des raisons d’« ordre ».)
Mais on aurait tort de croire que l’au¬
teur a voulu, seulement, se laisser aller
à son goût pour les beaux adolescents
et les travestis ; cette indication scénique
a une signification plus profonde. Car
si Solange et Claire haïssent Madame,
c’est parce qu’elles éprouvent à son
égard un sentiment ambigu, qui semble
franchement homosexuel ; cela revient
à dire que ces deux femmes sont, en
fait, des garçons. Ce sentiment se tra¬
duit, tout naturellement chez Genet, par
un désir d’identification — les bonnes
s’habillent des robes de leur maîtresse,
mettent ses fards, singent son lan¬
gage — qui, poussé à ses conséquences
extrêmes, devient désir dévorant, pas¬
sion meurtrière. Le mécanisme de cet
émoi sexuel est trop violent pour se
résorber, il doit se décharger ; ne pou¬
vant pas, ou ne voulant pas, supprimer
Madame, les bonnes doivent s’entre¬
dévorer. Claire, qui est la plus forte des
deux, en se tuant retourne son désir
contre elle-même.
On peut voir aussi dans Les Bonnes la
transposition, dans un univers féminin,
du monde propre à Genet, celui des
tapettes et des voleurs, la fascination
du mal et de ses rites. Mais ce mal ici a
quelque chose de nécessaire. Il est sus¬
cité, aussi, par les conditions sociales.
La haine des bonnes est déjà une haine
de classe. On sait que Jean Genet, voleur
et pédéraste, se considère en réalité
comme volé et violé par la société. Et
les rapports entre maîtres et domes¬
tiques sont suffisamment ambigus pour
pouvoir, à la fois, relever de l’écono¬
mique et du sexuel. Un passage de
*Pompes funèbres est déjà très expli¬
cite à ce sujet : Gisèle, la mère de Jean,
accuse sa bonne de cracher dans les
plats : « Je le sais, quand elle crache.
J’en reconnais le goût amer, le goût
d’une bouche de bonne, le goût amer
de toutes les amertumes accumulées au
fond de l’estomac de toutes les domes¬
tiques de bonne qualité... » La bouche
pleine, elle continue : « Les domes¬
tiques. Leur corps est sans consistance.
Ils passent. Ils sont passés. Ils ne rient
jamais : ils pleurent. Toute leur vie
pleure et ils souillent la nôtre en osant
s’y mêler par ce qui doit rester le plus
secret, donc le plus inavouable.» Et
Claire, en train de jouer Madame, s’ex¬
clame : «Tout ce qui vient de la cui¬
sine est crachat ! » Chez Genet, cette
souillure du crachat est beaucoup plus
qu’un symbole ou une manifestation de
haine : elle « est » le sperme (Cf. *Jour¬
70 / Bordel des muses (Le)
nal du voleur). Toutes les œuvres de
l’auteur évoquent les liens entre le vol
et la relation sexuelle. Claire, jouant
Madame, tandis que Solange l’habille,
lui dit : « Ecartez-vous, frôleuse ! » Et
Solange, se méprenant (ou, mieux, l’au¬
teur jouant à se méprendre) : «Voleuse,
moi ? » On voit le parti que l’auteur tire
du jeu théâtral : au lieu de demander à
ses personnages de simuler une réalité,
il creuse leur apparence, et sous chaque
apparence il en découvre une autre, et
ainsi de suite, jusqu’au vertige. U. E. T.
BORDEL DES MUSES (Le)
ou les Neuf Pucelles putains, caprices
satyriques de Théophile le jeune. Poèmes
de Claude Le Petit (16397-1662]. Saisis
et détruits en 1662. Publiés à Leyde en
1663.
Les frères Rebuffé, imprimeurs à
Paris, rue Saint-Germain, près du Pont
Neuf, procédaient au tirage de ce recueil
de vers, lorsque la police fit irruption
dans leur atelier au mois d’août 1662.
Elle saisit les feuilles sorties de presse,
ainsi que le manuscrit de l’ouvrage, et
arrêta aussitôt l’auteur, Claude Le Petit,
avocat dont les débuts au Palais devaient
être assez récents. Âgé seulement de
vingt-trois ou vingt-quatre ans, il avait,
en effet, passé trois ans et demi hors de
France entre 1657 et 1661, s’arrêtant
d’abord en Espagne, puis en Italie, en
Bohême, en Autriche, en Hongrie, aux
Pays-Bas et en Angleterre. Comme le
laissait entendre le nom de fantaisie
dont il comptait signer son Bordel des
Muses, ce nouveau Théophile donnait
dans le libertinage, qui avait failli perdre
Théophile de Viau. C’était, lui aussi,
un athée, et qui ne faisait pas mys¬
tère de son indépendance d’esprit. Les
magistrats auxquels son procès fut
confié ne l’eussent peut-être qu’admo¬
nesté si ses vers n’avaient été que
gaillards et que leur plus grande audace
eût été de comporter les cinq ou six
mots crus dont les poètes avaient usé
librement en France avant que Riche¬
lieu et l’Église ne voulussent, pour
réfréner la licence, faire triompher l’hy¬
pocrisie. Mais Le Petit s’était permis
bien d’autres hardiesses que Malherbe
et ses écoliers ou que les satiriques du
genre de Sigogne. On lui eût passé
de faire des «neuf sœurs» des filles
publiques, ces païennes n’ayant droit à
aucun respect, mais qu’il osât ironiser
sur la religion, sur ce qu’elle enseigne,
et sur les relations de la reine douairière
avec Mazarin, cela était impardonnable.
Aussi sa condamnation était-elle acquise
dès la saisie de son livre. Son arresta¬
tion avait eu lieu le 23 ou le 24 août
1662. Dès le 26, Daubray, qui, en qua¬
lité de lieutenant civil, exerçait des
fonctions analogues à celles que rem¬
plit aujourd’hui le préfet de police,
écrivait au chancelier Seguier que, le
public ayant «besoin d’exemple», le
procès du poète avait été instruit si
rapidement que la chambre criminelle
du Châtelet venait de rendre son arrêt.
Le Petit était condamné à avoir le poing
droit coupé et à être brûlé vif en place
de Grève. L’appel interjeté ne devait
pas être moins promptement débattu.
La Cour de Parlement, ayant entendu
l’dccusé le 30 août, confirma le 31
la sentence de la chambre criminelle,
n’y apportant qu’un correctif non men¬
tionné dans le texte du nouvel arrêt : à
savoir que le condamné serait secrète¬
ment étranglé au poteau avant d’être
livré aux flammes. Il fut supplicié le
lendemain.
Sans doute pensait-on avoir anéanti
avec lui son œuvre, dont les feuillets
avaient été aussi jetés au feu. Mais il
en existait un autre manuscrit, d’après
lequel un gentilhomme allemand, le
baron de Schildebeck avec qui Le Petit
s’était lié d’amitié au cours de ses
voyages, allait, quelques mois plus tard,
faire imprimer Le Bordel des Muses à
Leyde. Qu’advint-il de cette édition?
Comprenait-elle tous les poèmes ins¬
crits dans la table des matières, au
début de l’ouvrage? On ne saurait le
dire; le seul exemplaire qu’en aient
signalé les bibliographies ne contenait
Bordel des muses (Le) / 71
qu’un petit nombre de pièces. Il appar¬
tenait à la Bibliothèque nationale et y
portait la cote Ye 4920, mais il en a
disparu voici cent vingt ans, et nous
n’en connaissons la teneur que grâce
aux copies qu’en avaient levées séparé¬
ment, entre 1840 et 1850, deux hommes
de loi qui se sont distingués dans l’éru¬
dition : Édouard Tricotel, qui était huis¬
sier, et Alfred Bégis, syndic de faillites.
C’est à l’aide de ces copies que Frédé¬
ric Lachèvre a pu établir en 1918 une
édition, tirée à deux cents exemplaires,
des Œuvres libertines de Claude Le
Petit. D’après sa table, Le Bordel des
Muses réunissait soixante-treize sonnets,
stances, chansons, rondeaux, madrigaux
et épigrammes, plus cinq grands poèmes
satiriques consacrés à des capitales :
Paris ridicule, Venise ridicule, Vienne
ridicule, Londres ridicule et Madrid
ridicule.
Ne nous sont parvenus que huit des
petits poèmes, plus Paris ridicule et
Madrid ridicule, et il est peu probable
qu’on sache jamais ce que disaient Le
Fouteur politique et chrestien, Le Fou-
teur des juives, L Argent foutu, la chan¬
son sur la Vierge de T. et bien d’autres
pièces dont le titre donne à penser
qu’elles s’apparentaient aux « gayetez »
colligées un demi-siècle plus tôt par les
éditeurs du *Cabinet satyrique ou des
*Délices satyriques. Pourtant, ce qui
nous est resté de l’infortuné Le Petit
permet de se représenter l’ampleur de
ses ressources poétiques. S’il a rimé
souvent, semble-t-il, sans autre ambi¬
tion que de divertir des amis, son Paris
ridicule montre, en plusieurs endroits,
qu’en dépit de sa jeunesse, il était un
maître dans l’art des vers et qu’il n’éle¬
vait pas de prétention outrecuidante
en se présentant comme un nouveau
Théophile. On peut même estimer qu’il
eût largement surclassé Théophile s’il
eût vécu quelques années de plus.
Quand il ne se borne pas à jouer sur des
mots auxquels Boileau reproche de
braver l’honnêteté, quand son scepti¬
cisme s’exprime au sujet de la nature
humaine, des croyances et des institu¬
tions, il fait entendre des accents qui
ne sauraient laisser insensible l’ama¬
teur de poésie qu’enchantent les vers
de Villon.
À titre d’échantillon de sa produc¬
tion la plus facile et la plus débouton¬
née, voici le Sonnet foutatif sur lequel
s’ouvrait son Bordel des Muses :
«Foutre du cul, foutre du con,/Foutre
du Ciel et de la Terre,/Foutre du diable
et du tonnerre,/Et du Louvre et de
Montfaucon.//Foutre du temple et du
balcon,/Foutre de la paix, de la guerre,/
Foutre du feu, foutre du verre,/Et de
l’eau, et de l’Hélicon.//Foutre des valets
et des maistres,/Foutre des moines et
des prestres,/Foutre du foutre et du fou-
teur.//Foutre de tout le monde ensemble,/
Foutre du livre et du lecteur,/Foutre
du sonnet, que t’en semble?» C’était
assurément pousser très loin l’irrespect
que d’associer dans la même gausse-
rie le sexe de la femme et son voisin
l’anus, les valets et les maîtres, la rési¬
dence royale et le gibet. Ni les plus
âpres satiriques de la fin du xvie siècle,
ni Malherbe que ses disciples appe¬
laient «le Père Luxure», ni même le
premier Théophile n’étaient allés jusque-
là. Mais peut-être retint-on davantage
encore contre Le Petit les strophes du
Paris ridicule, où il risquait des allu¬
sions aux amours d’Anne d’Autriche et
de Mazarin et aux « goûts italiens » que
des rumeurs prêtaient au jeune roi : « Sur
cette espineuse matière, N’en disons
guere, et qu’il soit bon : J’apperçois
Louis de Bourbon,/Gaignons la porte
de derriere./C’est un tres-digne souve¬
rain ;/De plus il est sur son terrain,/
Malheur à qui le scandalise !/J’ay des
pensers bien différens :/S’il est fils
aisné de F Eglise,/Mazarin est de ses
parens.//Les monarques ont les mains
longues,/Ils nous attrapent sans cou-
rir/Et n’ayment pas à discourir/Avec un
peseur de diphtongues./Dieu nous garde
de celuy-cy,/Particulièrement icy :/Nos
lauriers seroient inutiles./Tirons donc
nos chausses d’un saut !/S’il prend les
72 ! Bordels de Paris (Les)
gens comme les villes,/Nous serions
bien-tost pris d’assaut.» L’abbaye de
Saint-Germain-des-Prés avait alors pour
maître un fils naturel de Henri IV, le
duc de Vemeuil, qui fut plus tard
évêque de Metz et qu’à cause de son
obésité les Parisiens appelaient «l’abbé
Pansu». L’église dépendant de l’ab¬
baye s’ornait de trois clochers en forme
de pyramide. Aucune difficulté d’inter¬
prétation n’eût gêné les lecteurs du
dizain de Paris ridicule consacré à
Saint-Germain-des-Prés : « Dix vers de
grâce à l’Abbaye,/En faveur de l’abbé
Pansu ;/Cet illustre Bougre est issu/
D’une royalle fouterie./Ces trois pyra¬
mides à jour/Que je voy là tout à l’en-
tour/Me causent bien de la surprise;/
Au nom de Dieu, pourquoy meton/
Trois clochers dessus une eglise?/Un
cabaret n’a qu’un bouchon.» L’accent
villonien dont nous parlions plus haut,
il n’est pas d’admirateur du Testament
qui ne puisse le percevoir dans les
strophes où Le Petit moralise à sa
manière ironique sur ce qu’il aperçoit
du haut des tours de Notre-Dame :
« Ha ! que de nids d’oyseaux farouches !/
Que de hiboux et de choucas !/Les gens
ne paraissent là-bas/Pas plus gros que
des pieds de mouches./Je voy des clo¬
chers, des maisons,/Des habitacles, des
cloisons,/Et des giroüettes sans nombre./
Qu’icy l’air est à bon marché/Et qu’il
dort de bestes à l’ombre,/Lorsque le
soleil est couché.//Descendons : la teste
me tourne,/Le cœur me manque et la
rai son./Je tombe à terre en pasmoi-
son/Si plus tard icy je sejoume./Mais
que je suis un bel esprit !/Plust à Dieu
que la mort me prist/En finissant cet
epigramme./Si je mourais dans ces
hauts lieux,/Mon corps aurait fait pour
mon ame/La moitié du chemin des
Cieux. »
Nous ne voudrions pas terminer
cette notice sans avoir dit quelques
mots d’un autre poème de Le Petit, un
éblouissant Virelay, qui, pour n’être
pas entré dans Le Bordel des Muses,
n’en est pas moins digne d’attention.
C’est un tour de force que de composer
sur un sujet entièrement exprimé en
douze mots, cent deux vers rimés soit
en ille soit en son. Nous n’en citerons
que la fin : « Si la fille point ne fille,/Ny
n’enfle point sa roupille/Et ne cause ny
soupçon,/Ny murmure, ny bisbille,/Ny
querelle, ny castille,/Dans une hon-
neste famille,/Une telle peccadille/Ne
vaut pas qu’on en sourcille :/Le garçon
est pour la fille,/La fille pour le gar-
çon./Qu’on me frotte, qu’on m’étrille,/
Qu’on me berne, qu’on me quille,/
Qu’on me brusle, qu’on me grille,/
Qu’on me pende ou me pendille,/Je
diray cette chanson :/Le garçon est pour
la fille,/La fille pour le garçon. » P.P.
BORDELS DE PARIS (Les)
avec les noms, demeures et prix. Plan
salubre et patriotique soumis aux illustres
des Etats généraux pour en faire un
article de la Constitution.
Rédigés par MM. Dillon, Sartine,
Lenoir, La Trolière et Compagnie. Dédié
à la Fédération et publié le 14 juillet
1790, «l’an second de la Liberté», ce
rapport très sérieux et fort documenté
vise à faire interdire de toute urgence la
prostitution, «dont les femmes viles
font le métier et commerce dans tous
les quartiers, dans tous les carrefours et
dans toutes les places de la capitale»,
mais qui a surtout pour effet de donner
aux messieurs cousus d’or le pas sur
d’infortunés adolescents. Les auteurs
proposent, au demeurant, le remplace¬
ment de la prostitution par la prostition,
celle-ci recevant toutefois de notables
aménagements constitutionnels. Dans
chacun des faubourgs Saint-Germain,
Saint-Honoré, Saint-Antoine et Saint-
Marceau sera établie en effet une « mai¬
son vaste, belle et propre à y loger
400 personnes», c’est-à-dire un cou¬
vent de joie en belle et due forme sur la
porte duquel on inscrira : « Du plaisir
pour de l’or, et santé garantie. » Bal et
souper seront donnés en salle com¬
mune, passionnés et amateurs pouvant
faire à loisir, dans une galerie avec
Bourgeoise pervertie (La) / 73
« portraits bien ressemblants », un choix
« capable tout à la fois de les animer et
de les satisfaire».
Un inspecteur sera chargé de retour¬
ner les portraits des demoiselles occu¬
pées. Les billets d’entrée seront à
6 livres pour la galerie, les «billets de
société » à 18 livres pour la salle com¬
mune et les «billets d’escrime», valables
jusqu’au lendemain à 10 heures pré¬
cises, à 24 livres, ce qui porte l’en¬
semble à 48 livres service compris.
Vingt-quatre heures de la vie des pen¬
sionnaires salariées sont alors décrites
par les auteurs du projet, compor¬
tant visite médicale à 11 heures, déjeu¬
ner à 11 h 30, toilette à 15 heures,
dîner à 16 heures puis récréation. Le
traitement est fixé à 800 livres par
an, avec retraite après dix ans de
service. Les congés seront de vingt-
quatre heures par mois, et toute autre
forme de prostitution sera sévèrement
réprimée.
L’ouvrage s’achève sur un état de la
prostitution à l’époque du projet, com¬
prenant principalement la liste des bor¬
dels de la capitale alors en activité. On
relève le « Bordel des négresses » de la
rue Neuve-de-Montmorency, sans prix
fixe, « la négresse, la mistife et la mulâ¬
tresse y étant marchandées comme
femmes de caravane», le «Bordel des
pucelles», à l’entrée du faubourg Mont¬
martre, aux pucelages artificiels pour la
plupart, à poils bruns ou blonds, le
« Bordel des élégantes », spécialités de
«soupers splendides», pour hommes
opulents, celui des Bourgeoises, rue
Croix-des-Petits-Champs, maison de
rendez-vous de bourgeoises anonymes,
celui des Grisettes et Marchandes, celui
des Provinciales en costume national et
parlant patois, celui des Paillards pour
vieillards essoufflés, disposant d’un
assortiment rare de verges à poinçons,
nœuds et panaches, ainsi qu’un réper¬
toire de dames recevant à domicile
ou possédant à leur tour un carnet
d’adresses fourni. D. G.
BOURGEOISE PERVERTIE (La)
Roman psycho-physiologique, par André
Ibels (1872-1932). Publié en 1930 en
«édition privée».
Ce roman commence au début du
siècle et s’achève dans les années 20.
Régina Sutter et son amie Colette, dont
les familles se partagent la location
d’une villa à Fontenay-sous-Bois et
passent ensemble les vacances sur une
plage normande, fréquentent les mêmes
cours, éprouvent les mêmes curiosités
et se donnent l’une l’autre des caresses
très prolongées. Un cousin de Régina,
un peu plus âgé qu’elles, les émous-
tille, les dépucelle le même jour et les
amène promptement à le rejoindre toutes
deux, la nuit, dans son lit. Elles ont alors
dix-sept ans. Ni l’une ni l’autre n’ont
opposé de difficultés aux entreprises de
leur séducteur, Jude Weiss, qui, loin de
les bercer de romances sentimentales,
ne leur cache pas qu’il tient les jeux de
l’alcôve pour de simples exercices phy¬
siques, indispensables à notre équilibre.
Il les associe à une orgie au cours de
laquelle cinq ou six jeunes gens les
possèdent sans qu’elles esquissent la
moindre protestation, leur initiateur les
ayant parfaitement endoctrinées.
A partir de là, ce roman devient le
roman de Régina. Ses premiers parte¬
naires apparaîtront encore, mais n’auront
dans son existence qu’un rôle épiso¬
dique. Elle épouse un officier d’admi¬
nistration, qui la croit sage et dont elle
aura un fils, mais fiancée, jeune mariée
ou mère, elle ne cesse de tromper
M. Goder, soit avec des amants, soit
avec des inconnus qui l’ont abordée dans
la rue. Certains de ces compagnons de
rencontre, croyant avoir affaire à une
professionnelle, lui offrent un ou deux
louis, qu’elle refuse. Ce n’est pas une
putain, c’est une bourgeoise en quête
de brèves aventures. Pervertie, dit le
titre du roman qui semble imputer le
dévergondage de cette dame aux leçons
reçues dans son adolescence. En réa¬
lité, Régina n’eût-elle pas été incitée de
bonne heure à la dépravation, elle n’eût
74 / Bravade (La)
probablement pas observé plus de rete¬
nue. C’est une nymphomane qui, lorsque
les circonstances la privent de mâles,
recourt à la masturbation ou à l’emploi
d’instruments postiches.
André Ibels a imprimé à ce roman un
caractère d’étude sociale et physiolo¬
gique. Il s’est souvenu et de La *Gar¬
çonne et des Rougon-Macquart. Mais
ses ressources le rapprochent moins
de Zola que des auteurs de romans-
feuilletons. P. P.
BRAVADE (La)
Roman de Gianni Segré, auteur contem¬
porain. Publié en 1970.
C’est une histoire originale et inté¬
ressante. On y trouve des détournements
de mineurs, des scènes d’inceste et de
bestialité, des crimes, un avortement,
sans que le récit, soutenu par un ton
toujours extrêmement juste, cesse d’être
convaincant, calmement agressif. Chris¬
tiane, une jeune institutrice de village,
fait l’amour avec un de ses élèves de
douze ans. Mais son véritable amour
reste son frère avec qui elle a de
scandaleuses et bouillantes relations,
d’ailleurs pleines d’humour. Dans ce
conte «monstrueux» et limpide, la
jouissance vient du dialogue, de la
parole, plus que des actes. Ainsi Chris¬
tiane écoute-t-elle son frère lui confier
comment une femme qu’il désirait vio¬
lemment lui racontait ses caresses avec
une amie d’école. Christiane elle-même
est supposée rapporter tout cela, en
jouissant, à l’auteur. Ce procédé narra¬
tif traditionnel, en redoublant la perver¬
sité du discours érotique, acquiert ici
une singulière efficacité. X. G.
CABINET SATYRIQUE (Le)
ou Recueil parfait des vers picquans et
gaillards de ce temps. Recueil de poé¬
sies de Sigogne, Régnier, Motin, Berthe-
lot Maynard et autres poètes français.
Publié en 1618. Réédition en 1632.
Le Cabinet satyrique porte peut-
être au sommet l’érotisme littéraire du
xviie siècle français. N’oublions pas que
c’est une anthologie, où les meilleurs
morceaux des spécialistes ont été réunis
à l’intention de ceux «que l’amour
regarde de travers, n’ayant rien que de
flasque au dedans de leurs chausses».
Avertissement précieux, car cet hymne
à la liberté sexuelle est comparable dans
son intention didactique aux Nourri¬
tures terrestres, avec cette différence
que l’une étouffe de richesses quand
l’autre succombe peut-être à la tenta¬
tion de l’esthétisme. On part ici en
pleine putainerie, comme si cette réalité
représentait la clef essentielle ouvrant
le chemin de la libération (la putain
n’est-elle pas, pour bien des hommes,
la première serrure et aussi l’initia¬
trice?) «L’Hymne de macquerellage»
(Motin) fait même de ce métier le fon¬
dement des quatre éléments, et dans un
amusant dialogue entre deux de ces
dames d’amour, il est dit que la plus
laide, parce qu’elle a quasiment péché
d’être ce qu’elle est, aura pour puni¬
tion. .. de la marjolaine au cul. En effet,
cet univers de la puissance exclut a
priori la laideur, l’impuissance, la mal¬
formation, et cette intolérance est un
signe de santé ; elle approche parfois le
fanatisme: «Je n’ayme point ces c.
dont la peau touche l’os/Qui bâillent
comme une huistre au soleil dessei-
chée.../Et toujours de pissas ou de
merde tachée/Tels c. pour y chier doi¬
vent servir de pots. » A cette satire fait
écho le superbe sonnet anonyme : « Là !
Là ! pour le dessert, troussez-moi ceste
cotte...» L’allure souveraine de cette
pièce (« ... mais se pourrait-il faire/De
voir un si beau con et ne le foutre
pas?») la signe avec un tel éclat qu’on
serait tenté d’y voir un pastiche, n’était
un manuscrit autographe de Racan attes¬
tant la paternité de Malherbe. La femme,
la femme partout, comme objet de
satisfaction, marchant précédée de ses
attributs, femme-cheval, femme-procès,
76 / Cadenas et ceintures de chasteté
femme-démon. L’une, qui se masturbe
«fait à l’envers la grenouille», l’autre,
grande prostituée et furie vagabonde,
soupçonnée d’homosexualité, est mau¬
dite en termes dignes de l’Ancien Tes¬
tament: «Devant ton œil sorcier les
pucelages tombent/... Va-t’en dans les
enfers, Paris t’est défendu. »
L’homme lui aussi n’est qu’un arse¬
nal sexué : taille et couleur des verges,
rapidité du bandage, masturbation, tout
y passe. Le plus souvent entreprenant,
il est parfaitement exhibitionniste, et
cela peut être dit de façon charmante :
« Un conseiller plein de cautelle/
Fourny d’engin comme un mulet/Pour
séduire une Damoiselle/Monstrait au
loin son flageollet. » Des stances « contre
une vieille décrépitée», reprises aux
*Gaillardises de Faucherand de Mont-
gaillard mais imprimées ici sans nom
d’auteur, constituent un morceau digne
de figurer dans toutes les anthologies
de la poésie française : «Vieille ha ha,
vieille hou hou/Vieille chouette, vieille
hibou/... Vieille qui mord avec le
nez/Vieille morue de dix ans/Vieille
médaille de la nuit/Vieille bréneuse à
cul foireux/Vieille lanterne d’oublieur»,
etc. Un grand nombre de pièces du
même genre visent des personnages
comme Mlle du Tillet, fort connus à la
cour et à la ville, sous le règne de
Henri IV et sous la régence de Marie de
Médicis. Entre sagesse et folie, extrême
profondeur et légèreté sans appel, cette
définition de l’amour par Régnier est
une dernière profession de foi qui
nous fait tout comprendre d’un coup :
«Amour est une affection/Qui par les
yeux dans le cœur entre/Puis par une
défluction/S’escoule par le bas du
ventre. » Définition qui exclut étrange¬
ment la femme. R. L. S.
CADENAS ET CEINTURES DE CHASTETÉ
Notice historique publiée à Paris en
1883 dans le propos de faire le tour de
la question d’un œil positif, sinon posi¬
tiviste, ce qui n’exclut pas l’exposé,
avant discussion, des divers mythes et
légendes auxquels l’invention et sur¬
tout l’usage de ces instruments singu¬
liers (dont une description illustrée
figure en annexe) ont pu donner nais¬
sance dans les pays d’Europe occiden¬
tale des temps médiévaux et classiques.
En avant-propos figure le célèbre plai¬
doyer de M. Freydier, avocat à Nîmes,
contre l’introduction desdites ceintures,
prononcé en 1750 lors du procès en
défense de la demoiselle Lajon et réédité
en 1863 à Paris.
Esprit éclairé décidé à lutter contre
cette forme d’esclavage, le maître
défend sa cliente contre un amant dont
c’est un jeu pour lui de dénoncer la bar¬
barie, bien que l’histoire, dit-il, doive
«coûter beaucoup à la pudeur et au
cœur de la jeune personne». Enfuie
d’Avignon costumée en jeune homme,
celle-ci se verra en effet contrainte, par
un escroc au mariage dont une grande
différence d’âge la sépare, de revêtir un
«caleçon brodé et maillé de plusieurs
fils d’archal, réunis par des coutures et
maintenus par des cachets de cire d’Es¬
pagne», avant d’en saisir la justice,
après bien des mois de désespérance, et
de' demander réparation du préjudice
subi. L’ouvrage proprement dit nous
apprend comment le « nœud herculéen »
devenu «bergamasque de velours et
d’or» connut sa plus grande faveur
dans l’Italie de la Renaissance, sur
l’instigation du légendaire Francesco
de Carrara, dernier souverain de Padoue,
destiné qu’il était à « libérer» la femme
de la jalousie de son époux. Répandu
en Espagne, l’usage de tels engins
semble avoir rencontré d’assez vives
résistances en France et surtout en
Angleterre — bien qu’on les ait vite
nommés ceintures anglaises; mais si
Voltaire croyait encore ou feignait de
croire que l’emploi en était général à
Rome et à Venise, l’exemplaire rap-»
porté par Mérimée n’était déjà plus
qu’un objet de musée.
Suivent les conclusions de l’enquête
menée par Diderot pour Y Encyclopé¬
die, décrivant l’appareil lui-même com-
Callipyges (Les) / 77
posé de « deux lames de fer très
flexibles assemblées en croix, cou¬
vertes de velours ou de soie» et s’unis¬
sant à l’endroit d’un cadenas «dont le
mari tient le secret». Une anecdote de
Brantôme sur de fins serruriers et la
reproduction d’une lettre d’Agnès de
Navarre à Guillaume de Machaut le
suppliant de ne point perdre sa clef
viennent clore un recueil qui débar¬
rasse les musées d’amateurs des repré¬
sentations « aussi curieuses que fausses
auxquelles cette coutume a servi de
passeport». D. G.
CADRAN DES PLAISIRS DE LA COUR (Le)
ou les Aventures du petit page Chérubin
— pour servir de suite à la vie de Marie-
Antoinette, Paris 1792 et An lll, avec trois
figures obscènes. Anonyme.
Ce libelle, dirigé contre la reine et la
princesse de Polignac à l’instigation
supposée de Philippe-Egalité, fut trouvé
cinquante ans plus tard «détestable et
attentatoire aux bonnes mœurs et à la
morale publique» par la cour d’assises
de la Seine qui en ordonna la saisie et
la destruction en date du 9 août 1842.
Considéré comme un pamphlet aussi
infâme que tous ceux qui s’attachaient
à décrire la vie privée prétendue liber¬
tine et scandaleuse de la souveraine
depuis son arrivée d’Autriche, le livre
n’en échauffa pas moins les esprits, au
château des Tuileries comme dans les
cours étrangères, à la seule idée des
frasques réelles ou supposées de la
femme de Louis XVI et de ses petites
amies, de la variété des plaisirs qu’elles
pouvaient retirer et sans doute aussi des
complicités sur lesquelles il leur fallait
pouvoir compter pour organiser avec
une telle minutie leur temps d’aimer et
d’être aimées. Le Cadran des plaisirs
est le panorama secret de ces prome¬
nades à Cythère, pour lesquelles il
n’était pas trop d’un Trianon, et des
antiques et pourtant très modernes
usages, à en croire le ou les auteurs,
auxquels on sacrifiait le plus volon¬
tiers. D. G.
CALAMISTE ALIZÉ (Le)
Poèmes de Louis de Gonzague Frick
(1883-1959). Publiés en 1921.
Mince plaquette de vers, parue sans
signature, et dans lesquels le poète glo¬
rifie le sexe, l’anus et toutes les sécré¬
tions et déjections de sa «Reine».
Le vocabulaire, quoiqu’il ne soit pas
exempt de recherche, en est moins rare,
moins farci de mots tirés du grec, que
ne le sont en général les autres écrits de
l’auteur. Il n’y a pas d’indiscrétion à
noter aujourd’hui que ces poèmes sont
de Louis de Gonzague Frick. Dès juin
1922, un ami de ce dernier, Robert de
La Vaissière, consacrait au Calamiste
alizé, dans la revue Le Carnet critique,
une note laudative où il souhaitait que
l’on offrît à Frick une chaire d’érotique
au Collège de France, afin qu’il trai¬
tât sans ambages des jeux de l’amour
devant un auditoire composé proba¬
blement d’autant de femmes qu’on en
avait vu aux cours de Bergson. Ce vœu
n’a pas été exaucé, mais Le Calamiste
alizé a fait l’objet, vers 1933, d’une
seconde édition, un peu augmentée,
reproduisant le texte autographe du
poète et qu’accompagnent des eaux-
fortes qu’on peut, sans erreur, attribuer
au graveur Brouet. P. P.
CALLIPYGES (Les)
ou les Délices de la verge. Chronique
imaginaire signée E.D. (auteur de Jupes
troussées). Publiée en 1889 («à Paris,
chez la petite Lolotte, Galeries du Palais-
Royal»). Il y avait deux tomes, mais seul
le premier figure au catalogue de la
Bibliothèque nationale.
Il s’agit d’une suite de conférences
suivies de travaux pratiques. Le lieu est
anglais, l’affabulation éducative, le
personnel féminin (à noter pourtant la
figuration rémunérée de trois soldats
des horse-guards). Le thème, flagella¬
tion et saphisme. Instruments habituels,
outre la main plate : le martinet, la cra¬
vache, les verges. On ligote quelque¬
fois.
Les poses varient (sur les genoux, à
78 / Calotine (La)
Illustration pour un roman sur la flagellation.
califourchon, chaises, fauteuils). Après
l’exposé de l’avant-propos et les exer¬
cices à deux (voyeuses présentes), les
combinaisons s’amplifient. Le vocabu¬
laire alterne mots d’usage et méta¬
phores («mappemondes empourprées»).
Quelques dames étrangères apportent
leur concours, presque toujours actif
et passif (une négrillonne, une Anda-
louse, une Française) à cette pathologie
de la honte, assez monotone. M. B.
CALOTINE (La)
Poème satyrique de Claude-François-
Xavier Mercier dit de Compïègne (1763-
1 800], Publié en 1789.
L’ouvrage est dédié à Toinon, qui a
«grand œil et petit con». Il narre en
sept chants la tentation de saint Antoine.
L’ascète est au désert avec pour seul
compagnon un cochon. Surgissent cent
diablesses «lui décelant le satin de
leurs fesses [...] jambes écarquillées,
motte saillante » ; elles le déculottent et
«voyant son équipage/Infiniment petit
et sans courage/De le pincer, mordre et
le chatouiller». Le saint ne bronche
pas, mais un lutin l’embroche par-der¬
rière; le voilà tout pollué; il a gardé
son pucelage mais perdu sa virginité.
Proserpine à son tour le tente, glisse
la main sous la bure, ne trouve rien,
cherche encore et « Bravo ! déjà se
montre un petit bout de vit/Caché par
quelques poils, puis l’une et l’autre
couille./On les secoue et le tout s’agran¬
dit. . ./Et le foutre est prêt à couler/De la
cénobitique pine. » Mais le tonnerre
interrompt ces ébats. Cité à l’ordre des
saints, Antoine a bien mérité du Para¬
dis. Quant au cochon, on le changea en
chanoine à tout faire. J.-P. P.
CANAPÉ COULEUR DE FEU (Le)
Conte faussement attribué à Fougeret de-
Montbron (7-1761). Publié en 1714.
Chaque âge a ses contes et prend
avec les fées le plaisir qui lui sied.
Ainsi ce chevalier, transformé en épa¬
gneul par la fée Printanière, se préci¬
pite sous ses jupes : « Je m’élançais le
long de ses jambes, je lui baisais les
genoux, et mes petites pattes et ma
langue allaient fourrageant où elles pou¬
vaient atteindre. » Mais lorsque Crapau-
dine, qui règne au royaume des fées,
veut l’entraîner dans une jouissance
monstrueuse, il a l’esguillette nouée.
De rage, elle le transforme en canapé :
il le restera tant qu’il n’aura pas sup¬
porté pareil ébat sans conséquences.
Sa carrière commence chez des prélats
pleins de vaillance, grands saigneurs de
pucelles, tel ce paillard qui en saisit
une et « la coucha de son long, lui leva
la chemise, et lui ayant claqué préala¬
blement les fesses, il me fit plier un
instant après sous ses efforts [...]. J’en¬
tendis faire deux ou trois fois ouf! à la
fille et je n’entendis plus rien, preuve
qu’il n’y avait plus rien à faire. »
Un autre pratique le culte du fouet,
cher aux communautés consacrées à
Vénus. Il se fait fouetter, culottes aux
jarrets, puis déploie sur sa fouetteuse
une ardeur sans pareille, avant de
l’étriller à son tour jusqu’au sang. Amori
et dolori sacrum. Fourbu par des mous¬
quetaires, le canapé se retrouve chez
Cannevas de la Paris (Les) / 79
des convulsionnaires, qui se convulsent
surtout avec de jolies filles. Tout déla¬
bré, il échoit à une dévote qui le souille
de ses lavements tandis que son confes¬
seur le sèche aux vapeurs nauséabondes
de ses digestions. En guenilles, il finit
chez un procureur. La nièce s’y repose
et l’oncle, en passant, la taquine sous la
jupe. Badinage présomptueux ! Sa nou¬
velle épouse voudrait tâter d’un autre
doigt, qui se tient coi. Et le canapé
redevient chevalier ! J.-P. P.
CANNEVAS DE LA PÂRIS (Les)
ou Mémoires pour servir à l'histoire de
l'hôtel du Roule. Recueil historique et
anecdotique, publié vers 1755, et attri¬
bué à Moufle d'Anaerville (1729-vers
1794) et Rochon de Œabannes (1730
1800).
C’est une sorte de guide de la mai¬
son que dirigeait la Pâris dans le second
quart du XVIIIe siècle, et qui joua vers
les années 40 le même rôle que celui de
la Gourdan — v. * Correspondance —
vers 1750-1770. Après une rapide mise
en scène, d’un modèle fréquent dans ce
genre au xvme siècle, l’étranger décou¬
vrant les filles du Palais-Royal, puis
initié par quelque cicérone à la haute
galanterie parisienne, on trouve un pré¬
tendu manuscrit de la Pâris où sont
consignées les histoires respectives
d’elle-même et de quelques-unes des
filles de sa maison. La Pâris, comme la
plupart de ses pensionnaires, vient de
la campagne, et a commencé de bonne
heure à coucher à droite et à gauche.
Elle-même se vante d’ailleurs d’avoir
épuisé tour à tour tous les villageois de
son pays natal. Puis elle s’enfuit à Paris
avec son dernier amant, comme font
pour une raison ou pour une autre
toutes les héroïnes du livre. Elle est
abandonnée par son amant, donne nais¬
sance à une fille, et, par besoin d’ar¬
gent, se met à faire commerce de
femmes. Malheureusement, cette auto¬
biographie s’interrompt au moment où
elle allait devenir vraiment originale.
En revanche, l’histoire qui suit est l’oc¬
casion d’une scène plus curieuse. Une
pensionnaire anonyme est entretenue
par le fils d’un sous-fermier, jeune
homme timide qu’elle prend soin de
ne pas satisfaire en profitant de son
manque de tempérament. On en arrive
à une partie à trois : Vidagnon, le jeune
entreteneur, qui a fini par exiger pour
de bon les faveurs de sa protégée,
couche dans le même lit qu’elle, où il
lui fait face, tandis que de l’autre côté
l’ami de Vidagnon, qui est le véritable
amant, fait l’amour à l’insu de l’autre.
Et la demoiselle de faire croire à Vida¬
gnon que c’est lui qui la fait jouir.
Avec l’histoire d’Émilie, nous tom¬
bons sur une scène d’amour avec un
moine, comme il arrivait fréquemment
à l’époque (et, comme le souligne Emi¬
lie, il était fort «vigoureux»...). Elle
est malheureusement interrompue, après
trois « assauts consécutifs », par l’irrup¬
tion de quelques jeunes gens du voisi¬
nage, puis de la police, alertée par les
voisins : autres détails puisés dans la
réalité de l’époque. La vie d’Adélaïde
nous ramène à un thème courant de la
littérature galante du xvme siècle : la
chaude-pisse et la syphilis. Adélaïde,
atteinte de bonne heure, non seulement
distribue généreusement la première,
mais encore s’en sert comme d’un
moyen de vengeance contre le cheva¬
lier de Chanouba, qui comptait l’abuser
par une promesse de mariage.
Mais le morceau le plus remarquable
de ce petit livre, écrit en général avec
élégance et vivacité, est sans aucun
doute l’éloge funèbre de dame Justine,
supposé avoir été prononcé par la Pâris,
et qui sera repris et remanié dans
L ’*Èspion anglais (texte réimprimé dans
La Gazette noire, 1784).
Dans les deux versions, cette orai¬
son funèbre a pour épigraphe, et pour
thème directeur, ce vers de Robbé
de Beauveset: «La vérole m’a criblé
jusqu’aux os»; on exalte la fermeté,
l’héroïsme de la défunte qui, se voyant
condamnée, n’en a pas moins poursuivi
jusqu’au dernier souffle sa carrière de
80 / Capucinade (La)
débauche. Dans les deux versions, on
retrouve le schéma général, et surtout
ce début de biographie : « Justine naquit
de parents pauvres, mais vigoureux;
consumés tous les deux d’une maladie
héréditaire, leur passion n’en devint
que plus violente ; ils confondaient leurs
maux ensemble, et ils les oubliaient.
Des plaisirs si réitérés les conduisirent
bientôt au lit de la mort.» C’est à
ce moment qu’ils exhortent Justine à
consacrer sa vie au plaisir. Dans la ver¬
sion de L ’Espion anglais, elle met aus¬
sitôt ce conseil en pratique, et fait
l’amour avec le menuisier chargé de
fabriquer le cercueil des parents. Cette
seconde version introduit aussi l’épi¬
sode central de la carrière de Justine,
la nuit où, après maints assauts, elle
triomphe de l’ambassadeur turc Mehe-
met Éffendi, lui fait enfin «baisser la
lance ». Au total, cette seconde version
paraît être la mise au point du canevas
initial, déjà élégant mais parfois un peu
trop vague, voire abstrait, et c’est le
texte de Pidansat de Mairobert qui a
définitivement promu l’oraison funèbre
définitive au rang d’un des chefs-
d’œuvre les plus achevés de la littéra¬
ture érotique du XVIIIe siècle. Y. B.
CAPUCINADE (La)
Roman publié en 1769 par Nougaret
(1742-1823) sous le pseudonyme trans¬
parent de Frère P. J. Discret N...
Comme le titre l’indique, c’est
d’abord une satire des moines men¬
diants, très précisément des capucins.
Reprenant le thème traditionnel de la
paillardise des moines et de leur tartuf¬
ferie, l’auteur fait raconter à l’un d’entre
eux toute la succession de ses bonnes
fortunes, depuis ses premières amours
avec la gouvernante d’un curé de vil¬
lage jusqu’à sa curieuse aventure avec
la jeune et émouvante Thérèse. Cette
orpheline, pauvre et sage, est la seule
devant laquelle le frère (car son igno¬
rance du latin l’empêche de passer au
rang des pères) s’est senti «pénétré de
respect auprès d’une femme». Il finira
par la séduire, après l’avoir sortie de la
misère en utilisant une part du produit
de ses quêtes, et un jour, elle disparaî¬
tra. Elle ne reparaîtra qu’une fois par¬
venue à la fortune et entretenue par un
duc. Retrouvant le frère, elle lui témoi¬
gnera sa reconnaissance — pécuniaire
et physique — pour l’avoir préservée
de croire à la vertu et à la sagesse :
ainsi a-t-il fait son bonheur. Pour tradi¬
tionnel qu’il soit, le roman de Nougaret
n’en est pas moins écrit avec verve,
rempli de scènes amusantes et de viva¬
cité anticléricale. Y. B.
CAPUCINIÈRE (La)
ou le Bijou enlevé à la course. Poème
en vers attribué à Pierre-François Tissot
(1763-1849). Publié en 1780.
Saint François, dans sa jeunesse, était
un joyeux luron qu’une vérole malen¬
contreuse, sa petite fleur, détourna vers
la dévotion. Il confie à ses frères une
pucelle avec défense de la toucher. Cha¬
cun enfreint l’ordre, tâte la gueuse, la
serre au plus près, mais la force se
retire au moment de triompher. À son
retour, François s’assure de l’intégrité
dû ' pucelage à la façon de saint Tho¬
mas, et c’est finalement le bon saint
Éloi qui le ravira. J-P. P.
CAROUNE DE SAINT-HILAIRE
ou les Putains du Palais-Royal. Roman
de Rioust. Publié en 1817. Cet ouvrage
en deux tomes valut à son auteur une
condamnation à deux ans de prison.
Œuvre libertine, un peu bâtarde, sans
doute, ce roman rend hommage à la
femme. C’est une femme qui mime le
défi de l’héroïque libertin des xvie et
XVIIe siècles; une femme qui par son
adresse se libère de son esclavage et
soumet les hommes. Dans la mai¬
son étrange de Mme Durancy, de
Turenne et Brabant abusent de Caroline
pendant son sommeil. N’osant l’abor¬
der franchement, ils avancent vers elle
masqués. Turenne porte le travesti d’une
couturière, Brabant, celui d’une bonne.
L’inversion des rôles est dangereuse.
Carquois (Le) du sieur Louvigné du Dézert Rouennois / 81
Caroline démasque les deux hommes et
les soumet. Les séducteurs sont séduits,
les rôles du jeu sont perturbés et se
compliquent. Les deux hommes sont
devenus objets de la femme, esclaves
d’une passion. Pris au piège, soumis
par une vraie libertine, abandonnés aus¬
sitôt après, ils en meurent. Caroline
court vers d’autres victoires. Cepen¬
dant le rêve est plus beau que le réel.
Seule, elle se remémore le passé, jouit
de l’avenir. «Je m’enivrais de plaisir
lorsque j’entendis du bruit dans l’ap¬
partement voisin. Mes oreilles furent
frappées de cette espèce de sifflement
qui est causé par des baisers ardents
[...] je les comparais à ceux que je
venais d’éprouver et ils me semblaient
provenir de la même source. » Les rêve¬
ries brisent Caroline. Elle échoue contre
les réalités sociales de son temps. Les
hommes régnent; l’argent, les avan¬
tages et les droits sont de leur côté. Elle
est héroïque comme don Juan qui court
à sa perte. Ruinée, elle doit se prosti¬
tuer. Faite pour dominer, elle est domi¬
née. Faite pour vivre, pour annoncer une
ère nouvelle, elle est persécutée comme
le matérialiste du xvie siècle écartelé et
mis à mort. P. K.
CARQUOIS (Le) DU SIEUR LOUVIGNÉ DU
DÉZERT ROUENNOIS
d'après les fragments d'un manuscrit
inéait et précède d'une vie de l'auteur
par son fils, avec un avant-propos et des
notes par Fernand Fleuret. Poèmes de
Fernand Fleuret (1883-1945). Publié en
1912 (Londres, K. Kings), cet ouvrage
aussitôt relégué, sous la cote 825, dans
cet Enfer au catalogue duquel devait
plus tard travailler avec Apollinaire et
rerceau, le vrai Louvigné : Fernand Fleu¬
ret en personne. Le Carquois reparut
sous sa propre signature, mais avec le
même intitulé, chez M. P. Trémois, en
1938.
C’est, en vers, l’ouvrage le plus
scandaleux de l’auteur de U ^Histoire
de la Bienheureuse Raton fille de joie,
celui dont le remords devait le plus
hanter sa folie. Les rimeurs les plus tru¬
culents du temps de Louis XIII ont,
dirait-on, porté sur les fonts du pastiche
le poète qui d’abord se présente ainsi :
«Avoir chanté Philis qui n’était que
Catin,/N’avoir que récipés en guyse de
butin/Et, soldat valeureux qu’une jambe
de fresne ://Lecteur, tel est mon lot,
oui, tels sont les profits/D’un qui fut à
la fois poète et capitaine./— Ha! ha!
foutre des Dieux et foutre de Louys ! »
On relèvera, en feuilletant, une « Satyre »
relatant les dégoûtantes amours de
l’auteur avec une vieille racoleuse, des
«Stances à Coralte», courtisane, un
sonnet consacré aux amours du poète
avec une chèvre, une « Rodomontade »
d’ordre militaire, où le soldat prétend
sodomiser les fuyards qui lui tournent
le dos, un «Blesquin» paillard dans
l’argot du temps, des «Stances à la
Louange d’Églé Fille Sale», un «Madri¬
gal en rondeau pour une jeune per¬
sonne de bon ton qui disait souvent
Merde en compagnie», un «Sonnet
pour un Petit Conin », un « Sonnet pour
une Grande Fendasse », une « Saincte-
Face » terriblement blasphématoire, un
« Sonnet pour une Belle Nonnain qui se
disait épouse du Christ et repoussait un
cavalier», un «Sonnet pour une Belle
Personne de qui l’on disait que le gros
derrière avait le balancement agréable
d’un navire », plus loin les « Visions de
Corydon », les « Stances d’un Bardache
ambitieux à son bougre de eu», les
«Paroles à mon Vit», la «Grande
Tentation Saint-Antoine », d’une parti¬
culière obscénité, l’« Inscription pour
l’urinal en faïence dont le fond s’ome
d’un œil», le «Sonnet pour la Boiste
du Godemichy (c’est la Boiste qui
parle)», le «Rondeau pour une riche
intendante qui payait ses amans», un
«Sonnet où l’Autheur, entrant dans la
Vieillesse, dit Adieu à l’Âge meur»;
enfin l’«Épitaphe d’un Libertin»:
«Avec boutton de Naple et croustes
de galeu/Je fus trois mille fois de
Gomorrhe à Sodome», dit ce glorieux
paillard, invitant le passant à pécher
et à jouir comme lui. Les titres, sans
82 / Carré blanc
besoin de plus longs extraits, parlent
d’eux-mêmes. Nous ne sommes pas, il
s’en faut, en présence d’un professeur
de morale. Satisfaisons-nous de l’ap¬
plication à l’œuvre d’art et de la qua¬
lité de l’exécution. Or, elle est parfaite ;
Mathurin Régnier, Claude Le Petit,
Saint-Amant et tous les satiriques avec
qui Fleuret a eu commerce, sont non
seulement égalés, mais battus. On ne
regrettera dans ce chef-d’œuvre de l’éro¬
tisme comique, où l’éclat de la verve,
la richesse du langage et la souplesse
du métier vont de pair avec la virtuosité
du pasticheur, qu’une salacité parfois
un peu poussée et surtout un goût du
sacrilège à gêner les athées les plus
recuits. A. B.
CARRÉ BLANC
Poèmes de l'écrivain égyptien d'expres¬
sion française Joyce Mansour (née en
1928). Publiés en 1965.
Cinq ans après *Rapaces, Carré
blanc rassemble de nouveaux poèmes
dont le titre se veut symbole d’une fête
interdite. Maurice Chappaz n’a-t-il pas
déjà remarqué : « Citer Joyce Mansour
dans un panorama sur l’amour, c’est
citer l’un des cercles de l’Enfer. » Ici,
haine et désir s’enchevêtrent dans des
vers provocants et cruels: «J’aime
couler ma haine dans l’entonnoir/De
l’amant/Dépecer son pénis à la hache. »
Mais «peut-on jouir impunément sous
les glaçons du souvenir?» L’homme
se venge, le temps, les sentiments. « Je
panse la pesante dorure de ma bles-
sure/Tendre pierre à mon pubis atta¬
chée.» L’amertume voile parfois ces
images teintées d’un humour féroce.
Carré blanc ressemble à un cri de
révolte en faveur d’une humanité in¬
comprise, et si le recueil s’achève sur
un amer constat («nomenclature du
cauchemar»), nous conservons cepen¬
dant l’impression d’une éclatante vic¬
toire de la femme sur les puissances
obscures ; il lui a suffi de marcher, les
yeux bandés, offerte comme cible, vers
le gouffre où s’affrontent les passions
les plus pures, parce que les plus
sordides. Y. C.
CATÉCHISME DES GENS MARIÉS
Par le père Féline. Edité en 1782 à
Caen, repris à Bruxelles en 1881 après
une longue disparition, du fait de l'inter¬
diction du livre par les autorités ecclé¬
siastiques.
D’inspiration libérale, écrit dans un
langage clair et franc non dépourvu
d’une certaine saveur toute terrienne, le
livre se veut avant tout un guide pra¬
tique qui ne s’embarrasse pas d’excès
casuistiques. En quinze leçons et une
exhortation se trouvent définis l’état du
mariage et ses principales fins, les obs¬
tacles à la génération (excès, boissons,
emploi des doigts, changements de pos¬
ture, choses criminelles), les devoirs
des femmes enceintes, les règles de la
chasteté conjugale dites de la personne,
du temps et du lieu, les péchés que
commettent d’habitude les gens mariés
et les prétextes qu’on peut alléguer pour
se dérober au devoir conjugal. L’auteur
prescrit notamment d’accomplir l’acte
chaque fois que le désir en est ressenti,
dé4façon d’éviter le pire, mais avertit
les époux, bien que cela soit à son avis
assez inutile, «qu’il ne leur est jamais
permis d’user du mariage dans les lieux
spécialement consacrés au culte divin».
L’ouvrage, qui insiste en conclusion
sur le rôle des confesseurs comme
conseillers en la matière, surtout dans
les campagnes, invite d’une manière
quasi médicale les sujets chrétiens à
vaincre les pudeurs néfastes. ‘ D. G.
CATÉCHISME LIBERTIN
à l'usage des filles de joie et des jeunes
demoiselles qui se décident à embrasser
cette profession, par Mlle Théroigne.
Recueil anonyme publié en 1792, et gra¬
tuitement attribué, dans sa seconde édi¬
tion, à Théroigne de Méricourt.
Dédié à « l’abbesse de Montmartre »,
selon une tradition déjà établie, mais
enrichi d’une brève «oraison à sainte
Magdeleine patronne des putains» et
Cent nouvelles nouvelles (Les) / 83
de « litanies des filles de joie », mêlant
des saintes officielles et d’autres qui
le sont moins, le catéchisme traite le
métier de putain comme un art obéis¬
sant à des règles précises. S’il exige
des putains qu’elles aient les trois qua¬
lités indispensables : effronterie, com¬
plaisance et métamorphose, il prend
nettement position contre la bougrerie,
marque son souci d’hygiène en interdi¬
sant de baiser à celles qui ne sont pas
« saines » ou ont leurs règles, et affirme
sa bonne conscience révolutionnaire par
cette remarque à propos des verges que
doit posséder toute putain: «Aujour¬
d’hui que tout est à la patriote, que l’on
fout même patriotiquement, il suffit
d’un ruban aux trois couleurs» pour
orner ces verges. Cependant, les goûts
de l’auteur du catéchisme nous parais¬
sent plutôt aristocratiques que jaco¬
bins, et l’ameublement de la chambre
de la putain, avec peintures licencieuses,
estampes voluptueuses et glaces ser¬
vant à répéter les attitudes du plaisir,
suppose une fille assez bien pourvue. Il
faut remarquer que le catéchisme se
termine par une « approbation » fictive,
sous laquelle ont été inscrits les noms
de l’évêque Maury et «d’Autun», c’est-
à-dire Talleyrand. Le tout est concis, et
d’un style direct et leste. Y. B.
CENT NOUVELLES NOUVELLES (Les)
Recueil anonyme (xve s.).
L’édition la plus ancienne que nous
possédions ajoute : « Contenant les cent
histoires nouveaux, qui sont moult plai-
sans à raconter, en toutes bonnes com¬
pagnies par manière de joyeuseté.»
Dans un volume daté de 1432, une
dédicace présente le livre comme un
«ensemble de nouvelles composées
pour l’amusement du roi Louis XI,
lorsqu’il n’était encore que duc de
Bourgogne [s/c]». S’il est maintenant
établi que le recueil a été composé à la
cour de Bourgogne dans la première
moitié du xve siècle, les incertitudes
sont nombreuses quant à l’attribution.
Thomas Wright, qui en a donné une
édition critique à la fin du xixe siècle,
n’écarte pas l’hypothèse que le duc de
Bourgogne lui-même en soit l’auteur.
Pourtant il semble plus vraisemblable
que le recueil ait été rassemblé «à la
requeste », comme le mentionne la dédi¬
cace, du prince Philippe le Bon. Avant
Wright, Le Roux de Lincy penchait
pour l’attribution à un familier de la
cour de Bourgogne, Antoine de La Sale,
connu par le Roman du Petit Jehan de
Saintrê et les Quinze Joies du mariage.
Premier maître d’hôtel du duc, il aurait,
à sa demande, rassemblé, à l’imitation
des Cento Novelle (recueil italien du
début du xve siècle qui avait obtenu un
grand succès), la contrepartie française.
D’où le titre des Cent Nouvelles nou¬
velles. Pourtant l’ensemble est loin
d’être aussi original que la dédicace
veut bien le dire. L’imitation ne s’ar¬
rête pas aux Cento novelle, les thèmes
de Boccace et du Pogge sont largement
repris. Plusieurs contes, donnés pour
contemporains de la cour de Bour¬
gogne, sont empruntés à des fabliaux
des xme et xivc siècles. Il devient dès
lors malaisé d’extraire du fond tradi¬
tionnel l’originalité d’Antoine de La
Sale. D’autant plus que le schéma tra¬
ditionnel de la chronique courtoise est
repris dans la composition du recueil.
Usant de l’habitude italienne dont
L’*Heptaméron de Marguerite de Na¬
varre sera un siècle plus tard l’expres¬
sion la plus accomplie, l’ensemble des
Nouvelles nouvelles est présenté comme
une suite de récits que des hommes et
des femmes de la cour se font pour la
réjouissance et l’enseignement du prince
et de ses amis. Et s’il y a quelque ana¬
chronisme à placer dans la bouche des
courtisans des contes qui débordent lar¬
gement la vie intime de la brillante
cour de Bourgogne, c’est encore que le
propos inavoué de l’ouvrage est de
dresser un tableau beaucoup plus géné¬
ral des mœurs de l’époque.
Comme chaque fois qu’il s’agit de
décrire des rapports amoureux dans les
dangers et les plaisirs qu’ils occasion-
84 / Cent nouvelles nouvelles (Les)
«Les Cent Nouvelles nouvelles». Édition de A.
nent, le conteur se doit de tirer une
morale, de justifier des détails qui ne
conviendraient peut-être qu’imparfai¬
tement à une stricte édification reli¬
gieuse. Chaque fois aussi, le prétexte
des dangers de l’aventure est à peine
balancé par le piquant des situations.
Le récitant joue presque toujours sur
une double scène et il n’est pas cer¬
tain que le propos moralisateur soit le
plus attendu. Ainsi la vieille tradition
moyenâgeuse qui consiste à attaquer
les mœurs des couvents, est ici reprise
d’abondance (comme l’a d’ailleurs fait
Boccace, comme le fera L ’Heptamérori)
et ceci, non seulement pour confondre
les mauvais moines, mais encore parce
qu’une situation de célibat, déjà jugée
par beaucoup comme ambiguë, devient
la source providentielle d’anecdotes où
le scabreux penche plus aisément du
côté de la paillardise et de la pornogra¬
phie que dans la dénonciation de telles
mœurs. Les précautions sont souvent
oratoires et l’on ne peut s’empêcher de
rappeler une tradition de libertinage qui
trouve dans le sophisme de l’édifica¬
tion de la vertu par le récit des misères
de la concupiscence, une trajectoire
Vérard. Paris, I486.
dont Sade et le xvme siècle représen¬
tent le point culminant. Il semble même
que le Moyen Âge, encore présent dans
Les Cent Nouvelles nouvelles, soit, sur
ce point, beaucoup plus net que les
reçpeils libertins de la Renaissance, où
l’histoire du plaisir se mêle souvent à
quelque spéculation plus abstraite. Par
exemple les versions platoniciennes que
l’on rencontre dans L’Heptamèron de
Marguerite de Navarre sont à peu près
absentes des Cent Nouvelles nouvelles.
Il ne s’agit pas d’abord d’édifier les
lecteurs sur les dangers de l’amour vénal
pour ensuite les conduire à des solu¬
tions plus spirituelles, mais de décrire
la vie comme elle est.
Malgré la tradition courtoise, Les Cent
Nouvelles nouvelles sont de cette veine
réaliste. L’accommodement entre les
partenaires est plus souvent invoqué
que le droit moral qui se déduit habi¬
tuellement du sacrement de mariage.
Et il est très rare que les ébats, même
les plus scabreux, conduisent à des
condamnations exécutoires. On cherche
plutôt la conciliation et bien souvent en
dehors de toute bienséance. Comme
s’il importait plus de vivre en paix que
Cent Vingt Journées de Sodome (Les) / 85
de vivre selon des codes prescrits par la
religion. Il va sans dire que la tendance
ici affirmée n’atteint jamais le propos
subversif. À aucun moment la morale
officielle n’est attaquée de front. On
se contente de minimiser les solutions
qu’elle propose.^ Et s’il faut chercher
dans le Moyen Âge finissant la preuve
d’une liberté beaucoup plus grande
que celle qu’il est d’usage d’attribuer
à l’époque, c’est sans doute dans des
contes comme ceux qui nous sont racon¬
tés ici que le fait devient le plus évi¬
dent. Les complications individualistes
qu’impose une morale du remords et
de la responsabilité sont au xve siècle
beaucoup moins probantes qu’elles ne
le seront un siècle plus tard dans l’at¬
mosphère de crise religieuse qui marque
le xvie siècle. Le privilège des Cent
Nouvelles nouvelles et de quelques
autres recueils libertins dont les sources
restent moyenâgeuses devient précisé¬
ment la preuve d’une liberté que les
siècles ultérieurs ont tenté d’occulter
tout en suivant, selon des voies plus
détournées, les mêmes chemins : ceux
d’une misère ou d’un bonheur simple,
quels que soient les turpitudes ou les
avantages que le fait de vivre et de
désirer dispense aux hommes. C. F.
CENT,VINGT JOURNÉES DE SODOME (Les)
ou l'Ecole du libertinage, par Donatien-
Alphonse-François de Sade (1740
1814).
Le 22 octobre 1785, le marquis de
Sade, prisonnier de la forteresse de
Vincennes, commence à mettre au net,
sur de petites feuilles qui, collées bout
à bout, formeront un rouleau de douze
mètres dix, la copie d’un manuscrit
dont la perte, selon son propre aveu,
lui, fera verser en 1790 des «larmes de
sang». Le manuscrit est provisoire.
Seules l’introduction et la première
partie sont rédigées. Les trois autres
parties restent à l’état de notes et de
plan. Sade y a soigneusement numéroté
une suite de six cents perversions, se
promettant de rédiger plus tard, dans
des temps plus favorables, ce qu’il
considérait alors comme son chef-
d’œuvre. Avec le pillage de la Bastille,
le rouleau disparaît.
Il réapparaîtra au début de ce siècle,
entre les mains du psychiatre berlinois
Iwan Bloch, qui en donnera en 1904 la
première édition. Il faut attendre 1929,
date à laquelle Maurice Heine se rend
acquéreur du manuscrit, pour qu’une
édition satisfaisante en soit donnée. La
publication s’en poursuivra jusqu’en
1935 et peut être considérée comme la
véritable originale, celle de 1904 accu¬
mulant plusieurs milliers d’erreurs. Le
rouleau des Cent Vingt Journées ne pré¬
sente donc qu’une ébauche d’un projet,
qui aurait eu, si l’auteur avait retrouvé
son manuscrit, des proportions qu’il
donnera, dix années plus tard, à La
*Nouvelle Justine. Il est presque cer¬
tain que l’achèvement impossible des
Cent Vingt Journées est à l’origine de
l’extension des Malheurs de la vertu,
que 1 ’ *Histoire de Juliette ou les Pros¬
pérités du vice forme le contrepoint
romancé de la systématique que Sade
avait tentée dans les Cent Vingt Journées.
Les notes de travail qui remplissent les
trois dernières parties contribuent pour
une part importante à donner au rou¬
leau le caractère de traité médical qui
avait retenu le psychiatre Iwan Bloch.
Il faut y ajouter la somme des théories
que Sade ne cessera de commenter
dans ses autres livres et dont le résumé,
suivant Gilbert Lely, peut être trouvé
dans le portrait du duc de Blangis,
créature chez qui le mal devient l’expé¬
rience « du vide et du néant », où le vice
est la seule possibilité de faire éprouver
à l’homme «cette vibration morale
et physique, source des plus délicates
voluptés ». Il ne saurait y avoir de plai¬
sir, de vie même, en dehors du crime et
de la violence. L’exorde des Cent Vingt
Journées affirme nettement ce propos.
Il ne s’agit plus de montrer les ravages
du mal pour exalter les pouvoirs de la
vertu (comme Sade feint de l’annoncer
au début de la première Justine), mais
86 / Cent Vingt Journées de Sodome (Les)
de montrer l’homme tel qu’il est:
«C’est maintenant, ami lecteur, qu’il
faut disposer ton cœur et ton esprit au
récit le plus impur qui ait jamais été fait
depuis que le monde existe, le pareil
livre ne se rencontrant ni chez les
anciens ni chez les modernes. Imagine-
toi que toute jouissance honnête ou
prescrite par cette bête dont tu parles
sans cesse sans la connaître et que tu
appelles nature, que ces jouissances,
dis-je, seront expressément exclues de
ce recueil et que, lorsque tu les rencon¬
treras par aventure, ce ne sera jamais
qu’autant qu’elles seront accompagnées
de quelque crime, ou colorées de
quelque infamie. Sans doute, beaucoup
des écarts que tu vas voir peints te
déplairont, on le sait, mais il s’en trou¬
vera quelques-uns qui t’échaufferont
au point de te coûter du foutre, et voilà
tout ce qu’il nous faut. Si nous n’avions
pas tout dit, tout analysé, comment
voudrais-tu que nous eussions pu devi¬
ner ce qui te convient? C’est à toi à le
prendre et à laisser le reste ; un autre en
fera autant; et petit à petit tout aura
trouvé sa place. » Et Sade ajoute :
«C’est ici l’histoire d’un magnifique
repas où six cents plats divers s’offrent
à ton appétit. »
Le Banquet auquel convie Sade
représente, dans l’œuvre du marquis,
la fiction la plus inexorable qu’il ait
jamais mise en place. Dans un château
perdu de la Forêt-Noire, quatre libertins
(le duc de Blangis, l’évêque son frère,
le président de Curval et le financier
Durcet) s’enferment pour une orgie de
cent vingt jours. Du 1er novembre au
28 février et au-delà (pendant vingt
journées supplémentaires où les crimes
et les orgies s’accélèrent jusqu’à la mise
à mort de trente personnes) se déroule
un cérémonial complexe où nos quatre
libertins, entourés de quarante-deux
objets de luxure (selon le mot de Gil¬
bert Lely), soumettent à leurs désirs
leurs épouses, un sérail de huit jeunes
garçons et de huit jeunes filles, huit
«fouteurs» sodomites, quatre duègnes
sexagénaires, six cuisinières et ser¬
vantes, enfin quatre proxénètes « histo¬
riennes », dont la fonction consistera à
raconter (et à faire mettre en pratique
par les libertins) les six cents perver¬
sions qui correspondent, dans la classi¬
fication sadienne, aux passions dites
«simples», «doubles», «criminelles»
et « meurtrières ». Rappelons que seule
la première partie est développée. La
gradation des excès, comme ressort
principal de la fiction des Cent Vingt
Journées, y est plusieurs fois affirmée.
Dans les notes qui suivent la rédaction
du rouleau, Sade insiste, pour ses déve¬
loppements futurs, sur cette nécessité :
« Adoucissez beaucoup la première par¬
tie», écrit-il en se vouvoyant, «tout s’y
développe trop ; elle ne saurait être trop
faible ou trop gazée », et il précise : « Ne
faites surtout jamais rien faire aux quatre
amis qui n’ait été raconté... »
Aussi bien jamais la passion du détail,
de sa nécessité, d’un réalisme scienti¬
fique de la description, n’a été à l’œuvre
dans une fiction avec autant d’acharne¬
ment. C’est sans doute l’originalité des
Cent Vingt Journées que d’investir un
récit libertin de tout ce qui pourrait
concerner une histoire naturelle de
l’homme au travers de ses passions.
L’aventure (la fiction) de la vie (du
désir) comme expérimentation d’un
mécanisme des corps (d’une matière),
donnant ainsi, à-propos de l’érotisme,
la définition d’un roman matérialiste
où les phantasmes n’existent que dans
les corps qui les décrivent, sans qu’à
aucun instant l’imagination ou le rêvé
en deviennent l’exutoire. Refus donc
de la pitié, de l’espoir, d’une consola¬
tion quelle qu’elle soit, au profit de
cette histoire des corps dont le récit
sadien décrit minutieusement tous les
arcanes. Roman matérialiste aussi parce
que l’histoire des corps dans leur§
désirs, pour devenir possible (et, chez
Sade, cela signifie toujours dicible), ne
saurait avoir lieu en dehors du vertige
incessant qui ramène l’homme à sa
dimension la plus rude, à sa surface la
Ce qui ne meurt pas / 87
plus nue : celle d’un corps confronté à
son désir, à la transgression de l’un ou
de l’autre comme seule ontologie où
puisse se conjuguer la vie. Dès lors,
l’expérience de la souffrance des autres
comme condition de son propre plaisir
devient l’axe du récit sadien. Mais à la
position sadique s’ajoute aussitôt son
corollaire, l’attitude masochiste. Couple
du masculin-féminin qui s’articule au
narcissisme, à l’activité sexuelle géné¬
rale, à l’alliage constant, dans la ques¬
tion du Je, du couple domination-
soumission. C’est ce sadisme moral
(création d’une norme, d’un universel
par lequel l’individu et la société se
répondent tour à tour) que le Dr Hes-
nard relève, par ce que « Sade, sous ses
apparences révoltées, avait deviné dans
l’opposition de la société aux aspira¬
tions humaines profondes de l’indi¬
vidu» — dans le fait que «dans un
scénario érotologique au décor sym¬
boliquement inquiétant, une foule de
personnages très différents des plus
immondes aux plus gracieux corres¬
pondent chacun à tel thème ou à telle
variation érotique». L’insistance de
Sade dans la description, la minutie
avec laquelle il annote le rouleau des
Cent Vingt Journées montrent suffi¬
samment que le propos n’est pas seule¬
ment littéraire. Les trois dernières parties
du rouleau, dans l’«abstraction» des
combinaisons érotiques qu’elles énu¬
mèrent, permettent peut-être de suivre
ce cheminement dans toute sa séche¬
resse. Qu’on en juge par quelques
exemples extraits de la troisième par¬
tie : « 6. Il se fait péter dans la bouche
par quatre filles, en enculant une cin¬
quième, puis il change. Toutes pètent,
et toutes sont enculées ; il ne décharge
que dans le cinquième cul. 7. Il s’amuse
avec trois jeunes garçons ; il encule et
se fait chier, en les changeant tous
trois, et il branle celui qui est dans l’in¬
action. 8. Il fout la sœur en cul, en se
faisant chier dans la bouche par le
frère, puis il les change, et dans l’une et
l’autre jouissance on l’encule. 9. Il
n’encule que des filles de quinze
ans, mais après les avoir au préalable
fouettées à tour de bras.» La chaîne
des paresthésies qu’il développe ainsi
n’omet aucune aberration, aucun
schéma. Plusieurs reviennent comme
motifs obsessionnels. Les perversions
coprolagniques y jouent un rôle pri¬
mordial. Gilbert Lely note que sur les
six cents cas anormaux narrés par les
historiennes, plus de la moitié offrent
l’image d’une ingestion d’excréments,
autonome ou associée à une autre pas¬
sion. Dans la dernière partie, les muti¬
lations, les crucifixions, supplices de
toutes sortes, tuent une trentaine des
quarante-deux convives de la fête. Lors¬
qu’à la dernière page Sade dresse un
compte des victimes, les chiffres sup¬
plantent les noms, il ne reste plus qu’à
tirer un trait : dénombrer la mort dans
le plaisir des survivants, c’est surtout
montrer sur quelle nuit achoppe dès
lors le livre. Sans un mot de regret,
avec juste ce détail ajouté à la dernière
ligne : « Récapitulez avec soin les noms
et qualités de tous les personnages que
vos historiennes désignent, pour éviter
les redites», le rouleau s’achève en un
suspens abrupt qui exclut toute fin.
L’impératif d’une tâche ferme le cycle,
dès lors à parcourir sans trêve. Gilbert
Lely marque cet enchaînement : « Or,
sur les proies délicieuses, ressuscitées à
l’aube de la cent vingt et unième journée,
le langage étendra sa merci. » C. F.
CE QUI NE MEURT PAS
Roman de Jules-Amédée Barbey d'Aure¬
villy (1808-1889). Publié en 1884.
L’inceste, thème entre tous cher à
d’Aurevilly, constitue un des pôles de
cet ouvrage. Alors que, dans *Un prêtre
marié, l’ambiguïté de ses rapports, tout
chastes qu’ils sont, avec sa fille jette un
père dans d’extrêmes aberrations, ici la
passion est vécue par des êtres appa¬
rentés non par le sang mais par l’ac¬
coutumance et le sentiment : mère, fils,
frère, sœur, adoptifs — la fille arra¬
chant à sa mère véritable l’amant de
88 / Cerise
celle-ci pour en faire son époux. Allan,
un orphelin de dix-sept ans, s’est épris
d’Yseult de Scudémor qui l’a élevé
avec sa fille de quatorze ans, Camille.
Après bien des hésitations et quoique,
à quarante ans, elle ne se sente plus
capable d’amour, Mme de Scudémor
cède au jeune homme. Yseult pourtant
n’est pas insensible. À quinze ans
elle éprouve pour une adolescente des
« désirs insensés » que sa timidité seule
l’empêche d’exprimer. Elle s’en tient
alors à la tendresse: «du moins je
pouvais savourer, au nom de l’amitié
comme elle [son amie] la sentait, tout
ce qui ne rassasiait pas la mienne... »
Ensuite elle se marie, et sa lune de miel
«fut un soleil dévorant». Son époux
n’étant qu’un libertin, elle s’en éloigne
et a une liaison ardente avec Octave ;
quand celui-ci se détachera, elle som¬
brera dans une indifférence irrémé¬
diable. Cependant Allan la rejoint en
secret dans sa chambre et l’auteur décrit
longuement ces rencontres entre cette
belle femme mûrissante, demi-nue et
abandonnée et ce jeune homme fou¬
gueux que désespère la tranquille froi¬
deur de son idole: «Je n’ai pas le
pouvoir d’augmenter d’une pulsation
de plus la vie qui l’anime. » Pour ten¬
ter de distraire Allan, Yseult l’emmène
deux ans en Italie. À leur retour, les
relations d’Allan et de Camille de
fraternelles deviennent amoureuses.
Camille, qu’avait toujours fascinée le
garçon «s’appelait [...] son incestueuse
sœur. Il semblait qu’avec ce mot [...]
elle aiguillonnât ses transports.» Le
jeune homme est déchiré: «La figure
d’Yseult se levait maintenant dans sa
pensée à côté de celle de Camille et
l’épouvantait, et il fallait cacher son
épouvante à Camille pour ne pas lui
déshonorer sa mère.» Il ne peut plus
«partager l’ivresse» de cette maîtresse
«ivre d’amour». Puis Camille est
enceinte et Allan répugne à s’en ouvrir
à Yseult. Les réticences de son amant
renforcent les soupçons de celle-là qui
a toujours jalousé sa mère; elle lui
jettera elle-même la vérité au visage.
Les jeunes gens sont unis. Dans l’in¬
tervalle, Yseult, souffrante, révélera à
Allan qu’elle est grosse de lui. Cette
nouvelle le détache de sa fiancée. La
nuit de noces est pour lui un cauche¬
mar, les élans de son épouse l’exaspè¬
rent, tandis qu’elle prend pour de la
passion la fureur de son emportement.
Il brûle de nouveau pour Yseult et sa
répulsion pour la jeune femme grandit.
Yseult accouche d’une fille et meurt.
Yseult disparue, les époux vivent en
étrangers et Allan, malgré la pitié qu’il
ressent pour sa compagne, se remémore
sans cesse «ces temps d’une volupté
torréfiante et anéantie [...] qui ne
reviendraient jamais ». F. S.
CERISE
ou les Moments bien employés. Roman
de Dellfos (Eric Losfeld?). Publié en 1969
(en réalité, la première édition de cet
ouvrage parut vers 1959 mais passa
alors inaperçue).
Sommes-nous en présence de l’éro¬
tisme du xxie siècle? Le décor est un
pçy futuriste. Vêtue d’un casque et d’un
blouson, l’héroïne se promène en héli¬
coptère de plastique, dit «élico» en
français basique. Elle use du « télécom »
aussi fréquemment que nous donnons
un coup de fil et a inventé un système
d’amour par ce moyen : elle tient son
sexe ouvert tout contre l’écran tandis
que son interlocuteur braque le sien dans
sa direction. Pourtant la vie sexuelle et
amoureuse de Cerise n’est pas abso¬
lument originale. Troublée et éveillée
sensuellement par les caresses fur¬
tives et les baisers intimes d’un homme
âgé, elle est «dépucelée» maladroite¬
ment par un camarade d’études, prend
quelques amants beaux et forts qui la
«laissent en panne». Vient celui qui,
après quelques gifles, l’emmène «jus¬
qu’au bout» et lui fait «goûter» de la
femme, puis celui qui est terriblement
jaloux... Les rapports des hommes et
des femmes ne semblent pas telle¬
ment changés. Les journaux à sensa-
Chair molle / 89
tion font leur plein d’événements insi¬
pides, « émoustillants » et attendrissants.
La morale bourgeoise et la justice s’in¬
quiètent de savoir si une jeune fille qui
a été sodomisée est digne de se marier.
Et l’amour dans le confessionnal a tou¬
jours sa délicieuse saveur de péché.
Mais ce récit a un mérite très rare. Bien
qu’écrit par un homme, il montre un
véritable désir de femme et son plaisir
— en partie esthétique — à voir et tou¬
cher un sexe d’homme comme objet de
désir. X. G.
CES PLAISIRS...
Ces plaisirs que l'on nomme, à la
légère, physiques. Réflexions de Colette
(Gabrielle-Sidonie Colette, 1873-1954].
Publiées en 1932.
Colette donne ici la mesure de son
don d’observation et d’analyse, de
son intelligence critique, légèrement en
retrait de ce qu’elle décrit, toujours
intéressée, la mesure, surtout, de son
génie de l’écriture. Elle conte ses
approches de différents mondes : le
monde des fumeurs d’opium, celui de
l’homosexualité masculine et surtout
féminine, l’univers de la jalousie, le
cadre du donjuanisme.
Analysant ses rencontres, ses ami¬
tiés, elle campe des personnages dont
les contours sont amoureusement des¬
sinés : Charlotte, chanteuse aux douces
prunelles grises qui feint le plaisir pour
satisfaire un jeune amant; son ami
X..., que de nombreuses maîtresses
fatiguent; Damien, qui «doit» quitter
les femmes pour qu’elles languissent
«comme des brûlées»; «la Cheva¬
lière», patronne d’un cabaret de les¬
biennes, virile et pure, androgyne jamais
heureuse dans son désir d’absolu; la
poétesse Renée Vivien dont le «corps
ployant refusait tout relief de chair»,
alcoolique et irréelle, acharnée au plai¬
sir et nappée d’un halo de lumière noire ;
Amalia, qui quittait un sultan repu et
marchait seule dans les rues d’Istanbul
pour retrouver son amie; les «Ladies
de Llangollen» qui, après une rupture
scandaleuse avec leur aristocratique
milieu, vécurent dans la retraite et le
bonheur pendant cinquante-trois ans ;
Pépé, noble Espagnol, amoureux des
ouvriers blonds à blouse bleue. Au
sein de ce peuple hétéroclite, Madame
Colette évolue, sûre d’elle-même, tou¬
chée ou choquée, moralisant ou bénis¬
sant; elle vibre au son de la plainte
amoureuse, s’attendrit sur un couple de
femmes, fragile et menacé, se sent atti¬
rée par les «monstres» pédérastes et
lance des sortilèges et des menaces de
mort contre ses rivales. Finalement,
« véridique hermaphrodite mental », elle
effraie les hommes par sa vigueur
mêlée de grâce, et cette peur, elle l’ana¬
lyse avec acuité : « Certaines femmes
représentent, pour certains hommes, un
danger d’homosexualité. » X. G.
CHAIR MOLLE jjfo
Roman de Paul Adam (1862-1^20). Publié
en 1885.
Ce livre était écrit à vingt-deux ans.
Visiblement l’auteur y fait état, sous
l’influence naturaliste, quoique avec un
brin d’artisterie, d’une expérience pré¬
coce, la sienne, vécue dans les villes du
nord de la France : Douai, Arras, Lille.
Cette expérience lui donne la matière
et le sujet d’une vie de «fille», Lucie
Thirache. Au premier chapitre, Lucie
descend à la gare de Douai, se fait
conduire en fiacre au 7 de la rue Pépin,
est accueillie par Madame. Au deuxième,
«l’entrée de Lucie au grand salon pro¬
voqua un tumulte ». On chante et boit
dans ce lieu, et tout est au mieux
d’abord. Puis c’est la visite médicale,
les ennuis, il faut quitter le bordel.
Puis... des aventures classiques, ici
narrées avec fraîcheur, de telle sorte
que le portrait est éclairé sous plusieurs
angles. C’est ce que disait le préfacier,
Paul Alexis, de ce livre de débutant :
«Qui de nous n’a rencontré quelque
Lucie Thirache? Eh bien, celle du
livre nous fait mieux comprendre celles
de la réalité. Intelligence crépusculaire,
volonté capricante, vacherie native déve¬
90 / Champavert
loppée dans l’exercice de la prostitu¬
tion : tout est posé, déduit, éclairé par
des faits. » Le cœur vague, une épave
futile, rusée quoique dupe toujours.
Lucie Thirache, sœur de *Nana et de
Boule-de-Suif, rêvant d’amours inef¬
fables avec Léon, à l’hôpital. M. B.
CHAMPAVERT
Contes immoraux. Contes de Joseph-
Pétrus Borel (1808-1859). Publiés en
1833.
« Je caresse la mort, je souris au sui¬
cide», écrivait Pétrus Borel dans ses
Rhapsodies. Ce lycanthrope — ainsi se
surnommait-il, homme-loup, seul dans
le «marais fétide qu’est la société» —
ne pouvait produire que des œuvres
dominées par le désespoir et le néant.
L’ivresse des sens n’apparaît guère,
mais quelque chose qui a à voir directe¬
ment avec éros, ici et là dans quelques
pages un peu libres, et partout dans
cette fréquentation de la mort et de ses
plaisirs qui sont l’objet des Contes
immoraux. Marginal, révolté, Pétrus
Borel consacre deux de ses contes grin¬
çants au colonialisme et à la mission
civilisatrice dont se pare l’Occident
chrétien. «Monsieur de l’Argentière»
vaut surtout par la jouissance secrète
qui anime, dans la même trame dési¬
rante, un accusateur public, depuis le
moment où il viole et met enceinte une
jeune fille jusqu’à l’instant où, après
l’avoir lui-même fait condamner à mort
pour infanticide, il contemple, tout en
mangeant, la tête de sa victime roulant
sous la guillotine. «Don Andréa Vesa-
lius » est un anatomiste inquiétant, un
vieillard impuissant, qui épouse une
jeune vierge, mais dont la véritable nuit
de noces se déroule dans son labora¬
toire, lorsqu’il dissèque le cadavre de
sa femme. Nulles voluptés à propre¬
ment parler dans tout cela, ni sadisme,
ni cruautés exaltantes, d’autant moins
que le style reste allusif. Mais une fine
compréhension des arcanes du désir.
Pour mieux faire éprouver le côté alar¬
mant de son message, Pétrus Borel se
dédouble. «Pétrus Borel s’est tué!»
annonce-t-il dans la préface. «Son vrai
nom était Champavert.» Et de consa¬
crer le dernier conte à décrire le suicide
de Pétrus Borel, chez un équarisseur,
parmi les cadavres de chevaux. Misé¬
rable, sans succès, Pétrus Borel s’est
suicidé plus «naturellement», après
s’être exilé en Algérie : laboureur, il
refusait de porter un chapeau. Il mourut
d’une insolation. M. R.
CHANDELLE D'ARRAS (La)
Poème héroï-comique en dix-huit chants
composé par l'abbé Henri-Joseph Du
Laurens (1719-1797) en moins de quinze
jours et publié en 1 765.
La préface de 1835 nous avertit que
c’est un ouvrage assez bien versifié et
plus amusant que La *Pucelle de Vol¬
taire, dans lequel l’abbé Du Laurens
s’attaque aux préjugés, superstitions,
abus de tous genres qui avaient pris
naissance et se maintenaient à la faveur
de la religion de Rome. La satire a pour
thème une apparition de la Vierge qui
fit don à Lambert, évêque d’Arras
en, 1105, d’une chandelle miraculeuse
capable de guérir les habitants de cette
ville «punis d’une étrange maladie
procédant comme d’un feu ardent qui
brûlait la partie du corps atteinte de ce
mal». Sur ce fond, le redoutable abbé
crée une intrigue et une action, avec les
incidents et les détails les plus gro¬
tesques.
Il narre les aventures terrestres et
supraterrestres des deux « coqs » d’Ar¬
ras : Jean La Terreur et, Jérôme Nulsi-
frote. L’épisode le plus spectaculaire
est sans nul doute celui où saint Duns-
tan ramène par la voie des airs Jean La
Terreur à Arras, en le tenant suspendu
au bout d’une pince. Survient un orage
à la faveur duquel Jean essaie de se
libérer. Mais le saint le rattrape «par
son engin»... «et la pince au même
instant/Tout rasibus lui coupe l’instru¬
ment». Ce qui donne lieu à la jolie
scène que voici : une nonnette rêvait au'
bord d’une onde claire... «La jeune
Chansons de Bilitis (Les) / 91
sœur d’une main innocente/Légère-
ment caressait son beau sein./Dans ce
moment, sur sa gorge naissante,/De la
terreur tombe le triste engin./Sur ce
sein blanc Priape s’électrise/Et, du cor¬
set glissant sous la chemise,/Il va se
perdre... on ne sait pas bien où./
C’était, je crois... ce n’était pas au cou. »
Don du ciel, la chandelle a rejoint la
terre des hommes où elle est devenue
un objet de ferveur : « Saint Lampion,
s’écria la pucelle/Vous me brûlez, que
vous avez d’appas/Divin Pasteur : N’ar¬
rête point ton zèle/Enfonce encore, si
tu peux, la chandelle... » P. R.
CHANSON DES GUEUX (La)
Recueil poétique de Jean Richepin
(1849-1926). Publié en 1876.
L’auteur fut condamné pour ce livre
à trente jours de prison et cinq cents
francs d’amende. Deux textes furent
retranchés des éditions suivantes : la
«Ballade de joyeuse vie», et «Fils de
fille », d’autres durent subir des mutila¬
tions : « Idylles de pauvres », « Frère, il
faut vivre», «Voyou». En tout cas,
l’édition de 1881, précédée de deux
préfaces de l’auteur (auxquelles les
précisions ci-dessus sont empruntées)
ne comporte rien qu’on puisse dire
subtilement érotique ou libertin, ni rien
certes de pornographique ou d’obs¬
cène. Le crime de Richepin fut de lèse-
bourgeois, et c’est dans l’argot qu’il
trouve son ton le mieux assuré. Lui-
même, poète, se définit en roi des
gueux, et l’on continuera d’apprécier
certaines de ses apostrophes, pour cette
raison. Au bourgeois, Richepin déclare
assez candidement: «Garde tes filles
sans appas,/Nous gardons notre épitha-
lame./Non! non! nous ne les aurons
pas,/Mon vieux, mais nous avons ta
femme. » M. B.
CHANSONS DE BILITIS (Les)
Poèmes lyriques en prose de Pierre
Louÿs (18701925). Publiés en 1894.
Devançant Marcel Schwob dont les
Vies imaginaires paraîtront en 1896,
Pierre Louÿs introduit son ouvrage par
une biographie érudite de la poétesse
grecque dont il prétend publier l’œuvre
lyrique. Contemporaine et amie de
Sapho (dont elle partage les goûts),
Bilitis s’exprime dans un langage pré¬
cieux qui se rattache plus à la fin du
Parnasse français qu’à l’alexandrinisme
hellénique (ce qui n’empêcha pas un
philologue allemand de prendre la chose
au sérieux et de soulever, sur la ques¬
tion des sources, une controverse assez
cocasse).
Après cette préface « savante », Pierre
Louÿs est censé avoir traduit trois séries
de poèmes qu’achèvent trois épitaphes
pour le tombeau de Bilitis. La première
partie, intitulée «Bucoliques en Pam-
philie », fait penser au roman de Lon-
gus. Il s’agit des amours de Bilitis pour
le berger Lykas. Mais il y a de la « nym¬
phomanie» chez Bilitis. Elle aime à
être une et à se contempler telle : « Je
me suis dévêtue pour monter à un
arbre; mes cuisses nues embrassaient
l’écorce lisse et humide ; mes sandales
marchaient sur les branches. » Dès les
premiers poèmes apparaît le thème les¬
bien qui éclate dans la deuxième par¬
tie : « Élégies à Mytilène », hymnes à la
belle Mnasidika: «Je fus jadis amou¬
reuse de la beauté des jeunes hommes,
et le souvenir de leurs paroles, jadis,
me tint éveillée. Aujourd’hui Mnasi¬
dika seule et pour toujours me possède.
Qu’elle reçoive en sacrifice le bonheur
de ceux que j’ai quittés pour elle. » La
troisième partie, «Épigrammes dans
l’île de Chypre», reprend le même
thème mais sur un autre ton : Bilitis,
vieillie, aime une enfant de quinze ans,
Mydzouris qui, « petite ordure », insul¬
tée par les femmes, reste « pure malgré
tout». «Viens sous mon bras et sèche
tes yeux. Oui, je sais que tu es une hor¬
rible enfant et que ta mère t’apprit de
bonne heure à faire preuve de tous les
courages. Mais tu es jeune, et c’est
pourquoi tu ne peux rien faire qui ne
soit charmant. »
Disposant d’une érudition prodi¬
92 / Chansons érotiques
gieuse, Pierre Louÿs, à la différence de
son ami Valéry, n’a pas d’invention
véritable. Son style sent toujours le
pastiche, son inspiration est décadente
et, par endroits, est vraiment très « fin
de siècle ». Ainsi : « Et autour de moi
j’entendais bruire la rumeur ardente de
la foule, tandis que l’haleine des désirs
flottait sur ma nudité, dans les brumes
bleues des aromates. » Cette Bilitis fait
figure de vieille Parque... Mais elle
a, de-ci, de-là, des trouvailles qui sont
d’un bel écrivain : « Si ton âme lui
plaît, c’est que ton regard sans doute
lui rappelle le sien.» La dernière épi¬
taphe de Bilitis donne un parfait
exemple du style de son auteur. Elle se
termine sur ce verset : « Et maintenant,
sur les pâles prairies d’asphodèles, je
me promène, ombre impalpable, et le
souvenir de ma vie terrestre est la joie
de ma vie souterraine. »
Les Chansons de Bilitis ont souvent
inspiré les musiciens, surtout Claude
Debussy qui, dès 1898, composa des
mélodies pour trois de ces poèmes.
À la différence de ces derniers, la parti¬
tion ne date pas. L’œuvre littéraire n’est
plus que le témoignage d’une époque,
sa transcription musicale a une splen¬
deur qui défie le temps et suffit à
immortaliser Bilitis, que Pierre Louÿs
montrait si navrée de se savoir vieillie.
— Outre ce recueil, Pierre Louÿs a
composé une suite intitulée Les Chan¬
sons secrètes de Bilitis d’une tonalité
beaucoup plus érotique. P. D.
CHANSONS ÉROTIQUES
Poèmes de Pierre-Jean de Béranger
(17801857], Publiés en 1834 puis, dans
leur ensemble, en 1864.
« Et cul par-dessus tête/Gai, gai, l’on
est chez nous/Toujours en fête,/Et sens
dessus dessous.» L’amour, ici, et ses
déviations, ne sont plus un problème.
Adaptées à des airs en vogue, ces chan¬
sons se rattachent à la tradition joyeu¬
sement paillarde que les romans peuvent
rarement respecter. En quelques cou¬
plets joliment tournés plus un refrain
stimulateur, hommage est rendu à Éros
et à Dionysos, loin de toute angoisse.
La chanson, avec son caractère franc et
humoristique, est destinée aux sociétés.
Elle ne se consomme pas en suisse. La
complicité qui s’établit entre chanteurs
— convives ou camarades — invite au
pur plaisir, à la dépense libre de l’éner¬
gie sexuelle. De son propre aveu Béran¬
ger voulait être le «champion des
intérêts populaires». Ses pamphlets
contre la Restauration lui valurent la
prison. Ses chansons furent condam¬
nées. Elles n’étaient pourtant que l’ex¬
pression des joies faciles, et d’une tra¬
dition solidement ancrée dans le peuple.
En quarante-quatre chansons, on fait
allègrement le tour de la volupté la plus
simple et la plus heureuse. Tous les
plaisirs y sont célébrés, sauf l’art —
érotique entre tous il est vrai — de
souffrir en amour. La culpabilité est
tournée en dérision, et les perversions
ne transgressent plus aucun interdit. Si
l’on parle de la masturbation («Ma
mère avait raison, je le vois,/Notre bon¬
heur est au bout de nos doigts»), c’est
pour indiquer les phantasmes les plus
riches pour cette pratique. Le lavement
devient ailleurs ce qu’il est : une source
supplémentaire de plaisir. Les risques
de grossesse ne sont plus redoutés dans
les chansons : grâce aux enfants, curés
et nourrices ont du travail, et puisque,
en ce temps-là, aucune contraception
n’était efficace, autant valait «manger
la sauce avec l’anguille». Seule la
pédérastie ne trouve pas grâce, mais
c’est souvent conforme au folklore.
Par contre, l’inceste, les amours
saphiques, la flagellation, l’exhibition¬
nisme, etc., ont tous les couplets qu’ils
méritent. Si l’on méprise l’impuissance
et la frigidité, c’est que l’on dénonce
toutes les défenses contre la jouis¬
sance. Quant à l’éjaculation précoce,
on sait l’utiliser pour redoubler le plai¬
sir: «l’amour viendra en aide». Au
passage, on épingle l’Église et l’armée,
ces deux institutions répressives.' Et
de bout en bout on plaide énergique¬
Chansons qui n'ont pu être imprimées / 93
ment pour la morale du plaisir qu’a su
engendrer la sagesse populaire. M. R.
CHANSONS QUI N'ONT PU ÊTRE IMPRIMÉES
et que mon censeur n'a point dû me
passer, de Charles Collé (1709-1783).
Publiées en 1784.
L’un des ressorts caractéristiques de
ce recueil de ballades et chansonnettes,
c’est l’application du graveleux sur les
motifs de ritournelles à la mode et de
vaudevilles récents. Il règne dans la
plupart de ces pièces un ton de supé¬
rieure impertinence qui donne licence
de tout dire sans litote. Sans doute
maintes inventions de Collé perdent un
peu de leur sel, par l’oubli dans lequel
sont tombées les pièces qu’il paro¬
die. Le curieux d’aujourd’hui s’amu¬
sera cependant des commentaires éro¬
tiques sur des productions non littéraires
qui ont été retenues par l’histoire cultu¬
relle. Les vers où Collé met en scène la
« Marchande de vits » font vraisembla¬
blement écho à La Marchande d‘Amours
de Vien. Cette peinture, exposée au
Salon de 1763, paraphrasait un thème
antique connu par une gravure de Nolli
dans les Antichità d’Ercolano (1762).
En veine de moralisme, Diderot déplo¬
rait alors que la composition fut «un
peu déparée par un geste indécent»
d’un petit Amour, dont « le bras en se
relevant indique d’une manière très
significative la mesure du plaisir qu’il
promet».
Les inventions de celui que La Met-
trie honorait du nom de « nouveau Pro-
méthée» donnent à Collé l’occasion
d’un de ses plus charmants badinages :
«... Ô Nature ingrate/Les vits ne sont
pas toujours droits/Je payerois/Pour
avoir un vit automate/À Vaucanson/
Tout ce qu’il voudrait.../Que l’inno¬
cent fabrique/Au lieu de son méchant
flûteur/Un bon fouteur.. ./Nos mirli-
flors/Vaudroient-ils cet homme à res¬
sort? » Il n’y a là, somme toute, qu’une
simple extrapolation paillarde du projet
de Vaucanson sur les «anatomies mou¬
vantes », formulé également par Le Cat
à la même époque; le chirurgien de
Rouen n’espérait pas moins qu’une
« démonstration par machines des prin¬
cipales fonctions du corps humain»;
son automate « aura la fièvre, on le sai¬
gnera, on le purgera, et il ressemblera
trop à un homme». Le sens de l’actua¬
lité de Collé s’exerçait aux dépens des
mondains, comme dans cet épithalame
impertinent : « Si je quitte le rang de
Duchesse de Chaulnes/Et le siège pom¬
peux que m’accorde ce nom/C’est que
Giac a le vit long d’une aulne/Et qu’à
mon cul je préfère mon con. »
Outre les parodies, outre les badi¬
nages de circonstance, l’œuvre de Collé
sacrifie aux thèmes traditionnels de la
grivoiserie, inconstance des femmes,
dépérissement du désir par l’habitude :
«Tout dans le Sacrement/Se fait maus-
sadement/Et gauchement.» Il met à
traiter les thèmes conventionnels une
certaine complaisance à l’énormité. Sa
«Veuve un peu consolée» consomme
incessamment les maris, descendant
l’échelle sociale tout en gravissant celle
de la puissance virile. Dans son « Epi¬
taphe» à l’« impudique cendre/De la
plus grande putain qui jamais ait été »,
il invite le passant à «branler sa
pique/Ou bien à tout le moins de pisser
au monument». Collé excelle encore
à rendre le ton de fête de la gaillar¬
dise populaire. Dans sa «Guinguette»,
« ... tour à tour,/L’on boit et l’on s’ac-
cole/Couchés ou debout/Ici, là, partout,
l’on boit et l’on fout». Enfin, sa verve
ne manque pas de plaisanter les mœurs
prêtées aux clercs réguliers. Si les béné¬
dictins ne négligent pas les femmes, il
n’en irait pas de même des jésuites;
l’échec des tentatives d’une garce de
bonne volonté pour ramener ces sodo¬
mites à la secte des conistes, s’achève
en imprécations : « Ciel ! Quand est-ce
qu’on/Pourra désabuser le monde/De
foutre ces bêtes de cons/Des animaux
les plus immondes./Dans toute la Chré-
tienté/Il faut que la Société/Envoye des
Missionnaires.../Qui tirant les vits des
omières/Prêchent l’Évangile des eus.»
94 / Chants de Maldoror (Les)
Collé ne déçoit pas les amateurs de
langue verte. J. G.
CHANTS DE MALDOROR (Les)
Poème en prose en six chants, de Lau¬
tréamont (Isidore-Lucien Ducasse, comte
de, 1846-1870). Publié, mais pratique¬
ment sans diffusion, en 1869.
Ici le sexe est l’arme furieuse de
«l’homme aux lèvres de jaspe», Mal¬
doror, Éblis ténébreux, séduisant, redou¬
table, impitoyable au pou humain
comme au Créateur. Dressé, érigé sur
la terre, et menaçant le fondement
même de l’ordre et du sacré... Mais
l’érection de Maldoror, comme les rap¬
ports érotiques, sont presque toujours
métaphoriques et dépourvus de sen¬
sualité, au profit d’une surréalité de
l’image, capable de détruire l’attendris¬
sement lyrique (sur soi) et d’égarer la
raison du voyeur fervent des excitantes
«beautés de littérature» (iv, 7). Ce
recul est celui de l’écriture, car Les
Chants de Maldoror se sont très vite
imposés à Ducasse en tant qu’espace
littéraire.
Quand on compare la première édi¬
tion (anonyme) du premier chant, qui
date de 1868, et la seconde — celle
complète de 1869 —, on assiste à la
métamorphose de l’érotisme même
à l’intérieur de l’œuvre. Étonnante
lumière : Georges Dazet, condisciple
de Ducasse au lycée de Tarbes, était
nommément célébré et seul aimé tout
au long du premier chant dans sa ver¬
sion originale : « Ah ! Dazet ! toi dont
l’âme est inséparable de la mienne ; toi
le plus beau des fils de la femme,
quoique adolescent encore...» (i, 9).
La signature du comte de Lautréamont
va métamorphoser Dazet, jamais plus
nommé, en crapaud, en rhinolphe, en
arcarus sarcopte, et surtout en ce
superbe «poulpe au regard de soie»
digne enfin d’être enlacé par Maldo¬
ror ! Lautréamont ne sera pas le chantre
des amours de Ducasse... L’érotisme
a le champ libre pour assumer de
rares accords ou, d’une manière plus
constante, des rapports de violence.
Dazet métamorphosé, Maldoror va
connaître d’autres figures d’adolescents
mais, au cours de ces cinq nouveaux
chants, seuls trois êtres demeureront
aimés et impunis : Holzer, retiré de la
Seine (n, 14) et Mario (m, 1), plus
jeunes et protégés, le temps d’un rapide
passage, comme la jeunesse même. La
pudeur dans ces pages est comme née
de l’évidence de l’amour. C’est l’éro¬
tisme heureux (et chaste) des Chants de
Maldoror, l’eau pure courant sous l’en¬
fer, la source où une autre figure qui
n’est plus Ducasse boit encore à l’amour
de Dazet... Mais le troisième être
aimé, et impuni de l’avoir été ? Ce n’est
plus le poulpe mais la femelle du
requin que Maldoror épouse au cours
des plus belles noces marines de la
poésie (n, 13). Les métamorphoses ont
ouvert l’érotisme à la bestialité — et la
métaphore comme la force de l’image
créent un lyrisme sauvage seul capable
de vaincre la résistance de la raison
et... de la littérature. « Je cherchais une
âme qui me ressemblât»; dès lors la
verge de «l’homme aux lèvres d’ai¬
rain» a consommé l’alliance de l’intel¬
ligence et du mal, bafoué les interdits
du Créateur. A partir de cet épisode, les
désirs formulés par Maldoror dans les
premières strophes du chant n vonf
pouvoir se réaliser. Son exaltation des¬
tructrice va frapper «ces êtres ima¬
ginaires» (m, 1) que sont Falmer,
Merwyn ou Léman, et la seule fillette
livrée à sa fureur érotico-sadique —
aussi violée par son chien (m, 2). Bes¬
tialité, mais aussi vampirisme — ce
que déjà le premier chant annonçait —,
dont par un curieux renversement Mal¬
doror à son tour devient la victime,
deux adolescents beaux comme le jour,
issus du ventre «d’une araignée de la
grande espèce » buvant chaque nuit son
sang (v, 6). Le cercle se ferme, de Mal¬
doror suspendant ses lèvres au sexe des
pédérastes (v, 5), à la soif de sang des
éphèbes qui l’ont adoré. Principes de
Chant secret / 95
vie, le sang et le sperme, alcools de
l’érotisme, font communier la beauté
(des adolescents, parfois impubères)
avec le magnifique ange du Mal. Même
si Maldoror n’en a pas puni tous ceux
qu’il a aimés.
Érotisme de transgression et dénon¬
ciation d’un ordre établi. Le mépris de
Maldoror pour l’homme n’est surpassé
que par sa haine de Dieu, vautré dans
toutes les déchéances — et déchu parce
qu’il veut cacher son goût du sang et
les appétits de son sexe (avec la courti¬
sane — m, 5, et le pédéraste — v, 5).
C’est justement dans cette même strophe
du cinquième chant que la métaphore
accorde à l’agression érotique ses
dimensions réelles : « Oh ! si au lieu
d’être un enfer, l’univers n’avait été
qu’un céleste anus immense... » Il s’agit
moins de prendre du plaisir que de
régler son compte à la Création. C’est
une sodomisation cosmique : jamais en
érigeant un coutre on n’avait atteint à
une aussi splendide violence ! C M C.
CHANT SECRET
Poèmes de Jean Genet (1910-1986].
Publiés en 1945.
Cette plaquette réunit « Le Condamné
à mort» (qui avait paru clandestine¬
ment en 1942) et «Marche funèbre».
Ce sont les deux premiers textes de
Genet et sans doute n’ont-ils pas encore
«l’exacte rigueur», la beauté hau¬
taine et l’originalité qui feront de Jean
Genet un écrivain unique et libre de
toute influence littéraire. Mais déjà sa
voix impose l’attention, s’affirme avec
des images fulgurantes et singulières,
esquisse les thèmes fondamentaux de
sa vision érotique et, surtout, dévoile
le mécanisme de sa création littéraire.
Genet a décrit dans le *Journal du
voleur comment des «blocs sonores»
se formaient en lui (par exemple, « mois¬
sonneur des souffles coupés») qui
s’écoutait, avec un plaisir étonné, com¬
poser des bribes de vers.
Il a d’ailleurs raconté à Sartre la
genèse du «Condamné à mort», son
premier texte. Enfermé à Fresnes avec
des prévenus en civil, et revêtu, par une
erreur de l’administration pénitentiaire,
de l’uniforme du bagnard, il était l’ob¬
jet du mépris des autres détenus. Il
y avait parmi eux un jeune homme
qui composait des poésies «pleurni¬
chardes» que les autres admiraient
beaucoup. Genet veut gagner leur ami¬
tié et c’est ainsi qu’il écrit le
«Condamné». Mais ce public naïf se
moque de ses vers, le méprise davan¬
tage. Genet est trop habitué à jouer sa
vie « à qui perd gagne » pour se laisser
décourager par des railleries. Et puis il
écrit pour s’entendre, car il est toujours
l’Autre, le disparu, «l’enfant mort en
moi bien avant que me tranche la
hache ». L’essentiel pour lui est de pou¬
voir s’exalter dans une vision radieuse
et il associe ainsi dans le même mouve¬
ment les «fastes» de Mettray et 14
gloire ensanglantée de Maurice Pilorge
— le jeune meurtrier décapité en 1939
à Saint-Brieuc, à qui le poème est
dédié.
En s’identifiant avec Pilorge, Genet
veut faire revivre «le spectre d’un
tueur à la lourde braguette» vers qui
son imagination — et son émoi — le
précipite. Tout le poème vibre de cette
passion haletante, où se mêlent l’ur¬
gence de la mort et celle du désir:
« Mordille tendrement le paf qui bat ta
joue/baise ma queue enflée, enfonce
dans ton cou/le paquet de ma bite avalé
d’un seul coup/étrangle-toi d’amour,
dégorge, et fais la moue. » Dans l’exci¬
tation sexuelle, les objets se métamor¬
phosent, le sexe devient une dame à qui
l’on dénonce la mort imminente; la
prison se défait, «vole et tremble»,
s’emplit de roses, d’azur, tandis que
les flots de son amour transforment la
cadence classique de l’alexandrin en un
chant subversif qui se moque — avec
les armes culturelles de cette même
société — des « valeurs », de la morale
des convenances et donne des ailes iri¬
sées à un discours pornographique.
La «Marche funèbre», hantée aussi
96 / Chariot s'amuse
par l’exécution de Pilorge, est une évo¬
cation lente et rythmée de la mort, une
mort chamelle et indéchiffrable à la fois,
que l’auteur sent vivre en lui, vivre
dans ses veines mais avec une cadence
plus calme, car une autre métamor¬
phose est en train de s’opérer sous ses
yeux : ici Jean Genet parle en son nom,
et non par la bouche de Pilorge. Il en
chante encore la mort, mais il s’en¬
chante et s’observe, module sa voix et
l’interroge: il «voit» les mots passer
de sa bouche « à la page blanche où vos
rires l’accueillent». Peu lui importe le
mépris des autres : Genet le voleur est
en train de réussir une autre mue, il va
devenir écrivain. U. E. T.
CHARLOT S'AMUSE
Roman de Paul Bonnetain (1858-1899).
Publié en 1883. Un gros ouvrage,
348 pages, sérieux, écrit dans la foi
naturaliste.
À Paris. Le gazier Duclos meurt
dans un accident du travail. Un contre¬
maître ramène à la maison le garçon
qui pleure après son père. La nuit
même, le contremaître est assailli par la
veuve lubrique. Il cède, presque à son
corps défendant. Ensuite il flanque une
raclée à cette immonde femelle. L’en¬
fant réveillé, oubliant la mort de son
père, s’exclame : «Papa ! papa ! ne bats
pas maman... Elle ne le fera plus...»
Au soir de l’enterrement, l’enfant, Char¬
iot, se masturbe. Sa mère le met en
pension chez les Frères, en Lorraine.
Le supérieur, le père Hilarion, ensuite
le père Eusèbe pervertissent Chariot.
Le garçon, dit l’auteur, est «à jamais
détraqué ». Ce qui suit est le roman de
l’onanisme. La pédérastie s’accomplit
entre Chariot et un camarade l’école,
Lucien. Ils échangent des lettres, nour¬
ries d’humanités. Lucien est Alexis,
et Chariot Duclos, Chariot Corydon.
«Chariot était la femme, toujours
dominé. » D’autre part, Chariot a trouvé
dans une vieille fille une manière de
mère adoptive. Lucien, cependant,
commence de courir les filles. Puis
quitte Saint-Dié pour le régiment. La
vieille demoiselle meurt. Chariot se
repent de s’être tant masturbé. Il veut
s’engager, il lui faut ses papiers. Il
apprend que sa mère véritable a disparu
depuis six ans. Soldat, à Marseille,
Chariot échoue à retrouver Lucien. Tou¬
tefois, la fatigue militaire paralyse son
imagination. Puis il retourne au vice.
Des camarades le surprennent. On lui
demande : « Il a plu cette nuit ? » Un
jour les camarades l’emmènent au bor¬
del, exigeant pour Chariot les services
des filles. Chariot est dégoûté. Une fille
fait de son mieux, en vain la première
fois. Puis Chariot se convertit. Alors il
veut recommencer, donc économise ses
sous. Il veut maintenant être aimé d’une
femme. Mais, trop pauvre, il ne peut
pas retourner au bouge. Il se masturbe.
Il est d’une effrayante maigreur. Il
passe la visite. Il est réformé.
Il retourne à Paris, devient comp¬
table rue des Vinaigriers, chez un
marchand de fer. Il rencontre une pros¬
tituée, est écœuré, puis se re-masturbe.
Un temps il vit dans cette alternance.
Dépression, agitation, hébétude. Pro¬
menades dans la capitale, d’où nou¬
veaux désirs. Il rêve d’assassiner une
fillette. Il s’arme d’un canif. Il fuit les
lieux. Il revoit la fillette. Elle lui
reproche d’avoir fui. Chariot a des hal¬
lucinations, des défaillances. Il fré¬
quente les passages, s’arrête devant des
étalages de photos, visite des musées. Il
s’achète vingt parfums et un peignoir
de femme. Le dimanche, il revêt ce pei¬
gnoir et lit les œuvres d’Octave Feuillet.
Deux dimanches de suite il va à la
messe. Une fois, il communie. Il achète
pour mieux connaître Paris un guide à
l’usage des étrangers. Un ami médecin
l’emmène au cours du professeur Char¬
cot. Celui-ci fait venir des femmes sur
l’estrade, afin que chacune dise son
cas. Chariot Duclos, en une d’elles,
reconnaît sa mère. L’ami médecin
entraîne Chariot. Dans les jourç sui¬
vants, il lui explique et vante le-com¬
merce des femmes. Chariot essaie de
Chassepot (Le) / 97
mettre en pratique ces bons conseils.
Échecs. Il se masturbe. Dans Paris, il
regarde passer les trains de l’Est et du
Nord d’au-dessus du tunnel. Un jour,
près de la gare du Nord, une femme se
jette dans ses bras, pour échapper aux
agents des mœurs. Elle s’appelle Fanny
Méjean. Tous deux commencent par
s’aimer d’amour. Puis Fanny retourne
à son mauvais passé. Un jour elle est
enceinte. Chariot se masturbe. À la
dernière page, il se noie en entraînant
l’enfant.
Poursuivi pour la publication de
ce livre, Paul Bonnetain fut acquitté
par la cour d’assises de la Seine le
27 décembre 1884. M. B.
CHASSE DES DAMES D'AMOUR (la)
avec la Réformation des filles de ce
temps. Récit anonyme. Paris 1625.
Si le grand sujet a toujours été les
prostituées, il n’est pas commun de les
faire parler et réfléchir en dehors de
l’exercice de leur fonction. Ce livre
anonyme commence par une assemblée
générale de ces dames qui font part à
leurs collègues de leurs doléances, et
aussi multiples sont les maux dont elles
souffrent, aussi diverses les recettes.
La philosophie elle-même a sa part
dans la résolution des problèmes, et
une belle maxime clôt le débat qui
paraît aux putains la clef universelle de
l’action et de la connaissance: «La
nature a horreur du vide. » Puis, nous
entrons sans coup férir dans l’intimité
d’une mère et de sa fille (la Réforma¬
tion) qui font le même métier, évidem¬
ment. On pourrait croire que c’est l’été.
Paris est pour quelque temps dépeuplé
des gens d’épée, et la mère interroge sa
fille : « Que vas-tu faire maintenant ? »
La fille : « Je cours maintenant après
les crocheteurs au lieu qu’autrefois je
me faisais chevalier à de gros Mes¬
sieurs. » C’est une pauvre saison pour
les filles qui sont en rut. Que faire ? Eh
bien, s’embaucher comme bonne à tout
faire en attendant meilleure saison. —
Le lecteur ne peut s’empêcher d’éprou¬
ver quelque déception. Le titre de
l’ouvrage lui avait promis beaucoup
plus. R. L. S.
CHASSEPOT (Le)
Londres 1865.
Saisi en Belgique à l’instigation de
l’ambassade de France, le livre ne peut
paraître ni être distribué. Il est vrai que
des choses tout à fait scandaleuses
y sont contées sur la haute société,
hommes et femmes, qui composait la
cour de César Badinguet, alias Napo¬
léon III. L’origine de ce sobriquet,
évoquée dans L Intermédiaire, journal
paraissant en 1874, est à trouver dans
la mésaventure survenue à l’empereur
au château de Ham, du temps qu’il
n’était que prince. Réduit à s’enfuir
dudit château à la sauvette, il emprunta
le costume d’un maçon nommé Badin¬
guet. Le concierge lui ayant demandé
qui passait, il répondit (tenant une
planche devant son visage): «C’est
Badinguet. » Le nom lui resta, et Roche-
fort en fit des « badinguettes » dans les
années 50, dont la mode fut grande
chez les libellistes, qui inondèrent
Paris, du mariage de Napoléon III avec
Mlle de Montijo jusqu’à la Commune,
de ces chansons de plus en plus inci¬
sives. Le Chassepot prend à partie, au
cours d’un tir qui ressemble vite à
un jeu de massacre, les personnalités
proches du pouvoir ou suspectes de
compromission, ne serait-ce qu’en
acceptant d’en être une gloire. C’est
ainsi que George Sand est peinte sous
les traits d’une Messaline assoiffée, à
la fois tribade et nymphomane. L’ac¬
trice Léonide Leblanc y vend une enfant
de dix ans au duc de Persigny. Le
même, et la duchesse de Goyen sont
condamnés pour bestialité avec un âne,
et la célèbre Rachel elle-même règne
aussi bien dans les jardins que dans les
salles du Palais-Royal, comme une vul¬
gaire grisette de luxe. D. G.
98 / Château de Cène (Le)
CHÂTEAU DE CÈNE (Le)
Roman publié sous le pseudonyme d'Ur¬
bain d'OHhac, en 1969.
L’histoire se noue sous le signe
d’Hécate : pour le héros, échoué dans
une île sauvage, il s’agit de posséder
une jeune fille élue, sous les regards du
peuple assemblé en l’honneur d’une
antique cérémonie rituelle. Le jeune
homme a été choisi pour dépuceler la
nouvelle lune, symbolisée par l’adoles¬
cente Emma. Les coups pleuvront sur
lui avant qu’il ne parvienne à son but,
mais il triomphera de l’épreuve et
connaîtra quelques jours d’un bonheur
fou avant d’être alerté par cette autre
île au loin, île interdite où demeure une
femme miraculeusement belle qui lui
est apparue, dénudée, au cours de la
cérémonie dédiée à la lune. Seul, il
atteindra les rivages de cette île dange¬
reuse où régnent Hécate et ses chiens.
Il devra d’abord se mesurer à deux
molosses insatiables, conduits par un
nègre, avant de pénétrer dans le châ¬
teau où il assiste au supplice d’un jeune
homme qui lui ressemble et qui est mis
en pièces par les chiens pour avoir
voulu voir la comtesse Ora. Emma sur¬
vient, inaccessible derrière une paroi
transparente. Elle est nue, livrée au
plaisir déjà, lorsqu’un serpent l’enlace
et cherche l’ouverture où déposer son
venin. Enfin, Urbain se trouve en pré¬
sence de la comtesse, qui apprécie qu’il
ait si souvent côtoyé la mort afin d’être
digne de cette rencontre. En cet instant,
on pense irrésistiblement à la phrase du
Moine de Lewis : « Restez, enchante¬
resse, restez pour ma perdition. »
Suit une extraordinaire scène amou¬
reuse au cours de laquelle Ora déploie
sa domination redoutable. Ce récit
évoque la fatalité liée à certains objets
ou lieux tabous dans les contes. Au
cours de ses épreuves initiatiques, le
héros doit surmonter les obstacles qui
se dressent devant le chevalier perdu
dans la forêt enchantée ; il doit affron¬
ter les plus graves périls avant d’accé¬
der à l’amour d’Ora, pénétrer dans le
cercle fermé, sorte de société secrète
où l’on ne peut être admis qu’au prix
du plus grand courage et d’un total
dépouillement de soi-même. Un courant
à haute tension traverse les membres
durcis des personnages, hommes et
bêtes, de cette île soumise à Ora la
magicienne. Le sadisme, presque tou¬
jours présent, explose en certaines
scènes, comme dans l’épisode où le
héros, enfin libre, en pleine lumière,
s’apprête à se venger de ses humilia¬
tions et de ses souffrances en faisant
tremper dans un bouillon brûlant le phal¬
lus d’un nègre parvenu à son comble
d’excitation. S’il a été convié à l’ultime
banquet, toutefois, le héros ne doit point
se méprendre : c’est parce qu’il a su
parler en oracle, et qu’on lui demande
d’être l'imagination de ce corps qu’est
le groupe. Y. C.
CHIEN APRÈS LES MOINES (Le)
Poème satyrique anticlérical d'une
grande violence, publié vers 1782, et
arfois attribué, sans preuves, à Mira-
eau (Gabriel-Honoré Riquetti, comte
de, 1749-1791).
•L’auteur, qui s’en prend avec vigueur
à la vie privée des moines, à leur hypo¬
crisie, à leur sadisme et à leur despo¬
tisme, nous intéresse ici pour l’épisode
de la confession. Le poète fait parler le
ffère confesseur en insistant sur sa
curiosité indécente à l’égard des pra¬
tiques onanistes de la dévote. Ainsi :
«Chère sœur, avez-vous pénétré bien
avant ?/N’avez-vous qu’effleuré le por-,
tique indécent ?/... Le coup est-il parti ?
Avez-vous consommé/De tant de mou¬
vements le charmant résumé?» Mais
le confesseur, qui va apprendre que la
pénitente s’est donnée à un révérend
père, et s’inquiète de savoir si ce der¬
nier s’est attaqué « au derrière », décou¬
vrira pour sa peine qu’elle préfère un
soldat à un moine, car, à l’encontre
d’une opinion courante à l’époque,
elle juge qu’en amour «un moine est,
pire qu’un vaurien». Il ne s’agit là, il*
convient de le souligner, que d’un épi-
Chronique d'une passion / 99
sodé dans un poème qui réclame
l’abolition des vœux monastiques et
la dissolution de tous les ordres reli¬
gieux. Y. B.
CHOLÉRA
Roman de Joseph Delteil (1894-1978].
Publié en 1923.
Trois adolescentes se sont juré une
fidélité étemelle. Alice, maigre et dure,
lit Sade, et son long corps de momie est
un cercueil d’acajou dévoré d’allusions
littéraires. Elle a des yeux d’évêque et
des jambes de serpent. On voudrait
coucher avec elle sur un lit de sel devant
les étangs. Corne, de pleines mains de
graisse et de joues roulées dans le suif,
évoque « le beurre, la vache, l’anus et
Madame Butterfly». Alouette d’août,
petits os et riche en viande, gavée de
cœur et de lymphe, c’est une pyramide
aux yeux de lait, une arche de lard au
ventre asiate, toute plénitude et majesté.
On songe à elle, à l’heure où le désir
insatisfait des femmes et des sexes
cherche à tâtons dans le crépuscule des
voluptés éléphantesques. Choléra, brune
et longue, possède une immense cheve¬
lure, deux jambes avec un nez dessus et
un sexe entre — et peut-être des habi¬
tudes. C’est l’enfant d’une déesse, zèbre
et corps de houille, tigre et étoile, l’in¬
telligence et la sagesse incarnées. On
voudrait être un hérésiarque en flamme
pour la violer dans une ville sans lune
un soir d’épidémie. Choléra nous retrace
les péripéties de l’amour fou que le
narrateur vit tour à tour avec ces trois
tentatrices.
Voulant porter remède à la jalousie
qui les torture, elles vont se réfügier en
secret dans un couvent d’Espagne. C’est
un sacrifice héroïque qu’elles regret¬
tent bien vite, car dans leurs cellules,
elles ne sont plus que «trois femmes
avec trois ventres ». Elles appellent leur
séducteur à grands cris, mais toutes
trois ne peuvent repartir avec lui. C’est
Alice qu’il emmène au pied des châ¬
teaux de Louis II après un curieux pèle¬
rinage wagnérien. Puis c’est Corne qui
le suit en Irlande, avant qu’il découvre
que c’est Choléra qu’il aime éperdu¬
ment, Choléra qui l’attend toujours dans
son cloître. Au cours de cette vaste
fresque érotique, truculente et halluci¬
née, Alice se noie dans la romantique
Bavière; elle s’immole à ses sœurs,
mais elle demeure sensuelle jusqu’en
son ultime décision, car elle s’abat dans
le lac de telle façon que, sa bouche tou¬
chant l’eau tout d’abord, «cette mort
commençât par un baiser». Corne finit
sous la mortelle morsure d’un renard,
et Choléra, la divine, se tuera en tom¬
bant d’une échelle à l’instant où elle va
enfin rejoindre l’objet de sa passion si
longtemps attendu. Mais ce drame n’af¬
flige pas outre mesure notre héros :
n’allait-il pas rejoindre naguère sa douce
Alice dans une chambre d’eau au milieu
du lac? Y. C.
CHRONIQUE D'UNE PASSION
Chronique amoureuse de Marcel Jou-
handeau (1888-1979). Publiée en 1949.
«L’ironie et l’extase à ce point
mariées au coin d’une bouche humaine
et au fond d’un regard, où, dans une
lumière surnaturelle, toutes disputes
cessantes, on se demande qui est pré¬
sent du Diable ou de Dieu. » On retrouve
ici l’itinéraire spirituel tracé par Jou-
handeau dans son essai sur l’abjection.
L’idée que «la volupté à un certain
degré, c’est déjà l’enfer, la bouilloire,
la chaudière». Il y a dans ce livre de
très belles pages sur le désir et sa pos¬
sibilité de transfiguration. Ainsi : « Que
l’Extase est la fin de l’amour; l’Ex¬
tase : être hors de soi. Il y a extase
même si l’objet est réel, tangible.»
Éros est le dieu qui nous fait sortir de
nous-mêmes (qui nous énerve si l’on
veut) jusqu’au délire. «Tu es magni¬
fique de te torturer ainsi et Dieu sait si
cela me gêne et me touche à la fois...
Mon grand homme sur le pavois, je
voulais dire sur le pavé ! » L’action
devient mélodramatique dès qu’Élise
s’en mêle. L’infortuné Jacques, après
100 / Citateur (Le)
avoir été la victime (consentante) du
monstre qui sommeille en Jouhandeau,
subit maintenant les foudres d’Élise
armée (comme dans Musset) d’une
dague et animée d’une fureur aussi sus¬
pecte que sacrée. Suprême délectation
pour l’auteur. P. R.
CITATEUR (Le)
Pamphlet de Guillaume Pigault de l'Epi-
noy dit Pigault-Lebrun (1753-1835). Publié
en 1803.
Livre qui attaque d’une manière
goguenarde et licencieuse les récits
de la Bible et les écrits des premiers
auteurs chrétiens. On raconte que Napo¬
léon, rendu furieux par un bref agressif
du pape, voulut en 1811 répandre
quatre-vingt mille exemplaires de ce
factum anticlérical. Le titre est un néo¬
logisme dont l’auteur demande pardon
à ses lecteurs. Il s’agit bien, en fait,
d’un montage de citations, certaines
ridicules, d’autres scabreuses. Ainsi,
après que les Sodomites eurent voulu
«violer deux anges qui étaient sans
doute de très beaux garçons», Dieu
brûla la ville et la femme de Loth, pour
s’être retournée, fut transformée en sta¬
tue de sel. «Le bonhomme Loth se
console de la métamorphose de sa
femme en couchant avec ses deux
filles.» Pigault-Lebrun n’épargne pas
davantage le Nouveau Testament mais
s’en donne surtout à cœur joie avec les
Pères de l’Église, saint Épiphane par
exemple qui « accuse les gnostiques de
se chatouiller les uns les autres; il
ajoute que le mari présentait à sa femme
un jeune initié, et qu’il lui disait : «Fais
l’agape avec mon frère. » Pigault-Lebrun
est loin de l’ironie légère de son maître
Voltaire. P. D.
CLÉ (La)
Roman de Yassu Gauclère (1907-1961).
Publié en 1951.
On découvre le cadavre putréfié de
Laure, dans une odeur «nauséeuse de
mouton mort». Pourquoi s’est-elle sui¬
cidée? Son mari, «affolé de désir»,
était devenu impuissant entre ses bras
et l’avait quittée pour trouver ailleurs le
plaisir complet tandis que Laure pen¬
sait : «Il faudrait priver l’amour de sa
fin pour qu’il pût vivre encore.» Liée
d’amitié avec un homosexuel, Laure
s’emporte contre les bien-pensants qui
méprisent cet « anormal ». N’ont-ils pas
eux aussi leurs particularités ? Celui-là
jouit en criant « cocorico » et en se fai¬
sant arracher une à une les plumes dont
il s’est couvert ; cet autre a eu le rectum
perforé «par le membre d’un vaillant
taureau». Amoureuse d’un militaire,
Laure en est séparée, avant même que
leur union soit consommée, par Ange-
lica, à l’ensorcelante chevelure mais au
visage de morte. Folle de douleur, fas¬
cinée par sa « meurtrière », elle se sent
esclave du couple dont les cris de
volupté la hantent : « Je les entends
râler sous le plaisir et je suis entre eux
deux, mon corps pulvérisé dans l’élan
de leur amour. » L’intérêt de ce livre,
affadi par la sentimentalité des tradi¬
tionnelles «histoires d’amour», est
d’approcher le plaisir dans son non-
accomplissement, douloureux jusqu’à
la* mort. X. G.
COMPÈRE MATHIEU
ou les Bigarrures de l'esprit humain.
Roman de l'abbé Henri-Joseph Du Lau-
rens (1719-1797). Publié en 1772.
On retrouve dans ce roman qui eut
un succès éclatant tous les thèmes
chers à l’abbé Du Laurens, extraordi¬
naire personnage «gros, court, replet;
défiant, caustique, vindicatif, vif, tur¬
bulent, inquiet, hypocondre et vision¬
naire ». Le livre fit scandale car on y vit
un outrage perpétuel au bon sens, à la
morale et à la religion. Inégal comme
tous les écrits de l’abbé Du Laurens,
Compère Mathieu abonde en « pensées
neuves et hardies à côté des trivialités
les plus basses et du cynisme le plus
dégoûtant». Il s’agit d’une série d’épi¬
sodes décousus narrant les aventures et
les tribulations du compère et de ses
compagnons de rencontre. Le person-
Complément au bouquet d'orties / 101
nage de Diégo est particulièrement inté¬
ressant car il relate un double voyage :
dans le monde et dans l’autre monde.
«Compère Mathieu». Édition de 1798.
Dans le monde, Diégo, devenu le
directeur de conscience de la supérieure
d’un couvent d’ursulines, nous relate la
lutte sans merci de l’ardente religieuse
contre les assauts de la concupiscence.
Très vite réduite à céder à la violence
de son tourment et «à s’abandonner
au seul soulagement que la nature lui
suggérait dans son état», Diégo lui
donne ce conseil, qui est un admirable
sophisme : « Je lui dis que les moyens
dont elle se servait pour éteindre la
concupiscence ne contribuaient qu’à
l’enflammer, que les jeûnes, les veilles
et la discipline échauffaient le sang au
lieu de le tempérer, et que le moyen de
s’affranchir de l’importunité de ses
désirs était de les suivre. »
Diégo montrera que les amours de
l’autre monde ne sont que le pâle reflet
de ceux du sexe, de la chair et du sang.
C’est le fin mot de ce finaud. Succu¬
lente est l’histoire de sainte Thérèse
rencontrée par Diégo, vrai pèlerin du
paradis. «Anges du ciel qui m’êtes
apparus tant de fois dans ma vie, lui
confie la sainte, n’en soyez point jaloux,
mon amant était mille fois plus brillant
et plus aimable que vous.» «Ah, ma
chère sœur, répond Diégo, satanique
docteur, que c’est un grand chemin de
fait dans l’amour mystique que d’avoir
exercé auparavant toutes les facultés de
son âme dans celui d’un amant. » P. R.
COMPLAINTE DE MONSIEUR LE CUL
contre les inventeurs de vertugalles. Pièce
en vers, anonyme, publiée en 1552 et
dédiée «aux bonnes pour en bien user
et aux moins sages pour n'en abuser».
Sournois éloge de la sodomie que la
femme désire et redoute, le livre est en
fait une curieuse invite à la brutalité : le
corps n’est dévoilé que s’il est envahi
par surprise. Les vers sont plats, le ton
reste badin, de ce badinage dont on use
pour recouvrir des eaux troubles. Com¬
plainte de Monsieur le Cul : « Je suis
frappé sans dire gare/Et le Mal tombe
sur ma tête/Auparavant que je m’ap-
prête/Étant toujours pris en sursaut/...
Je n’ai loisir de m’apprêter/Qu’on ne
commence à culleter. » Étonnant vête¬
ment que le vertugalle, fendu devant et
derrière. Quel moraliste a écrit : « Mais
je sais bien qu’on ne va pas/En paradis
par ce trou-là » ? P. R.
COMPLÉMENT AU BOUQUET D'ORTIES
Recueil poétique de Pascal Pia ( 1903-
1979). Publié en 1924.
Lorsque Léger Alype rédige en 1925
la préface du Cortègepriapique d’Apol¬
linaire, il n’agit pas en critique, mais en
102 / Comtesse au fouet (La)
confrère. Pascal Pia, qui se cache der¬
rière ce pseudonyme curieux, est l’au¬
teur d’un très beau recueil de poèmes
érotiques. Le Complément au bouquet
d ’orties comprend un bref « Impromptu
sur le décès d’Antonin D.b.st. » et un
long poème, «La Muse en rut». Les
muses dont Priape s’entoure dans une
maison close s’appellent « Sidonie, Su¬
zanne, Simone,/joli miracle du péché. »
Les images audacieuses d’un songe,
renvoyées par « un miroir terni », épou¬
sent les souvenirs, qui pâlissent, puis
s’émoussent. «Je faisais l’amour sous
un arbre/Avec la belle aux seins de
marbre/... La belle était échappée/
D’entre les feuillets d’un roman.»
Le poète rompt les charmes, brise la
beauté des images, la préciosité du
rythme, par l’humour, un humour qui
est le meilleur moyen de dominer sa
plume, et de ne jamais tomber dans la
mièvrerie. P. K.
COMTESSE AU FOUET (La)
Récit de Pierre Dumarchey, connu sous
son pseudonyme de Pierre Mac Orlan
(1882-1970). Publié en 1911.
« Belle et terrible », proclame le sous-
titre. Il y a des hors-texte de L. Riézer
proches en esthétique de la photogra¬
phie d’art. Ils montrent des person¬
nages dûment habillés. L’audace est
dans les légendes « La comtesse ne prit
pas de verges...», «Ses mains soule¬
vaient l’unique jupon... ». Les chapitres,
l’armature, le développement d’un
roman. 251 pages. La comtesse en
cause, Maria Nicolaievna, manie les
verges comme les cosaques le knout.
Fillette pubère, elle prend le dessus
sur sa gouvernante française, Émi-
lienne Suze. C’est aux dépens de celle-ci
qu’elle fait, haut la main, ses premières
armes. Ensuite, elle épouse un obéis¬
sant vieux beau. Plus tard, un soupi¬
rant, Yvanoff, est plus que mal traité.
Une grande dame anglaise sera humi¬
liée aussi. Le sous-texte lesbien est évi¬
dent sans être explicitement dit («des
satisfactions trop intimes pour être
détaillées»). Un vocabulaire pudique
du commencement à la fin du récit. En
somme, il s’agit de développer le thème
de la flagellation à travers des variantes
suggérées, que les connaisseurs repére¬
ront. Le décor est figuré à l’arrière-
plan, paresseusement, quoique l’auteur
ait, pour une assez grande part, fait des
lieux de ce voyage particulier le décor
de son œuvre vraie. On pourra donc
se croire successivement à Bruges, à
Knokke et à Cologne, mais aussi, dans
les derniers chapitres, en Méditerranée.
C’est à Saint-Pétersbourg que, dans les
premières pages, la démoniaque fillette
éduque sa gouvernante. M B.
COMTESSE D'OLONNE (La)
Comédie en un acte et en vers, attribuée
à Grandval fils, comédien et auteur
dramatique (François-Charles Ragot, dit
Grandval, 17101784).
Publiée en 1738, réimprimée sous le
même titre dans la *Lettre philoso¬
phique de M. de F..., dans le Théâtre
gaillard (Glasgow, 1776 ; édition Cazin,
Londres, 1788, t. n ; voir *Recueils de
comédies) et dans Les Foutaizes de
Jéricho, c’est une réduction de La
Comédie galante de M. de B., pièce en
quatre actes très courts, faits de scènes
indépendantes, publiée à Paris en 1667.
Dans le Théâtre gaillard (éd. de Glas¬
gow, 1782) et dans le Nouveau Théâtre
gaillard (Concarneau, 1867), la pièce
complète prend elle-même, selon Gay,
le titre de La Comtesse d’Olonne, ce qui
risque de la faire confondre avec l’acte
unique de Grandval, autrement vif et
spirituel. On a parlé, pour les deux,
contre toute vraisemblance, de la pater¬
nité de Bussy-Rabutin, du seul fait que
le sujet est emprunté, dans un cas comme
dans l’autre, à des pages fameuses de
L ’*Histoire amoureuse des Gaules rela¬
tives à Mme d’Olonne, classique illus¬
tration de la coquette aux prises avec
le bardache ambivalent. La comtesse
d’Olonne est désignée sous le nom
d’Argénie, le comte de Guiche ious
celui de Bigdore, M. de Fiesque sous
Con d'Irène (Le) / 103
celui de Gélonide ; Manicamp, le giton
du comte de Guiche, garde son propre
nom. Cinq scènes : dans la scène i, la
comtesse d’Olonne s’entretient avec sa
suivante Lise de la vision qu’elle a eue
de son ancien amant le duc de Can-
dale, et des reproches, des prédictions
funestes que le fantôme lui a faits;
dans la scène n, la comtesse d’Olonne,
éprise du comte de Guiche, mais peu
rassurée sur ses mœurs, consulte la
comtesse de Fiesque, qui en a tâté,
mais, quelque peu pincée, cherche sur¬
tout à éluder la question : « Par incli¬
nation c’est un branleur de pique»,
insinue la première, « Et qui cherche le
con par pure politique », complète sim¬
plement la seconde. La scène iii est une
parodie de la scène du Cid : « À moi,
comte, deux mots. — Parle. — Ote-
moi d’un doute ;/Connais-tu bien le
c...?» La comtesse d’Olonne inter¬
pelle le comte de Guiche, puis s’offre à
lui ; il essaie de jouer d’elle, mais fait
fiasco et s’excuse. Dans la scène iv, le
comte de Guiche, ayant raconté l’aven¬
ture à Manicamp, incrimine le vit défi¬
cient. Dans la scène dernière, il retourne
à la comtesse d’Olonne et se tire d’af¬
faire à son honneur, quitte à four¬
nir cette galante explication : « Je fais
des cons aux culs beaucoup de diffé¬
rence,/Et si jusqu’à présent j’ai mieux
aimé les culs,/Reine, c’est que les cons
ne m’étaient pas connus. » A la grossiè¬
reté près, un découpage de Bussy, et
pour les parties parodiques, une sorte
de Chapelain décoiffé du libertinage :
le tout, pour ceux qui n’ont pas peur
des mots, fort plaisant, comme la plus
grande partie de ce Théâtre gaillard si
injustement négligé, encore que si fré¬
quemment condamné. A. B.
CONCUBINES DE LA DIRECTRICE (Les)
Récit signé Tap-Tap. Publié en 1906.
Dominante de flagellation et de
saphisme, mais interventions mâles et
fellation. Bref, tout va. La même des¬
cription vaut pour Miss Mary (1906),
du même «Tap-Tap» et, toujours du
même, pour Le Secret de miss Sticker
(1907). Ces trois ouvrages ont un même
sous-titre, «Par le Fouet et par les
Verges», et plusieurs «personnages»
communs. La série entière comporte
d’autres titres.
Qui fut, s’il fut, le dénommé «Tap-
Tap»? Comme d’autres productions,
la littérature pornographique connut
vers 1900 un début de taylorisation qui
tendit à en faire une industrie spéci¬
fique, soumise aux lois du marché, avec
ses procédés de fabrication standardi¬
sés, ses auteurs besogneux payés au
forfait par un éditeur qui se réservait
d’exploiter leur ouvrage sous toute
forme qui lui convînt (parfois simple¬
ment manuscrite), ses réseaux plus ou
moins clandestins de colporteurs, etc.
«Tap-Tap», alias Le Nismois (pseudo¬
nymes d’Alphonse Momas), fut le plus
actif de ces rédacteurs d’officine, riva¬
lisant de servilité envers un public de
maniaques aux goûts immuables. M B.
CON D'IRÈNE (Le)
Pseudo-récit, ou mieux poème, publié
anonymement en 1928 à tirage restreint
et communément attribué à Louis Ara¬
gon. (1897-1982), bien qu'il n'ait jamais
confessé cette paternité.
Apparemment, et au-delà d’une apos¬
trophe liminaire, ce livre commence à
la manière d’un roman, d’un ton plus
ou moins stendhalien. Cependant, le
séjour du personnage dans une ville
française de l’Est, son rêve et sa visite
au bordel, tout ce début d’une histoire
ne tarde pas à se casser net dès que
s’introduit l’image d’Irène. De place en
place, et sans que rien soit clairement
énoncé à cet égard, lyrisme ou allusions
imposent l’idée que le nom d’Irène
cache celui d’une femme à jamais per¬
due, et dont l’amour hante et hantera
définitivement l’auteur.
Mais l’évocation d’Irène, et les
quelques pages d’hymne à son sexe —
ou mieux, de blason à la manière du
xvie siècle — s’inscrivent, à leur tour,
dans un semblant de récit; celui-ci a
104 / Confession anonyme (La)
pour cadre une ferme où se succè¬
dent le grand-père paralytique, muet et
voyeur, sa fille Victoire qui étend le
domaine et couche autant avec les
femmes qu’avec les hommes, enfin
Irène qui ne couchera qu’avec les
hommes, mais férocement. Or c’est à
peine si cette singulière mise en scène
crée une éphémère illusion chez le lec¬
teur : il est trop clair que l’essentiel est
ailleurs que dans ces toiles peintes. De
quoi s’agit-il donc? D’érotisme, ou de
provocations érotiques comme, un ins¬
tant, le donne à croire l’auteur parlant
de sa « nom de dieu de queue » ?
On découvre vite, et l’on pouvait déjà
s’en douter à la virtuosité de l’apos¬
trophe initiale, qu’il s’agit d’abord du
langage. « Moi par exemple je ne pense
pas sans écrire, je veux dire qu’écrire
est ma méthode de pensée. Le reste du
temps, n’écrivant pas, je n’ai qu’un
reflet de pensée, une sorte de grimace
de moi-même, comme un souvenir de
ce que c’est. C’est ainsi que j’envie
beaucoup les érotiques dont l’érotisme
est l’expression. Ce n’est vraiment pas
le mien.» De fait, dans cette rivalité
qui se définit ici, l’auteur, armé de sa
pensée langagière, va défier l’érotique
pur, et l’hymne qui donne son titre au
livre entier est un prodigieux exemple
de triomphe du langage, sans nul doute
un des plus bouleversants poèmes de
l’époque surréaliste. «Nymphes au bord
des vagues, au cœur des eaux jaillis¬
santes, nymphes dont l’incarnat se joue
à la margelle d’ombre, plus variables
que le vent, à peine une ondulation gra¬
cieuse chez Irène... Déjà une fine sueur
perle la chair à l’horizon des désirs.
Déjà les caravanes du spasme apparais¬
sent dans le lointain des sables... »
On ne saurait donner une idée juste
de ce long poème qu’est, en définitive,
Le Con d’Irène, par quelque citation
que ce soit, parce que ce langage-là
parcourt sans effort tous les tons et tous
les registres, qu’il use, bien entendu, de
stupéfiantes images et très largement
(« le foutre pareil aux neiges des som¬
mets »), mais il peut tout aussi bien jouer
du monologue intérieur, du style parlé,
du récit, voire du pastiche (de Lautréa¬
mont, Breton, Stendhal ou Constant),
le tout emporté dans un mouvement
irrésistible. D’Irène, il nous est dit
qu’« il flotte autour d’elle un grand par¬
fum de brune, de brune heureuse, où
l’idée d’autrui se dissout». On serait
tenté d’appliquer ces mots au poème
lui-même. Y. B.
CONFESSION ANONYME (La)
Récit anonyme publié en 1960.
Une femme se raconte. Elle détaille
son «précoce désordre» des sens, son
amour pour un de ses professeurs, Frau-
lein Linder, dont elle respire avec délices
le tablier et la chaise sur laquelle elle
s’est assise, sa liaison, surtout, avec
Livio, un Italien violent et mystique.
Elle aime qu’il la gifle, la rudoie, malaxe
son visage et l’écrase sous son poids,
ou bien qu’avec impudeur, il soulève
sa jupe et se jette sur elle. Mais un jour,
Livio fait vœu de chasteté pour sauver
un ami.
«Le séducteur, le débauché rêve du
rocher d’améthyste. » En fait, ce com¬
bat contre l’« appétit de jouissance » et
vers l’amour pur n’est que prétexte
à montrer la faiblesse de la chair. La
femme, dans sa position favorite, s’age¬
nouille devant l’homme qui transforme
vite la caresse de la bouche en effrac¬
tion, en viol. On a beau instituer une
sorte de religion de l’amour, dont Platon
est le dogme, lutter contre la tentation
chamelle, tenter de pratiquer l’absti¬
nence, la privation amoureuse est
elle-même une jouissance. Ainsi est pré¬
senté, d’une façon traditionnelle à réso¬
nance chrétienne, l’étrange — et faux
— dilemme qui consiste à se demander
si l’amour est «vouloir de possession»
ou « vouloir de perdition ». X. G.
CONFESSION ET LES CONFESSEURS (La)
Publiée dans la collection « les Porno-
graphes sacrés», à la Librairie anticléri¬
cale, par Léo Taxil (1854-1907), Paris
1882.
Confessions (Les) / 105
Le dessein de l’auteur est de mettre
en garde la population contre les
confesseurs dangereux, dont « les ques¬
tionnaires par trop détaillés incitent
garçons et filles à des découvertes abu¬
sives ou jettent le trouble dans les
ménages». Dénonçant les «secrets de
la religion catholique », le conférencier
s’élève non sans verdeur contre «le
confessionnal, cette tanière des plus
immondes cochons » et contre le sacre¬
ment lui-même, dont il met en valeur
les dangers politiques et dont il réclame
la suppression. À l’appui de ses dires
figurent les extraits des principaux ou¬
vrages en usage dans les grands sémi¬
naires et chez les prêtres confesseurs
(Les Mystères du confessionnal, cf.
*Manuel secret des confesseurs), eux-
mêmes suivis d’un Traité de mœchialo-
gie, c’est-à-dire de la luxure, exclusi¬
vement destiné au clergé et dénonçant
dans une première partie les dangers
des pollutions nocturnes ou diurnes,
des mouvements déréglés, des mastur¬
bations, sodomie, bestialité et adultère,
de l’inceste et du sacrilège, la luxure
non consommée, c’est-à-dire le «dédale
des pensées obscures », délectations
moroses, complaisances et attouche¬
ments mais aussi regards — chansons
et théâtre occupant la seconde partie.
Cette anthologie est enrichie d’un
compendium contenant la solution de
tous les cas de conscience particuliers
en la matière, sorte de guide de poche
des confesseurs dans lequel tout est mis
en scène au moyen de personnages
fictifs, jusqu’à la trouvaille que peut
faire une veuve d’une correspondance
amoureuse ignorée dans le secrétaire
de son défunt mari. Les Diaconales
de Mgr Bouvier figurent en fin de
volume. D. G.
CONFESSION IMPARDONNABLE (La)
Roman de Louis Pauwels (1920-1997],
Publié en 1969.
«J’ai demandé je ne sais quoi de
plus que l’amour. Mais... je ne m’ai¬
mais pas moi-même, et je demandais à
ces femmes qui furent toutes admi¬
rables, de me le faire oublier.» Telle
est, résumée par l’auteur, la démarche
profonde de ce livre. Valse-hésitation
autour de quatre femmes successives,
durant une période couvrant trente
années d’une vie. Nous retrouvons la
vieille dialectique qui oppose à la réa¬
lité du désir l’inertie irréductible de
son objet. Le héros peut rêver de «brû¬
lants désordres», peut désirer le désir
chez l’autre, l’accomplissement de ces
rêves ne laissera qu’amertume, lassi¬
tude, remords parfois. Besoin illimité
de posséder la femme entière, dans
toute sa vérité. Quête de l’androgyne.
Mais le délire de l’esprit ne coïncidera
jamais avec les fêtes du corps, l’unité
cherchée étant en fait redoutée et abou¬
tissant à une dispersion complète : «J’ai
voulu tout avoir à la fois. Et tout était
inversé. C’était Ariane la pureté, ma
femme la débauche.» Quand l’autre
s’éloigne, le recours à l’orgie, comme
à l’ultime chance de resserrer les
liens, se révèle catastrophique : « Au
moment où j’aurais dû exploser de
plaisir orgiaque, lié à ma femme dans
cette explosion, je sentais la sécheresse
s’abattre en moi et dans les autres... on
jouissait mais vaincus. » A chaque fois
«l’essence» tant cherchée de l’être se
dérobe. Cette quête désespérée provo¬
quera la rupture douloureuse entre les
partenaires successifs, la destruction et,
à nouveau, la solitude. Désert du sexe,
mort de l’être. Car si «la vraie femme
est rare», il n’en reste pas moins vrai
que «tant que nous n’existons pas, rien
ni personne n’existe en propre... Nous
ne touchons que nos reflets, terribles
ou merveilleux. » M. DE S.
CONFESSIONS (Les)
Récit autobiographique de Jean-Jacques
Rousseau (1712-1778], Publié en 1782
(livres l-VI) et 1788 (livres VII-XII).
La vie de Rousseau, telle qu’il nous
la raconte, a quelque chose de sur¬
prenant : sa vie sexuelle est presque
inexistante, sa vie sensuelle est riche,
106 / Confessions (Les)
voire débordante, envahissante. Il n’a
pas connu sa mère, morte à la suite de
ses couches. Il fut ainsi pour son père à
la fois un reproche vivant et un succé¬
dané de sa femme morte, qu’il embras¬
sait en de « convulsives étreintes ». Il se
peut bien que Rousseau en ait gardé un
profond sentiment de culpabilité et une
attitude constamment passive en amour.
Une fessée, donnée par une main de
femme, provoqua son premier émoi
érotique : «J’avais trouvé dans la dou¬
leur, dans la honte même, un mélange
de sensualité qui m’avait laissé plus de
désir que de crainte de l’éprouver dere¬
chef de la même main. Il se mêlait sans
doute à tout cela quelque instinct pré¬
coce du sexe. » Ce plaisir pris, enfant, à
un châtiment, en fit un masochiste pour
la vie. Il n’a jamais osé avouer aux
femmes aimées ce « goût bizarre, tou¬
jours persistant et porté jusqu’à la
dépravation, jusqu’à la folie», mais se
délectera d’actes d’humilité. «Être aux
genoux d’une maîtresse impérieuse,
obéir à ses ordres, avoir des pardons à
lui demander, étaient pour moi de très
douces jouissances. »
Ainsi une de ses premières amours
est pour une marchande qu’il contemple
en silence. Un jour, hors de lui-même,
il se jette à ses genoux, «en tendant les
bras vers elle d’un mouvement pas¬
sionné». Il tressaille, crie et ose lui bai¬
ser la main. L’idylle s’arrête là mais il
est comblé. «Rien de tout ce que m’a
fait sentir la possession des femmes ne
vaut les deux minutes que j’ai passées à
ses pieds sans même oser toucher sa
robe. »
Malgré son physique agréable (et
d’ailleurs assez féminin : «joli pied, la
jambe fine, la bouche mignonne»), il
reste tout à fait chaste et même totale¬
ment ignorant des choses du sexe. Il
partage ainsi la chambre d’un couple
sans comprendre pourquoi la femme a
de si «bruyantes insomnies»... Il vit
dans une perpétuelle rêverie « tourmen¬
tante et délicieuse qui, dans l’ivresse
du désir, donne un avant-goût de la
jouissance. Mon sang allumé remplis¬
sait incessamment mon cerveau de filles
et de femmes mais, n’en sentant pas le
véritable usage [sic], je les occupais
bizarrement en idée à mes fantaisies. »
Il se livre alors à «d’extraordinaires
manœuvres » : il se cache dans des allées
sombres et expose «aux personnes du
sexe», non pas «l’objet obscène»,
comme on l’attendrait de tout exhibi¬
tionniste, mais «l’objet ridicule». Il
espère que «quelque résolue» lui fera
subir le «traitement désiré», c’est-à-
dire la fessée. Rousseau occupa long¬
temps et un peu partout des fonctions
de domestique. Bien qu’il s’en plaigne
(«Quoi! toujours laquais!»), il en
éprouve une grande jouissance. Auprès
de Mlle de Breil, il sent que son ambi¬
tion est «bornée au plaisir de la ser¬
vir». Un jour qu’elle daigne lui jeter un
regard, il en est si vivement ému qu’il
renverse un peu d’eau sur sa robe. Acte
manqué dont le symbolisme est assez
clair... La plus étrange relation fut sans
doute celle qu’il eut avec Mme de
Warens ; il l’appelait Maman, elle l’ap¬
pelait Petit. La violente passion de Jean-
Jacques prenait de délirantes formes
fétichistes : «Combien de fois j’ai baisé
mon lit en songeant qu’elle y avait cou¬
ché, le plancher même sur lequel je me
prosternais en songeant qu’elle y avait
marché ! » Il va jusqu’à lui retirer de la
bouche le morceau qu’elle mastiquait
pour le mettre dans la sienne... Cares¬
sant « son image au fond de [son] cœur»,
il se livre au plaisir solitaire, màis
continue de « [se] refuser » aux femmes
malgré leurs avances et «agaceries».
Honteux de sa timidité, il ajoute néan¬
moins : «L’innocence des mœurs a sa
volupté. » C’est une belle défense de ce
que Freud appelle «le plaisir prélimi¬
naire » face à la sexualité génitale, dite
normale. Enfin Mme de Warens décide
de l’initier à l’acte sexuel : l’idée même
l’emplit de terreur, la «possession»
se fait sans joie et entraîne d’atroces
remords: «J’étais comme si j’avais
commis l’inceste. »
Confessions du comte de *** (Les) / 107
Il connaîtra la jouissance mais avec
une femme qui devra presque le violer.
Et il se retrouvera dans les bras d’une
prostituée mais parce que ses amis l’y
poussent. Encore voit-il en elle une
déesse, malgré son «téton borgne». Il
se met ensuite en ménage avec une fille
du peuple qui cesse très vite d’émou¬
voir ses sens. Il connaît enfin l’amour
passionné mais non partagé pour la
maîtresse d’un ami. Il est étrange de
penser que Rousseau adorait aussi
l’amant à travers la femme. «Nous
étions ivres d’amour l’un et l’autre,
elle pour son amant, moi pour elle;
nos soupirs, nos délicieuses larmes se
mêlaient. »
D’ailleurs l’attitude de Rousseau à
l’égard des hommes est toujours forte¬
ment ambiguë. Son premier amour fut
pour son cousin. «Tous deux dans le
même lit, nous nous embrassions avec
des transports convulsifs, nous étouf¬
fions.» Il a la même attitude maso¬
chiste à l’égard des hommes que des
femmes. Il raconte, dans Les Rêveries
du promeneur solitaire, qu’il ne voulut
jamais dénoncer un garçon qui lui avait
donné un coup de mail sur la tête à lui
«faire sauter la cervelle». «Il crut, dit
Rousseau, m’avoir tué. Il se précipite
sur moi, m’embrasse, me serre étroite¬
ment en poussant des cris perçants. Je
l’embrassais aussi de toute ma force en
pleurant comme lui dans une émotion
confuse qui n’était pas sans douceur. »
À Turin il est en proie aux avances
d’un Maure, qui veut «passer aux pri¬
vautés les plus malpropres » et se mas¬
turbe devant lui, à son grand effroi.
«Tandis qu’il achevait de se démener,
je vis tomber à terre je ne sais quoi de
gluant et de blanchâtre qui me fit sou¬
lever le cœur. » Il est vrai que Rousseau
ne fait ici que subir mais la psychana¬
lyse nous âpprend que rien n’arrive par
hasard mais toujours selon un secret
désir. Il sera d’ailleurs deux autres fois
en butte aux propositions d’homo¬
sexuels. À Turin, il s’éprend d’un ami :
« Me voilà engoué au point de ne pou¬
voir le quitter», et plus tard d’un
« aimable débauché » qui lui fait presque
oublier Mme de Warens. «Très heu¬
reusement pour mes mœurs et pour
ma tête, nous fumes séparés.» Il dut
partager sa faveur auprès de Mme de
Warens avec, entre autres, un jardinier,
mais au lieu d’en prendre ombrage, il
se lie d’amitié avec son rival et appelle
leur «ménage à trois», une «société
sans exemple». Toutes ses amitiés
d’hommes sont brûlantes et débor¬
dantes. Ainsi quand il vit Diderot à
Vincennes : «Je ne fis qu’un saut, un
cri, je collai mon visage sur le sien, je
le serrai étroitement, j’étouffais de ten¬
dresse et de joie » et quand il rencontre
Maréchal : «Je vis dans l’œil perçant et
fin de Milord, je ne sais quoi de si
caressant que j’allai sans façon parta¬
ger son sofa.» Sans doute Rousseau
n’a-t-il jamais actualisé ses tendances
homosexuelles mais ses désirs pour les
femmes ne furent pas beaucoup plus
souvent assouvis : type parfait du per¬
vers qui trouve son plaisir dans l’inac¬
complissement. «Jouir! Ce sort est-il
fait pour l’homme ?» X. G.
CONFESSIONS DU COMTE DE ••• (Les)
Roman de Charles Pinot, dit Duclos
(1704-1772). Publié en 1742.
De Duclos, causeur redoutable, cé¬
lèbre à l’Académie comme dans les
cabarets, Richelieu disait qu’il était un
«bavard impérieux». C’est en 1742, et
avec ce livre, qu’il atteint et donne sa
mesure. Cette sécheresse particulière à
Duclos, et qui fit si longtemps penser
qu’il était un moraliste d’importance, y
prend un relief étonnant : c’est écrit
presto, d’une main sûre, et d’une mer¬
veilleuse observation de la société.
Mme de Rochefort, comme de coutume,
exagère, lorsqu’elle s’écrie: «Duclos
est un homme impayable. On dit qu’il
n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Duclos fait bien mentir le proverbe :
car il est bien sûr qu’il n’a et n’aura
jamais son pareil. »
Le comte de *** tient une partie de
108 / Confessions et observations psycho-sexuelles
son expérience de l’expérience de
Duclos. Celui-ci, en effet, passe à la lit¬
térature, ayant épuisé le libertinage.
C’est le libertinage qui va faire le fond
de ses œuvres romanesques. Celle-ci
est particulière : l’intrigue y est vague,
d’occasion, et morale à souhait. La
femme qu’aime le comte de *** le
pousse au libertinage dans les sociétés
les plus frelatées et ne consent à lui
céder qu’au moment où il s’en revient,
dégoûté jusqu’au fond de l’âme : ainsi
lui sera-t-il fidèle... Sur cette intrigue
banale et artificielle, Duclos tisse une
sorte d’exploration de l’amour au
xvme siècle. Son héros aime une prude,
une bigote, une théâtreuse, la femme
d’un marchand, etc. Ce sont des scènes
rapides, enlevées avec un peu de la
saveur qu’il y a dans Boucher : des ron¬
deurs roses qui ont fait longtemps
croire que le xvmc siècle avait été un
siècle facile. Ce qui a pour beaucoup
contribué au succès des Confessions du
comte de ***, c’est qu’il s’agit, en fait,
d’un roman à portraits. Les lecteurs
modernes perdent ce plaisir qu’avaient
les contemporains de Louis XV, de
mettre un nom sous chaque personnage.
Il demeure cependant une œuvrette qui
se lit avec agrément. H.J.
CONFESSIONS ET OBSERVATIONS PSY¬
CHO-SEXUELLES
tirées de la littérature médicale et clas¬
sées par Maurice Heine (1884-1940).
Paris 1936.
Cette suite de récits très détaillés,
plus riches qu’aucun romancier n’en
peut imaginer, emprunte aux annales de
médecine légale et d’hygiène publique,
aussi bien qu’aux archives de neuro¬
logie, aux écrits d’Havelock Ellis, de
Freud, de Sacher-Masoch et de Sade
lui-même, en passant par une étude
médico-légale en règle de l’attentat aux
mœurs, la confession autographe du
célèbre Bertrand, déterreur de cadavres
et constitue un catalogue complet et
illustré des anomalies, aberrations et
perversions sexuelles et le matériau
d’un panorama détaillé et personnalisé
des diverses inclinations sexuelles du
genre humain. Le mérite scientifique
ajoute ici à la qualité et à l’authenticité
des documents littéraires, qui sont dus
aux médecins ou aux sujets eux-mêmes
et exposent crûment et honnêtement le
détail le plus insolite. Du bisexualisme
à l’homosexualité, de l’hermaphrodisme
psychique à la gynandrie, de l’héma-
todipsie à l’autophagie et jusqu’aux
mystères de l’«Equus eroticus», des
fétichismes homo et hétérosexuels de
la chaussure à ceux du tablier blanc,
des fourrures et des nattes de cheveux,
le lecteur, même averti des paresthésies
physiologiques et psychologiques, ne
pourra aborder que d’un pas incertain
les arrière-travées de ce cabinet fantas¬
tique où exhibitionnisme et flagellation,
nécrosadisme et zoophilie, auto-éro¬
tisme et paradoxie sont les pratiques les
plus banales. D. G.
CONFIRMATION (La)
Roman de Gianni Segré, auteur contem¬
porain. Publié en 1969.
Dans un pauvre village espagnol,
TÉtranger rêve de la petite Marie-
Modeste : douze ans, des nattes blondes ;
bientôt séduite, elle se laisse « faire des
choses». Puis c’est à Rosalie qu’il fait
goûter le plaisir. Enfin aux deux petites
filles réunies et prêtes à tous les jeux.
Vient s’y mêler une femme qui s’attache
au trio mais s’en trouve vite exclue.
Bravant le risque d’être découvert,
l’Étranger emmène les deux gamines,
le jour même de leur confirmation, en
«voyage de noces». Récit simple et
discret, pudique comme les adolescentes
qu’il fait «parler, désirer, trembler, rire
nerveusement, avouer, rougir». X. G.
CONSTITUTION DE L'HÔTEL DU ROULE (La)
ou les Cent Une Propositions de la très
célèbre Madame Pâris. Recueil d'épi-
grammes d'un auteur anonyme. Publié
en 1755.
Ce recueil raille surtout l’Église et
son dogme. La Trinité «n’est que fou-
Contes / 109
taise»; l’Incarnation: «en ce vit
l’Amour s’est fait chair»; la Rédemp¬
tion, c’est pucelle tremblant avant l’as¬
saut du fouteur; l’Espérance, c’est,
pour les hommes mal pourvus, que
petit poisson deviendra grand ; le bap¬
tême, c’est «le foutre qui régénère le
con » ; enfin, au Jugement dernier, Dieu
reconnaîtra les Juifs en disant : Haut les
vits! J.-P. P.
CONTEMPORAINES (Les)
ou Aventures des plus jolies femmes de
l'âge présent. Récits de Nicolas-Edme
Restif de La Bretonne (1734-1806). Publiés
en 1780.
Bien que Restif prétende dans ce
livre «peindre» le portrait des jolies
femmes de son temps, ce sont surtout
les intrigues, les aventures, les ren¬
contres qui l’intéressent, plus que le
caractère, la personnalité de ses person¬
nages. Le seul «cœur humain» dont
il semble vraiment s’être préoccupé,
c’est le sien. Restif est essentiellement
un conteur. Sans aucune construction
précise, il rapporte ici différentes aven¬
tures dont les héroïnes sont des jeunes
filles séduites, et le plus souvent aban¬
données, des orphelines sorties de la
misère par quelque noble ou riche bour¬
geois, des jeunes filles vertueuses sou¬
mises aux plus terribles coups du sort,
des femmes du monde ou des bour¬
geoises dont le mariage favorise les
goûts pour le vice ou la vertu, suivant
les intrigues.
Les aventures se situent à tous les
niveaux de la société : paysannes, mar¬
chandes, bourgeoises, femmes de grande
ou petite noblesse, provinciales et
femmes de la ville, prostituées et
actrices. À travers ces aventures, le plus
souvent invraisemblables, se dégage la
véritable image que Restif se fait de la
femme : faible mais pleine de ruse, atti¬
rante mais toujours dangereuse. La
jeune fille idéale est pure et innocente,
la femme idéale, noble et soumise. Il
s’agit toujours ici de personnages et
d’intrigues exemplaires; la vertu est
exaltée, le vice honni, et l’érotisme soi¬
gneusement dissimulé. Seuls colorent
ces récits les regards lubriques de
quelques vieillards, sur les appas des
tendres jeunes filles, les caresses de
celles-ci entre elles, mises au compte
de l’amitié et d’une tendresse exces¬
sive, ou bien encore quelques situations
inattendues, où de jeunes hommes tra¬
vestis en filles arrivent à donner le
change à leur maîtresse, jusque dans
les débordements de la passion. D. C.
CONTES/de Hamilton
Œuvre d'Anthony Hamilton, Irlandais
d'expression française (1646-1720). Pu¬
bliée en 1730.
Ces contes peuvent sembler insi¬
pides et anodins, mais une lecture freu¬
dienne y découvre une singulière
richesse. Ainsi dans l’«Histoire de Fleur
d’Épine» (fleur des pines), la sorcière
Dentue remue, avec sa grande dent
(symbole phallique), le bouillon de ses
sortilèges au fond d’un chaudron (sym¬
bole vaginal) où le jeune Tarare gâte la
sauce en versant un sac de sel (symbole
de l’éjaculation). Et lorsque la sorcière
se brise la dent, elle s’écrie : «C’en est
fait, tous mes charmes m’abandon¬
nent. » Un spectre hante ce monde :
le complexe de castration. Dans «les
Quatre Facardins», on retrouve, avec
les tribulations d’un prince qui cherche
le pied convenant à une certaine chaus¬
sure, la hantise de l’impuissance et de
la frigidité.
Quant au « Bélier», il semble camou¬
fler une bien triste histoire : celle d’une
mère qui aurait contraint ses deux
enfants à coucher ensemble, sans qu’ils
y parviennent, car la fille, vierge, avait
alors ses règles et se serait ensuite
enfuie pour se prostituer — le père
devenant fou de douleur. Le xvme siècle
est trop raisonnable pour avoir toute
sa raison ; ses puissances irration¬
nelles sont formidables : avec Hamil¬
ton, il les cache; avec Sade, il les
avouera. J.-P. P.
110/ Contes
CONTES/de Vasselier
Publiés en 1800.
Vasselier (1735-1798) tombé dans
un quasi-oubli, n’est pas n’importe qui ;
lors d’une réédition de ses Contes en
1913, Guillaume Apollinaire s’empara
du personnage et n’hésita pas, en préfa¬
çant le livre, à le situer parmi « les bons
conteurs en vers de la France». Cet
homme, qui connaissait tous les écri¬
vains du xvme siècle et avait l’amitié
de Voltaire, écrit en vers courts, élé¬
gants et précis. «Monté sur sa belle
jument,/Un curé voyageait ayant sa
nièce en croupe./Sur le même chemin
passait un régiment... » Ces contes ont
presque tous un goût de plaisanterie de
salon, de gauloiseries parfois très cor¬
sées, mais qui sont bien obligées de se
couler dans le langage du xvme, ce qui
donne de curieux effets. L’histoire du
«Zéro» mérite d’être rapportée en
entier: «A la table d’hôte, un cadé-
dis/Sous-Lieutenant d’infanterie/Disait
qu’en fait de fouterie,/Il allait tou¬
jours jusqu’à dix./Chacun glosa sur la
dizaine./Peste, Monsieur, quel numéro !/
Va, si le fait est vrai, dit un vieux capi¬
taine, /Je gage que l’anus te tient lieu de
zéro. » Les liaisons de langage rempla¬
cent quelque peu les accouplements
de corps, et l’exemple précédent n’est
qu’une gasconnade parmi toutes celles
qui émaillent le livre. R. L. S.
CONTES/de Voisenon
Claude-Henri de Fusée naquit au
château de Voisenon, le 8 juillet 1708.
Abbé à la mode, bel esprit, écrivain
libre, il mourut en 1775, entouré d’une
estime qui, à l’époque, allait volontiers
à ce genre d’hommes. Il laissait une
œuvre lyrique et dramatique assez
considérable, ainsi que des contes en
prose qui seuls nous intéressent aujour¬
d’hui. Les principaux sont, par ordre
de publication : Zulmis et Zelmaïde,
Amsterdam 1745 (réimpression en 1747
et 1767) ; Le Sultan Misapouf et la prin¬
cesse Grisemine, ou les Métamorphoses,
Londres (Paris) 1746 ; Il eut tort, 1750 ;
Histoire de la félicité, Amsterdam
(Paris) 1751 (réimpression en 1767);
Tant mieux pour elle, «A Villeneuve,
de l’imprimerie de l’Hymen» 1760
(réimpression à Liège la même année
et, sous la rubrique de Londres, en
1767). Souvent réimprimés, ces contes
ont été réunis au complet dans le cin¬
quième et dernier volume des Œuvres
de Voisenon, publiées par la comtesse
de Turpin, en 1781.
Il n’est pas question, dans ce recueil,
d’un petit ouvrage posthume «Exer¬
cices de dévotion de M. Henri Roch
avec Mme la duchesse de Condor par
feu l’abbé de Voisenon, de joyeuse
mémoire et de son vivant membre de
l’Académie française», publié pour la
première fois à Paris dès 1780, republié
à Vaucluse en 1786 et 1788, sans que
la supercherie subodorée par certains
apparaisse manifeste, ni plus vraisem¬
blable l’attribution, par exemple, à
Meusnier de Querlon. Les contes de
Voisenon relèvent de deux humeurs
très différentes : une humeur morale
assez pure, et une humeur fantas¬
tique inclinant vers le licencieux. A la
dêuxième veine appartient Le Sultan
Misapouf : œuvre maîtresse non plus
seulement de la féerie folâtre, mais
de l’obscénité allégorique, digne d’être
examinée en détail, comme spécimen
du talent de Voisenon. De cette nou¬
velle ramassée et compliquée indiquons
du moins les grandes lignes.
Misapouf, sultan dans le plus pur
goût des turqueries du temps, s’entre¬
tient avec la sultane Grisemine de
toutes les aventures qui ont précédé
leur mariage : marquées surtout par des
mutations, non pas dues à la métemp¬
sycose, mais à des enchantements suc¬
cessifs. Misapouf, né des œuvres adul¬
tères du précédent sultan, a encouru de
ce fait une malédiction de la Fée Téné¬
breuse : il ne pourra occuper le trône
paternel, qu’il n’ait délivré d’ensor¬
cellements opposés deux princesses, et
mis à mal un certain nombre de per¬
sonnes. Il a déjà passé, à l’âge de
Contes / 111
quinze ans, par l’état de baignoire, et, à
ce titre, lavé le derrière de la Fée Téné¬
breuse elle-même, sans parler de celui
d’un eunuque noir, quand, refait homme
et s’étant endormi dans une forêt, il est
réveillé par la main, lui saisissant un
euphémique petit doigt, de la Princesse
Zémangire. C’est que la Fée Ténébreuse
a jeté sur celle-ci un autre sort : la fai¬
sant accoucher de deux filles qui,
munies, la plus grande d’un tout petit
anneau, la plus petite d’un anneau trop
grand, ne sauraient se marier avant
d’avoir trouvé les doigts adéquats. Il
est aussitôt apparu à Zémangire que le
«petit doigt» de Misapouf pourrait
convenir à la plus grande, nommée Ne
vous y fiez pas, dans l’anneau duquel
s’est déjà pris le nez d’un imprudent
chevalier. En effet, Misapouf, guidé par
le bonze Césarin, triomphe de l’épreuve.
Sans nous attarder au désensorcelle-
ment de l’autre princesse, nommée
Trop est trop, voyons avec horreur la
punition, par la Fée Ténébreuse, du
bonze coupable, qui voit sa bouche
remplacée par un anneau dans le goût
de celui de la Princesse Ne vous y fiez
pas, tandis que dans l’anneau de celle-
ci il pousse des dents, d’où une grande
incommodité pour Misapouf... Là-des¬
sus se greffe une histoire d’arracheur
de dents un peu pénible. On voit le
bonze, après diverses péripéties, changé
en bidet (de toilette, s’entend).
Quant à Misapouf, pour purger la
seconde partie de la malédiction ini¬
tiale, il passera tour à tour par les états
de lièvre et de renard : à ce titre il dévo¬
rera une maîtresse changée en poule,
ainsi que les six enfants de la future
sultane, alors lapine. Enfin le voilà sul¬
tan, et heureux époux de celle qui à ses
confidences va retourner un récit paral¬
lèle. Issue d’une noble famille de Fin¬
lande, elle eût pu épouser le roi du
pays ; mais « il fallait, pour épouser le
roi de Finlande, qu’une fille partît à
l’âge de douze ans, étant très ignorante,
et qu’elle revînt à seize, tout aussi peu
instruite ». Le roi, qui a signé ce traité à
dix-huit ans, va en avoir soixante-dix-
neuf, et il est encore célibataire ! Grise-
mine, treizième de ses sœurs, affronte
l’épreuve. Commence alors une nou¬
velle série d’aventures dont Grisemine
est cette fois l’héroïne : métamorphoses
en barbue, en lapine et même en pot de
chambre ! Travestissements de filles en
garçons et de garçons en filles, à la
faveur desquels Grisemine consomme
l’amour le plus tendre avec le jeune
Zéliman. Le sultan Misapouf apprend
du même coup qu’il n’a pas lui-même
épousé une pucelle, mais, devant une
confession si sincère, ne s’en offusque
pas outre mesure. Sur son pardon
s’achève cette histoire abracadabrante
(mais à laquelle la psychanalyse pour¬
rait rendre toute sa cohérence), produit,
dirait-on, d’un mâtinage de Voltaire en
caleçon et de Mme d’Aulnoy en che¬
mise de nuit. Une invention délirante,
beaucoup de polissonnerie, peu de
volupté : mais un esprit endiablé, servi
par une plume parfaite, emporte tout.
Citons encore Tant mieux pour elle,
conte où la grivoiserie est plus voilée.
Le Prince Discret, après quelques aven¬
tures comme sa coucherie obligatoire
avec sa future belle-mère et sa transfor¬
mation en coq-perdrix, obtiendra enfin
les faveurs de Tricolore, mais c’est
Potiron qu’elle épousera. Les scènes
scandaleuses ne manquent pas. Trou¬
vera-t-on plus d’érotisme dans les Exer¬
cices de dévotion de M. Henri Roch
avec Mme la duchesse de Condor :
exercices qui consistent, pour le pre¬
mier, à détourner sur les voies de
l’amour, en jouant avec les termes
sacrés, les dispositions religieuses de la
seconde? Excellente scène d’un Tar¬
tufe plus heureux, qui finirait, avec une
Mme Orgon plus bigote, dans le lit.
À son caractère sacrilège, plus qu’à
son effronterie cafardement gazée, l’ou¬
vrage doit la place qu’il occupe, seul de
ceux de Voisenon (si vraiment il lui
appartient), dans le dérisoire Enfer de
la Bibliothèque nationale. A. B.
112/ Contes de fées (Les)
Dessin anonyme. XVIIIe siècle.
CONTES DE FÉES (Les)
Le Grand Siècle aura été celui des
fées. Le parc de Versailles, les grandes
eaux, les grottes chargées de sculptures,
les bosquets baroques, en partie dispa¬
rus maintenant, semblent une illustra¬
tion des contes. Les statues qui ornent
le parc établissent une vivante liaison de
pierre entre les faunes et les nymphes
de l’Antiquité et le peuple des fées
issu des folklores celtiques, goths, nor¬
mands, arabes. Répondant au vœu de
Mme de Maintenon, qui voyait ces
créatures démoniaques d’un mauvais
œil, Mme d’Auneuil ne les condam¬
nait-elle pas à « faire marcher les
pompes qui font monter les eaux aux
jardins enchantés tandis que leurs vic¬
times changées en statues ou en bêtes
recouvreront la liberté?» (Youri). Mais
que dissimulent ces fables? Le sujet
de la plupart des contes est l’amour,
l’éveil à l’amour, la fatalité de l’amour
qui sait déjouer tous les pièges.
Les contes, disait Perrault, renfer¬
ment une morale très sensée qui se
découvre plus ou moins selon le degré
de pénétration de ceux qui les lisent
(cf. la remarquable étude de Marc
Soriano sur Les Contes de Perrault,
culture savante et traditions popu¬
laires, 1968). Or, il est évident que
les grands conteurs français (Perrault,
Mme d’Aulnoy, Mme Leprince de
Beaumont, Mme Murat, la comtesse de
Ségur, etc.) n’ignoraient pas que leurs
pages renfermaient ce que Michel Car-
rouges nomme un «cryptogramme de
la sexualité». Point n’est besoin de
psychanalyse pour déceler le symbole
sexuel de maints objets métaphoriques
dont ces contes regorgent : fuseaux qui
blessent, coffrets interdits emplis de
joyaux, clefs tachées de sang, roses
Contes de fées (Les) / 113
funestes, coraux éblouissants, mais
intouchables. Leur érotisme voile l’in¬
nocence de ces écrits destinés à initier
les enfants. Il est d’ailleurs significatif
de constater que leur existence s’ac¬
compagne presque toujours d’un inter¬
dit lié au temps. Au cœur de la forêt
défendue, la rose ne peut être cueillie
avant l’heure fixée par les fées. La clef
sera tachée d’un sang indélébile par la
faute de la jeune personne trop curieuse
qui a devancé l’instant de la révélation.
Une princesse sera métamorphosée en
biche parce qu’elle a vu prématurément
la lumière du jour. La mystérieuse cas¬
sette ne doit pas être ouverte avant
la date prescrite, sous peine des plus
grands désastres. Mais quoi de plus
excitant que le péril, et comment résis¬
ter à la tentation lorsque l’objet tabou
étincelle devant les yeux? «Blondine,
Blondine, ne me demandez pas cette
fleur perfide qui pique ceux qui la tou¬
chent. Ne me parlez jamais de la rose,
Blondine; vous ne savez pas ce qui
vous menace dans cette fleur.» Subtil
hermétisme, destiné à faire pénétrer,
par des images mythiques, dans le dur
royaume des adultes.
Dans L'Adroite Princesse, les que¬
nouilles de verre des deux sœurs aînées
se brisent lorsqu’elles ont été séduites,
et le roi peut constater que seule celle
de Finette est demeurée intacte. Toute
défaillance de la vertu ne peut être
rachetée que par l’amour vrai ; le Prince
éveillera la belle, endormie par la
piqûre du fuseau, au bout de cent ans
d’un sommeil purificateur. Bien sou¬
vent, l’objet du sombre châtiment n’est
aussi périlleux que parce qu’il flamboie
à l’intérieur des plus bouleversantes
délices, comme l’arbre de corail cousu
dans une toile qui laisse échapper
quelques fragments brillant d’un éclat
extraordinaire. Il s’agit fort clairement
du cadeau de noces que Rosalie ne peut
déflorer avant ses quinze ans. À peine
a-t-elle désobéi que la toile se déchire
de haut en bas avec un bruit de ton¬
nerre. La vision qui s’offre alors à ses
yeux la fascine, mais aussitôt la demeure
du prince, son fiancé, s’écroule. «Des
cris effroyables sortaient des ruines du
palais, et bientôt Rosalie vit le prince
lui-même sortir des décombres, ensan¬
glanté, couvert de haillons. » (Mme de
Ségur, La Petite Souris grise.) La jeune
fille victime d’un mauvais charme n’en
sera libérée qu’à la suite d’épreuves à
l’issue desquelles l’amour lui apparaî¬
tra enfin tout-puissant; c’est le mythe
de Psyché voulant reconquérir Éros —
mythe que l’on retrouve au cœur de
nombreux contes : La Belle et la Bête,
de Mme Leprince de Beaumont, Le Ser¬
pentin vert, de Mme d’Aulnoy, le Bon
Petit Henri, de la comtesse de Ségur.
On en reconnaît également la trace à
travers Pandore, Andromède, l’Oiseau
bleu, Cendrillon, le Chevalier au cygne,
Mélusine, etc.
Hitler, que choquait la morale des
contes (en particulier, celle du Chat
botté), en avait interdit la vente en
Allemagne. Il est vrai que cet univers
est empli de redoutables séducteurs et
séductrices, comme cette enchanteresse
du Nain jaune qui crève les yeux du
roi qu’elle convoite, pour lui rendre
ensuite la vue et lui apparaître sous les
traits d’une nymphe resplendissante.
Encore heureux si, comme dans Peau
d’Âne, la jeune fille n’est pas poursui¬
vie par l’amour incestueux de son
père. Les bonnes fées, qui s’ingénient
à réunir les amants au terme de leurs
épreuves, apportent cependant tous leurs
soins à les protéger des forces brutales
de l’amour. Ainsi, dans La Princesse
Hébé et le Prince Percin-Percinet, de
Mme Murat, la demeure d’Anguillette
est entourée de jeunes hommes qu’un
sortilège retient endormis: «C’étaient
des princes amoureux de la fée, et
comme elle ne voulait pas entendre
parler d’amour, tant elle en avait peur,
elle ne leur avait pas permis d’aller plus
loin. » L’éclat du jour, trop tôt entrevu,
réserve aux fillettes trop curieuses, ou
victimes d’un piège, les plus affreuses
métamorphoses, la mort, parfois. Cer¬
114/ Contes en vers
taines thèses psychanalytiques ne veu¬
lent voir dans les contes que l’illustra¬
tion de désirs persistants dont l’origine
se situe dans la première enfance.
A propos du Petit Chaperon rouge,
E. Fromme écrit : « Le petit chaperon
de velours rouge est le symbole de la
menstruation, la petite fille dont on nous
conte les aventures, devenue femme,
doit maintenant faire face aux pro¬
blèmes du sexe. Ne point s’écarter du
chemin, pour ne pas tomber et briser le
pot de beurre, qu’est-ce d’autre qu’une
mise en garde contre les dangers du
sexe et la perte de la virginité?... Le
mâle est décrit comme l’animal cruel et
rusé, l’acte sexuel est présenté comme
l’acte cannibalesque par lequel le mâle
dévore la femelle. Mais tel n’est pas le
point de vue de la femelle qui aime
l’homme et jouit du sexe. Ne serait-ce
point là l’expression de l’antagonisme
foncier qui oppose l’homme et l’es¬
sence même de la sexualité?» Toutes
les interprétations sont possibles : le
chétif Petit Poucet est soumis à une
dure initiation afin qu’il puisse conqué¬
rir sa virilité, Riquet à la Houppe est un
rituel nuptial qui démontre le pouvoir
de l’amour sur l’être aimé, etc. À la fin
des contes, le Prince apparaît presque
toujours, mérité ou reconquis, «écla¬
tant comme le jour». Mais l’amour a
ses dangers contre lesquels on ne sau¬
rait jamais trop mettre les enfants
en garde. Le conte leur révèle ces
pièges que confusément ils devinent.
Sous des dehors féeriques, tout est dit.
«L’érotisme des contes, écrit Michel
Carrouges, est aussi étranger à la pudi¬
bonderie qu’à l’obscénité. Il se place
exactement aux antipodes des “machines
célibataires” [v. Les * Machines céli¬
bataires] et fait apparaître l’amour
dans sa totalité physique et mentale,
rayonnante.» Y. C.
CONTES EN VERS
et quelques pièces fugitives. Recueil de
poèmes publié en 1797 et attribué à
l'abbé Claude Bretin (1726-1807).
Art d’aimer exquis et impudique, ces
pièces fugitives, petits tableaux précis
comme des gravures, où s’ébattent Lin-
dor, Lise ou Rosine, dévoilent et ne
dévoilent pas, suggèrent, attisent l’es¬
prit et les sens, entourent de voiles et
de dentelles des nudités toujours indé¬
centes, charmantes, faussement naïves.
Les petites filles modèles sont devenues
démoniaques : « Si le Diable, cousine,
était fait comme toi/Je suis persuadé
que la moitié du monde/Se damnerait
exprès à commencer par moi. » Le plai¬
sir est un domino léger et gracieux qui
pirouette entre les masques des fêtes
galantes. Éventails, bosquets, senteurs,
doigts légers et frivoles. «Comment
fixer le cœur des belles ?/C’est en vain
que l’amour jaloux/Pour les forcer d’être
fidèles/Inventa grilles et verrous/Et bien
d’autres secrets encore.» Telle cette
Rosine à l’intimité protégée par une
ceinture cadenassée et qui réussit à se
procurer le double de la clef. Déception
de l’amoureux qui voit ses espoirs
s’envoler. Faussement candide, elle lui
montre la clef qu’elle porte sur elle.
Alors le jeu d’amour commence, les réti-
cetïces, les soupirs, la fuite effarouchée
car « Rosine absolument ne veut pas la
donner/Et finit par la laisser prendre. »
Que dire du conte étonnant de
l’épouse que l’âge vénérable de son
conjoint prive des joies légitimes de
l’hyménée et qui s’aperçoit qu’en son
sein grandit le fruit d’amours secrètes ?
Le médecin du barbon cède aux sup¬
pliques de la dame et félicite son patient
«À présent, j’en suis sûr, vous êtes de
ces gens/Que parmi nous autres savants/
Nous appelons foutinambules. » À ce
malheur, conclut Bretin avec humour,
tout mari doit s’attendre, «Toutes les
langues il saurait/L’hébreu, l’arabe, il
le serait. » P. R.
CONTES ET AUTRES BAGATELLES EN VERS
Œuvre de Simon-Pierre Mérard de Saint-
Just (1749-1812). Publiée en 1800:
La mère de sainte Thérèse fut ver¬
tueuse au point d’avoir neuf enfants,
Contes et épigrammes / 115
tous du même père. Dès que les sens de
la jeune Thérèse s’éveillèrent, on la mit
au couvent. Son sang bouillonnait et le
Christ en personne vint chastement la
besogner. Ce furent alors soupirs et
défaillances, et le Bemin nous l’a mon¬
trée murmurant dans la volupté : « Jésus,
je plains qui ne t’adore. » Les éjacula¬
tions du Seigneur sont purement mys¬
tiques, aussi Thérèse d’Avila vécut en
sainte au-delà de neuf mois. J.-P. P.
CONTES ET DISCOURS D'EUTRAPEL
L’auteur de ces Contes et discours,
Noël du Fail, seigneur de la Hérissaye,
gentilhomme breton, fut conseiller du
roi au Parlement de Rennes, en 1571,
juge au Présidial de la même ville et
mourut à la fin de 1585 ou au début de
1586. Outre des Mémoires recueillis et
extraits des plus notables et solen¬
nels arrêts du Parlement de Bretagne
(1579), on a gardé de lui : les Propos
rustiques de Maître Léon Ladulfi,
Champenois, revus et ampliés par
Vun de ses amis (Lyon 1547), sortes
d’églogues satiriques en prose; Bali-
verneries ou Contes nouveaux d ’Eutra-
pel (Paris, 1548 ; Lyon, 1549) ; enfin et
surtout les Contes et discours d ’Eutra-
pel par le feu seigneur de la Hérissaye,
gentilhomme breton (Rennes, 1585).
On se gardera de confondre les Contes
nouveaux avec les Contes et discours,
qui sont un tout autre ouvrage, et Léon
Ladulfi, anagramme de Noël du Fail,
avec Eutrapel, nom dont il affuble,
quand il se met en scène entre ses par¬
tenaires moralistes, son propre person¬
nage. Seuls dans les Propos rustiques,
le sixième morceau : « La Différence
du coucher de ce temps et du passé, et
du gouvernement au village», et dans
>Baliverneries, le premier: «Eutrapel
amène un villageois cocu à Poly¬
game», intéressent tant soi peu l’amour.
Quelques-uns seulement des Contes et
discours d’Eutrapel sont d’un ton rela¬
tivement folâtre : le xne : « Ingénieuse
Couverture d’adultère » ; le xxe : « De
trois garses » ; le xxvme : « De la
vérole » ; le xxxe : « Propos de marier
Eutrapel » ; le xxxie : « Suite du ma¬
riage », et le xxxiic : « Du gentilhomme
qui fit un bon tour au marchand et de
l’amoureux qui trompa sa compagne.»
L’enjouement que, pour rester fidèle au
grec BVTQajieXoç, s’impose le conteur-
discoureur, se réclame du précepte
horatien de l’utile mêlé à l’agréable : il
se satisfait, au demeurant, d’une sobre
grivoiserie, même si la verdeur du lan¬
gage peut donner quelquefois la fausse
impression de la gaudriole. Du Fail est
aussi près, finalement, de Montaigne
et de Béroalde de Verville — v. Le
*Moyen de parvenir —, dont il se rap¬
proche par plus d’un trait. A. B.
CONTES ET ÉPIGRAMMES
Les contes en vers, en grande partie
inédits, et les épigrammes de Jean-
Baptiste Rousseau (1670-1741) ont été
publiés en 1881, d’après un manuscrit
du xvme siècle retrouvé. En fait, ces
pièces avaient circulé, manuscrites, vers
le début du xvme siècle, et étaient alors
connues, bien que Rousseau, dont l’exil
en 1712 avait pour cause réelle ses
écrits irréligieux, ait pris soin de ne
pas les faire figurer dans les recueils
publiés de son vivant. Les contes en
vers, d’un style souvent heurté, caho¬
teux, voire obscur par endroits, relè¬
vent de la tradition libertine, au double
sens d’athéisme ou d’anticléricalisme
et de liberté des mœurs. Ils sont parfois
fort crus, comme «Le Clou» (il s’agit
d’une femme affligée d’un furoncle à
la fesse) ou «La Fourmi» (c’est une
fourmi qui ayant pénétré dans le cul de
Vénus, oblige Mars à se livrer à la bou-
grerie pour la chasser, et ainsi est inau¬
gurée une méthode que Rousseau vante,
à la différence de la plupart de ses
contemporains).
Parfois, la note irréligieuse s’af¬
firme comme la dominante : ainsi, dans
l’ombre du séminaire, où un seigneur
dévot, après s’être entouré de domes¬
tiques également dévots, découvre que
tous ont successivement baisé une sm
116/ Contes et nouvelles
vante de sa femme : « Puis fiez-vous
aux frasques d’un bigot !/Ils sont tous
faits ainsi, les bons apôtres ! » L’antifé¬
minisme de la bourgeoisie médiévale,
toujours présent dans la tradition des
conteurs «gaillards», se manifeste çà
et là, notamment dans «La Coquette
châtiée », où la jeune femme désobéis¬
sante, et qui rentre trop tard le soir, est
simplement fessée, pour le plus grand
plaisir du conteur, à ce qu’il semble.
Naturellement, conformément à l’usage
du temps, la débauche des moines et
leur puissance sexuelle sont bien sou¬
vent rappelées et contées, à propos des
carmes en particulier. En revanche, « le
Bijou de Sainte-Élisabeth» montre tout
un couvent de femmes en train de se
satisfaire avec des phallus artificiels.
Malheureusement, la lourdeur du style,
le manque d’aisance de la poésie de
Rousseau font obstacle au plaisir du
lecteur. Y. B.
CONTES ET NOUVELLES
par Guy de Maupassant (18501893).
Première édition complète publiée
par A. M. Schmidt et G. Délaissement
en 1956-1957.
Voir: Allouma, L’Ami Patience, Au
bord du lit, La Femme de Paul, Impru¬
dence, La Maison Tellier, Mouche, Le
Moyen de Roger, Une partie de cam¬
pagne.
CONTES ET NOUVELLES EN VERS
Œuvre de Jean de La Fontaine (1621-
1695), publiée en cinq livres (1664,
1665, 1666, 1671 et 1674).
Ces contes, écrits en vers, ne nous
retiendront pas aussi longuement que
Les * Amours de Psyché et de Cupi-
don, mais ils méritent cependant d’être
examinés, car ils portent souvent la
marque d’un esprit licencieux. La Fon¬
taine sembla fort se divertir à les com¬
poser; jusqu’à sa tardive conversion, il
conservera l’humeur voluptueuse qui le
fit souscrire à cette maxime : «L’absti¬
nence des plaisirs me paraît un péché. »
Son premier ouvrage n’avait-il pas été
une adaptation de cet Eunuque de
Térence, dont les situations scabreuses
ne pouvaient que lui plaire? La Fon¬
taine révèle donc ici un talent de liber¬
tin raffiné qui se dissimule parfois sous
la plus extrême décence. Bien qu’ils
soient le plus souvent inspirés de Boc-
cace, de l’Arioste, de Machiavel, de
Marguerite de Navarre ou de Rabelais,
l’auteur crut bon d’écrire une plaidoirie
en faveur de ces contes, car il craignait
que ses contemporains fussent choqués
par la liberté de ces historiettes galantes.
«L’on ne me saurait condamner que
l’on ne condamne aussi l’Arioste devant
moi et les anciens devant l’Arioste.»
«Qui voudrait réduire Boccace à la
même pudeur que Virgile ne ferait
assurément rien qui vaille. » Etc. Mais
Mme de Sévigné, loin d’être offusquée,
recommandait à sa fille la lecture des
pages les moins innocentes de ces
contes. Il faut souligner que tous ne
possèdent pas l’audace qui les fit
condamner par certains moralistes. Le
ton, tour à tour tendre et narquois, fait
place parfois à un certain réalisme :
«Un peintre était, qui, jaloux de sa
femme,/Allant aux champs, lui peignit
un baudet/Sur le nombril, en guise de
cachet./Un sien confrère, amoureux de
la dame,/La va trouver, et l’âne efface
net,/Dieu sait comment...» Il faut
citer : « Le Cocu battu et content», « la
Vénus callipyge», «À femme avare,
galant escroc», «Imitation d’Ana¬
créon», «Comment l’esprit vient aux
filles » et cette « Courtisane amoureuse »
où il est question d’un jeune homme un
peu sauvage ; mais bientôt, « Amour le
lèche, et tant qu’il le polit». Précisons
que la réputation grivoise de ces Contes
provient en partie des illustrations ornant
quelques éditions de cet ouvrage (entre
autres, celle dite des Fermiers géné¬
raux, avec les gravures d’Eisen). Y. C.
CONTES ET POÉSIES DU ClITOYEN] COLLIER
Contes en vers attribués par Quérard aus
libraire Jacquemart (17301803). Publiés
en 1792.
Contes mis en vers par un petit cousin de Rabelais /Il 7
Pour Jes contemporains, le « citoyen
Collier», auquel l’auteur anonyme prête
par dérision la paternité de son œuvre,
désignait le cardinal de Rohan, mêlé à
la scandaleuse affaire du collier de la
reine. — Ce livre, paru dans la tour¬
mente révolutionnaire, nous révèle
combien pouvait vivre encore, parallè¬
lement à la violence, le monde léger du
xvme siècle. Les curés font, bien sûr,
les frais de beaucoup d’histoires, avec
leur eau bénite et leurs couilles man¬
quantes, et les moines dormants ser¬
vent à chauffer les lits, tel le pauvre
cordelier qui va de lit en lit et, à son
corps défendant... Hormis l’apparition
de la culotte de saint Raimond de Pen-
nafort et la dangereuse méprise de saint
Maclou, hormis ces cas de sainteté,
c’est plutôt dans la vie courante que
Jacquemart puise son inspiration. Sa
phrase balancée convient bien à ce
livre sans génie où domine la romance
du berger et de la bergère. Il faut se
contenter de quelques beaux titres (« La
Morte au monde») et de quelques
situations précises où des mains par¬
courent le corps des bergères. R. L. S.
CONTES IMMORAUX
Roman par le prince Charles-Joseph de
Ligne, écrivain belge (1735-1814). Publié
en 1947.
Ce texte posthume que le grand
charmeur avait composé pour sa propre
fantaisie est, contrairement à ce qu’in¬
dique son titre, un ouvrage de morale.
Charles de Ligne s’en prend aux tar¬
tuffes et rejette la bigoterie. Il plaide
pour les plaisirs de l’amour contre les
feux de l’enfer. Un baron, qui est un
diable, conte à des femmes charmantes,
dans un parc qui ressemble à sa rési¬
dence de Belœil, des historiettes où
l’on voit succomber bien des belles
et plier bien des vertus. Lui, qui est
envoyé sur terre pour gagner à l’enfer
des âmes de coquettes et de dépravées,
va démontrer le contraire : que rien
n’est plus naturel, ni charmant, que les
jeux et le manège des séductions, et
que rien n’est plus licite que les
désordres de la sensibilité. Il n’est pas
dans la nature du prince de Ligne de
pousser aussi loin qu’Andrea de Ner-
ciat dans l’examen des figures du liber¬
tinage.
Il ne fait pas un catalogue. Il se
contente de plaider pour l’amour. Ainsi
prévient-il son lecteur : « Les passions
ne quittent pas l’impie ; il n’en a jamais
eu. Je représente celle de l’amour
comme un jeu. Je lui ôte la gravité
qu’on y a mise depuis quelque temps.
Je représente la sottise des flammes
étemelles des amants de bonne foi,
dupes presque toujours ; et la fastidieuse
importance de ceux qui ne veulent être
que des fripons. » Le romantisme ? Il se
moque — on le voit — de Werther et
de René par avance. Il demande que
l’on ne mette pas tant de gravité dans le
commerce des corps.
Âgé, réfugié à Vienne, Charles de
Ligne dira, quittant une grisette qui
habitait au troisième étage : «Vous êtes
la dernière que j’aimerai au troi¬
sième. .. » Voilà, dit-il, comment il faut
être. «Jean-Jacques fait tout ce qu’il
peut pour faire croire qu’il a eu une
Julie : il n’a pas même eu une Warens
telle qu’il le dit.» Cette persuasion
donnait le ton à sa causerie dans cette
société qui est celle des Contes immo¬
raux, et dont nous savons, par l’aveu
qu’il en a fait, qu’elle est celle de Gre¬
noble. Il usait du terme « avoir » dans le
même sens que faisait Stendhal : « avoir
une femme» ne concernait que faible¬
ment le cœur et ses tourments. H. J.
CONTES MIS EN VERS PAR UN PETIT COU¬
SIN DE RABELAIS
Fables de Pierre-Louis d'Aquin de Châ¬
teau Lyon ou Chateaulion (1720-1796).
Publiées en 1775.
Filiation ou pas filiation avec Rabe¬
lais ? La question est tranchée, semble-
t-il, par la faconde et la verdeur d’un
livre où l’on reconnaît Rabelais au
milieu de ses farces. Le côté fantaisie
l’emporte si fort sur l’érotisme que les
Contes polissons / 119
corps sont comme pris dans un tour¬
billon et finissent par ne plus compter.
Comment imaginer cette comtesse qui
se fait porter un lavement par un joli
garçon apothicaire pour mieux se faire
embrocher? Existe-t-il, ce mari qui,
pour gagner un pari minable contre sa
femme, laisse un dragon en abuser sous
ses yeux? (Et il se tait, car le jeu était
de ne dire mot le premier.) Avec « Les
Trois Sœurs», on est dans Tirréel
absolu : ce conte en vers, encore des
paris grotesques — et assez piquants —,
le sexe présent partout, cet homme qui,
« festoyant madame », s’aperçoit qu’elle
n’est pas pucelle: «Comment donc
ma chère/Vous me la baillez belle.»
Presque tous les personnages marchent
à sexe découvert, et l’on peut dire que
dans cette mesure même, le sexe devient
le terrain neutre à partir duquel Châ¬
teau Lyon exerce son esprit. On est
peut-être en enfer. R. L. S.
CONTES NOUVEAUX
Récits d'Andrea de Nerciat (1739-1800],
Publiés en 1777.
De tous les récits de Nerciat, c’est
bien le plus mauvais. Il est d’une lour¬
deur de style incroyable, et tout montre
que l’auteur se désintéresse de son art
d’écrire. La vie le presse de difficultés,
et il se donne du mouvement pour sur¬
vivre. Il survivra, mais les grandes
années du libertinage et la fréquenta¬
tion des sociétés d’amour sont déjà
passées, forcloses. Et c’est — après
tout — pour un trait biographique que
ces Contes nouveaux nous importent.
Ils furent, en effet, publiés à Liège,
avec l’épigraphe « Sive me, liber, ibis,
in urbem, ovidius». Et surtout, ce
volume s’ouvre sur un texte fort plat (il
est vrai) et louangeur en diable, qui a
pour titre, et prétexte : « Épître dédica-
toire au prince de Ligne. » Il s’agit bien
évidemment du « prince rose », mais si
Nerciat le paye d’une dédicace telle¬
ment chaleureuse, le prince ne lui a pas
◄ Touzé. Les Amusements dangereux.
fait la grâce de se souvenir de lui
dans l’un quelconque des trente-quatre
volumes de Mélanges qu’il laissa. Sur
leurs relations, nous ne savons donc
rien ; au moins pouvons-nous imaginer
qu’ils se rencontrèrent au théâtre dont
ils étaient, l’un et l’autre, grands ama¬
teurs. A tel point qu’une pièce des
Contes nouveaux, celle qui a pour titre :
«Vérité» est dédiée à Mlle Angélique
d’H... qui ne peut être que cette Angé¬
lique d’Hannetaire, l’une des deux
sœurs comédiennes dont Charles de
Ligne eut un enfant. Enfin, l’un des
personnages des *Aphrodites, le prince
Edmond, offre des traits de ressem¬
blance manifeste avec le prince de
Ligne. Il est également certain qu’au
moment où ce livre paraît, Nerciat nous
échappe : il y a, dans la vie de ce per¬
sonnage insolite, des «trous» éton¬
nants. Puis nous le retrouvons à un
autre bout de l’Europe, et dans une
position inattendue. Qu’il soit de la
police (de celle que l’on dit être «paral¬
lèle» à l’officielle), cela ne fait aucun
doute. Il serait plus facilement encore
agent triple qu’agent double. Quoi
d’étonnant, dès lors, qu’il veuille s’at¬
tacher à Charles de Ligne, qui tient à
toutes les nationalités et, en propre,
n’en possède véritablement aucune?...
Poulet-Malassis avait repris, en 1867,
les Contes nouveaux et, à cette occa¬
sion, avait, en tête du volume, réim¬
primé, en la complétant, la notice de
Beuchot, qui est dans la biographie
Michaud. Il avait mis également, en
frontispice, un portrait de Nerciat,
«d’après la sanguine à M. Br. de Paris».
Ce portrait est devenu fameux à force
d’être reproduit, mais il est de Brac-
quemont, et ne présente qu’un visage
imaginaire. H.J.
CONTES POLISSONS
Récits d'Andrea de Nerciat (1739-1800).
Publiés en 1890.
Ces contes sont souvent nommés
«Contes saugrenus», qui est le sous-
titre de l’ensemble. Cela fît une confu¬
120 / Contes saugrenus
sion telle que l’on attribua à Nerciat
l’ouvrage qui a ce titre : * Contes sau¬
grenus, et qu’il faut rendre de préfé¬
rence à Sylvain Maréchal. Guillaume
Apollinaire, sur la foi de l’existence
d’un tirage improbable en 1787, avait
d’abord donné à Nerciat ce qui appar¬
tient à Maréchal, puis, décidément
averti, le rendit ensuite à Maréchal.
L’ouvrage de Nerciat est, par rapport à
la production de l’écrivain, d’un ton
mineur. Il regroupe : « Le Mouvement
de curiosité», «Le Témoin ridicule»,
« La Petite Académicienne », « Les
Amours modernes », « Les Violateurs »,
«Les Folies amoureuses», mais, si la
grâce de l’écriture et l’audace du voca¬
bulaire sont proches de celles de Ner¬
ciat, bien des doutes subsistent. H.J.
CONTES SAUGRENUS
Récits du publiciste Sylvain Maréchal
( 1750-1803). Publiés en 1789.
Il s’agit d’un ensemble de neuf récits
fort lestes et antireligieux. On a parfois
attribué l’ouvrage au courriériste Métra,
ce qui semble bien léger, Métra étant
mort en 1786. C’est en 1839, en dres¬
sant et publiant le catalogue du fameux
Pixérécourt, bibliomane averti et dra¬
maturge, que Charles Nodier et Paul
Lacroix attribuèrent cette main de récits
au Berger Sylvain : « M. Paul Lacroix
attribue à Sylvain Maréchal ces jolis
contes indévots et licencieux.» Plus
tard, sous leur commun pseudonyme
de chevalier de Percefleur, Louis Per-
ceau et Fernand Fleuret maintinrent
cette attribution. En fait, Maréchal avait
abondamment donné dans le genre
gaulois et libertin : il ne reculait pas
devant les grivoiseries dont les Contes
saugrenus offrent maints exemples. Par
ailleurs, sa passion antireligieuse s’ac¬
compagnait d’une très grande érudition
biblique et théologique. Il ne craignait
pas le blasphème, que l’on retrouve ici
à toutes les pages, principalement dans
le conte qui a pour titre « La Résurrec¬
tion», où l’auteur nous montre dans la
vallée de Josaphat les corps vaille que
vaille reformés s’inquiéter de la perte
de certains organes vitaux : « Il n’y avait
que l’ange, amant de Marie, qui pût
satisfaire son goût singulier, la sainte
Vierge ayant encore ses oreilles. » H.J.
COPIE D'UN BAIL ET FERME FAICTE PAR
UNE JEUNE DAME DE SON CON - POUR
SIX ANS
Essai anonyme. Paris 1609.
Les manieurs d’images du xvie siècle
devaient nous donner cet opuscule qui,
même s’il nous propose une mytholo¬
gie un peu usée, n’en reste pas moins
original pour avoir inclus l’imagerie
classique dans l’idée centrale d’un bail
un peu particulier (un bail qui se révèle
dans bien des cas la stricte réalité de
certains rapports). L’idée prend corps
d’une façon très simple : toutes les par¬
ties féminines commencent par être
rebaptisées, ou plutôt, c’est sur la terre
et les champs qu’est projetée la réalité
de la femme [...]. Donnée à bail «une
petite pièce (de terre) nommée le con,
qui aboute d’un bout à une autre nom¬
mée le cul... »
Le paysage comprend cours d’eau,
champs, futaie, et chacun de ces élé¬
ments a ses servitudes. Celle de la futaie,
par exemple, est qu’elle soit gardée des
bêtes sauvages comme sont «poulx,
pulces, morpions, lantes et autres ver¬
mines». Suit enfin la description de la
« belle demeure », avec chambre haute,
salle basse, salle au côté et salle par¬
tout. (On perçoit ici un glissement de la
pensée qui se laisse prendre au piège
du verbe. La tentation de l’image est
trop forte.) Mais la femme-paysage n’a
heureusement pas aliéné tout pouvoir,
car la dernière clause du bail sauve¬
garde les droits de la bailleresse : si elle
n’est pas bien payée du preneur, elle
peut rentrer en possession de ses
domaines. R. L. S.
CORPS MÉMORABLE
Recueil de poèmes de Paul Eluard,
pseudonyme d'Eugène. Grindel ( 1895-
1952). Publié en 1948 (première édition
en 1947, mais incomplète).
Correspondance de Mme Gourdan / 121
Écrits pour la plupart après la mort
de la seconde femme du poète, Nusch
(28 novembre 1946), ces poèmes sont
un hymne à l’amour réel, revécu, réaf¬
firmé. La mort tient peu de place ici, et
on ne devinerait pas le malheur à la
seule lecture. Aussi bien, ce recueil
de 1948 s’inscrit-il dans la lignée de
L’*lmmaculée Conception (1930, en
collaboration avec André Breton), La
Rose publique (1934), Le temps déborde
(1947), Le Phénix (1951) et de certains
passages du Château des pauvres,
révélé en 1953. «Il ne faut pas de tout
pour faire un monde il faut/Du bonheur
et rien d’autre», proclame le dernier
poème cité, et c’est en effet le leitmotiv
de toute la poésie amoureuse d’Éluard,
à cet égard comme à bien d’autres le
poète le plus totalement étranger à
tout l’univers mental du christianisme,
n’ayant même pas à le nier parce qu’il
est en dehors. Très explicite est encore
ce titre du premier poème de la Rose
publique : « Une personnalité toujours
nouvelle, toujours différente, l’amour
aux sexes confondus dans leur contra¬
diction, surgit sans cesse de la perfection
de mes désirs. Toute idée de possession
lui est forcément étrangère. »
Aussi, rien de plus clair que les
poèmes de 1947-1948, où s’affirme sans
effort le triomphe de l’amour, comme
eût dit Marivaux, le triomphe de l’amour
des corps : « Dans le lit plein, ton corps
se simplifie ./Sexe liquide, univers de
liqueurs,/Liant des flots qui sont autant
de corps...» Et cet amour-là prend sa
place dans la vie réelle de l’écrivain
communiste, comme le dit sans ambi¬
guïté un des poèmes ajoutés en 1948 :
«Comme si ces vivants que l’on
nomme/Sel de la terre ou lumière de
nuit/Ne pouvaient pas se contrefaire/
Ne pas avoir un ventre déférent/Des
seins décents aimables complaisants/
Et ces mains obstinées au travail des
caresses...»
Avec la poésie d’Éluard, jusque dans
ses accents les plus explicites, l’éro¬
tisme en vérité est aboli; non pas
dépassé, ce qui supposerait encore qu’il
soit sauvé ou critiqué, mais il n’a plus
aucune raison d’être, parce que le poète
a pénétré dans un univers lumineux,
sans faute sans péché sans pudeur, réa¬
lisant peut-être le vœu ultime d’Apolli¬
naire d’entrer dans « la Bonté/Contrée
immense». Y. B.
CORRESPONDANCE DE Mme GOURDAN
dite la Comtesse. Recueil de lettres sup¬
posées avoir été adressées à la célèbre
maquerelle du XVIIIe siècle, Mme Gour¬
dan ; il en a été publié deux éditions, en
1783 et 1784. Il a été attribué à Théve-
not de Morande (1748-1792).
Les lettres sont censées écrites, tan¬
tôt par les « demoiselles » elles-mêmes,
tantôt par les clients de la Comtesse,
parfois encore par des fournisseurs, et
le tout a été complété par une antholo¬
gie de chansons galantes, bachiques
ou priapiques, à la vérité d’une audace
toute relative. Il est bien probable que
ce recueil, à l’époque, tenait de la lit¬
térature de chantage, largement illus¬
trée par le même Morande en d’autres
domaines. Mais, sur ce point, l’intérêt
du livre s’est éventé, d’autant plus que
la vie de la haute société du xvme siècle
a été largement mise au jour après
1789. On remarquera, en tout cas, que
si les « clients » sont toujours désignés
par des initiales, une seule exception
est faite pour le banquier Peixotte, dont
les goûts et l’aventure avec la Dervieux
venaient d’être révélés par L’*Espion
dévalisé.
La diffamation mise à part, il reste
un pot-pourri, ou un condensé, de toute
la littérature consacrée depuis un demi-
siècle environ aux biographies des,
«demoiselles», à leur goût de l’argent,
aux bizarreries des clients — la flagel¬
lation, donnée ou reçue ou les deux,
semble cependant tenir ici une place
grandissante. Beaucoup d’anecdotes sont
simplement de nouvelles rédactions
d’historiettes déjà connues ; ainsi, celle
de la demoiselle de la Brisseau, une
rivale de la Comtesse, dont le carrosse
122 / Correspondance d'Eulalie
verse devant la porte de son client. Il
faut bien reconnaître que cette cor¬
respondance, rééditée au xixe et au
xxe siècle, si elle peut valoir pour nous
par son sens du raccourci, de la syn¬
thèse en quelque sorte, manque d’ori¬
ginalité. Y. B.
CORRESPONDANCE D'EULAUE
ou Tableau du libertinage de Paris.
Ouvrage d'un auteur anonyme. Publié
en 1785.
Eulalie est partie pour Bordeaux. Ses
amies lui envoient des nouvelles de
la capitale et de ses plaisirs. Julie lui
raconte les fantaisies auxquelles la sou¬
met un joyeux abbé : ils se poursuivent
à quatre pattes, tout nus, autour de la
chambre, puis « étant entré en rut après
quelques tournois, ce nouvel Adonis se
mit en devoir de m’enfiler en levrette,
hennissant comme un cheval qui va
saillir sa jument. J’allais éclater de rire,
quand son instrument, des plus longs et
d’une grosseur énorme, qu’il poussait
et repoussait avec une force incroyable,
m’en ôta le pouvoir.» Un autre se fait
éperonner les fesses : «Plus je redou¬
blais, plus son priape prenait de consis¬
tance et m’arrosait de la céleste
liqueur. » Elle aime les ballets où l’on
danse nu et jouit surtout d’essayer
devant une glace avec son amant les
postures de l’Arétin. Par contre, elle a
horreur du plaisir à l’italienne qui lui
déchire l’anus, alors que la Thévenin
n’en tolère point d’autre, pour n’avoir
pas d’enfants. Il n’est pas rare que des
lesbiennes se déguisent en hommes
pour briguer les faveurs de ces demoi¬
selles, sans pouvoir se dissimuler bien
longtemps. En général, on les renvoie
au petit chien qui toujours les accom¬
pagne et qu’elles ont dressé à leur don¬
ner de la volupté à coups de langue —
ce qui s’appelle «mettre la tête dans
l’étau».
Les vieillards au priape plissé sont
encore moins drôles : ils sont des heures
avant de s’animer et de répandre une
modeste libation. Mais on les préfère à
de douteux compagnons, tel celui qui
entraîna Rosalie au bois, la pendit et lui
trancha les seins. Ce libertinage fin de
siècle a perdu son sourire et comprend
qu’on ne possède vraiment que dans la
mort. J.-P. P.
CORYDON
Essai d'André Gide (1869-1951). Imprimé
partiellement, mais non rendu public, en
1911 et en 1920 et publié sous sa forme
intégrale en 1924.
Le vieux procès en reconnaissance
de la pédérastie est rouvert ici, sous la
forme de quatre dialogues socratiques.
La défense s’appuie sur les dernières
découvertes de la biologie, de l’histoire
et de la sociologie. On apprend par
exemple que les femelles, mobilisées
par la gestation après un bref coït,
vouent les mâles à l’inaction forcée, de
sorte que ceux-ci accumulent une sur¬
abondance de matière séminale qui
sera tentée de s’employer ailleurs et à
d’autres fins que la procréation (il y a
«plus de semence, dit joliment l’au¬
teur, que de champ à ensemencer»).
Que le sens olfactif, déterminant dans
l’accouplement des espèces inférieures
et n’intervenant plus que de manière
surérogatoire chez l’homme, va lui per¬
mettre une première libération vis-à-vis
de la femme — et bientôt le conduire à
des dérogations. Que les plus riches
périodes d’expression artistique (l’hel¬
lénistique de Périclès, la romaine
d’Auguste, l’anglaise de Shakespeare,
la persane d’Hafiz, la française de
Louis XIII), sont celles qui s’accompa¬
gnent d’une explosion d’uranisme (qu’il
convient de ne pas confondre avec la
sodomie et l’inversion, car il est une
« pédérastie normale »).
Enfin que les mœurs grecques, loin
d’être débilitantes, bandent, si l’on peut
dire, les énergies, permettent que s’éta¬
blissent et se fortifient «la paix du
ménage, l’honneur de la femme, la
respectabilité du foyer, la santé des
époux », et créent la plus noble émula¬
tion entre l’Amant et l’Aimé. Il est vrai
Cousines de la colonelle (Les) / 123
que Corydon prêche un converti, car
son interviewer avant la lettre ne lui
porte la contradiction que pour les
besoins de la maïeutique. P S.
COURRIER EXTRAORDINAIRE DES FOUTEURS
ECCLÉSIASTIQUES (Le)
Pièce révolutionnaire réimprimée textuel¬
lement sur l'édition originale de 1790,
devenue très rare, à Neufchâtel en
1872.
Considérée comme l’une des plus
curieuses et des plus «effrontées» de
la collection révolutionnaire, cette fou¬
cade d’évêque, puisqu’il semble bien
que l’auteur longtemps anonyme n’ait
été autre que Machault, évêque titulaire
d’Amiens, ne saurait être mieux définie
que par les figures symboliques qui
l’ornent en guise de paraphrase illus¬
trée. On n’y voit pas seulement l’amour
à cheval sur un énorme Priape rose,
mais un certain abbé Renaud surpre¬
nant les ébats champêtres du fils du jar¬
dinier et de sa belle, auquel l’auteur ne
peut s’empêcher de lancer ce distique
en guise d’adresse : «Quel tableau, cher
abbé, deux amants dans l’ivresse,/
Savourant de l’amour le prix et la ten¬
dresse ! ».
Mais Durand, le valet de chambre,
n’est pas de reste et, du jardin à la cui¬
sine, il n’y a qu’un pas que l’abbé fran¬
chit : Durand, de profil, contemple avant
l’action la demoiselle Thérèse à genoux,
jupes troussées, sur une chaise. Celle-ci
tourne le visage vers son jouteur, et lui
présente l’objet du délit qu’ils vont
commettre. Le Courrier est ainsi une
promenade bourgeoise et populaire,
d’un style alerte, et l’enthousiasme
révolutionnaire de l’auteur n’est pas
loin d’être communicatif, dans une mai¬
son où loisirs et travail sont sainement
sinon légalement confondus. D. G.
COURTISANES (Les)
Roman de Michel Bernard, né en 1934.
Publié en 1968.
Dans une Venise plus ou moins ima¬
ginaire, un moderne émule de Carpac-
cio songe aux «Courtisanes». Ce sont
les affres de la création, les insomnies
du créateur. Un érotisme subtil, dou¬
loureux, est symbolisé par une naine et
ses deux amies courtisanes, aussi exhi¬
bitionnistes que secrètes. Nous assis¬
tons à la préhistoire du tableau projetée
dans les lagunes actuelles. Mais le per¬
sonnage érotique reste la ville, ses eaux,
ses reflets, ses miroirs, ses architec¬
tures. L’auteur s’y promène comme
dans un labyrinthe, comme dans sa
conscience. La volupté se love au coin
des rues, prend forme de serpent. Les
Courtisanes ne seront jamais achevées,
l’auteur ne conclut pas, tout est à
recommencer. Y. C.
COUSIN DE MAHOMET (Le)
ou la Folie salutaire. Histoire plus que
galante racontée par Nicolas Fromaget
(?-1759). Publiée à Leyde en 1742.
Connu pour ses recueils de contes
lestes et divers, l’auteur flatte ici, sous
une forme tout à fait romanesque, le
goût croissant, si l’on ose dire, de ses
contemporains pour ce qui était sup¬
posé se passer de l’autre côté de la
Sublime Porte. Le héros en effet se
trouve être vendu comme esclave à
l’issue d’une mésaventure constantino-
politaine, ce qui était un des aléas les
plus courants du tourisme à l’époque,
et introduit dans le harem du prince
qu’il est censé servir. Drame d’amour
et de jalousie dans les jardins secrets du
Grand Turc, riches en belles Circas-
siennes et Cappadociennes garanties
d’origine. Et si son amante trouve la
mort et lui le chemin du retour, notre
héros ne s’en laisse pas moins aller aux
plus fous souvenirs. D. G.
COUSINES DE LA COLONELLE (Les)
Roman de la marquise de Mannoury
d'Ectot, signé vicomtesse de Coeur-Brû¬
lant. Publié en 1880.
L’ouvrage fut d’abord attribué à
Maupassant, sans que nulle vraisem¬
blance de ton ou de style le justifie.
Léon Deffoux, puis Patrick Walberg
124 / Crimes de l'amour (Les)
semblent avoir identifié l’auteur véri¬
table, que toutefois ils nomment Mme de
Manoury. Cette orthographe est recti¬
fiée en marquise de Mannoury d’Ectot
dans des «notes complémentaires» à
une réédition de l’ouvrage (Cercle du
Livre précieux, collection « Le Cabinet
rose et noir» dirigée par Pascal Pia,
1960), qu’a préfacée Patrick Waldberg.
La marquise de Mannoury d’Ectot
accueillait poètes et artistes dans sa
gentilhommière normande : notamment
Verlaine, Charles Cros, etc. Son récit
semble faire leur part à des influences
d’imagination, quoiqu’il s’agisse d’un
bon exemple d’érotisme douillet. Des
ébats discrets, sur un arrière-plan de
conventions jamais contestées. Un vieil
homme fait sa jeune épouse demi-
vierge. L’état de celle-ci est vérifié par
une dame d’un certain âge. La cousine
de la mariée se caresse, etc. Puis hom¬
mage sera rendu à quelques déviations,
en somme banales, avant qu’on en
vienne, parallèlement aux premiers
récits, à l’initiation d’un coquebin par
une dame adultère. Encore cet adul¬
tère n’est-il qu’une méprise. Après le
dénouement, chacun connaîtra le bon¬
heur promis par les morales. Aupa¬
ravant, globes et roses, grottes et
forteresses. Toute la métaphore, de la
façon qu’on dit toute la lyre. M B.
CRIMES DE L'AMOUR (Les)
ou les Délires des passions. Précédés
d'une Idée sur les romans. Recueil de
nouvelles par Donatien-Alphonse-Fran¬
çois de Sade (1740-1814).
Dans un plan primitif datant de 1788,
le marquis de Sade projette de réunir
un ensemble d’une cinquantaine de
nouvelles où les histoires seraient
« entremêlées de manière qu’une aven¬
ture gaie et même polissonne, mais
toujours contenue dans les règles de la
pudeur et de la décence, suit immédia¬
tement une aventure sérieuse et tra¬
gique ». Puis il abandonne son projet. Il
le reprendra en l’an VIII (1800) sous
une forme nouvelle. Renonçant à publier
les « Histoires gaies », le marquis retien¬
dra pour Les Crimes de l’amour une
série de onze récits qu’il tente d’orga¬
niser par ordre d’intensité. Si les pre¬
mières nouvelles (« Juliette et Raussai »,
«Rodrigue», «Laurence et Antonio»)
ne laissent pas d’exhiber une certaine
froideur et même, selon Gilbert Lely,
de la médiocrité, « Miss Henriette Stral-
son», «Emestine», «Dorgeville» intro¬
duisent aux deux excellentes pièces
que sont «La Comtesse de Sancerre»
et «Faxelange», mais l’intérêt culmine
avec «Florville et Curval ou le Fata¬
lisme» et «Eugénie de Franval». La
couleur noire, estompée dans les pre¬
mières nouvelles, s’affirme sous un
mode que le marquis a souvent déve¬
loppé : dans « Florville » et dans « Eugé¬
nie de Franval », le ressort dramatique
est celui de l’inceste. Sade, avec «Flor¬
ville», parvient en peu de pages à
cumuler deux meurtres et trois incestes
perpétrés par la même femme. À la fin
de la nouvelle, il fait dire à l’héroïne :
«Eh bien, monsieur [...] croyez-vous
qu’il puisse exister au monde une cri¬
minelle plus affreuse que la misérable
Florville? [...] Reconnais-moi, Senne-
val, reconnais à la fois ta sœur, celle
que tu as séduite à Nancy, la meurtrière
de ton fils, l’épouse de ton père, et l’in¬
fâme créature qui a traîné ta mère à
l’échafaud... Oui, messieurs, voilà mes
crimes ; sur lequel de vous que je jette
les yeux, je n’aperçois qu’un objet
d’horreur; ou je vois mon amant dans
mon frère, ou je vois mon époux dans
l’auteur de mes jours ; et si c’est vers
moi que se portent mes regards, je
n’aperçois que le monstre exécrable
qui poignarda son fils et fit mourir sa
mère.» Le raccourci vertigineux d’un
pareil résumé implique, dans « Eugénie
de Franval», une autre fatalité. L’in¬
ceste, tel que le décrit le marquis, scène
presque classique où l’unité de sang
semble remplacer l’unité de lieu,
demanderait des développements qui
ne sont pas possibles ici. Cependant
«Eugénie de Franval» (que Gilbert
Custode de la Reyne (La) / 125
Lely appelle le «Triomphe de l’in¬
ceste»), dans le récit des souffrances
de l’héroïne, atteint à ce que Jean Favre
appelle une «liberté plus évidente et
une perfection plus haute» où le mar¬
quis « libéré désormais de tout souci de
démonstrateur, de toute préoccupation
de virtuose, [...] a enfin conquis le
droit d’être lui-même, de confier à une
forme qui ne doit plus rien qu’à lui-
même, tout ce qui lui paraît essentiel ».
En ce sens Les Crimes de l ’ amour sont
l’illustration de Vidée sur les romans
dont l’auteur fait précéder le livre. Des
romans classiques au roman noir, au
romantisme qu’il inaugure dans ses
Crimes de l ’amour, Sade préfigure cette
actualité dont il a été l’un des premiers
à se prévaloir avec Stendhal. C. F.
CUSTODE DE LA REYNE (La)
qui dit tout, 1649. Sept pages.
Parmi les quelque sept ou huit mille
pièces rédigées par les parlementaires
et par les princes contre Mazarin (et
contre la reine) lors de cette véritable
guerre civile que fut la Fronde, cette
courte mazarinade en vers est l’une des
plus rares, son «odieux libertinage»
ayant gardé assez d’actualité à travers
les époques pour susciter l’indignation
des ministres de la Restauration, qui
voulaient n’y voir qu’une poignée de
fort mauvais vers, diffamatoires envers
la royauté.
L’audacieux auteur de ces irrévé¬
rences, imprimeur de son état, fut
condamné, le jour même où il les pro¬
duisit, à être pendu et étranglé. Mais il
fut sauvé par une manifestation popu¬
laire qui l’arracha à ses gardiens, tan¬
dis qu’une bande d’«écoliers», que la
lieutenance de police n’hésite pas à
qualifier de « gens de néant, vagabonds
sans nom, sans lieu et sans exercice»,
détruisait la potence dressée en place
de Grève. Répondant au nom de Mor-
lot, selon le baron Walckenaer, l’impri-
meur-poète publia par la suite, à la
louange de la reine, des pièces aussi
pleines de chaleur orthodoxe que la
première en était dépourvue, pour le
plus grand plaisir des sujets de Sa
Majesté qui avaient pu découvrir, dans
La Custode de la Reyne, que celle-ci et
plutôt deux fois qu’une, n’en était pas
moins femme. D. G.
DAÏRA
histoire orientale en quatre parties.
Roman d'Alexandre-Jean-Joseph Le Riche
de La Popelinière (1692-1762). Publié en
1761.
Daïra fut enlevée à ses parents dans
son jeune âge au cours d’une razzia.
Un marchand la recueillit et l’éleva jus¬
qu’à l’âge nubile, puis la vendit au
pacha de Syrie. Amoureuse d’un jeune
Grec, elle refusa de coucher avec le
pacha, qui la mit au cachot avant de la
livrer à un esclave nègre. Celui-ci ne la
toucha pas, reconnaissant la fille de son
premier maître. Après maintes aven¬
tures qui mirent en péril son pucelage,
Daïra l’offrit tout frais au jeune Grec
qui avait su la retrouver. J.-P. P.
DÉBAT DE FOUE ET D'AMOUR (Le)
Dialogue en prose de Louise Labé (vers
1524-vers 1566). Publié en 1555.
On comprend mal les réserves qui
s’exercent souvent sur Louise Labé
dans certains manuels de littérature.
Point n’est besoin de la défendre,
puisque son œuvre a déjà raison de
toutes les injustices. Mais il est bien
étrange qu’il lui ait été reproché de
méconnaître la mythologie grecque
alors qu’avec une parfaite maîtrise elle
inventa une fable qui eût pu si vraisem¬
blablement appartenir à l’Antiquité que
maints auteurs la pillèrent sans men¬
tionner leurs sources (La Fontaine en
particulier). Dans ce débat, rebaptisé
dialogue par l’auteur, six personnages
prennent la parole tour à tour : Amour,
Folie, Vénus, Jupiter, Apollon et Mer¬
cure. Folie, jeune déesse orgueilleuse,
dispute la préséance à Amour, à l’en¬
trée du palais où Jupiter a convié tous
les dieux afin de leur offrir un banquet.
Le conflit s’envenime au point que
Folie aveugle Amour, et pose sur ses
yeux un bandeau si bien enchanté que
nul ne pourra lui rendre la vue. Amour
se désespère, car il ne lui sera désor¬
mais plus loisible de faire aimer qui
bon lui semble ; ses flèches atteindront
sans discernement ses victimes, confon¬
dant beaux et laids, jeunes et vieux,
gens méprisables ou de mérite. Vénus
elle-même ne peut réparer le tort fait à
son fils par « la plus misérable chose du
monde ». Jupiter et les dieux se rasscm-
128 / De deux choses l'une
blent pour porter un jugement sur l’af¬
faire. Apollon plaide longuement la
cause d’Amour, et avec tant d’élo¬
quence que les dieux émus sont déjà
disposés à condamner Folie. Mais Mer¬
cure prend à présent la défense de cette
dernière et fait un tel éloge de sa
dignité et de sa grandeur que Folie ne
se peut blâmer. «Qui eût traversé les
mers sans avoir Folie pour guide?»
Folie fait progresser l’univers et grave¬
ment se prodigue aux multitudes, alors
qu’Amour ne dispense qu’un plaisir
avare, «secret et caché». (Il faudrait
citer chaque ligne de ce ravissant chef-
d’œuvre.) Le différend est si grave que
Jupiter, embarrassé, décide de remettre
cette affaire à d’incalculables lustres.
En attendant, sa sentence changera la
face du monde : « Et guidera Folie
l’aveugle Amour, et le conduira partout
où bon lui semblera. »
Ce Débat, sous des dehors mythiques,
est en fait un pénétrant essai sur l’amour.
«Ôtant l’amour, tout est ruiné», écrit
Louise Labé pour qui la possession
physique est la justification, la glorifi¬
cation de toute vie. Mais quel tourment
s’y attache, car «quand cette affection
est imprimée dans un cœur généreux de
Dame, elle y est si forte qu’à peine
se peut-elle effacer. Mais le mal est que
le plus souvent elles rencontrent si
mal : que plus ayment, et moins sont
aymées». Et aussi : «Les plus grandes
et hazardeuses folies suivent tous-
jours l’accroissement d’Amour. » Grand
poème en prose, cette œuvre n’a rien
perdu de son originalité. Voltaire lui
rendit hommage en signalant que si, à
ses yeux, la plus belle fable des grecs
était celle de Psyché, la plus jolie parmi
les modernes lui semblait être «celle
de la Folie, qui, ayant crevé les yeux à
l’Amour, est condamnée à lui servir de
guide». Il n’était pas encore question
d’«érotisme» au xvie siècle, mais le
terme «érotique» existait déjà, et il
s’applique au Débat, lequel traite essen¬
tiellement de l’Amour. Cette œuvre
qui prône la « chamelle réciprocité
amoureuse» déchaîna les foudres des
censeurs.
Est-ce la raison pour laquelle les
écrits de Louise Labé furent si calom¬
niés (sans parler de sa personne, dont
on fit une vénale fille de joie, thèse qui
s’accorde mal avec sa richesse, et la
tradition qui lui donne Henri II pour
amant)? Un auteur de la Renaissance
assure que le Débat serait dû en grande
part à Maurice Scève, qu’effectivement
connut Louise Labé. Mais ce poète
était trop exclusivement tourné vers la
spiritualité de l’amour pour écrire des
pages semblables, dont le style dif¬
fère d’ailleurs tant du sien. Il est en
revanche tout à la gloire de Louise
Labé d’avoir donné à son époque une
œuvre résolument païenne, nullement
préoccupée de morale.
Elle met en scène l’Amour, et non le
sentiment d’amour, détrônant la tradi¬
tion pétrarquiste qui impose encore à
son temps l’idéalisation de l’union de
l’âme et de la chair. Affirmant les droits
tout-puissants de la jouissance phy¬
sique, Louise Labé fait preuve dans son
Débat comme dans ses poèmes d’une
indépendance unique parmi ses contem¬
porains ; à ce seul titre, on peut qualifier
son œuvre de révolutionnaire. Y. C.
DE DEUX CHOSES L'UNE
Roman de Maurice Raphaël, auteur
contemporain. Publié en 1949.
La crasse, la misère, les glaires dans
le bidet, l’odeur forte de crevette, les
maladies, la prison, tel est le cadre
où Marc grandit, devient un homme,
découvre la sexualité. L’initiation est
faite dans un caveau de famille par une
grosse femme à chair molle et à jarre¬
tières mauves. Le plus souvent l’amour
des pauvres se passe en plein air et en
commun. Ou bien furtivement, quand
la mère est partie, avec une jeune fille
qu’une aiguille à tricoter fera «passer»
en même temps que l’enfant qu’elle
portait. Ou bien avec des prostituées
«dont l’entrejambe était peuplé de fan¬
tômes», même lorsqu’il s’agit d’une
De la beauté / 129
naine atroce qui fait vomir. Il y a encore
plus simple : la femme du légionnaire,
c’est une feuille de cactus, fendue au
couteau. Marc raconte aussi, sur un ton
parfois amusé et ironique, parfois triste
et plein de rancune, ses amours avec le
«pion» qui se farde et jette aux men¬
diants des pièces chauffées à blanc,
ainsi que son envie de « faire la peau »
à la fille de bourgeois qu’il voit à la
messe, car la cruauté et le désir de vio¬
lence vont de pair avec le pressant
besoin sexuel. «Mes bourses ou la vie,
ce n’est pas un dilemme, c’est une
éthique de bobinard. » X. G.
DEGRÉ DES ÂGES DU PLAISIR (Le)
ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexe différent aux diffé¬
rentes époques de la vie. Roman publié
en 1798 et attribué, dès cette édition, à
Mirabeau (Gabriel-Honoré Riquetti, comte
de, 1749-1791), probablement à tort.
L’histoire du chevalier de Belleval
est divisée en huit chapitres, de la nais¬
sance à la vieillesse, et l’auteur prétend
donner une vue complète de l’évolu¬
tion des désirs et de la vie sexuelle d’un
homme tout au long de son existence ;
le tout accompagné de poèmes pour les
différents âges à titre de préambules
ou de synthèses. En fait, c’est pour lui
l’occasion d’entasser des peintures des
positions et formes de jouissances les
plus diverses dans un même récit, et
autour d’un même personnage; le pro¬
cédé est courant, mais on ne saurait
dire qu’il soit utilisé avec beaucoup
d’art. L’abus des clichés et la monoto¬
nie du style érotique vont à l’encontre
des intentions de l’écrivain. Les trois
premiers chapitres nous mènent de la
naissance du chevalier et de la jeune
Constance dont il sera amoureux au jour
où ils couchent ensemble pour la pre¬
mière fois. La description des appas de
Constance (des « tétons fermes et sépa¬
rés [...] son ventre poli par les grâces,
sa motte grassette et rebondie ») est le
modèle de toutes celles qui suivront
pour les multiples femmes ou prosti¬
tuées que le chevalier aura de dix-huit à
soixante ans. Constance, bientôt, trom¬
pera le chevalier avec un abbé ; aban¬
donnée par lui, elle deviendra putain
et racontera plus tard ses années au
bordel sans nul regret ou amertume.
Comme l’auteur est aussi très anticléri¬
cal, Constance soulignera la lubricité
des moines : «Qui n’a jamais été fou¬
tue par un moine n’a point connu le
plaisir, ou du moins n’en a qu’une
imparfaite idée. » Belleval, de son côté,
mène la vie de garnison, va au bordel,
couche avec des comédiennes ambu¬
lantes, etc. (à chaque fois, la descrip¬
tion des postures est des plus directes).
Il arrivera à Paris au moment de la
Révolution. Les événements n’ont pas
mis obstacle à l’exercice de la prostitu¬
tion, et il y a encore quelques beaux
jours pour le chevalier. Constance, elle,
meurt enfin de la vérole. Vient le temps
où Belleval ne peut plus bander à
moins de se faire fouetter, puis celui où
il est complètement «nul». Là s’achève,
avec un conte en prose, ce livre
qu’Apollinaire nommait une «élucu¬
bration bizarre ». Y. B.
ou Ce qui est beau et bon suivi de la
Pauléçjraphie ou Description des beau¬
tés dune dame tholosaine nommée la
Belle Paule, par Gabriel de Minut (vers
15201587), chevalier baron de Castera,
séneschal de Rouergue, édité à Lyon en
1587 et dédié par sa veuve, devenue
abbesse à Sainte-Claire de Toulouse, à
Catherine de Médicis.
Prudente mais sereine, cette célébra¬
tion des beautés de la nature, et de
celles de la femme en particulier, prend
volontiers la forme d’une promenade
érudite et souvent fantasque à travers
les diverses traditions et croyances,
populaires ou non, touchant aux choses
de l’amour. Si d’entrée de jeu l’auteur
évoque le « singulier amour des Anciens
envers les belles créatures, surtout en¬
vers leurs Empereurs, Roys ou Princes »,
les lois de Lycurgue dont il traite
130 / De l'abjection
ensuite servent surtout d’introduction
au récit de «la métamorphose d’une
fille très laide en la plus belle fille
du monde » et de son mariage avec un
roi, tandis qu’une digression sur la
«diligence des ours à former leurs
petits» permet de traiter avec sympa¬
thie des coutumes eugéniques de plu¬
sieurs nations qui laissent coucher « tous
allans et venans» avec leurs femmes
pour avoir de beaux enfants. Mais ce
bouquet de curiosités s’enrichit aussi
de femmes engendrant des enfants qui
ressemblent à leurs rêves, de vilains
sosies de leurs rois, de cas d’hérédité
absente où les enfants ne ressemblent
ni en bien ni en mal aux parents, de
l’influence déterminante du lait de la
nourrice sur la paillardise ou l’ivrognerie
des sujets, des dangers des almanachs
et des malheurs causés par l’astrologie.
Une parenthèse virgilienne sur l’ori¬
gine romaine et le bon renom de la
famille de l’auteur accompagne une
suite copieuse d’histoires de parricides,
de mauvaises fréquentations, d’incon¬
duites de femmes volages et d’aban¬
dons de foyer.
Une place particulière est accordée
aux « filles ayant cédé pour ressentir le
dégoût après, et ainsi lutter contre la
luxure », tandis que sont mises en accu¬
sation ces Vénitiennes «qui se fardent
sur tout le corps » et portent « les tétons
dehors».
Le corps du livre est consacré au
devoir de beauté de la femme envers
son mari, ladite beauté pouvant être
moyenne, dangereuse ou parfaite. La
«beauté séditieuse» et ses maux de
«vérole et chancres que les putains
donnent à leurs ruffians» sont écar¬
tés d’office, tout comme l’amour qui
«conduit à se précipiter du haut des
montagnes ou à s’étrangler». En
revanche le mariage par amour malgré
mauvaise réputation, les «histoires de
femmes mortes de douleur après la
mort de leur mari », et de « filles excel¬
lentes ayant fait hauts mariages du fait
de leurs qualités et savoir», celles-ci
parfois «colloquées par leurs parents
avec gens de lettres plus qu’avec
riches», ont la préférence d’un auteur
qui ne pouvait mieux faire, pour ache¬
ver sa vivante dissertation, que chanter
les louanges de la «beauté religieuse».
Le blason détaillé de sa propre femme,
qui clôt l’ensemble, s’attache à toutes
les parties du corps de celle-ci, du Poil
au Front, Œil, Sourcil, Nez, Bouche,
Joues et Oreilles, de l’Encolure au
Menton, Gorge, Tétins, Bras, Mains et
Ventre, sans oublier la Porte de la sor¬
tie des enfants, les Cuisses et les Fesses,
le tout constituant un «Temple dédié à
Vénus » et à la Renaissance. D. G.
DE L'ABJECTION
Essai de Marcel Jouhandeau (1888-
1979). Publié en 1939.
Un essai sur le mal qui est l’un des
plus beaux livres de Jouhandeau. Ce
livre retrace un itinéraire spirituel qui
va d’un « avant la Faute » à un éloge de
l’Abjection. Ce qui a frappé Jouhan¬
deau : « Un homme qui aime un homme
est perdu... Il se préfère à l’œuvre de
Dieu, il préfère sa nature proprement
hmtiaine à la nature divine.» Fatalité
des règles morales et religieuses. Mais
fatalité délicieuse : « Mon idée fixe, ma
tentation perpétuelle, mon péché, c’est
l’homme. L’homme est ma passion.
L’homme est mon vice et ma vertu. »
Éros, ici, c’est le démon travesti en
homme.
Jouhandeau conte, par bribes, ses
souvenirs, ses plus anciens souvenirs.
Sa première expérience est relatée avec
la gravité qui convient à une expé¬
rience mystique. Il a alors huit ans « Il
se découvrit devant moi, mais sans vul¬
garité, offrant à ma vue son corps et
puis son sexe avec un respect et une
émotion infinis, plutôt comme on pré¬
sente à l’adoration dangereuse de quel¬
qu’un une relique d’un autre monde, un
fétiche rare, mystérieux, sacré, interdit
qui vous étonne vous-même.» Ainsi,
dès l’aurore, le mal revêt un caractère
mystique. Une étrange trinité : « Dieu,
Demi-vierges (Les) / 131
lui et moi. » Porté « de façon maladive
à la volupté », Jouhandeau tire de son
intimité avec Eros une connaissance de
l’abjection qui lui procurera l’extase :
« Le Péché, l’amour du Péché, une cer¬
taine vocation au Péché, s’ils atteignent
un certain degré d’ardeur, une violence
irrésistible, sont le seul digne pendant
de la Sainteté. »
Mais beauté et volupté ne sont que
les robes du démon. Jouhandeau le sait,
et c’est le désespoir. P. R.
DÉLICES SATYRIQUES
Ce recueil de poésies gaillardes,
publié en 1620, ne se distinguerait guère
des nombreux *Cabinet et *Parnasse
satyrique parus à la même époque, s’il
ne contenait deux sonnets remarquables
qu’un manuscrit autographe de Racan
permet d’attribuer à Malherbe (1555-
1628). Dans le premier, l’auteur déplore
l’ignorance où il fut tenu durant les
quinze premières années de sa vie : « Ce
n’était pas pourtant qu’une étemelle
envie/Ne me fît désirer une si douce
mort,/Mais le Vit que j’avais n’était pas
assez fort/Pour rendre comme il faut
une Dame servie. » En vain travailla-t-il
ensuite «à regagner sa perte» : ce qui
est perdu est perdu : «Ô Dieu ! je vous
appelle, aidez à ma vertu :/Pour un acte
si doux, allongez mes années,/Ou me
rendez le temps que je n’ai pas foutu ! »
Dans le second sonnet, les lieux
communs de sa rhétorique servent à en
célébrer d’autres qui, à l’en croire, le
sont moins : « Sitôt que le sommeil, au
matin, m’a quitté,/Le premier souvenir
est du con de Nérée,/De qui la motte
ferme et la barbe dorée/Esgalent ma
fortune à l’immortalité. » Même en l’ab¬
sence de preuves matérielles, qui ne
songerait ici à Malherbe? Cette mâle
vigueur a des accents qui ne trompent
pas. P. J.
DEMI-VIERGES (Les)
Roman de Marcel Prévost, de l'Acadé¬
mie française (1862-1941]. Publié en
1894.
Marcel Prévost a lu Taine. Il a appris
à fabriquer des romans qui se ressem¬
blent : Mademoiselle Jauffre (1889),
les Demi-Vierges, les Vierges fortes
(1900). Des romans épais qui se pas¬
sent dans la bourgeoisie cossue. Plus
que Bourget, Prévost s’intéresse à ce
qui se passe dans les lits des dames.
Non par souci d’affirmer ses observa¬
tions psychologiques, ou de rompre
avec l’hypocrisie de la classe par l’éro¬
tisme, mais tout simplement pour faire
vendre.
Prévost reste toujours convenable,
trop convenable à notre goût. Le sujet
des Demi- Vierges est le flirt, les liaisons
qui n’en sont pas. Pour «ces chastes
frôleuses dont le titre et la vêture de
vierges rendaient les discours, les allures
plus déconcertantes », le flirt seul est
possible, la liaison au grand jour n’est
pas admise.
Au lieu de briser les carcans, Pré¬
vost, faux auteur dangereux, ne fait que
les accentuer. La morale doit rester
sauve. Mademoiselle Jauffre trompe son
fiancé peu de temps avant son mariage.
Naissance, puis mort d’un enfant adul¬
térin. Tout rentre dans Tordre. Le péché
est effacé. Le «qu’en-dira-t-on» est
toujours présent à l’esprit des séduc¬
teurs et des filles de bonne famille.
Le souci des convenances, les préten¬
tions du psychologue masquent les rap¬
ports érotiques. L’érotisme de l’époque
est honteux. Quand il se manifeste
ouvertement, il est de mauvais goût.
Les plaisanteries dites gauloises (très
appréciées par les dames de l’époque)
ou les traits de pseudo-érudition aga¬
cent : «Nos jeunes filles [...] ne servent
plus toutes nues à la table des Médicis,
elles n’oment pas leur cou d’emblèmes
générateurs mais elles sont aussi
savantes des choses de l’amour que ces
Florentines ou ces Romaines. » L’éro¬
tisme de Prévost se limite aux digres¬
sions de ce type et à la description de la
peau laiteuse, de la chevelure dénouée,
des gorges des jolies femmes. Une
peau bronzée pourquoi pas? La peau
132 / Des divinités génératrices
des femmes est laiteuse en vertu des
habitudes du public. Le cou est long
et la chevelure est dénouée. Recette
éprouvée. Vous ne ratez jamais la
soupe. Tous les snobismes du temps
sont accumulés, tous les clichés parfai¬
tement disposés. Les vierges de Prévost
sont drôlement hypocrites ou fortement
masochistes. Ce qui est certain néan¬
moins, c’est qu’elles sont très louches.
Le titre Les Vierges louches eût
convenu à merveille pour Les Demi-
Vierges. Le succès de Marcel Prévost
étonne le lecteur d’aujourd’hui qui
imagine mal les mondaines du salon
de Mme Strauss se pâmant autour de
l’écrivain. Les modes changent. P. K.
DES DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
ou Du culte du phallus chez les Anciens
et les Modernes, par Jacques-Antoine
Dulaure (1755-1835], savant ae l'époque
révolutionnaire qui dut s'exiler jusqu'à la
Restauration. Le livre, édité en 1805, fut
condamné en 1825 et réimprimé à Paris
en 1885.
Il s’agit d’un véritable atlas des arts
et coutumes religieuses ou folkloriques
de type érotique à travers le monde. Si
l’auteur dénonce «les abbayes qui sont
des bordels», les prêtres dont le cabi¬
net particulier est recouvert de pein¬
tures obscènes, les évêques qui, à cer¬
taines époques, vendent aux prêtres le
droit d’avoir des concubines (nombre
d’entre elles assisteront au concile de
Constance), les concubines de cha¬
noines qui s’entrebattent pour avoir la
première place à l’église, il s’attache
bien plus à démontrer que la conti¬
nence entraîne un désordre pire, et
prend prudemment le parti des femmes
stériles qui raclent religieusement le
phallus d’une statue d’âne, cet animal
traditionnellement consacré à Priape.
Traitant d’abord de l’origine du culte
phallique et des cultes du Taureau et du
Bouc zodiacal, qui correspondent aux
cycles religieux de l’équinoxe de prin¬
temps, Dulaure dresse une liste com¬
plète des dieux érotiques, d’Hermès à
Bacchus et d’Osiris à Adonis. Il s’at¬
tache à comparer les cultes du phallus
chez les Égyptiens, les Palestiniens, les
Hébreux, salue en passant le Beel-Phé-
gor des Moabites, puis explore tout
le Proche-Orient, notamment la Syrie
où le temple du Phallus à Hiérapolis
dépassait en hauteur les tours de Notre-
Dame de Paris, puis l’Inde du dieu
Lingam, avant de s’attacher au monde
gréco-romain, mais surtout à ses in¬
fluences dans le christianisme tradition¬
nel où il n’a nulle peine à reconnaître
Priape sous les traits de saint Arnaud
(dont les dévotes stériles soulevaient le
tablier les jours de marché), mais aussi
de saint Foutin, saint René, saint Grelu-
chon, saint Regnaud et saint Guignolé.
Les cultes priapiques, à travers les
populations gauloises, espagnoles, ger¬
maines, suèves et Scandinaves, sans
oublier les Slaves d’Esclavonie, per¬
mettent d’expliquer la permanence,
parmi les populations chrétiennes de
France, de l’emploi de gris-gris éro¬
tiques, amulettes ou racines phalliques
de mandragore, de même que la pré¬
sence de nombreux symboles phalliques
dans les églises. La patience explora¬
toire de l’auteur s’exerce de même sur
les traditions secrètes des chrétiens
d’Italie, notamment de ceux du royaume
de Naples. Du « droit de cuissage » des
évêques aux « congrès de village » après
les noces, il se fait un jeu de démontrer
que « nombre d’usages et religions des
siècles passés égale ou surpasse en
indécence le culte du Phallus » propre¬
ment dit. Fêtes des fous et sous-diacres,
«processions composées de personnes
en chemise ou entièrement nues », fla¬
gellations publiques ne sont en effet
pas rares. En conclusion, Dulaure donne
un savant résumé sur «l’origine, les
progrès et les variations successives du
culte du Phallus» avant de s’étonner,
pour finir, de «l’étrange opinion des
peuples» sur les différents moyens
d’«accroître les vertus divines» du
phallus ou d’« attirer les bienfaits de
Priape». Cette énumération, dont «l’in-
Détraquées (Les) / 133
décence flatte sans doute la divinité»,
n’a pourtant garde d’oublier qu’il y
a peu, l’on «vendait encore à cet effet
de la chair humaine dans les mar¬
chés»... D. G.
DES HERMAPHRODITES
accouchemens des femmes et traitement
qui est requis pour les relever en santé et
bien élever leurs enfants. Traité publié à
Rouen en 1612, réimprimé à Paris en
1880, où sont expliqués «les figures des
laboureurs et vergers du genre humain,
signes de pucelage, défloration et
conception» par Jacques Duval, méde¬
cin de Rouen.
La singularité du sujet, que personne
n’avait jusqu’alors étudié si à fond et
que l’auteur étend bien au-delà de ses
limites naturelles, valut, au xvne siècle,
à ce livre, une renommée assez grande
que la naïveté et parfois la bizarrerie
du style, les étonnants développements
donnés à certains détails physiolo¬
giques lui ont conservée jusqu’à nos
jours. Appelé à déposer à une commis¬
sion de dix jurés médecins réunie pour
une affaire délicate de changement de
sexe dans la ville où il exerçait, le pro¬
fesseur Duval prit fait et cause pour la
victime qu’il sauva de la potence. En si
bon chemin, il entreprit de réunir sur
les androgynes ou les gynanthropes,
intermittents ou non, une documenta¬
tion littéraire et fabuleuse qui nous vaut
un panorama complet, dont l’extrava¬
gance égale parfois celle des médecins
de Molière, non seulement de l’herma¬
phrodisme caractérisé mais de la science
du xviie siècle quant aux normes et
anomalies physiologiques des corps
masculin et féminin. S’arrêtant volon¬
tiers sur l’apparition subite d’une dent
d’or à un noble Polonais ou sur telle
jeune fille qui avait des tuyaux de
plume de cygne en place d’ongles, le
professeur Duval, « mauvais grammai¬
rien mais brave homme», achève sa
thèse par force recommandations à
l’adresse des sages-femmes ignares ou
négligentes dont la responsabilité, dans
ces surprises que réserve parfois la
nature, ne lui semble pas au-dessus de
tout soupçon. D. G.
DÉTRAQUÉES (Les)
Pièce de Pierre Palau (1895-1966), repré¬
sentée le 19 février 1921 et publiée dans
la revue Le Surréalisme même, n° 1,
1956.
Nous sommes dans une institution
pour jeunes filles, à la veille de la dis¬
tribution des prix. La directrice attend
fébrilement la venue d’une jeune femme,
Solange, qui lui a déjà rendu visite
l’année précédente, à la même époque.
Une des fillettes du pensionnat fait
preuve d’inquiétude ; elle veut quitter à
tout prix l’établissement avant la fin
de l’année scolaire. Elle a écrit à une
parente, la suppliant de venir la cher¬
cher sur-le-champ. Confrontée avec sa
parente et la directrice, elle taira les
motifs de son angoisse, et finira par se
soumettre. Sa parente la quitte, l’aban¬
donnant aux forces obscures qui ne
vont pas tarder à se déchaîner. Paraît
Solange ; jeune, adorable et belle, avec
«ce rien de déclassé que nous aimons
tant », écrit André Breton.
Une secrète complicité unit Solange
et la directrice. Bientôt, un geste hâtif
et indiscret qu’elle accomplit sur scène
nous apprend que Solange est morphi¬
nomane. Or, il semble que quelque chose
se soit déjà passé dans cette école, un
an plus tôt, jour pour jour. La petite
élève craintive, qui paraît obéir mysté¬
rieusement à l’appel des deux femmes,
surgit dans la pièce où elles se trou¬
vent. L’acte suivant nous révèle que
l’enfant a disparu, bien que nul ne l’ait
vue quitter le domaine. L’alerte est don¬
née : une autre fillette avait disparu
dans les mêmes conditions, l’année
précédente, lors du dernier passage de
Solange. On finira par découvrir dans
une armoire le corps ensanglanté de
la fillette, tuée, sans doute à coups de
plume. La critique se déchaîna contre
la pièce. Les Détraquées seraient pro¬
bablement tombées dans l’oubli si les
134 / Deux gougnottes (Les)
surréalistes n’avaient vu dans cette
œuvre une sublime et scabreuse tragé¬
die. Le point culminant des Détraquées
est atteint lorsque la directrice de l’ins¬
titution, comme irresponsable, ouvre
elle-même la porte de l’armoire conte¬
nant le cadavre, après que Solange,
somnambule, eut traversé la pièce. Est-
ce dans une crise de folie sexuelle
périodique que la directrice a été entraî¬
née par son amie droguée, lesbienne et
sadique ? Nous ne saurons jamais qui
est Solange. Y. C.
DEUX GOUGNOTTES (Les)
Pièce de théâtre de Henry Monnier
(1799-1877). Publiée clandestinement à
Bruxelles par Poulet-Malassis en 1864.
Le sous-titre précise : « Dialogues
infâmes. Scènes réelles de la vie de
nos mondaines.» C’est bien dans une
relation entre convention sociale (donc
censure des mots) et réalité vécue
(revanche des mots) — autrement dit,
entre Y ego et le id — que «l’action»
(il y en a une !) se profile et se trame.
Très rarement en vérité le dévoilement
du moi jusqu’au ça fut montré aussi
bien, de sorte que c’est toute hypocrisie
qui est ici révélée (et peut-être suggé¬
rée nécessaire) — pas seulement certes
la vie du grand monde ! La satire sociale
existe, mais elle sert surtout de cadre.
Car ces jeux sans doute ne peuvent être
modulés dans tout leur registre, de la
prétention à la pure politesse jusqu’à
l’aveu absolu, qu’à certaines conditions,
disons d’éducation formelle et de bien-
être. Tout particulièrement on admirera
l’itinéraire qui fait passer le lecteur
(à défaut du spectateur) à travers des
champs verbaux successifs.
L’action, dit Monnier, se passe dans
un théâtre des bords de la Loire, en
1860. Mme de Croisy va introduire,
dans l’appartement qui leur est des¬
tiné, ses amies Mme de Frémicourt et
Mme de Laveneur. Julie, la femme de
chambre, va et vient, puis disparaît.
Châtelaine et femme de chambre n’ayant
de toute façon pour raison d’être que de
peupler le décor, nous n’allons plus les
voir ou entendre. À la seconde scène
(qui à elle seule est en somme toute
la pièce), Henriette de Frémicourt et
Louise de Laveneur se déshabillent et
se mettent au lit. Henriette de Frémi¬
court dit : « Il est certain, chère madame,
que nous serons ici on ne peut mieux ;
n’est-ce pas?» Et quelques dizaines de
répliques, sonnant parfaitement juste,
suivent l’assez long, l’indispensable
chapelet des conventions échangées.
Ensuite les dames en viennent à évo¬
quer les insuffisances de leurs maris,
puis leurs amies de collège : transitions,
amorces. On atteint la moitié de la
pièce avant leurs caresses. La suite de
ces caresses va de soi, mais, et c’est
Louise qui parle la première (la citation
donne une idée de ce qu’est toute la
deuxième moitié de la «pièce», actes
et paroles) : «C’est mon petit con, ma
minette chérie, mon petit con. — Dis
mon con, trésor, mon petit con !... —
Ton petit con. — Donne ton bec pour
te remercier, ton cher petit bec ! Dis-le
encore, ce mot, si joli dans ta bouche :
mon con... dis : mon con. — Ton con,
mfon ange, ton bon petit con ! — Vou-
drais-tu m’enfiler, mon petit homme?
— Oui, oui, je t’enfilerais! — Que
mettrais-tu dans mon con, en m’en¬
filant? — Mon machin. — Quel
machin? Ou plutôt quelle machine?
Son nom, je t’en prie, son nom, à la
machine? Si je te le dis, le répéteras-
tu ? — Tout de suite. — Ma pine. — Ta
pine. » M. B.
DÉVOTIONS DE MADAME DE BETHZA-
MOOTH ET LES PIEUSES FACÉTIES DE MON¬
SIEUR DE SAINT-OGNON (Les)
Conte à la manière de Voltaire publié
en 1789 (ou 1787, mais cette première
édition n'est pas certaine) par l'abbé Th.
J. Duvernet (17301796), oui fut l'ami et
le biographe du philosophe de Ferney.
C’est l’histoire de la ruse par laquelle
M. de Saint-Ognon réussit à ramener
à la raison une jeune femme riche et
jolie, mais détraquée par la dévotion, et
Diable au corps (Le) / 135
qui se refusait à son mari, M. de Vau¬
cluse, parce qu’il n’était pas dévot
comme elle : c’est pourquoi elle préfé¬
rait se faire appeler Mme de Bethza-
mooth. Saint-Ognon, donc, s’introduit
auprès d’elle en jouant la dévotion, et
surtout l’érudition biblique : il retrouve
le nom de Bethzamooth dans les Livres
sacrés, il invite sa dévote à admettre
sans discussion, sous peine de se faire
complice des philosophes, toutes les
absurdités bibliques, le soufflet d’Osée,
l’histoire de Thamar, etc. En fin de
compte, entraînée par d’aussi pieux
exemples, et par celui de Robert d’Ar-
drissel qui couchait entre deux jolies
religieuses pour s’assurer de sa vertu,
Mme de Bethzamooth, après avoir ins¬
tallé chez elle son nouvel ami, l’invite
à renouveler avec elle l’aventure du
moine cistercien. Il en résultera natu¬
rellement un enfant et, du même coup,
la réconciliation avec le mari et avec
le monde : Mme de Bethzamooth,
redevenue Mme de Vaucluse, ira à
l’Opéra-Comique, puis aux théâtres des
Boulevards, et y trouvera du plaisir.
Le mari, qui avait d’ailleurs conclu
un accord avec Saint-Ognon au préa¬
lable, lui en sera reconnaissant, et
admettra fort bien qu’il lui fallait être
cocu pour être heureux et content. Bref,
ce petit roman est une des nom¬
breuses œuvres de la «contrebande»
des Lumières, et il n’est pas indigne,
par sa vivacité, son allégresse, et son
contenu, de l’inspirateur et maître de
l’abbé Duvemet. Y. B.
DIABLE AU CORPS (Le)
Dialogues d'Andrea de Nerciat (1739-
1800). Publiés en 1803.
Cet ouvrage s’annonce comme étant
l’œuvre posthume «du très recom¬
mandable docteur Cazzonè, Membre
extraordinaire de la joyeuse Faculté
Phallo-coïro-pygo-glotto-nomique », et
qu’Andrea de Nerciat avait simple¬
ment préparé pour la publication. On se
doute de l’artifice. Il s’agit de dia¬
logues érotiques d’une licence com¬
plète. L’action (elle n’est que dans la
progression amoureuse) se passe un
peu avant la Révolution, à Paris.
On voit par là que Le Diable au corps
précède Les *Aphrodites qui montreront
« la société d’amour» prendre ses quar¬
tiers à la campagne lors des convul¬
sions révolutionnaires. Parmi les acteurs
de ce délire physique, il faut citer la
marquise, « une superbe brune », qui est
au centre ; la comtesse de Mottenfeu, un
« laideron », mais qui est « piquante » ;
Philippine, «soubrette matoise»; un
âne; l’abbé Boujaron; Hector, qui est
«Adonis par-devant, Ganymède par-
derrière » ; le Tréfoncier, célèbre par son
«libertinage d’officier» et ses «caprices
de prélat». Voilà, avec plusieurs autres,
moins notoires, mais tout aussi pitto¬
resques, les membres de la société. Il
y a, dans ce livre, comme dans Les
Aphrodites, un vocabulaire singulier.
Sodomiser se dit « florentiner » ; le pen¬
chant antinature se dit aussi «loyoli-
ser», en hommage aux vertus de la
Sainte Compagnie. Il serait trop long
de tout citer. Mais il faut se souvenir de
ce que Baudelaire écrivait en songeant
à l’utilité des livres de Nerciat : que « la
Révolution a été faite par les volup¬
tueux». Puis il jette, dans son carnet,
quelques notes importantes : « Les livres
libertins commentent et expliquent la
Révolution. — Ne disons pas : “Autres
mœurs que les nôtres”, disons : “Mœurs
plus en honneur qu’aujourd’hui”. —
Est-ce que la morale s’est relevée ? Non,
c’est que l’énergie du mal a baissé. Et la
niaiserie a pris la place de l’esprit. — La
fouterie et la gloire de la fouterie étaient-
elles plus immorales que cette manière
moderne d’“adorer” et de mêler le saint
au profane? — On se donnait alors
beaucoup de mal pour ce qu’on avouait
être bagatelle et on ne se damnait pas
plus qu’aujourd’hui. Mais on se damnait
moins bêtement, on ne se pipait pas. »
Il faut ajouter encore que cet ouvrage
est d’un style dont l’aisance est remar¬
quable. Cet ensemble de dialogues est
attrayant au possible. H. J
136 / Diaboliques (Les)
DIABOUQUES (Les)
Recueil de nouvelles de Jules-Amédée
Barbey d'Aurevilly [1808-1889). Publié
en 1874.
Cet ouvrage constitue autant de varia¬
tions sur la passion amoureuse, celle-ci
menant aux plus sanguinaires extrava¬
gances. Le lyrisme y paraît moins que
dans les romans de l’auteur, tandis que
le cynisme — que dément la furie des
aventures rapportées — s’y marque
davantage, s’adaptant mieux que l’exal¬
tation aux exigences de la nouvelle.
« Le Rideau cramoisi » conte la liaison
clandestine d’un sous-lieutenant de
dix-sept ans avec la fille de ses logeurs,
taciturne et provocante. Elle s’introduit
dans sa chambre et se donne à lui sur
un canapé de maroquin qui «se mit à
voluptueusement craquer sous son dos
nu». Albertine, impassible le jour, la
nuit se révèle frénétique. Un soir qu’elle
est plus «silencieusement amoureuse
que jamais», elle succombe durant une
étreinte. Son partenaire croit à un excès
de plaisir; confronté à l’évidence, il
s’enfuit. Dans «Le Plus Bel Amour
de Don Juan», l’amant d’une femme
aussi téméraire que «maladroite aux
caresses» fascine sans le savoir la fille
de sa maîtresse qui, pour s’être assise
sur le siège qu’il vient de quitter,
s’imagine enceinte: «Dans ce fau¬
teuil.. . Oh ! Maman !... c’est comme si
j’étais tombée dans du feu.» C’est
un assassinat impuni que relate «Le
Bonheur dans le crime». Un homme
place son amante Hauteclaire femme
de chambre près de sa femme afin de
l’empoisonner. «Il devait y avoir de
fameuses jouissances dans ce concubi¬
nage caché avec une fausse servante »,
à la beauté sensuelle et puissante de
«panthère humaine». L’épouse dispa¬
rue, le couple se marie et vit dans la
félicité.
Cette histoire est plus immorale
qu’érotique à un enlacement près : «... le
temps de boire, sans s’interrompre et
sans reprendre, au moins une bouteille
de baisers ! ». «Le Dessous de cartes»
traite encore de meurtre — double
infanticide. D’Aurevilly s’étend sur «le
bonheur de l’imposture», thème qui
revient fréquemment dans Les Diabo¬
liques. Piment du secret, comédie jouée
à la société « dont on se rembourse les
frais de mise en scène par toutes les
voluptés du mépris». Le salon, très
fleuri, de Mme du Tremblay «asphyxie
comme une serre». Elle-même mâ¬
chonne obstinément « avec une expres¬
sion idolâtre et sauvage» les résédas
de ses caisses. Herminie de Tremblay,
sa fille, s’éteint, sans doute assassinée
par sa mère qui en est jalouse. Quand
Mme de Tremblay décède un peu plus
tard, les fameuses plantes sont dépo¬
tées et l’on découvre le cadavre d’un
nouveau-né.
Ici comme précédemment, la singu¬
larité domine, les nouvelles suivantes
étant plus érotiques. «À un dîner
d’athées » relate la folie d’un jaloux qui
cachète avec « le pommeau de son sabre
qu’il enfonçait dans la cire bouillante»
une femme infidèle, laquelle pousse
un «cri sorti comme d’une vulve de
louve ». La martyrisée, fort séduisante,
coïhbinait étrangement la pudeur et la
volupté : «jusque dans la femme vain¬
cue, pâmée, à demi morte, on retrou¬
vait la vierge confuse, avec la grâce
toujours fraîche de ses troubles et le
charme auroral de ses rougeurs... » Le
dernier texte, «La Vengeance d’une
femme», est précisément aurevillien.
Pour se venger de son mari, l’épouse
d’un grand d’Espagne décide de se
prostituer. Le héros va chez celle qu’il
croit «une fille à cent sous». Elle revêt
une toilette transparente qui allie « Y osé
de la chair avec le génie et le mauvais
goût d’un libertinage atroce». Elle se
donne au visiteur avec «une hennis¬
sante ardeur» et l’enivre «jusqu’au
délire». Il suppose un caprice puis
soupçonne qu’il est là «pour le compte
d’un autre ». La fille avoue : le duc de
Sierra Leone avait étranglé l’homme
qu’elle chérissait platoniquement et
jeté son cœur aux chiens : «Un baiser
Dictionnaire érotique latin-français / 137
déposé par lui sur une rose, et repris
par moi, me faisait évanouir.» La
duchesse-putain meurt rapidement,
«cariée jusqu’aux os» et, selon son
vœu, l’inscription Fille Repentie suit
sur sa tombe la mention de ses titres
nobiliaires. L’érotisme de Barbey d’Au¬
revilly, qui, dans ses romans, s’intégre
à de longues descriptions de paysages,
de cadres ou d’attitudes sans se dis¬
socier d’une recherche d’atmosphère,
s’exprime ici par de brèves observa¬
tions émises sur le ton d’un constat.
L’abondance de ces notations varie
d’un récit à l’autre, mais la férocité
l’emporte enfin sur l’érotisme, à moins
qu’elle n’en soit une catégorie. F. S.
DIALOGUE ENTRE UN PRÊTRE ET UN MORI¬
BOND
par Donatien-Alphonse-François de Sade
(1740-1814).
Composé à Vincennes pendant l’été
1782, le dialogue faisait partie d’un
cahier manuscrit qui fut publié pour la
première fois par Maurice Heine en
1926. On ne sait s’il s’agit d’une copie
d’un manuscrit antérieur ou d’un pre¬
mier jet. Quoi qu’il en soit, le texte
du cahier, d’«une écriture ferme, nette,
peu raturée», selon Maurice Heine,
offre une des déclarations les plus irré¬
ductibles de l’athéisme sadien. L’auteur
y précise des théories qu’il développe
dans ses autres ouvrages. Il y dénonce
une fois encore la tyrannie séculière de
l’Église, une spoliation de la créature
en faveur d’un créateur hypothétique,
une déviation historique qui outrage la
nature et, avec elle, la liberté de l’in¬
dividu et le «principe de plaisir» qui
fonde, dans la théorie sadienne, la réa¬
lité de l’homme.
Le moribond qu’un prêtre vient
confesser est un libertin. Il n’a jamais
eu de cesse que de satisfaire son corps,
là où le prêtre lui propose les satisfac¬
tions futures de la divinité. Son refus,
plus encore que par une argumentation,
se traduit par la proposition faite au
prêtre de partager les plaisirs qu’il s’est
organisés pour ses derniers instants.
Qu’on en juge par la fin du dialogue :
«Renonce à l’idée d’un autre monde, il
n’y en a point ; mais ne renonce pas au
plaisir d’être heureux et d’en faire en
celui-ci. Voilà la seule façon que la
nature t’offre de doubler ton existence
ou de l’étendre... Mon ami, la volupté
fut toujours le plus cher de mes biens ;
je l’ai encensée toute ma vie, et j’ai
voulu la terminer dans ses bras : ma fin
approche, six femmes plus belles que
le jour sont dans ce cabinet voisin, je
les réservais pour ce moment-ci ; prends-
en ta part, tâche d’oublier sur leurs
seins, à mon exemple, tous les vains
sophismes de la superstition, et toutes
les imbéciles erreurs de la supersti¬
tion. » Sade résume ainsi le dialogue :
« Le moribond sonna, les femmes entrè¬
rent, et le prédicant devint dans leurs
bras un homme corrompu par la nature
pour n’avoir pas su expliquer ce que
c’était que la nature corrompue. » C. F.
DICTIONNAIRE ÉROTIQUE LATIN-FRANÇAIS
par Nicolas Blondeau (xvme siècle). Publié
en 1885.
Nicolas Blondeau, avocat au Parle¬
ment, censeur des livres et inspecteur
de l’imprimerie de Trévoux, ne publia
jamais son dictionnaire, qui fut édité
bien après sa mort par François Noël,
inspecteur général de l’Université. Les
fonctions de l’auteur et de l’éditeur
pourraient laisser supposer un ouvrage
austère ; il n’en est rien. Certes, ce dic¬
tionnaire est l’œuvre d’un érudit, mais
qui se plaît, après quelques coquetteries
morales et autres pudeurs, à émailler
son ouvrage de notes libertines, comme
celle-ci : « Badas, ae, am : qui se laisse
métamorphoser en fille, qu’on emploie
pour fille.» Une petite note discrète
renvoie en bas de page, où l’on peut
lire : « Par une erreur bien volontaire. »
L’ouvrage se divise en deux parties;
l’une est la stricte traduction lexicale
des mots érotiques latins, l’autre est
constituée des notes qui accompagnent,
en bas de page, les définitions. Les
138 / Dictionnaire érotique moderne
notes renferment quelques récits d’aven¬
tures libertines célèbres dans l’Anti¬
quité ou suggèrent du bout de la plume
quelques fantaisies érotiques. L’ou¬
vrage, enfin, est précédé d’un essai sur
la langue érotique qui, avec force réfé¬
rences aux grands auteurs et tout en
gardant une dignité bien académique,
s’amuse à prouver l’utilité d’un tel
ouvrage. A. R.
DICTIONNAIRE ÉROTIQUE MODERNE
par Alfred Delvau, professeur de langue
verte (1825-1867]. Ouvrage condamné à
la destruction dans sa première édition
de 1864 par le Tribunal correctionnel de
la Seine en juin 1865, et tenu par cer¬
tains comme l'oeuvre la plus remar¬
quable de son auteur, les autres y voyant
l'ouvrage «le plus froidement immonde
qui existe». Une réimpression eut lieu à
Bâle.
« S’entrouducuter», ou même le plus
courant «aller se faire foutre», autant
de vocables et locutions de la langue
vulgaire quotidienne qui pourraient res¬
ter de l’hébreu pour les étrangers, si
des « esprits supérieurs et francs de col¬
lier» comme Delvau ne s’attachaient
pas à la mise à jour de lexiques, ici
véritable dictionnaire, qui «suppléent
aux défaillances du Dictionnaire de
l’Académie» (alors en sa sixième et
dernière édition). De son propre aveu
«Saint-Vincent-de-Paul des nombreux
mots orphelins qui grouillent dans le
ruisseau» — le style gaillard n’excluant
pas l’esprit chaste —, l’auteur part du
principe que ce qui se dit doit pouvoir
s’écrire, et que ce qui peut s’écrire doit
pouvoir se dire même devant les jeunes
filles. «À langue châtrée, peuples cas¬
trats», telle est sa devise; «Où sont
nos couilles du temps jadis ? », l’envoi
de sa ballade protestataire. « Nous rou¬
gissons pudiquement», poursuit l’auteur
dans son introduction, «jeunes vierges
à barbe qui reprochons, si maladroite¬
ment, aux Anglais leur fausse pudeur,
nous rougissons aux grossièretés de
Rabelais» comme ils rougissent, «ces
pucelles à favoris rouges, de leur Sha¬
kespeare ». Telle était la situation avant
que Delvau ne vînt.
Et de fait si certaines expressions
telles qu’«abbayes de s’offre à tous»,
«accorder sa flûte», «avoir les talons
courts» ou «agacer le sous-préfet»
laissent aisément deviner leur signifi¬
cation, il est préférable pour le lecteur
inexpérimenté de se laisser conduire
par le franc guide et rédacteur de l’ou¬
vrage, pour lequel les «asperges à la
sauce blanche», les «batailles de Jé¬
suites», le «cliquetage» et le «coco¬
tier» sont l’occasion de libérer sa verve
de savant. Qu’on se «balance le chi¬
nois», qu’on se «coupe la mèche» ou
qu’on «danse à plat» avec une «cou¬
sine des vendanges», l’expression sinon
le fait a passé le cap de la révolution
industrielle et serait comprise de nos
jours, mais quant à se «dépenser les
côtelettes», prendre «la diligence de
Lyon», «écraser ses tomates», faire
la «carpe», le «chapeau», la «patte
d’araignée» ou le «tire-bouchon amé¬
ricain», le glossaire d’Alfred Delvau
répond à son objet de trésor de mots
rares, maintenus en vie grâce à des
explications dont la clarté ne le cède
qu’au goût de l’auteur pour les détails
croustillants. C’est ainsi que l’« Oraison
jaculatoire» le dispute à l’«Ouverture
divine» et que, rompu aux «chemi¬
nements à la prussienne», le lecteur
prendra connaissance des secrets du
«tirliberly» et saura de surcroît ce
qu’«avoir de la voix» veut dire, ou
simplement que « faire des yeux blancs »
n’est pas le plus sûr moyen de gagner
son paradis. D. G.
DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE ET AUTRES
ŒUVRES
de François-Marie Arouet, dit Voltaire
(1694-1778).
Accréditer le libertinage sur la répu¬
tation d’un homme dont un portrait
moderne reste encore à inventer, serait
une gageure si le goût du labyrinthe et
de la contradiction n’était au centre
Dictionnaire philosophique et autres œuvres / 139
d’uné œuvre que d’aucuns jugent, avec
d’autres raisons, comme une voca¬
tion à démanteler les idées reçues, sans
jamais s’exposer systématiquement
dans le «théorisme» qu’on attend du
xvme siècle. Pour Voltaire, le person¬
nage et l’habit ont leur importance. Ce
n’est pas tellement une conception du
corps ou de la liberté de l’homme dans
ses passions qui prévaut, mais des
«cas», des «occasions» dont il faut
tenter, à travers l’œuvre, de conjuguer
les correspondances ou les discordances.
Si l’on excepte *La Pucelle (1755),
quelques poèmes érotiques assez pâles,
le libertinage voltairien (puisqu’il faut
ainsi l’appeler) court en filigrane dans
tous les genres abordés par l’ency¬
clopédiste. De Zadig aux essais histo¬
riques (Essai sur les mœurs, 1756), des
Lettres philosophiques (1733) au Dic¬
tionnaire philosophique (1764), sans
oublier les innombrables lettres adres¬
sées à des femmes, maîtresses ou amies,
Du Châtelet ou Mme Denis sa nièce;
un «pot-pourri» où l’amour est abordé
aussi bien que la religion, la politique
autant que la chimie. De telle sorte que
la répétition des thèmes, les variations
incessantes sur des points qui, de loin,
semblent identiques, introduisent à un
univers plus secret qu’il ne semble.
On l’a dit, Voltaire se cache. Il parle
en son propre nom et c’est d’un autre
qu’il parle. Il s’avoue le mieux lors¬
qu’il se déguise. Bref, il n’est nulle
part et tout portrait érotique de l’œuvre
devient une esquisse mouvante, contra¬
dictoire, où l’humour de l’auteur se
joue plus que tout autre des « générali¬
tés de philosophe ».
En 1713 (Voltaire a dix-neuf ans), il
fait scandale par son libertinage dans le
salon de Mme d’Osseville. En même
temps il projette les sages alexandrins
de La Henriade. C’est le même qui, en
1760, prend la défense d’un jeune
homme bastonné chez une veuve légère
par le curé de Moens, près de Femey
où le patriarche (comme on commence
à l’appeler) vit le parfait amour avec sa
nièce, Mlle Denis. En 1772, à Paris, on
s’étonne de ses ébats amoureux avec
Mlle de Saussure ; Voltaire dément fai¬
blement... S’il lui arrive de frôler le
scandale, il brouille les pistes, il donne
des versions contradictoires, il se répond
à lui-même après avoir eu le soin de
s’attaquer, à la fois libertin et censeur,
homme de cour et philosophe, scep¬
tique et théiste, et même, devrait-on
dire, en même temps. C’est aussi qu’il
n’y a rien de moins naturel que la nature
dont se réclame Voltaire. Il déteste
dans Rousseau le sentimentalisme du
«bon sauvage». Il redoute toute spon¬
tanéité passionnelle. Pourtant il s’en¬
flamme, il sait «mourir d’amour». Mais
cela ne dure pas. Le lendemain (ou
presque), il raisonne sur ses folies de la
veille. Quitte à recommencer le jour
suivant. Et ceci aussi naturellement que
si c’était la première fois. Dès lors, la
réflexion amoureuse de Voltaire se res¬
sent de ce que René Pomeau a appelé
son « nervosisme ». Les fluctuations sont
telles qu’on peut douter qu’il ait connu
une grande passion.
Et pourtant! Cet homme sait nier
les évidences amoureuses avec tant de
chaleur qu’on suspecte sa bonne foi.
Entre ce qu’il dit et ce qu’il fait, existe
toujours une secrète connivence, une
«pratique dérobée» qu’il avance avec
ironie, niant ce qu’il propose ou démon¬
trant à la perfection ce qu’il condamne
autre part d’un mot. Insaisissable dans
sa dialectique, il l’est de la même façon
qu’il se vit. Et le «superficiel» qu’on
lui a si souvent reproché semble mieux
correspondre à ce vide intérieur qu’il fut
l’un des seuls à cerner au xvme siècle.
D’ailleurs la «machine humaine» l’in¬
téresse plus que ses raisons. Et s’il
retrouve les raisons, c’est encore pour
démonter la machine. Le cercle est
sans fin (comme on sait) et la roue ne
cesse de tourner. La même roue, sur
tout terrain. D’une telle tendance, maté¬
rialiste avant la lettre, Voltaire se défend
avec acharnement. Il est théiste, il le
répète. Il pourfend les athées comme il
140 / Dictionnaire philosophique et autres œuvres
dénonce l’«infâme». Les passions
humaines relèvent de la mécanique au
même titre que ce Dieu géomètre qu’il
décrit à peine moins laborieux que
le tailleur qui ajuste sur son habit une
doublure adéquate. Bref, raisonnant
bien, il devient sacrilège, et sacrilège, il
prêche la religion. Surtout, il ne fait
aucune différence. Dans un siècle plus
scolastique qu’on l’a cru, il ramène au
même plan, il confond sciemment, il
abolit sans mystère, il se veut lui-même.
Et qui est-il ? Un animal pensant — à
peine pensant, comme il le dit. Spon¬
tané et raisonneur, raisonnant sur la
spontanéité, spontanément, selon une
grammaire qui n’appartient qu’à lui :
une contestation qui est plus dans le
style que dans le fond, et qui, par là,
détruit les mythologies de la profon¬
deur pour retrouver une « surface », un
«art de vivre» dont on ne peut lui
dénier quelque apparence. Mécanique
amoureuse, ajouterons-nous? Mais le
sarcasme n’est pas aussi clair (voir La
*Pucelle).
Dans le Dictionnaire philosophique
(1764), plusieurs définitions sont don¬
nées de l’amour, qui méritent un recou¬
pement. L’ordre adopté par l’auteur ne
laisse pas d’être signifiant : tout d’abord
Y amour, puis Y amour de Dieu, Y amour-
propre, enfin Y amour socratique. Et
que dit Voltaire au début de son pre¬
mier article? «Il y a tant de sortes
d’amour qu’on ne sait à qui s’adresser
pour le définir. On nomme hardiment
amour un caprice de quelques jours,
une liaison sans attachement, un senti¬
ment sans estime, des simagrées de
Sigisbé, une froide habitude, une fan¬
taisie romanesque, un goût suivi d’un
prompt dégoût : on donne ce nom à
mille chimères.» Plus loin: «Veux-tu
avoir une idée de l’amour? Vois les
moineaux de ton jardin, vois tes pigeons,
contemple le taureau qu’on amène à la
génisse, regarde ce fier cheval que deux
de ses valets conduisent à la cavale pai¬
sible qui l’attend, et qui détourne sa
queue pour le recevoir [...] et songe
aux avantages de l’espèce humaine;
ils compensent en amour tous ceux que
la nature a donnés aux animaux, force,
beauté, légèreté, rapidité. » Et que nous
dit Voltaire de ces avantages ? « Comme
les hommes ont reçu le don de per¬
fectionner tout ce que la nature leur
accorde, ils ont perfectionné l’amour.
La propreté, le soin de soi-même, en
rendant la peau plus délicate, augmente
le plaisir du tact, et l’attention sur la
santé rend les organes de la volupté plus
sensibles. Tous les autres sentiments
entrent ensuite dans celui de l’amour,
comme des métaux qui s’amalgament
avec l’or: l’amitié, l’estime viennent
au secours; les talents du corps et
de l’esprit font encore de nouvelles
chaînes.» Si bien que, pour Voltaire,
ce qui différencie l’homme de l’ani¬
mal, c’est (avec ou sans jeu de mots?)
Y amour-propre. Ce qui n’empêche pas
le même auteur de le condamner, à
l’article «amour-propre», pour le réha¬
biliter un peu plus loin comme le « seul
instrument de notre conservation». Pour
d’autres raisons Y amour de Dieu est
aussi dangereux : « Les disputes sur
L'amour de Dieu ont allumé autant
de haines qu’aucune querelle théolo¬
gique [...]. C’est par ce même entraîne¬
ment que le fils d’un procureur de Vire
trouve dans une douzaine de phrases
obscures d’un livre imprimé dans Am¬
sterdam, de quoi remplir de victimes
tous les cachots de France ; et à la fin il
sort de ces cachots mêmes un cri dont
le retentissement fait tomber par terre
toute une société habile et tyrannique
fondée par un fou ignorant.» Sade
n’aurait pas démenti... Pourtant c’est
encore ce que Voltaire appelle Y amour
socratique qui attire les plus longs
développements. Le sujet n’est pas
facile. Il y faut quelque précaution. La
forme interrogative prend ici toute son
ampleur. Voltaire condamne apparem¬
ment, mais s’interroge en fait de telle
façon qu’on ne sait si l’éloge ne voile
pas chaque phrase. D’ailleurs l’article
«amitié» où il est dit «que l’on sait
Dictionnaire philosophique et autres œuvres / 141
qu’il a été peu fréquenté» est assimilé
aux tendances platoniciennes. Ce qui
peut surprendre lorsque l’on connaît la
vie intime de Voltaire. Ce qui surprend
moins si l’on sait la place tenue par
l’amitié dans ses aspirations et les
déceptions qu’il encourut pour ce reste
de naïveté. En fait, Voltaire s’applique,
chaque fois, à briser la résonance, à
déjouer le danger. L’émotion à laquelle
il n’échappe pas, tourne à l’ironie
amère. Plus qu’il ne déteste, il se méfie
du primitif, du passionnel. Il dénonce
l’«homme sentimental», il récuse l’apo¬
logie de la passion prononcée par Dide¬
rot. L’homme, répète-t-il, est un animal
qui pense. D’où des combinaisons plus
complexes, plus dangereuses, dont il
faut se méfier, sans pour cela y renon¬
cer. Tout Voltaire est dans cette modu¬
lation. Il accepte de se laisser abuser
jusqu’au moment où le plaisir le
menace, où le désir devient besoin;
alors il coupe, il rompt, « passer outre »
devient la vertu cardinale de l’huma¬
nisme : ainsi l’on ne risque pas d’ou¬
blier que les hommes ne songent qu’à
leurs intérêts et à leurs plaisirs. Sur¬
tout lorsque l’intérêt domine le plaisir.
Comme le besoin domine le désir.
Enfin, si Voltaire n’innove pas dans
le domaine de l’amour, il en tire
des conséquences suffisamment souples
pour ne pas heurter son siècle. Ou
plutôt, sans tirer des conséquences
extrêmes (comme Sade, mais aussi
Diderot l’ont fait) il désigne, il égra¬
tigne, il écarte au détour d’une phrase
toute la sottise des «faiseurs de géné¬
ralités». Il se moque et il s’indigne
comme on le fait d’une chose saugre¬
nue que décrirait, selon Mme de Staël,
un «être d’une autre nature que nous,
indifférent à notre sort, content de nos
souffrances, et riant comme un démon,
ou comme un singe, des misères de
cette espèce humaine avec laquelle il
n’a rien de commun».
Mais c’est encore le cliché... Ce que
chacun croit reconnaître en Voltaire.
Ce qu’il n’est pas, tout en jouant le jeu.
À l’article « Déjection » du Dictionnaire
philosophique se trouve une remarque
qui fera fortune un siècle plus tard :
«Ne nous étonnons pas que l’homme,
avec tout son orgueil, naisse entre la
matière fécale et l’urine, puisque ces
parties de lui-même, plus ou moins éla¬
borées, plus souvent ou plus rarement
expulsées, plus ou moins putrides, déci¬
dent de son caractère et de la plupart
des actions de sa vie. » Toüt dépend de
l’humeur, et elle-même n’est qu’une
stratégie du corps que la médecine
explique mieux que la philosophie.
Reconduire l’homme à l’animal, c’est
d’abord se défier de l’homme au nom
d’un animal bien plus parfait, et par là
replacer l’homme à un juste niveau où
est repris par un biais imprévu le thème
pascalien : pour avoir voulu faire l’ange,
il fait la bête. Voltaire préfère la bête
qui fait l’homme. Et peut-être surtout
la tête. Mais avec un corps dont il
s’agit à tout instant d’affirmer les fonc¬
tions, quelles qu’elles soient. Si le scep¬
ticisme amoureux a pour corollaire le
libertinage, c’est qu’il est aussi une
épreuve de la liberté. Il n’est pas jus¬
qu’aux «grands hommes» qui doivent
la subir.
Et c’est presque toujours le meilleur
d’eux-mêmes qui s’y révèle. Qu’on en
juge par un extrait de Y Essai sur les
mœurs où Voltaire reproche à Bayle sa
méconnaissance, à l’article «Henri IV»,
d’un certain plaisir de vivre qui fait
aussi les bons rois : « Bayle, écrit-il,
commence son article de Henri IV par
dire que, “si on l’eût fait eunuque, il eût
pu effacer la gloire des Alexandre et
des César”. Voilà de ces choses qu’il
eût dû effacer de son dictionnaire.
Sa dialectique même lui manque dans
cette ridicule supposition : car César fut
beaucoup plus débauché que Henri IV
ne fut amoureux, et on ne voit pas
pourquoi Henri IV eût été plus loin
qu’Alexandre. Bayle a-t-il prétendu
qu’il faille être un demi-homme pour
être un grand homme ? Ne savait-il pas,
d’ailleurs, qu’une foule de grands capi-
142 / Dieu des corps (Le)
taines a mêlé l’amour aux armes? De
tous les guerriers qui se sont fait un
nom, il n’y a peut-être que le seul
Charles XII qui ait renoncé absolument
aux femmes; encore a-t-il eu plus de
revers que de succès. Ce n’est pas que
je veuille, dans cet ouvrage sérieux,
flatter cette vaine galanterie que l’on
reproche à la nation française; je ne
veux que reconnaître une très grande
vérité : c’est que la nature, qui donne
tout, ôte presque toujours la force et le
courage à ceux qui sont dépouillés des
marques de la virilité, ou en qui ces
marques sont imparfaites.» Et Vol¬
taire conclut : «Tout est physique dans
toutes les espèces : ce n’est pas le bœuf
qui combat, c’est le taureau.» Telle
pourrait être la maxime finale. On
comprend que Voltaire ait eu quelques
raisons de s’en méfier... C. F.
DIEU DES CORPS (Le)
Roman de Jules Romains, pseudonyme
de Louis Farigoule (1885-1972). Publié
en 1928.
Dédaigneux de leur faire la cour,
dédaigneux de leur conversation, le
héros passe de femme en femme, n’éli¬
minant que les moins valables, comme
aux conseils de révision. Pourtant, lors¬
qu’il rencontre Lucienne, il n’a d’autre
envie que de l’épouser. Au soir des
noces, ému et légèrement inquiet, il
essaie de rassurer la jeune fille. Mais
celle-ci aborde l’amour physique avec
une joie grave. Elle dénude ses seins
qu’il couvre de baisers adorateurs. Le
lendemain, c’est tout son corps qu’elle
offre à sa vibrante adoration, tandis
qu’elle découvre son corps d’homme
par des caresses pudiques et auda¬
cieuses. Le plaisir vient aussitôt. «À
peine l’avais-je pénétrée qu’un son ivre
sortit de sa gorge, un jaillissement long,
égal, qui tenait du cri et du souffle, du
roucoulement et du hurlement. » Si, par
son initiation, il s’efforce de transfor¬
mer cette «vierge exaltée» en une
bonne «épouse sensuelle», c’est sou¬
vent elle, et dès le début, qui le guide et
l’attire avec assurance. «J’adorais non
seulement la chair de Lucienne mais
ses volontés, ses inspirations.» Dans
leur bonheur complet, l’union des corps
est «mystère grandiose» et «achève¬
ment d’un rite d’adoration mutuelle».
Ils instaurent, dans leur « royaume char¬
nel », une « espèce de religion sexuelle »
qui va bien au-delà de la technique du
plaisir et s’y oppose même. Ce rite qui
se répète tous les après-midi lui devient
tellement merveilleux et essentiel qu’il
se sent lié, qu’il accepte et désire son
esclavage. L’ensemble forme un bel
hymne à la découverte et à l’union cor¬
porelle, ainsi qu’un hymne à la femme
à laquelle l’homme voue un culte. Cet
amour est protégé, plus qu’il n’est
limité, par la légalité du mariage, car la
société approuve et «l’assemblée hale¬
tante jouit avec vous ». Il est regrettable
que des formules un peu creuses soient
parfois énoncées sur un ton grandilo¬
quent. Ainsi, le désir et l’amour «au-
delà des idées personnelles, vont remuer
les grandes pensées ardentes qui se
réservent au fond de l’homme com¬
mun », pseudo-philosophie qui gâte
l’enthousiasme spontané et chaud du
ton général. Il est tout aussi regrettable
que l’introspection du «journal intime»
se fasse avec une complaisance dont
les constantes critiques ne sont que le
symptôme. Il reste un accent vrai, lors¬
qu’il n’a pas besoin de se vouloir tel, et
l’expression d’un confiant espoir en
une réussite physique du couple, à peine
altéré par la nécessité de séparations et
la constatation que la vie n’est pas un
étemel voyage de noces.
Commencée avec Lucienne (1922),
cette histoire d’un couple se prolonge
et se magnifie dans Quand le navire
(1929), troisième volet de la trilogie
Psyché. Une séparation imposée par les
circonstances met fin à l’existence char¬
nelle où Pierre et Lucienne vénéraient
la divinité même de leur amour. Or,
vécue de part et d’autre comme un into¬
lérable défi, l’absence unit le couple,
au cours d’une troublante expérience
Dinah Samuel / 143
d’érotisme parapsychique qui ampli¬
fie les effets de la télépathie naguère
décrits par Farigoule dans son essai sur
La Vision extrarétinienne et le sens
paroptique (1920). X. G.
DIEU DES MOUCHES (Le)
Roman de Frédérick Tristan, pseudo¬
nyme de Jean-Paul Baron (né en 1931).
Publié en 1959.
Ce roman est, en fait, le journal
intime d’une jeune femme, Elisabeth,
que son époux, Alexandre, délaisse
volontairement afin d’accroître son
désir. Enfermé dans une sombre de¬
meure, pareille à un cloître, le couple
va lentement s’enfoncer dans une rigou¬
reuse folie, accompagné en cette des¬
cente aux enfers par deux domestiques,
âmes damnées du Maître. Jour après
jour, Élisabeth raconte son existence
plus proche du rituel et du théâtre que
de la vie ; mais peut-être habitons-nous
déjà chez les morts? Souvent comparé
à *Histoire d ’O, ce récit est, en vérité,
à l’opposé de celui de Pauline Réage.
Rien n’y est dit. Tout est suggestion.
L’érotisme n’en est que plus exacerbé,
et d’une violence voilée qui fit songer
aux *Liaisons dangereuses et à La
Chute de la maison Usher. En ce roman,
l’auteur a réussi la jonction entre don
Juan et Faust au niveau de notre culture
profondément profanée. L’Occident ne
serait-il rien d’autre qu’un spasme iro¬
nique? Le conquérant Alexandre en
proie à l’amour d’une jeune fille, ce n’est
peut-être que la revanche de la Tour de
Babel... Éros, ici, est Onan. Y. C.
DINAH SAMUEL
Roman de Félicien Champsaur (1858-
1934). Publié en 1882.
Qu’est-ce que l’amour? Que vaut-
il? Que représentent les femmes pour
l’homme? C’est ce que Champsaur
peint de couleurs épaisses, légèrement
criardes, c’est ce qu’il analyse d’une
plume classique et agréable, c’est ce
qu’il raconte abondamment à travers une
romanesque histoire. Un jeune poète
voit un jour Dinah Samuel, la grande
actrice juive à la voix d’or, crier sur
scène les douleurs chamelles de Phèdre.
Dans son élan, elle lève le bras, mon¬
trant une touffe de poils, qui, «sou¬
daine évocation de la bête », révèle sa
« femellerie intime ».
Construisant tout un idéal d’amour,
d’élégance, d’intelligence, de supério¬
rité autour de ce détail fétichiste, le
jeune homme devient follement amou¬
reux de Dinah à laquelle il dédie de
pompeux poèmes, assortis d’une grande
déclaration d’amour. Ce soir-là, l’ac¬
trice l’éconduit après un baiser, puis
s’endort dans les bras de son amie,
Alice. Celle-ci est son véritable sosie
et, quand le héros la rencontre, il est
«assez lâche» pour la désirer comme
un substitut. Il joue avec perversité de
la ressemblance des deux femmes, pui¬
sant dans cet artifice un aliment pour
ses frissons. Au demeurant, Alice est
une «jolie petite jument simple et ner¬
veuse, bien douée, une cocotte sub¬
tile». Ne nous étonnons pas qu’il parle
avec ce mépris et cette vulgarité. Il n’y
a pour l’homme, à côté de la sublime
déesse, que des grues avec lesquelles
il se montre «insolent et commun».
Ainsi dit-il à une fille : « Je me suis
approché de toi, car j’ai la vue basse
avec les jolies filles comme toi. » Ces
femmes sont là pour la distraction et
la jouissance. Cependant il aimera une
autre juive d’un amour de cœur et
d’un désir violent qui le rend ivre et le
hante.
Quelle place tient encore Dinah, bien
des années après, dans l’esprit et les
sens de cet homme qui est devenu un
riche banquier? Il sait que la passion
est égoïste. «Nous adorons une femme
pour nos plaisirs. La femme est la
maladie de l’homme.» Il n’a pas
renoncé à conquérir Dinah et, un soir,
elle s’abandonne. Il voit alors le car¬
min, le blanc, le kohol qui fondent sur
son corps maigre, révélant les rides.
« Elle se traitait comme une aquarelle. »
Qu’elle doive recourir à tous ces arti¬
144 / Doctorat impromptu (Le)
fices pour retenir ses charmes, cette
découverte lui est insupportable. « Elle
avait gardé jusqu’alors toutes les atti¬
rances et tous les prestiges de la femme.
C’était sa dernière illusion. » Et il part,
sans la toucher...
C’est dans ce roman à clef (Dinah
Samuel = Sarah Bemhardt) que fut
imprimé pour la première fois le poème
d’Arthur Rimbaud, Les Chercheuses de
poux. Lui-même y apparaît sous les
traits du poète Arthur Cimber. X. G.
DOCTORAT IMPROMPTU (le)
Conte d'Andrea de Nerciat (1739-
1800]. Publié en 1788.
C’est un texte fort court composé de
lettres adressées par Érosie à Juliette.
Cette dernière est dans un couvent où
elle attend l’issue d’une instance inten¬
tée à son mari pour raison d’impuis¬
sance. Érosie, elle, a fait vœu de ne
plus céder à l’homme. Elle s’est fait un
système «antimasculin» auquel elle a
juré de se tenir, mais comme elle ne
veut pas pour autant renoncer aux mou¬
vements du libertinage, elle entretient
ses feux avec des objets de remplace¬
ment, ce qui lui permet d’écrire, plai¬
samment, qu’elle est une «vestale
mitigée». Elle veut, dans cette corres¬
pondance, s’ouvrir à son amie Juliette
d’une conversion qui vient de l’at¬
teindre : «... non seulement l’homme,
enfin, a profané mes vierges appas,
mais au même saut dont je franchissais
la barrière qu’il m’avait plu d’opposer
à ses mâles désirs, j’ai fait une culbute
effrayante dans le gouffre du plus blâ¬
mable dérèglement». Il serait trop long
d’entrer dans le labyrinthe de l’histo¬
riette de Nerciat, qui, comme le voulait
un certain goût du temps, compose un
récit à tiroirs, chaque personnage racon¬
tant sa propre aventure qui, ainsi, vient
s’agréger à l’ensemble. En fait, ce conte
a été fait pour le seul bénéfice du trait
final. Notre Érosie, à la suite de cir¬
constances amusantes, se retrouve cou¬
chée auprès d’un séminariste pour lequel
certains abbés brûlent de beaucoup
d’ardeur. Ils sont — Solange le sémi¬
nariste, et Érosie — occupés à des
mignardises, Érosie se «prêtant beau¬
coup aux distractions amusantes d’une
jolie main qui badinait avec le plus
amoureux de [ses] charmes», lorsque
la porte de la chambre se referme sur
un troisième héros, l’abbé Cudard, dont
le nom dit tout le programme. Voilà les
trois personnages enfermés dans un
lieu clos, et l’abbé décidé à obtenir ce
qu’il souhaite : ou Solange ou Érosie, à
la condition que cette dernière consente
à la seule fantaisie qui plaise à Cudard.
Il faut consentir. Solange s’étend sur le
dos. Érosie se dispose sur lui de façon à
présenter au redoutable abbé ce qu’elle
nomme joliment ses «charmes neutres»
(et Nerciat ajoute en note que c’est
pour lui la raison qu’ils «ne sont ni
masculins ni féminins ou sont com¬
muns à l’un et l’autre sexe»). Voilà la
pauvre Érosie prise dans un double
mouvement et décidée à ne céder en
rien au plaisir, mais: «un je ne sais
quoi ravissant me sollicite et promet
à ma brûlante soif un soulagement
infaillible. Hélas ! je suis muette ! je cède,
je‘seconde.» Érosie termine ainsi sa
confession à Juliette : « Avoue donc
que mon inimaginable aventure a bien
de quoi mettre en défaut tout système
sur la cause et les effets de l’amour et
de la volupté ! Qui m’eût dit, lorsque je
reçus ton dernier baiser, il y a si peu de
temps, que presque aussitôt je serais
radicalement guérie de mon antipathie
contre le sexe masculin, et, bien pis,
que, sans m’amuser à prendre gra¬
duellement mes licences, par un fatal
concours d’incidents, je me trouverais
“impromptu” coiffée du bonnet de doc¬
teur. » Cette idée de la puissance du
«mécanisme» de l’amour, et de sa
détermination purement physique a tou¬
jours été défendue et illustrée par le
chevalier de Nerciat. H.J.
DOIGTS (Us)
Roman de Roger Miiéma, pseudonyme
de Roger Boussinot (né en 1921], Publié
Dom Bougre aux états généraux / 145
en T963 dans la collection « Pseudo¬
nymes et Patronymes».
Voyage d’un conférencier parisien à
Genève et Vienne, de nos jours. De
l’itinéraire et des secrets singuliers,
nous sommes instruits par les lettres
que le narrateur adresse à son ami Fran¬
cis. La courbe du récit est montante,
avec des plateaux d’arrêt (exploits ou
parenthèses). L’érotisme, une problé¬
matique de la serrure. L’enjeu, la pleine
féminité d’une vierge asiatique, fort
avertie. La solution, paradoxale. Le
point culminant, le héros abandonné
aux trois femmes. Les complices de la
vierge asiatique : Ingrid, l’Autrichienne
laiteuse, et Lucrezia, la Vénitienne
savante. L’auteur a délibérément écrit
dans un ton renouvelé du xvme. Son
meilleur chapitre montre les usages
inattendus du mot truchement et de ses
dérivés, surtout le verbe trucher.
Toutefois, il paraît vraisemblable que
Roger Boussinot a voulu surtout don¬
ner son avis sur ce qu’il nomme l’éro¬
tisme libérateur et son contraire. D’un
côté, le libre-arbitre exercé. De l’autre,
un érotisme chrétien, ou réactionnaire,
ou de droite, qui suppose le démo¬
niaque, et s’étend jusqu’à Sade, inclus :
« Si la sacristie sent le soufre, le soufre
répand en se consumant une odeur plus
forte encore de sacristie. Il y a autant
du prêtre dans les écrits de Sade que de
Sade dans les écrits professionnels d’un
prêtre. » Boussinot, dans cette per¬
spective, fait reproche aux surréalistes
d’avoir canonisé Sade. «... Il ne suffit
pas de penser que, pour mériter son
titre, le révolutionnaire doive se préoc¬
cuper de mettre en place le contraire
dialectique de ce qu’il détruit! [...] Il
ne suffît pas d’être hérétique pour ces¬
ser d’être réactionnaire. » M B.
DOM BOUGRE AUX ÉTATS GÉNÉRAUX
ou Doléances du portier des Chartreux,
par l'auteur de la Foutromanie. Libelle
attribué à Nicolas-Edme Restif de La Bre¬
tonne (1734-1806). Publié en 1787.
Vigoureux pamphlet contre « les abus
du vit», d’une parfaite et constante mau¬
vaise foi. L’auteur s’adresse aux légis¬
lateurs : « Branlez-vous Messieurs...
plutôt que de venir tous les dimanches
à Paris trouver les garces du Palais-
Royal, dont le vagin meurtrier vous
donnerait, pour un quart d’heure de
plaisir, une semaine d’inquiétude.» Il
leur représente la nécessité d’établir des
lois réglementant le sexe afin d’éviter
l’immense gaspillage de foutre ainsi
que la dépopulation. Il traite des filles
de joie, des sodomites, de la bestialité,
de l’inceste, du gamahuchage, de divers
abus tels que l’utilisation des redingotes
à l’anglaise, l’habitude de décharger
dehors, de se faire monter par sa
femme, ce qui n’est point propice à
l’enfantement, de foutre des femmes
grosses, de laisser les femmes se bran¬
ler. À chacun de ces abus il trouve un
remède des plus fantaisistes, tel par
exemple celui de la création d’esca¬
drons de filles de joie « que le gouver¬
nement pourrait, en cas d’émeute, faire
marcher tétons à découvert, dans les
lieux où le peuple s’attrouperait». Sous
le couvert encore de fustiger ces abus,
il se plaît à de minutieuses descriptions
des mœurs et ruses des prostituées, de
la technique précise du gamahuchage,
par exemple, ou des voluptueux raffi¬
nements des travestis. Si tant est que
l’on reconnaisse dans ce texte nombre
d’idées chères à Restif, et exprimées
dans Le *Pornographe, il semble bien
que l’attribution en reste douteuse.
La concision, la fantaisie et l’humour
constant, joints au goût évident de la
satire, la fermeté et la virulence du ton
contrastent avec le style habituel de
Restif, moins rapide, moins précis,
et dont l’érotisme apparaît en général
sous des formes plus insinuantes. Tou¬
tefois, on connaît son goût pour les
fausses attributions et la mention qui
figure sous le titre : «par l’auteur de La
*Foutromanie» (c’est-à-dire Sénac de
Meilhan) laisse sceptique. L’éloge qui,
par deux fois, est fait de Restif dans cet
146 / Donnant donnant
ouvrage serait la meilleure raison de le
croire bien de lui. Le fait est qu’il
fut arrêté quand parut le libelle. Il se
défendit vivement d’en être l’auteur et
fut relâché. D. C.
DONNANT DONNANT
Roman de Marc Pierret, auteur contem¬
porain. Publié en 1968.
Le livre pourrait porter en sous-titre :
«Histoire d’une usurpation d’iden¬
tité... » Propos qui serait banal si cette
impossibilité à définir un nom par
lequel l’auteur devient nommable,
n’était, à travers des mots, la recherche
d’un corps, d’un lieu à partir de quoi, la
littérature cessant, le plaisir et la vie
pourraient enfin s’inventer. Ainsi le
commencement de la littérature se
confond-il avec l’alphabet anarchique
où de pseudo-personnages, se créant
(eux et les situations) comme les fan¬
tasmes que seuls permettent les mots,
inventent une pseudo-histoire, et finis¬
sent par épuiser les possibilités et les
verbiages pour retrouver une densité de
surface, un corps sans histoire.
Chercher au travers des phrases une
conjonction où le désir aurait le nom
de son auteur, c’est encore tenter de
décrire pourquoi les autres corps (les
corps nubiles, jeunes, inconnus) n’ont
pas d’histoire. Et ce n’est plus telle¬
ment l’existence du désir qui est enjeu
dans l’«érotisme» de Marc Pierret que
son irréalisme. D’où l’inversion du
schéma, une tendance à pervertir la
simplicité des contacts, bref, un éga¬
rement qui ressemble aussi au désir
d’écrire : une traversée, la trajectoire
d’une « analyse » (l’auteur est lacanien)
où tous les niveaux seraient littéraire¬
ment mêlés, tel un matériau brut, his¬
toire de toute fiction dont le roman
épelle la dérision en même temps que
l’innommable du plaisir, l’exhibition
que comporte tout érotisme : l’histoire
sexuelle d’une solitude. C. F.
DOUZE JOURNÉES ÉROTIQUES DE MAYEUX
(Les)
Album anonyme contenant treize litho¬
graphies coloriées avec soin. Texte expli¬
catif en regard, soit lithographié, soit
manuscrit (chapitres IV et vill). Publié en
1830.
Récit des aventures érotiques d’un
vigoureux bossu, Mayeux, qui, muni
d’un «outil beau comme un soldat
français », arrive au bordel de la Saint-
Ernest. Les putains sont prises par des
soldats revenant d’Algérie; Mayeux
doit donc se contenter d’une servante, à
laquelle il présente son vit, puis d’une
soi-disant novice qui le traite de « scé¬
lérat» à son plus grand plaisir. Au
cours de divers soupers il encule une
jeune fille «aux admirables fesses»,
et trousse une écaillère séduite par
l’énorme vit. Mayeux s’en va ensuite
goûter dans les bois les charmes de
l’amour à la campagne; puis il part
pour l’armée, où il fait sur les canti-
nières un concours de virilité. Il s’em¬
presse, à son retour, de rendre hommage
à sa femme, et finit par éprouver le
comble de la volupté entre deux filles
dont l’une se met à lui caresser la
bosse. Invité chez une jeune femme qui
a eu vent de ses exploits, il échoue,
après avoir brillamment servi son
hôtesse, sur le corps endormi de la
bonne : « La bonne est-elle bonne, Nom
de D...» On sollicite Mayeux au bor¬
del pour choisir entre trois filles celle
qui est la mieux pourvue pour servir un
juge. Après avoir longuement admiré,
tâté, sucé, il s’écrie: «Tonnerre de
D... !, je les foutrai toutes les trois ! »
Les journées de Mayeux finissent tragi¬
quement. Ayant rompu son vœu de ne
point honorer deux fois le même autel,
il installe une fille ; venant la voir sans
être attendu, il la trouve enfourchée sur
un garde. Il sort son sabre et les sépare
en taillant entre pine et couilles, puis
s’en va en s’exclamant: «Avec un
Garde du Corps... Tonnerre de D... ! »
Le ton de ces courtes scènes, toutes
terminées par une exclamation de
Dragonne (La) / 147
Mayeux, est assez grossier, non point
tant dans la description des exploits du
bossu, que dans une certaine volonté
de gaillardise et de bonhomie exagé¬
rée, ainsi que dans un humour parfois
laborieux. D. C.
DRAGONNE (La)
Roman d'Alfred Jarry (1873-1907). Publié
posthume en 1943.
Première évocation : un petit village
où le juge de paix, M. Paranjeoux-
Sabrenas, rêve d’avoir un fils qui don¬
nerait glorieusement son sang pour la
France. L’enfant naît enfin. Déception :
c’est une fille, Jeanne. On la fiance à
un jeune polytechnicien, Erbrand Sac-
queville. Deuxième évocation : les com¬
bats, la bataille de Morsang, où s’élève
le cri : « Sur l’absolu, feu à répétition. »
Jeanne Paranjeoux-Sabrenas, devenue
cantinière, est surnommée «Fleur-de-
Sabre», parce qu’un jour la fille s’est
offerte à tous, nue sur une table de
mess, «au-dessus des armes portées
vers elle par honneur ou par désir». Un
matin, au petit jour, Erbrand est nu, au
bord de l’eau. Des coups de feu s’abat¬
tent sur lui. C’est Fleur-de-Sabre, avec
ses guêtres blanches. Elle essaie de
réveiller les morts au son du clairon.
Elle se dévêt, ne gardant que sa longue
chemise de nuit bleue, et demande :
«Tu veux bien de moi? — Plus que
tous ceux-là, mais pas de la même
manière», répond Sacqueville, qui tire
son sabre et la frappe entre les seins. Il
traîne la morte à la rivière. Troisième
évocation : dix ans plus tard, Jeanne et
Erbrand sont mariés. Elle le protège
contre une louve. Lui, affaibli, est attiré
par la « Mort, conduisant des chimères,
l’amante étemelle». Joyeusement anti¬
militariste, ce livre mêle agréablement
satire et poésie. X. G.
D'UN UT DANS L'AUTRE
Roman du peintre Maurice de Vlaminck
(1876-1958] et de Fernand Sernada, pré¬
facé par Félicien Champsaur (1858-
1934], illustré par André Derain, écrit en
1900 («novembre 1900-octobre 1901 »),
réédité en 1956.
Au premier chapitre, le personnage,
Robert, échoue à perdre sa virginité
dans un bordel. Au dernier, l’une de ses
amies donne naissance à un enfant rachi¬
tique. Entre-temps, les itinéraires d’une
éducation sentimentale abrupte. Le livre
présente trois mérites. Le premier est
évidemment de dire quelque chose sur
la jeunesse d’un des deux auteurs, le
peintre Vlaminck. Le deuxième tient à
la franchise, naïve ou hallucinée, d’un
récit où passent en somme toutes les
émotions d’un jeune homme (le héros a
dix-sept ans quand l’aventure s’amorce).
Enfin la topographie des traditions ajoute
à l’attrait de ces pages. On est à Rouen
d’abord; dans la me des Cordeliers,
qu’une chanson de Mac Orlan célèbre.
C’est ensuite un Paris reconnaissable
encore dans la nuit délivrée de l’enfer
automobile. La Madeleine. La me de
Provence. La me Laferrière. La me
Fontaine. M. B.
ÉCOLE DES BICHES (L')
ou Mœurs des petites dames de ce
temps.
Publié à Bruxelles en 1868 sous la
rubrique de Paris 1863, lieu et date où
se situe l’action, ce roman dialogué
serait dû à la collaboration de joyeux
viveurs du second Empire dont Ernest
Baroche, fils d’un ministre de la Jus¬
tice, Henkey, riche amateur anglais
bien connu à Paris, Edmond Duponchel
(vers 1795-1868), directeur de l’Opéra
de Paris. Les biches dont il est ici ques¬
tion seraient directement issues de la
réalité contemporaine. Conçu comme
un pendant à V*Aloysiae Sigeae... de
Nicolas Chorier, l’ouvrage comprend
seize entretiens (quatorze, puis deux).
La seconde partie est précédée d’une
introduction et suivie d’un épilogue.
Premier entretien : les deux cousines.
Puis : les mêmes plus le comte, — le
comte et l’une d’elles, — elles deux, —
etc., étant entendu qu’il y a sept per¬
sonnages : trois hommes (le comte,
l’artiste peintre, le rentier) et quatre
femmes (les deux cousines, la demoi¬
selle de théâtre, la soubrette). Le récit
même n’est que commentaire de l’ac¬
tion. Hormis l’homosexualité mascu¬
line, tout va, le reste est dans la tête.
C’est du théâtre autant qu’un roman.
Un happening concerté. M. B.
ÉCOLE DES MARIS JALOUX (L7)
ou les Fureurs de l'amour jaloux. Roman
anonyme français. Publié en 1698.
D’un traité qui se veut moralisant,
on attend tout autre chose que les orages
de ce roman, où les êtres, pris au piège
de leur nature, sont, les uns après les
autres, cause de leur perte réciproque.
Beaucoup plus, même, que cela. Car si
la jalousie mène au bain de sang, il y
eut d’abord et surtout une vie entière de
malentendus et de surdité, un grand ébat
de fous, si tant est que la folie, en fin de
compte, est de ne pouvoir communiquer.
Au vrai, le prétexte de prouver quelque
chose dissimule mal le sadisme et l’in¬
quiétude sexuelle. Et puis, l’histoire est
bien trop extraordinaire pour qu’on y
croie. Mais l’écriture est belle, bien que
parfois un peu torturée, et certaines
scènes ont assez d’intérêt pour faire de
ce livre un ouvrage qu’on n’oublie pas.
150 / Écumoire (L')
Fabrice, mari jaloux, et Virginie, sa
femme. Cette dernière, très coquette
mais sérieuse au fond, aime jouer jus¬
qu’à l’extrême limite du permis. C’est
ainsi qu’après avoir mis son page en
transe, «elle lui fit connaître qu’il n’y
avait rien à espérer et que la réputation
luy était plus chère que le plaisir»...
jusqu’au jour où, ayant trop pensé à ce
page, qui était un superbe Noir, elle mit
au monde un enfant ébène, «le véri¬
table portrait d’Ismaël». Fabrice, fou
furieux, laisse mourir l’enfant, ordonne
que l’on noie sa femme, empoisonne
ses serviteurs et meurt poignardé par
un survivant. Nous avons là quelques
pages dignes de Shakespeare. Mais Vir¬
ginie, sauvée des eaux, recommence sa
vie, et ce rebondissement est l’occasion
de la scène extraordinaire de sa nuit de
noces, où l’on voit son nouvel époux,
arrêté dans ses efforts par une ceinture
de chasteté dont il ne soupçonnait pas
l’existence, essayer de l’arracher, d’en
ouvrir les cadenas (un seul lâche, il
peut voir, mais pour pratiquer, rien à
faire), de limer la ferraille. Et sa femme
de se plaindre amèrement, humiliée
d’être exposée ainsi nue à la vue d’un
mari devenu bestial et frénétique, et en
proie à des «transports intérieurs qui
ne se peuvent expliquer». La ceinture
finit par lâcher, mais hélas ! l’homme
avait tant vibré à l’idée de l’accouple¬
ment... qu’il n’était plus en possession
de sa virilité. Il se suicide aussitôt. Il
avait été pourtant, du temps qu’elle
était jeune fille, un soupirant très doux
et plein de tact, et qui semblait ne s’in¬
téresser qu’aux âmes... C’est dans le
décor, dans la campagne, les fêtes, les
voyages, l’Italie des palais, dans tous
ces objets morts qu’il faut chercher en
définitive les seuls amis de la femme.
Tous les hommes, même les mieux
intentionnés, ont en eux la semence du
sadisme et de la folie. La naïveté de
bien des passages et la psychologie
rudimentaire des personnages font res¬
sortir d’autant mieux l’opposition irré¬
ductible des consciences sexuées.
Ce pessimisme néanmoins ne résume
pas tout à fait la philosophie de l’ou¬
vrage. Si l’auteur nous explique finale¬
ment comment meurent les hommes
de trop exiger des femmes, il y a, parmi
les personnages secondaires, quelques
figures de salut. Un salut, à dire vrai,
qui ne fait guère envie. R. L. S.
ÉCUMOIRE (L)
ou Tanzaï et Néodorné. Roman de Cré-
billon fils (Claude-Prosper Jolyot de Cré-
billon, 1707-1777). Publié en 1734.
Pendant tout le xvme siècle, l’Orient
et l’Extrême-Orient sont à la mode et
entraînent l’engouement de l’Europe,
de la France surtout qui s’en inspire ou
les imite dans sa littérature comme
dans le décor de la vie (salons chinois,
objets persans). Bien que connus avec
une certaine exactitude par le témoi¬
gnage d’ambassadeurs ou de voyageurs,
ces pays lointains gardent un aspect
mythique et, dans cette époque à la
morale aimable et facile, paraissent le
lieu idéal des raffinements érotiques.
Galland publie dès 1704 les Mille et
Une Nuits que suivront des Mille et Un
Jours, des Mille et Un Quarts d’heure,
des recueils innombrables intitulés
Contes orientaux. L’Ecumoire est la
première «orientale» de Crébillon fils
et la plus réussie.
Tanzaï, prince héritier du royaume
de Chéchianée, ne compte plus ses
bonnes fortunes. Afin de perpétuer la
couronne, on décide de le marier avec
la princesse Néadamé. Tanzaï est vite
animé par sa beauté, sa gorge «d’une
forme si admirable, et d’une blancheur
si éclatante. La princesse était dans un
de ces déshabillés si négligés que par la
faute d’une épingle qui vient à sauter,
on expose plus de choses qu’on en
défendait auparavant. » Tout irait pour
le mieux si la fée Barbacela n’eût
imposé à Tanzaï une épreuve singu¬
lière. «Tenez cette écumoire, lui dit-
elle en substance. Le jour de vos noces,
vous en enfoncerez sans pitié le manche
dans la bouche de cette petite vieille
Éden, Êden, Éden / 151
qui est à côté du temple, puis vous irez
la porter au grand prêtre, à qui vous
ferez la même chose.» Cela pour
détourner Tanzaï des malheurs qui le
menacent. Le prince va s’exécuter, mais
la vieille, furieuse, lui apprend qu’elle
est la fée Concombre et qu’elle se ven¬
gera. Le grand prêtre refuse énergi¬
quement car lécher l’écumoire serait
contraire à la dignité de son état. Vient
la nuit des noces. Tout commence très
bien pour les époux: «Tanzaï dévora
des yeux toutes les beautés que l’hy¬
men lui soumettait. Ce qu’il voyait, il
le baisait, ce qu’il avait baisé, il le
revoyait encore. Ses mains inquiètes
s’égaraient partout... » Soudain, « avec
les mêmes désirs il ne se sentit plus la
même puissance ». Néadamé essaie de
le consoler. Mais il lui réplique qu’elle
tiendrait un langage bien différent si
elle connaissait de réputation seule¬
ment ce dont il déplore la perte. Pour
détruire l’enchantement dont il est vic¬
time, Néadamé lui conseille de s’appli¬
quer l’écumoire. Le prince le fait mais,
malgré tous ses efforts, l’écumoire s’in¬
cruste dans sa peau et il ne peut s’en
défaire. C’est donc affligé de cet ins¬
trument qu’il doit désormais vivre et
paraître. Fou de dépit, il s’en va, se
retrouve tout aussi maladroit dans le lit
de la fée Concombre qui savoure sa
vengeance en lui disant : « C’est donc à
moi de tout faire, petit ingrat, et si les
charmes que je t’ai laissé voir ne sont
pas assez puissants pour te rendre à toi-
même, essayons si ce qui m’en reste
peut te rappeler à la vie.» Et, jetant
avec fureur le pan de drap qui recélait
ses beautés encore non aperçues, elle
dit en soupirant : « Vois, barbare, vois
tout ce que mon amour t’abandonne. »
Après diverses péripéties, qui mettent
à l’épreuve la fidélité de Néadamé et
entretiennent la jalousie de Tanzaï, une
solution est trouvée : le grand prêtre
sera fait patriarche. Pour satisfaire cette
ambition, il acceptera de lécher l’écu¬
moire et Tanzaï retrouvera puissance et
bonheur. «Il se fit le plus d’héritiers
qu’il put. » Crébillon fils conclut avec
modestie : « Ici, faute d’une plus ample
chronique, finira une des plus extraor¬
dinaires histoires que peut-être on se
soit jamais avisé d’écrire. »
Ce qui est certain, c’est que L’Écu¬
moire paraît très supérieure au *Sopha :
les situations sont plus piquantes que
scabreuses ; pour abracadabrante qu’elle
soit, l’histoire est bien construite et
menée et l’on peut y reconnaître de
nombreuses allusions politiques : ainsi,
le cardinal Dubois et le cardinal de
Noailles auraient inspiré le personnage
du grand prêtre et la fée Concombre
serait le portrait de la duchesse du
Maine. P. D.
ÉDEN, ÉDEN, ÉDEN
Roman de Pierre Guyotat (né en 1940).
Publié en 1970, avec préfaces de
Michel Leiris, Roland Barfhes et Philippe
Sollers.
Après le *Tombeau pour cinq cent
mille soldats, Éden, trois ans plus tard,
articule d’une façon, semble-t-il, défi¬
nitive la dénonciation du précédent
livre. Dans une longue phrase de deux
cent soixante-dix pages, le recours aux
fictions du Tombeau est à son tour
aboli. C’est dans l’écriture même que
s’inscrit la trame d’un énoncé dont il ne
s’agit plus de mesurer les limites, d’en
donner la configuration ou d’en justi¬
fier le mouvement. Si le lieu de l’insis¬
tance reste le même, si la cellule du
livre est encore ce « Bordel/boucherie »
qui mesure la coïncidence des actes les
plus divers dans le même filtre d’une
sexualité exacerbée, c’est que le livre
systématise une position qui n’est plus
la fiction décrite d’une série d’événe¬
ments, mais Y écriture même comme
événement premier, lieu de l’articula¬
tion et de la dénonciation d’un «sys¬
tème de littérature» où l’activité de
l’écrivain se subordonne. Or l’insou¬
mission est à chaque ligne d Éden. Tra¬
dition dans la rupture (au sens où la
rupture nomme ses repères : Sade, Lau¬
tréamont, Mallarmé, Bataille, Artaud),
152 / Égarements de Julie (Les)
elle n’en demeure pas moins la subver¬
sion la plus immédiate. Elle innove
dans le sens où elle définit le moment
présent de la rupture par une urgence
peut-être inégalée depuis Sade.
Si le propos demeure celui du corps,
c’est que la question de la révolution
(«faire la révolution, c’est déplacer le
sens», écrit Roland Barthes) où s’ins¬
crit Guyotat, est d’abord celle de
la sexualité. Plus particulièrement que
toute littérature manifeste cette sexuali¬
sation des signes, que tout discours qui
tente de modifier ou de rompre, inau¬
gure la translation ou la rupture dans
la recherche d’une nouvelle « corpora¬
lité». Il s’agit alors de déplier, pli selon
pli, un corps occulté, marqué d’une
culpabilité précise. Contre toutes les
formes d’idéalisme, Guyotat, tente, dans
son Éden, la production d’un texte qui
« ferait corps », qui serait le corps même
de la réhabilitation dans les codes
d’un « corps individuel/social », comme
condition à toute révolution. Si le lieu
de l’articulation est la sexualité, et en
elle, toutes les formes dont elle « signe »
l’opacité ou la transparence, il sera
entendu que le « livre pornographique »,
que le «récit scabreux» dans le jeu
noir et blanc des oppositions où se joue
toute mqrale, doivent être également
abolis. Éden, pour le scandale de la
critique traditionnelle, sera un «livre
noir», là où il doit apparaître comme
le «livre blanc» d’une révolution que
tente aujourd’hui la littérature : une tra¬
jectoire qui devrait permettre, en situant
le corps «tragique», impérialiste de
l’Occident, d’en susciter un autre dont
l’affirmation ne serait pas le supplice et
la mise à mort de chacun.
Aussi bien, Éden est l’histoire d’une
réitération. Il n’est pas de phrase où la
quête du corps n’articule l’écriture. Pas
d’énonciation qui ne soit la recherche
de ce corps dans un mouvement de
conjonction. Et si ce «dépliage» se
conjugue aujourd’hui dans le meurtre,
dans le viol, l’inversion ou l’onanisme,
c’est que les possibilités de la satisfac¬
tion, dans une société qui procède à
tous les niveaux par censure, ne peut
être que dans ce qu’elle condamne. En
même temps, situer cette évolution dans
un bordel plutôt que dans un boudoir,
c’est éclairer une scène où l’inversion
des valeurs prône justement comme
moraliste une attitude qui relève de
l’aliénation.
Par là, Éden est la répétition exem¬
plaire, sous tous les modes possibles,
d’une même dénonciation. Comme
l’écrit, à propos de Sade, Maurice Blan-
chot dans son Entretien infini : « Ici,
c’est à la force simplement répétitive
qu’est remise l’inconvenance majeure,
celle d’une narration qui ne rencontre
pas d’interdit, parce qu’il n’en est plus
d’autre (toute cette œuvre-limite nous
le raconte par la monotonie de son
effrayante rumeur) que le temps de
l’entre-dire, ce pur arrêt que l’on ne
saurait atteindre qu’en ne cessant jamais
de parler.» Le jugement peut aussi
s’appliquer à Guyotat. C’est la finitude
d’un désir dévasté que la reconquête du
corps comme phénomène inscriptible
dans toutes les langues, à tout instant,
tenté de démanteler. Que le versant de
la démonstration soit aussi celui de
l’interdit, voilà où la révolution qu’im¬
plique Y Éden devient signifiante : le
paradoxe de Sade s’ouvre à une nou¬
velle inclusion qui termine en lui un
moment et qui pourrait bien être, comme
éden, une approche matérialiste d’un
accomplissement sur cette terre. C. F.
ÉGAREMENTS DE JUUE (Les)
Roman en trois parties publié en 1755,
attribué par Barbier à J.A.R. Perrin (il
serait mort en 1813), et par d'autres à-
Claude-Joseph Dorât (1734-1780).
Bien que précédée d’une épître «À
la ***» qui pourrait être la célèbre
Pâris, l’autobiographie de Julie reste
une histoire morale, à laquelle ne
manque pas le happy end désirable.
Après deux grandes passions pour le
jeune Valérie et pour le jeune Vépry,
qui ont toutes deux mal tourné, la pre¬
Egarements du cœur et de l'esprit (Les) / 153
mière parce que Julie a quitté Valérie
pour l’aventurier Bellegrade et a même
été cause de son arrestation, l’autre
parce que Vépry trahit Julie pour Beau-
val, amie d’enfance de Julie, l’héroïne
finira par trouver l’équilibre dans un
amour partagé pour le philosophe
Gerbo. Dans l’intervalle, et parce qu’il
faut bien vivre, Julie aura été entrete¬
nue à Bordeaux par le riche commerçant
Démery — qui meurt malencontreuse¬
ment sans avoir fait «d’arrangements»
en faveur de sa maîtresse —, et à Paris
par le financier Poupart, laid et peu spi¬
rituel, mais qui paie bien. Ces aventures
nous promènent à travers la France, de
Paris à Bordeaux, puis à Aix et Mar¬
seille via Toulouse, et enfin retour à
Paris. Le tout raconté sur un ton qui
tient parfois du Furetière du Roman
bourgeois, et plus souvent du Mari¬
vaux de la Vie de Marianne. Y. B.
ÉGAREMENTS DU CŒUR ET DE L'ESPRIT
(Les)
ou Mémoire [sic] de M. de Melcour.
Roman de Crébillon fils (Claude-Prosper
Jolyot de Crébillon, 1707-1777). Publié
en 1736.
Avec les Égarements Crébillon fils a
écrit son meilleur ouvrage et, sans
doute, un des romans les plus remar¬
quables, les plus modernes de tout le
xvme siècle, tant par le style que par
l’analyse psychologique.
Le sujet, très mince, tient en quelques
lignes. Il s’agit de l’éducation sentimen¬
tale d’un jeune homme du monde, M. de
Melcour. Aimé tendrement par une
amie de sa mère, la marquise de Lur-
say, il deviendra amoureux d’une jeune
fille, Hortense de Théville. Mais il pré¬
férera, en définitive, l’initiatrice à l’ins¬
piratrice. La marquise lui a pardonné
son inexpérience, il oubliera leurs âges.
La forme des Mémoires permet au héros
de procéder à une introspection minu¬
tieuse. Le loisir que procurait alors la
paix l’incitait à la volupté mais il avoue,
citant saint Augustin sans le savoir : « Je
voulais aimer, mais je n’aimais point. »
C’est alors que la marquise de Lur-
say «se charge de son éducation».
«Coquette jadis, même un peu galante,
une aventure d’éclat, et qui avait terni
sa réputation, l’avait dégoûtée des plai¬
sirs bruyants du grand monde.» Elle
s’éprend de Melcour mais se garde
d’abord de le lui dire. Et le jeune
homme, que sa timidité et sa gaucherie
rendent peu entreprenant, joue les amou¬
reux transis. La dame lui demande
cependant de se contraindre moins avec
elle. Elle lui fait penser, « mais par les
agaceries les plus décentes, qu’il était
le mortel fortuné que son cœur avait
choisi». Son respect pour les bien¬
séances surmonté par la crainte de
perdre l’amour du jeune homme,
Mme de Lursay décide de se l’attacher.
Mais c’est chez elle qu’il rencontre
Mlle de Théville dont l’air froid le
pique. Mme de Lursay sent le danger et
attise à son tour la jalousie de Melcour
en flirtant ouvertement avec une de ses
anciennes conquêtes. Des conversa¬
tions longues et spirituelles parsèment
le récit et reflètent bien cette vie de
salon qui a fait un art raffiné de la cau¬
serie au cours du xvme siècle français.
Les propos sont fort libres. Ainsi, tel
défend les «Petites Maisons». «Tous
deux soustraits à une pompe embar¬
rassante, arrachés de ces appartements
somptueux où l’amour querelle, ou lan¬
guit sans cesse, c’est dans une petite
maison qu’on le réveille ou qu’on le
retrouve : c’est sous son humble toit
que l’on sent renaître ces désirs étouf¬
fés dans le monde par la dissipation,
et qu’on les satisfait sans les perdre. »
Crébillon fils n’a pas attendu Gide pour
comprendre que le désir devait s’entre¬
tenir lui-même et qu’il passait avant
l’amour.
La résistance que paraît lui opposer
Mme de Lursay rend plus vif le désir
de Melcour et semble enfin le décider à
plus d’abandon dans les mouvements.
Après un souper en tête à tête, son amie
lui avoue de façon délicate et char¬
mante son amour, mais aussi, ajoute-
154 / Eléonore
t-elle, avec «un extrême regret de ce
que mon cœur n’était pas aussi neuf
que le vôtre». Enfin elle demande à
Melcour de lui donner la preuve qu’il
l’aime. Le jeune homme la regarde
fixement, trouve dans ses yeux une
impression de volupté et c’est le
dénouement : « Plus hardi, et cependant
encore trop timide, j’essayai en trem¬
blant jusques où pouvait aller son indul¬
gence. Il semblait que mes transports
augmentassent encore ses charmes. [...]
L’ouvrage de mes sens me parut celui
de mon cœur. Je m’abandonnai à toute
l’ivresse de ce dangereux moment, et je
me rendis enfin aussi coupable que
je pouvais l’être.» Notre timide est
devenu un roué et ajoute, fort satisfait
de lui-même: «Je l’avouerai: mon
crime me plut. » Assuré déjà de ne pas
être fidèle, il lui promet, «malgré ses
remords», de la voir le lendemain de
bonne heure, « très déterminé, de plus,
à lui tenir parole ». C’est sur cette saillie
que s’achèvent ces Mémoires dont le
héros fait souvent penser à un per¬
sonnage de Stendhal et où l’obser¬
vation minutieuse du monde comme
l’étude pointilliste des «intermittences
du cœur» annoncent Proust. M. de
Melcour ne remarque-t-il pas, avant
Jean Santeuil, que ce que l’on donne à
l’affection, on l’ôte à l’estime? P. D.
ÉLÉONORE
ou l'Heureuse Personne. Roman d'un
auteur anonyme. Publié en l'an VII.
Éléonore, Ursule et Thérèse aiment à
se retrouver derrière l’autel : toutes nues,
elles pressent leurs seins, s’embrassent,
s’enlacent, se couchent en tête-bêche et
se lèchent le corps, se sucent et se mor¬
dillent l’épine du plaisir, chacune tour
à tour dessus et dessous. Le ciel trans¬
forme Éléonore en homme : un prieur
le dénude, le caresse, le tourne sur le
ventre, lui pétrit les fesses, lubrifie
l’anus avec sa salive, le chatouille de la
langue, s’efforce de l’embrocher mais
ne parvient qu’à le déchirer. J.-P. P.
ELLES SE RENDENT PAS COMPTE
Roman de Boris Vian (19201959). Publié
sous le pseudonyme de Vernon Sullivan,
en 1948.
Francis Deacon, aidé par son frère
Richard, étudiant en médecine, mène
une existence nonchalante, dorée par
son papa. Pour se désennuyer, il part
en guerre contre une bande d’homo¬
sexuels des deux catégories, mar¬
chands de drogue détraqués, que dirige
une harpie tortionnaire et lesbienne. Il
sort vainqueur de cette lutte inégale.
Les scènes d’érotisme sont ici esquis¬
sées, à peine décrites : les interdictions
frappant *J’irai cracher sur vos tombes
et *Les morts ont tous la même peau
avaient donc fini par décourager Boris
Vian. J. B.
ÉLOGE DES TÉTONS (L7)
Œuvre de Jean-Pierre-Nicolas Du Com¬
mun dit Véron (1688-1745]. Troisième
partie d'un ouvrage, les Yeux, le Nez et
les Tétons, paru à Amsterdam en 1716-
1720. Réimprimée avec d'autres pièces
en 1775.
Tours vivantes d’albâtre et garantie
des plus solides beautés, les seins de
femmes sont l’écueil de notre liberté.
Blancheur, rondeur et fermeté sont
pour un sein d’essentielles qualités.
Marot les aimait ronds et Benserade
sans plis. Qu’importe ! Il suffit qu’un
sein gonfle et tende le voile de gaze qui
le couvre pour qu’il rende fou celui qui
veut se perdre en lui. On trouve les
plus beaux seins en Saxe, à Berne, à
Neufchâtel. En Angleterre, ils sont
sémillants et épanouis. Par contre les
femmes d’Espagne semblent n’en avoir
point : elles les couvrent de plaques de
plomb pour mieux les empêcher de
croître. Mais, sans la liberté de blâmer,
il n’y a point d’éloge flatteur; aussi
faut-il décrier les seins énormes, puants
et suants, si semblables à des pis de
vache, ou terreux et boutonneux. Les
seins les mieux faits finissent par
se faner, surtout après vingt années
de mariage. Et si la chair est alors
Emmanuelle / 1 V>
triste, on peut toutefois lire encore ce
livre. J.-P. P.
ÉMILIENNE
Roman de Claude Des Orbes, auteur
contemporain. Publié en 1968.
Aventure assez originale, riche,
piquante et prenante. Il est regrettable
que le style soit parfois pompeux et
entaché de rhétorique car le climat est
poétiquement troublant. Claude a une
femme, Émilienne, blonde Bretonne,
cultivée, qui le rend heureux, et une
maîtresse, Adilée, brune Algérienne,
incendiaire, qui satisfait sa concupis¬
cence. Pourquoi, au lieu de ce compro¬
mis hypocrite, ne pas les réunir en des
amours saphiques, puis en un trio qui
découvre avec ravissement de nou¬
veaux plaisirs du corps et de l’esprit?
Peu à peu, sous la lourde influence
de « ces deux naïades agrippées l’une à
l’autre», l’homme se trouve réduit à
l’état de «femmelin», tandis qu’Adi¬
lée prend de plus en plus d’autorité
dans le ménage. Quand celle-ci quitte le
couple, Émilienne essaie de s’étour¬
dir dans les terribles bacchanales des
veuves d’Ouessant ou en «chassant»
de nombreuses femmes dans les bars
parisiens. Elle ne peut oublier Adilée et
donne l’ordre à son mari d’aller la
rechercher à Saint-Tropez où elle vit
dans un milieu homosexuel très « cor¬
rompu».
Par sa science du plaisir, Adilée réus¬
sit à «posséder» complètement Claude,
puis Émilienne qu’elle fouette et humi¬
lie. Elle a un enfant de Claude, ce qui
lui permet de le contraindre à divorcer
et à l’épouser. Une fois mariée, elle
devient si atroce et «vicieuse» qu’il
essaie de rejoindre son ex-femme. Celle-
ci s’est mise en ménage avec une
femme capitaine et le rejette. Il ne lui
reste qu’Adilée, qui, au cours d’une
orgie «écœurante», le fait sodomi¬
ser par un énorme Noir. «Frappé de
déchéance, marqué de flétrissure», il
doit accepter de vivre dans ce nouveau
trio, bien différent de celui qu’il avait
voulu former au départ par une curio¬
sité un peu littéraire. Moralité : ne jouez
pas avec le feu ou avec les femmes. La
machine vous échappe, se détraque et
vous broie tout entier. Les gracieuses
fleurs, qui formaient un si beau tableau,
deviennent carnivores et vous happent
ou vont s’épanouir en se fermant à
l’homme. X. G.
EMMANUELLE
Roman d'Emmanuelle Arsan, auteur
contemporain.
Ce roman, composé de deux par¬
ties publiées à un an d’intervalle, «La
Leçon d’homme» (1967) et «L’Anti-
Vierge» (1968), raconte en principe
l’initiation d’une jeune femme à une
vie érotique totale. Du point de vue de
la littérature il serait plutôt l’histoire
de l’apprentissage d’un écrivain, de sa
recherche d’un style personnel dans un
genre où l’expression, parce que non
limitée par principe, se heurte plus
qu’ailleurs au barrage des mots. Son
début rapporte dans un langage clas¬
sique le voyage en avion de la très
jeune Emmanuelle qui va rejoindre,
après une longue absence, son mari,
ingénieur chargé de construire un bar¬
rage en Thaïlande.
Emmanuelle n’a rien d’une oie
blanche. Son goût du plaisir est certain.
Elle le satisfera en vol entre Londres et
Bangkok avec deux hommes inconnus
et sans faire de manières. Pas davan¬
tage elle ne rechignera, une fois parve¬
nue à destination, à se laisser caresser
par ses amies nouvelles, riches femmes
que leur désœuvrement condamne au
mode de vie du néo-colonialisme inté¬
gral. L’étroitesse d’un point de vue
uniquement sexuel qui ne laisse entre¬
voir ni l’existence d’un indigénat ni
la possibilité pour quiconque d’une vie
sociale réelle, enlève à l’œuvre litté¬
raire son arrière-plan.
Elle permet par contre de dessiner
très vite le type d’érotisme d’Emma¬
nuelle. Exhibitionniste, éprise de mas¬
turbation, elle s’adresse pour les joies
156 / Emmène-moi au bout du monde
non solitaires à l’un et l’autre sexe.
Mais elle exclut le sadisme sous ses
formes directes et demeure aussi hygié¬
nique en toutes circonstances qu’un
bonbon enveloppé de cellophane. C’est
le charme de ces jeux qu’aucune
souillure ne puisse les atteindre. Leur
innocence même deviendrait monotone
si n’intervenait à un certain moment
le classique théoricien de l’amour, un
nommé Mario qui prétend convertir à
ses vues fumeuses une personne qu’il
juge douée. Il ne s’agit de rien d’autre
que de pousser vers une «mutation»
nouvelle, dans la manière évolution¬
niste de Teilhard de Chardin, l’être
humain, finalement réduit au seul plai¬
sir du sexe, mais intense et continuel.
Emmanuelle accueille assez favora¬
blement ces suggestions. Elle attendra
pourtant la seconde partie du livre pour
se mettre vraiment en chantier. Là, au
cours d’une immense partouze de style
pseudo-oriental, elle accueille des par¬
tenaires multiples de calibres divers
jusqu’à ne plus distinguer la douleur du
plaisir. Le livre devrait se terminer sur
cette apothéose. Nous sommes loin du
compte. Diverses « ébauches » vont être
successivement tentées dont la plus
intéressante a rapport avec ce qu’on
pourrait appeler l’orthopédie érotique,
avec ses ingénieux appareils à plaisir.
Signalons pour mémoire une tentative,
vite abandonnée, pour nous faire croire
qu’Emmanuelle est tombée amoureuse
d’une de ses amies. L’ouvrage dans sa
construction se défait. On y voit même
s’amorcer des scènes «inquiétantes»
dont la suite n’est pas donnée comme
s’il s’agissait de fragments épars. Quant
au style, par l’intermédiaire d’un lyrisme
parfois heureux et souvent vide, on le
voit s’acheminer vers les résurgences
d’un surréalisme esthétique qui se serait
fixé pour modèle Leonor Fini. Cepen¬
dant que le bavardage théorique (Mario)
se refuse à céder le pas, on sent que la
tentation devient grande pour l’auteur
de s’essayer à la science-fiction.
En somme, y compris la tendresse,
toutes les voies du labyrinthe éro¬
tique auront été empruntées. Le Mino-
taure demeure introuvable. Emmanuelle
Arsan, n’ayant pu établir son style
propre, se trouve pour finir l’auteur
d’une œuvre baroque, dont la sincé¬
rité, un goût vif pour le sexe, une cer¬
taine gentillesse à l’égard d’autrui qui
somme toute va de soi, sont les qualités
principales. J. F.
EMMÈNE-MOI AU BOUT DU MONDE
Roman «à clef» de Biaise Cendrars,
pseudonyme de Frédéric Sauser Hall
(1887-1961). Publié en 1956.
Bien que le sexe affleure fréquem¬
ment dans son œuvre, Cendrars n’est
pas un auteur érotique. Aussi ce roman,
un de ses derniers livres, tranche-t-il
sur le reste de sa production. Le ton est
donné d’entrée. Les premiers mots :
« Vérole !... disait l’homme en ahanant,
et il travaillait la femme, vérole !... »
introduisent dans une longue scène
presque insoutenable deux des princi¬
paux protagonistes de ce conte étrange,
riche et complexe. Elle, c’est Thérèse
Églantine, une actrice vraisemblable¬
ment septuagénaire qui, magnifiée par
les feux de sa chair, parvient au faîte de
la gloire en se dépouillant tous les soirs
sur scène d’une robe brodée de bijoux
sans prix, pour apparaître intégralement
nue au public. Lui, c’est «Vérole»,
alias Jean-Jean, alias Jean de France,
légionnaire déserteur, trafiquant de
drogue sur la plus grande échelle, sans
doute assassin; garde du corps, amant
et tortionnaire de Thérèse, il entretient
quotidiennement — à sa demande —
son œil au beurre noir et ses escarres.
Après sa mort accidentelle, il volera les
bijoux pour organiser avec les légion¬
naires de Sidi-bel-Abbès une gigan¬
tesque orgie qui clôt le récit. Autour
d’eux gravitent un certain nombre de
personnages ayant entre eux des rela¬
tions fort compliquées, où s’entremê¬
lent légende et réalité, vie scénique et
vie privée : Félix Juin, le directeur du
théâtre, démiurge maladroit ; Coco, aux
Enfants de Sodome à rassemblée nationale (Les) / 157
mystérieuses origines, décorateur de
génie et amant de Guy, l’auteur de la
pièce, drogué et probablement indic ; la
Papayanis, doublure éclatante de santé
de Thérèse, arriviste à qui tout réussit ;
Émile, bistrot dont l’assassinat noue
l’intrigue; la Présidente, une phoco-
mèle dont le passé est stupéfiant, la
propriétaire des bijoux; le chef de la
police, etc.
Cette histoire inextricable peut être
comprise à plusieurs niveaux. En par¬
ticulier, elle nous plonge dans un uni¬
vers érotique très mal connu : celui des
vieillards. Ce n’est pas le moindre
mérite de Cendrars de nous décrire —
avec quelle vérité — ce domaine prati¬
quement jamais étudié : les délires libi¬
dineux du Prince (cent un ans), gâteux
vingt et une heures par jour et lucide à
l’heure de la Bourse, ou l’exaltation
narcissique de son talent que Thérèse
puise dans l’orgie. Il semble d’ailleurs
que ce soit le sexe qui assure la longé¬
vité : tout au long du livre, on sent
l’énorme puissance vitale de la sexua¬
lité qui préserve les plus robustes et éli¬
mine les faibles (Bü-amer, personnage
chaste et à peine sexué, n’est-il pas
immolé en victime expiatoire avec le
consentement de tous ?). Cela ne va pas
sans deux contreparties. La violence
d’abord: ce ne sont que fessées (la
«jubilata» comme dit Thérèse, dont le
nom évoque bien le lien qui unit plaisir
et douleur. «Le cul n’a pas d’âme»,
ajoute-t-elle), horions, éventrations, cas¬
trations, amputations (il ne faut pas
oublier l’importance que son bras coupé
a pu avoir pour Cendrars). La déchéance
de la chair, ensuite, suggérée par le
chevauchement des époques et surtout
par l’extraordinaire odeur de décompo¬
sition qui imprègne le récit : tatouages,
chairs flétries, accouchements dans
la douleur, tripes apparentes, remugles
indescriptibles, vulves démesurées, pilo¬
sités anormales, etc. «Le sexe, c’est de
la chimie », est-il dit quelque part. Bien
entendu, ce monde grouillant de vie
organique est terriblement éphémère et
finit par s’abolir dans la mort. On se
prend alors à évoquer à son sujet ce que
Cendrars mentionne au cours du livre,
en se mettant lui-même en scène, selon
son habitude : un véritable théâtre éro¬
tique. J.-D. D.
ENFANS DE SODOME À L'ASSEMBLÉE
NATIONALE (Us)
ou Députation de l'ordre de la Man¬
chette... Anonyme. 1790. En frontispice,
une gravure représentant un trio mascu¬
lin en action. En épigraphe, une citation
de Florian.
Ce pamphlet approuve ironiquement
un manifeste dont un groupe de dépu¬
tés de la Convention serait l’auteur
et qui estime qu’en cette époque de
lumières, l’Être suprême étant devenu
moins rigide sur la bagatelle et ne
s’amusant plus à incendier les villes
pour des vétilles, la sodomie ou bou-
grerie devrait voir la liberté de son
exercice reconnue par la Constitution.
Une assemblée générale des bougres,
troublée par une célèbre bougresse faite
aussitôt chevalière de l’Ordre, se réunit
donc pour examiner le renouvellement
de son comité central. Le président, le
duc de Noailles, prononce un discours
apologétique pour tous bougres, bar-
daches, bardachins et bardachinets, avant
qu’on ne procède à l’élection d’un vice-
président et d’un secrétaire, les abbés
Aubert et Duviquet, et au vote de la
motion de base, qui déclare notamment
lieux de rencontre libre le Panthéon, les
jardins du Luxembourg, la Loge des
Trois Sœurs et les Feuillans.
Deux généraux et deux évêques sont
alors chargés par l’Assemblée de rédi¬
ger un « Abrégé théorique de la manie,
à l’usage des prétendans». Une longue
liste dénonciatrice des principaux homo¬
sexuels de l’époque clôt le pamphlet,
suivi en annexe par le récit des «Fre¬
daines lubriques » de J.-F. Maury, abbé
prieur de Lyons-en-Santerre, dont la vie
scandaleuse est, aux yeux de l’auteur
qui ne lui pardonne pas d’être député
de Péronne à l’Assemblée nationale, un
158 / Enfant de chœur (L')
exemple achevé de libertinage. Bref,
Maury est l’apôtre déclaré de la luxure.
« De la chaire au tripot, du tripot à l’au¬
tel», telle est, selon l’auteur, la devise
de l’abbé, ainsi complétée par la rumeur
publique qu’il s’agit d’ameuter : « Maury
ne fait qu’un saut de l’église au bor¬
del. » Tous les racontars rassemblés sur
sa tête restent néanmoins un témoi¬
gnage vivant des mœurs, politiques ou
non, des premiers mois de la Grande
Révolution. D. G.
ENFANT DE CHŒU* (I/)
Roman de René Etiemble (né en 1909).
Publié en 1937.
Voici une copieuse tranche de vie
qui devrait plaire aux amateurs d’anec¬
dotes intimes, car nous assistons à l’ap¬
prentissage de la sexualité que fait un
très jeune garçon, André. Nous le sui¬
vrons jusqu’à sa sortie du lycée. Il a
alors seize ans, mais ses expériences
érotiques ne semblent guère lui avoir
apporté ce qu’il peut en attendre, car
trop de questions le tourmentent. Pour
un enfant un peu gauche, soumis à la
dictature des gifles d’une veuve abu¬
sive et vulgaire, le bilan est pourtant
satisfaisant: si sa visite à la maison
close s’est terminée par un humiliant
fiasco, il a connu des rapports plus ou
moins réussis avec un camarade de
classe et avec une jeune personne de
treize ans, plus délurée que lui. Surtout,
il est parvenu — oh, très innocemment
— à faire l’amour avec sa mère. Mais
s’il faut, comme l’affirme un de ses
amis convertis, adorer Dieu dans les
créatures, l’histoire ne nous précise pas
si c’est ce que fait notre héros lorsqu’il
soulève les jupes de sa mère afin de
respirer les vapeurs nauséabondes qui
s’exhalent entre ses cuisses de syphi¬
litique. Ouvrage réaliste, qui esquive
cependant les deux ou trois scènes qui
pourraient faire la joie du lecteur. Y. C.
ENFANT DU BORDEL (L7)
ou les Aventures de Chérubin. Roman
de Pigault-Lebrun (Guillaume Pigault de
l'Epinoy, 1753-1835). Publié en 1800.
Fils d’un page et d’une adorable
marchande de modes, morte en couches,
le «frais et leste» Chérubin est élevé
dans un bordel par la maîtresse de la
maison. Elle se charge aussi de son
éducation sexuelle. Mais une des filles,
jalouse de cette faveur, fait la conquête
du jeune homme et se l’approprie si
bien qu’ils sont chassés tous les deux.
Commence alors une série d’aventures
plus rocambolesques les unes que les
autres. Déguisé en femme, Chérubin se
prostitue et propose son clitoris de six
pouces de long. Arrêté, envoyé à l’hô¬
pital, il est sauvé par un baron qui tente
d’en profiter. Il crie au secours; la
baronne accourt, le met dans son lit et
c’est lui qui en profite... Emprisonné,
il s’évade grâce à une jolie danseuse
d’opéra. Il rencontre Mme de Seure-
ville qui jouit en se faisant «enfiler»
par un énorme godemichet (car son
sexe n’est «pas un conin, pas même un
con, c’est un gouffre ») en même temps
qu’elle se fait «enculer» par Chérubin.
Celui-ci a toujours un immense succès
avec les femmes, notamment avec les
jeunes vierges, promptes au plaisir:
« elle se mit à remuer le croupion avec
une agilité inconcevable». C’est qu’il
sait leur «parler» et qu’il a toujours
«quelque chose à dire».
Les multiples aventures sont contées
sur un ton agréable, divertissant en
même temps que précieux. Ainsi le
vagin se nomme-t-il « reposoir de
l’amour» et les testicules, des «amou¬
rettes»... X. G.
ENFANTEMENT DE JUPITER (L7)
ou lo Fille sans mère. Roman de Huerne
de Lamothe. Publié en 1743 à Amster¬
dam. Réédité à Genève en 1775-1776,
sous le titre Histoire nouvelle de Margot
des Pelotons ou la Galanterie naturelle.
Ce titre pompeux couvre la relation
des aventures licencieuses d’une jeune
fille prénommée Junon, à laquelle trois
femmes du faubourg Saint-Marceau se
disputaient «la gloire [d’avoir] donné
le jour». Celle qui eut le privilège
Entre chien et loup / 159
d’élever l’héroïne était connue sous le
nom de Mme des Pelotons, plus fami¬
lièrement appelée Margot, et ravaudeuse
de profession; Fougeret de Montbron
qui immortalisera ce personnage du
folklore parisien dans son roman *Mar¬
got la Ravaudeuse connaissait-il la
libertine Junon? Tout comme ce der¬
nier, Hueme de Lamothe déclare que
«l’étude de la vérité ne lui plaît que
dans la nudité»; naturaliste, il s’atta¬
chera à la peinture des mœurs les plus
basses ; trivial, il saura par sa franchise
passer pour un observateur attentif. Les
épisodes les plus réussis ont trait à l’as¬
cension sociale de l’aventureuse famille
des Pelotons, vivant aux crochets d’un
procureur naïf, et aux mariages suc¬
cessifs que Junon contracte avec des
nobles imprudents pour couvrir son
commerce galant. Déplorons que l’au¬
teur ait renoncé à peindre les bourgeois
et les viveurs de son temps pour don¬
ner dans le genre romanesque le plus
conventionnel. Sans les enlèvements,
duels et repentirs dont il surcharge son
intrigue, la postérité l’eût peut-être
Missions à Cythère. Gravure anonyme. Vers
accueilli comme novateur littéraire, au
réalisme cru, au style incisif, alors
qu’elle a presque oublié le nom de cet
avocat rayé de l’ordre pour avoir publié
un pamphlet intitulé Liberté de la
France contre le pouvoir arbitraire de
l’excommunication. J.-P. D.
ENTRE CHIEN ET LOUP
Roman de la comtesse Félicité de Choi-
seul-Meuse (v. *Julie ou J'ai sauvé ma
rose). Publié en 1 809.
Mme de Sévigné aimait particulière¬
ment employer cette expression « entre
chien et loup» qui désigne le moment
où le jour tombe. Pour la comtesse de
Choiseul-Meuse, «c’est l’heure favo¬
rable à la confiance et aux amours».
Alors peuvent se dire bien des choses
impossibles à avouer sous le soleil de
midi. C’est le moment que choisissent
sept nobles dames pour se livrer à un
jeu de société dont elles ont fixé la règle :
chacune doit à son tour décrire sans
fard ni fausse pudeur ses premières
découvertes amoureuses. L’auteur de
Julie aurait pu intituler «Comment j’ai
1810.
160 / Entremetteuse (V)
perdu ma rose» ce petit ouvrage des¬
tiné à montrer qu’en définitive « la pre¬
mière nuit n’est pas si terrible». En
effet, ce nouveau bonheur dans la vie
d’une jeune fille, découvert — toujours
hors des liens du mariage —, chez les
unes à leur corps quelques instants
défendant, chez d’autres dans les bras
d’un futur mari, ou encore par la grâce
d’un arlequin de passage, ou d’une
agréable compagnie d’ecclésiastiques,
fut dans tous les cas tel que « l’excès du
plaisir faisait surmonter avec courage
l’instant de la douleur». Pendant le
temps de ces agréables récits, la fille de
la maîtresse de maison, enfermée dans
sa chambre en raison de son jeune âge
et de son innocence supposée, découvre
à son propre compte ce qui se raconte
au salon grâce à un amant audacieuse¬
ment passé par la fenêtre. Surprise, elle
ne peut qu’être pardonnée par les
dames échauffées du plaisir qu’elles se
rappellent. M. R.
ENTREMETTEUSE (L')
Roman de Léon Daudet (1868-1942).
Publié en 1921.
Le polémiste vigoureux de L 'Action
française, Léon Daudet, s’exerce dans
L’Entremetteuse à faire de l’évaporé.
Cette histoire d’un viol, bien que mieux
charpentée que la plupart des récits de
style « nouille », ne nous convainc
guère. La santé de l’auteur transparaît.
Manifestement, le genre sophistiqué ne
lui est pas naturel. Une entremetteuse
mondaine donne la possibilité à l’un
des dandys décadents qui fréquentent
son salon de violer une jeune fille. Or,
le fils de cette femme, lequel ignore ses
intrigues, est amoureux de la fille. Au
passage, on reconnaît, déformées par la
plume de l’auteur, la femme impi¬
toyable de Swinbume, la Mortelle de
Marcel Schwob, la lassitude macabre
de Georges Rodenbach. Dans cet exer¬
cice de style, Daudet démontre avec
éclat que sa personnalité est trop forte
et son style trop particulier pour se
plier aux exigences du pastiche. P. K.
ÉPÎTRE À PAUL VI
Pamphlet d'Emmanuelle Arsan, auteur
contemporain. Publié en 1968.
Il s’agit d’une réponse fort brève à
l’encyclique «Humanae vitae» du pape
Paul VI condamnant l’usage des pro¬
duits anticonceptionnels. Un tel sujet
ne peut être traité avec décence que sur
le fond, c’est-à-dire par quelqu’un qui
aurait bonne connaissance de l’histoire
de l’Église et une culture philosophique
réelle. À défaut on pourrait faire œuvre
de pamphlétaire, pourvu qu’on soit
doué d’ironie. Pas un des arguments
d’Emmanuelle Arsan ne porte, phéno¬
mène que rend prodigieux la justesse
même de la cause qu’elle défend.
Bien plus qu’une mauvaise humeur
réelle on sent chez l’auteur le désir
frénétique de s’occuper des choses de
son temps. En outre, une mystique de
rechange se devine qui ne vaut sûrement
pas mieux que celle qui est dénoncée.
Accuser Gandhi des mêmes péchés que
Paul VI quant aux problèmes de la
natalité, c’est méconnaître les difficul¬
tés politiques d’un véritable homme
d’État à un certain moment de l’his-
tôire. Dire que Paul VI n’a jamais joui
représente un pari risqué. Affirmer que
personne en faisant l’amour ne pense
au pape, c’est pour un auteur érotique
ignorer singulièrement la démence des
perversions. J. F.
EROTIKA BIBLION
Essai de Mirabeau, Gabriel-Honoré
Riquetti, comte de (1749-1791). Publié en
1783 et composé d'une série de onze
chapitres aux titres empruntés au grec et
à Inébreu, chacun d eux traitant isolé¬
ment d'une singularité des mœurs.
Ces recherches, qui portent notam¬
ment sur les superstitions juives, l’ona¬
nisme, la bestialité, le tribadisme, la
mutilation sexuelle, la nymphoma¬
nie, s’appuient constamment sur des
exemples tirés avant tout de la Bible (et
c’est l’explication du titre), des Pères
de l’Église ou des théologiens jésuites :
à cet égard, l’essai de Mirabeau conti¬
Erotika Biblion / 161
nue et couronne toute une lignée
d’œuvres critiques du XVIIIe siècle, qui,
à l’exemple de Voltaire, ont mis en
pleine lumière toutes les abominations
et bizarreries sexuelles dont la Bible
fournissait des exemples. S’y ajou¬
tent ici les exemples tirés de l’Anti¬
quité gréco-latine ; mais aussi, d’autres,
empruntés à l’actualité ou à l’Afrique
et à l’Asie, surtout dans les pages
concernant les accouplements entre les
humains et les bêtes, et leurs produits
(pages qui imposent le rapprochement
avec les réflexions de Diderot dans Le
Rêve de d’Alembert, pourtant inédit
à l’époque). On le voit, rien de plus
sérieux et de plus méthodique que
cet ouvrage saisi par la police royale
comme impie et licencieux. D’ailleurs,
il n’est que de lire pour trouver des
professions de foi philosophiques qui
éclairent fort bien l’entreprise de Mira¬
beau. Toutes les singularités sexuelles
méritent une étude attentive parce que
« la physique éclairée doit être le guide
étemel de la morale». Et d’ailleurs,
cette étude, cette connaissance exacte
de ce qu’exige la nature, de l’action, en
somme, du corps sur l’esprit, serait
nécessaire pour créer enfin «une édu¬
cation nationale bien conçue». Même
la nymphomanie est un état qui « tient
purement à la nature et à notre consti¬
tution». Mais cette enquête, dont la
portée dans le combat contre l’Église
est trop évidente pour qu’on y insiste,
débouche sur la notion de progrès : car
la corruption criante du Paris de l’An¬
cien Régime ne supporte pas la compa¬
raison avec « ce que le peuple de Dieu
savait faire». Contrairement à l’idée
reçue, il faut reconnaître, soutient Mira¬
beau, « notre infériorité en fait de liber¬
tinage par rapport aux Anciens ». Aussi
bien, cette morale annoncée — l’auteur
l’indique dans son dernier chapitre —
implique une critique radicale de la
fidélité et de la monogamie, non moins
que celle de Diderot dans le Supplé¬
ment au voyage de Bougainville : « La
machine humaine ne doit pas être plus
réglée que l’élément qui l’environne;
il faut travailler, se fatiguer même, se
reposer, être inactif, selon que le senti¬
ment des forces l’indique. Ce serait une
prétention très absurde et très ridicule
que de vouloir suivre la loi d’unifor¬
mité, et se fixer à la même assiette [...].
Le changement est nécessaire... » Donc,
une œuvre de moraliste, et d’historien
philosophe. Ce qui l’a fait passer, à
l’époque ou plus tard, pour une œuvre
licencieuse, aux yeux de certains, c’est
la curiosité ironique qu’elle manifeste à
l’égard des singularités sexuelles et des
bizarreries des législateurs et des théo¬
logiens. Il est vrai que Mirabeau s’en
donne à cœur joie, mais dans un style
parfaitement voltairien. Il ne consacre
pas moins d’un paragraphe à rappeler
au lecteur l’histoire d’Onan telle qu’il
la trouve dans la Genèse; il étudie,
moins en libertin qu’en physicien, en
ERROTIKA
BIBLION.
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J K O M E y
De l’ïmpbtmfrie x>v Yatxcàk
MJJCCLXÎXI1I
162 / Erzsébet Bathory, la comtesse sanglante
observateur attentif, comment la femme
doit masturber un homme («Figurez-
vous les deux acteurs nus dans une
alcôve entourée de glaces et sur un lit
à pente suivie; la fille adepte évite
d’abord avec le plus grand soin de tou¬
cher les parties de la génération; ses
approches sont lentes, ses embrasse¬
ments doux, les baisers plus tendres
que lascifs, les coups de langue mesu¬
rés», etc.). Ailleurs, historien, il donnera
de fort utiles précisions sur l’organisa¬
tion de la pédérastie dans le Paris de
son temps, où il y avait «des lieux
publics autorisés à cet effet », et où on
avait réparti en trois classes les variétés
de l’espèce. À d’autres moments, ce
sont les jésuites qui font les frais de la
verve de Mirabeau, par exemple Filliu-
tius qui décide «qu’un mari a beau¬
coup moins à se plaindre lorsque sa
femme s’abandonne à un étranger d’une
manière contraire à la nature que quand
elle commet simplement avec lui un
adultère et fait le péché comme Dieu le
commande... Ô qu’un esprit de paix
est un précieux don du ciel ! » Ailleurs
enfin, et surtout dans les dernières
pages, la simple énumération des sin¬
gularités recueillies dans les enquêtes
d’Érasme ou dans les œuvres des
Anciens, suffit pour satisfaire la curio¬
sité : « Les lesbiennes sont citées pour
l’invention ou la coutume d’avoir rendu
la bouche le plus fréquent organe de
la volupté... On exprima l’habitude
qu’avaient les habitants de Sylphos,
l’une des Cyclades, d’aider les plaisirs
naturels par ceux de l’anus, au moyen
du verbe siphiniasser», etc. L’essai
philosophique tourne donc aussi à l’an¬
thologie et au répertoire historique :
c’est un élément de son charme que
cette variété. Y. B.
ERZSÉBET BATHORY, LA COMTESSE SAN¬
GLANTE
Essai de Valentine Penrose (1903-1970],
Publié en 1962.
Avec cette étude historique sur Erz¬
sébet Bathory, comtesse Nadasdy, qui
vécut en la Hongrie encore féodale
du xvie siècle, Valentine Penrose nous
ouvre les portes du vieil inconscient
occidental, celui qui se nourrit de
diables et de lémures, s’abreuve de
sang et d’humeurs et ne connaît d’autre
culture que celle de la magie la plus
barbare. Ce n’est pas qu’Erzsébet ne
soit une aristocrate de haut lignage qui
connut la Cour et y apparut comme
l’une des femmes les plus belles de son
pays. Mais en elle, toutes les légendes
remontent avec la puissance inextin¬
guible du flux ancestral, et se réalisent
avec la froide cruauté de qui, déjà,
n’appartient plus à ce monde. Erzsébet
est possédée. « Louve de fer et de lune,
traquée au plus profond d’elle-même
par l’antique démon, elle ne se sentait
en sûreté que bardée de talismans, que
murmurant incantations, que résonnant
aux heures de Mars et de Saturne.»
Dans son obscur château de Csejthe
qu’elle quitte rarement, Erzsébet est un
vampire qui ne veut pas vieillir. Pour
cela, elle s’entoure de jeunes servantes
qu’elle oblige à la satisfaire et que,
bientôt, par un mélange de jalousie, de
désir et d’anéantissement, elle va tortu¬
rer, se plaisant surtout à prolonger leur
lente agonie. Gilles de Rais féminin, le
beau monstre tuera ainsi six cent cin¬
quante filles dans le silence épais de son
repaire. Toutes celles qui pénétraient
dans le château n’en ressortaient que
pour la fosse. Aidée par Dorko, une
sorcière qui lui tient lieu de bourreau,
la comtesse, pour une broderie mal
achevée, fait couper la peau entre les
doigts des couturières, plante des
aiguilles dans leurs seins. Une suivante
lui ayant mal répondu, elle la fait
mettre nue dans la neige et asperger
d’eau qui gèle aussitôt. La malheureuse
achève sa vie en statue de glace. Erzsé¬
bet, entre deux incantations au Bapho-
met, l’hermaphrodite des ténèbres, fait
suspendre les filles dans des cages
de fer, les fait écorcher et, assise sous
elles, prend un bain de leur sang. Elle
est Kâli, la mère de l’univers, armée de
Escole des filles (V) / 163
ciseaux, qui boit le sang violet du
monde. Mais au fond de ses souterrains
nauséabonds, ce que recherche Erzsé-
bet est une eau pure, et c’est aussi l’en¬
fance perdue. En 1611, et bien que son
haut rang l’ait longtemps protégée, la
comtesse est arrêtée et jugée. Elle est
condamnée à être emmurée vive dans
son château. Prisonnière, seule au sein
du théâtre désormais désert, Erzsébet
vivra près de quatre années face à sa
propre mort, sans qu’aucun remords ait
jamais troublé sa terrible solitude. Ainsi
la Comtesse sanglante demeure-t-elle
le symbole de cette « grande colère noire
qui voulait se formuler» dont parle
Jacob Bôhme. Elle est, gantée de sang,
l’un des agents les plus impitoyables de
l’éros primordial, celui qui a tête de
bouc, sexe de taureau, lui qui est né de
la grande Lilith vierge, et qui porte un
glaive rougi au feu dans son poing
gauche. Y. C.
ESCOLE DES FILLES (L7)
ou lo Philosophie des Dames. Publié en
1655.
C’est le plus ancien des manuels
français d’érotologie. Dans une «épître
invitatoire aux filles », l’auteur annonce
qu’il a voulu instruire les demoiselles
de ce qu’il leur faudra savoir: pour
contenter leur mari, quand elles en
auront un; pour se faire aimer des
hommes, même si elles ne sont pas
belles, et pour couler «en douceurs et
plaisirs» le temps de leur jeunesse.
L’ouvrage se divise en deux dia¬
logues, au cours desquels la jeune
Suzanne, plus expérimentée que sa cou¬
sine Fanchon, révèle à celle-ci la diffé¬
rence et la collaboration des sexes, lui
indique la conduite à observer avec le
gentil Robinet qui s’intéresse à elle,
puis ratiocine plus minutieusement, une
fois son interlocutrice dépucelée.
L’attrait de l’ouvrage tient à l’accent
de naïveté que l’auteur s’est amusé à
donner aux propos des deux jeunes
filles. À Fanchon, qu’inquiète l’idée de
rencontrer un garçon en cachette et qui
objecte à sa cousine que Dieu sait tout,
Suzanne répond : « Dieu qui sçait tout
ne le viendra pas dire et ne descouvre
rien aux autres. Et puis, à bien dire, ce
n’est qu’une petite peccadille que la
jalousie des hommes a introduite au
monde, à cause qu’ils veulent des
femmes qui ne soyent qu’à eux seuls ;
et croy-moy d’une chose, que si les
femmes gouvemoyent aussi bien les
églises comme font les hommes, elles
auroient bien ordonné tout au rebours. »
Pour commenter les exercices sexuels
dans un langage que puisse entendre
Fanchon encore ignorante, Suzanne
recourt à des comparaisons d’un charme
inattendu : «Au commencement, je me
voulois lever et faisois la retive, mais
luy me prioit, me conjuroit, se desespe-
roit, si bien que j’en avois pitié ; je me
remettois, et luy prenoit son plaisir à
me le fourrer dedans et le retirer tout
d’un coup, se delectant à le voir entrer
et sortir, et cela faisoit un bruict, cou¬
sine, comme les boulangers qui enfon¬
cent leur poing dedans la paste et le
retirent soudain, ou comme les petits
enfans qui retirent leur baston de leur
canonnière où ils ont desjà mis un tam¬
pon de papier. — Quel dévergondage,
ô Dieu! de part et d’autre. Et aviez-
vous du plaisir à cela aussi, vous?
— Pourquoy non? Quand on s’aime
bien ce sont de petites coyonneries qui
plaisent toujours et qui ne laissent pas
de chatouiller un peu, et cela fait passer
autant de temps agréablement, outre
que l’on le trouve meilleur par après. »
Imprimée à Paris sous la fausse
rubrique de Leyde, l’édition originale
de L'Escole des Filles fut en grande
partie saisie par la police peu après sa
sortie de presse, en 1655. Des pour¬
suites furent engagées contre ses édi¬
teurs clandestins : Jean L’Ange, ami
de Scarron et de Tristan L’Hermite, et
Michel Millot, contrôleur et payeur
des suisses de l’armée royale. L’Ange
écopa de deux cents livres d’amende.
Millot, contumace, fut condamné à la
potence et au bûcher, mais, quoique
164 / Espadon satyrique (L')
introuvable, put faire appel du jugement
et n’eut jamais à comparaître devant
un tribunal, l’affaire ayant été classée,
semble-t-il, assez rapidement. Par la
suite, de nouvelles éditions de l’ou¬
vrage, effectivement venues des Pays-
Bas, se répandirent en France. En 1687,
la gouvernante des demoiselles d’hon¬
neur de Mme la Dauphine déplorait de
trouver dans leur chambre des exem¬
plaires de L ’Escole des Filles. L’auteur
n’a jamais été identifié. On s’est de¬
mandé si ce n’était pas Claude Le Petit.
Ce n’est pas impossible. Ce qui est cer¬
tain, c’est que cet auteur appartenait à
l’entourage de Scarron et de Mme Scar-
ron, future maîtresse de Louis XIV, la
redoutable Maintenon. P. P.
ESPADON SATYRIQUE (L/)
Poèmes de Claude d'Esternod ou Esterno
(1592-1640). Publiés en 1619.
Si l’on suit d’Esternod dans les
arcanes du «Parnasse satyrique», si l’on
en aime la fraîcheur parfois baroque,
on s’aperçoit vite dans son Espadon
que les dés sont pipés, qu’il s’agit d’an¬
timariages : « Un bon chien couche
avec sa mère/Avec sa sœur avec son
frère», de voluptés qui grincent, de
vieilles femmes enlaidies dont le por¬
trait éveille on ne sait quelle cruauté,
sauterelles et maquerelles à la tête
chauve, aux tétins longs, à l’embou¬
chure étroite. Libre dans la plaisante¬
rie, l’espadon, cet «escrimeur d’entre
cuisse », se désole et se défraîchit peut-
être un peu facilement. Il en rit mais
craint la chaude-pisse, et l’exorcise
étrangement en exorcisant avec elle
l’amour: «Ego juro par la savate/Et
la crépide d’Hipocrate/Je le cognosce,
il est certain/À cette jaune subucule/
Qu’avez planté votre mentule/Dans les
dunes d’une putain.» La paillardise
finit par détruire la fécondité, qui, pré¬
sente pourtant à chaque instant, perd
la face en montrant son cul. Car toutes
les parties du corps sont sœurs, avec
leur vie propre et chacune une bouche,
une bouche nerveuse et un cul qui
s’enrage, et «rage du cul passe les
dents». R. L. S.
ESPION ANGLAIS (L')
Œuvre journalistique du pamphlétaire,
affairiste (et peut-être policier) Matthieu-
François Pidansat de Mairobert (1727-
1779). Publiée en partie (les quatre
premiers tomes) en 1779.
C’est, pour l’essentiel, une série de
comptes rendus datés de la situation
politique, financière, militaire et cultu¬
relle de la France du début du règne de
Louis XVI, sous forme de lettres sup¬
posées adressées à un lord anglais. Ce
tableau ne serait évidemment pas com¬
plet s’il ne donnait tous les renseigne¬
ments désirables sur la vie sexuelle de
la haute société, sur les bordels, etc. En
particulier, le tome II, dont les lettres
sont datées d’août 1775 à février 1776,
contient plusieurs morceaux d’un vif
intérêt. Dans la lettre VIII, datée du
11 septembre 1775, est présentée la
fameuse Gourdan, qui venait d’être
décrétée de prise de corps, mais avait
pu s’enfuir.
Il faut attendre la lettre XXIV, datée
du 16 février 1776, pour trouver une
intéressante description de la maison
de Mme Gourdan, située entre les
rues Saint-Denis et Saint-Sauveur. On
commence par «la piscine», salle où
Mme Gourdan faisait décrasser, parfu¬
mer, etc., les filles arrivant de province,
et où l’on voit encore l’eau de pucelle,
l’essence à l’usage des monstres, et le
spécifique du docteur Guibert de Pré¬
val, « à la fois indicatif, curatif et pré¬
servatif du mal vénérien ».
Puis viennent le cabinet de toilette et
la «salle de bal» où l’on déguisait et
habillait les nouvelles venues. Là appa¬
raît la porte secrète qui faisait commu¬
niquer la maison avec la boutique d’un
marchand de tableaux de la rue Saint-
Sauveur par où entraient hauts person¬
nages et grandes dames. Vient ensuite
«l’infirmerie» où l’on «réveille les
feux flétris » des libertins usés, décorée
d’estampes lubriques, et pourvue «de
État de l'homme (L') dans le péché originel / 165
petits faisceaux de genêt parfumés » ser¬
vant à des flagellations régénératrices.
C’est à ce point que viennent les deux
anecdotes célèbres concernant « la scé¬
lératesse du comte de Sade, ce gentil¬
homme si renommé pour ses horreurs
contre les femmes qui, étant restées
impunies, l’ont autorisé à en commettre
de nouvelles » : les dragées à la cantha¬
ride à Marseille, et la femme battue
de la place des Victoires. Puis vient
l’inventaire des pommes d’amour, des
aides, redingotes, consolateurs, etc. Et
enfin, le salon de Vulcain où se trouve
le fauteuil dit «les filets de Fronsac»,
parce «qu’ils avaient été imaginés par
ce seigneur pour triompher d’une vierge
qui, quoique d’un rang très médiocre,
avait résisté à toutes ses séductions...
Une belle nuit, il fait mettre le feu à
la maison de cette jeune fille par des
coupe-jarrets à ses ordres; une vieille
duègne, profitant du désordre qu’oc¬
casionna cet accident, s’empare de la
demoiselle sous prétexte de lui donner
un asile, et l’ayant soustraite aux yeux
de sa mère, la conduit dans ce repaire.
Le duc de Fronsac y était, on la préci¬
pite dans ce fauteuil infernal, et là, sans
égard à ses larmes, à ses cris, à son
effroi, il se livre à toutes les infamies
que peut lui suggérer sa coupable lubri¬
cité. » Cependant, l’oraison funèbre de
Justine Pâris qui suit et conclut le tome II
n’est qu’un «remake» du texte qu’on
trouvait déjà dans Les *Cannevas de la
Pâris en 1755, où il était fait l’éloge de
Mlle Justine, prononcé par Mme Pâris.
Outre un inventaire des filles de l’Opéra
et de la Comédie les plus cotées que
l’on trouve à la lettre IX, il faut au
moins signaler les comptes rendus de
*Parapilla, lettre XXXIX, et surtout
celui de la lettre XLIII : « Sur un livre
obscène intitulé : La *Foutromanie »
où Pidansat, tout en déplorant que l’au¬
teur «manque de l’essentiel en pareil
genre, de l’énergie», le loue pour «sa
description des débauches des cardi¬
naux » qui « est vive et rapide ». Y. B.
ESPION DÉVALISÉ (L')
Recueil d'indiscrétions et de révélations
politiques ou privées, publié anonyme¬
ment à Londres en 1782, et attribué avec
vraisemblance au président au Parle¬
ment Baudouin de Guémadeuc (1734-
1817), qmi de Galiani, de Diderot, de
Mme d'Epinay, etc.
C’est dans cette sorte de pot-pourri
que l’on trouve l’histoire du banquier
Peixotte et de la Dervieux, qui fut
reprise et développée dans un pamphlet
ultérieur. Peixotte n’aimait les femmes
«que par un certain côté», et la bou-
grerie était considérée au xvme siècle
comme un goût «antiphysique» au
même titre que la pédérastie. Les désirs
du banquier, cependant, n’étaient pas
tout simples. Il fallut que la demoiselle,
moyennant finances, acceptât de laisser
«placer entre ses belles fesses un petit
étui de nacre de perle », muni de trous,
par lesquels le banquier passa six
plumes de paon ; après quoi, le banquier
«commence avec lui-même l’opération
d’Onan». Ce n’était qu’un prélude, et
rendez-vous avait été pris pour aller
jusqu’au bout, pour le prix de cinq cents
louis ; mais, cette fois, Peixotte fut vic¬
time d’une mystification, où les pro¬
tecteurs de la Dervieux, déguisés en
policiers, menacèrent le banquier de
poursuites et le congédièrent. On trouve
aussi dans le même recueil quelques
détails sur la vie privée de Galiani à
Paris. «Cet Italien était d’une salacité
qui surpassait tout ce qu’on a connu en
France en ce genre», et il aurait prati¬
qué en amour à la fois « les goûts ita¬
liens» — autre dénomination de la
bougrerie — et les goûts français. Y. B.
ÉTAT DE L'HOMME (L7) DANS LE PÉCHÉ ORI¬
GINEL
Conte d'un auteur anonyme (l'attribution
à Beverland est erronée). Publié en
1741.
Ce serpent beau parleur, à point
dressé, cette pomme croquée, cette
nudité et les conséquences si funestes,
tout invite à penser que le péché origi-
166/ Et on tuera tous les affreux
nel fut une affaire de cuissage tendre.
Ainsi se recompose une théologie amu¬
sante qui tourne les saints mystères en
dérision et prêche le droit au plaisir.
C’est un apologue dont Anatole France
se souviendra pour son Jérôme Coi-
gnard. J.-P. P.
ET ON TUERA TOUS LES AFFREUX
Roman de Boris Vian (19201959]. Publié
sous le pseudonyme de Vernon Sullivan,
en 1948.
Ce roman prend le contre-pied de
L 7le du docteur Moreau, de Wells : dans
une île du Pacifique, le docteur Markus
Schutz fabrique des êtres humains sans
défaut. Il placera ses créatures aux
postes clés de la société humaine, afin
de transformer celle-ci en une véritable
aristocratie. Boris Vian laisse son his¬
toire inachevée, refusant peut-être de
lui donner une fin qui ne pourrait pas
ne pas être «morale». Le roman, écrit
avec beaucoup de verve, est le plus
réussi des Vernon Sullivan. Comme
celui de *Vercoquin et le plancton, son
érotisme est joyeux, chahuteur, déme¬
suré, plus proche de Rabelais que de
Sade — plus proche de Boris Vian que
de Vernon Sullivan. J. B.
EUROPE GALANTE (L'|
Récits de Paul Morand (1889-1976).
Publiés en 1925.
Des récits, mais la chronique les met
en valeur. En somme, des textes mar¬
qués par leur époque, précieux à ce
titre même. Bohème cosmopolite, sou¬
venirs de globe-trotter, peintres alors
inconnus du public (Braque, Picasso),
évocations d’un bois de Boulogne noc¬
turne, chambres de palace (avec déjà
des micros branchés), mots surpre¬
nants, comme celui-ci : garden-partouze.
L’aventure des personnages est néces¬
sairement fort intemporelle, mais le
décor lui donne un prix. Qu’arrive-t-il,
pourtant ? Une dame se masturbe devant
son amoureux. Un monsieur et une
dame achèvent à l’aube leur promenade
en se demandant qui, de lui ou d’elle,
leur amie préfère. Une épouse enferme
son amant entre ses jambes, oubliant
le travail. Il y a encore une épouse de
diplomate et un fils d’industriel rhénan,
en ce temps où la politique française
désire provoquer un séparatisme. Et à
la garden-partouze «il y a même un
autocar». M. B.
ÈVE RESSUSCITÉE
ou la Belle sans chemise, avantures plai¬
santes. Roman anonyme publié en
1683 et réimprimé en 1882.
La préface de 1882 nous avertit que
«la Nouvelle Ève ne se trouve littéra¬
lement sans chemise qu’à la dernière
ligne du volume. C’est alors seulement
qu’elle est affranchie de ce dernier voile
si cher à la pudeur. » Perche sans cesse
tendue au désir du lecteur, ce roman
montre combien la pudeur peut deve¬
nir impudique. C’est l’art du «presque
mais pas»: accorder tout ce qu’il est
possible d’accorder dans le badinage
amoureux à condition de ne pas passer
à la dernière faveur. Nous sont ainsi
contées les aventures amoureuses d’An¬
gélique, victime de l’ostracisme d’une
mère vieillissante qui la mit de force au
couvent. Évadée grâce à la concupis¬
cente complicité de son confesseur, le
père Stanilas, Angélique s’empressera
de dévaliser ce faux dévot pour fuir dans
le monde en compagnie d’un cavalier.
Ici commence l’impudique badinage et
les trouvailles du cavalier pour satis¬
faire ses désirs sans attenter à l’hon¬
neur de la belle enlevée : « Il appela la
servante, la renversa sur le lit, fit cou¬
cher auprès d’elle Angélique, obligea
celle-ci de lui ouvrir son sein, leva la
jupe et la chemise de l’une et de l’autre
et s’étant couché un peu de travers
sur la servante, ayant placé une de ses
mains sur les tétons d’Angélique et
l’autre sur... et appuyé sa bouche sur la
sienne, il jouit de l’une et embrassa
l’autre avec autant de plaisir et de sen¬
timent que si tout le mystérieux com¬
merce se fut passé entre Angélique et
lui.» Recueillie par une noble dame,
Exploits d'un jeune don Juan (Les) / 167
Angélique qui se fait maintenant appe¬
ler la baronne, enseignera à la fille de
sa bienfaitrice comment un certain ins¬
trument, petit ou gros, long ou court,
vraie «saucisse de velours», soulage
les jeunes filles et leur procure du plai¬
sir « lorsque leur... les démange ». Gra¬
dation dans l’impudeur, voiles un à un
tombés, on ne s’étonnera pas de retrou¬
ver la baronne belle de jour à La Haye.
La fin du roman est humoristique. Angé¬
lique retrouvera le jésuite qu’elle a
dévalisé et qui, plus jésuite que jamais,
arrivera à lui reprendre les bijoux qu’elle
garde précieusement cousus dans sa
chemise, pendant qu’elle s’ébat dans
l’eau. Alors, conclut l’auteur anonyme,
«il se sauva au travers des dunes
sans qu’on ait pu depuis ce temps-là
apprendre de ses nouvelles, laissant
donc cette belle sans chemise qui cou¬
rut inutilement après lui ». P. R.
EXEMPLE DE NINON DE LENCLOS (I/)
Evocation de Jean de Tinan [Jean Le Bar¬
bier de Tinan, 1874-1898). Publiée en
1898, à la suite du roman *Aimienne.
L’auteur brode autour d’une vie
commentée d’autre part dans les écrits
de Mme de Sévigné, Mlle de Scudéry,
Saint-Évremond, Tallemant des Réaux,
Fontenelle, Voltaire, Saint-Simon, de
Retz, sans compter des récits plus vifs
publiés en Hollande. Bref, Ninon de
Lenclos (1620-1705) n’était pas tant
belle, mais avait reçu mille talents de
société. Doit être tenue moins pour fille
galante que pour âme passionnée. Fut
en sa jeunesse l’inséparable de Marion
de Lorme. Partagea nombre d’amants
avec elle. Allait à ses aventures «en
galant homme». Dans les bras d’un
autre s’exclama à l’adresse de La Châtre
auquel elle avait écrit un billet de fidé¬
lité : « Ah le bon billet qu’a La Châtre ! »
Repoussa les avances d’un de ses deux
fils. Devint l’un des luminaires de
la Régence. Régna sur un salon d’épi¬
curiens. Fut renommée pour son ami¬
tié. Fit l’amour à quatre-vingts ans
accomplis. M. B.
EXPLOITS DE M. DUPANLOUP (Les)
Poèmes de Jules Marry. Publiés en
1904.
Onze poèmes, dont huit ballades
d’un tour banvillesque. La première de
ces ballades, qui porte en épigraphe :
« À Monseigneur tout honneur», exalte
ironiquement feu Dupanloup, qui fut
évêque d’Orléans et membre de l’Aca¬
démie française. Dans un avant-propos,
l’auteur, pour justifier le titre de sa pla¬
quette, note que « la chanson française,
railleuse et grivoise, qui n’épargne ni
les guerriers, ni les gens d’église, a
transformé ce prélat en une sorte de
Priape ou de Kharagheuz chrétien et,
en lui prêtant les plus invraisemblables
vertus génésiques, l’a fait entrer, vivant,
dans la légende... M. Dupanloup (De
pavone lupus) qu’on rencontre tour à
tour en ballon, en chemin de fer, à
l’Institut, à l’Opéra et, par un naïf ana¬
chronisme, au passage de la Bérésina,
est honoré d’un véritable culte éro¬
tique et patriotique par nos troupiers
qui, depuis un demi-siècle, ne cessent
de chanter ses exploits pour bercer la
longueur des marches et la fatigue des
manœuvres.» Alléguant l’exemple de
Villon qui hantait le bourdeau de la
grosse Margot, Jules Marry chante les
maisons closes — Quatre Vents, Botte
de Paille — qui, pendant longtemps,
ont accueilli les noctambules de la Rive
gauche à l’heure où fermaient les cafés.
Ses boutades l’apparentent à Georges
Fourest ; parfois aussi à Franc-Nohain.
Il faut se garder de le confondre avec son
contemporain le romancier Jules Mary,
dont les grands journaux se disputaient
la production feuilletonesque. P. P.
EXPLOITS D'UN JEUNE DON JUAN (Les)
Par Guillaume Apollinaire, pseudonyme
de Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky
(1880-1918).
C’est le récit par un jeune garçon de
ses premières aventures sexuelles, des
complaisances qu’ont eues pour lui les
jeunes filles et les femmes de son
entourage. À treize ans, dans la maison
168 / Exploits d'un jeune don Juan (Les)
de campagne où sa famille passe les
vacances, il fait offrande de sa virginité
à la femme du régisseur. Comme elle
est enceinte et manifeste de faibles
scrupules, il lui promet d’être le parrain
de l’enfant qu’elle attend. Il déflore
ensuite la plus jeune de ses deux sœurs,
qui a un an de plus que lui et vient
d’être réglée pour la première fois.
D’autres expériences l’associent à des
servantes et à une femme dont le mari
est à peu près impuissant. Aussi cette
dernière, pour ne courir aucun risque,
prend-elle soin de ne pas laisser s’ache¬
ver normalement sa conjonction avec
le précoce Don Juan. C’est avec la
bouche qu’elle lui procure un plaisir
complet. Le gamin exploite ensuite sa
sœur aînée, qui, momentanément pri¬
vée de son fiancé à qui elle a déjà cédé,
ne résiste pas à la tentation que lui ins¬
pire une ostensible virilité. Après quoi
vient le tour de la tante du séducteur.
Elle a vingt-six ans et son neveu sait à
quoi s’en tenir sur elle, l’ayant un jour
entendue confesser à un capucin le sub¬
terfuge auquel elle recourt pour calmer
seule ses ardeurs. Elle non plus n’a pas
le cœur de repousser le jouvenceau,
dont l’imprudence l’incitera bientôt à
accepter les propositions de mariage
d’un vieux célibataire, qui pourtant ne
lui plaisait guère. En peu de temps, le
jeune Don Juan se trouve avoir engrossé
sa tante, sa sœur aînée et une des ser¬
vantes. Il en ressent une vive fierté. Il
estime avoir ainsi bien servi sa patrie.
Ce petit roman, écrit sur commande
pour un éditeur clandestin, s’intitulait,
dans sa première édition, les Mémoires
d'un jeune Don Juan ; l’auteur n’était
alors désigné que par des initiales,
G. A., qui n’éclairaient guère le public.
On l’a réimprimé plusieurs fois depuis
lors, avec le nom d’Apollinaire, et
M. Marc Poupon, dans un article
concernant l’année que le poète passa
autrefois en Allemagne, a révélé que le
domaine où s’accomplissent les exploits
du jeune Don Juan ressemble fort au
domaine rhénan de Krayerhof où Apol¬
linaire servit de précepteur à une demoi¬
selle. N’en déduisez pas que ce roman
licencieux soit autobiographique. L’au¬
teur n’avait ni tante ni sœurs. P. P.
FANNY
Ernest Feydeau (1821-1873), banquier
et spécialiste érudit des usages funé¬
raires de l'Antiquité, publia en 1858
ce livre qui reçut en deux ans dix-sepf
éditions.
Roman d’une sentimentalité assez
pompeuse comme d’une psychologie
assez courte, qui met en scène, entre
l’épouse adultère la plus classique et le
cocu le plus normal, un personnage
devenu de nos jours assez rare : l’amant
jaloux du mari. Le passage où celui-ci,
Roger, installé à Chaville dans une
villa contiguë à celle du ménage, épie
du balcon à travers le tulle des rideaux
les fornications du couple légitime,
intéresse seul, comme peuvent l’in¬
téresser certaines pages de *Madame
Bovary, une cafarde manière d’éro¬
tisme : « Enfin elle posa son bras ployé
sur son épaule et se tourna paresseuse¬
ment vers lui. Je la vis alors par-der¬
rière : ses cheveux roulaient sur son
dos, et sa robe s’étalait sur le parquet
avec une impudeur splendide... Elle se
leva enfin, cette femme de rayons et de
fleurs et d’un seul mouvement des bras
et des épaules elle fit glisser sa robe à
terre sur ses pieds [...] elle dégagea
vite ses pieds, dénoua l’étoffe et, un
peu pâle cette fois, mais sans parler,
elle s’avança vers le lit, relevant sur sa
poitrine ses derniers voiles... Son mari
lentement l’avait suivie... Horreur ! moi
qui assistais à cela, comme si j’étais
devenu fou, j’y prenais un plaisir sans
nom dans les langues humaines. J’es¬
sayai encore davantage, car j’avais
entendu des soupirs, et je voulais savoir
de laquelle de ces bouches ils s’exha¬
laient...» L’amant, après avoir surpris
cette odieuse tromperie, qui lui donne
des doutes sur la vertu même de la
femme adultère, n’a plus qu’à se jeter
dans une mare, ce qu’il fait avec une
promptitude qui déconcerte notre sens
plus rassis de la passion. A. B.
FÉLICIA
ou Mes fredaines. Roman d'Andrea de
Nerciat (1739-1800). Publié en 1776.
Ce livre célèbre porte en épigraphe :
«La faute en est aux Dieux qui me
firent si folle.» C’est un roman au
féminin au long duquel l’héroïne se
170/ Félicia
confesse et s’efforce de ne rien voiler
des circonstances qui la mènent à céder
aux hommes. Elle ne cache pas non
plus son goût pour la physique de
l’amour. On la voit, de victime, devenir
maîtresse — et si bien que plus tard
on la retrouvera (dans Les *Aphro-
dites) à la tête d’une fameuse « société
d’amour».
Ce roman est fidèle au genre : on
y trouve le récit d’une initiation, un
«voyage» dans l’intérieur de la société,
une «philosophie» qui, prêtée à l’hé¬
roïne, est celle de l’auteur. C’est pour¬
quoi Félicia ne manque pas de traits
moraux, qui, cela va sans dire, com¬
promettent la moralité en cours. Ainsi :
« Cocuage ! bon, mais malheureux
Monarque ! tes états sont immenses, tes
sujets innombrables ; tu rends heureux
par mille moyens différents tous ceux
qui consentent à le devenir par toi ;
cependant, la plupart sont des ingrats
qui te maudissent, au lieu de te bénir !
quel aveuglement ! » Il semble ne faire
aucun doute que le chevalier de Nerciat
ait connu une femme de ce type. De la
même façon, il est certain que, dans sa
jeunesse, il fut un membre «prisé»
d’une société d’amour dont l’exemple
lui inspirera Les Aphrodites.
Pour s’en convaincre, il faut citer —
comme fait Guillaume Apollinaire —
la dédicace en vers qu’il fit pour sa
comédie de Dorimon : « Brûler encens
à Paphos, à Cythère,/Fut l’office de
mon printemps ;/Mais hélas ! ne dure
longtemps/De prêtre de Vénus le galant
ministère./Sage est celui qui n’attend
de déplaire/A la déesse et qui prend son
congé. » Puis, plus avant dans le poème :
«J’eus, dans mon temps, un bon arche¬
vêché. » C’est qu’il faut tenir pour
assuré que cette femme, ce « bon arche¬
Femme (La) / 171
vêché», doit être Félicia, non pas, on
s’en doute, de ce nom-là, mais de cette
manière-là. D’autant plus sûrement qu’à
cette héroïne, qui domine absolument
l’œuvre de Nerciat, fait pendant un
héros : Monrose, qui est lui-même.
C’est en 1792 que paraît ce nouveau
roman : «Monrose ou Suite de Félicia,
par le même auteur». Ce qui frappe,
c’est le titre courant : «Monrose, ou le
Libertin par fatalité»... Mais aussi, les
faits sociaux qui marquent la carrière et
la vie de Monrose sont exactement
ceux-là qui rythment l’existence de
Nerciat. Bien entendu, il ne faudrait
pas prendre, à l’extrême, Monrose pour
une confession fidèle. L’important est
que la suite des ouvrages de l’auteur se
place sous la protection (dirait-on) de
ces deux libertins exemplaires Félicia
et Monrose. C’est pour cela — sans
doute — que les livres du chevalier de
Nerciat tranchent si nettement sur les
productions grivoises du temps. Il y a,
en eux, une certaine rage qui sonne
juste. Quant au «bon archevêché», il
faut remarquer que c’est dans Monrose
que l’on voit naître une de ces étranges
«sociétés d’amour» dont les ébats se
déroulent dans une charmante propriété
située à quelques lieues de Paris, et
auxquels Félicia et Monrose président.
Toute l’ambition de Nerciat s’inscrit
ici. H. J.
FELLATORES (Les)
Mœurs de la décadence. Roman signé
docteur Luiz. Publié en 1888. En épi¬
graphe, une citation empruntée à Octave
Miroeau : «Si, au lieu de s'acharner à
cacher les hontes, on les dévoilait, j'ima¬
gine que tout n'en irait que mieux. »
Vrai roman, sur la haute pédérastie.
Comment dès dix-huit ans devenir «un»
putain véritable. L’écriture est cursive,
avec les tics de ces temps. Les préjugés
aussi. À bas tous rastaquouères ! D’un
point de vue sexologique : le registre en
somme habituel, mais quelque bisexua¬
lité (un ménage à trois), et l’on frôle la
messe noire. « Boïard habillait Clapotis
d’un costume de religieuse, le forçait à
marcher [...] les mains jointes, la tête
baissée, les paupières closes, et il
s’exaltait d’avoir chez lui un nonnain. »
Documentaire social et itinéraires
parisiens donnent quelque prix à l’ou¬
vrage, hormis la particularité des évo¬
cations. Au dénouement, un meurtre
crapuleux, qu’une lettre de voyou — à
traduire — explique : «... Surfin
aguiche ses fumerons, y taupe le gniaf
y l’estourbit. En y tortillant le sifflet, y
fait flotter le chiffon rouge... »
D’autre part, le « docteur Luiz » jette
son venin d’homme de lettres. Sa vic¬
time est l’auteur de *Monsieur Vénus,
Rachilde : « le champion des fellatores
est une femme! [...] Elle vit avec un
jeune poète qui compose des vers de
cette force et qui les met en action :
“Nous, les éphèbes bruns descendus
des Sodomes.” Ce poète bizarre cor¬
rige les épreuves de cette romancière
navrante [...]. Une tribade qui ose
imprimer et qui affirme qu’elle se livre
à l’amour contre nature est aussi peu
femme que possible. » M. B.
FEMME (La)
Poèmes de Pierre Louÿs (18701925).
Publiés en 1938, avec des dessins de
l'auteur.
Blason du corps de la femme, lieu
privilégié du plaisir le plus rare, les
sonnets qui marquent les haltes de l’iti¬
néraire amoureux sont précédés par un
prétentieux envoi de corps de garde :
«Madame, voici l’ex-libris/D’un auteur
français qui peut-être/A mouillé votre
clitoris/Plus d’une fois sans vous
connaître.» Préciosité et raffinement,
« main et sein de branlée », senteurs des
bras et des reins, toilette et baisers
entre les jambes ou aux cheveux. Si la
lenteur des gestes et la complexité des
poses sont celles d’un aristocrate, elles
ne font que masquer une sorte de
mépris sauvage, volonté de blesser dou¬
blée d’un appétit grossier. «Mon doigt
peut t’enfiler tant que ma verge pend/
Et soûler ton désir rageur de jouis-
172 / Femme de Paul (La)
sance.» Plonger dans la blessure de
Vénus, fouailler et découvrir, petit pou-
cet pervers, «le clitoris extasié par la
douleur». A ce «rubis mystérieux qui
bouge» correspond «l’enfourchement
blanc des femmes affolées » tandis que
les doigts «efféminés par de mauvais
désirs/Rôdent luxurieux autour des
chairs ouvertes». Chairs d’apocalypse
dont le dernier mot tonne dans ces deux
vers de fin du monde : « Et comme un
dard de bouc à la vulve des chèvres/
Le membre de ma gueule enfilera ton
con. » P. R.
FEMME DE PAUL (La)
Nouvelle de Guy de Mau passant
(18501893]. Publiée en 1881.
Dans un restaurant fréquenté par des
canotiers, un couple reste seul : Paul,
un jeune homme «presque imberbe» et
sa maîtresse, Madeleine. La fragilité de
Paul contraste avec la force qui se
dégage des autres habitués de l’établis¬
sement. Le couple prend à son tour une
yole et croise un canot monté par quatre
femmes. L’une est habillée en homme,
deux se tiennent par la taille. «V’ià
Lesbos ! » crie-t-on de la Grenouillère
où se trouvent les autres canotiers. Paul
est indigné : « Je les ferai flanquer à
Saint-Lazare, moi ! » Mais sa maîtresse
ne l’entend pas ainsi, noue conversa¬
tion avec Pauline, la plus vulgaire des
lesbiennes. Paul « qui aimait éper¬
dument», qui, malgré ses sentiments
délicats, «subissait cet ensorcellement
féminin, [...] cette domination prodi¬
gieuse du démon de la chair, sentit que
«derrière son dos, une chose infâme,
s’apprêtait». En effet, Madeleine et
l’affreuse créature se lancent des bai¬
sers et se donnent rendez-vous pour
le soir. Paul doit conduire celle qu’il
aime à cette monstrueuse rencontre. Ils
retournent en yole à la Grenouillère.
On danse, puis Madeleine disparaît.
Paul court comme un fou et... «il les
vit. Oh ! si c’eût été un homme, l’autre.
Mais cela! cela! Il restait là, anéanti,
bouleversé, comme s’il eût découvert
tout à coup un cadavre cher et mutilé,
[...] une immonde profanation. » Alors
il lança désespérément un cri : « Made¬
leine» et «d’un bond de bête, il sauta
dans la rivière». Madeleine et sa com¬
pagne ont entendu. On retire de l’eau le
cadavre de Paul. Madeleine sanglote.
Pauline la console, l’embrasse: «Va,
nous te guérirons, dit-elle. » Et Made¬
leine part, la tête sur l’épaule de Pauline
«comme réfugiée dans une tendresse
plus intime et plus sûre ». Cette excur¬
sion aux rives de Lesbos, pour excep¬
tionnelle qu’elle soit dans la peinture
que Maupassant donne de la société,
n’en apporte pas moins des varia¬
tions douloureuses sur quelques-uns
des thèmes fondamentaux de l’auteur
de Bel-Ami : la séduction de l’eau, le
mépris pour les « hommes-filles » (titre
d’une autre nouvelle), le dégoût pour
les femmes qui n’ont pas de «fémi¬
nité» comme aurait dit Goncourt, le
culte de la force virile, qu’elle se mani¬
feste dans la pratique de l’amour ou le
bon usage de l’amour. P. D.
FEMME ET LE PANTIN (La)
Roman «espagnol» de Pierre Louÿs
(1870-1925). Publié en 1898.
Le chef-d’œuvre de Pierre Louÿs, non
plus exercice décadent d’un esthète
érudit, mais roman dont la netteté du
trait, la violence des passions et la
vigueur des caractères font penser à
Mérimée, sans compter que, comme
dans Carmen, l’action se passe en
Espagne. Au carnaval de Séville, un
jeune Français, André Stévenol, ren¬
contre une belle fille, Concha Perez,
dont il s’éprend aussitôt. Il obtient d’elle
un rendez-vous mais différera l’entre¬
vue car, entre-temps, il aura déjeuné
avec un de ses amis, homme d’âge
mûr, Don Mateo, qui lui raconte sa
propre aventure avec Concha.
Il y a trois ans, dans le train qui
le ramenait de France en Espagne,
Mateo remarqua, en face de lui, une
fillette qui chantait. L’été suivant, il la
retrouva à Séville dans une taverne où
Femme qui a connu l'empereur (La) / 173
elle s’exhibait en dansant de façon
équivoque. Mateo sort avec elle, lui fait
des reproches ; elle l’assure de son hon¬
nêteté et de son amour. Mais, tout
en l’attirant, elle le repousse, moyen
infaillible pour transformer en «pan¬
tin » le malheureux homme, épris de la
jeune beauté. Le «pantin» couvre la
«femme» de bienfaits, ira jusqu’à la
doter, à lui acheter une maison. Une
fois, elle accepte de venir chez Mateo
pour s’abandonner. Mais, «en s’ha¬
billant chez elle, cette petite misérable
s’était accoutrée d’un caleçon, taillé
dans une sorte de toile si forte et si
raide qu’une corne de taureau ne l’au¬
rait pas fendue ». La scélérate, sans se
troubler, explique à Mateo : « Je serai
folle jusqu’où Dieu voudra, mais pas
jusqu’où le voudront les hommes. » En
cet instant — le meilleur passage du
récit — Mateo comprend que sa jeu¬
nesse à lui est finie mais il ne peut se
déprendre de Concha qui, pourtant, lui
manifeste avec un raffinement cruel
qu’en réalité elle le hait. Il devient son
véritable esclave. Elle l’accable d’in¬
cessantes demandes d’argent. Elle l’hu-
miliera par un aveu et un spectacle
odieux. «Mateo, j’ai horreur de toi, je
ne trouverai jamais assez de mots pour
te dire combien je te hais. » Elle appelle
un jeune homme, une petite gouape
qui répond au nom de Morenito. Elle
s’écrie : « Le voilà, mon amant. Regarde
comme il est joli et comme il est
jeune. » « Enfin, comme si elle jugeait
que ma torture n’était pas au comble,
elle s’est unie à lui, là, sous mes yeux,
à mes pieds. »
Le lendemain, Mateo la frappe.
Concha proteste de son innocence.
«J’étais bien trop orgueilleuse pour
prendre un Morenito. Je suis à toi,
Mateo. Je serai ta femme ce matin, si
Dieu veut. » Mateo ajoute « Et, en effet,
Monsieur, elle était vierge.» Concha
réservera d’autres tourments à Mateo,
mais lui demande de la battre de nou¬
veau car cette fille singulière « avait le
besoin du châtiment. Elle avait aussi le
besoin de la faute. » Un matin, Mateo
qui s’était réveillé tard, trouve un
billet de Concha où il lit qu’elle a été
rejoindre son amant. Mateo la repren¬
dra cependant encore, mais après une
scène «ni plus violente, ni plus fasti¬
dieuse que les autres», il la quittera,
définitivement, pense-t-il, la vie brisée.
Après avoir écouté cette confession,
André Stévenol n’en part pas moins le
lendemain avec Concha. L’histoire se
termine sur un dernier trait de cruelle
ironie. Concha vient de recevoir une
lettre dont André ne connaîtra la teneur
que plus tard : c’est Mateo qui pardonne
à l’infidèle, lui demande de revenir et
baise ses pieds. P. D.
FEMME QUI A CONNU L'EMPEREUR (La)
Roman de Hugues Rebell, pseudonyme
de Georges Grassal ( 1867-1905). Publié
en 1898.
En Bretagne, mais le picaresque des
voyages et des temps est introduit par
les visiteurs et le chassé-croisé des sou¬
venirs. L’époque : le second Empire
puis la Commune. Ce récit de 499 pages
demeure en tout cas ennuyeux jusqu’à
la 221e. Mais à partir de là s’anime
par l’intrusion des confidences d’une
putain : Henriette. « Paris, commença
Henriette, est la ville du jeu et des
aventures, des ruines soudaines et des
rapides fortunes. » Du fait d’Henriette,
mais à travers elle de plusieurs autres
personnages, le livre vire : un assez
guilleret feuilleton. Et c’est Henriette
elle-même, bien entendu, qui a connu
l’empereur. Déchaînements des amours,
depuis le bal Mabille jusqu’au Trône.
Intrigues politiques. Un espion alle¬
mand, un aristocrate anglais noble mais
brutal. L’esprit libéral qui est un dis¬
solvant.
Outre Henriette, deux personnes d’un
pittoresque intarissable : le douteux aris¬
tocrate italien — un drôle, un couard,
un imprésario efficace — qui la pré¬
sentera à l’empereur; mais surtout la
baronne dite Jeanne la Flamme. C’est
auprès d’elle qu’Henriette commence
174 / Femmes châtiées
dans la carrière (comme lectrice), mais
bientôt ce sont là d’inséparables enne¬
mies. Voici pourquoi, comme disait
Balzac : « Elle avait [Jeanne la Flamme,
avec Henriette] pris un ton doucereux
qui ne lui était pas ordinaire, pensant
qu’elle viendrait aisément à bout de ma
timidité et qu’elle saurait exiger de moi
les plus odieuses complaisances.» Or
Henriette ne veut pas : « Brusquement
je me relevai, saisie de dégoût. Elle se
redressa, m’empoigna par les cheveux
et, d’un violent effort, me courba la tête
vers sa chair. “Je le veux”, s’écria-
t-elle, tandis que ses yeux brillaient
d’une étroite férocité. » Mais quant au
meilleur du livre, tout de même bien
avaricieusement parsemé, il emprunte
la démarche de confessions classiques :
Fanny Hill, *Manon Lescaut, Moll
Flanders. M. B.
FEMMES CHÂTIÉES
Recueil de nouvelles de Hugues Rebell,
pseudonyme de Georges Grassal (1867-
1905]. Publié en 1905.
Cinq nouvelles sur la flagellation. La
première, « Gringalette », donnera son
titre à la réédition de 1924. Gringalette
est une fillette de Montmartre abandon¬
née de ses parents (la police les a arrê¬
tés). Un clown la recueille. Il l’emmène
au cirque et l’y héberge. Or, il avait
déjà recueilli une autre fillette dont il a
fait une écuyère. C’est Juzaine. Gringa¬
lette jalouse Juzaine qui mourra pendant
son numéro. Accident? Malveillance
probable? L’intérêt érotique tient aux
cravaches d’équitation. En somme, elles
ponctuent le récit. — Deuxième nou¬
velle, «Un jeu de femme». L’épouse
d’un universitaire. Son mari la néglige.
Or il est anticlérical. Afin de raviver en
lui la vivacité des sentiments, elle lui
fait un conte, suivi de compléments et
prolongements. Jeune fille, son confes¬
seur la fessait. Il l’a retrouvée. Mainte¬
nant ce sont les filles du ménage qu’il
fouette à domicile. «Qui est ce misé¬
rable?» dit le mari (en substance).
L’épouse donne le premier nom d’ec¬
clésiastique qui lui passe par la tête. Le
mari déclenche l’action de la justice.
C’est pourtant lui qui paiera les pots
cassés, si l’on peut dire (deux ans de
prison). — Troisième nouvelle, «Les
Révoltées de Brescia» («récit d’un
ancien diplomate»). Anecdotes que se
racontent un prince et deux généraux.
Il arriva qu’en réprimant l’émeute du
quartier Saint-Antoine (1851), les sol¬
dats arrêtèrent une contestataire habillée
en garçon. L’un des généraux narra¬
teurs en fit sa maîtresse après l’avoir
fouettée beaucoup. Il arriva que l’autre
général narrateur, l’Autrichien, fut
chargé de réprimer les mutins de Bres¬
cia. Il ne fit pas fusiller la grande cour¬
tisane patriotique dans le secret des
conjurés. Que non. Mais la fit fesser.
«Les officiers poussèrent des “och!
och !” de plaisir. » — Quatrième nou¬
velle, « La Comédie chez la princesse ».
Le même schème, mais en Russie. Prin¬
cesse nihiliste fouettée par chef de
police. Suivent des complications. Mi¬
modrame et happening orienté. Poli¬
tique et psychologie. — Cinquième,
« La Crinoline ». La promise était ver-
tûèuse comme une forteresse. Donc,
la fessée. Ensuite, il appert que cette
prude (demeurée prude après la correc¬
tion et même le mariage) joue les
femmes à matelot. Elle a même des
tatouages sur les fesses. Les choses
cette fois se déroulant sous le second
Empire. M. B.
FEMMES et HOMBRES
Recueils de poèmes de Paul Verlaine
(1844-1896). Publiés, le premier par les
soins du poète en 1890 à Bruxelles, le
second, écrit en grande partie vers 1891,
publié posthume par l'éditeur Messein
en 1903.
Les deux recueils doivent être consi¬
dérés comme un tout, dont la première
pièce du Hombres affirme en effet
l’unité en même temps que la différence.
Que la débauche soit homosexuelle ou
hétérosexuelle, elle est toujours pour
Verlaine la poursuite d’une rédemption
Femmes honnêtes / 175
obsédante, qui sera recherchée par lui
aussi bien dans les élans mystiques que
dans le déchaînement sexuel. Les deux
recueils sous le manteau sont donc
à l’opposé de la sentimentalité de La
Bonne Chanson pour Mathilde et des
sonnets d'Amour pour Lucien Léti-
nois : opposés, et cependant leur cor¬
respondant dans leur registre propre.
Les héroïnes de Femmes sont évidem¬
ment des filles avec qui Verlaine a si
souvent vécu dans ses dernières années ;
quant à Hombres, le poète ne laisse
aucun doute sur ses partenaires : « Mes
amants n’appartiennent pas aux classes
riches ;/Ce sont des ouvriers faubou¬
riens ou ruraux,/Leurs quinze et leurs
vingt ans sans apprêts sont mal chiches/
De force assez brutale et de procédés
gros. » En dépit du parallélisme indiqué
dans certaines pièces, on doit remar¬
quer que si Verlaine a hésité à publier
de son vivant Hombres, même sous le
manteau, c’est un indice de la signifi¬
cation plus aiguë que ce second recueil
avait pour lui. Et, pour un de ses
«mille e tre» amants masculins, Ver¬
laine retrouve en 1891 des accents
proches d’un sonnet jadis adressé à
Rimbaud : « Monte sur moi comme une
femme/Que je baiserais en gamin/Là.
C’est cela. T’es à ta main?/Tandis que
mon vit t’entre, lame/Dans du beurre,
du moins ainsi/Je puis te baiser sur la
bouche,/Te faire une langue farouche/
Et cochonne, et si douce aussi ! » Dans
ce début de la pièce 7 de Hombres, il y
a parallélisme avec la pièce 15 de
Femmes, d’ailleurs intitulée «Gamine¬
ries». («Depuis que ce m’est plus
commode/De baiser en gamin, j’adore/
Cette manière...»), mais il va de soi
que le poème de Hombres exalte une
ivresse supérieure, celle du « royal flot »
du « gland chéri », « fait suprême, divin
phosphore/Sentant bon la fleur d’aman¬
dier»... Autre parallélisme, non moins
significatif, entre le poème de Femmes :
« Goûts royaux » (« Louis Quinze aimait
peu les parfums. Je l’imite», et c’est
pour proclamer le goût de « ces fumets,
qu’on tient secrets,/Du sexe et des
entours, dès avant comme après/La
divine accolade et pendant la caresse »)
et la pièce, plus brutale, de Hombres :
«Un peu de merde et de fromage/Ne
sont pas pour effaroucher [...]. L’odeur
m’est assez gaie en somme,/Du trou du
cul de mes amants,/Aigre et fraîche
comme de pomme...» Mais cette der¬
nière, dans son allure débridée et pro¬
vocatrice, n’en aboutit pas moins à
l’extase mystico-sexuelle du dernier qua¬
train : «Débordant de foutre, qu’avale/
Ce moi, confit en onction,/Parmi l’ex¬
tase sans rivale/De cette bénédiction ! »
La partie hétérosexuelle est certes rem¬
plie de peintures, et de blasons (à la
manière de ce genre poétique du
xvie siècle) du cul et du con féminin
(«Ton con joli, taquin, coquin,/Qui rit
rouge sur fond de sable,/Telles les
lèvres d’Arlequin»), mais il faut aller
droit à la conclusion de Hombres
(recueil auquel le «Sonnet du trou
du cul» de Verlaine et Rimbaud a été
ajouté par l’éditeur plus tard), pour
trouver les peintures des deux recueils
résumées en ces deux vers triomphaux :
« Rinçons nos glands, faisons ripailles/
Et de foutre et de merde et de fesses et
de cuisses. » Y. B.
FEMMES HONNÊTES
Petits contes moraux signés marauis
de Valognes, pseudonyme de Josépnin
Péladan (1859-1918). Publiés en 1885
avec un frontispice de Félicien Rops.
Apolline s’aime elle-même. Lucie et
Berthe s’aiment entre elles (à leurs
maris, elles ont trouvé de la distraction
ailleurs). Bibiane apporte la pensée
d’un amant dans la couche du mari. En
vacances, Thècle se fait un harem de
petits jeunes gens. Vénérande est une
allumeuse. Martiane est frigide. Colette
traite son mari à la façon d’une débau¬
chée. Maurille chaque soir demande à
Dieu la mort de son époux. Ténestine
fait drôlement marcher les hommes.
Odile procure à ses fils des soubrettes
complaisantes. Renelde tolère que sa
176 / Femme visible (La)
femme de chambre se prostitue puisque
ainsi elle n’a pas à lui donner de gages.
Félicienne recherche le stimulant qui la
fera véridiquement femme. M B.
ÇEMME VISIBLE (La)
Ecrit de Salvador Dali ( 1904-1989). Publié
en 1930.
Accompagné de dessins peuplés
d’hermaphrodites à grosses verges et à
gros seins, ou à moustaches et à lèvres
de sexe, se tortillant comme des
flammes et s’ouvrant, c’est un beau
manifeste de foi dalienne, dans le plus
pur esprit surréaliste. Le vieux monde
est un «âne pourri» sur lequel les
grosses mouches se collent. C’est celui
de la pensée matérialiste qui « confond
crétinement les violences de la réalité
et les violences des simulacres». C’est
l’étouffante famille, «la chambre des
parents non ventilée le matin, déga¬
geant l’affreuse puanteur d’acide urique,
de mauvais tabac, de bons sentiments
et de merde». Ce vieux monde, cette
harmonie à laquelle nous ne partici¬
pons pas, sera détruite. Alors pourront
s’élever de nouvelles images qui vont
prendre «le libre penchant du désir».
Ainsi s’effectuera la ruine de la réalité
« au profit de tout ce qui nous ramène
aux sources claires de la masturba¬
tion, de l’exhibitionnisme, du crime, de
l’amour». En attendant, pour trouver le
plaisir, l’homme et la femme se «com-
pissent en pleine figure ». On peut donc
assister à ce spectacle grandiose et pal¬
pitant : « L’urine bouillait au milieu
de la poitrine», tandis que «l’homme
mange/1 ’ incommensurable/merde/que
la femme lui chie/avec amour/dans la
bouche.» Car nous sommes encore
dans un monde où un dilemme se pose
entre la vraie et la fausse «merde»,
dans le monde du «grand masturba¬
teur», dont la membrane qui lui recouvre
entièrement la bouche «durcit le long
de l’angoissante/de l’énorme saute¬
relle». Nous sommes dans un monde
où la femme n’est pas encore visible,
nous sommes «loin de l’amour». X. G.
FÊTE (La)
Roman de Roger Vailland (1907-1965).
Publié en 1960.
Lui est un jeune écrivain. Elle, la
femme d’un ami. Quand il la rencontre,
il est tout de suite attiré par son « inimi¬
table port de cou », par la ligne sinueuse
qui se dessine du creux de la tempe à la
naissance de la gorge. La façon dont
elle tient son cou fait la balance entre
sa « fausse fragilité » et sa « force ambi¬
guë». Il commence à écrire un roman
dont elle est l’héroïne. Mais cela ne lui
suffit pas. Il voudrait qu’elle l’aime.
Quand il la regarde, il a envie de rompre
la traditionnelle conversation de salon.
Il a envie de crier qu’il veut voir ses
seins, ses hanches. Un jour, il lui saisit
le poignet en implorant : « Donne-moi
tes yeux ! », et la longue chemise de
nuit de la femme frôle la rude étoffe
de sa chemise de toile kaki. Puis il la
plaque contre le mur, en murmurant :
« Tu me plais. Ma crucifiée, ma tendre
crucifiée, ma fête.» Ce qu’il cherche
en effet dans sa vie, c’est la fête, la fête
d’amour, qui se déroule dans un lieu
clos, à l’abri du regard des autres, où
chacun des deux amants se remet entre
les mains de l’autre. Mais la femme
peut-elle y croire? La réalité quoti¬
dienne lui en laisse-t-elle la possibi¬
lité? «Tu as cherché un château pour
notre fête, avoue-t-elle, mais moi, le
métro ne me lâche pas.» D’ailleurs,
elle a peur. Elle se sent humiliée par un
désir qui ne serait pas amour. Mais
lorsqu’ils se serrent l’un contre l’autre,
ils ne peuvent que se répéter : « Je suis
heureux», «Je suis heureuse.» Il n’es¬
saie pas de faire ce qu’il fait habituelle¬
ment avec les autres femmes : gagner
un sein, desserrer les jambes. C’est elle-
même qui un jour se déshabille et dit :
«Je suis venue pour cela.» Lucie est
une femme enfant. Son amant remarque
qu’elle a de l’enfant «la poitrine plate,
les crispations, le visage qui fronce dans
la recherche du plaisir, l’insatisfac¬
tion» et de la femme, «les hanches
larges, la chaleur, les humeurs géné-
Fille aux yeux d'or (La) / 177
reuses, les gestes maternels». Elle s’ou¬
blie elle-même, n’aimant que son aban¬
don à lui, pudique en paroles et en
gestes. Puis, un matin, c’est elle qui
l’éveille par de «dures caresses».
Emportée par «l’ardeur d’oser», c’est
elle qui guide et exige. Le livre se ter¬
mine, dans le roman que le héros écrit
et qui n’a cessé d’accompagner, suivre
ou devancer les personnages, exacte¬
ment comme il avait commencé. Est-ce
à dire que littérature et réalité coïncident
ou s’opposent? De toute façon, l’un et
l’autre cadre, avec leurs références cul¬
turelles au jazz et à Musset, ont l’as¬
pect démodé du snobisme. X. G.
FEU DE BRAISE
Nouvelles d'André Pieyre de Man¬
diargues (1909-1991). Publiées en 1959.
«Florine» se rend dans une vieille
maison près de l’église Saint-Sulpice,
chez des Brésiliens qui donnent un bal.
Elle ne connaît pas ses hôtes, mais elle
n’en a pas moins revêtu une robe trans¬
parente qui laisse voir les jarretelles
noires et les seins dénudés. Des valets
(veste blanche et gants blancs) la font
pénétrer dans un appartement anonyme
qui semble loué tout exprès pour la soi¬
rée. Elle est surprise de découvrir que
si peu d’hommes se trouvent là : plus
très jeunes, ils sont fort mal habillés ;
l’un d’eux même est en pantoufles.
Seules des filles dansent entre elles, au
fracas des cymbales, en se frottant le
ventre. Florine ne peut se dérober à
l’invitation d’une Brésilienne à l’odeur
forte qui l’entraîne dans une danse
furieuse avant de s’endormir dans ses
bras. Lorsque Florine s’éveille à son
tour, elle se trouve les mains liées dans
une carriole, sous un grand clair de
lune. Bientôt, deux hommes la déchar¬
gent au bord d’un fossé et poignardent
ses flancs. — « Rodogune », sœur de la
petite Marcelline du *Sang de l ’agneau,
ne s’est pas éprise d’un lapin, mais
d’un bouc, tendre et noir; le fait scan¬
dalise les habitants des environs, car
Rodogune partage ses repas avec l’ani¬
mal, et délaisse sa maison pour l’étable.
« Une femme qui a reçu la bête est une
offense à l’homme, disent-ils. Elle porte
le mal avec elle partout où elle va.»
Une nuit, ils égorgent le bélier et en
déposent la tête au-dessus de la porte
de Rodogune, afin que le sang coule
jusque sur le seuil. Rodogune placera
le crâne poli aux cornes dorées au-des¬
sus de son lit, «grand crucifix bizarre
dans une chambre de nonne ». — « Les
Pierreuses» sont ces trois minuscules
femmes nues qu’un homme découvre à
l’intérieur d’une pierre qu’il a brisée.
Exposées au contact de l’air, les pier¬
reuses seront réduites en cendres, et
la révélation de ces merveilles tuera
l’homme qui a respiré les émanations
mortelles de la géode. — Après « Le Nu
parmi les cercueils», où l’on voit une
femme belle et nue circuler tel un auto¬
mate entre les bières après qu’elle a été
abandonnée par son amant et violée par
un entrepreneur de pompes funèbres
qui la menace d’un rasoir, voici «Le
Diamant», où se trouve emprisonnée
une jeune vierge orgueilleuse, entre feu
et glace. Un homme nu, à tête léonine,
se trouve déjà là, bras et jambes écar¬
tés, le sexe érigé : il lui annonce qu’elle
n’est venue dans la pierre que pour
s’unir avec lui et en avoir un fils qui
changera la face du monde. Et il prend
la jeune fille tandis que le père de celle-
ci examine le diamant, s’étonnant que
son éclat bleuté se soit soudain em¬
pourpré. Enfin, «L’Enfantillage» nous
conduit dans une chambre borgne où
un homme besogne une prostituée, tan¬
dis qu’il traque en son esprit de loin¬
taines visions destinées à le libérer de
sa hantise de la mort, à le transporter
jusque dans « ce ciel et dans ce lumineux
cristal où il n’y avait rien à craindre
sauf que le soleil se retirât». Y. C.
FILLE AUX YEUX D'OR (La)
Longue nouvelle d'Honoré de Balzac
(1799-1850). Publiée en 1834.
Une fois oubliée l’insertion de ce
récit dans Y Histoire des Treize, elle-
178 / Fille Élisa (La)
même fragment des Scènes de la
Vie parisienne, une fois oubliés aussi
l’apparat descriptif et les apostrophes
qui constituent une part assez considé¬
rable du texte de La Fille aux yeux d’or
(en particulier, le long prélude sur Paris
considéré comme un enfer), subsiste
une anecdote lyrique ou romanesque.
Au plus serré, celle-ci : Henri de Mar-
say a vingt-deux ans vers fin 1814. Il
est la séduction même. Il parvient à
être conduit, par un mulâtre qui lui
bande les yeux, auprès de l’énigma¬
tique demoiselle inconnue qui lui a fait
des avances. Il est introduit dans son
boudoir. Le héros conquiert la belle
personne. Tout détail sur ce sujet est
masqué sous l’emportement des adjec¬
tifs, mais plus tard : «... de Mar-
say s’aperçut qu’il avait été joué par la
fille aux yeux d’or, en voyant dans son
ensemble cette nuit dont les plaisirs
n’avaient que graduellement ruisselé
pour finir par s’épancher à torrents. Il
put alors lire dans cette page si brillante
d’effet, en deviner le sens caché. L’in¬
nocence purement physique de Paquita,
l’étonnement de sa joie, quelques mots
d’abord obscurs et maintenant clairs,
échappés au milieu de la joie, tout lui
prouva qu’il avait posé pour une autre
personne.» À peu de là, la fille aux
yeux d’or est assassinée sauvagement
par la rivale de Marsay. Il s’agit de
Mme de San-Real. Qui plus est, celle-
ci est sa propre sœur puisque Marsay et
elle ont pour père lord Dudley. Ce
roman a surtout la réputation de son
étiquette saphique, à cette époque auda¬
cieuse en littérature officielle, en dépit
de la réalité des mœurs; l’influence
d’Ann Radcliffe, romancière d’ailleurs
évoquée au passage, mérite d’être notée
aussi. M. B.
FILLE ÉLISA (La)
Roman d'Edmond de Goncourt (1822-
1896], Publié en 1877.
Après bien des expériences navrantes,
Élisa, une pauvre prostituée qui pos¬
sède « des yeux angéliquement clairs »,
se prend d’une grande tendresse amou¬
reuse pour un soldat qui vient la voir
avec un bouquet de fleurs à la main.
Mais, atteinte d’une forme d’hystérie,
l’horreur physique de l’homme, accom¬
pagnée du sentiment de l’indignité de
son propre corps, elle tuera son soldat.
Élisa, condamnée à mort, puis graciée,
est soumise aux rigueurs du système
pénitentiaire et meurt folle. — Edmond
de Goncourt a souligné dans une pré¬
face virulente à son ouvrage que celui-
ci ne relève pas du genre licencieux :
«Ce livre, j’ai la conscience de l’avoir
fait austère et chaste.» C’est un sujet
qui ne peut inspirer au lecteur «qu’une
méditation triste ». Traitant de son art,
il constate que «le roman s’est imposé
les études et les devoirs de la science »,
but qui ne requiert pas l’emploi «d’une
prose galante et parfois polissonne».
La prostitution, d’ailleurs, n’est qu’un
épisode de l’histoire d’Élisa. «La pri¬
son et la prisonnière, voilà l’intérêt
de mon livre.» Edmond de Goncourt
s’élève avec indignation contre la folie
pénitentiaire et sa loi du « silence
continu» qui tue la raison. Y. de B.
FILLE MANQUÉE (La)
Roman de Han Ryner, pseudonyme
de Henri Ner (1861-1938). Publié en
1903.
Tout petit, le héros voit la femme
comme un être «intolérant et intolé¬
rable», comme un «tyran». À l’école,
ses manières font pleuvoir sur lui coups
et sarcasmes et lui valent le surnom de
« fille manquée ». Au lieu de s’en déso¬
ler, il se regarde dans un miroir, sourit
à sa délicate beauté, se répétant avec
un «bizarre orgueil», avec une douce
satisfaction masochiste : « Fille man¬
quée, ah, fille manquée ! » Il ne se
défend que faiblement quand un de ses
camarades vient à lui. « Sa main cares¬
sait mon visage, puis descendait, émue
et émouvante.» C’est tout de suite
l’amour fou, les corps couverts de bai¬
sers, «l’étreinte inégale et tremblante».
Et quand son amant meurt, c’est avec
Fin de Babylone (La) / 179
un frisson de plaisir qu’il entend les
quolibets : « La fille manquée est
veuve. » Il se livre ensuite à tous ceux
qui veulent de lui. Prostitué, il devient
« la reine Françoise », car, comme chez
Genet, la déchéance est gloire. Sexuel¬
lement, il n’aime que subir. La «volupté
active» le rend malade, au point qu’il
s’évanouit dans la «secousse» du plai¬
sir et croit agoniser. Il se contente par¬
fois d’admirer et d’adorer de loin un
garçon au « profil florentin », à la « sou¬
plesse voluptueuse». Quand on l’at¬
taque, il prend plaisir dans le combat à
entraîner l’autre dans sa chute pour
sentir le poids de son corps. Renversé
sur le sol, le «cœur palpitant», il sent
une caresse ou un baiser. Il cesse bien¬
tôt d’être à tous pour devenir l’esclave
de Jean, «monstre adoré et haï». Quand
celui-ci le pénètre, l’étreinte est «horri¬
blement douloureuse», mais il halète
sous sa caresse. «Tu es mon para¬
dis. Tout est bon de toi, méchanceté,
injures, douceur, brutalité, tendresse. »
Est-ce à dire qu’il n’a jamais tenté d’ai¬
mer les femmes? Une fois, avec sa
cousine, adorée avec la «gravité des
fiançailles», avec l’emphase de «pro¬
messes d’éternité»: «Je me suis senti
viril et je me suis précipité dans la joie
redoutable.» Mais il en reste malade
pendant plusieurs jours. Quelquefois, il
paie des prostituées pour le simple plai¬
sir de dormir auprès d’elles et de leur
dire «chérie». L’une d’elles est bien
d’accord avec lui : «Les hommes sont
des brutes et l’amour est une cochonne¬
rie qui me dégoûte. » Ils échangent de
«chastes caresses émues». Mais l’hé¬
térosexualité ne peut être qu’un épi¬
sode. «Je reviens, dégoûté de l’erreur,
vers la seule beauté réelle. »
Un peu embrouillé, un peu larmoyant,
le récit comporte cependant de beaux
passages où le trouble se ressent et se
communique au lecteur. X. G.
FIN DE BABYLONE (La)
Par Guillaume Apollinaire, pseudonyme
de Wilhelm Apollinaris de Kosfrowifzky
11880-1918). Publié en 1914.
Cet ouvrage, destiné à une collec¬
tion qui s’intitulait «l’Histoire roma¬
nesque», est à ranger dans ce qu’on
peut appeler la production alimentaire
d’Apollinaire. Pour ce genre de publi¬
cations, dont il n’attendait qu’un peu
d’argent, Apollinaire n’hésitait pas à
recourir à la collaboration de quelques
amis, auxquels ne conviendrait pas l’éti¬
quette de «nègres», mais plutôt celle
de complices. René Dalize a vraisem¬
blablement rédigé certains morceaux
de La Fin de Babylone, qu’Apollinaire
aura corrigés, complétés et cousus tant
bien que mal avec d’autres pages,
écrites par lui ou demandées à un
second assistant. Ce qui est certain,
c’est qu’Apollinaire et ses fournisseurs
n’ont pas pris leur tâche au sérieux.
Dans la Babylone qu’ils évoquent se
rencontrent, au ve siècle avant J.-C., un
Jahq Dhi-Sor, auteur de courts poèmes
gravés sur des stèles et que l’on nomme
des ekos, l’historien Poladamastor, et
l’illustre Ramidegourmanzor, dont les
Lettres à un cavalier emplissent dix-
huit mille papyrus, tous personnages en
qui les lecteurs habituels des journaux
et des revues littéraires pouvaient, en
1914, reconnaître Dyssord, journaliste
et poète, le romancier Paul Adam, et
Remy de Gourmont, auteur des Lettres
à l 'Amazone.
La Fin de Babylone se présente
comme le récit des aventures de Vietrix
et de ce qu’a vu ce jeune Lutécien,
éloigné par son père, au cours d’un
voyage qui l’a conduit jusqu’en Asie
Mineure. Chemin faisant, Vietrix se
ménage d’agréables moments avec
toutes sortes de créatures. Sopphâ, une
poétesse qu’«un certain détraquement
intellectuel» incite à ne chercher de
plaisirs qu’auprès d’autres femmes,
s’abandonne par exception à Vietrix,
mais le prie de n’en rien dire : «Évi¬
demment, elle tenait à sa réputation. »
On le retrouve plus tard dans une
somptueuse maison de prostitution de
Babylone, où des esclaves crient sans
cesse dans les escaliers: «Toutes ces
180 / Flagellation à travers le monde (La)
demoiselles au salon ! ». La tenancière
se plaint des manœuvres des prêtres, qui,
par cupidité, attirent dans leur temple
des fidèles qu’ils régalent d’aphrodi¬
siaques, et parmi lesquels ils lâchent
ensuite leurs hiérodules, mâles et
femelles. Moyennant finance, les hié¬
rodules offrent aux dévots un moyen de
s’assouvir : par-devant ou par-derrière.
Cette concurrence indigne la maîtresse
de maison, qu’on ne saurait cependant
taxer de ladrerie. Vietrix étant venu
chez elle accompagné de Dhi-Sor et
de Poladamastor, elle s’offre à lui en
disant : «Ne t’inquiète pas, mon chéri.
Mon baiser coûte cher si je me vends.
Mais à toi je me donne... Tu dois être
homme de lettres comme ces mes¬
sieurs. Je sais bien que vous n’avez pas
le sou ! »
Les dernières pages du romanfracon-
tent le festin durant lequel le roi Bal-
thazar vit apparaître sur un mur les
mots prophétiques, le saccage de Baby-
lone par l’armée de Cyrus, et le départ
de Vietrix avec une jeune esclave qu’il
a sauvée, une Ibère qu’il emmènera à
Lutèce où elle lui donnera beaucoup
d’enfants. Le tout est émaillé de plai¬
santeries faciles, sans doute imputables
à la collaboration de René Dalize. P. P.
FLAGELLATION À TRAVERS LE MONDE (La)
Le Fouet à Londres. «Roman-étude de
mœurs anglaises», de Jean de Villiot,
pseudonyme de Georges Grassal, plus
connu sous celui de Hugues Rebell
(1867-1905]. Publié en 1906.
La flagellation joue en tout cas un
rôle non négligeable dans les récits —
*Nichina, Les *Nuits chaudes du Cap
français, etc. — que signe Rebell, mais
il trouve ses meilleures aises pour trai¬
ter son sujet sous le pseudonyme Jean
de Villiot (avec, dit-on, la collabora¬
tion occasionnelle d’autres plumes :
Marius Moisson, Gustave Le Rouge).
D’où notamment, outre l’ouvrage ici
expliqué : Le *Fouet au harem (1906),
*Volées de bois vert, La Flagellation
des femmes en France sous la Révolu¬
tion et la Terreur blanche, Étude sur
la flagellation à travers le monde
«aux points de vue historique, médi¬
cal, domestique et conjugal», avec un
«exposé documentaire de la flagella¬
tion dans les écoles anglaises et les pri¬
sons militaires» (1901). Il existe bien
d’autres titres : Curiosités et anecdotes
sur la flagellation, La Cour de miss
Hayward (1900), La Femme et son
maître (1902), Le Magnétisme du fouet
ou les Indiscrétions de miss Darcy
(1902), etc.
Dans Le Fouet à Londres, colonel de
l’armée des Indes, dame de la gentry
demeurée chaste trop longtemps, couple
de lesbiennes sportives identiquement
vêtues, procurent un point de départ.
Après quoi la susdite lady subira d’af¬
freux mais sublimes outrages, à elle
infligés, outre les services du colonel,
par son propre valet. Puis des varia¬
tions assez attendues : demoiselles sans
pantalon, miracles de blancheur, pan-
pan ! et tout ce qui s’ensuivra. Au der¬
nier chapitre, «Tous fouetteurs», on
remarquera le rôle du pasteur en flagel¬
lant flagellé. M. B.
FLEUR DE POÉSIE FRANÇAISE (La)
Recueil «joyeulx» de poésies, dont cer¬
taines sont de Marot, d'autres de Mellin
de Saint-Gelais. Publié en 1543.
La plupart de ces «huictains», d’ins¬
piration parfaitement platonique, sui¬
vent les règles de l’amour courtois.
L’homme soupire, la femme se refuse.
«Languir me fait son amour en tris-
tesse/Duquel elle a congnoissance par-
faite/Jouissance est le bien que je
souhaite », mais elle répond : « Conten¬
tez-vous (amy) de la pensée. » Sous
l’effet d’un doux regard, parfois d’un
doux baiser, s’égrènent les sentiments
de regret, indifférence, haine, chagrin ;
l’oubli, l’adversité et les tourments
du désir insatisfait. Mais ces poèmes
côtoient, sans aucune séparation, des
poèmes d’inspiration franchement gail¬
larde. Ainsi, lorsque le berger « request
du jeu d’aymer » la bergère, elle dit que
Fleurs du mal (Les) / 181
cela n’est «pas honnête». Mais lors¬
qu’il la met «cul par sus tête/Et luy
dessus, la bergère frétille ». Elle se plaint
même qu’il n’est pas assez habile, qu’il
n’a pas la «lance» qu’il lui faut. Ces
amours sont, en général, champêtres.
Elles se déroulent au mois de mai, sous
la ramée, sur la mousse et font rimer
bergerette avec branchette et couldrette.
À ces termes badins se mêlent des
mots plus vigoureux ; ainsi, « fendasse »
ou «bon morceau» dont la dame est
«friande». Mis à part le malheureux
«vérolé» («je suis d’ulcères tout
épris»), les amoureux sont heureux et
devisent joyeusement ; elle : « Faictes-
moi le joly hachet», lui : « Haussez ung
peu le plissonnet»; elle: «Mettez la
main au commet. » Il faut remarquer
que ce sont souvent les femmes qui
prennent l’initiative, au contraire des
grandes dames courroucées. L’une est
même parfois «du jeu d’amour non
assouvie ». Une autre réclame : « Las,
comme cela frétille !/Encore ung coup,
car il me faict grand bien. » Une troi¬
sième, «de chaleur forcenée», crie à
qui veut l’entendre: «Ramonez-moy
ma cheminée./Ramonez-la moy hault
et bas. » X. G.
FLEURS DE CHAIR
Récits de «Madame la Vicomtesse de
Saint-Luc». Publiés en 1908.
Cent quarante-deux pages de polygra-
phie polissonne, à dominante lesbienne,
étendue à tout le répertoire — y com¬
pris l’inceste entre mère et fils, dit retour
au pays natal. Pure et sale tentative de
flatter le maniaque, tous les maniaques.
Une fausse couverture masque l’inten¬
tion : « Auguste Comte, mélanges his¬
toriques et politiques..., Paris, Librairie
des Sciences positivistes.» Mais, sur
la page de garde, le vrai titre, et ces
paroles attribuées « à Mlle X, du
Théâtre-Français » : « Pas de flagella¬
tion, pas de godmichés, pas de chiens,
rien que la chair humaine mais toute la
chair humaine sans aucune réserve.»
Effet de fouillis et variété des tons sug¬
gèrent plusieurs auteurs. M. B.
FLEURS DU MAL (Les)
Recueil de poèmes de Charles Baude¬
laire (1821-1867). Publié en 1857.
«L’odieux coudoie l’ignoble, le re¬
poussant s’y allie à l’infect. » Tel est le
jugement du critique du Figaro, à la
parution des Fleurs du mal, qui contri¬
bua à l’ouverture d’un procès contre
son auteur. Sainte-Beuve abandonna
celui qu’il appelait son «cher enfant»,
n’osant pas le soutenir publiquement et
se contentant de lui écrire une note
humble et honteuse : « Petits moyens
de défense tels que je les conçois»...
La sixième chambre correctionnelle,
par arrêt du 15 août, condamne Baude¬
laire et son éditeur à de fortes amendes
ainsi qu’à la suppression de six poèmes,
pour « outrage à la morale publique et
aux bonnes mœurs». Ce jugement n’a
été cassé par la Cour suprême que le
31 mai 1949. Pourquoi un tel scan¬
dale? Une telle condamnation? Peut-
être parce que Baudelaire avait, à
l’avance, condamné ses juges et vili¬
pendé le public borné : « Maudit soit à
jamais le rêveur inutile/Qui voulut le
premier, dans sa stupidité/Aux choses
de l’amour mêler l’honnêteté. » Or, non
seulement Baudelaire y mêle la mal¬
honnêteté, mais pour lui l’amour est un
mal. Le plaisir enveloppe avec lui son
propre châtiment. Le plaisir lesbien est
le plus exemplaire à cet égard. Il n’a
pourtant pas le poids du «lourd atte¬
lage» masculin, il ne creuse pas d’or¬
nières. Mais l’amour entre femmes est
une « action étrange », aussi inquiétante
qu’attirante, qui les contraint à vivre
seules, errantes, traquées. Surtout, c’est
un amour infini, inépuisable, stérile
dans son excès même. « Jamais vous ne
pourrez assouvir votre rage/Et le vent
furibond de la concupiscence/Fait cla¬
quer votre chair ainsi qu’un vieux dra¬
peau. » Cette malédiction qui s’attache
à la jouissance a souvent fait dire de
Baudelaire qu’il participait de l’esprit
182 / Fleurs du mal (Les)
chrétien. Mais la religion n’a fait qu’ex¬
ploiter une culpabilité plus archaïque,
inhérente à l’homme : en chacune de
ses partenaires, il cherche et retrouve
sa mère, première femme aimée et
interdite. C’est elle qui, lorsqu’il était
petit enfant, ne pouvait lui apparaître
que sous l’aspect d’une «jeune géante».
Ne nous étonnons pas s’il rêve, adulte,
à ces «terribles jeux» de l’enfant avec
sa mère, s’il aspire à « dormir à l’ombre
de ses seins». Aux genoux de cette
femme pleine de douceur et de bonté, il
reste blotti. Elle lui apporte l’oubli.
Elle aime sans condition. Elle est mère
même pour l’ingrat et le méchant. Il
fait d’elle une déesse. C’est l’Ange
gardien, la Madone. On sait qu’il fut
impuissant avec celle qu’il admirait
humblement. Prégnance et permanence
du tabou de l’inceste. Mais il y a dans
les vers et dans la vie de Baudelaire, un
autre type de femme. Démoniaque, bête
féroce, «reine des péchés», elle lui
déchire et lui mange le cœur. «Toi qui
comme un coup de couteau/Dans mon
cœur plaintif es entrée/Toi qui, forte
comme un troupeau/De démons, vins
folle et parée. » Elle cause la perte de
l’homme, «martyr docile», «innocent
condamné». Elle est à l’opposé de
la femme maternelle. C’est pourtant
encore la mère, mais la mauvaise mère,
celle qui, en se remariant, a trahi son
fils. La femme est la mort de l’homme.
«L’amoureux pantelant incliné sur sa
belle/A l’air d’un moribond caressant
son tombeau.» Elle l’emprisonne en
son sexe et le tue. «Et le Meurtre,
parmi tes chères breloques/Sur ton
ventre orgueilleux danse amoureuse¬
ment.» Autre évocation du vagin qui
apporte angoisse et crime : « La trom¬
pette de l’ange sinistrement béante».
Le thème du vampirisme, teinté d’un
romantisme un peu criard, apparaît sous
l’influence du roman noir, mêlé aux
expériences provoquées par le hashisch.
Ainsi se dressent les images de la cha¬
rogne en décomposition, «les jambes
en l’air comme une femme lubrique»,
du ver rongeant la peau; l’image de la
femme « se tordant ainsi qu’un serpent
sur sa braise/Et pétrissant ses seins sur
le fer de son buse», qui se métamor¬
phose en «une outre pleine de pus»,
puis en squelette ; ou encore l’image de
la revenante (ou du revenant, par réac¬
tion) qui se glisse dans la nuit, bondit
comme un tigre, déchiquette le corps et
l’âme, dans la fièvre et la convulsion.
La femme peut aussi tuer sans mouve¬
ment, par son indifférence hautaine, son
insensibilité à la souffrance humaine,
dans sa marche qui est balancement.
«Et je chéris, ô bête implacable et
cruelle,/Jusqu’à cette froideur par où tu
m’es plus belle.» Elle est immobile,
même dans le vacillement de son corps.
Sous le fardeau de sa paresse, sa tête se
balance avec nonchalance. Et ce « rêve
de pierre» que fait l’homme, n’est-ce
pas celui d’une femme frigide, ou —
mieux — morte? Vivante, elle est à la
fois insatiable et limitée. Elle est la
limite du désir masculin. Mais l’amant
ne peut-il pas trouver satisfaction sur
un cadavre ? « Combla-t-il sur ta chair
inerte et complaisante/L’ immensité de
son désir ? » Mais, « vil animal » ou sta¬
tue, la femme est toujours inhumaine
parce que non humaine : « Machine
aveugle et sourde, en cruautés féconde. »
Si elle s’entoure d’un décor et de
vêtements lourdement chargés, c’est
pour mieux disparaître. Fauteuils fanés,
meubles voluptueux, bouquets mou¬
rants, lustres pâles, miroirs profonds,
tapis. Sur le corps, la «robe exagérée»,
le « cliquetis de métal et de pierre », les
bijoux froids, les fourrures, la cheve¬
lure langoureuse et brûlante. Les par¬
fums surtout : senteurs âcres, encens,
huile de coco, musc, goudron, havane,
que l’amoureux mange, plus qu’il ne
les respire. Tout cela fait qu’il ne
reste que l’apparence et l’artificiel. «Ô
charme d’un néant follement attifé ! »
Et, dans un déplacement fétichiste,
l’objet d’amour, à la tête coupée, «voit»
par le vêtement qui marque sa cuisse.
«La jarretière, ainsi qu’un œil secret
Folie espagnole (La) / 183
qui flambe/Darde un regard dia-
manté. » X. G.
FOLIE ESPAGNOLE (La)
Roman de Guillaume Pigault de l'Epinoy
dit Pigault-Lebrun (1753-1835). Publié en
1805.
Très long, mal composé et écrit avec
un bonheur inégal, ce roman peut se
résumer ainsi : dans un XIIe siècle de
fantaisie et une Espagne de convention,
deux seigneurs, frères d’armes depuis
la croisade contre les Maures, ont
décidé de marier leurs enfants. Le comte
et la comtesse d’Aran, dont l’existence
est un modèle de vertu, ont un fils,
Mendoce, qui vit loin d’eux depuis six
ans dans la débauche et les dettes. Le
comte de Cerdagne, veuf après une vie
dissipée, ne vit plus que pour sa fille,
Séraphine. Aran veut ramener son fils
au bercail et lui imposer ce mariage. Il
lui dépêche Trufaldin, écuyer, valet et
précepteur du jeune homme, ce qui, en
ce temps-là, était tout un. Comme sou¬
vent dans les livres d’alors, une his¬
toire se glisse dans l’histoire, celle de
Trufaldin.
Dans sa jeunesse, il servait un évêque
qui chérissait un ravissant enfant de
chœur, Pedro. «Le petit Pedro était
une très jolie fille qui ranimait quelque¬
fois la vieillesse de Monseigneur. » Les
jeunes gens s’enfuient ensemble. Si
Trufaldin est couard, la fille — qui se
nomme en réalité Batilde — se montre
entreprenante. Elle aime bien son Tru¬
faldin mais ne résiste pas aux assauts
d’un dominicain, pas davantage à ceux
d’un muletier. Trufaldin «la trouvait
plus séduisante depuis qu’il avait un
coadjuteur». Succèdent dans les faveurs
de Batilde un chevalier, un vieux mar¬
chand, un corrégidor. Chaque fois,
Trufaldin se trouve témoin de son
infortune. Mais Batilde n’est pas la
* Justine de Sade et personne ne souffre
de l’humiliation du cocu ou de l’ou¬
trage subi par sa maîtresse. Le vieillard
se montre plus hardi que le jeune
homme. «Les attraits de Batilde que
Pérez fourrageait, commencèrent une
espèce de résurrection. La chaleur d’un
corps céleste auquel il accolait ses
ruines, le ranima tout à fait. » Trufal¬
din renoncera sans regret à Batilde et
prendra service chez le comte d’Aran.
Trufaldin rejoint donc son maître et
pupille. Il lui a préparé un sermon
interminable (soixante-quatre pages)
qu’il ne pourra jamais prononcer. Men¬
doce « était beau comme un ange, d’une
taille, d’une tournure parfaites; et sa
voix était pleine d’expression, quoi¬
qu’il fut opiniâtre et même, imperti¬
nent». Au grand dam de son Mentor, le
jeune homme n’a aucune envie de
rejoindre celle qu’on lui a promise et
qu’il ne connaît pas. Ses exploits ne se
comptent plus. Dans un tableau vivant,
il joue l’ange Gabriel, cocufie saint
Joseph et finit par le trucider.
La scène s’accompagne de quelques
irrévérences de l’auteur sur le fait que
l’on peut être «mère et épouse sans
inceste, puisque c’est le Bon Dieu qui
se fait lui-même». Mendoce n’en reste
pas là, séduit une jolie brune dont il se
lasse vite. En réalité, Cerdagne a dépê¬
ché auprès de son futur gendre nombre
de ses gens afin de ramener l’enfant
prodigue, sans qu’il soupçonnât rien.
Parmi ceux-là, une vieille de cinquante
ans dont Trufaldin est amoureux. Par
malheur, un incident le met en pré¬
sence de quelques volatiles qui «lui
gobent... ». Après bien d’autres péripé¬
ties, Mendoce et ses compagnons sont
prisonniers de l’Inquisition. Ils vont
mourir mais le comte de Cerdagne —
qui ne dévoile pas son identité — les
délivre in extremis.
Mendoce, mis à l’abri par Cerdagne
sur les terres de celui-ci, aperçoit Séra¬
phine qui le conquiert. Mais Cerdagne
veut que son futur gendre s’empare de
la citadelle qu’il entend lui abandon¬
ner. Séraphine sait qu’elle est promise
au fils du comte d’Aran, elle aime
Mendoce sans connaître son identité.
Avec cette dernière partie du récit, le
ton change : la grivoiserie fait place à
184 / Folies de ta jeunesse de sir S.-Peters Talassa-Aithéï
un libertinage aimable dont ne sont
absentes ni les scènes charmantes
(Mendoce essaie d’attaquer le château
de sa belle, les gens de celle-ci man¬
quent de le tuer: «Elle disait: quel
dommage de tuer un homme comme
cela, et elle faisait des caresses de plus
à son épagneul ») ni les jolies remarques
(«Ah! mon cœur, me voilà donc en
paix avec toi ! »). Cerdagne, avec un
malin plaisir, laisse les choses se gâter.
Mendoce pénètre dans le château par la
cave cependant que Trufaldin tente, par
erreur, de «violer» la vieille comtesse
d’Aran qui se défend avec succès :
«Dix fois Trufaldin a touché au port
sans pouvoir y entrer.» Pris sur le
fait, Mendoce sera jugé par une « cour
d’amour» que présidera Séraphine. Il
risque la disgrâce, la mort. Il aura le
bonheur. Trufaldin s’unit à sa duègne,
mais «s’étonne de sa nullité». Il a
«l’aiguillette nouée». Les jeunes amants
sont plus heureux : « Séraphine et Men¬
doce, au contraire, étaient sortis de la
couche nuptiale, brillants comme le
soleil qui s’élevait sur l’horizon. »
Ce long roman, le meilleur et le plus
caractéristique de son auteur, montre
que Pigault-Lebrun n’est pas le porno-
graphe que Ton a prétendu. Il a, par
endroits, certaines délicatesses d’écri¬
ture, mais ses récits sont trop diffus,
son érotisme facile et son anticlérica¬
lisme lassant. Le meilleur jugement est
encore celui qu’il porte sur lui-même
en N. B. de La Folie espagnole : « Mon
cher lecteur, vous êtes mécontent
peut-être, et vous vous écriez, en
jetant le livre : quelles niaiseries ! quel
fatras !» P. D.
FOUES DE LA JEUNESSE DE SIR S.-PETERS
TALASSA-AITHÉÏ
Recueil d'épigrammes de Simon-Pierre
Mérard de Saint-Just (1749-1812). Publié
en 1777. Réédité sous le titre Œuvres de
la marquise de Palmarèze.
Le pucelage, c’est bien connu, est un
oiseau qu’on met en cage et qui s’en¬
vole aussitôt que lui vient la queue.
D’où la sagesse qui inspire ce recueil :
« Hors du vit, loin du con, il n’est point
de salut/Et de tout ce qu’on fait vit et
con sont le but... Nous n’avons un vit
que pour foutre/Les cons sont pour
être foutus/Les cons semblables à la
loutre/Sont même des vits plus gou¬
lus. » J.-P. P.
FORT FRÉDÉRICK
Roman de Françoise Des Ligneris (née
en 1913). Publié en 1957.
Un homme traqué dans les bois par
des brigadiers, une jeune femme qui
passe à cheval, des coups de feu, un
lourd château flanqué de tours (Fort
Frédérick). L’exposition de ce récit
romanesque laisse déjà soupçonner la
suite : le criminel cherchera refuge
dans le château où Anne, la fière ama¬
zone, acceptera de le prendre sous sa
hautaine protection. Pour échapper à la
police, l’homme, un robuste gaillard,
s’est faufilé, la cuisse ensanglantée,
dans le lit de la vieille mère paralytique
dont Anne a la charge. Elle en fera son
esclave, trop heureuse de soustraire
une victime au village voisin, assoiffé
der vengeance. Cet hôte clandestin qui
semble sorti d’un Caprice de Goya, a
tué une petite fille, puis une vieille
femme. Anne aimera le gifler, lui cra¬
cher au visage, le dompter, lui confier
les tâches domestiques les plus ingrates.
Parfois, elle le flatte de la main, comme
s’il était son cheval. Il ne se soumet
que parce que Anne est très belle ; elle
tolère seulement qu’il baise ses san¬
dales, et que parfois il la vête ou la
masse de fin saindoux. C’est par adora¬
tion pour sa maîtresse inaccessible qu’il
acceptera de séduire une laideronne du
voisinage, et pis encore, de parfaire
sa tâche de domestique travesti en
camériste affublée de vieux pendants
d’oreilles. Survient au château un cou¬
sin d’Anne, vestige de son enfance.
L’esclave doit veiller plus que jamais
à l’entretien de la demeure, et Anne
éprouvera le besoin de resserrer les
liens qui l’unissent à sa victime en lui
Foutromanie (La) / 185
imposant le jeûne et le fouet. Anne
décide d’épouser son cousin depuis
longtemps épris d’elle. Elle fuit le châ¬
teau avec lui, puisque son «protégé»
l’a déjà déserté, sans doute rongé par la
jalousie. Mais bientôt, notre héroïne
rompt avec son fiancé et retourne à sa
demeure solitaire dont elle éprouve la
nostalgie, autant que de son esclave
infidèle. Tous deux se retrouveront à
Fort Frédérick, unis par des chaînes plus
puissantes que l’amour. Bel exemple
de domination d’un mâle par une fra¬
gile et sadique jeune femme. Y. C.
FOUET AU HAREM (Le)
Récit de Jean de Villiot, pseudonyme de
Georges Grassal, plus connu sous celui
de Hugues Rebell (1867-1905). Publié en
1906.
Une jeune fille française du meilleur
monde, fille d’un officier supérieur,
découvre le Maroc intime, terre par
excellence de la flagellation. Eunuques
qui châtient, grappes lesbiennes. Mar¬
guerite, la Française d’excellente édu¬
cation, sera mêlée à des exorcismes,
à des pratiques. On devra l’empor¬
ter sur une civière. Mais il lui sera
dit : « Quand vous serez mariée et que
vous aurez tout dit à votre mari, il
vous approuvera et vous n’y penserez
plus.» M. B.
FOÜET DES LUXURIEUX ET PAILLARDS (Le)
ou Juste Punition des voluptueux et char¬
nels conforme aux arrêts divins et
humains, par Mathurin Le Picard, curé
du Mesnil-Jourdain. Publié à Rouen en
1628, avec approbation des docteurs.
Cet ouvrage édifiant montre le souci
de préserver l’honneur des dames ver¬
tueuses, désireuses de porter un nom
recommandable. Les yeux de l’homme
y sont décrits comme « de vrays fuzils » :
que si ces «fuzils» sont appliqués à
cette pierre à feu (qu’est la femme
paillarde), soudainement « il en sort des
bluettes de feu de concupiscence qui
brusle». Un style volontiers lyrique
accompagne une impressionnante des¬
cription des maux de la condition
humaine, d’un jansénisme encore em¬
preint du riche vocabulaire de la Renais¬
sance. Y sont traités d’abord le péché
de luxure lui-même et «son énormité
par-dessus les autres péchés » avec, sur
le plan de la langue, les « noms et épi¬
thètes glanés dans les auteurs», puis,
face aux faits et gestes des « parangons
de la luxure», l’avis détaillé des Saints
Pères sur le sujet. Y est montré « com¬
ment Dieu a puni ce péché sévère¬
ment », « combien de gens de bien ont
détesté ce crime», et surtout «com¬
ment les philosophes payens ont dépeint
ce fol amour», avant qu’une descrip¬
tion en règle de la femme paillarde,
comparée à une «nasse de pêcheur»,
n’introduise une classification des di¬
verses espèces de paillardise, concubi-
naires, incestueuses ou sacrilèges, sans
oublier l’adultère spirituel d’autant plus
dangereux, comme l’auteur le démontre
en conclusion de son ouvrage, qu’aux
côtés de la gourmandise et de l’oisiveté
«l’une des occasions du péché de
paillardise est l’œil». Le Foüet des
paillards connut une grande diffusion
tout au long du xvne siècle. D. G.
FOUTROMANIE (La)
Poème lubrique attribué à Gabriel
Sénac de Meilhan (1736-1803). Publié
en 1778.
C’est une assez pesante apologie de
l’énergie virile dirigée selon les voies
de la bonne nature. Avant de chanter en
décasyllabes, «des Vits les combats
magnanimes», l’auteur donne à son
propos l’ampleur majestueuse d’un pro¬
jet cosmologique. Il assigne le com¬
mencement de la Foutromanie « à
l’instant de la création» qui a disposé
« les Atomes séminaux à une attraction
réciproque » ; écho certain de la Vénus
physique. Après pareille caution, il ne
lui reste plus qu’à justifier la verdeur
de sa langue ; les « minutieuses modes¬
ties ne réussissent plus aujourd’hui»,
alors que, jusque chez les béguines,
directeurs et jardiniers donnent des
186 / Foutromanie (La)
« leçons utiles de langue et de Physique
expérimentale ». Sénac de Meilhan vante
par-dessus tout la joyeuse vigueur au
déduit ; il loue le « train de la Canaille »
qu’il oppose aux «tons des gens de
qualité»; d’où ses reproches aux dépra¬
vés qui égarent leurs ardeurs : « Bien
vite au con rentrez par gratitude»;
il récuse la complaisance italienne à
« livrer l’endroit et l’envers [...] goût du
terroir». Sa géographie érotique donne
la préférence aux saines Teutonnes
contre les «cons latins» infectés trop
souvent du virus de la vérole. Celle-ci
tient une grande place dans le poème.
S’il dénonce «toute crainte frivole» des
maux vénériens, Sénac avoue qu’«on
est bien sot quand on souffre du Vit»;
il préfère les spécifiques végétaux aux
traitements mercuriels qui «sont des
poisons autant que des secours,/Ren¬
dent les vits ineptes aux amours/Et des
Fouteurs abrègent les jours». Son apo¬
logie de la santé ne s’embarrasse pas
d’adages moraux; il tolère( fort bien
que le grand seigneur délègue à ses
valets «le soin d’aimer, de foutre son
épouse», cependant qu’il fait son plai¬
sir de duchesses frivoles et de filles
de l’Opéra, gratifiées par la nature de
conventionnels «reins d’yvoire» et
« fesses de marbre ». J. G.
GAGA (Le)
Roman de Jean-Louis Dubut de Laforest
(1853-1902). Publié en 1885.
Le marquis de Sombreuse est éper¬
dument amoureux de sa vertueuse cou¬
sine, la comtesse Julia de Mauval. Afin
de lui rendre son époux odieux et gro¬
tesque, il entraîne ce dernier dans une
débauche qui le rend «gaga». Mais
Julia, bien que délaissée, bien qu’aban¬
donnée au «souffle de la sensualité»,
ne désespère pas de reconquérir le
comte et de le sauver de sa déchéance.
Inquiète de savoir ce qu’ont de plus
qu’elle les «cocottes» qui lui volent
son mari, elle supplie l’une d’elles de
lui enseigner ses «trucs». Elle apprend
que les «horizontales» et les «age¬
nouillées » vendent les « ivresses de la
sensualité », des ivresses inconnues qui
apaisent la bête qui gronde en tout
homme. Effarée mais décidée, la déli¬
cate Julia suscite toutes les «abjec¬
tions», se prête à tous les caprices de
son mari. Elle parvient enfin à ressusci¬
ter l’amour du comte. Quant au mar¬
quis, qui rêvait d’être le vengeur ou
le consolateur, il devient fou, se fait
fouetter jusqu’au sang, s’impose une
«flagellation galvanique» jusqu’à ce
qu’on lui passe la camisole de force.
Ces scènes de « mœurs parisiennes » sont
assez piquantes, parfois drôles, parfois
moralisantes, parfois trop mélodrama¬
tiques, au point que l’atmosphère, le
décor, les personnages font songer à
quelque « opéra vériste ». X. G.
GAILLARDISES DU SIEUR DE MONT-GAILLARD
Poèmes de Faucherand de Montgaillard
(né après 1550, mort avant 1606). Publiés
en 1606.
Recueil composé de stances à la
manière de Ronsard, de cartels, de
chansons. Poésie sarcastique, railleuse,
cynique, souvent licencieuse à l’ex¬
trême. Railleries contre les courtisans :
« Petits marauts, sots pasquineurs/Petite
plume de coq/Et toi petit mignon sucré/
D’un satin pourri diapré», ou les filles
publiques : « Mais se trouvant sans un
escu/Bien souvent les poils de son cul/
Lui servent à faire des mèches. » Une
étonnante tendresse s’exprime pleine¬
ment dans les stances à Claire, l’amie
secrète, ardemment aimée. Si le poète a
188 / Galanteries du jeune chevalier de Faublas (Les)
conscience que l’amour des femmes,
Flamide, Margot, Isabelle, Dorizis ou
Angélique, et la faveur des grands sont
choses muables, sa fraîcheur d’âme
l’élève au-dessus du grouillement, sueur
et parfums mêlés, de la cour de
Henri IV et de Marie de Médicis.
L’amour sans doute n’est qu’un songe :
«Eveillez-vous, éveillez/Belle qui tant
sommeillez », un leurre que contredit le
monde : « Là, là, là faites tout beau/Je
m’écoule toute en eau.» Vanité, sot¬
tise, cruauté d’un monde soumis à la
loi de la chair et du temps. Le dernier
mot de Faucherand est peut-être cet
extraordinaire poème contre une vieille
(paru d’abord anonymement dans Le
*Cabinet satyrique, éditions de 1618 et
1632): «Vieille sorcière aux blancs
cheveux/Vieille breneuse au cul foireux/
Vieille charbonnière accroupie/Vieille
lanterne d’oublieur/Vieille avaleuse de
roupies/.../Un bois vieil et trop sec
n’est bon que pour brûler. » P. R.
GALANTERIES DU JEUNE CHEVALIER DE
FAUBLAS (Les)
ou les Folies parisiennes. Roman d'An¬
drea de Nerciat (1739-1800). Publié en
1788.
Le chevalier Louvet de Couvray a
publié les sept premières parties des
*Amours de Faublas dans le tournant
des années 1787-1788. Il semble que la
lecture du livre de Nerciat, *Félicia ou
Mes fredaines, ait eu sur l’auteur de
Faublas une influence directe. L’ou¬
vrage de Nerciat avait été bien accueilli,
et son succès considérable. Ces romans
initiatiques étaient, il est vrai, dans le
goût de l’époque. Ils permettaient de
montrer la vertu menacée et de rendre,
ainsi, plus piquant l’instant où elle
s’abandonne. Dans le même temps, le
héros — à moins qu’il ne fût question
d’une héroïne — pérégrinait dans le
monde et dans la société. Mais le
«monde», bien sûr, c’était Paris. D’où
le sous-titre que Nerciat met à ce livre :
« les Folies parisiennes ». Notre auteur,
C’est notoire, connaissait admirable¬
ment les « sociétés d’amour» et y avait,
jeune officier, tenu hautement sa par¬
tie. Donc, lorsque le roman de Louvet
de Couvray vient couvrir de sa gloire
la gloire de Félicia, Nerciat, aussitôt,
décide de lui faire pièce et publie les
quatre tomes des Galanteries. C’est de
bonne guerre. Mais la querelle a bien¬
tôt rebondi : les uns tiennent pour une
imitation de Louvet par Nerciat, dans
ce livre s’entend; les autres tendent à
croire que Nerciat choisit simplement
de modifier en Faublas le nom du héros
d’un roman qu’il avait alors pratique¬
ment terminé. Sans doute y a-t-il des
deux dans cette histoire. Nerciat, qui
avait donné Monrose pour suite à Féli¬
cia, songeait assurément à quelque
entreprise du genre des Galanteries,
mais, lorsqu’il se rendit compte du suc¬
cès de Louvet de Couvray, il se hâta, fit
un mélange et mit dans son livre, pour
tout de bon, ce jeune chevalier de Fau¬
blas qui, à ses yeux du moins, était sorti
tout armé (si l’on peut dire) de Félicia.
Ce qui est vrai, c’est qu’il y a de la
fadeur et du bâclé dans ce livre. La
réputation de l’auteur n’y gagna rien. Il
•ne fut pas réimprimé. H.J.
GALANTERIE SOUS LA SAUVEGARDE DES
LOIS (La)
Cinq «bulletins anacréontiques » en
uise d'apologie du «premier sérail»
e la capitale, connu sous le nom de
«numéro 113», par P. Cuisin (1777-vers
1845). Paris 1815.
Auteur d’une satire sur les Nymphes
du Palais-Royal, un journaliste est
invité par Madame *** à venir passer
quinze jours dans son établissement,
«si précieux pour la jeunesse et si
avantageux pour les dames ». A la fois
«atelier» et «temple» de la Volupté,
le «numéro 113» réserve au visiteur
plus d’une agréable surprise : du bou¬
doir nacarat de Rosalie-Psyché, « ange
de blancheur et de délicatesse» et de
perfection dans les formes, au logis de
Joséphine, couleur « retour du Zéphyr »,
des appartements privés de Clarisse-
Galerie des femmes (La) / 1 8V
Melpomène qui récite des vers de
Phèdre en compagnie d’un Hippolyte
consentant, pour les besoins d’un noble
polonais tapi dans la pénombre, au
« lit musical » d’Adèle-Euterpe, dans sa
chambre couleur potiron qu’affectionne
particulièrement un marquis mélomane,
c’est — sans oublier le parterre de lis
de Célina-Uranie, spécialisée dans les
clients royalistes et les astronomes ama¬
teurs qu’elle «envoie dans les deux»
— tout un théâtre d’ombres et de chair
fraîche, dont la mise en scène est soi¬
gneusement réglée par la directrice et
les clients. On ne pénètre chez Clémen¬
tine-Polymnie qu’après maints escaliers
dérobés, galeries, loges orchestrales :
près du lit, devant une cassolette de
parfums, une rose artificielle effeuillée
indique que la sienne «avait depuis
longtemps subi le même sort». Flore-
Érato ou Flore-Sapho récite des poésies
lyriques dans son réduit couleur «Terre
d’Égypte», chamarré de vers de Piron
et de Colardeau en lettres d’or. Ce
temple du triple dieu de la nature, du
plaisir et de la folie se complète d’un
«dortoir» aux trois couleurs aurore,
ponceau et « sein palpitant » selon que
les pensionnaires ont quinze, dix-huit
ou plus de vingt ans. Un inventaire du
magasin des fards et costumes, ainsi
qu’une collection d’anecdotes, achève
la description de cette gigantesque « lan¬
terne magique» à l’usage des adultes
très avertis. D. G.
GALÈRE (La)
Poème de Jean Genet (1910-1986).
Inclus dans son recueil Poésies publié en
1948.
Écrit à Fresnes en 1942 — «pour se
délasser», confie l’auteur, de la rédac¬
tion de *Notre-Dame-des-Fleurs —, ce
long poème est en fait un tourbillon
onirique ample et extatique qui confond
dans le même mouvement le souvenir
éblouissant d’Harcamone — le beau
condamné à mort qui hantera *Miracle
de la Rose — et d’autres voyous dont
la «croupe de guitare éclate en mélo¬
dies ». Si, dans ses deux poèmes précé¬
dents, Genet avait crié avec une violence
instinctive son amour pour Pilorge et
défini son désir par des images éro¬
tiques très explicites, dans La Galère —
sans doute sous l’influence de son pre¬
mier livre qui lui fait prendre conscience
des mécanismes créateurs —, son éro¬
tisme se fait plus allusif, se glisse insi¬
dieusement dans la cadence de la phrase
et le déroulement rythmique du poème
devient l’écho du plaisir solitaire : «La
rose d’eau se ferme au bord de ma
main bleue/L’éther vibre docile aux
sursauts de ma queue/De nocturnes
velours sont tendus ces palais/Que tra¬
versait mon chibre... » Les murs de sa
cellule recouverts de graffiti souveût
illisibles s’insinuent dans le poème,
désarticulent le langage, le rendent par¬
fois obscur tandis que les nœuds et le
cordage de la galère évoquent subtile¬
ment la mâture immobile qui se dres¬
sait dans la cour de Mettray. Tous ces
éléments fusionnent dans une même
rêverie et font glisser le poème dans
une atmosphère nocturne et marine,
chargée de désespoir et de langueurs
nostalgiques. U. E. T.
GALERIE DES FEMMES (La)
collection incomplète de huit tableaux
recueillis par urj amateur. Nouvelles
de Victor-Joseph-Etienne de Jouy (1764-
1846). Publiées en 1799. Jouy, académi¬
cien, n'a survécu à un oubli justifié que
par ce péché de jeunesse dont il s'est
efforcé, plus tard, de racheter tous les
exemplaires pour les détruire.
Qu’il est doux de commencer par
l’innocence ! Adèle, qui ne se méfie de
rien, pas même du trouble nouveau qui
anime son jeune corps, se baigne nue
avec le beau Sarguines qui lui apprend
la nage et les caresses; mais quand il
fait la planche, elle s’effraie de voir
surgir ce qu’elle prend pour un reptile
énorme et s’enfuit dans un bosquet.
Sarguines la rejoint et lui révèle la jouis¬
sance. Élisa, elle, serait plutôt froide;
elle visite son amant en prison et se
190 / Gamiani
donne avec retenue et sagesse. Pendant
ce temps, sa servante s’exerce sur le
geôlier ; les sens triomphent de sa vertu ;
il lui guide la main: la voici l’œil en
feu et la bouche humide ; du centre de
son corps s’échappe une lave brûlante.
Le geôlier la dispose : « les pieds tou¬
chant à terre, le corps arqué en sens
inverse de sa position naturelle, de
manière à mettre dans la plus volup¬
tueuse évidence l’étroit domaine du
plaisir». Après un premier hommage,
il la retourne; «d’une main, il presse
sa belle gorge, et de l’autre interroge
d’un doigt mobile cet organe imitateur,
source de toute sensibilité». Zulmé
exige plus de délicatesse, un décor et
des manières pour le plaisir : son amant
la fixe dans un baiser, dénude son sein,
caresse sa jambe, franchit la jarretière,
touche au duvet d’amour et bientôt le
pénètre. Ensuite, il la déshabille, la fait
danser nue et l’embrasse sur tout le
corps avant de lui faire l’amour devant
la glace. Deidamie, qui est une femme
savante, préfère s’ébattre sur un lit d’in¬
folio. Mais ces plaisirs sont minces,
comparés à ceux de trois lesbiennes qui
jouissent sous le triple aiguillon d’une
langue rose et se fustigent avec les
branches d’un rosier les parties les plus
délicates. J.-P. P.
GAMIANI
ou Deux Nuits d'excès. Bruxelles 1833.
Invité à la soirée dansante que donne
la comtesse Gamiani, Alcide est à la
fois attiré et intrigué par la maîtresse de
maison. Ayant, soudain entendu dire
d’elle: «C’est une tribade», l’idée lui
vient de se cacher dans la chambre de
la comtesse pour voir comment celle-ci
se comporte en son privé. Ses hôtes
partis, Gamiani dit à sa camériste : « Je
me passerai de vous ce soir. » Elle s’est
arrangée pour retenir près d’elle une
des jeunes filles qui participaient à sa
soirée, et que, sitôt seules, elle dénude,
caresse, enlace et couvre de baisers. Le
spectacle de ces amours enflamme l’in¬
discret Alcide à tel point que, sortant
de la penderie où il se dissimulait, il
se jette sur la jeune fille et la pénètre,
malgré les clameurs de la comtesse,
qui s’apaisera assez vite et offrira
même son sexe aux coups de langue de
l’intrus.
Les deux nuits d’excès annoncées
par le sous-titre de l’ouvrage sont deux
nuits d’amour à trois : Gamiani, Fanny
et Alcide, au cours desquelles chacun
de ces personnages fait à ses parte¬
naires le récit de son initiation et de ses
plus singuliers exploits d’alcôve. D’où
le rappel détaillé de scènes dont l’en¬
semble constitue une sorte d’encyclo¬
pédie des dépravations. Gamiani, qui a
couramment recours aux caresses de
son chien, confesse avoir, dans son
adolescence, supporté la vigueur d’un
âne que les religieuses, du couvent où
elle était pensionnaire avaient pris soin
d’éduquer. 11 ne manque à la comtesse
que de connaître ce qu’on peut éprou¬
ver en mourant au moment de l’or¬
gasme. Pour le savoir, elle absorbe et
fait absorber à Fanny un aphrodisiaque
mêlé de poison. Ainsi disparaîtront-elles
toutes deux, ayant poussé aussi loin
que possible la recherche des plaisirs
sexuels.
La narration qu’Alcide fait de ces
déportements, les propos qu’il rapporte,
les réflexions que ces propos lui inspi¬
rent, ne permettent guère de prendre
au sérieux l’attribution de Gamiani à
Alfred de Musset. Cette attribution n’a
d’ailleurs été risquée qu’après la mort
de Musset, et sans doute provenait-
elle de quelque éditeur clandestin sou¬
cieux de piquer la curiosité de sa
clientèle. Musset n’eût certainement pas
écrit : «C’était un spectacle unique que
ces corps de femme [...] se pressant avec
la raffinerie d’une lubricité consom¬
mée», ou: «Les deux corps n’en fai¬
saient qu’un; seulement les têtes se
tenaient séparées. » Gamiani abonde en
phrases de ce genre. Il n’a pu avoir
pour auteur qu’un sous-Cuisin, un sous-
Raban, un des plus médiocres fabri¬
cants de romans destinés aux servantes
Général Dourakine (Le) / 191
et aux demoiselles de magasin du temps
de Louis-Philippe. Mais ses ridicules
ne l’ont pas empêché d’être l’ouvrage
licencieux le plus lu et le plus souvent
réimprimé. Louis Perceau, en 1930, en
recensait déjà une quarantaine d’édi¬
tions, sans compter les traductions.
L’édition originale s’accompagnait
de douze lithographies non signées, et
que l’on impute couramment soit à
Devéria, soit à Grévedon. En fait, rien
ne prouve que l’un ou l’autre de ces
deux artistes en soit responsable. Elles
pourraient bien être d’un pasticheur,
mais enfin, il y a moins d’arbitraire à
en charger Devéria ou Grévedon qu’à
donner à Musset les solécismes d’un
scribouillard. Devéria, s’il n’a pas des¬
siné les lithos de Gamiani, en a fait
nombre du même genre, qu’il ne désa¬
vouait nullement. Des témoins ont
même raconté que, pour répondre aux
demandes urgentes des marchands d’es¬
tampes, sa femme et sa fillette l’ai¬
daient à colorier les épreuves en noir
de ses compositions, et que l’enfant
s’amusait beaucoup à mettre du rouge
ou du rose où l’exigeait la fidélité au
réel. P. P.
GARÇONNE (La)
Roman de Victor Margueritte (1866-
1942). Publié en 1922.
Monique Lerbier, fiancée. C’est le
début. À la fin, l’un des personnages
dit: «Nous sommes tous le jouet
d’énergies qui nous dépassent», et un
autre, de Monique Lerbier : « Est-ce
qu’on songe au fumier quand on ren¬
contre une fleur?» Le sujet du livre se
résume donc au mieux dans la somme
des apprentissages de l’héroïne;
quelques mots résumant à leur tour ces
apprentissages : «l’École de Malthus».
De fait, le saphisme tient d’abord la
première place dans la vie de la déco¬
ratrice Monique Lerbier. La répulsion
envers un fiancé hypocrite à qui sa
famille voulait la vendre en mariage
explique cette retraite sensuelle.
Pour l’heure Monique est «proté¬
gée » par Niquette, une étoile du music-
hall, point jeune, mais : «un feu brûlait,
inextinguible, dans les os de la quin¬
quagénaire». Le feu de Monique elle-
même brûle assez ardemment pour que
bientôt elle se réconcilie avec les mâles.
Mais puisqu’elle est la garçonne, elle
les prendra comme les hommes pren¬
nent les femmes.
L’aventure de Monique Lerbier se
raccorde à celle d’un milieu, à la fron¬
tière du monde et de la bohème :
finance et politique, théâtre et lettres,
antiquités et journalisme, etc. Cette
« peinture sociale » paraît vraisemblable,
et vraisemblablement il s’agit d’un
roman à clé — en assez grande partie
du moins. Ainsi se comprend du reste
mieux que l’auteur ait été rayé de
l’ordre de la Légion d’honneur. Victor
Margueritte, après tout, montrait (outre
les «perversités innocentes» des par¬
ties de colin-maillard et des loges
de théâtre, ou les fumeries d’opium),
Sodome et Gomorrhe superposées à
Paris. Dans cette suite de tableaux, deux
dames se font du bien sous les yeux
d’un ministre qui cliché ces images
avant d’aller se faire flageller. Un nègre
rend à un jeune homme du beau monde
le service de le sodomiser (devant deux
autres dames). Un cornac conduit quatre
femmes au bordel. Ainsi le seul intérêt
de ce très plat roman réside-t-il dans
sa dimension sociologique (il en fut
vendu plusieurs centaines de milliers
d’exemplaires). C’est, dans le prolon¬
gement d’une ère victorienne réaffir¬
mée, le premier signe de la libération
féminine que le titre souligne assez et
que la mode capillaire, entre autres,
inscrira dans les mœurs. M. B-
GÉNÉRAL DOURAKINE (Le)
Roman de la comtesse de Séaur (Sophie
Rostopchine, 1799-1874). Publié en 1863.
Illustré de dessins sombres, ce livre
semble donner raison à l’immoralité.
Sans doute les méchants sont-ils punis
à la fin, mais après quelles épreuves,
192 / Grabinoulor
douleurs et humiliations, subies par les
innocents ! Le récit retentit de coups de
fouet et de bâton. L’énorme Dourakine,
inquiétant, violent, emporté, ne cesse
de proférer des menaces. «Que ne
puis-je l’étouffer, le hacher en mor¬
ceaux», dit-il à sa nièce. Celle-ci, la
terrible Mme Papofski, torture aussi
bien ses domestiques, qu’elle fait galo¬
per derrière ses chevaux et punit de leur
épuisement, que ses enfants, qu’elle bat
.et martyrise. Ceux-ci se vengent en se
faisant les bourreaux du petit Paul,
contraint d’avaler des toiles d’araignée
et de servir de monture à un grand qui
le fouette... On nous décrit complai¬
samment le spectacle des prisonniers
conduits en Sibérie. Quant à la Papof¬
ski, elle expie durement ses fautes :
emportée par des bras robustes, elle
disparaît jusqu’à mi-corps dans une
trappe soudainement ouverte sous ses
pieds et « se sent » fouettée : « Le sup¬
plice fut court mais terrible.» Il est
aussi assez ingénieux et pervers pour
développer chez les jeunes lecteurs une
forme d’érotisme assez particulière...
Un tel document ne laisse aucun doute
sur les tendances sadiques de la Ros-
topchine. On sait, de reste, que son
éditeur Hetzel a dû amputer ses manus¬
crits de beaucoup d’autres scènes de
flagellation qui en rendaient la lecture
insupportable. X. G.
ÇRABINOULOR
Epopée de Pierre Albert-Birot ( 1885-
1967).
Publié en 1921 (premier livre) et
1933 (deuxième livre). — L’apparent
«décousu» des phrases fait songer à
une écriture automatique. Sans ponc¬
tuation, les mots s’enchaînent, défilent,
s’accumulent, avec un débit très rapide
et les images se forment, se déforment,
se reforment toujours différentes. Véri¬
table fantaisie, l’invention est drôle,
saugrenue. Ainsi « Grabinoulor ima¬
gine le bijou d’Éros mais il désap¬
prouve la tinette individuelle». Cette
jonglerie, ce torrent verbal n’ont rien
de gratuit. Il s’agit de «retourner la
Terre comme une chaussette» et, pour
ce faire, il faut avoir «les bras longs».
Bon sens, bonhomie, conversation de
« concierges », toute cette tradition du
vieux monde est mise sens dessus des¬
sous et tournée en ridicule par une iro¬
nie mordante. «Jeannette aimons-nous
veux-tu je mettrai une queue à ta rosp. »
La fausse poésie, le Beau sont tournés
en dérision : ces beaux seins ne sont
que des « difformités laitières » et si la
douce et rose fiancée quitte précipitam¬
ment un soir son fiancé, provoquant
désespoir, drame et rupture, c’est qu’elle
était victime « d’une impérative émeute
boyaucratique ». La Pensée, c’est une
queue que l’on traîne derrière soi, la
Politique, c’est une prostituée et aussi
l’hypocrite «respect» dû à la ferrime
ouvrière, «propriétaire de l’usine», qui
refuse de faire des heures supplémen¬
taires et d’«amourer» au soleil.
Sur tous les plans, on s’attaque aux
finalités évidentes et établies, aux
accouplements de mots, de choses et de
personnes qui semblent aller de soi.
La semaine des sept dimanches viendra
qüand les hommes cesseront de voir les
mariées en blanc et les anges blonds;
c’est parce qu’ils ne savent pas que les
virginités sont noires qu’ils continuent
de travailler. Enfin, c’est surtout la
Nature et le « naturel » qui sont mis en
cause et Grabinoulor propose l’anus
artificiel «comme moyen de poétiser
l’homme». X. G.
GRANDE ET VÉRITABLE PROGNOSTICA-
TION DES CONS SAUVAGES (La)
avec la manière de les apprivoiser,
nouvellement imprimée par l'abbé des
Conars. Pièce en vers, anonyme, publiée
en 1610.
L’amour au rythme des saisons. La
femme, dans son intimité secrète, est
accordée aux phases saisonnières. On
connaît le fondement métaphysique de
l’astrologie, cette harmonie des mondes
qui fait du ciel une carte illustrée de
notre destin. Or «Suis venu en grand
Grand ordinaire (Le) / 193
instant/Faux astrologues contredire/Des-
quels le monde est mal content.» Le
véritable calendrier, c’est le calendrier
érotique. L’accord, il faut le chercher
entre les douze mois de l’année et les
douze mois de la chair intime de la
femme. Ainsi, comme est dure la terre
en octobre, dure la chair que l’on
pénètre. De même «Le premier du
calendrier/Est souvent si froid que mer¬
veilles/Aussi est-il comme janvier/Son
bonnet a de grandes oreilles. » Février
des cons farouches qui siffleront en
mars comme des jars... L’auteur ter¬
mine son poème par un envoi superbe :
« Prince, nous aimons les flacons/Rem-
plis afin que y croquons/Et les perdrix
prises aux faucons/La moitié plus que
ces gros cons. » P. R.
GRAND ORDINAIRE (Le)
Récit d'André Thirion. Membre du groupe
d'André Breton, Thirion collabora quel¬
quefois, dans les années 30, aux revues
surréalistes.
Ébauché en 1929, Le Grand Ordi¬
naire ne fut publié qu’en 1943, au
temps de l’occupation allemande, sans
nom d’auteur ni indication de pro¬
venance. Faussement daté de 1934 et
illustré de six gravures, le livre fut
imprimé clandestinement à environ trois
cents exemplaires dont plus de la moi¬
tié furent saisis par la Gestapo au domi¬
cile de l’un des commanditaires. Les
dessins qu’il contient sont dus au peintre
Oscar Dominguez (qui se donna la
mort en 1957). Comme l’indique l’au¬
teur, dans la préface à la réédition de
1970, «ils ressemblent davantage à un
commentaire qu’à une illustration...
Pour cette raison, ils enrichissent nota¬
blement le texte.» Thirion précise en
outre que «Le Grand Ordinaire n’est
pas un livre érotique. Il faut l’aborder
avec l’esprit que l’on apporte à la lec¬
ture des œuvres les plus singulières de
Swift... Dans la composition du livre
l’auteur a essayé d’être plus réaliste
que les romanciers traditionnels en
juxtaposant des épisodes apparemment
hétéroclites, suivant les lois de la
conversation et de la pensée. »
De fait, il serait vain de vouloir résu¬
mer le long récit, à la fois extravagant,
sarcastique, obscène et bouffon qu’est
Le Grand Ordinaire. En tête de cha¬
cun de ses chapitres s’inscrit une épi¬
graphe tirée, soit d’un surréaliste (Bre¬
ton, Éluard, Benjamin Péret, Georges
Hugnet), soit d’un des auteurs en hon¬
neur dans le groupe surréaliste : La
Mettrie, Achim d’Amim, Alfred Jarry.
Un grand nombre de personnages de
tous âges et de toutes conditions parti¬
cipent à des scènes burlesques.
Les occupants d’un château recourent
périodiquement à de petites annonces :
«Jeune veuve, bien phys., sér., désire
union », etc. pour attirer des sous-offi¬
ciers parmi lesquels la prétendue candi¬
date au mariage retient toujours un
adjudant. Ainsi peut-on organiser tous
les dimanches matin une chasse à l’ad¬
judant consistant à planter de petites
flèches dans les fesses de ce gradé
poursuivi par des chiens.
Ce n’est là qu’un des épisodes du
Grand Ordinaire, qu’agrémentent de
nombreux intermèdes érotiques sans
banalité. Une doctoresse se déshabille
pour être, jusque dans la raie des
fesses, barbouillée de confiture que son
partenaire léchera consciencieusement
avant de la sodomiser. Des créatures
légendaires comme Don Juan ou his¬
toriques comme Casanova; un héros
de Huysmans : M. Jean Folantin, sous-
chef de bureau honoraire à la préfec¬
ture de la Seine ; un aliéniste, le docteur
Ogre, dont le nom rappelle celui d’un
médecin légiste souvent appelé à dépo¬
ser en cour d’assises, interviennent dans
Le Grand Ordinaire, dont l’auteur, à
l’époque, ne s’est pas attaché à justifier
la fausse date de publication, puisque
cet ouvrage, censément paru en 1934,
contient une allusion aux « femmes sol¬
dats de la Seconde Guerre mondiale».
Notons que l’édition originale
contient un feuillet d’errata, qui ne se
borne pas à de simples corrections
194 / Grelot (Le)
typographiques, et qui dit notamment :
«P. 118, au lieu de second Empire,
lire : Troisième Reich. » P.P.
GRELOT (Le)
ou les Etc., etc., etc.
Ce roman qui, publié en 1754, trouva
bientôt place dans la fameuse et galante
«Bibliothèque amusante», n’a guère
de prétention, si ce n’est dans l’envoi
(« Dédié à moi. Deux parties. Ici, à pré¬
sent. ») que s’adresse son auteur, Paul
Barret (1728-v. 1795). Il relate les
mésaventures comiques et scabreuses
d’un jeune prince à la personne duquel
est attaché un fort incommodant grelot.
Cet appendice sonore ne peut que nuire
aux bonnes fortunes du héros et susci¬
ter maints épisodes saugrenus que Bar¬
ret conte d’une plume agile et sur le ton
déluré, précieusement capricieux d’un
petit-maître à la mode. J.-P. D.
GRISETTE ET L'ÉTUDIANT (La)
Pièce licencieuse de Henry Monnier
(1799-1877). Publiée en 1862 (?).
Il s’agit d’un texte dialogué d’une
quinzaine de pages, précédant Les *Deux
Gougnottes, autre pièce « libre » de cet
auteur. Les deux textes, réunis dans
un volume intitulé L ’Enfer de Joseph
Prudhomme, y sont « agrémentés d’une
figure infâme » (montrant le couple les¬
bien se «gamahuchant») et d’un «auto¬
graphe accablant». La scène de La
Grisette et VÉtudiant se passe à Paris
« dans une chambre meublée, rue de la
Harpe, en 1830 au plus tôt, en 1840 au
plus tard». Il y est transcrit les mots
vrais d’une rencontre amoureuse que
l’étudiant veut précipiter mais la gri¬
sette retarder. Elle se déroulera vite et
bien, en deux rencontres et presque
conjointes. Puis l’étudiant s’en va (il a,
dit-il, une commission pour sa mère).
Mais si Les Deux Gougnottes sont un
chef-d’œuvre, ce dialogue-ci apparaît
remarquable surtout par les interjections
prononcées par Joseph Prudhomme,
invisible, mais sur-présent comme on
est sur-réaliste, indigné mais digne.
L’idée de lui donner la parole dans
ces circonstances serait tout de même
plus fortement singulière s’il pronon¬
çait des exclamations mémorables. Cette
œuvrette fut reprise dans le recueil du
* Théâtre érotique de la rue de la Santé
(1864-1866), précédée d’un avertisse¬
ment de Nadas où on lit notamment :
«Voyons, Monnier, tu as vraiment tort
de renier ton essai de comédie libre. Il
te sera compté pour plus que les ren¬
gaines dont tu attristes les soupers où ta
place est marquée comme auteur des
Bas-Fonds... M. Monnier a donné deux
représentations de La Grisette et l’Étu¬
diant sur le Théâtre de la rue de la
Santé./“Nous le jurons !/Et il nie, le
récidiviste.” » L’Erôtikon-Théatron était
un théâtre de marionnettes, fort bien
équipé, où furent représentées en1 privé
plusieurs bouffonneries gaillardes. C’est
Monnier lui-même qui fit parler les trois
personnages de sa comédie. M. B.
GUERRE DES DIEUX ANCIENS ET MODERNES
M
Poème d'Evariste-Désiré de Forges, che¬
valier de Parny (1753-1814). Publié en
17.99.
Classé comme œuvre antireligieuse
et publié à la Bibliothèque du pilori des
cléricaux, il relate le conflit entre les
dieux de l’Olympe et la Trinité chré¬
tienne. C’est l’occasion pour l’auteur
d’une critique impitoyable, pleine d’hu¬
mour et de santé gauloise, des dieux
chrétiens, tristes, humbles, «jaunis par
l’abstinence». Invitée à un banquet
par les Olympiens, bons vivants, gros
buveurs et joyeux libertins, la Trinité
fait piètre figure avec son pain sans sel.
La Vierge Marie a beau baisser les
yeux et cacher ses «pudiques tétons»,
le vin lui fait tourner la tête et on
décide de la déniaiser. Alors que pres¬
sée par un besoin, elle s’est égarée dans
le palais, Apollon la renverse sur un
sofa et l’embrasse. Mais le Saint-Esprit,
qui ne se tient jamais pour battu, décide
d’éblouir les Olympiens en leur faisant
jouer les mystères. Or, que voient-ils ?
Guerre des masles contre les femelles / 195
Le Christ en croix qui, bien placé au-
dessus du corsage échancré de Marie-
Madeleine, crève la feuille de papier
qui voilait son sexe ! On en vient alors
à la lutte armée. Judith lève un régi¬
ment de donzelles. Lorsque Apollon
et ses hommes comprennent de quel
sexe est l’ennemi, ils giflent les laides,
caressent celles qui leur plaisent et les
laissent sur le terrain, leurs «culs de
lis » en évidence. Sainte Geneviève, de
son côté, innocente bergère, reçoit la
visite d’un ange bien en chair. Émue,
elle le tâte délicatement et il propose de
lui donner « un avant-goût de la béati¬
tude». Les galantes prêtresses sédui¬
sent les anges et les entraînent. Enivrés,
Moïse et les saints s’aperçoivent que la
véritable Trinité, c’est «une bouche de
rose,/un sein de lis et autre chose».
L’ange Gabriel essaie bien de com¬
battre Diane, mais, sa main se portant
par mégarde entre ses cuisses, il est
fort troublé par le désir. Pendant ce
temps, Priape a violé toutes les vierges
du Paradis. Vierges? Vraiment? Son
énorme membre a œuvré bien aisé¬
ment. Il doit néanmoins être puni de ce
crime, et, pour ce faire, on le baptise.
Il devient moine, tandis que chez les
nonnes, «un joli doigt qu’assouplit le
désir/En effeuillant [la rose] y cherche
le plaisir» ou qu’«un même lit reçoit
les attraits » de plusieurs femmes. Fina¬
lement, les chrétiens remportent la vic¬
toire. .. mais c’est grâce à saint Priape !
Ainsi le sexe triomphe-t-il de la sombre
continence chrétienne. X. G.
GUERRE DES MASLES CONTRE LES FEMELLES
Essai de Nicolas de Cholières (1509-
1592). Publié en 1588.
Trois dialogues sur les prérogatives/
et dignités tant de l’un que de l’autre
sexe. Il s’agit tout simplement d’une
défense et illustration de la condition
féminine. Dénonciation de la tyrannie
des maris, dont la puissance est de droit
divin et qui peuvent faire mourir leur
femme « pour avoir bu un peu de vin».
Cholières, non sans finesse, trace un
tableau de la condition politique et
sociale de la femme au xvie siècle. Mais
les arguments de Gynécophile, louant la
dignité et la vertu des femmes illustres,
paraissent ternes à côté de ceux de
Nicomède dénonçant l’ambiguïté des
conduites qu’elles inspirent. C’est, en
fait, ce qui a frappé l’auteur. Une cer¬
taine idée de la femme «serpent en
colère, couleuvre envenimée, crapaud
vilain, infect, herbe de puanteur, retraite
d’infections, senteur pestiférée, de la
perdition des hommes, seul auteur».
Le corps féminin est déjà un cadavre.
Malheur à l’homme qu’elles peuvent
«haleiner de leur maligne humeur».
Malheur, car «au mariage même, il
s’en trouve de si goulues que toujours
elles voudraient que l’on tînt dessus ou
auprès». Belle image qui montre les
racines oniriques de l’haleine, tiède et
fade comme ce genre d’humus qu’on
ne trouve qu’au printemps. «Cadavre
exquis», qu’on pioche et dont on
se repaît, le corps de la femme, comme
le feu, «dévore tout et jamais n’est
rassasié». PR.
HASARD AU COIN DU FEU (Le)
Dialogue moral de Crébillon fils (Claude-
Prosper Jolyot de Crébillon, 1707-1777).
Publié en 1763.
Crébillon reprend ici en grand vir¬
tuose l’idée exposée dans La *Nuit et le
Moment : l’acte d’amour ne naît pas
d’un sentiment, mais de circonstances
fortuites. Quelques serments que l’on
se fasse, ils ne survivent pas à la braise
qui expire dans la cheminée. L’argu¬
ment de cette comédie est simple : le
duc, amoureux de la marquise, retrouve
celle-ci chez Célie. Mais la marquise
doit se retirer et le duc demeure auprès
de Célie. Il fait froid et Célie demande
que l’on ranime son feu.
Dès lors va se livrer le jeu de l’amour
et du désir. Célie veut être aimée et
qu’on lui dise «je vous aime». Le duc
aime ailleurs mais veut profiter de l’ins¬
tant et emporter la place sans avouer
qu’il la convoite. Le piquant du dialogue
réside dans cette opposition, mais aussi
dans nombre de traits qui sont d’un
moraliste («Ce n’est pas le sentiment
que nous inspirons, mais le sentiment
qu’on nous inspire, qui nous persuade»)
et d’un ironiste («Pour les gens qui
s’aiment, les bienséances et les désirs
sont de bien terribles choses»). Deux
répliques peuvent résumer le conflit
entre les deux personnages : « Célie : Ce
que je vous inspire est-il de l’amour?
— Le duc : Si je n’en avais pas pour la
marquise, je ne douterais pas que ce
n’en fut.» Mais, quelle que soit la
perfection de ce dialogue et bien que
l’œuvre découpée en scènes ait pu être
portée récemment au théâtre, ce qui
ravit le lecteur, ce sont les longues indi¬
cations d’attitudes que donne Crébillon :
on s’approche, on se frôle, on se reprend,
on paraît enfin se livrer sans jamais
s’abandonner complètement ni se refu¬
ser tout à fait. Finalement, le duc sera
victorieux. «Cédant enfin à une situa¬
tion trop forte pour sa vertu, [...] il
n’annonce à Célie ses désirs que par
tout l’emportement qu’elle était, depuis
quelques minutes, en droit d’en espérer
ou d’en craindre. Derechef, Célie sup¬
plie qu’il lui dise qu’il l’aime... » Le duc
continue de faire ce qu’on lui reproche,
et de se taire sur ce qu’on désire de lui.
198 / Haute Surveillance
Célie se défend d’abord contre l’ardeur
du duc.
Avec une grande richesse de détails,
Crébillon analyse les positions en pré¬
sence et pose le problème du mo¬
bile : le duc aimant ailleurs, pourquoi
recherche-t-il ce triomphe d’un instant?
«Est-ce pour avoir avec Célie un tort
de plus? Tout au contraire : c’est pour
que ce soit elle qui en ait un de plus
avec elle-même... Pourra-t-elle, en effet,
vis-à-vis d’un homme à qui elle connaît
beaucoup d’usage du monde et des
femmes, mettre sur le compte de la vio¬
lence seule la nouvelle complaisance
qu’elle aura pour lui ?... » « Pour termi¬
ner (car enfin il faut finir)», conclut
Crébillon de façon désinvolte, le duc
fait le nécessaire pour donner à Célie
une conviction complète qu’il ne la
trompe point dans son désir sans pour
autant lui faire l’aveu qu’elle attend,
d’un sentiment qu’il n’éprouve pas. En
quelques lignes, l’auteur bâcle volon¬
tairement sa fin. Les amants soupent,
puis repassent dans le boudoir. Le duc
lève les derniers doutes de Célie, puis
la quitte pour se rendre chez la mar¬
quise qui, « si elle le revoit toujours fort
tendre, doit cette fois, selon toutes les
apparences, le retrouver un peu éteint».
Le Hasard au coin du feu est, avec
les *Egarements du cœur et de l ’esprit,
le chef-d’œuvre de Crébillon fils et,
en son genre, l’un des écrits les plus
parfaits et les plus fins de tout le
xvme siècle. Le dialogue est aussi spiri¬
tuel, la langue aussi élégante que dans
le théâtre de Marivaux, mais l’observa¬
tion va plus loin. Le monde de Cré¬
billon paraît plus vrai : est-ce parce que
les personnages qui l’animent se mon¬
trent plus sensuels que sensibles? —
ainsi, conformes au souhait de l’auteur
dans sa préface : « Le sentiment ne
serait point outré; l’homme enfin ver¬
rait l’homme tel qu’il est. » P. D.
HAUTE SURVEILLANCE
Œuvre dramatique de Jean Genet
(1910-1986). Publiée en 1949.
Dans une cellule, un meurtrier, Yeux-
Verts, attend de passer en jugement : ce
sera l’échafaud ou la Guyane; cette
attente est déjà une ascèse qui l’éloigne,
à une vitesse vertigineuse, de ses com¬
pagnons de cellule : Maurice et Lefranc.
Ceux-ci se disputent le privilège de son
amour mais si Maurice se limite à offrir
sans retour les grâces de son adoles¬
cence, Lefranc aspire à la possession
exclusive ; il voudrait enfermer Yeux-
Verts dans la solitude absolue de sa
chute pour se nourrir de lui. Le piège
ne se referme pas, le meurtrier plane
dans une dimension d’où est exclu
Lefranc. En essayant désespérément de
se hisser à la hauteur de son aimé,
Lefranc étrangle Maurice. Mais, selon
Genet, on n’accède pas au crime par un
acte gratuit ; dans sa mythologie du Mal
le criminel est élu, frappé par une grâce
fatale et absurde, c’est là son privilège,
sa puissance. Yeux-Verts n’admet pas
Lefranc dans sa gloire et le repousse.
Ce jeu théâtral figé et inéluctable peut
paraître trop systématique. Il n’en reste
pas moins exemplaire par sa rigidité
même qui rend sensible la fatalité et la
solitude du crime, sa beauté crispée et
insaisissable. U. E. T.
HÉCATE ET SES CHIENS
Roman de Paul Morand (1888-1976).
Publié en 1954.
Un homme jeune, d’ascendance hu¬
guenote, de son état social inspecteur
des finances. Le voici en Afrique. Les
lieux ne sont pas précisés, disons une
Afrique d’imprégnation orientale. Il y
gère des intérêts financiers. Une jeune
femme, séparée et loin de son mari,
devient sa maîtresse. Elle lui apprend à
s’abandonner, et lui, l’homme métho¬
dique, gagne en légèreté. C’est bien ce
qu’il dit, et nous avons à le croire, puis¬
qu’il est le narrateur.
Le livre, assez bref, progresse par
chapitres rapides — une phrase, une
page, deux pages, trois. Une fugue, sur
deux thèmes entrecroisés. Autrement
dit, l’aventure du huguenot libertin.
Héliogabale / 199
«J’avais du muscle en amour», dit au
début le personnage. Pourtant il constate
l’insatisfaction de sa maîtresse. Il essaie
de comprendre, à distance, le mari ini¬
tiateur. « Un visage de sanguin échauffé
par la débauche..., un maître roué.»
Alors le narrateur s’applique, com¬
plique les jeux. Bientôt, «nous savions
nos corps par cœur», et: «Chaque
organe, irrité par le frottement, gonflé,
tuméfié, devenait le siège d’une douleur.
Notre couche était noircie de cendres
de cigarettes, carminée de rouge à
lèvres, tachée du jaune d’œuf des
petits déjeuners, poissée de marme¬
lade. » Piètres résultats, pourtant, mal¬
gré l’extase. «J’étais la frontière d’où
elle partait vers un autre pays, me lais¬
sant transi d’abandon. » Le narrateur va
s’apercevoir que sa femme se caresse,
rêve, connaît l’orgasme au cinéma. Elle
a en tête un musée d’horreurs, et des
enfants y surgissent. Il veut la tra¬
quer jusque dans ces pays, s’initie tout
d’abord seul. Des enfants donc —
«petits Arabes, juifs ou même Euro¬
péens», et: «Lorsquej’oubliais de me
débaucher, d’eux-mêmes ils me rappe¬
laient à l’ordre.» Mais alors sa maî¬
tresse refuse les jeux communs, et le
représentant de la colonie européenne
lui conseille de partir. Il y a un post-
scriptum. En Chine, le narrateur ren¬
contre le mari (un colonel français, un
ex-roué que le mysticisme tente) ; et à
New York sa maîtresse. Nous sommes
alors en 1944. Elle-même dirige des
œuvres de guerre, et elle lui déclare :
« Il faut bien dire, mon cher, que vous
étiez terriblement vicieux. » M. B.
HÉLIOGABALE
ou l'Anarchiste couronné. Ecrit d'Anton in
Artaud (1896-1948). Publié en 1934.
Autour du berceau d’Héliogabale,
il y eut «une intense circulation de
sperme», et de sang autour de son
cadavre. Né dans une atmosphère de
« barbarie métaphysique » et de « débor¬
dement sexuel », il fut emporté par un
«fleuve de stupres et d’infamies». Il
est lui-même une aberration puisque,
malgré sa sauvage origine syrienne,
il régna sur Rome l’ordonnée et la
désordonna complètement. Deux éten¬
dards claquent autour de sa mémoire :
celui du sexe féminin, «rouge-jaune
comme les menstrues », et celui, « blanc-
sperme», du sexe masculin. Le signe
de cette bisexualité est présent partout
et spécialement sous la forme de la
«Pierre noire», phallus voué au culte
et qui porte sur sa face intérieure un
sexe de femme « que les Dieux mêmes
ont ciselé». C’est la femme qui est
l’origine monstrueuse de la cruelle
démence religieuse et sociale. C’est
Julia Domna, «impératrice et catin»,
femme de sexe et d’esprit qui, par rêve
de puissance, vint la première sur le
trône romain. Et ce furent Julia Moesa
et Julia Sœmia qui, instigatrices d’un
complot et furies terribles au combat,
donnèrent le pouvoir à Héliogabale.
Cet éphèbe, à la beauté marquée d’une
empreinte vénusiaque, fut capable d’être
à la fois un tyran sanguinaire, un
ennemi de l’ordre public, «anarchiste
appliqué qui commence par se dévorer
lui-même et qui finit par dévorer ses
excréments», un sacrilège qui épousa
la première vestale, et un prostitué de
bas-étage, qui se couvre de bijoux et
d’habits de femme et dont « la pédéras¬
tie religieuse n’a pas d’autre origine
qu’une lutte obstinée et abstraite entre
le Masculin et le Féminin». II remplaça
les sénateurs par des femmes, donna
des fêtes où il apparaissait, les cuisses
« poudrées de safran », le sexe « trempé
dans l’or», glorieux et inutile et le pubis
écorché par une araignée de fer et se
jeta dans les latrines quand on voulut le
tuer : « mort avec lâcheté mais en état
de rébellion ouverte ».
Rarement livre fut écrit qui châtre,
viole et tourmente autant le lecteur.
Mais que celui-ci soit pris de vomisse¬
ments d’horreur ou de tremblements
érotiques, il ne sait comment se défendre
de l’incroyable force attractive qu’exer¬
cent ces bacchanales et ces sacrifices
200 / Heptaméron (L')
humains car ils apparaissent brutale¬
ment comme la vérité du sexe et de la
délirante liaison entre pouvoir politique
et pouvoir sexuel. Artaud écrit: «On
peut crier de dégoût devant le prurit
sexuel des femmes que la vue d’un
membre frais arraché jette en amour» ;
on ne peut nier que tous ces rites
contiennent une «somme de spiritua¬
lité violente ». X. G.
HEPTAMÉRON (L7)
Recueil de nouvelles par Marguerite de
Valois, reine de Navarre (1492-1549).
De l’existence tourmentée de la sœur
du roi François Ier, il serait inexact de
déduire le contexte d’une œuvre qui
peut étonner, quant au propos, si l’on
connaît l’importance du personnage.
Cette princesse, « douce, gracieuse, cha¬
ritable, grand’ausmonniere et ne desdai¬
gnant personne » aux dires de Brantôme,
est aussi l’auteur de ce que Montaigne
appelait un « gentil livre par son
estoffe » qui, pour nous, résume dans la
Renaissance française, un débat répon¬
dant, avec la redécouverte d’un corps
païen et de sa singularité hors de
tout contexte directement religieux, aux
questions les plus aventureuses de la
modernité. Si les nouvelles de Margue¬
rite de Navarre suivent le schéma du
genre, elles n’en sont pas moins le lieu
de jonction entre l’esprit courtois dont
se réclame pour sa part la reine et un
besoin plus réaliste auquel elle ne cesse
d’être attentive. D’où un mélange d’une
extrême délicatesse qui n’a peut-être
pas son pareil dans l’histoire de la nou¬
velle. L’ambition première était d’écrire
un Décaméron français. Pour cela, la
reine se retire à Cauterets en 1546 où
elle rédige le prologue d’un ensemble
de récits qui, selon le titre, devait comp¬
ter cent nouvelles. En fait, la rédaction
semble s’arrêter au numéro 70. On ne
sait pas si Marguerite de Navarre eut le
temps de terminer son recueil. L’édi¬
tion de 1559 (posthume) est incom¬
plète. Elle reprend le titre que le projet
semblait signifier, sans que l’auteur en
soit pour le moins responsable. Quoi
qu’il en soit, l’ensemble forme un tout
cohérent. La reine y développe dans
une suite de sept journées des récits
que cinq femmes et cinq hommes se
font, lors d’une réunion à Cauterets, en
s’engageant à respecter la vérité et la
bonne foi des auditeurs. La narratrice,
reprenant la tradition du Décaméron,
fait alterner les contes tristes et les his¬
toires gaies, brodant ainsi une longue
variation sur l’amour et ses multiples
aspects. Par ailleurs, le procédé doit
beaucoup au platonisme. Comme le rap¬
pelle Michel François, «l’amour humain
n’est pas autre chose pour Marguerite
de Navarre qu’un désir de retrouver
dans l’être aimé l’autre moitié de nous-
même et, par delà, de perfectionner
notre âme pour atteindre enfin au Créa¬
teur». Chaque nouvelle est ainsi suivie
d’un commentaire qui juxtapose aux
aventures érotiques une morale puisée
dans l’Écriture sainte. De la même façon
le livre est organisé selon une progres¬
sion qui conduit des formes les plus
vulgaires de l’amour au récit des plus
nobles renoncements qu’il inspire.
• Mais ce serait méconnaître L ’Hepta¬
méron que de n’en retenir qu’un aspect
démagogique. L’œuvre propose exac¬
tement le contraire. La reine dresse, en
fait, un tableau des mœurs françaises
des xve et xvie siècles — où les débor¬
dements du temps ne sont pas oubliés.
Ainsi le vieux thème de la concupis¬
cence des moines, si souvent exploité
au Moyen Âge, est repris sans qu’il
faille chercher dans cette protectrice de
monastères, quelque anticléricalisme.
Tout simplement la reine décrit la tur¬
pitude où elle se trouve. Les bourgeois
ne sont pas épargnés. Non plus que les
nobles. Et Marguerite de Navarre ne
craint pas même de traiter des amours
des princes — de son frère François Ier
particulièrement. Si le plaisir inspire
tant de situations cocasses ou équi¬
voques, c’est aussi que l’apprentissage
de l’amour est chose difficile. L Hep¬
taméron rejoint le Banquet platonicien
Hermaphrodites (Les) / 201
lorsque la reine écrit dans la dix-neu¬
vième nouvelle: «J’appelle parfaictz
amans ceulx qui cherchent, en ce qu’ilz
aiment, quelque perfection, soit beaulté,
bonté ou bonne grâce ; toujours tendans
à la vertu et qui ont le cœur si hault et
si honneste qu’ilz ne veullent, pour
mourir, mettre leur fin aux choses basses
que l’honneur et la conscience réprou¬
vent; car l’ame, qui n’est creée que
pour retourner à son souverain bien, ne
faict, tant qu’elle est dedans ce corps,
que désirer y parvenir. »
Les méandres de la passion amou¬
reuse sont le prix de cet idéal. Chaque
nouvelle devient ainsi le lieu d’une
substitution : à l’amour qui pourrait
être coupable s’ajoute toujours la pos¬
sibilité de détourner la tentation, de
modifier le parcours, et de réintroduire
ainsi, non sans quelque malice, une fin
plus licite. Marguerite de Navarre, par
ce subterfuge, parvient à aborder des
sujets plus inquiétants que le liberti¬
nage mondain ou gaillard qui forme le
fond du livre. Ainsi la trentième nou¬
velle traite « d’un jeune gentil homme,
aagé de xiv à xv ans, [qui] pensant
coucher avec l’une des demoyselles de
sa mère, coucha avec elle-mesme, qui
au bout de neuf mois accoucha, du faict
de son fils, d’une fille, que xn ou xm
ans après il espousa, ne sachant qu’elle
fut sa fille et sa sœur, ny elle, qu’il fut
son pere et son frere. » Le commentaire
de Marguerite de Navarre, à ce propos,
est significatif. Parce que la mère vou¬
lait éviter à son fils un penchant natu¬
rel, elle est à l’origine d’un inceste.
Quelle est la morale de l’histoire?
«Voylà, mes dames, épilogue la prin¬
cesse, comme il en prend à celles qui
cuydent par leurs forces et vertu vaincre
amour et nature avecq toutes les puis¬
sances que Dieu y a mises. Mais le
meilleur seroit, cognoissant sa foiblesse,
ne jouster poinct contre tel ennemy, et
se retirer au vray Amy et lui dire avec
le Psalmiste : “Seigneur, je souffre force,
respondez pour moy.”» Ainsi le péché
n’est plus que la contrepartie de la
légèreté des pauvres humains : non que
Dieu cherche ainsi à les faire faillir
mais parce que la vertu qu’il représente
peutr chaque fois que l’homme s’en
remet à la providence, écarter le faux
pas, ou tout au moins, estomper les
conséquences. Parlant de l’amour au
nom de l’idéal, Marguerite de Navarre
n’en connaît pas moins la tolérance, et
par là, une sagesse presque antique
où il vaut mieux bien vivre que mal
aimer. C. F.
HERMAPHRODITES (Les)
Edité vers 1605, réédité en 1724 et 1726
à Cologne (Bruxelles, en fait) sous le titre
de Description de l'isle des hermaphro¬
dites, nouvellement découverte et réim¬
primé à la suite du Journal d'Henri III en
1744, avec portrait d'homme à cheve¬
lure de femme.
Attribuée au cardinal du Perron,
l’œuvre est en fait d’Arthus Thomas,
sieur d’Embry.
Elle fut publiée en même temps
que nombre d’autres libelles qui, sous
couvert d’îles et contrées imaginaires,
202 / Hérodiade
dénonçaient les mœurs et les façons de
faire aussi impies que vicieuses dont
la Cour de France était censée être le
théâtre. Il devenait clair aux gens de
bien que la France était le repaire et
l’asile de tout vice, volupté et impu¬
dence au lieu de F «académie hono¬
rable et le séminaire de vertu» qu’on
avait coutume d’y voir. On dit que le
roi lui-même, après s’être fait lire l’ou¬
vrage et l’avoir jugé certes un peu
libre, sinon hardi, considéra que l’au¬
teur avait dépeint la vérité, et ne devait
point être inquiété... D. G.
HÉRODIADE
Poème de Stéphane Mallarmé (1842-
1898).
Composée entre octobre 1864 et sep¬
tembre 1867, la scène d'Hérodiade
parut pour la première fois en 1870
dans le Parnasse contemporain et fut
recueillie dans la première édition (en
fac-similé) des Poésies. — À la délec¬
tation narcissique et cependant horri¬
fiée de sa propre beauté, les miroirs,
si longuement qu’Hérodiade les scrute,
ne suffisent plus, car ils ne lui ren¬
voient qu’une «ombre lointaine»: il
lui faut, pour se nouer à elle-même
dans une étreinte où s’accomplit de soi
à soi la suprême possession, fuir son
double reflété et connaître le « charme
dernier» d’être seule. À ce point révul¬
sée par l’idée du viol, que dans le
moindre attouchement elle verrait déjà
un « crime ». Mais quand la vierge ima¬
gine le spectacle de sa nudité sous le
tiède azur estival, ce sont les images de
l’amour charnel qui s’imposent impla¬
cablement à son esprit ; et, aussitôt, par
une sorte d’inversion du rapport amou¬
reux, son corps nu devient le sexe mâle
qui se retire du « calice » de ses robes.
Illusoirement, tandis que la nourrice
— maquerelle et voyeuse — évoque le
mortel auquel elle aimerait pouvoir se
substituer afin de connaître les secrets
que la vierge lui réserve, Hérodiade
proclame toujours son désir de chasteté
brûlante et glacée que protège le « tor¬
rent blond» d’une chevelure à la froi¬
deur de métal. Et, s’il est encore pour
elle des noces concevables, celles-ci ne
peuvent être que de nature mystique,
mais d’un mysticisme à rebours, par¬
faitement stérile, à l’image de la nuit
scintillante de « neige cruelle » — que
vient bientôt troubler le signe de la ver¬
ticalité — fût-il seulement celui du
«rêve qui monte» — lequel, dans
son interprétation symbolique, ne peut
que renvoyer à l’érection phallique.
De même que, dans les flambeaux
allumés dont la cire pleure «quelque
pleur étranger», la pulsion érotique
s’incarne de façon encore plus précise.
Car Hérodiade, en voyant s’éloigner
les rêveries de son enfance solitaire,
découvre en elle, avec effroi, la femme
qui attend « une chose inconnue ». P. S.
HEURE DU BERGER (L'(
« Demy roman comique (en prose et en
vers)» par Claude Le Petit (1639?-1662).
Publié en 1662.
Curieux et attachant ouvrage que ce
roman, que l’on appellerait aujourd’hui
récit, et qui a, du moderne, une extraor¬
dinaire liberté de façon et de style.
Dédié à «Monseigneur, Monsieur, ou
Messire Zorobabel Pirondeski...» (un
exemple d’une des très nombreuses
pirouettes du début), ce récit est centré
sur le mystère de cette Heure du Ber¬
ger, qui est aussi celle du « Petit Roi »,
cette heure souhaitée mais rarement
rencontrée, située dans le temps mais
peut-être hors de l’espace. Il s’agit de
la très banale histoire d’un amant déçu
à qui sa partenaire s’est toujours refù-
sée, bien qu’ayant fort penchant, ou
mieux, «merveilleux tendre pour son
dur». Phélonte, donc, se rend sans espoir
à un énième rendez-vous, entre huit et
neuf heures du soir, et marche fort
longtemps sans trouver « ny corps mort
ni âme vivante». Puis quelque chose,
une masse sombre qui se meut et vient
vers lui : « Il vit que ce quelque chose
de noir, estait une belle demoiselle mas¬
quée, ou plutôt un beau masque de
Heure sexuelle (L') / 203
velours sur le visage d’une damoiselle. »
À sa demande, elle lui indique qu’à sa
montre à elle, il est bientôt «l’heure
du Berger». Nous voici au nœud de
l’affaire. La femme à pied et son car¬
rosse qui la suit lentement, ce dialogue
absurde dans la nuit, n’est-ce pas un
rêve ? Phélonte monte dans le carrosse
et en sera fort récompensé.
Mais entre-temps, que de détours de
pensée ou de corps, que de détails sur¬
prenants, que de belles naïvetés. Le sexe
féminin, au sein de l’allégorie facile
qui compare le corps d’une femme à
une ville, est un palais dont on n’a de
nouvelles que par ouï-dire «parce qu’il
n’y entre jamais que des choses mortes,
mais nécessaires ». Ce récit de la conclu¬
sion d’un amour (car Phélonte finit par
découvrir Philanie la muette) n’a rien
à voir avec une farce, malgré Je sous-
titre du livre qui le donne comme
« demy-roman comique ou roman demy-
comique». Il y a certes de la masca¬
rade, mais l’esprit l’emporte largement,
avec ses puissances oniriques et liber¬
taires.
En 1662, poursuivi pour la publica¬
tion du *Bordel des Muses, Claude Le
Petit fut condamné à «avoir le poing
droit coupé et à être brûlé vif en place
de Grève ». La sentence fut exécutée le
1er septembre de la même année. R. L. S.
HEURE DU CHER CORPS (L')
Roman de Fabrice Effiat, pseudonyme
de Frantz-André Burguet (né en 1938).
Publié en 1963.
Voilà, dans le genre, un bien étrange
roman. Sans doute fallut-il satisfaire à
la commande, et glisser dans la trame
du récit, à chaque instant rompu, tous
les poncifs du genre. Le narrateur et sa
fille, Pascale, errent à travers un certain
nombre d’aventures glacées et ambi¬
guës — des seins lourds de la Dame
qui parfume aussi ses cuisses au petit
sourire tordu d’Aube qui ne s’intéresse
qu’à ses cernes.
Une errance. Le récit épouse toutes
les courbes de la rêverie : c’est d’une
rêverie qu’il s’agit. Un onirisme cruel.
Toutes ces images ont l’étrange pou¬
voir de vous entraîner vers le bas. Ces
figures parfois rappellent celles de
Lovecraft : le château séparé de la mer
par une frange de marais boueux, le
drap de la chemise d’Aube (on dirait
une première communion de cauche¬
mar), la Dame qui est celle de Milosz :
« Certes, elle est lugubre un peu, maigre
par trop/La Dame de la Vallée»; les
chevaux, la guitare, vivante et dont les
cordes blessées gémissent de plaisir
sous les doigts. Et tout au fond de la
rêverie, ces filles maigres comme des
elfes, minces, menues à l’extrême, aux
seins petits, aux chevilles fines. P. R.
HEURE SEXUELLE (L')
Roman de Racnilde, pseudonyme de
Marguerite Eymery (18601953). Publié
en 1898.
Le fantasme de l’Orient. Aux pre¬
mières pages, le narrateur se réveille. Il
va sortir de chez lui, le voici dans la
rue. C’est Paris, le boulevard Saint-
Germain. Mais : « De ma fenêtre, domi¬
nant les quais, j’ai vu ce soir, le soleil,
défaillant, vomir des flots de vin sur
toute la ville, et j’ai l’Orient dans les
veines. L’Orient ! L’Orient ! » Il veut
que son rêve demeure, or : « Il faut peu
de chose pour me désorienter. » La
dérive commence. Ce héros mâle inventé
par une femme auteur veut reconnaître
dans une putain Cléopâtre. Précisément :
«J’ai cette furieuse et humble fantai¬
sie d’être aimé par Cléopâtre, que vous
condamnez à vivre déguisée en putain
moderne, j’ignore pourquoi.» Quant
aux pratiques, l’une des amies du nar¬
rateur déclarera : «... mon cher Louis,
nous ne sommes pas aussi dépravées
que vous. Julia est mon amie, c’est vrai,
mais je tolère ses exagérations senti¬
mentales pour lui éviter de fâcheuses
liaisons. Une troisième, dans notre
alliance, ce serait du vice. » M. B.
204 / Heures perdues de R.D.M. cavalier françois (Les)
HEURES PERDUES DE R.D.M. CAVALIER
FRANÇOIS (Les)
dans lequel les esprits mélancholiques
trouveront des remèdes propres pour dis¬
siper cette fâcheuse humeur. Nouvelles
anonymes publiées en 1616.
Vingt-huit nouvelles et anecdotes, non
imitées d’auteurs antérieurs et gaillar¬
dement troussées, qui ont fait rêver
bien des exégètes. R.D.M., le cavalier
françois, est resté longtemps enveloppé
de mystère. Médecin peut-être, lui qui,
dans le «Pucelage recousu», disserte
avec compétence des méfaits de l’ou¬
trage sur le délicat buisson féminin.
Mais ses connaissances sont celles de
toutes les matrones de son temps. Galant
homme alors, et même gentilhomme,
familier de la cour de la reine Margot,
peut-être la dédicataire de sa préface
adressée «à la belle que j’aime le mieux,
ni que mon cœur, ni que mes yeux».
Une nouvelle comme « la Bonne Mère »
nous le montre familier des us et cou¬
tumes de la cour. Son style en tout
cas nous révèle un capitaine pour qui
l’amour est une stratégie: «engager
l’escarmouche, reconnaître la forteresse,
pointer les pièces, envoyer les volées
de canon, franchir la contrescarpe, com¬
bler le fossé, bouter le feu à la mine, se
loger dans la place». Un capitaine ou
un marin, car il y a d’assez jolies
figures empruntées à la marine. Par
exemple: «Tendre les voiles, les cor¬
dages et le grand mât, entrer dans le
havre, mouiller l’ancre. » Dans une nou¬
velle comme «l’Artifice amoureux»
on s’aperçoit aussi de son horreur pour
les gens de robe qu’il ridiculise. En
réalité ni médecin ni corsaire, l’écuyer
René de Menou, seigneur de Chami-
zay, nous enseigne «comment sans y
penser un galant homme acquit les
bonnes grâces d’une belle dame et de la
ruse qu’elle trouva pour faire battre la
mesure à son mari cependant qu’elle
tenait sa partie avec son ami ». P. R.
HIC ET, HEC
ou l'Elève des RR. PP. jésuites d'Avi¬
gnon. Roman attribué à Honoré-Gabriel
Riquetti, comte de Mirabeau (1749-
1791). Publié en 1798.
Histoire «édifiante et véritable» du
charmant Hic et Hec qui, tout jeune,
connut son premier plaisir en recevant
les verges d’un père jésuite. Ils en vin¬
rent vite aux pratiques homosexuelles.
Puis, il fut placé comme précepteur du
fils d’une charmante femme, prompte
à s’abandonner et à s’animer. Quand
l’époux les découvrit, au lieu de s’em¬
porter, il se joignit à eux : pédéras¬
tie, figures de groupe, sodomie, la belle
dame découvrant avec ravissement
qu’«à défaut de porte cochère, on peut
entrer par le guichet». La jeune et belle
servante est bientôt déflorée, initiée à
la volupté et admise aux plaisirs du
trio.
Tous ces amis aiment augmenter leur
jouissance par la fustigation. Une vieille
tante et un prélat, venus les épier pour
les punir, entrent vite dans la danse et,
de témoins, deviennent complices. Hic
et Hec est ensuite chargé de séduire une
chanoinesse qui joue les pudibondes.
Il prétend être un prince hindou. Il a
peint une tête d’éléphant sur son bas-
vfchtre, blason et preuve de sa noblesse.
Convaincue, la chanoinesse fait «un
usage répété de la trompe»... Elle est
aussitôt entraînée, ainsi que sa fille,
dans les orgies du groupe à quoi s’ajou¬
tent des plaisirs saphiques. Le langage
employé ne manque ni de préciosité
(«les désirs escaladent la brèche et s’y
logent en arborant le drapeau du plai¬
sir»), ni de piquant («le manche du
moussoir» entre dans «l’ouverture de
la chocolatière»). On y rencontre des
métaphores agricoles (le «soc de la
charrue » travaille au « défrichement »)
et militaires (on voit les «perles du
plaisir couler sur le champ de bataille»).
C’est l’occasion pour Mirabeau de déve¬
lopper des idées qui lui sont chères :
dans l’état de notre société, il faut «res¬
pecter les préjugés en public et s’en
dépouiller en privé»; les prêtres abu¬
sent de la crédulité du peuple (ainsi un
curé punit le péché d’une jeune péni¬
Histoire amoureuse des Gaules / 205
tente en agitant son « goupillon » sur le
lieu du « mal ») ; et surtout, il faut que
l’inceste ne soit plus interdit car il
satisfait un désir « naturel ». X. G.
HIPPARCHIA
Roman publié en 1748. Attribué à
Godard de Beauchamp (1689-1761) et
aussi à l'abbé Gérôme (par Barbier).
C’est un roman «philosophique»,
dit le titre, et il l’est en effet. Hippar-
chia, la courtisane grecque (puisque
l’histoire est censée se passer vers le
me siècle av. J.-C. à Athènes et à Lamp-
saque), est d’abord une adepte de la
secte des cyniques, et très soucieuse de
mettre ses actes en accord avec sa doc¬
trine. Elle est franche, déclare ouver¬
tement ses désirs, fait elle-même les
avances aux hommes, est prête à braver
les préjugés au nom de la nature et du
droit au bonheur. On voit bien qu’elle
est, au total, une disciple, non de Dio¬
gène, mais de la libre pensée française
du xviie et de la première moitié du
xvme siècle.
C’est dans cet esprit qu’elle illustre,
par sa vie, la réhabilitation du bon¬
heur terrestre, le soin de se procurer
constamment la volupté la plus raffinée
et la plus équilibrée, en même temps
d’ailleurs qu’elle sait s’incliner devant
le destin sans acrimonie. Aussi, Hip-
parchia, jeune, belle et riche, com¬
mence par se marier, contre la volonté
de ses parents, avec le philosophe Cra-
tès, vieux et laid. Réfugiés à Athènes,
ils y feront l’amour en public, confor¬
mément à leurs principes, et parce qu’il
ne saurait y avoir de honte ou de mal
dans la volupté, mais seulement l’heu¬
reux accomplissement d’une loi de
nature. Les Athéniens se fâcheront et le
couple philosophique devra s’en aller à
Lampsaque pour éviter une condamna¬
tion à mort.
Dans ce refuge, comme d’ailleurs
à Athènes, Hipparchia aura différentes
passions, sans cesser de revenir à Cra-
tès, toujours compréhensif pour la
nature, et dont seule la mort la sépa¬
rera. Après sa mort, et à la suite de
troubles qui surviennent à Lampsaque,
on retrouvera Hipparchia à Athènes,
plus discrète dans sa recherche de la
volupté, mais toujours égale à elle-
même. Elle trouvera une dernière grande
passion avec Cléanthide, se retirera avec
lui à la campagne, où ils vieillissent
ensemble. Hipparchia, de son côté,
attend maintenant la mort avec la même
fermeté philosophique. Notons qu’ac¬
cessoirement Hipparchia comporte des
passages remplis d’allusions transpa¬
rentes à la cour de Louis XIV, et la pré¬
face souligne qu’elles s’appliquent aussi
à la cour de Louis XV.
Mais là n’est certainement pas l’es¬
sentiel. Ce qui compte pour nous dans ce
court roman dont l’influence fut grande
à l’époque, c’est qu’il marque nette¬
ment le lien entre une certaine forme
de l’érotisme et le libertinage philoso¬
phique des sceptiques et athées de la
période antérieure aux Lumières. Y. B.
HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES
Roger de Rabutin, comte de Bussy,
né en 1618 à Épiry, avait fait, après de
solides études tant à Autun qu’à Paris,
un beau chemin dans les armes sous
Condé puis Turenne et, en 1638, avait
acquis la charge de mestre de camp de
la cavalerie légère; un grade élevé,
une réputation d’homme d’esprit, et, en
marge d’un mariage distingué, l’amour
de la belle Mme de Montglas. Tout
souriait à sa quarantaine avantageuse,
quand éclatèrent coup sur coup, et de
son fait, les deux orages qui devaient
briser sa carrière. Cela commença par
l’affaire de Roissy-en-Brie où des amis
comme Vivonne, Manicamp, Guiche et
autres l’avaient invité à de prétendues
dévotions pascales. L’opinion les accusa
de s’être laissé aller, notamment, jus¬
qu’à l’improvisation d’un Alléluia sacri¬
lège, dont les couplets obscènes faisaient
allusion aux plus hautes têtes. Bussy,
cette fois, en fut pour six mois de
retraite forcée en Bourgogne. Il en était
revenu lorsque Mme de Montglas tomba
206 / Histoire amoureuse des Gaules
malade à Lyon; l’amant empressé y
courut, y passa deux semaines. Conta-
t-il à la dame quelques bonnes histoires
de la cour, qu’elle lui demanda de rédi¬
ger? Toujours est-il que, rentré à Bussy,
il se met à VHistoire amoureuse des
Gaules, qu’il peut lire dès la fin de
1662 devant un groupe d’amis. C’est
alors qu’il confie le manuscrit pour
deux jours à une intime de Mme de
Montglas : Mme de la Baume, laquelle
en prend une copie hâtive et la fait cir¬
culer. Au cours d’une première expli¬
cation, elle affirme l’avoir détruite, mais
la preuve de sa trahison est apportée
en 1664 à Bussy qui, dans une scène
effroyable, se fait d’elle une ennemie
mortelle. Non contente de se liguer avec
toutes les personnes maltraitées dans
Y Histoire amoureuse des Gaules, Condé
en tête, elle la fait imprimer non sans
l’avoir frelatée quelque peu. Le livre
paraît, trois mois à peine après l’élec¬
tion de l’auteur à l’Académie. C’est un
énorme scandale. Le dossier de Roissy,
rouvert, n’est pas sans apporter de l’eau
au moulin de la calomnie. On ressort le
fameux Alléluia, truqué aussi, et on le
fait courir, avant de le joindre à une
édition ultérieure de Y Histoire amou¬
reuse. Bussy n’a-t-il pas vraiment visé
les Majestés royales? La conviction de
Louis XIV hésite entre deux textes :
celui que Bussy lui soumet comme
authentique et celui que Mme de la
Baume a falsifié. Balançant entre un
avocat aussi bien placé que le duc de
Saint-Aignan qui répond de la bonne
foi de son ami, et les machinateurs qui
multiplient les rapports mensongers, le
roi retient un moment ses foudres, puis
tout à coup les lâche : le 16 avril 1665,
Bussy, malgré une solennelle protes¬
tation d’innocence qui, par l’intermé¬
diaire de Saint-Aignan, avait atteint le
souverain quatre jours avant, est arrêté
et mis au secret à la Bastille. En dépit
de sa lettre apologétique au même Saint-
Aignan, datée du 12 novembre et aussi¬
tôt transmise au roi, il sera mis en
demeure de céder sa charge de mestre
de camp et restera détenu, dans les
plus pénibles conditions, jusqu’à la mi-
août 1666 : encore ne devra-t-il qu’à la
maladie de voir son emprisonnement
commué en un exil indéfini sur ses
terres.
Les éditions, entre-temps, non sans
des enrichissements redoutables, s’étant
multipliées, bientôt commenceront à
se répandre, écrits par des plumitifs à
gages ou brûlant d’exploiter une si bonne
veine, ces libelles qui, lancés effronté¬
ment sous la responsabilité de Bussy
comme faisant suite à Y Histoire amou¬
reuse des Gaules, ne seront certes
pas pour apaiser le ressentiment du
monarque. De fait, il n’obtint qu’en
1681 la permission de se réinstaller à
Paris, et qu’en 1682 celle de se présen¬
ter au lever du roi. Froidement accueilli,
il retourna se terrer dans son château, et
ne fit plus à la cour que deux appari¬
tions, l’une en 1687, l’autre en 1690,
avant de se replier définitivement sur la
Bourgogne et d’aller mourir à Autun le
9 avril 1693.
La bibliographie de Y Histoire amou¬
reuse des Gaules est aussi complexe
qüe copieuse. Le manuscrit authentique
n’a jamais été retrouvé. Nul texte
imprimé, fait essentiel, ne l’a été avec
l’assentiment ou sous le contrôle de
l’auteur. L’édition princeps de Y His¬
toire amoureuse des Gaules, sous ce
titre, semble bien être celle qui a paru à
Liège en mars 1665, entraînant l’em¬
prisonnement de Bussy: petit in-12
marqué d’une croix de Malte. Selon
Cleirens, sept éditions se suivirent en
1665-1666. Ont compté essentiellement
depuis : au xixe siècle : l’édition savante
en quatre volumes publiée de 1856 à
1876 par P. Boiteau, qui se charge du
vrai Bussy et C.-L. Livet qui se charge
des « romans historico-satiriques du
XVIIe siècle» autrement dit, du faux
Bussy ; base de tout le travail d’exégèse
accompli depuis lors ; au xxe siècle :
l’édition des Classiques Garnier éta¬
blie par Georges Mongrédien en 1930 ;
l’édition donnée par Fr. Cleirens en
Histoire amoureuse des Gaules / 207
1961 au Club du meilleur livre; l’édi¬
tion préfacée par Antoine Adam, parue
en 1966 dans la collection Garnier-
Flammarion. C’est, avec une «chrono¬
logie», une préface et un index, le texte
purifié qu’on trouve déjà dans les pré¬
cédentes publications. «On a confor¬
mément à la tradition généralement
admise remplacé les pseudonymes par
les noms véritables des personnages... »
C’est du texte de ces trois dernières
éditions que nous partirons pour don¬
ner de l’Histoire amoureuse des Gaules
une brève analyse.
Cinq «histoires» dont la première
est l’« Histoire de Madame d’Olonne».
Nous voyons cette vertueuse fille, née
Catherine-Henriette de la Loupe, deve¬
nue femme, prendre pour amants, à
peine mariée, un M. de Beuvron, un
duc de Candale, puis un maître des
requêtes nommé Paget qui lui met,
avec une lourdeur effarante, le marché
financier en main. Suit un trésorier du
nom de Janin de Castille qui accom¬
pagne d’un versement de dix mille
livres son aveu d’amour, — après lui le
prince de Marsillac, fils de La Roche¬
foucauld, le chevalier de Gramont et, le
plus pittoresque, le comte de Guiche.
Celui-ci, pédéraste notoire, vient la voir
habillé en marchande de dentelle, et
la déçoit par deux fiascos pour réussir
enfin laborieusement. Elle est mûre
pour accueillir l’abbé Foucquet (frère
du surintendant, et agent de Mazarin),
juste sorti du lit de Mme de Châtillon, à
laquelle nous sommes ainsi amenés.
L’histoire de Mme d’Olonne se double
de celle d’une de ses bonnes amies, la
comtesse de Fiesque, attachée d’autre
part à Mlle de Montpensier.
La seconde histoire est celle de
Mme de Châtillon, née de Montmo-
rency-Bouteville, aimée, jeune fille, de
Condé, cédée par celui-ci à un bon
parent et ami. L’attachement conjugal
de M. de Châtillon a tôt fait de se
démentir, et Mme de Châtillon reporte
ses sentiments sur le duc de Nemours ;
devenue veuve, elle affiche délibéré¬
ment sa liaison. Mais le duc de Nemours
doit bientôt partager ses faveurs avec
un personnage attaché à Condé : le
prêtre Cambiac, fou d’elle au point
de s’en évanouir en disant la messe.
Disputée par les grands personnages
du temps (Milord Craf, le comte de
Digby, le roi Charles d’Angleterre,
encore banni), elle joue de leurs rivali¬
tés, cédant à l’un (le maréchal de Mon-
chy qui lui a promis de tuer Mazarin)
pour écarter l’autre (l’abbé Foucquet
de tout à l’heure qui a pris sur elle un
grand ascendant) et parvenir enfin à
son but : elle devient la compagne du
prince de Condé, tandis que Foucquet
tombe dans les bras de Mme d’Olonne.
Mme d’Olonne diligemment renvoyée
à la campagne par un mari las du bruit
de ses fredaines, notre auteur passe
brusquement (troisième «histoire») à
la débauche de Roissy qu’il entreprend
de conter comme une partie amicale
assez innocente. Tout au plus a-t-on
composé, de compagnie, un « cantique » ;
tout au plus a-t-il surpris au matin, non
sans leur faire sentir une discrète répro¬
bation, de Guiche et Manicamp dans le
même lit ; le pire qu’il ait fait, lui, a été
de raconter, pour distraire la société,
ses amours avec Mme de Sévigné et
Mme de Montglas : amours qui vont
remplir respectivement la quatrième et
la cinquième histoire.
De Mme de Sévigné, il fait d’abord
un portrait peu flatteur; façon d’expli¬
quer qu’il ne l’ait pas, comme il eût
pu le faire, épousée : « Certaine manière
étourdie dont je la voyais agir me la
faisait appréhender, et je la trouvais
la plus jolie fille du monde pour être
femme d’un autre. Ce sentiment-là
m’aida fort à ne la point épouser;
comme elle fut mariée un peu de temps
après moi, j’en devins amoureux...»
Si bien amoureux que lorsqu’elle fut
trompée par M. de Sévigné, il s’offrit
à la consoler; lorsqu’elle fut veuve,
il resta son courtisan assidu. L’amitié
amoureuse qui s’était installée n’eût
connu que peu de nuages si un beau
208 / Histoire comique de Francion
jour (c’était en 1658, et Bussy avait
besoin d’une avance sur les frais de son
équipement militaire) la marquise ne
lui avait refusé son assistance. Une
fâche s’ensuivit qui le laissa tout entier
à Mme de Montglas, déjà dans sa vie.
Ce qu’il appelle « Histoire de Mme de
Montglas et de Bussy» n’est que celle
des débuts de leur amour. C’était, tient-
il à préciser, cinq ans avant la brouille-
rie avec Mme de Sévigné. La Feuillade,
d’Arcy et lui-même, s’étant mis dans la
tête d’être amoureux, étaient tombés sur
trois belles amies, Mmes de Montglas,
de Précy et de l’Isle, disposées pour
leur compte à se laisser aimer. Restait
le problème de la répartition des trois
dames entre les trois seigneurs : « Nous
convînmes de faire trois billets de leurs
trois noms, de les mettre dans une
bourse, et de nous en tenir, en les tirant,
à ce que le sort ordonnerait. Mme de
Montglas échut à La Feuillade, Mme de
l’Isle à d’Arcy et Mme de Précy à
moi.» Cet arrêt du destin n’était pas
pour arranger Bussy qui déjà nourris¬
sait une préférence pour la première.
Un arrangement chevaleresque entre La
Feuillade et Bussy mettra enfin l’amour
en mesure de réparer les méfaits de
la loterie. Le livre finit en gloire sur
l’aube de sa liaison avec celle pour qui
il l’a écrit.
Ce qui frappe d’abord dans cette
œuvre d’une composition décousue,
mais d’une écriture admirable, c’est
l’absence de volupté. Ces récits de fre¬
daines enchaînées les unes aux autres
sont plus glacés que des rapports de
diplomatie. Bref, il n’est dans toute
notre littérature amoureuse rien de
moins gaulois que VHistoire amou¬
reuse des Gaules. Une fois retran¬
chées les interpolations libertines, on
n’y trouve pas plus de licence, à la
vérité, que dans les passages de ses
Mémoires où Bussy fait le sec récit
de ses entreprises sur Mme de Busset,
Mme de Miramion et autres, ou dans
ces Maximes d’amour, où il rime élé¬
gamment des adages qui font l’effet,
parfois, de La Rochefoucauld en vers :
«L’absence est à l’amour ce qu’est au
feu le vent;/Il éteint le petit, il allume
le grand. »
Un mot, pour mémoire, sur ces
libelles du pseudo-Bussy, qui apparais¬
sent au catalogue de la Bibliothèque
nationale sous les titres : Amours des
dames illustres de nostre siècle, le
Passe-temps royal ou les Amours de
mademoiselle de Fontanges (Cologne,
1680, 1682, 1691 ) , La France galante
ou Histoires amoureuses de la cour de
Louis XIV (2 vol., Cologne, sans date).
Incorporés dans VHistoire amoureuse
des Gaules par l’éditeur de 1754, avant
de faire l’objet des soins de C.-L. Livet,
de A. Poitevin (qui les enveloppe sous
le titre général de La France Galante) et
encore de G. Mongrédien, ces « romans
satiriques du xvne siècle » souvent très
médiocres semblent bien être, pour les
meilleurs, l’œuvre du libelliste hollan¬
dais Courtilz de Sandras. Ils concernent
peu ou prou toutes les amours royales,
et celles de grandes dames comme
Mlle de Montpensier, Mme de Lionne,
Mme de la Ferté, Mme de Rourre, celle-
ci-en compagnie du Dauphin: l’inten¬
tion en est généralement malveillante,
l’information suspecte ; en revanche il
n’y a pas de bornes à l’indiscrétion non
plus qu’à l’irrévérence : ici, l’anecdote
scandaleuse abonde, le libertinage se
débride comme jamais dans le vrai
Bussy. Il est des passages fort crous¬
tillants comme celui qui nous montre
les entreprises directes de la duchesse
de la Ferté sur l’innocente braguette du
jeune Dauphin; tel autre, qui met en
scène une bande de pédérastes châ¬
trant un jeune pâtissier et le renvoyant
avec ses parties viriles dans son cor-
billon, pousse la licence jusqu’à l’hor¬
rible... A. B.
HISTOIRE COMIQUE DE FRANCION __
Roman de Charles Sorel (1602-1674). j
Auteur, dès 1616, d’un Épithalame
sur le mariage de Louis XIII, il donna
en 1621 / Histoire amoureuse de Cléa-
Histoire comique de Francion / 209
genor et de Doristée, en 1622 Le Palais
d’Angélio, recueil de nouvelles que sui¬
virent en 1623 les Nouvelles françaises
et publia la même année la première
version anonyme (onze livres) et en
1633 sous le pseudonyme de Nicolas
Moulinet la troisième version (douze
livres) de Y Histoire comique de Fran¬
cion,, ouvrage qui, en ce qui concerne
l’enfance et la jeunesse du héros, com¬
porte une large part d’autobiographie
romancée. Entre-temps avait paru sous
le nom de Sorel, en 1627, sa seconde
œuvre marquante : Le Berger extrava¬
gant. Après la publication assez heu¬
reuse, en 1642, de sa Maison des jeux
comportant, entre autres « récréations »,
un certain nombre de contes et de nou¬
velles, l’insuccès, d’où l’inachèvement,
de son ambitieux roman de Polyandre
(1648) — préfiguration de Tartufe —
marqua, dans la littérature, un fâcheux
tournant de sa carrière. À sa mort, il
laissait imprimés des ouvrages d’histoire
littéraire et de bibliographie, d’histoire
pure, de science et de pédagogie, de
théologie et de morale, des œuvres
galantes et précieuses, enfin et surtout
des fictions, outre les romans et recueils
de nouvelles déjà nommés : L ’Orphize
de Chrysante et La Vraie Suite des
aventures de la Polyxène du sieur de
Molière, datant respectivement de 1626
et de 1634. Les trois éditions originales
de l’œuvre majeure qui nous occupe se
présentent comme suit :
I. Histoire Comique de Francion En
laquelle sont descouvertes les plus sub¬
tiles finesses et trompeuses inventions,
tant des hommes que des femmes, de
toutes sortes de conditions et d’aages.
Non moins profitable pour s ’en garder
que plaisante à la lecture. Paris, chez
Pierre Billaine, 1623. — Cette édition,
dont un seul exemplaire est resté dans
la propriété privée, comporte sept livres :
un, en quelque sorte, d’exposition, où
sont mis en scène les principaux per¬
sonnages, au premier plan Francion,
fils de famille, épris de Laurette, et
le gentilhomme qui sera son partenaire
principal ; cinq de « retour en arrière »
où Francion raconte au gentilhomme
toute sa vie antérieure, enfin un sep¬
tième qui continue le premier par une
orgie où se retrouveront un certain
nombre des personnages centraux ou
rencontrés en cours de route.
II. L Histoire Comique de Francion,
où les Tromperies, les Subtilitez, les
mauvaises humeurs, les sottises et tous
les autres vices de quelques personnes
de ce siècle sont naïfvement repré¬
sentez. Seconde édition reveue et aug¬
mentée de beaucoup. Paris, chez Pierre
Billaine, 1626 (à la Bibliothèque de
l’Arsenal). — Elle comporte onze livres
au lieu de sept, mais le livre V, avec
quelques pages prélevées sur l’ancien
livre VI, a été coupé en deux, ce qui fait
du septième livre le huitième, et limite
1 inédit à trois livres. Le style a été soi¬
gneusement repoli, et le texte, d’une
part, expurgé, d’autre part, complété.
On voit Francion, dès la fin du livre VII
(VIII), lancé à travers maintes tribula¬
tions à la recherche d’une belle Ita¬
lienne nommée Naïs dont il ne possède
que le portrait, la trouver sur le chemin
de Rome, la rejoindre dans cette ville,
et, ayant gagné son cœur, l’épouser, la
ramener en France.
III. La Vraye Histoire Comique de
Francion Composée par Nicolas De
Moulinet, sieur du Parc, Gentilhomme
lorrain. Amplifiée en plusieurs endroicts
et augmentée d'un Livre, suivant les
manuscripts de l’auteur. Paris, chez
Pierre Billaine, 1633. — C’est, pour les
livres I-XI, le texte de 1626. Simple¬
ment on a retranché du livre XI les
pages du mariage et du retour flnals.
S’enchaînent aux aventures précédentes,
pour remplir le livre XII, des complica¬
tions romanesques qui nous ramène¬
ront au même point. L’ouvrage ainsi
complet est celui qu’ont reproduit, pour
ne point parler des traductions, toutes
les éditions postérieures.
L Histoire comique, dans son
ensemble, est inégalement libertine.
Extrêmement verte dans l’édition de
210 / Histoire comique de Francion
1623, elle s’affadit dans les retouches
de 1626. La licence qui domine, en dépit
de ces retouches mêmes, les livres I-VII
(VIII), n’habite plus dans les livres IX-
XII que des épisodes de plus en plus
restreints. Il n’est pas besoin, pensons-
nous, de les mettre en caractères gras
pour aider à les distinguer de ce qui,
dans le Francion, n’est que romanesque
ou satirique. Il reste à remarquer que
les morceaux libres ressortissent à divers
genres. Il y a d’abord le conte égrillard
traditionnel, ce qu’on a appelé chez nous
le conte gaulois. Le vieillard bafoué
par la femme jeune, le cocu berné de
mille façons, le galant devancé par un
autre sur la couche adultère, la vieille
qui se glisse dans le lit d’un godelu¬
reau, la femme légère qui se prélasse
dans les bras d’un garçon, tandis qu’un
autre lui donne la sérénade, les infidéli¬
tés d’un amant avec la soubrette de sa
maîtresse, les coucheries paysannes des
hommes de qualité, le mari qui, faisant
le mort, assiste aux ébats de l’épouse
qui le trompe, le client de la putain qui
sort en chemise de son alcôve, à l’occa¬
sion les pets dénonciateurs, les coliques
collectives, les pissées obscènes, tout
cela relève d’un genre rebattu; Sorel,
quelque invention qu’il y apporte,
n’ajoute que peu de chose à ce que
connaissent les lecteurs d’Apulée, des
fabliaux, du Décaméron, de V*Hepta-
méron, des *Récréations de Bonaven-
ture. Il y a ensuite les fragments de
romans de mœurs, de mauvaises mœurs.
Ainsi quand nous est développée toute
la carrière de la vieille maquerelle et de
la jeune coquine qu’elle a élevée, ou
toute l’histoire scandaleuse d’un ménage
de rustres, ou encore quand nous est
décrite, d’une plume qui fait penser àu
pinceau de Breughel, une chaude noce
de campagne. Tout cela, certes, com¬
porte aussi des éléments de conte salé,
et l’auteur n’y laisse guère passer l’oc¬
casion d’une gravelure : reste que Sorel
inaugure bien là un réalisme, s’il faut
employer ce langage, qui transcende
l’ordinaire de la fiction gaillarde. Il y a
enfin, et nous arrivons au principal, ce
qui, pour la première fois, dans notre
littérature, peut porter le nom d’érotisme.
Je pense essentiellement à la grande
débauche au château, dont il convient
de donner ici une analyse détaillée.
Francion est conduit dans le château
d’un gentilhomme qu’il a offensé, un
certain Raymond.
Il s’agit de faire expier à Francion sa
prétendue offense en le mettant entre
les mains de la plus vigoureuse dame
de la terre. Cette dame est la Laurette
du livre I, dont Francion, toujours épris,
reçoit incontinent toutes les satisfac¬
tions. Entre Raymond, fort cordial,
accompagné de quatre gentilshommes,
annonçant en outre l’arrivée de cinq
demoiselles, dont sa propre maîtresse,
nommée Hélène. La colère de Raymond
n’était donc qu’une feinte : il prétend,
en fait, réparer le préjudice qu’il a pu
causer jadis, en le volant, à son ami
d’aujourd’hui. Les dames font toilette.
Paraît Agathe, la vieille maquerelle, qui
en déshabille une et la fait voir, en
ouvrant une porte, nue et de dos. «Le
beau cul que voilà ! » dit quelqu’un. Et
c’est" un éloge général du Cul devant
lequel Raymond allume, posés sur deux
escabelles, deux flambeaux. Chacun à
son tour va baiser les fesses exposées,
— Dormi, passant le dernier reçoit une
vesse dans le nez ! On ne sait toujours
pas, d’ailleurs, à qui appartient le glo¬
rieux derrière. Après un grand repas,
chacun chante sa chanson, les dames
relatent des contes galants. La vieille
Agathe, au bout de la table, n’est là,
est-il noté, que pour convaincre les
autres de profiter de leur jeunesse. Fran¬
cion, qui prend part aux propos des
buveurs, voudrait pouvoir jouir de toutes
les femmes. Après un procès du mariage
s’ordonne une débauche générale. On
laisse ouvertes «force chambres bien
tapissées » pour accueillir les amoureux.
Francion «manie en tous endroits»
toutes les femmes qu’il trouve, dont
une certaine Thérèse en qui il recon¬
naît, à une petite marque noire sur les
Histoire de dom B*** portier des Chartreux / 211
fesses, la personne qu’il n’avait vue
tout à l’heure que de dos. Thérèse offre
d’ailleurs d’exposer maintenant lesdites
fesses à tous les yeux. On fait l’éloge
du vin comparé à l’amour. Musique.
Francion «la tête penchée dessus le
sein de Laurette » chante sur le luth une
chanson hédoniste : « Apprenez, mes
belles âmes,/À mépriser tous les blâmes/
De ces hommes hébétés/Ennemis des
voluptés.» Tout le monde se trouve
ainsi convié aux plaisirs de l’amour, et,
à la faveur d’une douce furie, c’est un
emmêlement général.
Pages gauloises, pages réalistes, mais
avec quelque chose de plus. Ce long
épisode, où se déchaîne si effrontément
l’amour plural, paraîtrait déjà, pour
l’époque, d’une audace effarante : peu
de chose, s’il ne s’y ajoutait les consi¬
dérations plus osées encore qui se don¬
nent cours sur la légitimité du plaisir
libre, l’infirmité du mariage, la noblesse
de la chair émancipée. Par la puissance
voluptueuse des peintures, qui ne sont
plus simple polissonnerie^ mais folâ-
treté chatoyante, par les idées encore
plus vigoureuses dont elles s’assortis¬
sent, ce Francion-là devance de qua¬
rante ans Y*Aloysia de Chorier : encore
celle-ci est-elle écrite en latin; il fau¬
dra attendre bien longtemps pour voir
imprimés des textes français à la fois
d’un tel courage et d’une telle qualité.
On y trouve même d’aventure cette
substance si précieuse, particulièrement
rare dans les écrits réputés licencieux,
qu’est la poésie. «Tout ce qui était
dans la salle soupirait après les charmes
de la volupté; les flambeaux mêmes
agités à cette heure-là par je ne sais
quel vent, semblaient haleter comme
les hommes et être possédés de quelque
passionné désir... » Voire : la hardiesse
de Sorel, dans ce morceau extraordi¬
naire, était si grande que lui-même n’a
pu la soutenir: le premier Francion,
expurgé avec quelque veulerie, n’a plus
reçu, en somme, qu’une continuation
timorée.
Les historiens de la littérature, en¬
geance redoutable, ont comparé Fran¬
cion à Gil Blas. Le premier serait le pré¬
curseur du second : comme si celui-ci,
en 1715, n’avait pas marqué, sur l’ou¬
vrage de 1623, un net recul ! Les deux
livres n’ont de commun, en fait, que
le caractère picaresque. Entre l’œuvre
drue de Sorel et l’œuvre élégante de
Lesage, il y a eu le coup de frein du
classicisme pudibond et constipé. La
révolution sexuelle que Francion avait
annoncée restait dans l’œuf. A. B.
HISTOIRE DE DOM B*** PORTIER DES CHAR¬
TREUX
écrite par lui-même. Roman attribué à
Jean-Cnarles Gervaise de Latouche
(17157-1782). Publié en 1741.
Maintes fois réédité, cet ouvrage a
longtemps été considéré comme un
des «classiques» de l’érotisme. Il
manque d’originalité, mais c’est pré¬
cisément parce qu’ils y retrouvaient,
romancé et amplifié, tout ce qui se
disait sur les habitudes de débauche
d’un grand nombre d’ecclésiastiques,
que les contemporains de Voltaire ont
fait au récit de dom Bougre un succès
que n’eussent pas justifié ses minces
qualités littéraires. Fils d’une nonnain
dont plusieurs célestins se partageaient
les faveurs, Saturnin a été confié dès sa
naissance à Ambroise, jardinier d’une
propriété des révérends pères, et à Toi-
nette, épouse peu fidèle dudit jardinier.
Un jour d’été, alors que Saturnin, âgé
de treize ou quatorze ans, reposait dans
un réduit attenant à la chambre de ses
nourriciers, il entendit une voix qui
n’était pas celle d’Ambroise dire en
haletant : « Ah ! doucement, ma chère
Toinette, ne va pas si vite ! Ah !
Coquine, tu me fais mourir de plaisir,
va vite ! eh vite ! Ah je me meurs ! »
Ces exclamations contradictoires l’in¬
triguent. Un trou dans la cloison lui
permet d’apercevoir Toinette et le père
Polycarpe, procureur du couvent des
célestins, faisant « ce que faisoient nos
premiers parens quand Dieu leur eût
ordonné de peupler la terre ». Saturnin
212 / Histoire de la bienheureuse Raton, fille de joie
n’avait pas encore la connaissance de
cette gymnastique, mais le spectacle
auquel il assistait allait l’en instruire
suffisamment pour qu’il éprouvât le
désir de la pratiquer à son tour. Suzon,
petite blonde qu’il croyait sa sœur, eût
volontiers achevé de le déniaiser si les
circonstances n’eussent voulu que la
marraine de cette fillette ne s’intéressât
elle-même au jouvenceau. Mme Din-
ville avait un visage plutôt laid, mais
elle était « tétonnière autant que femme
du monde », ce qui suffisait à la rendre
agréable à Saturnin, lequel confesse
que « ç’a toujours été son foible que ces
deux boules-là» et que «c’est quelque
chose de si joli quand vous tenez cela
dans la main». Moins innocente que
Saturnin, Suzon lui avait déjà fait part
de ce qu’elle avait appris chez les reli¬
gieuses où on l’avait mise en pension.
A l’histoire de Saturnin, se mêle donc
le récit des aventures de Suzon, frottée
par de «bonnes mères» qui, parfois,
recourent à un instrument pour se conso¬
ler « des rigueurs du célibat ».
Dans le couvent où lui-même est
placé ensuite, Saturnin bénéficie très
vite de la sympathie de quelques reli¬
gieux, qui l’initient à la sodomie, sans
prétendre le condamner à ne goûter ou
à ne donner que des plaisirs antiphy¬
siques. De jeunes couventines viennent
discrètement rejoindre les pères et en
recevoir des enseignements fort diffé¬
rents de celui que répandent les ser¬
mons prononcés en chaire. C’est ainsi
que le père Casimir prend la défense de
la bougrerie : « Il possédoit à fond sa
matière. Il passa en revue tous les
bougres célèbres depuis Adam jus¬
qu’aux jésuites : il y trouva des philo¬
sophes, des papes, des empereurs, des
cardinaux; il fit l’éloge de chacun en
particulier, et tombant ensuite sur l’in¬
justice et l’aveuglement de ceux qui
s’élèvent contre un plaisir adopté, pra¬
tiqué par les plus grands hommes, par
les plus grands génies, il remonta à
l’aventure de Sodome : il soutint qu’on
avoit falsifié par jalousie ce mémorable
événement. » Après une série d’exploits
priapiques en tous genres, Saturnin finit
par être conduit à Bicêtre, affligé de la
vérole. Lorsqu’il recouvre la liberté, le
supérieur d’une maison de chartreux
compatissant à son infortune le recueille.
C’est devenu portier de cette maison
que Saturnin rédige ses mémoires, sou¬
haitant qu’on grave un jour en lettres
d’or sur son tombeau: «Hic situs est
dom Bougre, fututus,futuit. »
L’édition originale de cet ouvrage,
mise en vente clandestinement au début
de 1741, fut en partie saisie quelques
semaines plus tard au domicile d’un
ecclésiastique, l’abbé Nourry, qui en
débitait des exemplaires. Il ne semble
pas que la police ait inquiété le marquis
La Camus de Bligny, qu’elle tenait
pour un des éditeurs de l’ouvrage, ni
qu’elle ait découvert si l’avocat Ger-
vaise de Latouche en était vraiment
l’auteur, comme l’assuraient des indi¬
cateurs fréquentant le monde de la
librairie. Une chose est certaine : c’est
que la saisie effectuée chez l’abbé
Nourry et les perquisitions faites en
divers endroits suscitèrent, au sujet de
ce livre, une intense curiosité. Les édi¬
tions sous le manteau s’en succédè¬
rent tout au long du xvme siècle. En
1746, une dame d’honneur des filles de
Louis XV se vit reprocher de mal sur¬
veiller ces demoiselles, parce qu’on
avait surpris Adélaïde, quatrième fille
du roi, alors âgée de quatorze ans, en
possession d’un exemplaire du Portier
des Chartreux. P. P.
HISTOIRE DE LA BIENHEUREUSE RATON,
FILLE DE JOIE
Roman de Fernand Fleuret (1883-
1945). Publié en 1926, ce livre connut
jusqu'à la guerre de nombreuses édi¬
tions, dont une de luxe en 1931, avec
une illustration remarquable de Chas-
Laborde.
L’histoire de la bienheureuse Raton,
toutes proportions gardées, est une
réplique de celle de cette sainte Marie
l’Egyptienne qui, on le sait, parvint à la
sainteté par la prostitution. L’auteur en
développe l’argument dans une «prière
d’insérer» que J. de Saint-Jorre repro¬
duit : « M. Fernand Fleuret, y dit Fleu¬
ret lui-même, s’est librement inspiré
pour écrire la curieuse vie de Raton,
d’une nouvelle à la main encore inédite
et qui se trouve, Bibliothèque natio¬
nale, à la cote exacte du manuscrit
13.694 du fonds français, fol. 1-2...
L’auteur usant de sa liberté de roman¬
cier, a vieilli d’une quarantaine d’an¬
nées cette nouvelle à la main, de façon
à pouvoir réunir sans anachronisme cer¬
tains personnages caractéristiques parmi
la foule des débauchés, des extrava¬
gants et des sophistes du xvme siècle. »
La liberté du romancier ! C’est ainsi
que, dans le texte de Fleuret, nous
voyons la bonne Raton, arrivée de
Caen, attendue par le laquais du duc
d’Aiguillon, grossier maraud qui lui
fait d’emblée une cour grossière. Un des
premiers gestes de Mme d’Aiguillon
est d’accompagner la jolie fille au cou¬
vent des carmélites de la rue d’Enfer où
la grâce mystique, tombant sur elle, lui
fait prendre la résolution de gagner une
dot pour prendre l’habit. Bienvenues
dans ces conditions seront les offres
érotico-fmancières du duc d’Aiguillon,
qui, sans attendre un excès de lassitude,
la repassera à un monseigneur de Ber-
nis et à un homme d’argent nommé
Peixotte, avant qu’elle échoie à un che¬
valier Balleroy. Elle sera vite assez
dégradée pour entrer par l’intermédiaire
d’un ignoble (et extraordinaire) abbé
Lapin, dans la maison, sise rue Saint-
Sauveur, d’une Mme de Gourdan,
matrule qui compte parmi sa clien¬
tèle, sous le nom de M. de Mazan, le
marquis de Sade lui-même, et sous le
nom de M. Nicolas, Rétif en personne :
supérieurs plutôt qu’inférieurs à leur
réputation. Une fois nantie de cinq mille
livres, Raton revient, toujours conduite
par l’innocente Mme d’Aiguillon, se
présenter à la prieure de la rue d’Enfer.
La dot est jugée insuffisante : c’est
Mme d’Aiguillon qui fera l’appoint, ce
Histoire dm l'œil / 213
qui coupe court, pour la néophyte, à la
nécessité de parfaire la somme par les
moyens charnels. Enfin admise à prendre
le voile, Raton pourra mener la vie reli¬
gieuse de ses rêves. Animée d’un esprit
de mortification confinant parfois au
masochisme, elle mourra, dans la plus
grande sainteté, de la vérole acquise pour
l’atteindre : honorée de ses consœurs
moniales comme de ses ex-consœurs
bordelières, et, bien entendu, sanctifiée
par l’inoubliable abbé Lapin.
Après avoir admiré, naïvement lui-
même, la façon dont « la naïveté éton¬
nante de Raton se mêle au libertinage
de ceux qui l’entourent», J. de Saint-
Jorre, qui volontiers nous présenterait
comme un saint Fleuret lui-même, vou¬
drait voir «sous la frivole apparence
du roman une profonde leçon de psy¬
chologie désabusée». C’est oublier que
l’auteur de Raton est aussi celui du
Carquois (v. Le *Carquois du sieur
Louvigné du Dezert). Le fait est que
la prise de voile, la vie monacale de
l’héroïne et sa mort sublime, quelque
application qu’y ait apportée le roman¬
cier, nous intéressent beaucoup moins
que ses fredaines. Il s’agit bien, sous
des grimaces dévotes, d’un livre fon¬
cièrement libertin : au demeurant le
chef-d’œuvre de Fleuret. A. B.
HISTOIRE DE L'ŒIL
Roman de Georges Bataille (1897-
1962). Publié en 1928 sous le pseudo¬
nyme de lord Auch (à 134 exemplaires).
Toujours sous le même pseudonyme,
Bataille donna une nouvelle version, qui
eut deux éditions à tirage limité fausse¬
ment datées Séville 1940 et Burgos
1941. L'Histoire de l'œil n'a paru sous
le nom de Georges Bataille qu'en
1967, mais elle figure désormais en tête
du premier volume des Œuvres com¬
plètes, caractérisant cette oeuvre, dès
son ouverture, par le frémissement de
violence extrême qu'il faut toujours y
percevoir, même derrière les textes qui
relèvent apparemment de la simple cir¬
constance.
214 / Histoire de l'œil
Il est courant de dire: «c’est du
roman» à propos de choses dont, les
lisant dans un roman, on aurait dit : « ça
pourrait arriver». Ainsi garde-t-on ses
distances à l’égard de la vie et du livre
en les renvoyant au virtuel ; ainsi réus¬
sit-on à «passer à côté». La littérature,
dans la mesure où elle cherche l’impos¬
sible, devrait interdire ce passage : elle
y travaillait depuis longtemps, elle y
réussit avec Bataille, et justement à
partir de cette Histoire de l’œil. Il
n’est pas facile d’expliquer pourquoi.
D’abord, parce que s’agissant d’un
livre «érotique», on comprend trop
naturellement que pareil livre dérange ;
ensuite, parce que toute explication est
justement un moyen de passer à côté.
Comprendre, on le sait, c’est prendre
avec soi, mais pour prendre avec soi,
il faut détacher, enlever, emporter...
Quant aux synonymes : assimiler, en¬
tendre, pénétrer..., ce sont tous verbes
désignant une action qui aura forcé¬
ment un arrêt, qui laissera un reste. On
devrait commencer par dire qu’expli¬
quer ou décrire, c’est perdre quelque
chose : les mots fuient, à moins qu’à
force de se déplacer dans le sens de
cette fuite, ils ne finissent par l’englo¬
ber. Il y a deux écritures : l’une qui nie
la «fuite» et l’autre qui la cherche;
l’une qui veut être du savoir saisi,
l’autre qui semble ne poursuivre que sa
propre dépense. La première cherche la
satisfaction : elle s’affirme la proprié¬
taire de ce qu’elle dit; la seconde se
montre, simplement, pour le plaisir ou
le désespoir d’être. Mais ce disant, j’es¬
saie d’expliquer, donc de m’approprier
ce dont je parle. Dans Le Coupable,
Bataille écrit : « Contrairement à ce qui,
d’habitude, est admis, le langage n’est
pas la communication, mais sa négation,
du moins sa négation relative, comme
dans le téléphone (ou la radio). » Il fau¬
drait, à tous les niveaux, aller dans le
sens de cette négation et dire plutôt que
la première écriture fuit la fuite, tandis
que la seconde, en dépensant sa propre
dépense, l’épuise. En d’autres termes,
la fuite de la fuite amène au système,
qui est la tentative d’enclore solide¬
ment ses propriétés; la dépense de la
dépense conduit au fragment, qui par
une rupture brusque, un à vif, dénonce
sa propre perte et ce faisant la détruit.
Le système essaie de comprendre la
mort, de l’enfermer: elle le ronge; le
fragment s’abîme en elle, mais ce fai¬
sant, fixe son propre risque, qui per¬
dure. La nouveauté de Y Histoire de
l’œil tient au fait que ce livre est à la
fois continu (systématique) et fragmen¬
taire : continu parce qu’il récite d’un
trait une histoire; fragmentaire, parce
que, dans la linéarité de cette histoire,
interviennent constamment des ruptures,
au niveau tantôt de la phrase, tantôt du
sens. La phrase, dès qu’on l’écoute mot
à mot, oscille entre l’élan et l’essouffle¬
ment : elle n’obéit pas à la rhétorique
de l’imaginé, mais traduit directement
le travail de l’imaginaire : elle est ce
souffle qui s’essouffle à se faire.
L'Histoire de l’œil ne dérange pas
parce qu’elle raconte des choses aux¬
quelles on impose normalement silence,
elle dérange parce qu’elle ranime leur
surgissement contre ce silence : qu’elle
est ce surgissement — d’où, par
ailleurs, ces ruptures de sens, qui font
passer le lecteur du simple référent éro¬
tique à son être même, et avec une
vivacité telle qu’il s’en trouve dévoyé,
car ce n’est pas la morale qui est en
cause ici, mais, si l’on peut dire, l’ani-
mement de l’animé. Toute l’histoire se
joue entre quatre termes : le lait, l’urine,
les œufs, les yeux, dont les relations
sont principalement jouées par trois
personnages : le narrateur, Simone,
Marcelle. La présence de ces person¬
nages ne doit rien à un « réalisme » plus
ou moins habile, elle n’est que ce
qu’elle est, c’est-à-dire les diverses
figures d’une métaphore qui s’amplifie
de toute l’écriture du livre, et qui
devient d’autant plus présente qu’elle
ne se détache pas de cette progres¬
sion de l’imaginaire — progression
qui coïncide avec l’expression de l’au-
Histoire de mademoiselle Brion / 215
teur : son dévoilement. L’écriture coule
comme coule la pisse de Simone et de
Marcelle quand elles jouissent, et cette
coulée est similaire à l’universelle cou¬
lée que Bataille, par exemple, lit dans
la voie lactée, «étrange trouée de
sperme astral et d’union céleste à tra¬
vers la voûte crânienne formée par le
cercle des constellations». Les yeux
sont davantage l’organe du plaisir que
le sexe, car ils voient la coulée, mais le
sexe se fait jouir avec des œufs qu’on
promène, qu’on crève, qu’on lape. Les
œufs sont l’analogue des yeux, par la
forme, par le son du mot qui les nomme,
mais ils ont un troisième analogue
vers la découverte duquel mène tout le
mouvement de l’écriture : les testicules,
«de la grosseur et de la forme d’un
œuf, [...] d’une blancheur nacrée, rosée
de sang, analogue à celle du globe ocu¬
laire». Cette découverte intervient à
l’occasion d’une corrida, où le protec¬
teur de Simone lui offre les testicules
du premier taureau sacrifié ; elle préci¬
pite la «fin», Simone s’introduisant
l’un de ces testicules dans le sexe au
moment où le coup de corne d’un nou¬
veau taureau de combat fait jaillir l’œil
du torero hors de l’orbite. La méta¬
phore cependant ne sera complète qu’un
peu plus tard, au moment où Simone
ayant étranglé un prêtre pour faire dres¬
ser son sexe et jouir de l’éjaculation qui
accompagne ce genre de mort, ses com¬
pagnons, répondant enfin à ses récla¬
mations, arracheront l’un des yeux
de ce prêtre. Simone, après s’en être
caressé comme autrefois des œufs,
glisse l’œil dans son sexe, et depuis
cette orbite souillée de sperme et d’urine,
le narrateur croit voir le regarder l’œil
bleu de Marcelle morte. L’obscénité,
ici, tourne au tremblement : elle est
cette «contraction muette et abso¬
lue » qui caractérise aussi bien le plai¬
sir que la pensée, lesquels ouvrent éga¬
lement à «nos yeux brisés un jour sur
un monde composé avec la foudre et
l’aurore». B. N.
HISTOIRE DE MADAME DE LUZ
Anecdote du règne de Henri IV. Conte
de Charles-Pinot Duclos, dit Duclos
(1704-1772). Publié en 1741.
À la parution de ce livre, Mlle de
Launay, autrement connue dans les
cabales de la Cour sous le nom de
Mme de Staal, disait: «Avez-vous lu
Madame de Luz, qui a un si grand suc¬
cès à Paris, et, à mon gré, si peu
mérité ? »
Ce n’était pas l’avis de tous, et suc¬
cès est un mot un peu faible pour ce
livre devenu, du jour au lendemain, le
livre à la mode, celui qu’il fallait avoir
lu, et dont il fallait pouvoir disputer
dans les cercles et les salons. Comme
dans tous les contes et romans de
Duclos, l’histoire est mince. Mme de
Luz, femme de haute vertu, mariée
jeune à un homme vieux, et amoureuse
en secret d’un sien cousin qui l’adore,
succombera trois fois sans pour autant
cesser d’être vertueuse : un évanouisse¬
ment, un chantage et une drogue font
trois viols. Elle meurt, et son cousin
— qui n’en a rien eu — la suit au
tombeau. H. J.
HISTOIRE DE MADEMOISELLE BRION
dite comtesse de Launay. Roman ano¬
nyme publié en 1754. Autre titre: La
Nouvelle Académie des Dames.
La jeune Brion s’est enfuie pour
échapper à son père qui voulait coucher
avec elle. Une maquerelle réputée, la
Verne, s’empresse de la recueillir car
un pucelage à Paris est rare et se vend
cher. Un aimable prélat l’achète et la
Brion apprend sous sa direction l’em¬
ploi du temps libertin : coucher, souper,
recoucher, dormir, et coucher encore
au réveil.
Après le prélat initiateur, c’est le
tour d’un bourgeois, qui se masturbe au
milieu de son salon, devant ses invités.
La Brion cherche son indépendance :
un marquis l’entretient pour six livres
par jour et ne manque jamais de tirer
le reçu de sa dette. Elle s’adjoint un
«guerluchon» qui l’engrosse; l’enfant
216 / Histoire de mademoiselle Cronel, dite Frétillon
de l’amour est adopté par l’entreteneur.
Tout comme une bonne bourgeoise, elle
se loue au premier par labeur et se donne
au second par faveur. Les amants se
succèdent vite, mais par paire. Une
seule infidélité ne sera pas pardonnée :
coucher avec un domestique. Au lit, un
bon amant en vaut un autre et l’aristo¬
cratie se méfie de la concurrence des
roturiers, surtout depuis qu’on ne croit
plus au mythe de l’amour qu’elle avait
jadis inventé. J.-P. P.
HISTOIRE DE MADEMOISELLE CRONEL, DITE
FRÉTILLON,
actrice de la Comédie de Rouen, écrite
par elle-même. Roman en deux parties
publiées successivement en 1740, ano¬
nyme, mais selon toute vraisemblance
oeuvre du comte de Caylus (1692-
1765).
Autant qu’un roman c’est un pam¬
phlet contre Mlle Clairon (1723-1805),
dont le nom est anagrammatisé dans le
titre (Cronel = Cléron), et qui était,
comme l’héroïne, actrice de la Comé¬
die de Rouen : elle n’a débuté à Paris
qu’en 1742. D’ailleurs, le surnom de
Frétillon était resté attaché à Mlle Clai¬
ron après qu’elle fut devenue célèbre,
et revenait souvent sous la plume ou
dans la bouche de ses détracteurs.
Selon l’usage des romans licencieux,
c’est l’héroïne qui raconte elle-même
ses aventures ; elle le fait ici, non seule¬
ment avec naturel, mais aussi avec
toute l’ironie et la méchanceté dont
était largement pourvu Caylus, grand
seigneur, mécène, érudit, libertin, athée
et écrivain à ses heures. Donc, la jeune
Cronel a été destinée par sa mère, res¬
tée seule et dans la misère, à vivre de
ses charmes. Mais, de bonne heure, elle
est poussée autant par les exigences de
son tempérament que par la volonté de
se faire entretenir. Et c’est ainsi qu’elle
sera déflorée, non par le riche seigneur
auquel elle est déjà attribuée, mais par
un entremetteur sans argent, et qui lui
plaît. En général, Frétillon dispense
ses amants de longs préambules, car,
selon son propre terme, elle n’est pas
«grimacière». En revanche, elle est
«bonne», c’est-à-dire accueillante à
tous. Surprise par son premier entre¬
teneur, le baron de Mélisse, entre les
bras d’un ami dudit baron, elle sera
un moment en difficulté. Comme son
modèle, elle essaiera, très jeune, de
faire du théâtre à Paris, échouera, et
s’en ira se faire engager à la Comédie
de Rouen. Là, elle aura à la fois une
foule d’amants, par bonté ou par inté¬
rêt ou les deux à la fois, et un grand
amour, pour un jeune garçon nommé
ici Rhidilles (sans doute un nom à
clef). Il lui arrivera d’ailleurs de cacher
et de sauver le père de Rhidilles, grave¬
ment blessé et compromis dans une
affaire de rixe avec des Anglais. Bref,
si Mlle Cronel vit de ses charmes — ou
de ceux de sa mère, encore active à cin¬
quante ans — plus que de son salaire
de comédienne, son portrait n’est pour¬
tant pas poussé au noir; mais on sent
aussi que l’héroïne — ou l’auteur —
s’amuse beaucoup à raconter cette his¬
toire, écrite avec élégance et désinvolture
(certains personnages disparaissent un
pêù trop brusquement dès que l’on
n’a plus besoin d’eux ; parfois, le récit
renvoie à un épisode antérieur dont il
n’a jamais été question). Est-il besoin
d’ajouter que, s’il y a sans doute des
faits réels de la vie de la jeune actrice
qui ont servi de base au roman, Caylus
ne s’est pas privé de broder et d’«en
rajouter»? Y. B.
HISTOIRE DE MA VIE
Mémoires du Vénitien Giacomo Giro-
lamo Casanova de Seingalt (1725-1798).
Publiés de 1826 à 1838 (adaptation de
Jean Laforgue). Manuscrit original édité
de 1960 à 1962.
En 1820, Carlo Angiolini cédait à
Friedrich-Arnold Brockhaus le manus¬
crit des mémoires de son grand-oncle
Giacomo Casanova, dit Jacques Casa¬
nova de Seingalt. De VHistoire de
ma vie, l’éditeur de Leipzig fit élabo¬
rer d’abord une version allemande, qui
Histoire de ma vie / 217
parut de 1822 à 1828 sous la responsa¬
bilité de Wilhelm von Schütz. Quelques
années plus tard, le texte de l’auteur,
écrit directement en français, commença
à être livré au public, non sans subir de
notables atténuations : ce fut un pro¬
fesseur français établi à Dresde, Jean
Laforgue, qui se chargea d’adoucir la
«patavinité» du style de Casanova et
de jeter une gaze légère sur les plus
corsés de ses propos. Le livre, comme
on sait, connut à travers le monde
une fortune considérable, mais il fallut
attendre 1960 pour que le manuscrit
original sortît enfin des coffres de ses
détenteurs.
On aurait tort d’imaginer Casanova,
prince de l’aventure, comme un de ces
bonimenteurs ingénieux qui se conten¬
tent de tourner la tête des brunes et des
blondes en leur vendant de la poudre de
perlimpimpin. Avec Don Juan ou Val-
mont, d’autre part, il n’entretient que
des rapports de lointain cousinage : il
ne s’est jamais servi de l’amour pour
jeter des défis à Dieu ou pour éprouver
son empire sur les autres. Sa sensua¬
lité est ardente, spontanée, avide de
conclure; elle fait bon ménage avec
une certaine morale du sentiment et ne
viole qu’à contrecœur les conventions
établies. Amoureux, Casanova est prêt
à tout pour satisfaire son désir; parce
qu’il ne doute de rien, aucun obstacle
ne lui résiste. Il a du charme, de la pres¬
tance et du bagout, mais ce sont son
optimisme indestructible et son goût
illimité du bonheur qui lui font enle¬
ver les places d’assaut. Vénitiennes,
anglaises, françaises ou polonaises, mar¬
quises ou comédiennes, adolescentes
ou mûres beautés, nonnains, jeunes
épousées, cantatrices, toutes les femmes
l’émeuvent; à toutes, il songe à donner
du plaisir tout en prenant le sien; se
déprend-il d’elles qu’il cherche aussi¬
tôt à les détacher de lui, sans faire de
drame, et, s’il le faut, à les dédomma¬
ger ou à les établir. Jusqu’à trente-huit
ans, il court ainsi l’Europe entière, pré¬
cédé de ville en ville par sa réputation.
L’œil aux aguets, l’esprit prompt, per¬
suadé que chaque instant de la vie a
une saveur unique et délectable, il flâne
à la petite semaine, échafaudant sans
relâche de mirifiques projets, se refai¬
sant aux cartes chaque fois qu’il le faut,
un peu escroc à ses heures, volontiers
charlatan, s’occupant de magie un jour
et de finances le lendemain, intaris¬
sable parleur, prêt à faire assaut d’éru¬
dition avec n’importe qui sur n’importe
quoi, poète à l’occasion et toujours
spectateur passionné des choses, des
lieux et des gens.
À Londres, en 1763, une femme lui
résiste pour la première fois et met
beaucoup d’acharnement à le ridiculi¬
ser. Comme il la sait légère, il insiste ;
éberlué, il n’avance pas d’une ligne :
quelque chose se brise en lui alors, et il
ne se remettra jamais vraiment de cette
humiliation. Certes, il va continuer sur
sa lancée pendant huit ou neuf ans
encore, mais voici que la fortune se
met elle-même à le bouder : peu à peu,
les portes se ferment devant lui. On
le chasse de Londres, de Varsovie, de
Vienne, de Paris, de Barcelone ; depuis
sa retentissante évasion des Plombs, en
1756, il est indésirable à Venise. Par¬
tout, on se méfie de lui, qui était reçu
hier encore par Voltaire, par Frédéric II,
par Catherine de Russie. Pour revenir
dans sa ville natale, il fait la cour aux
Inquisiteurs d’État et il les convainc en
1774 d’oublier le passé. Mieux: puis¬
qu’il le faut, il n’hésite pas à reprendre
du service comme agent secret et à mou¬
charder par-ci par-là pour leur compte.
Mais, comme bon sang ne saurait
mentir, il se brouille de nouveau avec
la noblesse vénitienne et, le pas de plus
en plus lourd, il doit reprendre les che¬
mins de l’exil. Au bout d’ultimes et
tristes pérégrinations, il échoue enfin
en 1785 dans le sinistre château de
Dux, en Bohême, où le comte Wald-
stein consent à l’accueillir. C’est là
qu’au début de 1791, probablement, il
se met à rédiger ses mémoires : de jour
en jour, jusqu’à sa mort, le vieux
218 / Histoire de monsieur Guillaume, cocher
séducteur va désormais recommencer
à courir vers le bonheur et refaire la
conquête du monde, la tête bourdon¬
nante d’images et de souvenirs. R. A.
HISTOIRE DE MONSIEUR GUILLAUME,
COCHER
Nouvelle de Anne Claude de Tubières,
comte de Caylus (1692-1765). Publiée
en 1735.
Pour se délasser de ses travaux d’an¬
tiquaire et du poids des convenances
mondaines, ce grand seigneur scep¬
tique affectionnait de se mêler au popu¬
laire après en avoir pris le costume.
De ces incursions dans la plèbe il a
rapporté le ton de goguenardise qu’il
met dans la bouche de Guillaume. En
quatre nouvelles succulentes de verve,
un cocher de Paris nous fait témoins
des traits de galanterie que son métier
lui donne à voir, avant son élévation
due à la protection d’une riche veuve.
Le texte persifle tour à tour les mœurs
des divers étages de la société. L’his¬
toire de Mamzelle Godiche «la coëf-
feuse» nous introduit dans le monde
des petites maîtresses sans prétention ;
appréciée des «gens de haut style»,
elle n’en conserve pas moins sa gen¬
tillesse, et Guillaume avoue qu’«elle
n’en étoit pas plus fière envers mon
égard». Ce premier récit est pour Cay¬
lus l’occasion d’une satire impitoyable
contre la jalousie, fardée de moralisme,
des petites gens à l’endroit de leurs
congénères qui parviennent. Le second
épisode met en scène les tribulations de
bourgeois besognant dans les bureaux,
Minutin et Bordereau. «L’habillé de
noir faisoit tapage, à cause qu’il étoit le
mari de la dame de mon bourgeois. On
entre comme il donnoit des coups de
pied au cul et des noms qui n’étoient ni
beaux ni honnêtes à la chambrière de sa
femme qui chioit des yeux dans un
coin. » Voilà qui donne le ton de la nar¬
ration dont on peut supposer qu’elle
restitue assez bien le parler populaire
du temps.
Dans la troisième nouvelle sont
moquées les prétentions de M. le che¬
valier Brillantin qui «avoit trois ou
quatre femelles tant coëffeuses que
couturières et autres, dont il faisoit des
marquises et des comtesses dans le
monde ; leurs appartenons étoient tou¬
jours au quatrième étage». Le der¬
nier état à railler était l’ecclésiastique;
Guillaume narre dans le dernier épi¬
sode comment il en vient à supplanter
l’abbé Évrard dans les faveurs d’une
grande dame qui avait pris à son ser¬
vice le cocher et son épouse. Menés sur
un ton de gaillarde désinvolture, ces
petits récits sont autant de reportages
sur les mœurs amoureuses du siècle;
ils sont aussi l’illustration prise dans
divers étages de la société de cette
maxime consignée par Caylus dans ses
mémoires: «L’amour est une source
si inépuisable de foiblesses grossières
que, pour peu qu’on y fasse réflexion,
en cet état il est difficile que l’on
conserve quelque complaisance pour
soi-même.» J. G.
HISTOIRE D'O
Roman de Pauline Réage, pseudonyme
de Dominique Aury (1907-1998) ayant
reconnu son texte en 1993. Publié en
1954.
Un jour, son amant fait monter O
dans un taxi, lui fait ôter son slip et son
soutien-gorge et l’emmène à Roissy,
dans un étrange château, où elle est
livrée à des hommes masqués, portant
une cravache à la ceinture. Ils usent
d’elle comme ils le veulent, l’attachent
et la fouettent. On lui met un corselet
très serré qui fait jaillir les seins, des
mules qui claquent sur le dallage, une
longue robe bruissante qui se relève par
devant ou par derrière. Des anneaux de
cuir enserrent ses poignets et son cou.
Elle n’a le droit ni de parler, ni de fer¬
mer les jambes. Elle est ainsi offerte
continuellement, d’autant qu’un appa¬
reil l’a élargie pour qu’on puisse la for¬
cer « au plus étroit » sous les reins. Si,
au début, elle s’affole ou craint le sup¬
plice, elle ressent bientôt une grande
Histoire d'une comédienne qui a quitté le spectacle / 219
douceur et une satisfaction trouble. « Les
chaînes et le silence qui auraient dû la
ligoter au fond d’elle-même, l’étouffer,
l’étrangler, tout au contraire la déli¬
vraient d’elle-même. »
C’est son amant, René, qui l’a ainsi
prostituée et puisqu’il le veut, et puis¬
qu’il l’aime ainsi, elle est heureuse.
« Sous les regards, sous les mains, sous
les sexes qui l’outrageaient, sous les
fouets qui la déchiraient, elle se perdait
dans une délirante absence d’elle-même
qui la rendait à l’amour et l’approchait
peut-être de la mort.» La soumission
devient beaucoup plus difficile lorsque,
sortie du château et rendue à la vie, elle
doit penser et vouloir elle-même son
esclavage. René la donne à sir Stephen,
un homme froid et dédaigneux; il la
fouille et la prend avec une brutalité qui
la révolte d’autant plus qu’elle gémit
malgré elle. Elle sent petit à petit que
sir Stephen est son véritable maître
et prend plaisir à subir toutes ses exi¬
gences, ses humiliations, ses coups de
cravache qui lui craquellent la peau en
de longues balafres. Il la livre à Marie-
Thérèse qui l’attache pendant de longues
heures, les cuisses largement écartées,
et la fouette ainsi « au creux du ventre ».
Sur Tordre de sir Stephen, on lui perce
une lèvre de la vulve pour y faire pas¬
ser un anneau de métal gravé au nom
du maître et on lui marque les fesses au
fer rouge, signe visible et ineffaçable
de son statut d’objet possédé. Nue, por¬
tant un masque de chouette chevêche,
tirée par une chaîne accrochée à l’an¬
neau qui cliquette, entre ses cuisses, elle
sera enfin exposée comme une bête,
docile et fière de son esclavage.
Histoire d’O a eu un succès considé¬
rable. C’est un des livres de la littéra¬
ture érotique les plus connus, les plus
lus, les plus discutés. Le nom de son
auteur, en particulier, a fait couler beau¬
coup d’encre. On a avancé celui de
Dominique Aury ou celui de Jean Paul-
han qui en a fait la préface, où il loue
sa «décence impitoyable». De fait, ce
livre, très bien écrit, d’un style réservé
et presque pudique, a quelque chose de
hautain. Les règles monacales, la puri¬
fication par la souffrance, la clôture du
couvent lui donnent une résonance quasi
religieuse. Plus qu’une orgie, une fré¬
nésie sexuelle, c’est une progression
lente et dosée vers l’esclavage et une
sorte de rituel. Rarement O perd son
calme, son assurance, sa dignité. Elle
sait où elle va et regarde fixement vers
son seul but, sans que la complexité
des rapports humains soit pour autant
éludée. Le désir d’O pour des femmes
qu’elle courtise comme le ferait un
homme et dont elle aime voir le visage
bouleversé sous sa caresse; l’ambi¬
guïté de T «union» entre René et sir
Stephen, qui aiment sur son corps les
traces que l’autre y a laissées; la belle
et fuyante étrangère, Jacqueline, qui
semble échapper à la règle; Anne-
Marie, «aussi cruelle et plus impla¬
cable qu’un homme» et qui se livre
« avec une liberté insolente » ; la petite
Nathalie à qui revient le rôle de tenir O
en laisse ; et, par le jeu de la dialec¬
tique, le «terrible plaisir» que ressent
O à manier le fouet à son tour, « si aigu
qu’elle devait se faire violence pour ne
pas frapper à toute volée», ainsi que
T «étrange substitution» qui fait qu’elle
sent sir Stephen parler « à sa place » et
qu’elle doute si sa brutalité ne s’adresse
pas «à lui autant qu’à elle» — tout
cela fait la richesse et la finesse d’un
livre qui est tantôt rêve, tantôt précise
réalité. Mais s’il séduit tellement, c’est
surtout parce qu’il ose montrer la dou¬
ceur et le repos d’un châtiment qu’on
se fait imposer de l’extérieur afin de
se déculpabiliser, la facilité à laquelle
l’obéissance sert d’alibi et la délivrance
éprouvée à se perdre. X. G.
HISTOIRE D'UNE COMÉDIENNE QUI A
QUITTÉ LE SPECTACLE
Conte publié dans une édition de Cn/in,
en 1781, à la suite des * Sonnettes dr-
Jean-Baptiste Guiart. De là vient qu'il lut
parfois attribué à Guiart. Pour Quéraid.
cette oeuvre est d'Anne Claude Thilq » ■
de Caylus ( 1692-1765].
220 / Histoire d'une prostituée
À force de parler d’amour sur scène,
les comédiens finissent par le faire en
coulisses. C’est ainsi que le jeune D...
et la fille Tripottier se donnent depuis
longtemps du plaisir sans vergogne.
Mais ils doivent fuir à Paris pour sau¬
ver leurs amours buissonnières d’un
mariage de raison. Là, ils mènent une
vie dissipée avec le jeune T..., aimable
et bien fait, qui vient un jour annoncer
à l’actrice que D... a été enlevé par son
père. Il devient vite son amant et ils
partent en tournée. Notre fille est
coquette et T... est jaloux; il ne sup¬
porte pas les flatteurs qui entourent sa
jeune maîtresse. Ils rompent, et elle se
retrouve dans le lit d’un acteur-poète.
Comme l’argent manque, elle pense
devenir la maîtresse d’un financier et
passe avec son acteur un contrat sem¬
blable à celui qui lierait une prostituée
à son protecteur. Mais le financier meurt,
la troupe se disperse et après maintes
tribulations l’actrice retrouve D... qui
lui apprend que T... les a trompés pour
mieux les séparer. Ils feront bénir à
l’autel un amour qu’ils avaient déjà
consacré sur les planches. J.-P. P.
HISTOIRE D'UNE PROSTITUÉE
par elle-même. Première édifion sans
nom d'auteur vers 1946; réimprimée à
Genève en 1964.
Autobiographie lucide et sans préjugé
d’une fille qui se marie tout d’abord à
seize ans pour échapper à ses parents,
exerce le métier d’infirmière, et tombe
sous la coupe d’un bel individu qui
l’initie aux apparentes facilités de la
«vie libre», puis l’abandonne. Laissée
pour compte, elle poursuit ses nou¬
velles activités en compagnie d’une
cadette qu’elle soutient, sans plus quit¬
ter de vue que le fait majeur de son
existence est désormais de recouvrer, à
l’usine ou sur le trottoir, avec les Fran¬
çais, les Allemands qui les oppriment
ou les Américains noirs et blancs qui
les libèrent, sa liberté de femme. Elle y
parviendra, mais non sans humiliations
et fatigues, à l’hôpital Saint-Lazare et
d’hôtels en garnis, non sans craintes
comme lors des bombardements alliés
sur Hambourg, où elle se trouve avec
le statut de travailleuse volontaire,
non sans fous rires non plus, comme
au sortir d’une nuit de passes dans
un cimetière de la région rouennaise
à la Libération. Sans complaisance à
l’égard du «métier», de ceux qui
l’exercent ou de ceux qui en profitent,
Marie-Thérèse n’a évidemment aucune
raison d’être plus tendre envers la
société des gens respectables, dont elle
connaît et décrit ainsi les coulisses quo¬
tidiennes. Redevenue infirmière, l’au¬
teur de cette confession, écrite pour sa
plus grande part sur le vif et complétée
avant sa publication, n’offre pas seule¬
ment le rare témoignage d’une femme
qui réussit à «changer de vie» mais
une vision souvent peu conventionnelle
de ce qu’on pourrait appeler l’érotisme
sous l’Occupation, et qui bouscule, plus
d’une idée reçue. D. G.
HISTOIRE DU PRINCE APPRIUS
Roman allégorique publié en 1728 par
Godard de Beauchamp (1689-1761).
•4 Le nom du héros, comme ceux de tous
les personnages, est une anagramme : il
faut lire Priapus. Au demeurant, cette
histoire du mariage d’Apprius avec la
reine Monilne (= le monin ou sexe
féminin) révèle plus d’habileté rhéto¬
rique que d’imagination. En tout cas,
Apprius, jeune roi, beau et puissant,
s’abandonnera d’abord à son favori
Danbre (= bander) dans la solitude,
puis partira à la conquête de Taliélaré
(= la réalité), mais sera jeté par un nau¬
frage chez la reine Mina (= la main),
sera ensuite prisonnier des Brûlâmes (=
branleurs), peuple barbare et redou¬
table. Il n’en sortira que par l’interven¬
tion du roi Lucanus (= culanus), qui
règne sur les Ugobers (= bougres) et les
Chedabars (= bardaches). Mais Luca¬
nus place Apprius à la tête de l’armée
qu’il veut lancer contre les États de la
reine Monilne; c’est seulement à la
dernière minute qu’Apprius, enfin pré-
Historia flagellantium / 221
venu et éclairé, comprend le piège et
y échappe par une fuite précipitée.
Alors, il va lever dans ses États une
armée pour secourir Monilne dont il est
enfin épris. II court auprès d’elle, l’aide
à écraser l’invasion de Lucanus qui
avait avec lui Roulée (= la vérole), les
chrenaes (= les chancres), etc. Et le tout
finit par le mariage annoncé : Talié-
laré est enfin conquise. Au passage,
bougrerie, pédérastie, lesbianisme et
plaisirs solitaires sont condamnés aussi
vigoureusement que le permettait le
genre lui-même. Il n’empêche que l’en¬
semble garde on ne sait quel relent
médiéval. Y. B.
HISTOIRE DU SIÈGE DE CYTHÈRE
Edité à Lampsaque (Paris] en 1748.
Ce petit ouvrage libertin, fort rare,
traite d’un sujet des plus scabreux dans
la manière anagrammatique de l’époque,
celle qu’on retrouve dans Cléon le rhé¬
teur ou Apologie d’une partie de l’his¬
toire naturelle, dans les Mille et une
Faveurs, dans Y ^Histoire «persane»
du prince Apprius (Priapus) et dans
toutes sortes de «contes moraux»,
généralement «traduits de l’italien» ou
d’origine «chinoise» ou «allobroge»,
dont les «petits-maîtres en esprit
fort » inondèrent la Régence et le règne
de Louis XV. Il faut reconnaître la
« débauche » sous « Cadhubée », le
«libertinage» sous la «Galibemite»,
les «déclarations» sous les «Lacerto-
niades», le «plaisir» sous le «Sirla-
pis » et bien entendu le « vitriol » sous
le «Volitir», moyennant quoi l’on est
prêt à pénétrer dans un labyrinthe de
mots baroques et d’énigmes auxquelles
il suffisait de penser, mais dont cer¬
taines ne dépareraient pas la collec¬
tion d’anciens gardes-françaises... Voilà
où mène la «Lusicoteria» («curio¬
sité»)... D. G.
HISTOIRES RAIDES POUR L'INSTRUCTION
DES JEUNES FILLES
recueillies par un journaliste. Œuvre de
Loujs Perceau (1883-1942). Edition abon¬
damment illustrée (s.d.).
Ce sont des histoires de jeunes mariés,
de curés qui « enfilent les petites sottes »,
de prostituées, de militaires, de pédé¬
rastes, de vaches et de taureaux et de
bonnes « baisées » sur la table de la cui¬
sine par Monsieur qui a «les couilles
prises dans le tiroir». Ces histoires ser¬
viront-elles vraiment à l’éducation des
demoiselles? La novice, qui s’inquiète
de savoir ce que veut dire le mot testi¬
cule et à qui son mari, le soir de ses
noces, montre «son sac aux boules
bien gonflées», s’écrie, déçue: «Ah,
c’est donc ce que nous appelions des
couilles au couvent !» X. G.
HISTORIA FLAGELLANTIUM
traduit sous le titre Histoire des Flagel¬
lants, où l'on fait voir le bon et le mau¬
vais usage des flagellations parmi les
chrétiens. Œuvre de l'abbé Jacques Boi¬
leau (1635-1716). Publiée en français en
1701.
Une secrète affinité lie le sexe et le
fouet (le français joue sur le mot verge),
le nerf érecteur et le nerf de bœuf.
Pétrone déjà recommandait de frapper
doucement le bas-ventre avec une poi¬
gnée d’orties. On assure qu’en frottant
aussi les aines on provoque une fière
érection. À Rome, les Luperques par¬
couraient les rues tout nus, fouet en
main, pour en battre les femmes sté¬
riles. Cordelettes nouées, verges de
bouleau ou d’osier, fouets à pointes de
fer conviennent aux cuirs plus rudes.
On sait que les monastères se sont for¬
més par le jeûne et par le fouet : il sert
donc à la répression comme à l’excita¬
tion. Mais où faut-il frapper? Sur les
épaules, on n’a guère d’effets, sinon
une perte de la vision, car les yeux s’in¬
jectent de sang. Mais qu’on batte les
lombes et les fesses, aussitôt le sexe se
gonfle et crache. Que les coups toute¬
fois ne soient pas trop violents, car,
sous l’effet d’une douleur trop vive,
l’anus se relâche et laisse aller sa cou¬
lée d’excréments. JP P
222 / Historiettes
HISTORIETTES
Mémoires pour servir à l'histoire du
XVIF siècle, par Tallemant des Réaux
(1619-1692). Publiés en 1834-1835.
Parmi les éditions modernes, citons
celles de G. Mongrédien (1932-1934)
et d’A. Adam dans « la Bibliothèque de
la Pléiade» (1960-1961). Conteur et
poète, Tallemant des Réaux est aussi
un mémorialiste et, dans le piquant de
ses histoires, on ne sait si c’est la
gauloiserie qui a fini par envahir sa
mémoire ou si l’importance qui lui est
donnée correspond à la vérité des per¬
sonnages en lice. Il s’agit des plus
grands de son temps et, bien sûr,
tel Saint-Simon, il a vécu dans leur
ombre et il a toujours d’extraordinaires
sources d’information. Henri IV n’est
pas le grand roi réconciliateur ou l’ha¬
bile politique. Ce qui frappe Tallemant
des Réaux, c’est son côté monarque
sensuel et homme à femmes, avec on
ne sait quelle faiblesse centrale : « Ce
prince a eu une quantité étrange de
maîtresses ; il n’était pourtant pas grand
abatteur de bois, aussi était-il toujours
cocu. » L’esprit court à travers ces His¬
toriettes qui savent être pleines de
finesse. Du maréchal de Bassompierre :
«On a dit qu’il était plus libéral par
fenêtre qu’autrement; on l’a accusé
d’aimer mieux perdre un ami qu’un
bon mot. » Mais la grossièreté est telle¬
ment plus amusante ! La vie de ce
même maréchal apparaît essentiellement
chez Tallemant comme une chaîne de
bons mots et de gauloiseries : on voit
Bassompierre se vanter que Mlle d’En-
tragues lui a «mille fois baisé le...»,
donner une superbe réplique à la reine
mère qui voulait avoir un pied à Paris
et l’autre à Saint-Germain : « Et moi, je
voudrais donc être à Nanterre. » Et sa
vieillesse encore vigoureuse n’a d’exis¬
tence que dans ce court dialogue : « Mais
vous voilà bien blanchi, monsieur le
Maréchal. — Je suis comme les poi¬
reaux : la tête blanche et la queue
verte.» Marion Delorme, la marquise
de Rambouillet, le maréchal de la Force,
Ninon de Lenclos et bien d’autres
subissent la verve de l’auteur et acquiè¬
rent sous sa plume un relief inattendu.
L’art consommé du conteur s’appuie
sur un style sans enflure. La grivoiserie
n’est jamais lourde, et quelque chose
respire. R. L. S.
HISTORIETTES, CONTES ET FABLIAUX
par Donatien Alphonse François de Sade
(17401814).
Pendant le Directoire paraissent les
*Crimes de l’amour. Sade les a tirés
d’un ensemble de nouvelles dont il
tenta d’abord une publication intégrale.
Le projet sera repris en 1803-1804,
mais cette fois encore le marquis ne
parviendra pas à y donner suite. C’est
Maurice Heine qui rassemble en 1926
les manuscrits restés inédits, et pour la
plupart même inconnus. Par ailleurs le
volume de la Bibliothèque nationale
qui les contient n’en donne qu’un pre¬
mier jet, hâtivement annoté par l’au¬
teur ; la version finale des historiettes et
des contes ne nous est pas parvenue.
Pourtant les Historiettes, contes et
fabliaux tracent dans le sombre filon
sadien un filigrane où le soleil de Pro¬
vence se mêle souvent à une bonne
humeur qu’on retrouvera rarement. Le
recueil se compose de récits très courts
où les histoires galantes le cèdent à
peine à de vieux thèmes souvent uti¬
lisés depuis le Moyen Âge. Ainsi du
« Cocu de lui-même », de « Il y a place
pour deux », etc. Cependant trois nou¬
velles, de plus importantes dimensions
que les autres, sont aussi trois chefs-
d’œuvre du genre. Avec « le Président
mystifié» (récit burlesque des aven¬
tures d’un président de la cour d’Aix),
avec « Augustine de Villebranche ou la
Tribade convertie», la bonne humeur
et le libertinage vont de pair. Une seule,
«Émilie de Tourville ou la Cruauté
fraternelle», introduit une note plus
sombre. «C’est, écrit Maurice Heine,
un récit plein d’énigmatiques restric¬
tions, et qui doit être lu entre les lignes.
Il paraîtrait bien moins riche de sens si
Homme aux poupées (L') / 223
Gravure de Romain de Hooghe. Amsterdam, 1698-1708.
l’on ne possédait la clé des signes
conventionnels dont, sur les listes réca¬
pitulatives [du manuscrit], certains titres
sont accompagnés. Pour «Emilie de
Tourville», celui que l’on remarque
révèle que dans le conte il est question
de sodomie. Ce seul trait en éclaire
l’action, rend compte de l’étroite soli¬
darité des frères contre la sœur, de leur
férocité à son égard, et fait du supplice
qu’ils lui infligent le condiment san¬
glant de leurs plaisirs. » Peu d’œuvres
de la littérature française peuvent être
comparées à l’ensemble des Historiettes,
contes et fabliaux. Certains contes de
Restif de La Bretonne peut-être s’ins¬
crivent dans la même lignée. L’ambition
de Sade, à la fin de sa vie, d’organiser
un « Boccace français » aurait marqué,
dans le genre, une date importante,
si l’obscurantisme napoléonien ne l’en
avait empêché : lacune déplorable, au
même titre que la perte des nombreux
manuscrits brûlés après la mort de
l’écrivain... C. F.
HOMME AUX POUPÉES (L'|
Récit de Jean-Louis Renaud, pseudonyme
de Louis Janot (né en 1875), et de Louis
Lacroix (né en 1870). Publié en 1899.
Ce curieux récit est très évocateur de
l’érotisme morbide de la folie. Menzel,
collectionneur solitaire, vit au milieu
d’innombrables poupées auxquelles ses
hallucinations parviennent à donner un
semblant d’existence. 11 éprouve une
passion exclusive pour ces fantoches
qui le fascinent. (Le geste, même figé,
est la «physionomie de la pensée».)
Pâle, émacié, fébrile, il s’est proclamé
« Roi de sa Création ». Sa folie le pousse
à collectionner également les fragments
224 / Honneur français (L'j
de poupées brisées, et c’est dans un
impressionnant ossuaire qu’il va cher¬
cher un membre inanimé qu’il devra
arracher à un tronc afin de le greffer à
une poupée amputée qu’il veut sauver.
Alors survient Yane, jeune et belle bal¬
lerine éprise de Menzel, mais que ce
dernier dédaigne de manière aussi polie
qu’injurieuse. Yane jalouse les figu¬
rines, mais accepte par amour de confec¬
tionner des robes à ses plus belles
rivales. Menzel a découvert Yane un
soir d’Opéra, à la première des Contes
d'Hoffmann, où elle incarnait si bien
Olympia que le maniaque s’est levé,
comme fou, au chant de l’automate.
Menzel chercha à rencontrer Yane, mais
sa déception fut vive lorsqu’il constata
que la merveilleuse poupée animée
s’était métamorphosée en femme du
monde.
Depuis, Yane s’est attachée à Men¬
zel et s’étonne de se voir délaisser pour
des chimères. Son ultime tentative de
séduction se trouvant repoussée, elle
s’attarde encore, car «cet amour de
souffrir est à la fois de la faiblesse et de
l’orgueil». Au centre du sérail règne
sur le cœur et sur les sens de Menzel
une idole «si peu vraisemblable dans
sa nudité rose» que Yane se dévêt et
s’offre à l’objet de sa flamme. Mais
celui-ci la refuse, préférant ses poupées
à «l’illusion menteuse» de la vie. De
dépit, Yane massacre sauvagement les
poupées; pour arracher Menzel à son
désespoir, elle n’aura plus qu’à mimer
de nouveau les gestes d’Olympia et,
toujours dénudée, à bégayer le chant
qui avait naguère ensorcelé le fou. Ce
récit vaut par son climat enfiévré qui
semble issu d’un conte d’Hoffmann. La
vision de la chaude nudité de la jeune
femme confrontée aux mannequins, se
faisant elle-même poupée pour entrer
dans l’univers du maniaque, peut éga¬
lement faire penser — un demi-siècle
avant elles — à certaines «poupées»
érotiques du peintre allemand Hans
Bellmer. Y. C.
HONNEUR FRANÇAIS (L')
«Conte» en alexandrins (boiteux) de
Stendhal, pseudonyme de Henri Beyle
(1783-1842).
C’est la première manifestation lit¬
téraire du futur romancier. Il s’agit,
conformément aux habitudes du temps,
d’une pièce de vers. Ce qui est inhabi¬
tuel, c’est le sujet : une visite à une
maison accueillante. Henri Beyle avait
dix-huit ans. Son puissant cousin Pierre
Daru lui avait procuré, au lendemain
de Marengo, un brevet de lieutenant au
6e dragons stationné alors en Italie.
Comment tromper l’ennui quand on
est en garnison dans une petite ville?
Oyez le récit d’une expédition nocturne
faite, sur le mode épique, par le frin¬
gant officier : « De ses pâles flambeaux
la lune vagabonde/Éclairait Brescia et
le reste du monde./De onze coups égaux
les clochers résonnants/Appelaient aux
combats les fortunés amants./Dans le
chemin obscur nous marchions en
silence :/Nous allions au bordel cher¬
cher la jouissance./Le fils à l’œil hardi
le premier s’avançait ;/D’un pas déli¬
béré le père le suivait ;/Le grand Égyp¬
tien, Beyle à la mine noire,/Quesnel,
dont les exploits personne ne veut
croire,/Formaient le corps d’armée.
“Amis, voilà l’auberge ;/Je vois les trois
épées attachées à leur verge”,/S’écrie
au loin Cacault qui, par son vit ban-
dant/Sans cesse tourmenté, allait nous
précédant./On s’élance à l’instant sur la
rampe tortueuse,/Chacun de nous déjà
croit embrasser la gueuse./Sur le palier
obscur nous allons tâtonnants,/Frappant
aux portes de tous les appartements./
Les accents argentins de deux voies
féminines/Dans un même moment re¬
bandant nos pines/Nous nous précipi¬
tons tous sur nos deux putains./Oh!
qu’alors drôlement on vit errer les
mains !/Cons, culs, tétons, fesses, sont
inondés de foutre,/Tous bandent à la
fois, tous à la fois veulent foutre./Ils
sont déjà en train : le père a déchargé ;/
Quesnel veut bien entrer, mais son
vit débandé/Est sec et sans vigueur;
Honneur français (L') / 225
Duvieux, Beyle enculent ;/Cacault, le
fils, se font secouer la férule./Mais quel
étrange bruit interrompt nos plaisirs?/
J’entends dans l’escalier et monter et
courir./Nous voyons apparaître un sbire
et sa cohue./“Messieurs, je viens, dit-il,
du fin fond de la rue/Appelé par le bruit
et l’infernal bouzin..../— Qu’appelles-
tu bouzin, rufian de Cisalpin ?/Quitte
ton uniforme et, regagnant la place,/
Reprends ton naturel, va rejoindre ta
race,/Sois Cisalpin, ou bien je te coupe
le vit.’VÀ ces mots, l’animal, de peur
déjà contrit,/Dégringole la rampe...»
Cette composition, à propos de
laquelle l’auteur précise: «Premiers
vers que j’aie faits; faits en trois
heures», révèle, en même temps que
son peu de vocation pour la poésie
lyrique, le tempérament ardent du jeune
homme. V. D. L.
IDYLLE SAPHIQUE
Roman de Liane de Pougy (de son vrai
nom : Anne Chassaigne. A l'époque où
elle se fit connaître, elle était divor¬
cée d'un certain Pourpe. Plus tard, elle
épousa le prince Georges Ghika. Elle
est morte en 1953.) Publié en 1901.
Idylle saphique ou les dangers de ne
pas succomber à la tentation de Lesbos.
Annhine de Lys, célèbre courtisane
du Paris 1900, s’ennuie. Elle consent à
recevoir la visite d’une jeune admira¬
trice, américaine et travestie en page,
Florence Temple-Bradfford, dite Flos-
sie. La grande scène de séduction se
passe dans la salle de bains en pur style
Louis XV. « En pénétrant dans ce sanc¬
tuaire troublant d’intimité et de repos,
Flossie se sentit tout émue, elle eut
comme une hésitation, mais la vision
frissonnante d’Annhine qui surgissait
nue des froufrous, des dentelles et des
linons de sa chemise, lui rendit son
courage. En une poussée d’amoureuse
audace, elle se précipita aux pieds de la
jolie créature et l’entourant de ses bras
elle lui baisa dévotement les chevilles,
les genoux, les jambes, les cuisses...
elle perdait la tête... » Hélas, Annhine
de Lys, elle, ne perd pas la tête, mais la
santé, à force de résister vertueusement
(on se demande vraiment pourquoi) aux
amoureux élans de sa petite Sapho de
Cincinatti. Elle se consume, ce qui ne
l’empêche pas d’aller dans un bal où
une belle, délaissée par Flossie, vient se
poignarder à ses pieds. Scandale. Ann¬
hine de Lys quitte aussitôt Flossie — et
Paris. Elle s’en va promener ses désirs
et ses ébats d’âme en Italie, en Espagne,
au Portugal et à Arcachon. Pour éloi¬
gner l’image de la chère tentatrice, la
courtisane ne recule devant rien, pas
même devant l’aventure rapide avec un
avocat de Madrid, qu’elle juge «com¬
mun » et avec de « vilains dessous », un
médecin ardent, un tendre jeune homme
aussitôt envoyé, par ses parents avisés,
en Angleterre. Déçue par ses amants
de passage et par son amant en titre,
Mlle de Lys, de plus en plus pâle et de
plus en plus fiévreuse, retourne à Paris
et à Flossie. L’idylle reprend et fait
quelques timides progrès : baisers de
pensionnaires, caresses au crépuscule et
promenades en fiacre. Annhine s’épuise
228 / // faut être deux
à résister à tant de séductions et doit
entrer dans une maison de santé à Passy.
Flossie parvient à la rejoindre, intré¬
pide et déguisée en «petite ouvrière
soigneuse et honnête». Ardentes mais
pures joies des retrouvailles. Annhine
de Lys va-t-elle enfin céder? Non, elle
mourra au moment précis où tout s’ar¬
range : Flossie avait réussi à persuader
Will, son fiancé, de consentir à un chaste
ménage à trois. Des «liens d’âmes»
auraient uni Annhine à Flossie et Flos¬
sie à Will. Déguisée, cette fois, en reli¬
gieuse, Flossie reçoit le dernier soupir
de sa bien-aimée.
La publication de ce roman de Liane
de Pougy (pour lequel elle eut recours
à la collaboration anonyme d’Henri
Albert, le traducteur de Nietzsche)
«tourna à l’événement», nous raconte
Colette. Et pour cause. Au début du
siècle, Lesbos était à la mode et l’on ne
comptait plus la nombreuse descen¬
dance de Sapho et de Bilitis. En outre,
les contemporains reconnurent aisé¬
ment tous les personnages du livre,
comme Jack Dalsace, présenté comme
«le poète des sirènes, des fées, des
femmes longues et frêles et des bêtes
hideuses et symboliques, l’écrivain
morbide et sarcastique » : c’est Jean
Lorrain. Plusieurs autres romans, L ’In¬
saisissable, Myrrhille, Yvée Jourdan
ont paru sous le nom de Liane de
Pougy. J.C.
IL FAUT ÊTRE DEUX
Conte d'un auteur anonyme. Publié en
1770.
Le temps est long, le cœur triste et
l’humeur rêveuse quand on est seule à
la campagne, au printemps si bien fait
pour l’amour. «Il faut être deux, songe
Lucile, pour s’amuser. » Mais où trou¬
ver un honnête compagnon? Soudain,
non loin, le fracas d’un carrosse qui
se renverse. Lucile se précipite; un
beau passager se dégage, heureusement
indemne. Elle l’invite à souper et lui
prépare une chambre. Chacun va se cou¬
cher, mais on ne s’endort point; on
rêve, agacé de désir, les yeux ouverts.
Lucile se lève en chemise, et gagne le
parc où la nuit est douce après l’orage
tandis que la lune dessine sur le gazon
éclairci sa silhouette nue. Tout invite à
l’amour. Au détour d’une allée, un bruit
léger l’inquiète; un homme surgit de
l’ombre, qui aussitôt la rassure : c’est
Valcour, son invité, qui se promène
aussi. Les voici à l’abri des yeux du
monde; il lui dit son amour, elle fris¬
sonne; il se rapproche, elle s’aban¬
donne ; une simple chemise défend les
derniers dons. Mais Lucile se ressaisit
et s’échappe. Valcour la rejoindra pour
lui passer la bague au doigt. J.-P. P.
ILLYRINE
ou l'Ecueil de l'inexpérience. Publié à
Paris en 1799 par Mme Suzanne
Giroux, dite de Morency (1775-?).
Cet ouvrage n’est pas à proprement
parler un roman, mais une sorte de
confession, celle d’une femme de vingt-
huit ans bien décidée à tout dire, et qui
n’épargne pas plus ses amants que sa
propre famille. Cette chronique sca¬
breuse d’une séductrice professionnelle
à la Casanova toucherait par ses seules
qualités de style, sinon par la rareté
même du cas, tout au moins en littéra¬
ture, s’il ne se trouvait pas que la plu¬
part des personnages du sexe masculin
qui figurent dans Illyrine sont aussi fort
connus pour le rôle qu’ils tinrent dans
la Révolution. C’est ainsi qu’on peut
faire la rencontre inattendue de Saint-
Just, de Hérault de Séchelles, de Fabre
d’Eglantine, etc. et jusqu’à Dumouriez
pour lequel, mue soudain par l’instinct
patriotique, l’héroïne se découvre un
penchant certain, le préférant à un géné¬
ral autrichien... La multitude des his¬
toires contenues dans ces mémoires
prouve du reste que, pendant quinze
années de carrière, l’auteur et objet du
livre n’a perdu que peu de ses instants.
« La connaissance que j’ai des hommes,
dit-elle elle-même, m’a appris à trai¬
ter l’amour cavalièrement.» Principe
qu’elle mit en pratique, à en croire son
œuvre, tant qu’un reste d’attraits le lui
a permis, puisque, outre Illyrine — de
tous les livres de Suzanne de Morency
celui qui fit le plus de bruit, c’est-à-
dire, précisent certains critiques, de
scandale — elle composa trois ans plus
tard une Rosalina qui en est la suite et
dans laquelle elle continue à se peindre
dans le plus simple appareil. Elle
déclare, en exergue: «S’il faut pour
être sage abjurer la tendresse/Je garde
mon délire et proscris la sagesse. » Jus¬
qu’à la fin de ses jours, celle qu’on ne
devait plus surnommer qu’Illyrine resta
de cette façon la maîtresse incontes¬
tée de la chronique mondaine de son
époque. Elle sut éviter les écueils de
l’inexpérience, tout en semblant n’avoir
pas eu trop à souffrir de ceux, tout
aussi dangereux, qui sont le propre de
l’expérience... D. G.
IMAGE (L'|
Roman de Jean de Berg, pseudonyme
d'un auteur qui ne s'est pas dévoilé.
Publié en 1956.
L’écriture de ce petit livre, typique¬
ment robbe-grilletienne, n’est pas sans
contribuer à son pouvoir de fascina¬
tion : les poses hiératiques, les gestes
suspendus, les décors romantiques et
figés sécrètent, dans la gravité cérémo¬
nieuse et théâtrale d’une écriture vouée
à la pure description, cette angoisse
délicieuse, à la fois légère et tenace,
qu’éprouve le spectateur averti devant
une partie dont l’enjeu est d’importance.
Et, de fait, ce n’est pas la moindre des
particularités de cette œuvre que l’éro¬
tisme y remplisse la fonction d’un cata¬
lyseur de l’amour, d’une propédeutique
du sentiment. Claire, jeune femme belle
et lointaine, convie Jean, qui l’admire
sans la désirer, à participer à sa vie pri¬
vée. Jean découvre ainsi les relations
qui unissent Claire et Anne, le petit
modèle. Initié aux mystères du temple,
le nouvel adepte ne voit pas sans plai¬
sir le trouble grandissant qui s’empare
bientôt, en sa présence, de la prêtresse
de ce culte particulier. Dès lors Anne,
Imircm / 229
qui n’a servi que de médiation, est aban¬
donnée : tout rentre dans l’ordre, et l'on
comprend que Claire aimait Jean sans
vouloir le lui dire, que Jean aimait Claire
sans vouloir se l’avouer; la vraie partie
se joue à deux, et tout le reste n’est
qu’imagés. Mais celles-ci sont de choix :
Claire oblige Anne, lors d’une prome¬
nade dans un lieu public, à porter à
même la peau une rose délicate et sym¬
bolique ; Jean est ensuite témoin de sa
miction. Après avoir surpris l’émoi de
Claire regardant avec lui des clichés
évocateurs représentant Anne et elle-
même, Jean ne se contente plus d’être
voyeur: lors des séances de flagella¬
tion rituelle imposées à la petite fille,
il se fait le complice agissant de son
bourreau; il finira par sc substituer à
Claire lors d’une mémorable visite à
un magasin de lingeries féminines. Un
sacrifice expiatoire désigne la chair vir¬
ginale d’Anne comme la victime du
désir de ses maîtres. C’est dans la salle
de bains que se consomme l’orgie, la
violence exacerbée aboutissant au viol
d’Anne par Jean sous les yeux de Claire.
La transposition ayant été ainsi parfai¬
tement réalisée, Claire et Jean peuvent
enfin se révéler l’un à l’autre. Le jeu de
la domination et de la soumission s’in¬
verse au bout du compte en une recon¬
naissance heureuse de soi-même. J. L
IMIRCE
ou la Fille de la nature. Conte de l'abbé
Henri Joseph Du Laurens (1719-1797).
Publié en 1765.
Sorte de conte philosophique illus¬
trant la thèse de l’abbé Du Laurens : la
religion n’est qu’un tissu de supersti¬
tions qui insultent la raison et la nature
de l’homme. Le début du récit vaut
d’être cité : «Je suis née en France, je
ne sais dans quelle province. Je n’ai
connu ni père ni mère. Mon enfance a
duré vingt-deux ans. Jusqu’à cet âge je
n’ai vu ni le ciel ni la terre. IJn riche
philosophe m’acheta dès les premiers
jours de ma naissance, me lit clcsci
dans une cave à la campagne avec un
230 / Immaculée Conception (L')
garçon du même âge. » Imirce et Émi-
lor grandiront ensemble et leur pre¬
mière vraie découverte sera celle du
plaisir. «Mon amant, dit Imirce, me
devint plus cher et je sentis que le plai¬
sir était préférable au pain, au panier et
au Maître de la cave. » À noter aussi le
très bel épisode de la mort de leur
enfant, où l’on voit que la main d’Éros
est toujours plus ou moins armée d’une
faux. La suite du récit se devine aisé¬
ment. Ébloui par la beauté des formes
d’Imirce, Ariste lui fera connaître le
monde. Le premier geste de la sauva¬
geonne sera «de regarder sous ses
voiles s’il avait la même chose avec
laquelle mon amant me faisait tant de
plaisir». Suivent une série de décou¬
vertes plus ou moins savoureuses, jus¬
qu’à la triomphale rencontre de cette
nouvelle Ève et de l’Église: «Une
demi-heure après je vis sortir du côté
droit, un homme en chemise avec une
longue cravate rouge ; il tenait la queue
d’un animal ; il trempa cette queue dans
l’eau, dit un mot en criant. Les assis¬
tants se mirent à brailler. Ce que je
trouvais le plus original dans cette céré¬
monie fut l’empressement de toutes les
femmes pour avoir de l’eau de sa
queue. » Devenue grande dame, Imirce
n’oubliera pas les leçons du Maître
de la cave. Qu’est-ce que la pudeur, se
demandera-t-elle, sinon « une vertu qui
oblige les femmes à rougir quand elles
voient un homme nu. Une femme ne
doit donc pas regarder les objets qui lui
font plaisir?» P. R.
IMMACULÉE CONCEPTION (!/)
Recueil de textes poétiques, d'André Bre¬
ton 11896-1966) et Paul Eluard (1895-
1952). Publié en 1930.
Cette série de textes, utilisant tour à
tour l’écriture automatique, la défor¬
mation des proverbes telle que la prati¬
quait Éluard, la simulation de certains
phénomènes psychiques, est, au total,
une sorte d’épopée surréaliste où s’es¬
quisse tout ce que vit et peut vivre un
homme, toujours menacé par la mort
(«Voici la grande place bègue. Les
moutons arrivent à fond de train, sur
des échasses»), mais pourvu aussi d’in¬
finies possibilités pour peu qu’il veuille
suivre les routes ouvertes par les pro¬
verbes surréalistes : « Règle ta marche
sur celle des orages», «Ne garde pas
sur toi ce qui ne blesse pas le bon
sens», et enfin : «Vends de quoi man¬
ger, achète de quoi mourir de faim.»
Dans cette revue du possible de l’homme
libéré, l’amour tient naturellement une
place centrale : « La liberté furieuse
s’empare des amants plus dévoués l’un
à l’autre que l’espace à la poitrine de
l’air. » L’amour dont il est ici question
ne peut être que l’amour réciproque,
précise le texte, celui qui résulte de
cette attraction mutuelle, simultanée,
foudroyante, à l’existence de quoi le
surréalisme a cru de toutes ses forces.
Par définition, il écarte de son champ
de vision tous les refrains traditionnels
sur l’amour malheureux, sur la diffi¬
culté de se faire aimer, etc., pour ne
contempler, exalter et donner à voir
que l’amour réciproque et réel, c’est-à-
dire ici total, de tout l’être, corps et
pensée fondus en un tout, car: «il
implique le baiser, l’étreinte, le pro¬
blème et l’issue indéfiniment problé¬
matique du problème ». C’est cet amour
réel, physique et total, que quelques
pages évocatrices vont ici véritablement
faire voir et, en même temps, magni¬
fier: «Lorsque la femme se tient sur
ses mains et que l’homme debout la
tient soulevée par les cuisses, celles-ci
lui enserrant les flancs, c’est la bouée
de sauvetage. » Ainsi défilent devant le
lecteur les positions (ou problèmes) du
«miroir brisé», du «minuit passé», de
l’« oiseau-lyre », de l’« aurore boréale »,
etc. De toute façon, «l’amour multiplie
les problèmes». Et les proverbes sur¬
réalistes qui, rassemblés sous la rubrique
« le Jugement originel », servent de final
à l’œuvre, offrent soudain une image
nouvelle de la femme future : «jusqu’à
nouvel ordre, jusqu’au nouvel ordre
monastique, c’est-à-dire jusqu’à ce que
Immortelles (Les) / 231
les plus belles jeunes femmes adoptent
le décolleté en croix : les deux branches
horizontales découvrant les seins, le
pied de la croix nue au bas du ventre,
légèrement roussi ».
Tout le mouvement surréaliste, faut-
il encore le rappeler, a mis au centre de
ses rêves et de ses exigences une cer¬
taine image de la femme (on se rappelle
la page de la Révolution surréaliste où
les photos d’identité des membres du
groupe, les yeux clos, encadrent une
photographie de femme nue), en tant
qu’être bouleversant, puissance de libé¬
ration poétique et d’accomplissement
humain. Reprise dans L \Amour fou de
Breton en 1937, comme dans tant de
poèmes d’Éluard (*Corps mémorable,
notamment), cette image, dans laquelle
s’abolit toute différence, toute contra¬
diction entre sentiment et sexualité,
trouve, dans L 'Immaculée Conception,
sa représentation la plus directe. Y. B.
IMMORTELLE (L')
Ciné-roman d'Alain Robbe-Grillet (né en
1922). Publié en 1963.
Ciné-roman ; cette complicité du film
et du livre marque, dans la représenta¬
tion de l’érotisme, la première tentative
visant à la perfection : le regard, dis¬
tance propre à ce monde du désir indé¬
finiment différé, cesse d’être lui-même
reporté, distant, situé dans l’écart du
livre à son lecteur, pour devenir, par le
truchement de l’objectif, l’un des per¬
sonnages principaux du drame — la
plupart des plans sont coupés lorsque
l’œil du protagoniste filmé se trouve
face à celui de la caméra —, la super¬
position des plans de la caméra, du
narrateur et du spectateur, qui ne se
confondent pas, conservant à l’image
cette dimension de profondeur et d’ir¬
réalité qui fait de la lecture, plus que du
film, la vie de l’imaginaire. Érotisme,
en effet: décalage, vertige, duplicité.
Les scènes proprement érotiques sont
rares pourtant dans ce récit exemplaire :
une caresse du visage qui se prolonge
en l’ouverture d’un chemisier, le spec¬
tacle d’une danse sensuelle dans un
cabaret d’Istambul, lui-même doublé
par la représentation qu’en donne, en
privé et devant son ami, la jeune femme
qui y a assisté avec lui, une fuite amou¬
reuse qui, commencée sous la menace,
s’achève par un abandon, répétée à
son tour en de courtes scènes de refus
immobile et tendu, c’est à peu près
tout. Érotisme donc spectaculaire et
banal, qui lui-même se donne pour
illusoire, trompeur, factice, comme les
mosquées pour touristes, les harems
désaffectés, les vains cimetières. Mais,
derrière cette façade pour cartes pos¬
tales, L et N jouent leur impossible
union, dans un ballet secret et poignant
où le clinquant des scènes représentées
n’est que prétexte : ce qui importe,
c’est la façon dont se fait la caresse
— à distance ; ce qui compte, c’est la
tension de N ne perdant aucun des
mouvements de la danseuse — tension
s’exprimant dans la torsion que sa main
imprime au cou de son amie ; ce qui est
donné à voir n’est pas tant L en « oda¬
lisque de voluptés» que l’attitude de son
compagnon silencieux et grave devant
le don qu’elle lui fait de son corps. Les
compositions en abyme, les miroirs
voilés du souvenir, les soumissions
affolées et brutales dans l’absence de
toute expression, autant de signes avant-
coureurs: c’est l’histoire tout entière
qui baigne dans un climat de sensua¬
lité retenue, dans l’ambiance constante
d’un érotisme latent, dans l’atmosphère
étouffante et stérile d’une fausse Tur¬
quie de rêves, paradis pour touristes,
éden et prison.
Ciné-roman : vision, mais aussi lec¬
ture, ponctuation, recherche infinie et
patiente, à travers le labyrinthe de la
mémoire, d’une jeune femme enchan¬
teresse, fuyante, — perdue, «mais
toujours à voix blanche immortelle».
(Citations de Jude Stéfan, in Cyprès,
1967.) J. L
IMMORTELLES (Les)
Roman de Pierre Bourgeade (né en
1927). Publié en 1966.
232 / Impossible (L')
C’est une étrange série de portraits
féminins : les prostituées qui deviennent
des ombres sous la main de l’homme et
chez qui «la chose qui pense» ne
devrait pas être située dans le cerveau,
mais «un peu plus bas, au contact
renouvelé de l’être»; la condamnée à
mort, qui meurt et ne meurt pas; la
bouchère chevaline, la «poule à King
Jo » ; la fidèle, dévorée par les fourmis
sur la tombe de celui qu’elle aime ; la
magistrate, qui, fixant l’homme qu’elle
a condamné pour exhibitionnisme,
voit «s’élever, au fond de ces cavités
sombres, d’étranges serpents provoca¬
teurs»; Béatrice, la dévote, dont les
jambes poussent au crime ; la mystique,
qui, avec son «requin entre les jambes»,
fait «des ravages dans l’abîme» : «elle
tend ses lèvres divines et soudain le
Christ, avec un cri rauque, arrachant
ses mains aux clous du gibet, referme
furieusement les bras sur elle — Dieu
est amour». Louise, «l’exquise dévas¬
tée» par un succube hors-la-loi; la
« serpente » accouplée à un boa.
Écrit avec humour, force et poésie,
ce livre impose une vision renouvelée
et intelligente du mystère de la femme,
«Muse trifourchue, triplement ouverte
sur rien » et du dialogue, ironique et tra¬
gique, de la mort et de l’amour. X. G.
IMPOSSIBLE (L'|
Œuvre de Georges Bataille (1897-
1962). Publiée en 1962, mais en réa¬
lité simple réédition, augmentée d'une
brève préface et remaniée dans l'ordre
de ses parties, de La Haine de la poé¬
sie, parue en 1947. Sur les trois par¬
ties : «Histoire de rats», «Dianus» et
«l'Orestie», la première et la dernière
avaient paru en plaquettes à tirage
limité, respectivement en 1947 et en
1945.
En apparence, l’ensemble est assez
disparate : notes, journal intime, poèmes,
mais cette discontinuité, qui dénonce
l’habituel discours romanesque (et plus
généralement littéraire), est une manière
d’atteindre, à travers le renvoi à son
non-sens de toute « histoire », cet « ins¬
tant où le rideau se lève » — instant qui
nous manque dès qu’il est atteint et
n’en finit pas de nous manquer, nous
suppliciant comme la lecture est sup¬
pliciée par ces vides qui perpétuelle¬
ment l’interrompent, l’obligeant à une
sorte de « saut suspendu », où le plaisir
de lire s’abîme, alors que la question
reste à vif. Rarement mieux qu’en ce
récit, où les genres littéraires se confon ¬
dent et par ailleurs se dérobent à eux-
mêmes en brisant net dès qu’ils touchent
à l’un de ces beaux passages dont se
satisfait d’ordinaire (se justifie) la lit¬
térature, rarement Bataille parvint à
une aussi parfaite adéquation entre cet
« impossible », qui est le mot clef de sa
recherche, et son expression-inexpri¬
mée — car l’impossible est inexpri¬
mable, sinon par ces trous qui renvoient
le dit au non-dit. («La liberté n’est
rien, dit Bataille, si elle n’est celle
de vivre au bord de limites où toute
compréhension se décompose. ») Il faut
ainsi doubler les mots de leur propre
décomposition (négation) pour appro¬
cher de ce qui est en jeu dans ce livre
(dans tous les livres de Bataille) à tra¬
vers un mélange de panique, d’attente,
d’audace, d’angoisse, d’obscénité, de
déchirement, «d’irritante volupté»:
états caractéristiques d’une ardeur
«mauvaise» dont Bataille opère la
transmutation puisqu’il en fait le feu de
la connaissance. Mais vouloir rendre
compte de ce feu, c’est courir après la
satisfaction d’un «savoir saisi», alors
que pareil feu interdit justement toute
satisfaction. Il ne reste plus qu’à déses¬
pérer de l’expression, à désespérer même
de l’évocation, et vient alors le ver¬
tige, qui est l’inscription du livre dans
son propre corps, comme si la lecture,
après vous avoir dénudé, vous précipi¬
tait, non pas vers le plaisir, mais vers
cette extrême défaillance, où l’on se
connaît risible et mortel et agonisant et
cependant extasié.
Un livre qui a le pouvoir de vous
faire éprouver dans «l’haleine de la
Infortunes de la vertu (Les) / 233
mort» aussi bien votre absolue obscé¬
nité que votre « bleu du ciel », est plus
qu’un livre : il est l’érotisme même,
c’est-à-dire la réalisation de la capacité
que nous avons d’opérer le croisement
de notre sexe et de notre imagination
pour accoucher de cet étrange hybride :
le sacré. B. N.
IMPRUDENCE
Conte de Guy de Maupassant (1850
1893), daté 15 septembre 1885.
Paul et Henriette se sont aimés, se
sont mariés, se sont aimés. La lassi¬
tude est venue. Henriette propose à son
mari de l’emmener en cabaret particu¬
lier, Là: «Qu’est-ce qui t’amusait?
Est-ce qu’elles ne se ressemblent pas?
— Mais non. — Ah ! les femmes ne se
ressemblent pas... — Pas du tout. —
En rien? — En rien. — Que c’est
drôle ! Qu’est-ce qu’elles ont de diffé¬
rent? — Mais, tout. — Le corps? —
Mais oui, le corps. — Le corps tout
entier? — Le corps tout entier. — Et
quoi encore? — Mais la manière de...
d’embrasser, de parler, de dire les
moindres choses. — Ah ! Et c’est très
amusant de changer? — Mais oui. —
Et les hommes aussi sont différents?
— Ça, je ne sais pas. — Tu ne sais
pas? — Non. — Ils doivent être dif¬
férents. — Oui... sans doute...» Le
service fut interrompu pendant, dit Mau¬
passant, cinq minutes environ. Quand
reparut le maître d’hôtel, Henriette dit :
« Oh ! oui ! ce doit être amusant tout de
même ! » M. B.
INFORTUNE DES FILLES DE JOIE
Pamphlet attribué à Adrien de Montluc,
prince de Chabannais, comte de Cra-
mail (1571 7-1646). Publié en 1645.
L’intérêt de cet opuscule est qu’il
nous peint en quelques traits saisis¬
sants la condition des filles de joie au
xvne siècle. Il se double d’une réflexion
très fine sur l’hypocrisie des princes,
et d’un extraordinaire portrait de «la
Maigre». En chassant les filles de joie,
écrit Cramail, «on se trompe car les
peines échauffent les vices au lieu de
les refroidir. Elles n’engendrent point
le désir de bien faire, mais seulement
une crainte servile d’être surpris en mal
faisant.» Réflexion de vrai moraliste,
et digne de Montaigne. L’enquête elle-
même nous est restituée dans une langue
très savoureuse. Les chambres des prê¬
tresses sont «obscurcies par la fumée
de bois vert et de la paille qu’on y
brûle». La porte en est si basse que
« les nains courent fortune de se heur¬
ter la tête», et le lit «branle sans
qu’on le touche». Quant aux prêtresses
elles-mêmes, elles sont hallucinaptes.
D’abord, une vieille édentée: «Deux
vessies en forme de tétins lui pendaient
jusqu’au nombril et par leur voisinage
échauffaient son estomac.» Puis cette
jeune donzelle qui «poussait des ha¬
leines qui semblaient avoir pris à partie
l’eau d’ange et l’ambre gris». Je crai¬
gnais, commente Cramail, «de perdre
l’âme par le nez, ou d’être contraint de
perdre le nez pour sauver l’âme».
L’opuscule se termine par la descrip¬
tion de l’attaque des taudis et de la
cocasse résistance des filles transfor¬
mées en harpies. Enfin, en guise de
postface, ce sont ces curieuses réflexions
sur «la Maigre». La femme maigre
inspire, en même temps qu’un insur¬
montable dégoût, un attrait presque fati¬
dique. On ne reconnaît plus sur son
corps les attributs de la féminité et pour¬
tant elle semble l’incarnation même de
la femme. Comme si cette douceur
ronde de la chair et des formes n’était
qu’une illusion, une parodie, un tour de
la Dame à la Faulx. « S’accoupler à un
squelette», tel est le grand rêve, qui
effraie et fascine. P. R.
INFORTUNES DE LA VERTU (Us)
Roman de Donatien Alphonse François
de Sade (17401814).
Des trois Justine, les Infortunes de
la vertu constituent la première. Alors
que la version de 1791, * Justine ou les
Malheurs de la vertu, publiée du vivant
de Sade, reste avec la *Nouvelle Jus-
234 / Ingénue Saxancour
fine, l’œuvre à laquelle le marquis doit
à la fois l’enfer de sa célébrité et la pri¬
son où il passera les dernières années
de sa vie, les Infortunes de la vertu
demeurent jusqu’en 1909 inconnues.
C’est Guillaume Apollinaire qui décrit
la première fois le manuscrit figu¬
rant dans une acquisition récente de la
Bibliothèque nationale. Mais il faut
attendre 1930 pour que Maurice Heine
donne une édition critique de l’ouvrage.
Lorsque Sade rédige, entre le 23 juin
et le 8 juillet 1787, à la Bastille, son
conte philosophique, il ne le distingue
peut-être pas des autres contes écrits à
la même époque, dans un mouvement
de grande création romanesque, et des¬
tinés à former le recueil des * Crimes de
Vamour. Bientôt il y apporte de nom¬
breuses modifications et décide de le
considérer comme un roman. Finale¬
ment, les Infortunes de la vertu servi¬
ront, comme l’écrit Maurice Heine, de
«brouillon» pour les Malheurs de la
vertu. D’où les difficultés d’établir une
édition critique qui restituerait la pre¬
mière, et, surtout, le mérite de Maurice
Heine, qui est parvenu à dégager dans
le conte le mouvement initial d’une tra¬
jectoire où le marquis de Sade substitue
«l’homme intégral à l’amant conven¬
tionnel». Toutefois, une interprétation
plus cohérente des corrections du ma¬
nuscrit a permis à Béatrice Didier de
mieux discerner celles qui paraissent
appartenir à la révision de la première
version et celles qui paraissent se rap¬
porter à l’élaboration de la seconde.
Son édition des Infortunes de la vertu
(1970) précédée du texte de Jean Paul-
han sur «la Douteuse Justine ou les
Revanches de la pudeur» (1945), peut
donc être considérée comme le texte
définitif de la première Justine.
Si l’esquisse de la couleur «noire»
dans les Infortunes de la vertu admet
souvent le blanc et la gaze, deux ans
après les *Cent Vingt Journées de
Sodome, c’est que la première Justine
correspond chez Sade à une stratégie
définie, et non, comme on l’a insinué, à
une version édulcorée et commerciale
des thèses du marquis. Sade renonce à
donner d’emblée l’histoire brutale de
l’humanité qu’il a eu loisir de méditer :
ses précautions verbales peuvent être
considérées comme une initiation à un
univers dont il se réserve plus tard d’épe¬
ler les termes dans toute leur cruauté.
S’il renonce à la publication, si, plus
tard, il récrit les Infortunes de la vertu,
c’est qu’il voit dans la Révolution fran¬
çaise la possibilité d’une signification
plus violente. De même, VHistoire de
Juliette — v. la Nouvelle Justine —,
écrite pendant le Directoire, correspon¬
dra pour Sade aux licences qu’il croit
souhaitables à l’époque. Dès lors, on ne
s’étonnera pas que la progression, des
Infortunes de la vertu à la Nouvelle
Justine, soit celle d’une histoire de
l’écriture du marquis confrontée à la
société pour laquelle il écrit. Que l’ordre
du détail, dans la description de plus en
plus violente des aventures qui concer¬
nent Justine et sa sœur Juliette, soit éla¬
boré sur un même canevas. Tout au
plus on assistera à l’éclatement de la
fiction dans le sophisme qui consiste à
en* respecter la lettre : la prude Justine,
victime de tous les vices, possède un
double dans la libertine Juliette, vic¬
time de toutes les fortunes, si bien que
l’une et l’autre, dans le triple récit qui
occupera Sade pendant plus de dix
années de sa vie, sont les mêmes, de la
première version à la dernière. Seule la
rhétorique employée se déplacera. Quant
aux mérites propres à la nouvelle pri¬
mitive, «le moins qu’on puisse en
dire », écrit Maurice Heine, est qu’elle
« introduisit dans la littérature l’homme
intégral à la place de l’amant conven¬
tionnel». C. F.
INGÉNUE SAXANCOUR TV
ou la Femme séparée. « Histoire propre
à démontrer combien il est dangereux
pour les filles de se marier par entête¬
ment et avec précipitation, malgré leurs
Gravure de Binet pour un ouvrage de Res-
tif de la Bretonne ►
Ingénue Saxancour / 235
236 / Interdit de séjour
parents. » Roman de Nicolas Edme Res-
tif de La Bretonne (1734-1806]. Publié en
1789.
Ingénue sort à peine d’une enfance
malheureuse, déchirée entre une marâtre
et un père tendre mais faible. Elle se
laisse naïvement entraîner dans les
intrigues de femmes malhonnêtes, qui
la poussent à accepter un mariage que
son père réprouve. Dès le jour du
mariage, la vraie nature de son mari
transparaît : « Moresquin le fourbe, le
brutal, le fou, le vil, le lâche. » Ingénue,
pure et ignorante, passe la nuit de ses
noces à résister au forcené. La vie conju¬
gale est un enfer, une longue série
d’humiliations et de brutalités: «Ma
résistance m’attirait toujours des bruta¬
lités qui n’étaient pas proprement des
coups ; mais il me renversait, me conte¬
nait, me découvrait et m’exposait dans
cette situation... et ce qui est horrible,
pendant que ses amis arrivaient chez
lui, à son invitation... il voulut jouir
devant eux de ses droits de mari.» A
l’humiliation physique succède la dégra¬
dation morale. Moresquin oblige Ingé¬
nue à se soumettre aux caprices de
personnages puissants dans l’espoir d’en
tirer quelque avantage; il la traîne
ensuite auprès d’une maquerelle pour
la prostituer, et finit par la vendre à
trois hommes au cours de la même
nuit.
Les scènes d’humiliations où alter¬
nent insultes, obscénités, coups de toutes
sortes, se succèdent à un rythme éton¬
nant et se terminent toutes de la même
façon : « Il me saisit de la manière la
plus obscène, me renversa si brutale¬
ment que je crus avoir les reins brisés
et voulut s’assouvir. Je résistai. Il tira
une épingle de mes cheveux et me l’en¬
fonça dans les bras.» C’est avec plus
de complaisance qu’il n’ose l’avouer,
que Restif se laisse aller à cette descrip¬
tion minutieuse de l’humiliation d’une
femme, autant qu’à celle des brutalités
qu’on lui inflige. Ici point de vertu
agressée, bien qu’ingénue se refuse à
toutes marques de plaisir, mais plutôt
le vertige du pouvoir. La femme, par le
mariage, devient une esclave sur qui
l’on peut assouvir les désirs les plus
fous. • D. C.
INTERDIT DE SÉJOUR
Roman de Tony Duvert (né en 1945).
Publié en 1969.
«J’avais les yeux fermés toi dressé
statue colonne j’empêchais ton corps
de fuir, de s’effacer, de finir.» Texte
où le souvenir et l’imaginaire servent à
apaiser la douleur de la déchirure, l’ab¬
sence, l’éloignement d’un corps et l’in¬
supportable découverte de l’autre. À
jamais séparé, en détresse, le narrateur
tente un retour sur ses propres traces en
un parcours qui se situe au ras des
corps, des objets, et recrée les mouve¬
ments, les lieux, les imbrications de
corps d’hommes, pour retrouver peut-
être une sorte d’identité : «N. se retour¬
nait enfin, me sachant abattu, je le suçais
longtemps, je n’étais pas très douée
côté bas-ventre, je me sentais ridicule,
et pourtant il aurait voulu que je l’en¬
file, comment aurais-je osé, couchée
sur lui, essayant de faire l’homme sur
cetTiomme qui restait homme de toute
façon.» Prostitué à la recherche d’un
client, travesti, amoureuse, toujours en
quête du plus grand mal possible, tou¬
jours à la limite de l’insoutenable, le
narrateur recherche « les vertus érotiques
du mépris» par une sorte d’éclairage à
blanc de chaque geste, de la masturba¬
tion solitaire à toutes les caresses, toutes
les pénétrations. Des amours grisâtres,
des attouchements dérobés à l’ombre, à
la nuit, de cette sorte de nausée de la
laideur, du désespoir, s’échappent par¬
fois, en se transfigurant, des désirs
magiques de fêtes. D. C.
INTIMITÉ
Une des cinq nouvelles de Jean-Paul
Sartre (1905-1980), parues sous le titre
de l'une d'elles, le Mur en 1939.
Ce qui se passe dans l’intimité d’un
couple, la littérature le passe souvent
sous silence ou y fait des allusions
Jacques le fataliste et son maître / 237
métaphoriques et flatteuses. Sartre a
voulu le décrire d’une façon très réa¬
liste, dans la tristesse du quotidien : les
draps un peu sales, les gargouillis dans
le ventre, les règles. Il a choisi le cas —
extrême — du mari impuissant et de la
femme frigide. L’intrigue est simple :
la femme décide de quitter son « ours »
de mari pour partir avec un amant
séduisant et viril. Au dernier moment,
elle renonce au départ et rejoint son
mari. Au-delà de ce drame psycholo¬
gique, il y a toute la philosophie de
l’absurde, du regard qui réifie et un
puissant dégoût pour la chair, fade et
molle, en laquelle la conscience du sujet
s’enlise. II y a surtout le sentiment d’une
horrible et irrémédiable séparation entre
les deux sexes que l’acte amoureux rend
encore plus solitaires. L’homme se sent
«léger comme une vache qu’on vient
de traire», la femme pleure, et l’amour
«finalement, voilà ce que c’est, on s’en
va dans une chambre avec un type qui
vous étouffe à moitié et qui vous
mouille le ventre pour finir». Peut-être
au-delà — ou mieux, en deçà — de
cette philosophie, peut-on aussi sentir
cette vérité — repérable psychanalyti¬
quement — que plus grand est le dégoût
horrifié pour « les cochonneries », plus
grand en est le désir. Mais il n’est pas
sûr que l’auteur la dise volontairement
et intentionnellement. X. G.
JACQUES LE FATALISTE ET SON MAÎTRE
Roman de Denis Diderot (1713-1784),
écrit en 1771 et 1778, revu de 1780 à
1784, publié pour la première fois en
1796.
Voyageant de compagnie, Jacques et
son maître entament au début du livre
une conversation qui a pour sujet le
récit des amours de Jacques. Mais le
roman est sans cesse interrompu, soit
par les aventures survenues aux deux
voyageurs, soit par des récits annexes
faits par eux-mêmes ou par une tierce
personne, comme le conte de Mme de
la Pommeraye raconté par une auber¬
giste (et qui sera la source de la pièce
de Schiller : Intrigue et amour, et du
film de Cocteau et Bresson : Les Dames
du Bois de Boulogne), soit par des
interventions de l’auteur lui-même.
Gravure anonyme du XVIIIe siècle
Des scènes qui se succèdent ainsi,
plusieurs sont des histoires d’amours
de toutes sortes : comment le marquis
des Arcis épousa, par suite d’une ven¬
geance de Mme de la Pommeraye aban¬
donnée par lui, une ancienne prostituée,
la d’Aisnon, et s’en trouva bien, com¬
ment l’abbé Hudson réussit à conti¬
nuer une vie de débauche sans donner
prise à ses ennemis, comment le maître
de Jacques, au contraire, tomba dans
un piège en voulant coucher avec
Mlle Agathe, et fut obligé de payer
l’entretien d’un enfant qui n’était pas
de lui, etc. Mais, de cette suite de
contes, se distinguent par leur souci de
précision la brève fable de la Gaine et
du Coutelet, dont la morale dit qu’il est
contraire à la nature de s’en tenir à une
seule partenaire, et surtout l’histoire
villageoise de la perte du pucelage de
Jacques. Opération qui s’accomplit en
trois épisodes : celui où Jacques doit
aider son ami Bigre, dont la maîtresse
Justine se trouve enfermée dans une
soupente; elle ne peut en descendre
sans passer devant le père, qui s’op¬
pose à ces amours. Jacques demande
au père Bigre, son parrain, à se reposer
et va dans la soupente, où Justine est
cachée sous le lit. Il la sort et l’oblige à
coucher avec lui par trois fois. Par la
238 / Jardin des supplices (Le)
suite, Jacques se fait passer pour niais
lors d’un banquet de mariage et, du
coup, deux femmes du village décident
de le déniaiser : Suzanne d’abord, épi¬
sode assez bref, puis Marguerite avec
qui une assez longue conversation, en
guise de prologue, a lieu.
Après s’être aperçue qu’elle n’est pas
la première, Marguerite continue à faire
l’amour dans des positions différentes :
«Le fait est que, tout en se moquant
d’elle-même, de Suzon, des deux maris,
et qu’en me disant de petites injures, je
me trouvai sur elle, et par conséquent
elle sous moi, et qu’en m’avouant que
cela lui avait fait bien du plaisir, mais
pas autant que de l’autre manière, elle
se retrouve sur moi, et par conséquent
moi sous elle. Le fait est qu’après
quelque temps de repos et de silence, je
me trouvai ni elle dessous, ni moi des¬
sus, ni elle dessus, ni moi dessous ; car
nous étions l’un et l’autre sur le côté,
qu’elle avait la tête penchée en devant
et les deux fesses collées contre mes
deux cuisses. »
Ces épisodes donnent à Diderot, qui
intervient un peu après, l’occasion de
proclamer, sous couvert d’une para¬
phrase de Montaigne, le droit de dire
toute la réalité : « Foutez comme des
ânes débâtés ; mais permettez-moi que
je dise foutre ; je vous passe l’action,
passez-moi le mot.» Y. B.
JARDIN DES SUPPLICES (Le)
Roman d'Octave Mirbeau (1848-1917],
Publié en 1899.
Comme la dédicace et la partie inti¬
tulée «Frontispice» l’indiquent assez
clairement, c’est en fait une tentative
de pamphlet éthique et politique contre
le goût du meurtre répandu dans l’es¬
pèce humaine et, en particulier, ses
manifestations racistes et colonialistes.
Mais le romancier a voulu illustrer ses
idées par une sorte d’histoire où le nar¬
rateur, envoyé en mission à Ceylan
pour redorer son blason, sombre dans
les bras d’une riche Anglaise pervertie,
que nous connaîtrons seulement sous le
nom de Clara. Elle l’entraîne en Chine,
il tente de la fuir, puis revient, et elle
l’oblige à venir avec elle au jardin des
supplices, bagne ouvert au public tous
les huit jours, et où se déploie le raffi¬
nement des fameux supplices chinois.
«Le Jardin des Supplices». Dessin de
Rodin. Paris 1902. © Musée Rodin.
Mirbeau cédant ainsi aux préjugés
répandus en son temps. Le jardin, où se
mêlent fleurs et arbustes rares, allées,
bassins et instruments de supplice, est
décrit minutieusement. Clara y entraîne
son amant pour essayer de lui faire par¬
tager l’état de transe sexuelle où la
plonge la vue du sang et de la souf¬
Jargon ou jobelin de maistre François Villon (Le) / 239
france. Dans le jardin où les fleurs elles-
mêmes sont choisies pour exciter à la
volupté et à la souffrance, Clara « huma
l’air autour d’elle. Un frémissement que
je connaissais pour être l’avant-coureur
du spasme, parcourut tout son corps... »
Constamment, Clara frémit et s’exalte
devant les supplices, celui de la cloche
surtout, puis va passer la nuit dans une
maison close, où elle a une crise, puis
retombe, calmée. Malheureusement, le
style, empreint de clinquant esthète,
le caractère transparent des symboles
empêchent Clara de prendre vraiment
corps devant nous, et l’érotisme est
souvent frôlé, jamais atteint. Y. B.
JARGON OU JOBELIN DE MAISTRE FRAN¬
ÇOIS VILLON (Le)
Six ballades écrites dans un langage
secret par François Villon (1431-mort
après 1463) et publiées, à la suite des
«Testaments», dans la première édition
de ses oeuvres, par Levet, en 1489.
Bien que les archives du procès des
Coquillards tenu à Dijon en 1455 aient
permis d’identifier ce langage comme
le jargon de la Coquille (bande de
malfaiteurs à laquelle Villon a peut-
être appartenu), plusieurs générations
de chercheurs (dont Louis Thuasne, le
plus remarquable) ont tenté de traduire
l’argot des six ballades sans aboutir à
un résultat totalement satisfaisant. Pierre
Guiraud, dans une thèse récente (Le
Jargon de Villon ou le Gai Savoir de la
Coquille, 1968) affirme au contraire
«qu’il s’agit d’un texte très clair —
quand on en a la clé». Selon lui, l’au¬
teur des ballades superpose en un
contrepoint rigoureux trois thèmes rela¬
tifs à la vie des mauvais garçons de
l’époque : le thème de la répression
(poursuites, prison, gibet), le thème du
jeu de cartes et de la tricherie, enfin le
thème érotique — autrement dit la
mort (A), le hasard (B) et l’amour (C).
Amour, ici, pédérastique : « L’amour
est un service que se doivent récipro¬
quement les compagnons de la bande
et que les tricheurs cherchent à éluder
tout en en profitant. La déception la
plus courante consiste à provoquer
l’éjaculation du partenaire pour le lais¬
ser “nettoyé” et désarmé au moment du
coït anal. Ce résultat est obtenu au
cours d’une fellation préliminaire, mais
que le “malin” poursuit jusqu’à son
terme. Mais il ne faut pas tomber de
Charybde en Scylla et le fellateur s’ar¬
range pour terminer l’opération par un
trayail sur le côté et à la base du pénis.
À malin malin et demi toutefois car,
retenu de force par son partenaire, le
dupeur peut être dupé. » Un code très
complexe permet de déchiffrer ces textes
à triple entente. Au sens A correspond
l’usage du jargon des Coquillards, lequel
procède par dérivation morphologique
et sémantique, à partir de la langue
commune. Ce premier niveau est relié
aux deux autres par un système d’équi¬
valences reposant sur la notion de dupe¬
rie, de possession. Ainsi un mot comme
séchage désigne-t-il en A le gibet où
sèche le pendu, en B la « mise à sec »
du joueur malheureux, en C «l’assè¬
chement» de l’amoureux qui se trouve,
selon l’expression moderne, «épongé».
Il arrive aussi qu’en C une forme récu¬
père le sens qu’elle possède en A et B,
admettant alors plusieurs interprétations
au même niveau C. Par exemple, dans
le refrain de la ballade VI : « Eschec
qu’accolez ne soies/Par la poe du
marieux », poe signifie en A : la « patte »
du bourreau ; en B : la coupe du tri¬
cheur; en C: éjaculation (par couper
— éjaculer, sens B en code C) et aussi
puanteur (poe étant alors le déverbal
jargonnesque de puer). Mais le sens
n’est pas épuisé car, sens A en code C,
poer = masturbation, etc. D’où la tra¬
duction finale de ces deux vers pro¬
posée par Guiraud : « Évitez le coït et
actif et passif afin de ne pas être englué
devant et derrière/Par l’éjaculation pour¬
rie du laboureur et masturbez-vous ainsi
que votre partenaire. » Cet enchevêtre¬
ment sémantique se complique encore
et accessoirement de jeux de mots, anti¬
phrases, calembours, messages chiffrés
240 / Jean-Paul
(ainsi, « saupicquez » = lisez en sautant
un mot sur deux).
Convient-il d’admirer ici, comme on
nous y invite, l’art éminemment sophis¬
tiqué de Villon, à considérer dès lors
comme le plus grand rhétoriqueur de
son temps, ou bien l’ingéniosité, voire
l’imagination d’un exégète acharné à
disséquer sa proie parce qu’il vise, à
travers et au-delà des ballades en jar¬
gon, la poésie la plus prégnante et la
plus indéchirable qui soit? (Voir, du
même auteur, Le Testament de Villon :
Villon en trois personnes — insuppor¬
table en une? — et l’économie qui en
résulte.) Si fragiles que soient les conjec¬
tures d’ordre proprement linguistique
(explication par recours aux dialectes
picard, bourguignon et méridionaux,
tour à tour et indifféremment), cette
étude du Jargon a au moins un mérite :
le système s’effondre sous la richesse
des significations qu’il libère, l’éro¬
tique étant la plus proliférante. Mais
c’est aussi chez Villon l’une des plus
communes, des plus apparentes : elle
devrait, comme telle, éveiller la mé¬
fiance de M. Guiraud, au moins dans
ces vers célèbres du Testament :
«Petits tetins, hanches charnues,/Ele¬
vées, propres, faitisses/A tenir amou¬
reuses lices ;/Ces larges reins, ce sadinet/
Assis sur grosses fermes cuisses/
Dedans son petit jardinet?» (l ni).
Quant à l’homosexualité quasi institu¬
tionnelle des Coquillards, il n’est que
juste de lui opposer, simplement, comme
une couleur à une autre et sans tirer de
ce rapprochement aucune conclusion :
«Corps femenin, qui tant es tendre,/
Poly, souef, si précieux,/Te faudra il
ces maux attendre ?/Oui, ou tout vif
aller es deux. » (lxi). P. J.
JEAN-PAUL
Roman de Marcel Guersant (né en
1913], Publié en 1953.
Jean-Paul, « pédéraste aussi essentiel
que caché», spécialisé dans «le pelo¬
tage et le branlage des petits mâles»,
vingt et un ans, se raconte toute sa vie
passée : l’éveil sexuel dans une vespa¬
sienne ; les amours de collège ; les désirs
contrariés, si troublants («Le jour où je
l’ai deviné sous sa braguette, il a fallu
que je détourne mon regard. Des larmes
de désir ont envahi mes yeux ») ; puis
la vie libre et mouvementée, au hasard
des rencontres, surtout avec de jeunes
prostitués ; il se souvient des « bouffées
de chaleur, coups de poignard dans le
ventre, tremblements qui le saisissent à
la vue d’un garçon attendrissant». Mal¬
gré le plaisir, il se sent coupable et
décide de tenter de « corriger ce vice »
avec une femme qui l’a embrassé de
force. Le voici devant ce sexe inconnu,
dégoûtant, effrayant. Il a beau s’atta¬
cher à cette femme, il est un piètre
amant. Il se lance de plus belle vers les
hommes jusqu’au jour où, tentant une
avance dans une vespasienne, il en est
sorti à grand renfort d’injures et de
coups qui lui ouvrent le crâne. Com¬
mence alors une série de malheurs et
d’humiliations : durement ramassé par
la police et inculpé d’outrage à la
pudeur, il est conduit à l’hôpital où il
apprend qu’il a la syphilis.
* Après un horrible séjour en prison, il
est honteusement jugé : « Que faisiez-
vous dans le chalet de nécessité?»
Dans son désespoir et sa solitude, un
jeune interne le soutient et tente de
le convertir. C’est alors une longue
recherche de Dieu, avec l’aide d’un
père jésuite qui lui conseille de mettre
des chapelets dans ses poches pour
arrêter la tentation ! Mais un jour, dans
le métro, «l’enfant du rêve» se serre
contre lui: «branle-bas de combat»,
une délicieuse idylle s’ébauche. Une
nuit, près de son jeune amant, le Christ
lui apparaît. Bourrelé de remords, il
court se réfugier dans les bras paternels
du jésuite qui lui impose discipline et
rééducation. Il mourra à vingt-trois ans,
paralysé mais bienheureux et sauvé. Le
personnage est attachant et on le suit
volontiers dans ses vicissitudes. Mais
la seconde partie, celle qui décrit lon¬
guement les luttes spirituelles et les
Je suis pucelle / 241
renoncements et qui montre «l’extrême
sagesse de l’Église », pose un problème :
le livre a-t-il été écrit pour distraire des
religieux ou pour sauver du péché les
libertins? Il semble que cette dernière
éventualité soit la bonne si l’on songe à
la morale sous-jacente à l’ensemble du
livre. X. G.
JE... ILS
Ecrits autobiographiques d'Arthur Ada-
mov (1908-1970). Publiés en 1969.
C’est à son premier livre, L’Aveu,
une suite de récits réunis et publiés
en 1946, qu’ Arthur Adamov fait retour
avec Je... Ils. En republiant L'Aveu, et
en lui donnant une suite, Adamov a
voulu d’abord s’expliquer sur ce qui a
pu sembler, de sa part, un comporte¬
ment paradoxal. Comment comprendre
qu’un livre qui dévoile ce qui se tient
dans l’ombre et y est tenu depuis tou¬
jours, ait pu, à son tour, être repoussé
dans les ténèbres par son auteur?
Ce que reproche Adamov à L ’Aveu, ce
n’est point son aveu, mais la manière
dont celui-ci a été présenté : centré sur
l’obsession et cerné par elle, oublieux
de la vie quotidienne, sacrifiant la poé¬
sie aux effets de rhétorique et recher¬
chant au mal des justifications méta¬
physiques ou ésotériques.
Ce mal, Adamov ne le qualifie plus
d'exemplaire ; il ne lui reconnaît plus le
pouvoir de lui révéler une vérité trans¬
cendante quelconque, ou de le doter
d’une «lucidité suraiguë». Au «je» de
L ’Aveu font maintenant suite les récits
de Ils : « Je ne sais pas si les textes qui
composent Ils sont des textes érotiques
ou de pauvres simples images de déso¬
lation [...]. J’ai intitulé ces pages Ils : un
masculin pluriel qui recouvre aussi bien
le féminin. J'aurais pu aussi, oubliant
Verlaine, les nommer Parallèlement.
Toutes ces histoires sont la même,
reprise à l’infini dans un jeu de miroirs,
où la peur et la tristesse se regardent
dans les yeux. Enfin, et contrairement à
mon attitude de l’Aveu, j’ai nommé les
choses par leur nom [...]. La braguette :
quelle métaphore n’aurais-je pas cher¬
chée jadis pour parler d’un tel objet ! »
L’Aveu se voulait la révélation par
un malade remarquable et conscient,
d’un cas de pathologie sexuelle extrême ;
une forme de masochisme narcissique,
exhibitionniste et fétichiste. À l’état de
rêverie, en dehors de toute réalité vécue,
le livre serait déjà à lui seul tout ceci,
en manifestant aux yeux de tous ce qui
n’était encore livré qu’à quelques-uns :
la douleur originelle mystérieusement
recherchée jusqu’à l’extase. Adamov
ne connaît pas la tentation du péché
ordinaire, la tentation du plaisir ; il est
tenté au plus haut et au plus bas degré
par le désir de la souffrance et de la
honte. Nulle exaltation de l’érotisme,
mais une malédiction, et le sentiment
de ce qu’il y a de plus mauvais dans le
mal. C’est la cruauté du sens génésique
qu’il faut d’abord montrer. L’horreur
ressentie pour la sexualité, pour ses
aspects prétendument normaux et les
autres, la fait apparaître comme un
scandale et un mal général, « la névrose
étant par nature grossissement et exa¬
gération d’une tare qui existe à l’état
embryonnaire dans tout être humain... »
Adamov pensait alors qu’avec la dispa¬
rition du sens du sacré, le mystère du
sexe a été perdu et qu’ainsi tout a été
dénaturé dans les ténèbres. Notre temps
est ignominieux, c’est-à-dire innom¬
mable. «Aujourd’hui il ne reste plus
à l’homme que cette tâche : arracher
toutes les peaux mortes, se dépouiller
jusqu’à se retrouver lui-même à l’heure
de la grande nudité. » A. L.
JE SUIS PUCELLE
histoire véritable. Roman de l'abbé Henri-
Joseph Du Laurens, pseudonyme de Henri-
Joseph Laurents (1719-1797). Publié en
1767.
« Si quelqu’un, écrit l’abbé Du Lau-
rens dans sa préface, à l’inspection du
titre, croyait lire un ouvrage licencieux,
il se tromperait. On déride le front à la
morale, on ne la défigure point. » Voilà
une superbe déclaration, bien surpre
242 / Jeux du demi-jour (Les)
nante dans la bouche du terrible abbé.
En fait l’ouvrage se révélera conforme
à la préface, parfaitement honnête et
moral d’un bout à l’autre.
Mais il est impossible de ne pas
soupçonner qu’en racontant les infor¬
tunes de la vertueuse Esther Doverfield,
l’abbé Du Laurens cherche à agacer le
désir de son lecteur. Les charmes voi¬
lés de la pucelle, son honnêteté — « Je
me réserve tout entière, dit-elle, pour
un de ces illustres coupables s’il arrive
que j’en aime un» —, sa pudeur sont
des analogons privilégiés pour l’imagi¬
nation d’Eros. «Tout, de la part des
hommes, l’alarmait. » Voilà une alarme
de bien mauvais augure pour une
défense de la vertu. Le roman est
d’ailleurs émaillé, en filigrane, de ré¬
flexions comme celle-ci : « Je ne croyais
malheureusement guère plus au puce¬
lage des filles, qu’aux esprits et aux
revenants. » Ce qui fait le charme d’Es¬
ther, et la rend infiniment désirable,
c’est qu’elle est vertueuse. Or voici une
remarque qui montre bien que cet éloge
n’est qu’un masque: «Qu’est-ce que
la vertu? Qu’est-ce que le vice? À
quels signes certains les reconnaît-
on?» Souvenons-nous que Don Juan
finit dévot. P. R.
JEUX DU DEMI-JOUR (Les)
Essai de Pierre Dumarchey, connu sous
son pseudonyme de Pierre Mac Orlan
(1882-1970], Publié en 1926.
Ce traité de la prostitution, principa¬
lement consacré aux maisons closes,
acquiert aujourd’hui la valeur d’un
document daté. On exagérerait en disant
qu’il y est moissonné des regrets.
Conscience professionnelle : « Il était
nécessaire à la morale du “milieu” que
ses jeunes filles ne fussent point prises
par les sens dans l’accomplissement de
leur travail. Depuis quelques années, ce
point d’honneur est allé en rejoindre
d’autres. » Le voyeur : «Abandonné de
tout le genre humain, il cliché des
images... Il ne pourra plus regarder son
corps nu dans une glace sans le compa¬
rer, par une perversité de l’esprit, à
l’odeur tiède du poulet cuit. » La visi¬
teuse : «Tapi derrière un rideau, le client
entend parfois le froufrou d’une jupe.
C’est une femme qui vient du dehors.
Un peu de mystère dans cette maison
où tout est atrocement prévu. Le client
cherche à estimer : “Est-ce une femme
du monde ?” La patronne lui dira tou¬
jours oui. » Le nègre : «Il est mi-partie
crainte, mi-partie agression. Le per¬
sonnel l’admire sans trop s’en rendre
compte. Aussi, quand la sous-maîtresse
entrebâille la porte pour commander :
“on demande le nègre à la chambre
jaune”, toutes les filles baissent la tête
d’un air gêné.» Sodome : «Des mots,
des mots, tout l’amour flamboie dans
des mots. Et Madame le sait bien qui
prononce ces mots à l’oreille un peu
velue de Monsieur. » Les pédérastes :
«Les plus belles roses anonymes des
poètes grecs ornent la tunique des jeunes
débauchés, gentils comme des femmes,
mais avec une peau comme la chair
de poule. Cependant les photographies
prises par le service anthropologique
leur prêtent fréquemment un visage de
fôrçat. Un jour, également, ces jeunes
hommes se marient, deviennent par¬
fois bon père, bon négociant et bon
citoyen. » La prostitution résumée :
«Tout est à vendre au détail dans un
corps de fille. Une fille se dépèce comme
un bœuf et ceux qui tiennent en main
ce commerce de boucherie connaissent
le prix des morceaux. » M B.
JE VOUS APPRENDRAI L'AMOUR ~ >
suivi de L'Erotologie mathématique et
infinitésimale. Roman d'Isidore Isou (né
en 1925). Publié en 1957.
Jean, « spécialiste des gonzesses » et
chef d’un «groupe de gigolos», a mis
au point un système de «trucs» per¬
mettant de conquérir et de satisfaire
toutes les femmes. Mais on lui prouve
qu’il y a mieux : une femme qui aime
tellement son amant qu’elle accepte de
mourir pour lui. Il fait alors de Diane
son esclave. Refusant de rester dans
l’imaginaire comme Sade ou les auteurs
de « l’Enfer», il lui enfonce des épingles
et des agrafes dans la peau, l’humilie et
la «prend» le plus brutalement pos¬
sible. Diane est prête à mourir pour lui
mais quand elle meurt réellement — de
pneumonie — il sanglote, inconsolable
de la perte de celle qu’au fond de lui-
même il aimait éperdument. Si le récit
peut séduire par la facilité de l’écriture
et le réalisme des descriptions érotiques,
il risque aussi de lasser par la fatuité
du héros dont les belles théories de
cynisme s’effondrent dans la sentimen¬
talité. Quant à L ’Ërotologie, qui se veut
catalogue scientifique des perversions,
une ligne suffira pour mettre en valeur
la clarté de son style : « ZHnod = I
(aod + bod + ... + iod) = (aod + bod +
... + iod) (Hmod - aod - bod - iod). ».
Déjà, dans Isou ou la Mécanique des
femmes, publié vers 1948-1950, l’au¬
teur se proposait de «purifier l’Amour
de toutes les images métaphysiques,
psychologiques, pathétiques et [de] le
réduire à quelques équations écono¬
miques faute de temps à perdre». La
méthode préconisée s’illustrait, en l’oc¬
currence, d’une monotone série de
«leçons de choses» dont la pesante
vulgarité n’amuse même pas. X. G.
J'IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES
Roman de Boris Vian (1920-1959].
Publié sous le pseudonyme de Vernon
Sullivan, en 1946.
Lee Anderson, «nègre blanc» dont
le jeune frère a été assassiné pour avoir
courtisé une blanche, décide de le ven¬
ger. Il quitte sa ville natale et s’installe,
comme libraire, dans une paisible cité.
Il possède, outre des cheveux blonds et
des yeux bleus, une superbe anatomie
qui jette le trouble et la pâmoison parmi
les bobby-soxers du pays. Ces succès
ne lui suffisent pas : sa vengeance a
besoin de proies plus délicates. Au cours
d’une partie sensiblement plus huppée
que les précédentes, il rencontre deux
sœurs, Jean (vingt ans) et Lou (quinze
ans) Asquith, dont le papa tire sa for¬
y\ra\ cracher sur vos tombes / 243
tune de la canne à sucre, c’est-à-dire,
heureuse coïncidence, de la sueur des
noirs d’Haïti.
Lee Anderson parvient à leur inspi¬
rer une double et violente passion. 11
couche avec la première, sans véri¬
tables difficultés, mais la seconde, évi¬
demment vierge, résiste davantage. Le
jour où elle est prête à se rendre, la pre¬
mière partie du plan d’Anderson est
achevée. Il lui reste le plus difficile : les
emmener assez loin, dans un lieu soli¬
taire, et les exécuter méchamment,
après leur avoir raconté toute son his¬
toire. C’est à peu près, d’ailleurs, ce
qu’il parvient à faire; la police, aler¬
tée, le poursuit, le rattrape, l’abat. Son
cadavre est pendu rituellement par les
paysans du coin. Ainsi Lee Anderson a
vengé son petit frère; la société s’est
vengée de sa vengeance.
L’activité sexuelle de Lee Anderson
est décrite avec quelques détails, mais
sans la complaisance à quoi nous ont
habitués certains auteurs contempo¬
rains. En fait, si le livre, dès sa sor¬
tie, déchaîna les fureurs des moralistes
(réunis sous la baguette vigoureuse de
M. Daniel Parker, du Cartel d’action
morale et sociale), c’est moins pour ses
moments érotiques, peu discutables du
reste, que pour la violence avec laquelle
Boris Vian posait le problème noir aux
États-Unis. La preuve en est facile à
faire : sur les quatre romans de Vernon
Sullivan, dont les audaces sexuelles sont
tout à fait comparables, deux seule¬
ment ont été interdits : J’irai cracher
sur vos tombes et *Les morts ont tous
la même peau, qui développent des
thèmes analogues.
Par un juste retour des choses, c’est
cette même violence qui, dans ce roman,
peut encore nous intéresser aujourd’hui.
Il manifeste, cependant, de réelles qua¬
lités d’écriture, et l’on y retrouve cer¬
taines des vertus de Boris Vian : si
celui-ci rate son pastiche de James C’a in
(qu’il annonce, ou peu s’en faut, dans la
préface), c’est par excès d’intelligence
et de tendresse. Heureux échec. I b
244 / Jouissance
JOUISSANCE
Roman du docteur A. S. Laaail, pseu¬
donyme anaarammatique d'Alphonse
Gallois. Publié en 1903. Sous-titre :
«débauche priapique».
«De la chair encore... et toujours!
De la chair douce et chaude et nue. »
Les Sept Nuits de Fanny saluèrent ce
livre comme «l’apothéose de la joie
chamelle» et parlèrent de «l’immense
succès qui l’accueillit à son apparition».
Cité par Perceau dans sa Bibliographie
du roman érotique au XIXe siècle. X. G.
JOUJOU DES DEMOISELLES (Le)
Recueil d'épigrammes attribuées à l'abbé
Jouffreau de Lazarie (XVIIIe siècle]. Première
édition publiée s. I. n. d. Deuxième édi¬
tion en 1752.
À quoi rêvent les dévotes ? A quitter
le chapelet pour le godemichet, à se
camper à la renverse, toutes jupes
retroussées, devant un bel abbé : mieux
vaut jouir debout que languir à genoux.
Les femmes sont d’ailleurs toujours
prêtes au plaisir, il leur suffit de bâiller
un peu de la cuisse ; indécises et volages,
changeant d’avis comme de vits, elles
voudraient, dans le même lit, mari
par derrière et amant par devant, se
piquant de réconcilier ainsi le cœur et
l’esprit. J.-P. P.
JOURNAL/de Stendhal
Pseudonyme de Henri Beyle ( 1783-
1842). C. Stryienski en procura la pre¬
mière édition (incomplète] en 1888. La
plus récente tient compte de tous les tra¬
vaux postérieurs (Bibliothèque de la
Pléiade, 1955).
Dans le journal qu’il tient régulière¬
ment de 1801 à 1815 et, avec moins
d’assiduité, jusqu’en 1823, Beyle enre¬
gistra, entre autres «faits vrais» et
maximes d’action, ce qu’il apprenait,
au hasard des conversations, sur l’amour
et les femmes. Ainsi le jeune officier
de dragons note-t-il : « Je suis, ainsi que
beaucoup d’autres, embarrassé lors¬
qu’il s’agit d’enfiler pour la première
fois une femme honnête. Voici un
moyen très simple. Lorsqu’elle est cou¬
chée, vous la baisotez, vous la bran¬
lez, etc.; elle commence à y prendre
goût. Cependant, la coutume fait qu’elle
se défend toujours. Il faut alors,
sans qu’elle s’en aperçoive, lui mettre
l’avant-bras gauche sur le cou, dessous
le menton, de manière à l’étouffer; le
premier mouvement est d’y porter la
main. Pendant ce temps, il faut prendre
le vit entre l’index de la main droite
et le grand doigt, et le mettre dans la
machine. Pour peu qu’on y mette de
sang-froid, cela est immanquable. Il
faut cacher le mouvement décisif de
l’avant-bras gauche par des giries. C’est
Percheron qui m’a donné ce moyen, et
il y est expert.» (1er août 1801). De
l’apprenti dramaturge, cette remarque :
«Rouget me conte qu’il a enfilé une
Mme de Saint-Souplet, qui, après la
cérémonie, a dit en pleurant “Je suis
donc comme toutes les femmes !” Cette
excuse est profonde à ce qu’il me
semble.» (17 mai 1804).
Cependant il ne faut pas perdre
de vue que les images libertines qu’il
collectionne ont pour lui la valeur de
« faits », sa préoccupation*majeure étant,
alors comme toujours, la connaissance
du cœur humain. Aussi les traits de ce
genre foisonnent-ils dans la série de
Caractères qu’il rédige, en 1805, d’après
les renseignements fournis par son
camarade Louis Crozet : « La première
femme dont [Romain] ait été amou¬
reux, à ma connaissance, est une fille
du Palais-Royal. Pendant qu’il était à
l’École polytechnique, il allait tous les
soirs, avec plusieurs Bretons, au bal du
Plaisir. Pendant un an et demi, il n’eut
de société que celle des filles. Ce fut à
ce bal qu’il devint amoureux d’une
d’elles, au point d’y rêver toute la nuit
et de se lever avec des transports dans
sa chambre. Un jour qu’il avait la
fièvre et le délire, il la demandait à
grands cris. Il échappa à Coïc de lui
dire : “Laisse-là ta salope.” Romain se
leva et voulait le tuer. Cependant il ne
l’a jamais enfilée. Il valsait avec elle
Journal / 24b
tous les soirs, lui payait des rafraîchis¬
sements, l’embrassait, mais ne l’enfilait
point... Elle ne le branlait pas même.
Voici comment Coïc et moi nous nous
expliquions cela : il voulait pouvoir la
respecter et tâcher de se la figurer
digne de son amour. »
Sous le rapport humain, le séjour
que Stendhal fit à Marseille en 1805
et 1806, non pas en qualité d’épicier,
comme on n’a cessé de le répéter, mais
bien d’apprenti banquier, ce séjour, dis-
je, dans un milieu point bégueule, lui
permit de parfaire son éducation amou¬
reuse. D’où, cette moisson: «“Quand
j’ai bien travaillé toute la journée,
j’aime à être bien foutue le soir”, disait
Mme Pipelet à M. Girard, son amant.
Elle se mettait à quatre pattes pour
faire cela, et disait souvent : “Fous-moi
bien”... — Un autre jour, en allant
dans le monde, il parvint à mettre le
doigt à une autre femme ; elle déchar¬
gea tant, pour trancher le mot, que son
habit fut mouillé jusqu’au coude ; il fut
obligé de rentrer sa manchette toute
polluée. — Cymbeline me disait ce
matin, en parlant des tribades, qu’elles
se font cela avec leurs doigts, qu’elles
se baisent avec leurs langues, qu’elles
se titillent avec la langue le bout des
tétons, qu’enfin elles se frottent cela en
se couchant l’une sur l’autre, celle de
dessus passant la cuisse gauche, par
exemple, sous la cuisse droite de celle
de dessous.» (9 octobre 1805). Mar¬
seille lui apprit aussi à ne pas craindre
d’oser auprès des femmes: «Je parlai
un instant à Mme ..., mère de Pauline
et de Félicité, en tâtant la fesse de Pau¬
line et les cuisses de Félicité; le bon
aurait été d’avoir la cuisse contre celle
de Colette, la troisième fille, comme
je l’ai eue pendant le dîner.» (2 mars
1806).
Désormais il ne fera pas de com¬
plexes en matière amoureuse : « On a
bien raison de dire : Audaces fortuna
juvat. Avec du respect, quels détours
pour pincer les cuisses à Mlle d’Œhn-
hausen ! Par ennui, je l’ai fait hier avec
succès. J’ai même touché l’endroit où
l’ébène doit commencer à ombrager les
lis... » (4 juillet 1807). — «[J’]ai foutu
la fille de l’hôte [du «Chasseur vert»|
pour la première fois... C’est la pre¬
mière Allemande que j’aie vue totale¬
ment épuisée après avoir déchargé. Je
l’ai enflammée par des caresses; elle
avait beaucoup de craintes. » (6 juillet
1807). — «À propos de revers de la
médaille, m’observer dans mes lettres.
Jacqueminot concluait que j’avais eu
Mme Genet. Un de ses amants lui disait
qu’elle était charmante dans le plaisir
et avait un si beau cul qu’il avait été
mille fois tenté de l’enculer, qu’il avait
essayé trois fois sans pouvoir entrer.
Cette femme n’est cependant qu’une oie
chez Mme Marie [Alexandrine Daru] ;
apparemment que toute sa vie est réser¬
vée pour la volupté; elle en doit être
meilleure... » (9 octobre 1810). — « La
nouveauté est une grande source de
plaisir; il faut s’y livrer. J’étais sûr de
coucher le soir avec la jolie Angéline,
auprès de laquelle je ne bande qu’avec
effort et ne décharge qu’en songeant
à une autre femme. [Pulchérie], au
contraire, inférieure de toutes manières,
me mettait dans un état superbe.»
(10 août 1811).
À condition toutefois que le cœur ne
soit pas de la partie. Car, dans ce cas-
là, notre héros perd tous ses moyens, et
se transforme en céladon (v. *Souve¬
nirs d’égotisme). Toujours est-il qu’en
ce qui le concerne personnellement, le
« babilanisme » n’a été qu’un simple
accident. Le témoignage d’une maî¬
tresse de l’écrivain quadragénaire, Clé¬
mentine Curial, est formel : sa virilité
ne faisait pas de doute. Au contraire,
rien de plus incertain que ses prétendus
penchants à l’homosexualité. Ceux qui
les lui prêtent s’appuient sur une page
du Journal de 1814: «Je vois avec
plaisir que je suis encore susceptible de
passion. Je sors des Français où j’ai
vu Le Barbier de Séville joué par
Mlle Mars. J’étais à côté d'un jeune
officier russe, aide de camp du general
246 / Journal de Jacques
Waïssikoff (quelque chose comme cela).
Son général est fils d’un fameux favori
de Paul Ier. Cet aimable officier, si
j’avais été femme, m’aurait inspiré la
passion la plus violente, un amour à la
Hermione. J’en sentais les mouvements
naissants ; j’étais déjà timide. Je n’osais
le regarder autant que je l’aurais désiré.
Si j’avais été femme, je l’aurais suivi
au bout du monde. Quelle différence
d’un Français à mon officier ! Quel natu¬
rel, quelle tendresse chez ce dernier !...
Si une femme m’avait fait une telle
impression, j’aurais passé la nuit à
chercher sa demeure. Hélas ! même la
comtesse Simonetta ne m’a fait une telle
impression que quelquefois. » (26 mai
1814). Qu’un célibataire endurci ait
parfois des... distractions, il n’y a rien
là qui puisse offusquer. Seulement, on
a beau scruter de toutes parts, aucun
autre témoignage ne vient confirmer le
soupçon. Et, surtout, comment oublier
que, à tout âge, l’écrivain a été sensible
à / ’odor di femina ?
Stendhal a donc apprécié les plaisirs
de la chair. Il en a parlé, on vient de le
voir, très simplement, sans mâcher les
mots, sans se voiler la face. Il a même
tenu, toute sa vie, une curieuse compta¬
bilité amoureuse du genre : moi, deux
fois ; elle, cinq —, qui n’est pas sans
intérêt pour le clinicien. Néanmoins cette
liberté de pensée et d’expression n’est
ni du dévergondage ni de l’exhibition¬
nisme. L’impératif auquel il a constam¬
ment obéi étant la sincérité vis-à-vis de
soi — et c’est la plus difficile — il ne
cache rien, curieux comme il est d’ob¬
server le mobile de chacun de ses actes.
En veut-on un exemple entre autres?
«J’ai guetté longtemps, avant de me
coucher, la chambre d’une femme vis-
à-vis de laquelle j’avais soupé et qui
paraissait très ayable. Sa porte était
entrouverte, et j’avais quelque espérance
de surprendre une cuisse ou une gorge.
Telle femme qui, tout entière dans mon
lit, ne me ferait rien, me donne des
sensations charmantes, vue en surprise.
Elle est alors naturelle ; je ne suis pas
occupé de mon rôle, et je suis tout à la
sensation.» (2 septembre 1811). V. D. L.
JOURNAL DE JACQUES
Récit de Jean Legrand (né en 1897).
Publié en 1946.
Fait de réflexions sur l’Écriture,
Nietzsche, les épicuriens et des des¬
criptions des conquêtes de Jacques,
Don Juan et «antéchrist sensuel», ce
journal se veut la « synthèse de l’amour
et de l’érotisme». Lingerie fine, courses
à bicyclette ou à cheval, valses et tan¬
gos qui mêlent les cuisses, tel est le
décor où les femmes se laissent peu à
peu séduire, après quelque résistance :
ainsi Guita, Yolande, Genova qui aime
Jacques et accepte difficilement les par¬
tages, Nanette qui, tantôt rieuse, tantôt
boudeuse ou hésitante, l’adore et se
donne à lui avec passion. « Ils déchaî¬
naient les lions, ils s’enivraient de chair.
Ils laissaient sortir de leur gîte les ser¬
pents lents et enveloppants.» Mais si
une femme se refuse à Jacques, il est
pris du désir de vaincre et d’écraser
cette «bêtise», fut-ce dans une porte
çochère... Certains amis de Jacques se
choquent de sa conduite; c’est qu’ils
sont encore inhibés par la morale chré¬
tienne. En effet, « le corps de la femme
est objet pour les sens de l’homme.
C’est au moment où ces sens s’ani¬
ment, que s’anime cet objet qui devient
alors l’être de l’amour. » X. G.
JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE (Le)
Roman d'Octave Mirbeau (1848-1917).
Publié en 1900.
Claire, d’un style agréable, c’est une
impitoyable et astucieuse critique de
la bourgeoisie (« surprendre les maîtres
dans leur saleté, dans leur bassesse »).
Le point faible de l’armure d’hypocri¬
sie des bourgeois, c’est leur sexualité.
La femme de chambre est bien placée
pour la connaître, s’en amuser, sentir
par là sa supériorité sur ses « maîtres »
et les mépriser. Tantôt la femme, frigide,
trouve l’appui du curé pour se refriser
à son mari («deux fois par semaine,
Journal du voleur (Le) / 247
c’est trop, c’est de la débauche») et
celui-ci, désemparé, tente de séduire
la bonne qui joue de ce pitoyable désir
comme le chat avec la souris, l’agui¬
chant puis s’écriant vertueusement :
«Monsieur voudrait que je trompe
Madame avec Monsieur. » Tantôt c’est
Monsieur qui est peu «porté sur la
chose» et Madame fait tâter ses seins
tombants à la bonne. Plus étrange et
misérable est le vieillard qui crispe ses
doigts fiévreux sur les bottines de sa
servante jusqu’à en mourir. Il y a aussi
ceux qui la paient pour qu’elle entre
dans le lit de leur fils; ou celui dont
elle avale le crachat sanguinolent « avec
une avidité meurtrière», qu’elle tue
« pour lui avoir donné trop de caresses ».
Mais sa propre sexualité, que Madame,
« insolente comme une pintade et par¬
fumée comme un bidet », réprouve, qui
s’en soucie? Elle se sent violemment
attirée par le garde, à « la forte odeur de
mâle », brutal et raciste, celui qui viole
et tue les petites filles dans les bois.
Elle le voit comme le diable mais sait
qu’elle est de la même race que lui,
dure et sensuelle. Elle finira par épou¬
ser «bourgeoisement» celui qu’elle «a
dans la peau» et qui lui dit son désir
d’une voix rauque: «J’ai les sangs
tournés de vous. » X. G.
JOURNAL DU VOLEUR (Le)
Œuvre de Jean Genet (1910-1986).
Publiée en 1949.
Bien que le terme de journal lui
convienne assez peu, ce texte contient
de nombreux éléments autobiogra¬
phiques qui éclairent suffisamment
1’évolution de l’auteur (sauf que «les
faits furent ce que je les dis, mais l’in¬
terprétation que j’en tire, c’est ce que je
suis devenu»). Quoi qu’il en soit, au
moment où il les évoque, ces événe¬
ments baignent déjà dans une aura
légendaire, celle de sa jeunesse. Genet
a un peu plus de vingt ans et vit, dans le
Barrio Chino de Barcelone, de mendi¬
cité et de prostitution avec un clochard
triste et affectueux, Salvador.
Au milieu des tapettes et des voyous
pouilleux, Stilitano le manchot apparaît
qui porte fièrement les marques du
crime et de la beauté; Genet d’emblée
est amoureux de lui et n’hésite pas à
quitter Salvador. Ce Stilitano est le
premier d’une série de «durs» qui se
ressembleront entre eux mais cette ren¬
contre est décisive pour Genet. D’abord
à cause de la détermination érotique :
devant cette virilité qui rayonne sur lui,
Genet s’affirme pédéraste passif et en
assume pleinement le sens. Il considère
Stilitano tout entier comme un sexe
dressé et cette identification découle
d’éléments à la fois réels et mythiques :
la main coupée renforce la verge du
manchot, le crachat «lourd et blanc»
que celui-ci fait aller sans arrêt d’une
joue à l’autre évoque la puissance de
son sperme, tout en fait concourt à
l’omniprésence de l’émoi sexuel. C’est
aussi après avoir connu Stilitano que
Genet pour la première fois agit en
voleur. Ce qu’il nommera «le couple
étemel du criminel et de la sainte » (la
sainte, bien sûr, c’est lui) et qui est un
des piliers de son univers érotique vient
de se former. Le couple quitte Barce¬
lone et descend vers le sud de l’Es¬
pagne, Genet voudrait atteindre Tanger
qu’il place très haut dans l’imagerie
de la trahison, mais Stilitano disparaît.
Genet continue tout seul sa vie nomade,
il quitte l’Espagne pour l’Europe cen¬
trale, vivant toujours de prostitution, de
vols, de combines; il connaît ainsi les
prisons et les poux de toute l’Europe et
aussi des mâles lâches et cruels, c’est-
à-dire beaux. C’est à la même époque,
en traversant clandestinement une fron¬
tière, que Genet ressent comme un
choc le mélange de crainte et de désir
que suscite en lui l’image du monde, le
caractère érotique de toute fixation ver¬
bale, la magie de ce premier vers qui
lui vient aux lèvres : « Moissonneur des
souffles coupés...» Dans cette Europe
louche et pourrissante, régie par un
système répressif au rituel pompeux,
Genet comprend le sens profond de l.i
248 / Journal intime de Sally Mara
transgression, son caractère éversif et
libérateur. Jean-Paul Sartre a parfaite¬
ment montré dans Saint Genet, comé¬
dien et martyr les liens secrets qui
peuvent exister entre le sentiment de
culpabilité et la pédérastie passive.
Au bout de son errance, Genet par¬
vient à Anvers où il retrouve son bel
amant serbe, Stilitano. Un autre « mac »
apparaît alors dont la figure va fasci¬
ner Genet : Armand, la brute inhu¬
maine dans toute sa rigueur, le parfait
truand auprès de qui l’auteur apprendra
que la lâcheté des « durs » est leur vertu
suprême, car elle exprime, à leur insu,
la profonde angoisse, le désespoir absolu
de la solitude et de la liberté dans les¬
quelles ils sont enfermés. Avec Armand
l’apprentissage de Genet est virtuelle¬
ment accompli, il fait maintenant tout
seul ses premiers « coups » en détrous¬
sant des «pédés» dans les pissotières
du port. C’est grâce à Armand que ce
désir éperdu de l’impossible qu’est l’acte
sexuel s’épanouit maintenant dans la
beauté qui résulte d’une perception
intimement libre du monde. U. E. T.
JOURNAL INTIME DE SALLY MARA
Roman de Raymond Queneau (1903-
1976). Publié sous le pseudonyme de
Sally Mara, jeune fille irlandaise, en
1950.
Le jour où son professeur de fran¬
çais, M. Presle, reprend le bateau pour
la France, la jeune Sally Mara, dix-huit
ans, décide de tenir un journal intime,
et en français. Son papa est parti, dix
ans auparavant, pour acheter des allu¬
mettes, sa maman bêtifie, son frère Joël
s’enivre obstinément au ouisqui et à la
Guinness, et sa sœur Mary étudie pour
devenir demoiselle des Postes. Quant à
Sally, elle prend des cours d’irlandais
auprès du barde celte Padraic Baoghal,
et des leçons de sexualité auprès d’un
peu tout le monde, statues, bêtes et
gens. Malgré les dons certains et l’inté¬
rêt assidu qu’elle manifeste pour cette
dernière discipline, ses progrès sont
lents et mesurés. Leur récit, dans une
langue qui n’est pas celle de Sally (mais
que Raymond Queneau, en revanche,
manie assez bien), est naturellement la
source de pages tout à fait savoureuses.
Comme celui d’*0w est toujours trop
bon avec les femmes, l’érotisme de
Journal intime est moins réel que paro¬
dique. On y trouve un assez grand
nombre d’allusions à la littérature sa¬
dique et même (parodie des parodies)
pseudo-sadique : c’est le cas, notam¬
ment, de plusieurs références au * Géné¬
ral Dourakine. Journal intime a été
réimprimé, en 1962, par les éditions
Gallimard, en compagnie de On est
toujours trop bon avec les femmes,
sous le titre les Œuvres complètes de
Sally Mara, et sous le nom de Ray¬
mond Queneau. J. B.
JOURNAL PARTICULIER
Journal intime de Paul Léautaud ( 1872-
1956). Publié en 1956.
Léautaud n’a pas d’imagination. Il
s’en félicite. Les femmes qu’il décrit,
il les a connues : sa mère, ses maî¬
tresses, le Fléau surtout. Cette femme,
Mme Cayssac, il l’a aimée pendant
vingt ans. Un Journal particulier qu’il
tenait en marge de son journal litté¬
raire de 1914-1924 est consacré à cette
liaison. Dans ce journal, aucun détail
de la vie quotidienne, ni d’ailleurs les
prouesses amoureuses des deux amants,
ne sont épargnés au lecteur. « Après le
déjeuner, elle s’était assise, dans le fau¬
teuil qui se trouve toujours dans la salle
à manger, les jupes troussées, les cuisses
écartées, le c... bien en l’air. Je lui fis
d’abord minette puis, elle me demanda,
sentant la jouissance venir, de finir en
la br... avec ma p...» Les disputes
entre Léautaud et le Fléau sont quoti¬
diennes. Il n’y a entre eux aucun goût
commun, sauf leur amour pour les bêtes.
En 1924, Mme Cayssac confie à son
amant: «Vous n’avez plus rien pour
moi, en dehors d’un certain désir. Je
peux vous dire que j’ai encore moins
pour vous.» Égoïste comme l’auteur,
sinon davantage, sa maîtresse l’humilie
Judas / 249
cruellement en détruisant le manuscrit
du journal particulier pour les années
1914-1915 et 1916. Blessé dans sa
dignité d’écrivain, calomnié, Léautaud
continue à voir son amante, car leur
entente physique reste parfaite. Cepen¬
dant, certaines phrases de l’amant sont
troublantes : « Vous savez bien que je
ne demande qu’un peu de tendresse»,
dit-il dans une lettre. L’égoïste devient
sensible, il se met à ressembler à
Adolphe. L’égoïsme, le repliement sur
soi-même est un barrage, un masque,
une protection contre l’autre. Affec¬
tueux, il nie cette affection qu’on ne
lui rend guère, qu’on ne lui a jamais
accordée. P. R.
JOYEUSETÉS GALANTES ET AUTRES DU
VIDAME BONAVENTURE DE LA BRAGUETTE
Recueil du poète Albert Glatigny (1839-
1873). Publié en 1866 sous la rubrique
« Luxuriopolis, à l'Enseigne du beau
Triorchis».
Entre un sonnet préface et un son¬
net final, quarante versifications, d’une
métrique habile et variée. Que souvent
la poésie anime des travaux aimables,
où les humeurs varient. Mai revenu :
«Les crapauds sur le chemin/Tirent
quelques coups moroses ;/On voit cou¬
rir dans les roses/Les Amours, la pine
en main ! » Mais à la saison triste
l’aède va chercher la consolation de ses
amours malheureuses au bordel : « Un
soir noir de tristesse et d’ennui, je heur-
tai/À la porte d’un bouge horrible,
ouvrant sa gueule/Sur une impasse. Là
trônait, baroque aïeule,/Une duègne au
profil drôlement contracté.../Ce que je
veux, c’est la débauche crapuleuse/
Hurlant au fond d’un bouge où ricane
Satan,/Où sur tous les objets une
vapeur s’étend/Sinistre, noire, horrible,
informe et nébuleuse. » Peut-être pour¬
tant le meilleur naturel de Glatigny est-
il plutôt celui du «bon faune» montré
dans les sous-bois: «Tu songes, bar¬
bouillé de mûres, et sommeilles. » Il se
réveille rajeuni dans un autre poème,
alors il déclame: «Au vieux que j’ai
fait cocu»: «Oui, vieux con! je l’ai
baisée,/La pouffiasse arrosée/De ton
sperme crapuleux,/Et qui laisse sur sa
motte/Traîner ton nœud de marmotte/
Couvert de poils nébuleux.» Parfois
encore, Glatigny propose le titre et les
cadences lamartiniennes qui nient les
intentions : « Vers d’album» : «Je veux
vous adorer ainsi qu’une déesse,/Et
quand le ciel mettra son manteau brun
du soir,/J’élèverai vers vous, ô blonde
enchanteresse !/Ma pine, comme un
encensoir ! » Ce poète, doué en plu¬
sieurs registres (on lui doit aussi le
baroque enchantement de la *Sultane
Rozréa), n’a pas manqué de faire sa
part au social : « Je suis celle qui branle !
Au détour des sentiers/Où raccrochent
les bras aigus des églantiers,/Dans les
bois amoureux de Meudon et de Sèvres,/
Quand la pine et le cœur vont deman¬
der aux lèvres/Les baisers, fils du ciel,
qui charment nos ennuis,/Moi, j’attends
les michés au passage. Je suis/Petite,
j’ai douze ans, et mes doigts sont
alertes./Je suis celle qui branle !» M. B.
JUDAS
ou le Vampire surréaliste. Roman d'Er¬
nest Gengenbach (1904-1981). Publié en
1949.
Qui est Gengenbach (ou Jean Gen-
bach), l’auteur de cet étonnant docu¬
ment contemporain ? Un prêtre défroqué,
qui fréquenta les milieux surréalistes,
et dont ont parlé Desnos, Leiris, Breton
et Nadeau. Mais aussi un mystificateur
qui, dans Judas, se confond avec son
héros afin de lui faire accomplir une
véritable épopée blasphématoire et éro¬
tique constellée de messes noires, de
réflexions sur le Prince des Ténèbres et
sur la femme, dont on saura qu’elle est
toujours une Lilith. La vue d’une sou¬
tane excite même une lesbienne, et
l’héroïne du récit, Flory, comédienne
vouée au tribadisme, obligera l’abbé
Judas à prononcer ses vœux afin qu’il
puisse consacrer une hostie sur son
ventre. Mais l’ecclésiastique éperdu¬
ment épris, après s’être abandonné aux
250 / Jules César
caprices pervers de Flory jusque sur
l’autel de la basilique du Mont Saint-
Michel, s’apercevra que la pucelle dia¬
bolique se moque de lui et abusera
d’elle, d’abord au moyen d’un cierge,
lors d’une scène paroxystique où l’abbé
risquera de périr étranglé. En fait, sous
les dehors d’une autobiographie, l’au¬
teur a composé un précis de satanisme
moderne, pour qui ne croirait guère
en Dieu, ni en diable. Les surréalistes
jouent un rôle éminent en cette aven¬
ture parfaitement onirique, composée
de telle manière qu’on puisse croire
que les faits sont réels. Satan lui-même
apparaît, mais c’est à Plombières. Il
joue du clavecin et sans doute est-ce un
nègre de bastringue. Surgit aussi l’abbé
de l’Abbaye, mort au xve siècle, qui
participe à une orgie. Mais Flory remar¬
quera avec stupeur que la «banane de
chair» qu’elle convoite n’est en vérité
qu’une burette, « une burette de prêtre,
tube en cristal diaphane, rempli de suc
virginal, de sperme monastique et de la
sève distillée des cèdres du Liban».
« Goutte à goutte, il versa le contenu de
la burette, huile gluante aromatisée,
dans le calice, tulipe des ovaires de
Flory, qui se pâmait sur le lit telle
la reptilienne Cléopâtre. » Notons
une autre scène où les prêtres et les
moines maudits, enivrés et possédés, se
déchaînent. «Après avoir violé leurs
compagnes, ils les égorgèrent, leur
coupèrent les seins, s’en firent des
sandwiches. » Y. C.
JULES CÉSAR
Récit de l'écrivain égyptien d'expression
française Joyce Mansour (1928-1986).
Publié en 1956.
Voici un récit d’une imagerie oni¬
rique et sexuelle d’une puissance peu
commune, et dont Alain Bosquet a pu
dire qu’auprès de lui *Histoire d’O
n’était qu’eau de rose, et Henry Miller
un enfant de chœur. Jules César, une
négresse, est la nourrice de jumeaux
féroces; ils sont nés à Sodome d’une
vache et d’un fossoyeur.
L’histoire se passe sur une montagne
grande comme la France, cernée de
lacs, de nuages à têtes d’hommes et de
pays ennemis. Le soir, les gens dansent
aux sons du sanatorium, et le sperme
coule dans les rues. La haine préside
à la croissance des jumeaux. La mère
hystérique s’aperçoit un soir que les
rideaux beiges de la chambre se met¬
tent à bander, et elle déchiquette à
coups de ciseaux l’étoffe raide de plai¬
sir. Bientôt, elle ne marche plus qu’à
quatre pattes « avec pour toute décora¬
tion, une plume de corbeau entre ses
fesses ». Voulant calmer son épouse, le
père la conduit sur la montagne et se
rue sur elle avec sauvagerie. « Il enterra
ses dents dans le cou haletant et tendu,
et suça. Il la gratta, couvrit son corps de
terre et cracha de la bile fraîche dans
ses yeux. » À la fin, il se signe et sou¬
pire : « Pourvu que ce ne soit pas
encore des jumeaux. » Mais une pluie
diluvienne s’est mise à tomber, inter¬
minablement. La fin du monde est
proche. Les jeux pervers des jumeaux,
qui ont grandi à une allure inquiétante,
se font de plus en plus exigeants. Une
joie tragique et torrentielle les habite
— et qu’importe si leur visage grouille
de vers blancs, si le père se met à
menstruer, par tous les pores et ori¬
fices, étale ses entrailles à terre et les
écrase, si le cri des morts de la vallée
résonne jusque sur ces hauteurs irrespi¬
rables. Un grand singe au sexe érigé
surgit, mais Jules César, à son déses¬
poir, ne sera pas sa proie. Inassouvie,
elle attend l’instant où les eaux sub¬
mergeront les derniers refuges — ins¬
tant de victoire pour elle, car, tandis
que les monts s’écrouleront, elle s’em¬
barquera sur un radeau où son orgasme
s’accordera enfin à celui de l’univers
déchaîné. La voici délivrée des infer¬
naux jumeaux, de leurs morsures, de
leurs savants supplices. Bientôt, c’est
la décomposition finale. Des vagues de
fourmis s’échappent de la blessure de
Jules César. Alors, son sexe « enfin as¬
souvi, sourit bêtement vers le ciel et
Julie / 251
son âme impatiente bâilla». Ouvrage
dont il est malaisé de rassembler les
grandes lignes; il faut laisser dans
l’ombre maintes péripéties capitales,
maintes métamorphoses que le langage
transfigure. Le surréalisme est ici au
service d’un érotisme noir et cruel. Y. C.
JULES ET JIM
Roman de Henri-Pierre Roché (1879-
1959). Publié en 1953.
La belle et inaltérable amitié qui unit
Jules et Jim leur fait aimer les mêmes
jeunes filles, sans possessivité, sans
jalousie. Ainsi Lucie, que Jim «voyait
comme une grande abbesse vêtue de
blanc, il s’étonnait de la tenir entre ses
bras. Elle était une apparition pour
tous, peut-être pas une femme pour soi
seul.» Pourtant, lorsque Kathe paraît,
Jules la veut pour lui seul et l’épouse.
Tempérament ardent et violent, la belle
Kathe, au visage de statue, est capable,
si Jules la contrarie, aussi bien de se
jeter à l’eau que de prendre un amant.
Peut-on lui en vouloir ? « Elle avait dû
sauter dans la vie des hommes comme
elle avait sauté dans la Seine.» Mais
bientôt'une liaison passionnée s’établit
entre Kathe et Jim. Loin de désunir les
deux hommes, cet amour commun les
rapproche encore, surtout lorsque Kathe
se donne par vengeance à un autre.
«Jules et Jim, trompés par Kathe, se
sentaient encore plus frères. »
Que le livre se termine par un sui¬
cide marque-t-il l’échec d’un amour à
trois? L’espoir et le rêve fouriériste
y sont, en tout cas, magnifiquement
vécus, servis par le souffle léger d’une
écriture agréable et par l’atmosphère de
grave douceur qui enveloppe les per¬
sonnages. X. G.
JULIE
ou J'ai sauvé ma rose. Roman de la
comtesse Félicité de Choiseul-Meuse.
Publié en 1807.
On ignore tout de la vie de cette
femme de lettres française, sinon qu’elle
fut la maîtresse du chansonnier et vau¬
devilliste Gouffé. D’après Gay et Doucé,
cité dans Y Enfer de la Bibliothèque
nationale, Mme de Choiseul-Meuse
devait être assez âgée lorsqu’elle cessa
d’écrire et de publier des romans licen¬
cieux (le dernier en 1824). Dans la pré¬
face de Julie, elle laisse entendre qu’elle
n’a guère moins de quarante ans à
l’époque où elle la rédige: «À trente
ans, je me suis retirée de ce monde
plein de charmes, où j’étais encore
désirée, fêtée ; j’ai renoncé aux plaisirs
enchanteurs qui, jusqu’alors, avaient été
mes compagnons fidèles ; je vis main¬
tenant dans la solitude, mais j’ai l’art
de l’embellir... » La rumeur publique a
longtemps attribué cet ouvrage à une
roturière, Mme Guyot, qui n’a proba¬
blement jamais existé. Elle eût même
souhaité que Julie ait été écrite par un
homme : « Lorsque de tels tableaux ont
été peints par une femme, la pitié et le
dégoût arrêtent la censure», s’écria un
critique de l’époque. Mais seule une
femme avait pu imaginer cette confes¬
sion d’une « libertine qui a su garder sa
vertu». Une idée, qui autorise toutes
sortes de variations, guide le roman:
« Savoir profiter des mille caresses de
l’amour», mais toujours «refuser la
dernière faveur, c’est là savoir jouir».
Julie tout juste adolescente apprend
ce principe d’un premier amant, aussi
dépité de n’avoir pu lui ravir sa virgi¬
nité que soucieux des principes du plai¬
sir. La pudeur aidant, au début, bientôt
relayée par une véritable philosophie,
Julie se convainc au fil de ses amours
qu’il faut ne jamais rien refuser aux
hommes, ni caresses ni attouchements,
pourvu que l’on garde sa rose. Rares
sont les amants qui supportent pareille
frustration longtemps ; mais le change¬
ment n’effraie pas Julie, qui garde pour
elle le secret de sa réserve au moment
des ultimes assauts. Un seul homme
s’en serait accommodé : un Napolitain
qui fut châtré par le propre père de
Julie. Mais ses caresses sans fin, aussi
enivrantes puissent-elles être, ne com¬
portent pas ce risque, cette lutte avec le
partenaire qui font la véritable jouis¬
252 / Julie philosophe
sance de Julie. Si elle garde «sa rose
chérie», c’est pour le plus grand plaisir
de toute la surface de son épiderme;
mais au-delà elle savoure son pouvoir
sur les hommes qu’elle sait rendre fous
de désir jusqu’à ce qu’ils en perdent
leur virilité.
C’est l’essentiel: «Pour régner sur
les hommes, il faut leur résister... Je
suis la seule femme qui peut se van¬
ter d’avoir mille fois goûté les plaisirs
d’une défaite et de n’avoir jamais été
vaincue. » D’amant en amant, de caresse
en caresse, Julie fait ainsi le tour de
tous les plaisirs au prix d’un seul. Jus¬
qu’à la découverte, il fallait s’y attendre,
de «la plus féconde des sources du
plaisir», les amours lesbiennes. Là
encore, Julie exige d’être la maîtresse
obéie en toutes choses. Le bon sens
— «plus une femme résiste plus elle
excite les désirs » — est devenu un art.
Et le tabou de la virginité est tourné en
dérision. À trente ans, Julie, comblée
de jouissances, peut se retirer du monde
et se livrer à un dernier plaisir : écrire
ses mémoires, «une entière confes¬
sion... qui n’excitera que le désir et
l’envie». M. R.
JULIE PHILOSOPHE
ou le Bon Patriote. Roman attribué à
Andrea de Nerciat (1739-1800). Publié
en 1791.
Le sous-titre de cet ouvrage remar¬
quable est celui-ci : « Histoire à peu
près véritable d’une citoyenne active
qui a été tour à tour agent et victime
dans les dernières révolutions de la
Hollande, de Brabant et de France».
On se doute que l’activité de notre phi¬
losophe s’accommode de jupes trous¬
sées et de parties fines. Mais il y a
mieux : Julie voit toute la politique par
les politiciens qui viennent s’étendre et
roucouler dans sa ruelle. Les nuances
des clans se métamorphosent en rites
libertins. Puis elle parcourt les Flandres,
la Belgique, les Pays-Bas, l’Angleterre.
Elle a des amants dans toutes les fac¬
tions, et succombe au rythme même —
qui était alors précipité — du fracas
des armes. Ce livre étonnant pose, en
fait, une énigme : celle de son auteur.
De lui, nulle trace, aucun indice, rien.
Guillaume Apollinaire a tranché le plus
justement, mais avec modération, en
donnant Julie philosophe au chevalier
de Nerciat, écrivain charmant et trouble.
Nous savons que Nerciat fut dans les
coulisses de la politique, et fit d’une
activité policière le plus clair de son
revenu.
Nerciat a certainement été dans tous
les endroits où va Julie. Il approcha les
hommes avec lesquels elle couche. Il
comprit de la politique ce qu’elle en
comprend elle-même : qu’il faut en tirer
profit. Cependant, il y a, dans la vie
du chevalier, des failles où il s’efface
jusqu’à perdre son ombre. C’est pour
cela qu’Apollinaire n’osait absolument
affirmer que l’auteur de Julie philo¬
sophe est Nerciat : par la gravité même
d’une telle affirmation. S’il était prouvé
que ce livre est de cet auteur, la biogra¬
phie même de l’auteur en serait singu¬
lièrement éclairée. Quoi qu’il en soit de
ce problème épineux, Julie philosophe
demeure l’un des ouvrages essentiels
pour qui veut approcher la vie privée
et publique de ce temps agité. Les
mœurs sont merveilleusement décrites.
Les hommes paraissent au naturel,
mieux encore que dans les Mémoires
de l’époque. Voici Calonne, voici Mira¬
beau, voici la comtesse de La Mothe,
voici Morande. Tout cela se presse et
se bouscule dans un mouvement admi¬
rable de vivacité — autant que celui
que Julie se donne lorsque son empor¬
tement la pousse à ne plus être phi¬
losophe. H. J.
JUMENT VERTE (La)
Roman de Marcel Aymé (1902-1967).
Publié en 1933.
C’est l’histoire d’une famille de pay¬
sans, avec leurs habitudes, leurs ambi¬
tions, leurs querelles, leurs opinions
politiques, leur érotisme. Une jument
verte leur est née, qui leur a valu célé-
Justine / 253
brité et richesse. Un peintre, mêlant son
sperme aux couleurs, en fait un portrait
qui, accroché dans la maison, voit tout
ce qui s’y passe. Les amours se font
rapidement; désir du mâle, elles ne
sont pas censées faire plaisir à la femme,
dont la «modestie», jamais lavée,
répand une forte odeur. Pourtant, on ne
réprime guère les enfants qui se livrent
à tous les jeux sexuels avec une curio¬
sité pleine d’imagination. Mais, plus
tard, il faut l’ombre et le balancement
de la croupe de la femme qui lave la
cuisine pour éveiller l’idée d’une caresse
chez l’homme. Ou bien il faut le viol
par un officier bavarois pour éveiller la
jouissance d’une vieille femme. Et il
faut le spectacle d’une vache «saillie»
par le taureau pour réunir la famille
dans une trouble complicité admira-
tive. Tout cela a la simplicité de la vie
des champs, en a aussi la rudesse et le
manque de délicatesse. Par contre, dans
une branche de la famille qui a « réussi »
et qui s’est établie à la ville, les choses
sexuelles, dissimulées et interdites,
deviennent honteuses et culpabilisantes.
Le père pourchasse -ses fils qui épient
la grosse femme de l’agent de police,
néglige le plaisir de son épouse à qui il
ne reste que les rêveries sentimentales,
rougit et s’étrangle d’indignation ver¬
tueuse devant le sans-gêne et le franc-
parler des «campagnards». Toute cette
histoire est contée par le menu, d’une
façon réaliste, tantôt attendrie, tantôt
humoristique, avec une bonhomie et
une aisance de style qui peuvent aussi
bien distraire et intéresser que lasser
par une certaine facilité. X. G.
JUSTINE
ou les Malheurs de la vertu. Roman
de Donatien Alphonse François de Sade
(1740-1814).
En 1791, Sade fait mention dans une
lettre d’un roman «bien poivré» qu’il
aurait écrit sur commande. Pourtant
il ne semble pas que l’argent soit à
l’origine du livre. Depuis 1788, date à
laquelle Les *Infortunes de la vertu sont
achevées, l’histoire de Justine et de sa
sœur Juliette n’a cessé de préoccuper le
marquis. Dans son Catalogue raisonné
de 1791, il mentionne Les Malheurs de
la vertu au nombre de ses œuvres, et
s’il feint de renier le roman dans
sa lettre à Reinaud, c’est sans doute,
comme l’écrit Gilbert Lely, «pour déro¬
ber, aux yeux d’un ami bien-pensant,
l’inquiétante nécessité métaphysique qui
avait présidé à sa composition». La
seconde Justine paraîtra donc cette
même année 1791 et Sade pourra enfin
voir presque au grand jour son premier
roman publié. L’ouvrage ne comporte
pas de nom d’auteur. Il fera l’objet de
six réimpressions en dix ans, et semble
avoir eu un certain retentissement si
l’on en juge par une critique retrouvée
par Gilbert Lely dans le Journal géné¬
ral de France à la date du 27 septembre
1792. Il y est dit, entre autres, que le
roman, «d’une imagination riche et
brillante», n’en est pas moins si déré¬
glé qu’il est difficile de ne pas fermer
le livre avec dégoût et indignation.
Sade reprend dans Justine le système
qu’il développait au début des Infor¬
tunes de la vertu. Peindre les vices
dans toute leur crudité pour en détacher
les hommes, pour montrer que «la
prospérité du crime est comme la foudre,
dont les feux trompeurs n’embellissent
un instant l’atmosphère que pour préci¬
piter dans les abîmes de la mort le mal¬
heureux qu’ils ont ébloui». Mais c’est
encore répondre à un verdict plus
inquiétant, que Sade annonce dès la
dédicace du livre : « Le dessein de ce
roman (pas si roman que l’on croirait)
est nouveau sans doute ; l’ascendant de
la Vertu sur le Vice, la récompense
du bien, la punition du mal, voilà la
marche ordinaire de tous les ouvrages
de cette espèce; ne devrait-on pas en
être rebattu ? Mais offrir partout le vice
triomphant et la vertu victime de ses
sacrifices, montrer une infortunée errant
de malheurs en malheurs ; jouet de la
scélératesse ; plastron de toutes les
débauches ; en butte aux coups les plus
254 / Justine
barbares et les plus monstrueux ; étour¬
die des sophismes les plus hardis, les
plus spécieux [...] dans la seule vue
d’obtenir de tout cela l’une des plus
sublimes leçons de morale que l’homme
ait encore reçue ; c’était, on en convien¬
dra, parvenir au but par une route peu
frayée jusqu’à présent.» Il n’y a donc
pas lieu de résumer les destins contraires
mais parallèles des deux sœurs. Il suf¬
fira de mentionner l’univers de vio¬
lence et de cruauté dans lequel Justine
fut précipitée dès son adolescence.
Après avoir subi tous les sévices du
monde, elle se verra accuser de meurtre,
de prostitution, de flétrissure par ses
propres bourreaux. Et si sa sieur Juliette,
que les prospérités du vice ont enrichie
et ennoblie, la retrouve par hasard (et è
tout le roman est le récit d’une sœur à
une autre sœur, des malheurs de la
vertu au triomphe du vice), c’est pour
la perdre définitivement. La malheu¬
reuse Justine, après avoir subi tous les
outrages de la nature humaine, devra
encore mourir dans un dernier assaut
des éléments déchaînés contre elle :
« On était sur la fin de l’été, on projetait
une promenade que l’approche d’un
orage épouvantable paraissait devoir
déranger; l’excès de la chaleur avait
contraint à laisser tout ouvert. L’éclair
brille, la grêle tombe, les vents sifflent,
les feux du ciel agitent les nues, il les
ébranle d’une manière horrible ; il sem¬
blait que la nature, ennuyée par ses
ouvrages, fut prête à confondre tous les
éléments pour les contraindre à des
formes nouvelles. Mme de Lorsange,
effrayée, supplie sa sœur de fermer tout,
le plus promptement possible ; Thérèse
[Justine], empressée de calmer sa sœur,
vole aux fenêtres qui se brisent déjà;
elle veut lutter une minute contre le
vent qui la repousse : à l’instant un éclat
de foudre la renverse au milieu du
salon... La malheureuse Thérèse est
frappée de façon que l’espoir ne puisse
plus subsister pour elle ; la foudre était
entrée par le sein droit; après avoir
consumé sa poitrine, son visage, elle
était ressortie par le milieu du ventre. »
Viol à peine symbolique où la nature
sadienne achève ce que la nature
humaine, malgré tout, avait ‘préservé.
Dérision finale de la vertu (malgré la
morale qu’en tire cyniquement le mar¬
quis) qui prépare la troisième Justine
— v. La *Nouvelle Justine — dans ce
qüê Maurice Heine a encore appelé la
plus insidieuse « infraction au caractère
divin de la nature humaine». C. F.
LÀ-BAS
Roman de Joris-Karl Huysmans (1848-
1907). Publié en 1891.
Dans la préface que Huysmans écri¬
vit en 1903 à son roman *À rebours,
près de vingt ans après sa parution, il
avoue : « Ce livre de Là-bas, qui effara
tant de gens, je ne l’écrirais plus, lui
aussi, maintenant que je suis redevenu
catholique, de la même manière. Il est
en effet certain que le côté scélérat et
sensuel qui s’y développe est réprou¬
vable. » Et il révèle un peu plus loin :
«Les documents qu’il recèle sont, en
comparaison de ceux que j’ai omis et
que je possède dans mes archives, de
bien fades dragées et de bien plates
béatilles. » Ce roman, qui expose le
procès du satanisme, obtint un gros
succès de scandale et de curiosité, car
érotisme, mystique et magie s’y enche¬
vêtrent. (L’ouvrage provoqua, dit-on,
de nombreuses conversions, dont celle
du dictateur portugais Oliveira Sala-
zar.) Les premières lignes de Là-bas
situent le personnage de Durtal, qui en
est le héros : «Tu y crois si bien à ces
idées-là, mon cher, que tu as aban¬
donné l’adultère, l’amour, l’ambition,
tous les sujets apprivoisés du roman
moderne, pour écrire l’histoire de Gilles
de Rais. » L’ouvrage s’achève sur ces
mots de Durtal, qui juge les enfants de
sa génération : « Ils feront, comme leurs
pères, comme leurs mères : ils s’em¬
pliront les tripes et ils se vidangeront
l’âme par le bas-ventre. »
Entre ces deux phrases, c’est toute
l’aventure intérieure de Durtal, que fas¬
cine l’étude de la démonologie. Gilles
de Rais, effectivement, le retient lon¬
guement; il s’attarde à la description
de ses joies fécales et de son vampi¬
risme. Mais bientôt, Hyacinthe Chante-
louve l’initie à de nouveaux mystères.
Il fait ainsi la connaissance du chanoine
Docre, qui nourrit des souris blanches
avec des hosties, et possède sous la
plante des pieds l’image de la croix afin
de la piétiner sans cesse. C’est dans ce
trouble climat — invocations diabo¬
liques, messes noires, séances d’occul¬
tisme, évocations de rites cruels — que
Durtal soupire après un inaccessible
amour : « S’aimer de loin et sans espoir,
ne jamais s’appartenir, rêver chaste¬
256 / Lamiel
ment à de pâles appas, à d’impossibles
baisers, à des caresses éteintes sur des
fronts oubliés de mortes, ah! c’est
quelque chose comme un égarement
délicieux et sans retour! Tout le reste
est ignoble ou vide. » Son intrigue amou¬
reuse avec Hyacinthe Chantelouve, qui
lui avoue que ses nuits sont tout occu¬
pées à jouir de lui (de même qu’elle a
longtemps possédé Byron, Baudelaire,
Gérard de Nerval et bien d’autres, dit-
elle) trouve une amère conclusion dans
une scène de possession qui l’emplit de
dégoût. Il se plaint de ne savoir aimer
cette maîtresse ardente et plaintive ; « il
manquait d’appétit, n’était réellement
tourmenté que par l’éréthisme de sa
cervelle». Déjà, après la parution de
À rebours, Barbey d’Aurevilly écri¬
vait: «Après un tel livre, il ne reste
plus à l’auteur qu’à choisir entre la
bouche d’un pistolet ou les pieds de la
croix. » On sait le parti que prit l’auteur.
Certains personnages de Là-bas ont
été conçus d’après modèle. Ainsi Hen¬
riette Maillat qui fut la maîtresse de
Péladan, de Léon Bloy et de Remy de
Gourmont a donné quelques-uns de
ses traits à Mme Chantelouve. Le cha¬
noine Van Hoecke est reconnaissable
dans le personnage du chanoine Docre,
etc. Y. C.
LAMIEL
Roman inachevé de Stendhal, pseudo¬
nyme de Henri Beyle (1783-1842]. Publié
par C. Stryienski en 1889. Edition de
référence : H. Martineau, Bibliothèque
de la Pléiade, 1952.
Dans ses Souvenirs d'un médecin
légiste ( 1967), le professeur Piédelièvre
raconte qu’il fut un jour chargé d’exa¬
miner un individu accusé d’avoir violé
une jeune porteuse de pain au moment
où elle entrait chez lui. Cet individu
avoua qu’il se trouvait dans un vio¬
lent état d’excitation causé par un livre
qu’il venait de lire. Le professeur Pié¬
delièvre lui ayant demandé quel était le
livre capable de produire un tel effet, il
lui répondit : La Chartreuse de Parme !
La véritable place de Stendhal serait-
elle dans l’Enfer de la Bibliothèque
nationale ? Il est bien vrai que, dans les
écrits dits intimes, les pages érotiques
ne font pas défaut, où l’image crous¬
tillante se double d’un langage cru (v.
*Journal). Et les livres destinés, par
définition, au public? Pour eux, les
choses sont claires : à une exception
près, les romans de Stendhal ne com¬
portent pas d’érotisme apparent, pas
plus d’ailleurs que l’ouvrage portant le
titre prometteur de De l'amour. Autant
dans les écrits intimes le langage est
libre, autant dans les romans il est châ¬
tié. Sous ce rapport, la comparaison
entre l’épisode d’Alexandrine (v. * Sou¬
venirs d ’égotisme) et le chapitre de De
l’amour intitulé «Des fiasco» — que
l’auteur, en définitive, a renoncé à
publier — est instructive.
Dans son célèbre article de la Revue
parisienne sur La Chartreuse de Parme,
Balzac a écrit à cet égarcf : « Il n’y a pas
dans l’ouvrage un mot qui puisse faire
penser aux voluptés dé l’amour ni les
inspirer... » L’auteur des Contes drola¬
tiques aurait-il lu un peu trop vite le
roman de son confrère ? En effet, qu’on
le veuille ou non, Éros constitue bien le
moteur essentiel du roman stendhalien.
*Armance est l’histoire d’un impuis¬
sant que sa mauvaise étoile fait tomber
amoureux.
Le Rouge et le Noir raconte les
amours successives de Julien Sorel.
Lucien Leuwen est le récit de la passion
conçue par le héros pour Mme de
Chasteller et la première partie se ter¬
mine par une scène de faux accouche¬
ment. L’action de La Chartreuse de
Parme est axée sur le sentiment inces¬
tueux que nourrit la duchesse Sanseve-
rina pour son neveu Fabrice"del Dongo.
Stendhal toutefois, en vrai classique,
suggère plus qu’il ne dit. Ainsi la «vic¬
toire» de Julien Sorel sur Mme de
Rénal est rapportée en une phrase :
«Quelques heures après, quand Julien
sortit de la chambre de Mme de Rénal,
on eût pu dire, en style de roman, qu’il
Larmes de la reyne et du cardinal Landriguet (Les) / 257
n’avait plus rien à désirer. » Quant à
la première nuit de Julien Sorel et de
Mathilde de la Mole, elle fait l’objet
d’une seule ligne : «... Mathilde finit
par être pour lui une maîtresse aimable. »
Dans la Chartreuse de Parme,
l’étreinte de Fabrice et de Clélia est
explicite... à condition de lire entre les
lignes : « Elle était si belle, à demi-
vêtue et dans cet état d’extrême pas¬
sion, que Fabrice ne put résister à
un mouvement presque involontaire.
Aucune résistance ne fut opposée...»
La retenue du romancier est telle que
Balzac n’a vu dans cette scène que
du feu. Puritanisme? Pruderie? Esprit
bourgeois? Rien de tout cela. Pour
Stendhal, l’érotisme agit moins sur l’œil
que sur l’imagination du lecteur. Aussi
une allusion suffit-elle pour évoquer
une situation.
Une seule fois, se départant de sa
réserve coutumière, il a fait intervenir
directement le sexe. C’est, comme par
hasard, dans son dernier roman, celui
auquel il travaillait encore la veille de
sa mort, Lamiel. L’héroïne, volontaire
et capricieuse — on l’a comparée à une
amazone —, hantée par la curiosité de
savoir ce que c’est que l’amour dont
elle entend parler à demi-mot autour
d’elle, finit par entraîner, en lui don¬
nant de l’argent, un jeune paysan dans
le bois :
« Et alors, sans transport, sans amour,
le jeune Normand fit de Lamiel sa maî¬
tresse.
« — Il n’y a rien d’autre ? dit Lamiel.
«— Non pas, répondit Jean.[... ]
« “Quoi ! l’amour ce n’est que ça? se
disait Lamiel étonnée. Il vaut bien
la peine de tant le défendre! Mais
je trompe ce pauvre Jean : pour être à
même de se retrouver ici, il refusera
peut-être du bon ouvrage.”
« Elle le rappela et lui donna encore
cinq francs. Il lui fit des remerciements
passionnés.
«Lamiel s’assit en le regardant s’en
aller. (Elle essuya le sang et songea à
peine à la douleur.) Puis elle éclata de
rire en se répétant : “Comment ! ce
fameux amour ce n’est que ça?” »
Instruite — et déçue —, Lamiel se
fait enlever. Une fois à Paris, pour
s’amuser et piquer son amant, elle ne
recule pas devant les expériences les
plus audacieuses :
« Sous le règne du comte d’Aubigné,
elle devient libertine pour chercher le
plaisir et pour se dépiquer lorsqu’elle
s’aperçoit que le comte joue toujours la
comédie. “Mais que diable sent-il et
est-il au fond du cœur?” se demande-
t-elle. Par vanité naissante chez elle, elle
veut se venger de la profonde indiffé¬
rence du comte.
«Sachant qu’il va à un dîner à la
Tour de Nesle, où se trouve toute la
bonne compagnie de l’Opéra en demoi¬
selles, et qu’après les avoir reconduites
chez elles on va au bordel, elle prend
un masque de velours noir comme on
en portait au xvme siècle et va se mêler
aux filles de joie. Arrive le comte (on
étend les matelas à terre). Ces mes¬
sieurs sont assis tout autour, ils bla¬
guent. D’Aubigné se met à parler d’elle ;
elle se démasque. Le comte, si auda¬
cieux en apparence, -si fier de sa supé¬
riorité en tout, reste stupéfait. »
Dans Lamiel, Stendhal semble avoir
tenté une voie romanesque nouvelle.
Avec quel résultat ? Il est impossible de
le dire, le roman étant resté à l’état de
brouillon. Ce qui est certain, c’est que,
pour la première fois, il a donné droit
de cité à la sexualité, ouvrant ainsi la
porte à un autre genre — et plus
«moderne» — de roman. V. D. L.
LARMES DE LA REYNE ET DU CARDINAL
LANDRIGUET (Les)
Dix-huit pages, 1652, d'auteurs inconnus
mais appartenant au parti haut monté
de M. le Prince.
Ce pamphlet, l’un des plus insolents,
des plus spirituels et des plus rares de
ceux qui ont vu le jour contre Anne
d’Autriche, témoigne, côté alcôve, du
caractère passionnel de ce qu’on appe¬
lait, depuis bientôt un an, les «der-
258 / Lauriers ecclésiastiques (Les)
nières convulsions de la monarchie».
Les larmes de la reine en mal de Cardi¬
nal — le surnom de Landriguet donné à
Mazarin fait assez connaître quel rôle
auprès d’elle lui prête l’auteur — sont
ici le prétexte d’une mazarinade de
haut vol, qui ne mâche pas ses expres¬
sions et dit plutôt qu’elle n’insinue.
« Une moitié de Paris imprime ou vend
des imprimés, assure le chroniqueur,
l’autre moitié en compose.» L’autre
moitié, ce sont les prélats et les clercs,
le Parlement et les filles du Marais, et
Dieu seul sait qui signe, qu’il s’agisse
du Tarif du prix dont on était convenu
— pour assassiner Mazarin — ou des
Larmes d’une reyne une fois de plus
mise au lit, tous rideaux ouverts, et tout
aussi agitée, par la volonté des auteurs,
que le royaume lui-même. D. G.
LAURIERS ECCLÉSIASTIQUES (Les)
ou les Campagnes de l'abbé T***.
Récit en forme de lettres, de Charles-
Jacques de La Morlière (1719-1785).-
Publié en 1748.
Un jeune abbé, bien né, sans voca¬
tion, jouissant de la protection d’un
oncle prélat, confesse à un ami les
prouesses galantes qu’il a commises du
temps qu’il portait le collet. Il doit ses
bonnes fortunes à l’inconstance et à
la lubricité des femmes du monde; il
est en outre gratifié de l’ardeur d’une
soubrette qui n’hésite pas à prendre
le déguisement ecclésiastique pour
rejoindre le jeune docteur en théologie.
Plusieurs épisodes ont pour cadre des
édicules ou de petites maisons qui sem¬
blent spécialement dessinés pour le
libertinage.
Le récit atteste la mutation que subit
l’espace architectural sous l’empire de
la galanterie; dans le décor, le somp¬
tueux le cède au commode et au gra¬
cieux. Quant aux péripéties, elles ne
font que thématiser les divers niveaux
d’infraction que la société organise dans
son système moral.
C’est sans ménagement que l’auteur
accommode le clergé dont les discours
informent le réseau de l’hypocrisie.
Les prêtres sont pour lui des «amphi¬
bies [...] également propres aux farces
ecclésiastiques et aux scènes des cercles
mondains; pagodes consacrées par la
bêtise du genre humain». Le poncif
du moine paillard et ignare voisine ici
avec les silhouettes de prélats vicieux
et sceptiques. La critique se fait plus
acerbe dans l’épisode final qui n’est
pas sans rappeler La * Religieuse de
Diderot.
Tombé amoureux d’une fille puînée
vouée aux ordres pour favoriser l’éta¬
blissement de son aînée, le narrateur
éprouve l’omnipotence ultime des insti¬
tutions sur les inclinations individuelles.
Seuls des trépas imprévus permettront
à l’abbé et à la jeune nonne de changer
d’état et de contracter mariage. En défi¬
nitive, tout le texte dépeint l’échelle
des conventions sociales et des degrés
de leur transgression jusqu’à la limite
infranchissable par l’amour siftcère. J. G.
LEÇONS DE LA VOLUPTÉ (Les)
ou Confession générale du chevalier
de Wilfort. Autre sous-titre : la Jeunesse
du Chevalier de Mononville. Roman d'un
auteur anonyme. Publié en 1758.
Wilfort est déniaisé à la mode du
siècle par une femme de trente ans,
sa marraine. Elle l’entraîne dans son
boudoir, le taquine, guide sa main, le
déshabille, se met à son tour toute nue
et leurs corps blancs, pleins de fraî¬
cheur, se lient, s’enlacent et se tordent
sur le canapé en désordre. Leur liaison
dure quinze mois. Au bout de ce temps,
Wilfort regagne son régiment, can¬
tonné non loin d’un couvent de nonnes
où il prend rapidement maîtresse. Il s’y
rend la nuit avec un ami aussi fortuné
que lui. On les conduit à la cellule,
sur des couchettes; les sœurs nues
les attirent dans l’ombre : «Nous nous
donnions des secousses vives et des
mouvements plus doux qui, se succé¬
dant tour à tour, nous firent perdre nos
forces, et nous réduisirent dans une
extase...» Après avoir fait l’amour à
Lesbia, maîtresse d'école / 259
genoux, on s’emmêle au hasard sur
le parquet. Aux nonnes succède une
dévote, non moins brûlante et hardie :
«Elle tenait d’une main son chapelet,
et de l’autre, qu’elle me passait sur les
reins, me pressait si étroitement que je
perdais la respiration.» À son tour, il
lui fait perdre le souffle et, sitôt qu’elle
reprend haleine, elle court tirer le rideau
sur les images pieuses et revient à
la besogne. Ayant fui en Espagne, il
devient précepteur dans une famille où
il ne tarde pas à coucher avec la mère et
la fille. Avec la première, il s’aban¬
donne tout entier tandis qu’avec la
seconde, il interrompt son coït. Au Por¬
tugal, il fait le bonheur de deux les¬
biennes qu’il avait surprises en train de
se caresser. À Rome, il échappe à la
vérole mais non à l’amour. Enfin il
retourne en France. J .-P. P.
LÉGENDE DES SEXES (La)
Poèmes «hystériques» d'Edmond Harau-
court (1856-1942). Publiés en 1883,
sous le pseudonyme du sire de Cham-
bley.
Dans sa préface, l’auteur, sur un ton
un peu désabusé, («dans le coït, rien,
à côté, rien») explique qu’il va faire
«l’épopée du bas-ventre». Il accuse
Victor Hugo de n’avoir su faire que
l’épopée de «l’Homme progressible»,
car il était embarrassé par la volupté
qui est «une et constante». Quant à
lui, il dresse la fresque de toutes les
amours au cours de l’histoire. D’abord,
« du premier coït naquit la molécule ».
L’homme, lui-même, est sorti de « l’anus
profond» de Dieu. La Genèse, c’est
l’étonnement d’Ève devant la confor¬
mation d’Adam : «À quoi cela sert-il?
C’est très gentil. On dirait une rave. »
Et quand Adam lui répond que c’est
« ce qui vous manque et qui me gêne »,
ils s’empressent d’inventer le coït, fous
de plaisir et d’admiration pour Dieu qui
fait si bien les choses. Viennent Sodome
et Gomorrhe, Onan, Khéops, pyramide
vénérienne, Cléopâtre, le paganisme
grec avec Narcisse, Danaé, qui rêve de
pluie d’or puis s’écrie: «Zeus! Au
fond ! Zeus ! Plus loin ! », Sapho, Batyle,
« pâmé sous Anacréon », Diogène, « pol¬
luant de spermatozoaires le pallium des
Corinthiens», Pasiphaé, ouvrant ses
cuisses au taureau dans un déluge
d’écume et de sang. Puis le paganisme
à Rome : fêtes du phallus, Messa-
Iine, « impératrice du lupanar », Néron.
Le christianisme, avec Magdeleine, la
repentante. Au Moyen Âge : les preux,
«la hampe au poing». Enfin l’ère du
progrès est celle des collèges, des cou¬
vents, des bouges et de la «Syphilis
présidant à l’hymen». Là, le tableau
fourmille d’horreurs : lèvres usées, pen¬
dantes, odeur de vieux homard, jus
multicolore, pourriture, «vaste Hima¬
laya, fendu par l’impudeur». Il est
regrettable que ces alexandrins soient
un peu ennuyeux et pompeux dans leur
forme car l’ensemble ne manque pas
d’humour ni de charme. X. G.
LÉGENDE JOYEUSE (La)
ou les Cent Une Leçons de Lompsoque.
Recueil d'épigrammes publié en 1749.
Divers auteurs : Piron, Grécourt, Jean-
Baptiste Rousseau, etc. Tout s’enfile
ici-bas et nul n’échappe à la satire : ni
les servantes d’Église qui se tonsurent
le minet, ni les fillettes qui jouent du
navet, ni les dévotes qui passent des
heures au bidet, ni la chatte enfilée qui
châtre son maître pour se venger; ni
celui, trop bien pourvu, qui écorche, ni
celui, trop dépourvu, qui s’accroche; ni
la vieille marchandant le prix de son
culetage, ni la jeune qui défie : pour
un écu, touchez le fond. Chacun suit
son plaisir et laisse dire, car bien fou
est qui s’en fâche et bien sage qui s’en
fout. J.-P. P.
LESBIA, MAÎTRESSE D'ÉCOLE
Roman signé «S. P. H., gendelettre gas¬
con», initiales qui en cachent d'autres
(probablement E. D.]. Publié en 1890.
Un avant-propos de l’auteur. Le récit,
dit-il, rapporte un scandale étouffé. Lui-
même ne fait qu’en dresser le compte
260 / Les morts ont tous la même peau
rendu, tous lieux et personnages dépay¬
sés. Toutefois, le récit même, à la pre¬
mière personne, est attribué à une jeune
fille. Cette éducatrice de vingt ans était
pourvue d’une recommandation d’un
oncle — « mon oncle Fulbert, chanoine
capitulaire de la métropole de Myti-
lène». A cette recommandation, elle
dut un poste d’assistante auprès de
Mme Chattemite. L’établissement de
cette personne recevait des élèves de
treize ans au moins, «une quarantaine
au total», divisées en trois pièces.
L’argument se résume au mieux dans
l’épisode culminant : Mme Chattemite :
«[...] installa les mignonnes toutes nues
par couple de deux (sic) et pendant que
trois couples se léchaient alignées...»
Le reste est sodomie, en l’absence de
mâles, pratiquée par artifice. M. B.
LES MORTS ONT TOUS LA MÊME PEAU
Roman de Boris Vian (1920-1959).
Publié sous le pseudonyme de Vernon
Sullivan, en 1947.
Dan Parker, « nègre blanc », est par¬
venu à « passer la frontière » : il est
marié à une femme blanche et père
d’un petit garçon blanc. Mais son frère
Richard, qui est un noir indiscutable,
essaie de le faire chanter. Après avoir
couché, par provocation, avec deux
femmes noires, Dan Parker a le senti¬
ment d’être devenu impuissant. Affolé
de terreur et de haine, il tue son frère,
puis une prostituée et un prêteur à
gages. Au moment où la police va l’ar¬
rêter, il apprend que Richard n’est pas
son frère et qu’il n’a pas de sang noir.
Il est devenu assassin pour rien. Déses¬
péré, il se jette par une fenêtre.
Ce roman, d’une violence analogue à
celle de *J’irai cracher sur vos tombes,
n’a pas les mêmes qualités : il est plus
proche des auteurs américains qu’il
imite, partant plus éloigné de Vian. Les
scènes érotiques sont banales, sans ima¬
gination ni verve ; le héros, un « videur»
de night-club puissant et borne.^'ins¬
pire guère de sympathie. (On remar¬
quera que ce personnage, dont le métier
consiste à faire régner l’ordre, porte le
nom du vaillant chevalier qui mena le
bon combat contre J’irai cracher sur
vos tombes.) J. B.
LETTRE À MON JUGE
Roman de l'écrivain belge d'expression
française, Georges Simenon (1903-
1989). Publié en 1947.
Un médecin de La Roche-sur-Yon
vit avec sa mère, ses deux filles d’un
premier mariage, sa seconde femme.
Celle-ci, plus que parfaite. Elle gère
avec une discrète maîtrise les affaires
du ménage, honnêtement se dévoue au
bien des enfants, enfin rayonne sur la
société de la ville. Chacun loue son
charme, sa vertu, ses grands mérites. Il
arrive tout au plus que la mère du méde¬
cin doive s’effacer, et que le méde¬
cin lui-même, quoique médecin estimé,
n’occupe bientôt que le second rang
dans sa maison. Il en prend conscience.
Or, il rencontre une jeune feAime à la
dérive, qui tout de suite devient sa maî¬
tresse. C’est une Belge venue de Paris
pour tenir l’emploi de secrétaire auprès
d’un type braque, directeur à La Roche-
sur-Yon d’une manière de grand maga¬
sin. En fait, le médecin l’impose aux
siens, fait d’elle une infirmière, la loge
chez une veuve où il la retrouve. Se
développe alors en lui l’obsession qui
va le ronger. Il tuera la jeune femme de
ses mains. Puis il s’expliquera sur son
meurtre dans une lettre au magistrat qui
instruit son cas — cette lettre est le
roman lui-même. En manière d’épi¬
logue, le meurtrier se suicidera dans sa
cellule. -
Entre les grands romanciers, Sime¬
non est l’un de ceux que les récits
confessionnels de grande ampleur n’ef¬
fraient pas — ainsi qu’on peut voir,
aussi et notamment, dans La neige était
sale et Les Anneaux de Bicêtre —, de
sorte qu’on l’a comparé à Dostoïevski.
Et Gide non plus ne s’était pas trompé.
Ces « confessions » révèlent souvent
une obsession dominante, que l’auteur
cerne et décrit avec une précision poi¬
Lettre philosophique / 261
gnante presque clinique. C’est exem¬
plairement le cas dans Lettre à mon
juge. Dans ce livre, Simenon, sans
jamais montrer le bout de l’oreille,
laisse le héros — ou «anti-héros» —
se raconter, et quoique ce roman ne soit
pas littérairement de ses meilleurs, la
confession même se figure dans une
lucidité hallucinante. Le médecin avait
fait la rencontre d’une nymphomane
frigide, qu’il avait enfin éveillée. Il vou¬
lait qu’émerge un amour, absolument
le leur, libéré de tous fantasmes. Il
avait donc entrepris de faire dire à sa
maîtresse ses souvenirs érotiques, tous
et dans leur détail.
Les effets de cette psychanalyse de la
maîtresse par l’amant vont être doubles.
S’il libère en effet la jeune femme
(semble-t-il), lui-même subit la jalou¬
sie de ses ravages, d’où le meurtre au
nom d’une «pureté». La progression
d’un sadisme est montrée (un sadisme
au sens commun de ce mot, non au
sens sadien : il s’agit ici de franches
raclées). Or le même thème de l’impos¬
sibilité d’une sexualité reconnue et heu¬
reuse fait tout le sujet du Temps d’Anaïs
(quoique le schème et le cheminement
érotiques diffèrent). L’on y voit aussi
le personnage principal finir en prison.
C’est là que la psychanalyse intervient,
pratiquée cette fois par un profession¬
nel. Anaïs elle-même est la prostituée.
Par «temps d’Anaïs», comprendre, par
conséquent, celui des vies doubles, de
la prostituée, de la honte. En vérité,
Simenon représente une « comédie
humaine», et son enquête porte sur
l’homme malade.
Cet écrivain a peut-être surtout le
don — si rare — de montrer la part de
l’érotisme dans nos vies sociales avec
le naturel de l’évidence. Dans Le Veuf.\
un dessinateur impuissant recueille dans
son appartement parisien du quartier
Saint-Denis une putain que son maque¬
reau a laissée sur le trottoir, après
l’avoir marquée au couteau. Un déjà
ancien fait divers, un cas d’exception,
si l’on veut, — mais incorporé à la
réalité commune par la présence d’un
arrière-plan inquiétant et multiple.
L’homme veille sur la fille ; elle le gué¬
rit, mais tout de même rejoindra, tragi¬
quement, sa vocation. Dans Le Train,
récit construit comme une fugue, l’ar¬
tisan quitte, en 1940, sa petite ville
proche de la frontière belge avec femme
et fille. Un train de réfugiés. Lui-même
n’est pas désespéré puisqu’il a vécu sa
vie dans l’espérance de quelque chose.
Les hasards de « l’exode » vont le sépa¬
rer de sa famille. Dans un wagon où
s’entassent hommes et femmes de tous
âges, il fera l’amour à une inconnue, et
ainsi commenceront les premières, les
seules semaines de vacances d’une vie.
Dans Oncle Charles s ’est enfermé, un
commerçant abrège la vie de son asso¬
cié tuberculeux en l’incitant, avec la
connivence empressée d’une sous-maî¬
tresse, aux prouesses phalliques. Dans
La Vieille, une lesbienne parachutiste
héberge sa tante (de qui la maison va
être détruite), et bientôt découvre en
elle un monstre possessif qui se racon¬
tera, le moment venu. Aux temps des
premiers doutes sur son pouvoir séduc¬
teur, cette femme racolait «danseurs
mondains» et pédérastes. Mais ces
quelques exemples de la réalité éro¬
tique au fil de la vie sont entre cent.
Nous sommes devant une œuvre qui
déjà se dresse comme un défi à la cri¬
tique, inexpliquée et encore ouverte sur
elle-même. M. B.
LETTRE PHILOSOPHIQUE
par M. de V* * François-Marie Arouet,
dit Voltaire (1694-1778), avec plusieurs
pièces galantes et nouvelles ae diffé¬
rents auteurs. Paris 1756.
La lettre sur l’âme de Voltaire n’est
pas à proprement parler un texte éro¬
tique. C’est une critique du dualisme
traditionnel que pose l’existence d’une
âme et d’un corps. À dix-huit mois le
chien est excellent chasseur; le chat
peut faire de bons tours; l’enfant, au
bout de quatre ans, ne sait rien faire.
On peut raisonnablement en conclure
262 / Lettres à la Présidente
que les animaux sont des créatures
intelligentes et l’enfant un automate.
Cependant quelque chose montre que
ce dernier est aussi une créature raison¬
nable. Si on observe le sommeil d’un
chien, il rêve qu’il chasse et crie après
sa proie. Quant à l’enfant, il «parle à sa
maîtresse et fait l’amour en songe»...
Cette lettre est suivie des «Adieux
de M. de V. à Mme du Châtelet».
Il conseille à sa « belle Emilie » :
«N’abrège point ta vie/Avec la mort
aux rats/Console-toi, ma mie/Aux petites
Maisons», puis d’une «Autre pièce»,
sur l’abbé Terrasson qui «va du Bordel
à l’Hélicon ». Pour avoir « un léger pru¬
rit», il «se fait chatouiller la fesse» par
Manon qui le fouette. «Mais il bande
comme il écrit.» Ainsi la «gauloise¬
rie» de Voltaire est-elle toujours au
service de la critique littéraire. Toute¬
fois ses œuvres voisinent, dans ce
recueil, avec des pièces franchement
érotiques. Ainsi «l’Ode à Priape» de
M. Piron (v. *Œuvres badines), ou cette
chanson, non signée « Qu’on me baise/
Plus chaud que braise/Viens, bande à
l’aise/Vite, mets-le moi.» X. G.
LETTRES À LA PRÉSIDENTE
par Théophile Gautier (1811-1872).
Publiées en 1890, 1927 et 1960.
La Présidente est le nom que don¬
naient à l’aimable Mme Sabatier les
écrivains et les artistes que cette jeune
femme, entretenue par un financier,
se plaisait à réunir autour d’elle le
dimanche soir, entre 1848 et 1860,
dans son appartement de la rue Fro-
chot, tout près de la place Pigalle. On
sait qu’elle inspira à Baudelaire quelques
poèmes des *Fleurs du Mal et qu’elle
ne lui refusa pas ses faveurs. Gautier,
dont il ne semble pas qu’elle ait été
la maîtresse, la traitait avec beaucoup
de familiarité. En octobre 1850, il lui
adressa de Rome une très longue lettre,
bouffonne et obscène, commentant avec
une exagération rabelaisienne ce que
son ami Cormenin et lui-même avaient
appris, en matière de sexualité, au cours
du voyage qu’ils accomplissaient alors.
Gautier savait que sa liberté d’expres¬
sion n’offusquerait pas Mme Sabatier.
Il l’y avait habituée depuis longtemps
et se flattait d’égayer par ses «salo¬
peries» les raouts amicaux de la rue
Frochot. Loin de tenir secrète la lettre
reçue de Rome, la Présidente la com¬
muniqua à ses hôtes du dimanche et
leur en laissa prendre des copies, qui se
multiplièrent.
En 1857, les Goncourt purent
entendre Paul de Saint-Victor lire à
haute voix la prose indécente de Gau¬
tier au cours d’une soirée chez Mario
Uchard. Le texte de cette lettre ne devait
cependant être imprimé pour la pre¬
mière fois qu’en 1890, peu après la
mort de sa destinataire.
Mme Sabatier conservait soigneuse¬
ment tout ce que lui écrivaient les
auteurs et les artistes qu’elle accueil¬
lait. Gautier, qui, comme critique dra¬
matique, devait sans cesse assister à
des générales ou à des premières,
eut maintes fois l’occasion d’inviter
Mme Sabatier à l’y accompagner. Il le
faisait souvent dans de courts billets
comportant une formule de politesse
non moins audacieuse qu’inattendue,
comme : « Je vous baise la cheville
et le gousset», ou «Je te gamahuche
l’aisselle avec sérénité. » Presque toutes
ces lettres, jointes à la longue lettre de
Rome, ont été publiées en 1927 sous le
manteau. Une édition complète en a
paru en 1960. Les autographes de Gau¬
tier, que Mme Sabatier, vers la fin de sa
vie, avait cédés au vicomte Spoelberch
de Lovenjoul, se trouvent maintenant à
Chantilly, dans la bibliothèque que ce
collectionneur belge a léguée à l’Insti¬
tut de France. P. P.
LETTRES À SOPHIE
Titre sous lequel est connu le recueil
de lettres de Mirabeau (Gabriel-Honoré
Riquetti, comte de, 1749-1791) à di¬
verses personnes, mais surtout à sa maî¬
tresse Sophie de Monnier. Publié en
1792 par les soins de Pierre Manuel
Lettres d'Abélard à Héloïse et d'Héloïse à Abélard / 263
sous le titre : Lettres originales de Mira¬
beau écrites du donjon de Vincennes
pendant les années 1777, 78, 79 et
80.
Bien que Manuel, qui participa à la
prise de la Bastille en 1789 et recueillit
le manuscrit dans l’ancienne prison, ait
fait preuve d’une grande fidélité à
la mémoire de Mirabeau, il ne semble
pas que le recueil soit rigoureusement
complet. Selon Apollinaire, les pas¬
sages les plus libres, les plus audacieux
manqueraient ici. Quoi qu’il en soit, si
ces lettres témoignent en effet d’une
passion brûlante et totale, il faut remar¬
quer que l’amant de Sophie souligne
fréquemment que c’est le cœur, et non
les sens, qui fait le mérite de sa maî¬
tresse ; il dit quelque part que la nature
l’a faite plus tendre qu’ardente. C’est
dire que si ces lettres ont leur place
dans la littérature amoureuse, elles ne
relèvent pas vraiment de l’érotisme, du
moins dans l’état où elles nous ont été
conservées. Y. B.
LETTRES D'ABÉLARD À HÉLOÏSE ET D'HÉLOÏSE
À ABÉLARD
L’histoire d’Héloïse (1101-1163) et
d’Abélard (1079-1142) est devenue
légendaire. On peut retenir le côté
«moderne» d’Héloïse, féministe du
xne siècle, ou d’Abélard, fixant les
Ecoles sur la Montagne Sainte-Gene¬
viève. Mais c’est la vie érotique de ces
deux personnalités d’exception qui est
l’aspect le plus remarquable de leur
aventure. Abélard raconte leur liaison
dans une lettre à un ami, connue sous
le nom de «récit de mes malheurs».
Philosophe, maître à penser célèbre,
Abélard décide de séduire Héloïse,
renommée dans toute la France pour
«l’étendue de son savoir». Infatué de
sa personne, il écrit : «J’avais alors une
telle réputation, je l’emportais telle¬
ment sur les autres par la grâce de la
jeunesse et de la beauté que je pen¬
sais n’avoir aucun refus à craindre.»
L’oncle de la jeune fille, le chanoine
Fulbert, demande à Abélard de lui don¬
ner des leçons particulières, qui se
transforment rapidement. «Dans notre
ardeur, nous avons traversé toutes les
phases de l’amour»: passion, plaisir,
raffinement.
Les amants sont découverts. Abélard
enlève Héloïse et la cache en Bretagne
où elle accouche de leur fils. Abélard
propose à Héloïse un mariage qu’elle
repousse énergiquement comme une
dégradation et une chaîne. Il se fera
néanmoins, en secret, mais n’empêchera
pas Fulbert de se venger en faisant châ¬
trer Abélard dans son sommeil. Plus
que la douleur, c’est la confusion qui le
fait souffrir. «Quelle figure faire en
public ? » Il prend alors l’habit religieux,
ainsi qu’Héloïse. Une lettre d’Abélard
parvient à Héloïse qui, du fond de
son cloître, s’en saisit avidement et
y répond sur un ton bien différent.
«Depuis que tu m’as été ravi, écrit-
elle, mon amour s’est transformé en
délire.» «Je suis ton épouse en titre,
mais je trouve plus doux qu’on m’ap¬
pelle ta maîtresse, ta concubine, ta fille
de joie.» Sous ses dehors d’entière
soumission, Héloïse accuse : «C’est la
concupiscence plutôt que la tendresse
qui t’a attaché à moi.» Elle s’accuse
aussi, avec une sorte d’insolence, d’être
la seule responsable de sa mutilation.
Puis, Abélard ne répondant que par des
exhortations à la piété et au mar¬
tyre, elle s’emporte et lui rappelle les
«enivrements de la volupté», qu’elle
préfère appeler « d’un terme plus expres¬
sif : fornication ». Elle avoue que ce
n’est pas la vocation, mais le désir de
lui plaire qui l’a fait entrer en religion.
«On dit que je suis chaste, c’est qu’on
ne voit pas que je suis hypocrite. Chez
moi, les aiguillons de la chair sont
enflammés. » Et, tandis qu’Abélard parle
avec dégoût des « turpitudes » du sexe,
de «ces ordures où j’étais plongé
comme dans une fange », Héloïse écrit :
«Ces plaisirs de l’Amour auxquels nous
nous livrions ensemble m’ont été si
doux qu’ils ne sauraient me déplaire ni
s’effacer de ma mémoire.» Toujours,
264 / Lettres de la marquise de Afl*** au comte de R***
même pendant la messe, « ils se présen¬
tent à mes yeux réveillant mes désirs ».
«Lorsque je désirerais gémir sur les
fautes que j’ai commises, je soupire
après celles que je ne puis plus com¬
mettre...» X. G.
LETTRES DE LA MARQUISE DE M*** AU
COMTE DE R***
Roman de Crébillon fils (Claude-Prosper
Jolyot de Crébillon, 1707-1777). Publié
en 1732.
Le ton est donné dès la préface de
ces lettres : «J’aurais souhaité de trou¬
ver dans ces pages plus de vertu, mais
la Marquise aimait : voilà le malheur,
et les autres n’en sont qu’une suite
presque inévitable.» La marquise de
M... a connu l’amour avant le mariage,
puis le mariage sans l’amour. Elle se
croyait devenue indifférente vis-à-vis
des hommes lorsque les infidélités de
son mari lui firent désirer une ven¬
geance. Lui-même, comme le comte
d’Orgel de Radiguet, lui présentera celui
qui deviendra son amant, le comte de
R... «Votre vue me frappa, vos dis¬
cours me plurent, je remarquai que
vous m’aimiez; j’eus besoin de toute
ma vertu pour tâcher d’en être fâchée,
je ne le fus pas assez apparemment,
puisque vous ne vous en aperçûtes
pas.» Une correspondance s’engage,
mais sur un malentendu : « Pour vou¬
loir vous donner une trop bonne opi¬
nion de moi, à force de vous écrire que
je ne vous aimais pas, je vins enfin à
vous écrire que je vous aimais.» Le
mari ne se doute de rien, prend même
le comte comme confident. Mais le
comte se révèle un amant décevant et
quelque peu sadique avant la lettre :
« Vous n’étiez pas fait pour aimer. Tou¬
jours maître de vous, vous n’êtes jamais
que spectateur des transports que vous
faites naître [...] Vous ne connaissez ni
l’Amour ni l’Amante. Vous faites l’un
parce que c’est le bel-air, et vous ne
voyez l’autre, que pour jouir de la vue
d’un objet dont vous êtes le maître, et
que vous avez le plaisir de rendre la
victime de vos caprices et de vos froi¬
deurs. » Avec plus d’ironie que d’amer¬
tume, la marquise poursuit dans toutes
ses lettres le comte de ses reproches.
Elle prétend qu’il est occupé sans cesse
à la tourmenter mais cet être qu’elle
nous présente comme à la fois léger,
frivole et froidement rationaliste doit
lui-même se sentir persécuté par un
amour si exigeant. Les amants se sépa¬
reront. La marquise continuera d’aimer
sans retour. Conduite par son mari chez
le comte en l’absence de celui-ci, elle
arrose de pleurs son portrait, passe
la nuit dans son lit. Et finalement elle
confiera au comte que, loin de lui, elle
se meurt et qu’elle va mourir.
Ce roman par lettres nous paraît
trop long aujourd’hui, mais il demeure
remarquable tant par la vivacité du sen¬
timent que par la qualité du style. Telle
phrase rappelle Mme de La Fayette :
« Si je vous le donnais [ce cœur], ce ne
serait pour vous qu’une félicité passa¬
gère [...] et ce serait pour moi une source
cruelle de larmes et de tourments; or,
s’il se pouvait que votre amour fît mon
bonheur, qu’est-ce qu’un bonheur qu’on
se reproche sans cesse ?... » Tels accents
sont presque aussi déchirants que
ceux de la religieuse portugaise —
v. *Lettres portugaises —: «Il y a
trois jours que j’attends inutilement
une lettre de vous. Ah ! vous ne m’ai¬
mez plus ! Tout me manque [...] Je me
suis donc trompée, quand j’ai cru que
mes malheurs ajouteraient à votre
amour... » Dans les Lettres de la
duchesse de*** au duc de*** (publiées
en 1768), l’amante bafouée prononce
un réquisitoire analogue contre l’amant
libertin et perfide, sans lui laisser
davantage la parole. Quelque libres que
soient ses mœurs, la femme garde plus
de maîtrise de soi, de force d’âme et de
dignité que l’homme. Mais, ici, la futi¬
lité de l’intrigue, l’élégance trop mon¬
daine de l’écriture achèvent de nous
persuader qu’on n’a jamais mieux écrit
pour ne rien dire. P. D.
Lettres d'un Provençal à son épouse / <v>'>
.... / ; _l
I, K S Tl, TAN P A li I S I K N
<-H / (’SJ//>(//'/'rr.t
Le Sultan parisien ou l'Embarras du choix. Gravure anonyme. 1799. © Roger-Viollet.
LETTRES D'UN PROVENÇAL À SON ÉPOUSE
ou Critique des jolies femmes des princi¬
paux bordels de Paris, par M. H...y.
Publiées en 1805.
Correspondance d’un couple libertin,
échangée lors d’un voyage de l’époux à
Paris ; la seule préoccupation du couple
est la luxure. «Si tu décharges beau¬
coup cette nuit, ne m’oublie pas dans
ton délire», ainsi se termine la pre¬
mière lettre de ce récit touristique des
bordels parisiens, commencé par la visite
des plus sordides d’entre eux, ceux de
la rue de la Tannerie, où le Provençal
se perd dans un dédale d’immeubles
délabrés et assiste à quelques scènes
immondes auxquelles il s’abstient de
participer par pur souci de préserver sa
santé ; il se contente de se faire enculer
par quatre mendiants aveugles. Il passe
des «Pierreuses» du quai Voltaire aux
bordels «passables» du Palais-Royal,
où, dans une chambre pourvue d’usten¬
siles en tous genres : fouets, cordes à
nœuds, épingles, godmichés, la vieille
maquerelle le surprend avec une fille et,
appréciant son art, lui offre les autres
filles du bordel pour la nuit. Une fille
lui révèle que «le plaisir n’est que ce
qu’on le fait, l’imagination au contraire
c’est tout». Sa femme, à la suite de ce
récit, met à l’épreuve cette suggestion
et fait monter chez elle un portefaix,
dont elle excite l’ardeur sans voir ni être
vue. Avec les douze plus belles filles
de la ville, le mari continue ses exploits
qui se terminent en une scène de délire
où les filles montées sur des échelles
laissent s’épandre un flot de liqueurs
et d’excréments devant le Provençal
266 / Lettres érotiques à Stendhal
épuisé. Danseuses de ballets, filles de
théâtre, putains de classe et femmes
mariées fréquentant les «maisons», il
les décrit toutes minutieusement et
boucle son périple de débauche en inci¬
tant son épouse à venir partager ses
orgies. Chaque aventure érotique, écrite
dans un style parfois raffiné et pré¬
cieux, se poursuit jusqu’à la limite du
délire, et atteint le plus souvent une
volupté s’achevant en un total évanouis¬
sement. C’est également là l’étalage
d’une luxure parfaitement dépourvue
de tout interdit. D. C.
LETTRES ÉROTIQUES À STENDHAL
Quelques lettres de Prosper Mérimée
(1803-1870) à Stendhal (1783-1842)
ont été conservées, et donnent quelque
idée du style de conversation libre que
les deux écrivains avaient sans doute
introduit dans les salons de la Restaura¬
tion; ce pourquoi Guizot, en manière
d’oraison funèbre, devait en 1842 dire
que Stendhal était un «polisson». Par
la même occasion, ces lettres ou frag¬
ments de lettres de 1830-1831, nous
apportent, par intermittences, des mor¬
ceaux de chronique galante de la bonne
société de l’époque romantique.
Le fragment de beaucoup le plus
caractéristique est celui auquel Stend¬
hal a donné le titre de : The Queen of
Spaign, où Mérimée, vers la Noël 1830,
raconte l’histoire de la défloraison de
la troisième femme de Ferdinand VII
d’Espagne. On y trouve d’utiles préci¬
sions sur le roi lui-même : « Suivant
la dame de qui je tiens l’histoire, son
membre viril est mince comme un bâton
de cire à la base, et gros comme le
poing à l’extrémité, d’ailleurs long
comme une queue de billard. » Sa pre¬
mière tentative pour «farfouiller» la
reine, qui était vierge, effraye la jeune
femme, laquelle prend la fuite. Le roi
la fait instruire par sa belle-sœur et
la camerera-mayor, et, au bout d’un
quart d’heure, recommence. Mais à ce
moment, la digestion de la reine ayant
été troublée, les draps furent tachés
« d’une couleur tout autre que celle que
l’on attend après une première nuit de
noces. Odeur effroyable...» Comme
Mérimée l’avait annoncé dès le début,
c’est «une histoire bien salope». Un
peu plus tard, à propos du Rouge et le
Noir, qu’il ne paraît pas trop appré¬
cier, Mérimée parlera avec désinvol¬
ture de Mme Azur, c’est-à-dire Alberthe
de Rubempré, une des maîtresses de
Stendhal, racontera avec élégance une
mésaventure de la duchesse de Dino
égratignant et battant un prétendant,
donnera des nouvelles de Mme Ance-
lot, et d’un amoureux qui «se branle
en son honneur». Une troisième lettre
(25 mai 1831) donnera plus de détails
sur la vie sexuelle de Mme Ancelot,
surprise avec un amant « doux et blond »
à onze heures du soir par son mari, et
qui avait « le feu au cul d’une part et de
l’autre mourant de peur». Enfin, voici
Mérimée, Sutton Sharpe, Musset, Dela¬
croix chez les filles, à la suite d’une
proposition du poète, faisant faire des
exercices de gymnastique à six filles
nues; pendant ce temps, Delacroix
« haletait, pantelait et voulait les embro¬
cher toutes à la fois» (14 septembre
1831). Avec plus ou moins d’énergie
selon les circonstances, tel est habituel¬
lement le ton de Mérimée pour parler
des amours, et pas seulement de celles
des indifférents, mais de celles de ses
amis — n’écrit-il pas à Édouard Gras¬
set, qui avait trois ans plus tôt enlevé
pour quinze jours Mary de Neuville, un
des modèles de Mathilde de La Môle,
qu’il avait bien dû lui «apprendre à se
branler »? — et des siennes ; quand il
raconte à Sutton Sharpe son entrevue
de Boulogne avec Jenny Dacquin, il
mentionne le pied de la jeune fille «qui
commença à causer des insurrections
dans mon pantalon». Il peut paraître
que ce ton a quelque parenté avec celui
du «polisson» Stendhal, quoique Méri¬
mée soit généralement beaucoup plus
cru, mais sa sensibilité est à coup sûr
fort éloignée de celle du Milanais. Y. B.
Liaisons dangereuses (Les) / 267
LETTRES PORTUGAISES
Cinq lettres d'amour adressées par une
religieuse de Béja, Mariana Alcoforado
(1640-1723) à un gentilhomme fran¬
çais, le comte de Chamilly. Publiées en
1669.
S’appuyant sur des travaux récents,
les critiques se rallient généralement
aujourd’hui à la thèse de la supercherie
littéraire : ce roman épistolaire aurait
été écrit directement en français par
Guilleragues (1628-1685). Quoi qu’il
en soit, la littérature amoureuse ne
compte pas d’accents plus authentiques
que les appels éperdus, douloureux de
la célèbre nonne.
Amoureuse d’un bel officier français,
qu’elle voyait passer sous les fenêtres
de son couvent au Portugal: «Vous
m’avez, lui écrit-elle, enflammée par
vos transports. Mon inclination vio¬
lente m’a séduite. » Rappelé en France
pour servir son roi, il l’a laissée à son
«abandonneront». Ces lettres brû¬
lantes répètent sans relâche et sans répit
le mouvement d’amour et de haine qui
l’a envahie, corps et âme. C’est parce
que ce sentiment est ambivalent qu’à la
ois elle écrit longuement et craint
d’importuner son amant par ses mis¬
sives ; qu’à la fois elle le maudit et s’en
repent: «Pourquoi avez-vous esté si
acharné à me rendre malheureuse ? Que
ne me laissiez-vous dans mon Cloistre ?
Vous avais-je fait quelque injure ? Mais
je vous demande pardon; je ne vous
impute rien»; qu’elle lui demande de
venir le rejoindre en France mais ajoute
qu’elle ne le mérite pas; qu’à la fois
elle le supplie : « Mandez-moi que vous
voulez que je meure d’amour pour
vous », mais sait bien qu’il s’en moque ;
qu’à la fois elle songe à toutes les autres
amours qu’il peut vivre, mais affirme
qu’elle seule peut l’aimer totalement
car sa vie de religieuse lui en laisse
tout loisir. Semblable à Héloïse —
v. *Lettres — pleine de rancœur contre
Abélard, elle tempête contre l’injustice
et le mal qu’il a commis : «Je vous ay
aimé comme une insençée; que de
mépris j’ay eu pour toutes choses.»
Mais il y a un grand plaisir masochiste
dans son malheur: «Aimez-moy tou¬
jours et faites-moy souffrir encore plus
de maux», «je vous remercie dans le
fond de mon cœur du désespoir que
vous me causez». Elle ne regrette rien
et se dit «ravie d’avoir fait tout ce que
j’ai fait pour vous contre toute sorte de
bienséance» et d’avoir été entraînée à
«l’excès funeste de mes délices». Elle
pense être plus heureuse que lui car,
malgré son «état déplorable», elle a
su se livrer tout entière à la passion
d’un seul être : «Je n’ay aucun plaisir
qu’en nommant vostre nom mille fois
le jour. » Dans sa dernière lettre, com¬
prenant son indifférence, elle lui ren¬
voie tout ce qu’elle a de lui, lettres et
bracelets et veut tenter de l’oublier :
«Je me suis promise un estât plus
paisible et j’y parviendray. » Mais elle
le dit avec le même ton échevelé
et dément que dans les autres lettres,
avec ce souffle désordonné, précipité et
oppressé de femme qui pleure... ou qui
jouit. X. G.
LIAISONS DANGEREUSES (Les)
par Choderlos de Laclos (1741-1803).
En 1781, l’officier Choderlos de
Laclos qui a connu de nombreuses gar¬
nisons à Toul, à Strasbourg, puis à
Grenoble, demande un congé pour ter¬
miner un ouvrage qui, comme il le dira
plus tard à Tilly, «sortît de la route
ordinaire et qui retentît encore sur la
terre quand il n’y serait plus».
En mars 1782 une première édition
des Liaisons dangereuses est éditée
à Paris; quelques mois plus tard, une
réimpression conclue avec l’imprimeur.
Plusieurs contrefaçons paraissent la
même année. Le succès a été immédiat.
Moufle d’Angerville peut écrire dans
ses mémoires que le « roman des Liai¬
sons dangereuses a produit tant de
sensations, par les allusions qu’on a
prétendu y saisir, par la méchanceté
avec laquelle chaque lecteur faisait
l’application des portraits qui s’y trou¬
268 / Liaisons dangereuses (Les)
vent à des personnages connus, [qu’] il
en est résulté enfin une clé générale,
qui embrasse tant de héros et d’hé¬
roïnes de société, que la police en a
arrêté le débit, et en a fait défendre aux
endroits publics où on le lisait, de le
mettre désormais sur leur catalogue».
C’est que le roman appelle peu aux jus¬
tifications romanesques. Dans le sous-
titre, on peut lire : « Lettres recueillies
dans une société, et publiées pour l’ins¬
truction de quelques autres, par M. C...
de L...». Les nombreuses éditions qui
suivirent, prouvent, s’il est besoin, que
les Liaisons furent un des livres les
plus lus de la fin du xvme siècle. Par
exemple, la comparaison avec La Nou¬
velle Héloïse s’impose dès la parution
aux commentateurs. Une même exacti¬
tude d’observation, malgré l’inversion
des rapports et la critique qui s’en
dégage : un roman par lettres où six
personnages tissent lentement l’une des
trajectoires les plus scandaleuses de
notre littérature. Encore faut-il préciser
que ce scandale-là, dans sa nouveauté,
correspond à un souci de réalisme qu’on
avait cru découvrir dans les tendres
épanchements de Rousseau, et qui se
révélait être aussi bien celui de l’hypo¬
crisie du temps. Si bien que le scandale
ne tient pas tant au livre qu’aux lecteurs
qui s’y sont reconnus pour l’accuser.
L’attitude réprobatrice se poursuivra
au xixe siècle. Un arrêt de 1823 en fait
preuve. Comme l’écrira en 1890 Paul
Bourget, « comprendre le mal à ce degré,
c’est presque en devenir le complice,
du moins pour les lecteurs simples qui
ne se rendent pas compte de ce qu’est
la grande intellectualité. L’audace spi¬
rituelle du livre a beaucoup plus contri¬
bué à sa renommée d’ouvrage coupable
que l’audace matérielle, qui ne dépasse
pas, sauf en quelques lignes — encore
sont-elles presque inintelligibles à qui
n’est pas averti —, ce qu’il est permis
de montrer, du moment que l’on étudie
les passions de l’amour. »
Les Liaisons sont donc « dange¬
reuses» parce qu’elles permettent de
comprendre ce que d’autres se conten¬
tent de démontrer. Tout le livre est une
leçon où les problématiques du mal,
incarnées par Mme de Merteuil et le
vicomte de Valmont, sont aussi celles
de l’amour. Si quelques ingénues —
trop naïves comme Mlle de Volanges
ou trop sérieuses comme la présidente
de Tourvel — tombent sous les coups
des libertins, il faut s’en rapporter au
siècle qui crée à la fois tant de délica¬
tesse avec autant de perfidie. C’est la
conjugaison des deux, l’impossibilité
d’une attitude sans l’autre, qui fonde le
véritable scandale. Mme de Merteuil
conduisant l’intrigue que Valmont exé¬
cute, voilà la critique d’üne société qui
oblige à ce qu’elle ne permet pas.
Mieux, qui, le tolérant, n’en blâme les
effets qu’autant qu’ils tirent à l’évi¬
dence. Une fois encore, si les Liaisons
sont dangereuses, c’est qu’elles ne sau¬
raient être autrement, malgré La Nou¬
velle Héloïse et les romans héroïques
du temps.
D’ailleurs Laclos sait tout cela mieux
que tout autre. Et il le prouve. S’il est
vain de chercher dans son roman la
configuration de l’auteur, il serait naïf
de ne pas l’inclure dans le tableau
d’une société dont il représente, avec
Sade et Diderot, l’une des arêtes les
plus tranchantes — la perfidie des Liai¬
sons reposant sur ce détour que Sade
aussi bien que Diderot, sans l’igno¬
rer, négligent parfois pour une attitude
plus «philosophique» ou plus «poé¬
tique» (plus forcenée), quand Laclos se
contente de décrire une aventure banale
avec toutes les ressources de la méchan¬
ceté et du vice qui se peuvent trouver.
Et c’est finalement la «sécheresse» de
Laclos qui fascine mieux que toute
invention. Ainsi, le livre est ordinaire
au sens où il raconte des aventures
où beaucoup peuvent se reconnaître.
Si l’on résume brièvement l’action,
l’amour contrarié de Mlle de Volanges
et du chevalier Danceny que Mme de
Merteuil mettra à profit pour intro¬
duire le séducteur Valmont, son ancien
Liaisons dangereuses (Les) / 269
amant, auprès de l’ingénue, n’a rien de
très remarquable. Mais si l’on sait que
Valmont la séduit en même temps que
la trop vertueuse présidente de Tour-
vel, et tout cela pour répondre à un pari
dont, pour lui, Mme de Merteuil est
l’enjeu impossible, la perversion du
propos devient brutalement évidente.
L’impossible emploie tous les possibles
pour mener son illusion. L’« extraordi¬
naire» devient une mise à nu de l’ordi¬
naire. Si bien que l’érotisme des Liaisons
participe plus de la cruauté du dévoi¬
lement que de l’exhibition des passions.
Le roman tout entier pourrait porter un
seul sous-titre : l’histoire d’un dépouille¬
ment qui serait aussi celle d’une mise à
mort par la vanité de tout sentiment
amoureux. Mme de Merteuil le rap¬
pelle au début du roman lorsqu’elle
écrit à Valmont : «Ne vous souvient-il
plus que l’amour est, comme la méde¬
cine, seulement l ’art d’aider la nature ? »
Et de quelle nature s’agit-il? De la
même que celle dont Sade déduit ses
principes, de celle aussi sur laquelle
Diderot fonde son scepticisme. Dès lors,
être naturel ou être amoureux, c’est
articuler une loi où le principe du plai¬
sir est l’unique ressource. Tout respect
relève de la vanité ou de la supercherie.
Mais c’est aussi masquer la sauvagerie
de l’instinct sous des habitudes hypo¬
crites et profiter par là des naïvetés que
recouvre toute morale. Mme de Mer¬
teuil peut passer pour une honnête
femme. Pourtant elle aime les hommes
parce qu’ils sont «jolis». Et cela suffit
pour tourner toutes les lois. Si le liber¬
tin sait séduire, c’est parce qu’il sait
exactement reconnaître ses avantages,
et par là, donner à l’illusion des autres
toute la mesure d’une assurance fondée
sur le mépris des naïfs.
Il faut aimer parce que telle est la loi.
Mais cela ne signifie jamais qu’il faille
se laisser dominer. En domptant l’amour
(par la séduction la plus hypocrite, les
serments les plus faux, les abandons les
plus scandaleux), Valmont et Merteuil
se prouvent qu’ils pourront toujours
aimer. Si l’argument romanesque uti¬
lisé par Laclos met comme enjeu aux
dépravations du vicomte le corps de
Mme de Merteuil, et si, une fois les per¬
fidies accomplies, la marquise se dérobe
aux avances de son ancien amant, c’est
qu'aimant aimer, elle refuse de fixer
l’amour, de se fixer elle-même. En
ce sens, Mme de Merteuil domine Les
Liaisons dangereuses. Si c’est Val¬
mont qui agit — malgré les quelques
anecdotes plaisantes des turpitudes de
la marquise —, Mme de Merteuil garde
le contrôle. À la limite, Valmont serait
un libertin de faible envergure s’il
n’avait, à tout instant, derrière lui, une
femme qui le déteste plus encore qu’elle
ne l’estime parce qu’elle pourrait l’ai¬
mer. Aussi, la vérité du libertinage de
Valmont (séduire, se lier quelques jours,
puis abandonner le plus souvent avec
éclat) diffère des pratiques de Mme de
Merteuil. Chez la marquise, la « mise à
nu» se double d’un pouvoir de néga¬
tion que ne possède pas le vicomte.
Elle n’est jamais vraiment amoureuse
là où Valmont demande au sentiment
l’impulsion. Elle récompense mais ne
subit jamais — même pour séduire.
Lorsque devant le refus de la marquise
de «se donner» comme elle l’avait
pourtant promis, le vicomte se fâche,
c’est encore elle qui « déclare la guerre ».
Et si, pour la morale, Valmont meurt
d’un coup d’épée de l’ami qu’il a
trompé (Danceny), Mme de Merteuil,
quoique défigurée et ruinée, s’enfuit en
Hollande où l’on peut très bien l’imagi¬
ner dans de nouvelles aventures.
Enfin l’école du libertinage que pro¬
pose Mme de Merteuil est souvent
déviée par des considérations plus phi¬
losophiques. Dans sa lettre LXXXI au
vicomte, décidant de conter sa vie pour
accuser l’intervalle qui la sépare de
Valmont, elle commence par définir le
libertin non sans humour : « Où est le
mérite qui soit véritablement à vous?
Une belle figure, pur effet du hasard;
des grâces que l’usage donne presque
toujours, de l’esprit à la vérité, mais
270 / Liberté ou l'amour (La)
auquel du jargon suppléerait au besoin ;
une impudence assez louable, mais
peut-être uniquement due à la facilité
de vos premiers succès...» Et elle
ajoute, quant à la règle qui, dit-elle,
l’oblige à résister au vicomte : « Si
cependant vous m’avez vue, disposant
des événements et des opinions, faire
de ces hommes si redoutables le jouet
de mes caprices ou de mes fantaisies ;
ôter aux uns la volonté, aux autres la
puissance de me nuire ; si j’ai su tour à
tour, et suivant mes goûts mobiles,
attacher à ma suite ou rejeter loin de
moi Ces tyrans détrônés devenus mes
esclaves ; si, au milieu de ces révolu¬
tions fréquentes, ma réputation s’est
pourtant conservée pure; n’avez-vous
pas dû en conclure que, née pour ven¬
ger mon sexe et maîtriser le vôtre,
j’avais su me créer des moyens incon¬
nus jusqu’à moi ? » C’est exactement à
quoi elle s’applique quand elle renonce
à l’amour en l’expérimentant sans
cesse. Elle n’en veut connaître que le
prétexte pour mieux en calculer les
fins : comme si ce n’était pas elle qui
aimait, mais l’amour en elle, c’est-à-
dire une puissance qui ne l’enchaîne
que pour mieux lui permettre de trans¬
gresser sa condition. Toute la perfidie
de Mme de Merteuil est dans l’épreuve
illusoire de toute vérité. C’est ce qu’elle
appelle «avoir des principes». Dès
lors, comment ne pas reconnaître dans
la provocation une « leçon de morale »
dont l’enjeu serait la dérision absolue
en même temps que l’épreuve d’une
liberté totale ? C.F.
LIBERTÉ OU L'AMOUR (La)
Roman de Robert Desnos (19001945).
Publié en 1927. Cet ouvrage fit condam¬
ner Desnos et son éditeur en correction¬
nelle, quoique les passages les plus
libres eussent été distraits de l'édition et
imprimés en «cartons» remis seulement
aux souscripteurs qui les demandaient.
L’érotisme a une vertu terrible et
sacrilège. Il s’environne d’angoisse,
d’horreur, de mort. Il mène l’amant,
pieds et poings liés, jusqu’au gouffre.
Il menace : la liberté ou l’amour! Les
deux grands héros du roman sont, cha¬
cun de leur côté, des champions d’au¬
dace et de violence. Dans la rue, Louise
Lane laisse tomber, un à un, tous
ses vêtements. Son «pantalon de fine
batiste », imprégné de son odeur intime,
un homme le ramasse et le flaire, exta¬
sié. Cette exhibition nocturne provoque
la panique et l’effroi à de nombreux
kilomètres à la ronde. «Les autos s’en¬
fuient en barrissant. » Directrice de
pensionnat, Louise Lane fouette jus¬
qu’au sang les petites filles dont la
croupe frémissante se contracte spas¬
modiquement : « Parfois un grand sur¬
saut cambrait davantage les reins,
écartait les cuisses et le sexe était
dévoilé. » Quant à Corsaire Sanglot, il
pratique la pédérastie par goût du com¬
bat, la victoire étant trop facile avec
une femme. Avec un mâle aux muscles
durs, il peut lutter et l’enlacer sans
déchoir. Au Club des buveurs de
sperme, il déguste un cru de choix, du
sperme de Sénégalais, « année du nau¬
frage de la Méduse ». La récolte de la
précieuse liqueur est agréable et variée.
Ainsi, un jeune homme sodomise, «avec
tendresse et régularité», une femme
hautaine mais «réduite à l’impuis¬
sance », lui arrachant sa jouissance, tan¬
dis qu’une fillette, glissée entre leurs
jambes, «recueille au bord de l’ourlet
une neige tiède et odorante». Quand
les deux héros se rencontrent, le lit
devient le lieu d’un combat sauvage,
une tempête de morsures et de cris.
Corsaire Sanglot cingle de coups Louise
Lane, lui écarte brutalement les cuisses,
l’étrangle presque. Tordue de volupté,
la femme agonise. Corsaire brise une
bouteille d’ambre sur son corps et, pris
de frénésie, enfonce le tronçon dans ses
seins, ses yeux, son ventre. Il connaît
l’enivrement de se connaître sans
limites. Amour et mort sont confondus
jusqu’au rêve. X. G.
Us de mer (Le) / 271
UEU COMMUN (Le)
Roman de Suzanne Allen (née en
1920]. Publié en 1966.
Pierre et Irène forment un couple
très libre : Irène a des aventures, fémi¬
nines tout autant que masculines, et
Pierre a une maîtresse attitrée, Gene¬
viève. Mais Irène en vient petit à petit à
se demander si cette liberté n’entrave
pas finalement leur entente. Le roman
est la méditation osée de ses rapports
avec la maîtresse de son mari. Pour
sauvegarder la valeur de son union
avec Pierre, Irène décide de prendre en
charge l’amour que son mari voue à la
jeune institutrice. Dans le rêve final, où
elle laisse libre cours à son imagi¬
nation, elle se voit devenir, dans une
complicité sereine, la compagne la plus
intime de son mari auprès de la sen¬
suelle Geneviève, à peine vêtue de bas
et de £ants et prête à tous les dérè¬
glements. J. L.
US DE MER (Le)
Roman d'André Pieyre de Mandiargues
(1909-1991]. Publié en 1956.
Dans une Sardafgne rongée par le
soleil, Vanina et Juliette ont découvert
une contrée sauvage : elles passent de
longues journées sur la plage, près
d’une zone envahie par d’entêtants lis
de mer. La mer, les monts et le ciel for¬
ment le décor de leur rêverie, mais
cette nature est un sanctuaire, et seul le
grand dieu Pan saurait régner sur lui. Si
Juliette s’abandonne à une molle exis¬
tence végétative, Vanina fait preuve de
décision. Elle a fugitivement rencontré
dans un bois de pins un grave et beau
jeune homme auquel elle a donné un
rendez-vous nocturne sur la plage. Sa
première nuit d’amour sera précédée
de minutieux préparatifs : elle va jus¬
qu’à s’adonner à la pratique du baiser
avec Juliette, qui est plus expérimentée
qu’elle. Elle évoque aussi de volup¬
tueux souvenirs, en particulier celui de
Giacomo, paysan d’une ferme apparte¬
nant à la famille de Vanina. Lorsque
celle-ci était enfant, Giacomo l’attirait
dans la fromagerie où il frottait ses
jambes, ses cuisses, puis son corps tout
entier d’un mélange de fromage cré¬
meux et de lait. «C’était, disait-il, pour
qu’elle ait partout la peau lisse, quand
elle serait grande. » Mais il lui arrivait
aussi de lui lécher les pieds, le ventre,
de la mordiller « en jurant qu’elle avait
bon goût et qu’il allait la manger jus¬
qu’aux os». L’approche de la révéla¬
tion des mystères charnels est comme
une danse à la fois rigoureuse et enivrée.
Toute cette préparation à l’amour révèle
un désir de lucidité et de perfection peu
commun chez une jeune fille encore
innocente.
Maintes pages sont un hymne à la
femme, dont tous les gestes et les émois
sont analysés. L’homme, en revanche,
demeure effacé, dans l’ombre. Vanina
ne cherchera même pas à connaître son
nom. Il n’est pour elle qu’un instrument
de connaissance, à n’utiliser qu’une
nuit, pour que la merveilleuse initia¬
tion demeure intacte dans la mémoire.
Toutes les phases du rituel ont été
fixées par Vanina, à l’avance, ainsi que
l’heure et le lieu. Lors de leur première
entrevue, elle fait part à l’homme de
ses exigences : il devra être attentif,
éviter d’être frivole, conserver toujours
son air sombre. Il se saisira d’elle dès
son arrivée sur la plage et lui liera les
mains derrière le dos. Il ne se hâtera
pas de la prendre, mais il s’amusera
d’elle et la caressera sous ses vêtements
avant de les retirer. Car c’est une fête
que Vanina organise, dans ses moindres
détails. Lorsque le rôle de l’homme a
été aussi bien tenu qu’elle pouvait
s’y attendre, Vanina le renvoie. «J’ai
besoin, dit-elle, de rester seule pour
m’examiner et pour savoir combien je
t’aime. » Mais dès le lendemain matin,
elle éveille Juliette, l’oblige à se lever
et à faire son bagage. Il est temps d’al¬
ler découvrir d’autres paysages, loin de
cette plage de Sainte-Lucie «où l’on
était resté trop longtemps déjà ». Y. C.
272 / Use fessée
LISE FESSÉE
Roman sur la flagellation, à l'école et
dans le monde, publié en 1910.
Pierre Mac Orlan (1882-1970) a
écrit, pour subsister au début de sa car¬
rière, un certain nombre de romans de
ce genre, soit sous son vrai nom : Pierre
Dumarchey, soit sous le pseudonyme
de Sadie Blackeyes.
Lise Durand, « svelte jeune fille à la
gentillesse espiègle», dans une sévère
institution anglaise pour jeunes filles
du continent. Cette demoiselle est la fille
d’un fabricant de drap multimillionnaire
qui vit aux environs de Rouen. L’édu¬
cation « anglaise » reçue par la grande
écolière la prédispose à bien accueillir
le soupirant prévu par son papa, un
noblaillon du pays, qui frappe de main
ferme et manie le fouet. Il en est de
même d’un ami de régiment de ce jeune
homme. Tous deux ont développé leurs
talents, entre autres, à Tunis et à Naples.
Les deux intrépides et Lise la Douce se
retrouvent aux États-Unis. Les ex-mili-
taires mourront de mort violente dans
l’Ouest américain. Lise leur survivra,
ayant appris ce qu’il y a lieu de savoir
et presque plus. Elle gagnera toute la
confiance d’un vieil érudit spécialisé
dans les œuvres érotiques. M. B.
LISTE DE TOUS LES PRÊTRES
trouvés en flagrant délit chez les filles
publiques de raris, avec le nom et la
demeure des femmes chez lesquelles ils
ont été trouvés, le détail des divers amu¬
sements qu'ils ont pris avec elles, tirée
de papiers pris à la Bastille. Paris 1790.
À la fois destinée à convaincre la
population des turpitudes de l’Ancien
Régime et à rallier le nouveau clergé
à la Révolution, laquelle prônait le
mariage des prêtres, cette brochure
concerne des ecclésiastiques dont la
plupart se trouvaient encore en vie à
l’époque de sa publication.
Non sans lyrisme ni saveur s’y trouve
stigmatisée une criante injustice : alors
que les chambres et garnis des rues
Guénégaud, Montmartre, Tiquetonne,
Illustration d'un «Almanach des demoi¬
selles». Fin du XVIIIe siècle.
Montorgueil, Plâtrière, de la Harpe ou
de Seine sont le théâtre de continuelles
descentes de police (le plus souvent sur
dénonciation de la demoiselle), les sup¬
pôts de l’ordre s’arrêtent à la porte des
amies intimes des prélats et se conten¬
tent de dénombrer les visites de ces
hauts personnages sans jamais les
inquiéter. Archidiacres déculottés dans
les arrière-cours, doyens de cathédrale
de province habillés en soubrette et
fardés, prieurs, chapelains et vicaires
«manualisés jusqu’à la parfaite pollu¬
tion», séminaristes, clercs et capucins
pincés en «amusements préliminaires
sur la gorge et sur les cuisses» avec
Rosette, Victoire, Zéphire ou Zaïre, ou
encore tel professeur au Collège de
Navarre ou tel secrétaire d’évêque
découvert en compagnie d’Élise ou
d’Adélaïde dans un carrosse loué exprès,
Livre blanc (Le) / 273
la liste des ministres de la religion,
troublés dans l’exercice de leurs fonc¬
tions naturelles, dut réserver et réserve
encore bien des surprises. D. G.
UT AMOUREUX (Le)
Poèmes de Louis Bourdel. Publiés en
1903.
Illustré par Henry de Groux et par
Ardengo Soffici, ce recueil de poèmes
eût mérité d’être moins oublié qu’il ne
l’est. Mécislas Golberg, qui l’a préfacé,
s’en représentait l’auteur « égrenant des
rêves, de ses mains pâles», et raillant
avec amertume lorsque, parfois, des
ronces lui égratignaient les doigts. Louis
Bourdel raille, en effet, assez souvent,
mais dans des termes qui donnent à
penser que son inspiration ne se nour¬
rissait pas constamment de phantasmes :
«Je voudrais peloter vos jeunes petits
seins,/Qui se cabrent comme des pou¬
liches traîtresses ;/Allons, laissez-moi
faire... je sens que ça presse,/Tout de
suite, pendant que nous sommes en
train...» Le poème dont nous venons
de citer le premier quatrain s’intitule :
«Dans mon for intérieur de phanéro¬
game » et se termine par : « [...] Demeu-
rons/Longtemps comme cela... Le
plaisir et la joie/Et l’amour, la folie
heureuse d’être encor/Dans les bras
l’un de l’autre font un quatuor/Digne
de Beethoven... — Ah !... I’ faut bien
qu’je m’nettoie !... »
Ces vers d’une allure dégingandée
sont dans l’ensemble plus suggestifs
que beaucoup de poèmes érotiques de
coupe classique. S’il fallait leur décou¬
vrir une ascendance, la moins contes¬
table serait peut-être dans les Amours
jaunes. Mais alors que les poèmes de
Tristan Corbière dégagent des senteurs
d’iode et de varech, c’est une odeur
moite de lit saccagé qui s’élève des
strophes de Louis Bourdel. P.P.
LIVRE BLANC (Le)
Publié d'abord en 1928 (tirage limité à
21 exemplaires), l'ouvrage fit l'objet
d'une nouvelle édition, illustrée par l'au¬
teur, en 1930.
Le Livre blanc, comme son titre l’in¬
dique, est sans nom d’auteur. Il est
illustré de forts beaux dessins de Jean
Cocteau (1889-1963), qui a trouvé
ainsi une très élégante façon de signer
un texte qu’il devait d’ailleurs recon¬
naître plus tard et où ses dévots décelè¬
rent immédiatement son style. Les deux
premiers paragraphes donnent le ton et
peuvent servir à résumer l’œuvre : « Au
plus loin que je remonte et même à
l’âge où l’esprit n’influence pas encore
les sens, je trouve des traces de mon
amour des garçons.» «J’ai toujours
aimé le sexe fort que je trouve légitime
d’appeler le beau sexe. Mes malheurs
sont venus d’une société qui condamne
le rare comme un crime et nous oblige
à réformer nos penchants. » Tout le reste
n’est qu’illustration, voire démonstra¬
tion. D’abord son « amour des garçons ».
Dès son enfance, passée à la campagne,
le narrateur admire un valet de ferme se
baignant nu dans une rivière et deux
jeunes bohémiens, également nus, grim¬
pant aux arbres. Au lycée Condorcet,
dans une classe qui « sentait le gaz, la
craie, le sperme», il rencontre Darge-
los, le vrai, celui qui servira de modèle
au personnage du même nom dans Les
Enfants terribles. Après ces débuts sans
équivoque, la véritable nature du narra¬
teur subit une légère déviation : il croit
aimer les filles, et plus particulièrement
une fille, Rose. Mais il ne tarde pas à
découvrir que c’est au frère de Rose que
vont ses hommages les plus ardents.
Il découvre ensuite les charmes de
Toulon, comparée à une «charmante
Sodome », et les séductions des marins.
Il revient à Paris, fréquente un établis¬
sement de bains spécialisé, entre autres,
dans les glaces transparentes. Dieu seul
sait pourquoi : il y découvre Dieu, et
comme «faire son salut à Paris est
impossible», il retourne au bord de la
Méditerranée, où il rencontre H. qui
le trompe avec des femmes et de la
drogue. H. meurt de tant d’excès. Le
narrateur se fiance alors à Mlle de S.,
qui, hélas, a un frère, lequel tombe
274 / Livre de Monelle (Le)
immédiatement amoureux de son futur
beau-frère. Nouveau drame : M. de S.
se tue. Le narrateur décide de se retirer
au couvent ; une fois de plus, la malé¬
diction le poursuit; le moine qui l’ac¬
cueille montre son profil : « C’était celui
d’Alfred, de H., de Rose, de Jeanne, de
Dargelos, de Pas de chance, de Gus¬
tave et du valet de ferme.» Il dispa¬
raît du monde pour «imiter ces Pères
Blancs qui se consument dans le désert
et dont l’amour est un pieux suicide».
Dieu et Éros se tiennent la main
dans cet univers masculin. La réussite du
Livre blanc est dans le dosage parfait de
la profession de foi et de la descrip¬
tion langoureuse ; comme en témoigne
ce passage : « Corps parfait, gréé de
muscles comme un navire de cordages et
dont les membres paraissent s’épanouir
en étoile autour d’une toison où se sou¬
lève, alors que la femme est construite
pour feindre, la seule chose qui ne
sache pas mentir chez l’homme. » J. C.
LIVRE DE MONELLE (Le)
Récit de Marcel Schwob (1867-1905].
Publié en 1895.
Ce long poème en prose semble
paraphraser et illustrer le vers de Bau¬
delaire : « Femme, morceau de chair ;
oh ! sœur de charité. » Il a une double
source : littéraire, de Daniel Defoë —
dont Marcel Schwob devait traduire
Moll Flanders — à Dostoïevski en pas¬
sant par Thomas de Quincey, et biogra¬
phique : l’amour de l’auteur pour une
jeune ouvrière tuberculeuse. Le Livre
de Monelle comprend trois parties :
«Paroles de Monelle», ainsi appelée
parce qu’elle est seule (en grec, mona) ;
« les Sœurs de Monelle » ; « Monelle ».
Chacune a son genre et son style.
Monelle parle un peu comme Zara¬
thoustra, ses sœurs permettent à l’au¬
teur des Vies imaginaires de brosser une
série de portraits : l’égoïste, la volup¬
tueuse, la perverse, la déçue, la sau¬
vage, la prédestinée, la rêveuse. La
dernière partie du livre pourrait s’appe¬
ler, comme le poème symphonique de
Richard Strauss, Mort et Transfigura¬
tion. L’exaltation de l’érotisme profes¬
sionnel en fait une pureté.
Monelle est une Marie-Madeleine
qui n’aurait pas rencontré le Christ.
Mais elle s’exprime souvent dans le ton
de l’évangile, avec moins de simplicité,
certes, des grâces surannées, une pré¬
ciosité érudite assez alexandrine et sui¬
vant une esthétique très fin-de-siècle. Il
n’y a pas de récit, pas d’histoire, mais
des phrases et des images. Cela va d’un
gongorisme parfaitement démodé : « Je
te parlerai de mes paroles. Les paroles
sont des paroles tandis qu’elles sont
parlées » à une peinture qui rappelle les
maîtres de l’érotisme du xvme siècle :
« J’ai désiré un royaume rouge... Beau¬
coup de jeunes filles se gavaient de
gourmandise et de luxure... Les enfants
désiraient des amours lointaines et des
meurtres ignorés. Des corps nus jon¬
chaient les dalles des étuves chaudes.
Toutes choses étaient frottées d’épices
ardentes et éclaircies de cierges rouges. »
Après avoir erré dans cet enfer, l’au¬
teur aperçoit «la petite lueur d’une
lampe tremblante » (on croirait lire
Maeterlinck) : c’est Monelle. Mais elle
s’enfuit «et j’ai dans la bouche un goût
d’infamie». Monelle meurt, mais res¬
suscitera, elle ne vendra plus « les petites
lampes menteuses qui s’éteignaient sous
la pluie morne». Elle fera découvrir
à son ami le royaume enchanté des
enfants, de la blancheur et de la vérité.
Si apprêtée, si précieuse même que soit
une telle œuvre, elle n’en demeure pas
moins l’expression raffinée d’une sen¬
sualité savante, aboutissement exquis,
bien qu’un peu décadent, de toute une
tradition littéraire. P. D.
LIVRET DE FOLASTRIES À JEANNOT PARISIEN
Recueil de vers de Pierre de Ronsard
(1524-1585). Publié en 1553.
Gaietés poétiques de Ronsard, ces
quelques pièces content certains souve¬
nirs égrillards. Souvenirs par exemple
de la «maigrelette» et de la «gros-
sette», dont il faisait bon pour la
Lois de l'hospitalité (Les) / 275
première fois de tâter la « cuisse ronde¬
lette», l’«embonpoint rebondi» et de
s’endormir sur la poitrine arrondie.
Quant à l’autre, si elle n’est pas si
«bellette» et si «quand je la perse,/Je
sens les dents d’une herse», elle a
pourtant son charme aussi. La philoso¬
phie de l’histoire est que rien ne vaut
de passer de l’une à l’autre car d’une
viande «bien qu’on en soit friand,/Sans
quelquefois l’échanger,/On se fâche
d’en manger». Souvenir encore de celle
qui devint bigote, qui ne voulait plus
qu’on «l’acôlle» et qui lui déchirait le
visage quand il essayait de mettre la
main «dedans ses tétins» ou quand il
voulait «fesser sa fessette grossette».
Résultat de ce fâcheux empêchement :
« La longue roydeur de ma veine,/Pour¬
tant rouge et bien au point/Bat ma che¬
mise et mon pourpoint.» Récit aussi
des « doucelettes amourettes », des ber¬
gers Jacquet et Robine, amours issues
de la vue de ce «tribart qui lui pendait
entre les jambes» et de ce «petit cas
barbelu/D’un or faussement crépelu/
Dont le fond semblait une rose »,
entrevu sous les jupes ; éveil du désir,
requête, le bon Jacquet «embroche»
sa bergère... et, suivant ce franc
exemple, « Les boucs barbus, paillards,
sur les chèvres montèrent. » L’ouvrage
se termine sur un sonnet au « petit trou,
trou mignard, trou velu», source de
tant de joies, de tant de peines, « ver-
meillette fente » qui tourmente et dompte
les plus rebelles. La truculence du lan¬
gage employé, la merveilleuse trivialité
et bonhomie des situations nous entraî¬
nent dans un monde faunesque et réso¬
lument dionysiaque. On est loin de la
sensibilité frémissante et des allégories
de l’humaniste. Point de pétrarquisme
ici, mais paillarde et joviale simplicité
dans le désir. M. DE S.
LOIS DE L'HOSPITALITÉ (Les)
Roman de Pierre Klossowski (né en
1905). Publié en 1965.
La trilogie qui compose les Lois de
l’hospitalité a été rédigée entre 1953 et
1960. Lorsque l’auteur réunit les trois
romans en 1965, l’ordre chronologique
des parutions est bouleversé. Comme
ouverture, La Révocation de l’Édit de
Nantes (1959) précède Roberte ce soir
qui lui est antérieur de six ans. Un der¬
nier roman, Le Souffleur (1960), ter¬
mine le tryptique. Pourtant il serait
vain de tenter une chronologie des fic¬
tions qu’animent Les Lois de l’hospi¬
talité. Si Roberte ce soir forme le
noyau central d’un thème dont les déve¬
loppements se pulvérisent dès l’énoncé,
c’est surtout, comme l’écrit Klossowski
dans sa préface, qu’il est impossible de
rendre, sous le couvert d’un nom (celui
de Roberte) qui n’a cessé de le hanter,
l’enchevêtrement de la «comédie men¬
tale» au niveau de laquelle l’auteur
se place. Force nous est donc, comme
à l’auteur, de suivre Roberte pas à
pas.
«Les Lois de l'hospitalité». Dessin de l'au¬
teur pour «Roberte ce soir». Paris, 1953.
© Adagp, Paris, 2001.
276 / Loum (Le)
«Depuis dix ans, écrit Klossowski,
que je vis ou crois vivre sous le signe
de Roberte, je puis dire que si je n’ai
pas été capable de m’astreindre humai¬
nement à pareille dimension de la pen¬
sée, la part de moi-même qui en a fait
les frais ne s’est pas autrement compor¬
tée à l’égard de la vie courante.» Et il
ajoute — ce qui pour nous résume le
livre : « Je me suis borné à déduire du
sacrement de mariage la réaction par
chaîne à partir de l’anneau conjugal. Si
on prenait à la lettre le couple nucléaire
que j’ai représenté — le mari ne se
figurant sa femme autrement que se
surprenant elle-même à se laisser sur¬
prendre, elle-même se jetant dans des
initiatives qui doivent la convaincre de
sa liberté, quand celles-ci ne feraient
que confirmer la vision de l’époux —,
on serait encore dans l’invraisemblance.
La vie n’est point telle. Les pensées
peuvent s’insinuer de la sorte dans les
silences et dans le fond de propos qui
roulent sur n’importe quoi d’autre, sauf
sur ce genre d’attrape concerté. Mais
“nous” avons vécu de la sorte à nous
reprocher mutuellement de ne nous
écouter point quand “nous” parlions
l’un à l’autre. » Dès lors, cette absence
d’une intervention où les actes (char¬
nels) commis par Roberte à l’instiga¬
tion de son mari, répètent l’inanité de
toute chair, introduisent à cette « comé¬
die mentale» où l’instigateur — fictif
ou réel, mais plutôt «flottant» d’une
dimension à une autre — tresse, dans
l’intimité d’un corps doublé d’un nom,
les réseaux infinis d’un discours dont
l’enjeu est son abolition même. Le corps
de Roberte devient « syntaxique ».
Le «sujet» se refuse à l’écriture, fris¬
sonnant de ce refus que l’écriture
englobe cependant comme tentation
majeure. Le corps de Roberte, inapte à
la mémoire (à l’histoire), est ques¬
tionné sous le mode d’un langage qui
est le répertoire de toutes les mémoires.
Et l’enjeu du théologien qui sert de
mari à Roberte devient celui d’une
«réduction» du tentateur par la tenta¬
tion même : faire en sorte que Roberte
se donne à chacun, opérant ainsi la
maxime de l’hospitalité, c’est lui per¬
mettre de s’extraire de son corps, de
l’abolir dans la souillure, et par là
d’accéder à la Grâce. C’est encore
démonter cette «masse négative» que
représente un corps sérié dans une infi¬
nité de rapprochements dont l’érotisa¬
tion marque la pulvérisation. De la
même façon que le récit du théologien
(et des autres, de Roberte...) se frac¬
tionne à l’infini, donnant la mesure de
cet impossible où le « monde de la vie »
ne coïncide plus avec celui de la raison
ou de la mémoire pour introduire à un
«univers spirituel» dont l’expérience
de la Grâce est l’axe presque phallique.
Dans un livre ultérieur, le *Baphomet,
Klossowski précisera encore les moda¬
lités d’une possession qui ne possède
qu’elle-même, en l’identifiant à l’ex¬
tase de sainte Thérèse.
Aussi poser le problème du couple
— de l’anneau nuptial — revient à
généraliser ce lieu privilégié d’un pas¬
sage multiple où tous les couples sont
égaux au même couple, innommable
celui-là, qui est la transition par l’expé¬
rience hétérodoxe (dont l’adultère ne
donne que le visage le plus banal) d’une
orthodoxie fondamentale qui se révèle,
chez Klossowski, chrétienne. On ne sau¬
rait mieux incarner le paradoxe ! Car la
profanation (commise à maintes reprises
sur/par Roberte) devient l’instrument
de la resacralisation. Comme si le phalle
qui ouvre Roberte à son ignominie était
le même qui arracha au Christ, sur la
croix, quelques gouttes de sang. Phalle
de l’introjection mystique, emblème
(chez sainte Thérèse, chez saint Jean de
la Croix, dans les légendes de Parsifal,
mais aussi dans les théogonies civaïtes,
dans les rituels tantriques) hypostasié
par le cheminement symbolique dont
il découle : « figures » dès lors de la
sainteté... C. F.
LOUM (Le)
Roman de René-Victor Pilhes (né en
1934], Publié en 1969.
Lucette / 277
Son Excellence, le Président, fait
l’escalade d’un pic rocheux, le Loum,
avec sa mère, « la dame charnue, noire
et poudrée», l’«engendreuse». Les
aventures délirantes et ambiguës se suc¬
cèdent : la vieille mère masse la pros¬
tate de son fils, tandis que le narrateur,
posté en voyeur, fume une pipe. Ils écar¬
tent à grand-peine une énorme fente
et pénètrent dans «un fin boyau de
merde ». Ils défèquent de concert et le
fils crie : « Chiez de haut ! Vous êtes
belle. » Un simulacre de tétée et « ce fut
en quelque sorte l’orgie». Le symbo¬
lisme sexuel, déjà évident, est soudain
expliqué : le dard du Loum, c’est «une
pine rongée » par trois chancres syphi¬
litiques. Alors l’ascension recommence.
La mère et le fils sont accompagnés du
« Père Puissance ». La mère, les fesses
écartées par le Père, montre son anus à
son fils pour lui prouver qu’il l’a sodo¬
misée, puis met sa verge à nu et le fait
jouir. Étrange supplice pour ce fils qui
voit dans «papa le cadavre d’Éros,
maman une pécheresse et moi Jésus
sucé». Le plus extraordinaire fantasme
est sans doute le dernier : le fils est ex¬
pulsé des « catacombes vulviques » par
un flot d’urine et n’est sauvé de la mort
qu’en s’accrochant au clitoris. X. G.
LOURDES, LENTES
Roman de Stève Masson (né en 1911).
Publié en 1969.
L’homme qui parle de sa vie sexuelle
comme un défi lancé à l’hypocrisie
générale, n’aime que les femmes lourdes
et lentes : « Nourrices, mères, sœurs.
Pleines de lait, de sécrétions, d’organes
mous. Les autres, les maigres, les
rapides, retournez à vos enfers étroits. »
Germaine, la bonne de ses parents, fait
son initiation amoureuse. Il aimera
toute sa vie son «con» (le plus beau
mot de la langue française), « son odeur
de varech, son odeur de filets à sar¬
dines. La rose lasse et fripée. » Un jour,
il rencontre Vanessa, hôtesse de l’air
de trente-six ans, qui l’emmène d’auto¬
rité chez elle. Il l’humilie et la ravit en
lui disant : « Je vais te brouter. Mets-toi
contre le radiateur et relève ta jupe.
Debout comme un petit soldat. » Le goût
de l’uniforme le poursuit, car c’est
ensuite Joyce, habillée en infirmière, qui
le séduit. Mais, au lieu de l’onctueux,
du dégoulinant, du lubrifié qu’il aime,
on l’installe sur une sorte de mitrailleuse
à trépied, munie d’une vulve en plas¬
tique. « Le sexe apprivoise mon membre,
se moule sur lui. À chaque tour de
bielle, il gagne un peu plus en profon¬
deur, me happe mieux.» Tout au long
du récit, c’est toujours le «con» qui
attiré, engouffre, aspire, clapote, ruis¬
selant et pulpeux. X. G.
LUCETTE
ou les Progrès du libertinage. Roman en
trois parties, les deux premières publiées
en 1765, la troisième en 1766, par Pierre
Nougaret (1742-1823), que désigne
assez clairement sur la couverture : par
M. N...
L’auteur, qui a enrichi de préfaces
spirituelles la première et la troisième
partie, s’affirme un partisan du réa¬
lisme à la Richardson ou à la Fielding,
et déclare son hostilité au genre roma¬
nesque fade et doucereux dont Cleve-
land est pour lui le symbole. «Je suis
d’avis, dit-il dans sa seconde préface,
qu’on doit écrire tout bonnement ce qui
se passe chez nous, ce qu’on peut voir
et sentir. » Mais il ne s’interdit pas pour
autant de parsemer son œuvre de com¬
mentaires et réflexions, à la manière de
Marivaux. À la vérité, il ne s’en tient
pas strictement à sa profession de foi
romanesque, en ce sens qu’il ne résiste
pas à la tentation d’accumuler dans la
seule existence de son héroïne toutes
les aventures qui peuvent arriver aux
« demoiselles » du xvme siècle ; il n’ou¬
blie ni la vérole, ni la Salpêtrière, ni
la « maison »-bordel, ni l’irruption du
guet, ni surtout l’accumulation des
amants, de manière à faire défiler toutes
les conditions sociales.
Mais Nougaret n’est pas seulement
un utilisateur de recettes déjà trouvées.
278 / Lupanie
Lucette est d’abord un roman «pay¬
san», si l’on peut dire. Lucette aura
pour premier amant un «gars» de la
campagne, Lucas, et, si elle se fera
enlever par un militaire qui l’amènera
à Paris avant de l’abandonner, lui, de
son côté, découvrira la capitale comme
laquais de grands seigneurs. Lucas et
Lucette continueront obstinément à
s’aimer, et à se retrouver après s’être
perdus; et, tandis que Lucette se fait
entretenir par un prince étranger, par
un avare, par des financiers, plus tard
par un évêque avec qui elle avait déjà
couché quand il n’était qu’abbé, Lucas,
avant de succomber à la passion du jeu,
sera entretenu par de nobles dames qui
ont besoin de lui pour leurs plaisirs.
Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner
qu’ils finissent par se marier très léga¬
lement, avec la bénédiction du Monsei¬
gneur de Lucette. Il est vrai que c’est à
partir de ce tardif mariage que la chance
se met peu à peu à les abandonner ; cri¬
blés de dettes, ils finiront par mourir
ensemble dans la misère, ce qui assure
au livre une fin très morale, au moment
où l’imagination de l’auteur est sans
doute épuisée. Mais, dans la première
partie, de beaucoup la plus brillante,
en particulier les chapitres où l’auteur
raconte ironiquement la prolongation
de la résistance de Lucette à quatre
amoureux à la fois, l’héroïne dégage
elle-même la vraie morale de l’histoire,
et en des termes que Stendhal n’aurait
pas désavoués : « Ma situation excusera
les fautes que je ferai. Si j’étais riche,
je chérirais la vertu : je ne suis donc pas
si coupable. » Y. B.
LUPANIE
Histoire amoureuse de ce temps.
La Sphère (Hollande, Elzevier, 1668).
Réimpression sous le titre Alosie ou les
Amours de Madame M. T. P. (en tête
d’un recueil intitulé Amours des dames
illustres de notre siècle, dont il est la
seule pièce), Cologne, Jean Leblanc,
1680. C’est cette édition qu’a repro¬
duite, sous les deux titres confusément
superposés d'Alosie et Amours des
dames illustres de notre siècle, Marc
de Montifaud, en 1876, attribuant déli¬
bérément l’ouvrage à Pierre-Corneille
Blessebois; et c’est encore le texte
qu’a repris Apollinaire pour le joindre
sous le titre de Lupanie à son édition du
*Rut et du Zombi du Grand Pérou
(v. Rut) en 1921. Rien n’est plus dou¬
teux, cependant, que cette attribution
avancée par Brunet, mise déjà en doute
par Nodier, fortement combattue par
Poulet-Malassis, soutenue encore par
P. Lacroix et définitivement écartée par
F. Lâchévre dans son Blessebois de
1928, malgré les rencontres singulières
que l’on constate dans les parties versi¬
fiées des deux ouvrages. A se deman¬
der si Blessebois n’aurait pas été plutôt
influencé par Lupanie et si lui-même,
au contraire, n’aurait pas adopté l’hu¬
meur et la manière de son anonyme
prédécesseur... Mais Lupanie présente
une autre énigme : comment est-elle
devenue, dans des éditions ultérieures,
Saint-Germain ou les Amours de
Madame D. M. T. P. et Alosie ou les
Amours de Madame M. T. P. et que
couvrent ces mystérieuses initiales ?
Que certains aient cru pouvoir lire :
Mme de Montespan — à tort, semble-
t-il — importe peu. Il suffit que le livre,
qui décidément se présente, sous tous
ses titres, comme la vengeance d’un
amant trahi par une « louve » nommée
Mme de P., soit intéressant, et il l’est,
comme le montrera une rapide analyse.
À Callopaidie, Lupanie, fille assez
laide, ne sentant pas très bon, et sur¬
tout amoureuse pressée, fait l’objet des
désirs d’un Cléandre qu’elle ne demande
qu’à combler. Pour être à Cléandre, qui
n’a que ses services galants à lui offrir,
elle épousera un docteur Schelicon,
vieux, jaloux, stupide, brutal, glouton,
mais assez riche. L’affaire du mariage
n’est pas plutôt dans le sac que Lupanie
s’abandonne, en effet, à Cléandre, ce
qui lui permettra de jouer, au cours de
sa nuit de noces avec Schelicon, une
jolie scène de fausse perte de pucelage.
Lupanie / 279
Un mauvais hasard veut que le vieux
mari surprenne un jour, à son propre
domicile, les deux amants. Lupanie se
déclare la victime d’une tentative de
viol, et pour rassurer le jaloux, se livre
à lui devant Cléandre même. De l’amant
désappointé nous n’aurons plus, après
des plaintes en prose, qu’une élégie
où il fait état de son malheur et de sa
retraite. De Callopaidie on passe à Pot-
tamie où Lupanie, compromise par ses
débordements multipliés dans la pre¬
mière ville, a décidé Schelicon à s’ins¬
taller. Là elle affecte une pruderie
parfaite, quitte à tomber entre les pattes
d’un moine défroqué et singulièrement
luxurieux, Anthonin, puis d’un naïf gen¬
tilhomme, Nicaise, dont elle a peine à
forcer l’irrespect. Anthonin s’étant mis
en travers du jeu de Nicaise, tout cela
finira dans les complications d’un
quiproquo platement vaudevillesque :
Lupanie se croyant dans le lit de son
mari, fait fête en réalité à Nicaise, en
sorte que le mari, survenant à son tour,
la trouve en plein déduit avec le gentil¬
homme. «Je vous laisse à deviner la
surprise de tous trois... Enfin... il fal¬
lut que Nicaise composât, et les articles
furent qu’il donnerait une bonne somme
d’argent... et que Schelicon lui laisse¬
rait la place dont il se réserverait seule¬
ment la propriété. Le traité tient encore
et ils vivent tous avec la plus grande
union du monde.» De ce roman plus
cynique, bien sûr, que voluptueux, il
resterait — dernier problème — à trou¬
ver les clefs. Mais rien ne semble
devoir lever le voile sur aucun des per¬
sonnages ; à moins de recherches sans
proportion avec l’intérêt de la chose,
Callopaidie, de même que Pottamie,
en dépit de ses «remparts», garderont
toujours leur vain secret. A. B.
MACHINES CÉLIBATAIRES (Les)
Essai de Michel Carrouges (né en
1910). Publié en 1954.
En cette œuvre d’inspiration surréa¬
liste, l’auteur de la Mystique du sur¬
homme explore certains mythes mo¬
dernes selon lui essentiels, à la lumière
de créations littéraires ou plastiques
dans lesquelles il analyse les éléments
déterminants de ce qu’il nomme les
«machines célibataires», c’est-à-dire
des machines aux mécanismes imagi¬
naires à destination érotique, plus parti¬
culièrement onaniste ou sadienne. Nous
retrouvons là l’appareil de La Colonie
pénitentiaire de Kafka, La Mariée mise
à nu par ses célibataires même — v. La
*Boîte verte —, de Marcel Duchamp,
la Hie, dite aussi la Demoiselle de Ray¬
mond Roussel (dans Locus Solus),
deux machineries extraites du *Sur-
mâle d’Alfred Jarry (les cyclistes, des
Dix mille milles, la salle du château de
Lurance) et une troisième (l’île de la
Néréide), issue de les Jours et les Nuits
du même auteur, auxquelles s’ajoutent
la succession des salles du Roi Lune
d’Apollinaire, Le Puits et le Pendule
d’Edgar Poe, etc. Ces diverses machines
peuvent toutes être considérées comme
des théâtres à supplices, dont la com¬
posante essentielle est généralement le
verre, la paroi transparente symboli¬
sant le désir empêché du voyeur. Chez
Duchamp, la vitre a été fendue, mais
non brisée. Le but de ces appareils est
de livrer un (ou plusieurs) personnage à
une sorte d’initiation durant laquelle on
lui apposera des écritures, sous forme
de plaies, de tatouages, etc. (Une herse
de fer marque le supplicié de Kafka.
Chez Poe, le pendule doit inciser le pri¬
sonnier.) Dans La Mariée la broyeuse
de chocolat expose sous un aspect
mécanique et noir le processus sexuel.
Les instruments de torture sont soumis
à l’horloge, annonciatrice de la mort,
petite ou grande, selon les cas, mais
illumination, spasme et passage en une
autre vérité. L’ensemble est dirigé par
un Commandant qui explicite le thème
sadien en dominant le supplicié. Dès
lors la machine devient moyen de dia¬
logue entre le bourreau et la victime,
mais dialogue avorté (volontairement
ou non) puisque l’issue de la cérémonie
282 / Nia conversion
met fin au théâtre et annonce une libé¬
ration de la victime, à laquelle peut
aussi prétendre le bourreau.
« Le mythe des machines céliba¬
taires signifie de façon évidente l’em¬
pire simultané du machinisme et du
monde de la terreur. » Michel Carrouges
voit en ces métaphores érotiques des
signaux d’alarme dressés au cœur de
l’orage moderne. En fait, ce sont des
symboliques du refus de la nature, de la
procréation, en même temps que blas¬
phèmes contre toute idée divine. La
femme est ici métamorphosée en
effroyable instrument afin que s’ac¬
complissent les ébats amoureux, tour¬
mentés et secs, du surhomme. Y. C.
MA CONVERSION
ou le Libertin de qualité. Roman de Mira¬
beau, Gabriel-Honoré Riquetti, comte de
(1749-1791), publié anonymement en
1783, écrit pendant la détention de l'au¬
teur au donjon de Vincennes en 1780.
Les premières pages définissent toute
l’œuvre : «À présent, la vertu entre dans
mon cœur : je ne veux plus foutre que
pour de l’argent» ; et, un peu plus loin,
aux prises avec une femme déjà sur le
retour et peu excitante, le héros s’écrie :
«L’or paraît... L’or... Sacre dieu! je
bande et je fous. » Ce libertin de qua¬
lité, qui rappelle les gravures de Hogarth
parues quelque cinquante ans plus tôt,
par sa conception et son style, impose
fort curieusement le rapprochement avec
deux œuvres contemporaines, mais qui
étaient nécessairement inconnues de
Mirabeau : Le Neveu de Rameau et Le
Mariage de Figaro. La puissance virile
du libertin, étonnante comme le veut
la tradition du genre, est constamment
mise au service de ses besoins finan¬
ciers ; mais, dès lors qu’il est bien payé,
il surmontera tous les dégoûts, cou¬
chera avec de vieilles femmes usées et
trouvera le moyen de les satisfaire, aura
à faire avec des femmes de financiers,
des dévotes, des aventurières dûment
titrées, etc. Auprès de l’une d’elles, il
aura une sorte de bureau pour l’obten¬
tion de faveurs d’État, telles que nomi¬
nations, pensions, lettres de cachet,
moyennant finances bien sûr. Il coulera
des jours heureux dans un couvent de
femmes, puis il tirera parti pour son
propre entretien des filles entretenues
de l’Opéra. Il ira même jusqu’à se
marier avec un laideron pour la dot,
mais sera roulé en cette circonstance.
Bref, tout y passe, y compris les moines
et les lesbiennes, et c’était sans nul
doute l’intention de l’auteur que d’en
faire un tableau réaliste: «C’est, écri¬
vait-il à sa maîtresse, le 26 mars 1780,
sous une écorce très polissonne, une
peinture vivante, et même assez morale
de nos amours, et de celles de tous les
états. Les femmes de cour, les reli¬
gieuses et les moines y sont surtout
traités à souhait. » En effet. Au demeu¬
rant, pour que la peinture soit plus
complète, le héros ne reste pas tout le
temps à Paris, il sévit aussi en province
— où il rencontre un vrai et dangereux
jaloux —, il ira faire l’amour avec une
paysanne qui n’est autre que la rosière
de Salency ; il trouvera même une fois
l’amour véritable avec Euphrosie, mais
la'perdra au bout de quelques mois.
On voit donc que le héros ne craint
pas de faire quelques infractions, au
nom du réalisme, à son propre principe
de ne coucher que pour être payé, mais
il faut reconnaître que c’est bien le rap¬
port étroit entre l’or et le sexe qui
domine. Et peut-être qui soutient d’un
bout à l’autre l’intérêt de ce livre plein
de verve, où le héros, s’il est fier d’avoir
inventé deux postures nouvelles (comme
le neveu de Rameau est fier d’avoir
inventé des attitudes de flatterie nou¬
velles), n’oublie pas de s’en prendre à
la secte des Economistes (celle du père
de Mirabeau), aux moines bien sûr,
aux lettres de cachet, etc. Sans nul
doute, ce roman souvent réédité est le
véritable chef-d’œuvre de Mirabeau
romancier. Y. B.
MADAME BOVARY
Roman de Gustave Flaubert (1821-1880).
Publié en 1 857.
Madame Dorvigny / 283
Qu’un roman qu’on étudie mainte¬
nant dans les lycées ait pu faire l’objet
d’un procès, en 1857, pour offenses à
la morale publique et à la religion, a de
quoi surprendre. Il est vrai que le tribu¬
nal correctionnel de Paris a acquitté
l’éditeur et l’auteur, mais parce que ce
dernier ne «s’était pas rendu compte»
des écarts qu’il décrivait et des entorses
qu’il faisait à la bonne littérature.
Gravure de Tassaert. 1830.
Qu’avait donc de si effroyable et de
si dépravé cette « histoire des adultères
d’une femme de province»? Il n’est
que de suivre la plaidoirie pour consta¬
ter que les passages incriminés sont
souvent les plus beaux et les plus fine¬
ment révélateurs de l’érotisme trouble
qui est en chacun. C’est d’abord la
réminiscence du confessionnal où, dans
l’ombre, la petite fille, à genoux, s’in¬
vente des péchés, émue par les mots
d’amant céleste et de fiancée mystique.
Ces « images voluptueuses mêlées
aux choses sacrées» sont considérées
comme les plus choquantes. Puis vien¬
nent les « félicités » de la nuit de noces
que le mari rumine comme un bon
repas.
Autre expression « audacieuse » : en
valsant, les jambes des amants «en¬
traient l’une dans l’autre». Des détails
fétichistes, en raison même de leur
vérité, sont jugés «exécrables»: ainsi
Justin regardant le pantalon à coulisse
ou M. Bovary se demandant «si ce
n’était pas la femme qui parfumait
la chemise». Mais ce qui gêne le
plus la morale accusatrice, c’est que
Mme Bovary ne soit pas bourrelée de
remords après sa «chute». Elle semble,
au contraire, d’une beauté plus éclatante,
après avoir enfin connu les plaisirs de
l’amour fiévreux et «les fantaisies
luxueuses». La plaidoirie de l’avocat
défenseur apparaît bien faible — et
c’est sans doute ce qui a sauvé Flaubert
— quand il plaint cette malheureuse
qui s’est souillée parce qu’elle avait
fait un mariage sans amour et qui a
payé sa recherche du bonheur d’une
vie de remords et de tourments affreux,
achevés par la terrible « expiation
finale». Dans sa naïveté, cet avocat a
peut-être dit le véritable trouble éro¬
tique que provoque Madame Bovary,
en s’écriant: «Des pages lascives?
Mais la mort est dans ces pages ! »
C’est pourtant l’accusateur qui est allé
le plus loin en ce sens en disant : « La
beauté de Madame Bovary est une
beauté de provocation. » X. G.
MADAME DORVIGNY
ou les Amours d'un colonel de cavale¬
rie. Roman de P. B. Dupouy. Publié en
1833.
La charmante Adeline Dorvigny, une
hermaphrodite presque adolescente, est,
dans les dernières années d’avant la
Révolution, le plus délicieux ornement
de Marseille. «Elle se livrait aux plai¬
sirs des deux sexes avec un même plai¬
sir... On la voyait recevoir en société
les hommages respectueux des jeunes
gens et embrasser ses jolies compagnes
avec un feu, une vivacité extraordi¬
naires.» Figure très stendhalienne, elle
284 / Madame Edwarda
ressemble par son courage juvénile à
Fabrice del Dongo, par son efferves¬
cence de grande amoureuse à la duchesse
Sanseverina. La duplicité du sexe d’Ade¬
line l’oblige à partager ses faveurs entre
un amant et une amante ; ce qui suscite
la jalousie du jeune homme. De cette
rivalité naît une série d’intrigues fort
romanesques, que l’auteur enveloppe
d’un conformisme de bon aloi. Le ton
de l’ouvrage est toujours très vif; on
regrette presque la trop grande facilité
de plume de Dupouy qui entraîne une
certaine prolixité. P. K.
MADAME EDWARDA
Récit de Georges Bataille (1897-1962).
Publié en 1941, à une cinquantaine
d'exemplaires seulement, sous le pseu¬
donyme de Pierre Angélique. La pre¬
mière édition signée (Seorges Bataille
n'a paru qu'en 1967, un peu après la
révélation de *Ma mère, qui devait
s'inscrire à sa suite et former le deuxième
volet d'une tétralogie dont les autres par¬
ties n'ont pas été écrites.
Le sait-on assez? On entre dans un
livre comme dans une vie, en s’of¬
frant à un parcours imprévisible une
fois franchies les portes des premières
phrases. Les limites sont étroites de cet
objet qu’on tient dans la main, mais
analogues en leur étroitesse à celles de
notre propre vie, qui nous paraît pour¬
tant se creuser suffisamment loin pour
que nous nous soyons formé le concept
de l’infini à partir de ce qui, relative¬
ment, n’est rien.
Vivre, ou plutôt prendre conscience
de la vie, c’est comme percevoir à par¬
tir du premier mot la suite infinie des
mots multipliée encore par le nombre
inépuisable de leurs combinaisons ; alors
vient le vertige : l’esprit se fend. Nous
savons que la vie et le livre sont mesu¬
rés, mais la connaissance de cette
mesure nous égare en elle-même de
telle sorte que nous voici, comme en
un labyrinthe de miroirs, projetés hors
de toute mesure par le propre égare¬
ment que sa connaissance nous pro¬
cure. Comment dire cela : cette chute à
l’intérieur d’une faille qui est et n’est
pas, qui est symbolique et qui est réelle ?
Vivre, écrire sont une déchirure du
vivre et de l’écrire à travers laquelle
nous tentons de forcer leur limite de
même que nous tentons d’excéder notre
solitude en pénétrant dans la fente d’une
femme. Et il s’agit moins de plaisir que
de supplice — d’un supplice dont la
raison déraisonnable n’est approchable
qu’indirectement, comme par exemple
dans cette phrase de Bataille : « Ma vie
n’a de sens qu’à la condition que j’en
manque ; que je sois fou : comprenne
qui peut, comprenne qui meurt... » Ces
mots figurent vers la fin de Madame
Edwarda, qui n’est, dirait-on, le plus
mince des livres que pour être le plus
profond, montrant déjà, au niveau phy¬
sique même, une sorte de fêlure indi¬
cible où les contraires se manifestent
avec une violence qui est aussi leur
résolution — car ce livre n’est le plus
profond que parce qu’il est le plus
déchirant. Que dit-il? Une histoire
d’angoisse et de crapulerie, d’alcool et
cUobscénité, de nudité, de terreur, d’hé¬
bétude, mais avec une «hallucinante
solennité», qui fait que l’horreur intro¬
duit à l’extase par son excès. Quel¬
qu’un boit, quelqu’un titube qui dit «je»
en mettant si vivement son je à la ques¬
tion que le je-lecteur ne peut que deve¬
nir son double. La nuit est si nue dans
les rues que «je » me dénude contre elle,
marchant risible et le cul nu. Inquiet
d’un bruit, «je» me rhabille et, attiré
par la lumière, pénètre dans un bor¬
del où Madame Edwarda, nue, tire la
langue. Avec elle, baiser louche, attou¬
chements infâmes, malaise, abandon.
« De mon hébétude, une voix humaine
me tira. La voix de Madame Edwarda,
comme son corps gracile, était obscène.
“Tu veux voir mes guenilles?” disait-
elle. Les deux mains agrippées à la
table, je me tournai vers elle. Assise,
elle maintenait haute une jambe écar¬
tée : pour mieux ouvrir la fente, elle
achevait de tirer la peau des deux mains.
Madame Putiphar / 285
Ainsi les “guenilles” d’Edwarda me
regardaient, velues et roses, pleines de
vie comme une pieuvre répugnante. Je
balbutiai doucement : “Pourquoi fais-
tu cela? — Tu vois, dit-elle, je suis
dieu... — Je suis fou... — Mais non,
tu dois regarder : regarde !”»
Ici, comprenne en effet qui pourra, et
se perde qui pourra dans le non-sens
d’un dialogue qui n’en est pas moins
tout le sens accessible au moment où le
sens se perd — ce sens dont la néces¬
sité bâille en nous comme bâille dans le
désert la nécessité du mirage. La suite
du récit redit ce même instant à travers
des situations différentes : la montée de
la pute et de son client, le trou de la
nuit, le râle et la nudité, l’offre faite à
n’importe qui d’un : «Tu vois... je suis
à poil... viens.» Et chacune de ces
images fait signe vers nous et vers
l’autre, tendant un réseau où se dessine
analogiquement la seule image, celle
qui est au centre, mais que touttéchoue
à dire, car ce centre n’est peut-être
qu’un mirage : un rien, un tout, notre
mort et la mort. La préface qu’écrivit
Bataille pour Madame Edwarda porte
en exergue cette phrase de Hegel : « La
mort est ce qu’il y a de plus terrible et
maintenir l’œuvre de la mort est ce qui
demande la plus grande force. » Ailleurs,
dans cette préface, Bataille dit : « Il
existe un domaine où la mort ne signi¬
fie plus seulement la disparition, mais
le mouvement intolérable où nous dis¬
paraissons malgré nous, alors qu’à tout
prix, il ne faudrait pas disparaître.
C’est justement cet à tout prix, ce
malgré nous, qui distinguent le moment
de l’extrême joie et de l’extase innom¬
mable mais merveilleuse. » On ne peut
traduire l’innommable, mais toute écri¬
ture véritable tourne autour, essayant,
faute de pouvoir le dire, de bâtir la
pente qui y précipite. Ainsi, écrire, c’est
travailler à créer le « mouvement into¬
lérable» qui précipite l’écriture elle-
même vers sa disparition comme la vie
nous précipite vers notre disparition.
Madame Edwarda est ce mouvement
où joie et perdition sont mêlées dans un
vertige que seul partage « celui dont le
cœur est blessé d’une incurable bles¬
sure, telle que jamais nul n’en voulut
guérir...» B. N.
MADAME ISABELLE
Publié en 1844 sous le nom de Pélrus
Borel, cet ouvrage est une contrefaçon
belge d'Après vêpres, roman de l'abbé
Froulay (Emile Bouchery). L'attribution à
Borel n'est donc qu'une supercherie
d'éditeur.
Mme Isabelle provoque bien des
passions. Celle de Gabriel est «inso¬
lente et inextinguible». Il se jette sans
cesse à ses genoux, criant son amour
sur un ton grandiloquent. La jeune
femme n’y est pas insensible, mais
l’homme est trop maladroit, empha¬
tique et déclamatoire. Elle le repousse
jusqu’au jour où, fou de désir et de
douleur, il la prend de force dans ses
bras. Elle déclare qu’elle va, au moins,
se faire déshabiller par sa femme de
chambre pour que ses rubans et sa toi¬
lette ne soient pas abîmés. «Désen¬
chanté», Gabriel s’en va, en jurant qu’il
va se tuer. Commence alors une histoire
très romanesque. Le mari est enfermé
dans l’étui d’une harpe, tandis qu’un
autre homme sans «honneur», profi¬
tant de l’obscurité, s’introduit dans la
chambre de Mme Isabelle. Elle pense
que c’est Gabriel. Il a «remué profon¬
dément son limon de pécheresse ». Elle
est alanguie et prête à «désirer elle-
même sa propre défaite». Pourtant, elle
résiste et crie, par bienséance, puis, au
matin, finit par murmurer : « Je trouve
beau d’être tombée puisque c’est ainsi
que tu m’aimes.» L’homme, alors,
révèle sa véritable identité. Évanouis¬
sement, scandale, duel, mort terminent
ce livre, marqué par son époque, astu¬
cieux mais un peu pontifiant. X. G.
MADAME PUTIPHAR
Roman de Pétrus Borel, pseudonyme de
Joseph-Pierre Borel (1809-1859). Publié
en 1839.
286 / Mademoiselle de Maupin
Impossible de dire qu’il s’agit d’une
œuvre légère : cachots ténébreux, esca¬
liers humides, geôliers farouches et sou¬
terrains sanglants emplissent Madame
Putiphar, le seul roman de Pétrus Borel.
Toutes les fantasmagories du mélo¬
drame sont réunies : éléments d’am¬
biance certes, dues au goût de l’époque,
mais aussi penchant profond du « Lycan-
thrope». «J’ai choisi la fosse... Là
rien, rien, le néant... Nul plaisir ron¬
geur, nulle amitié fausse », annonce-t-il
dans le Prologue. Si érotisme il y a, il
faut le chercher dans le rapport à la mort.
Pétrus Borel a trouvé l’argument de
son roman dans un ouvrage de Camille
Desmoulins, Révolulion de France
et de Brabant. C’est d’ailleurs dans
l’insurrection populaire du 14 juillet
1789 qu’apparaît la seule lueur d’es¬
poir de Madame Putiphar. « Dieu et le
peuple me vengeront», s’écrie Débo-
rah, l’héroïne, constamment en quête
de son amant persécuté, emprisonné et
torturé par le despotisme monarchique.
C’est le vice qui entoure Mme Puti¬
phar — Mme de Pompadour —, qui a
inspiré à Pétrus Borel quelques pages
osées. C’est pour montrer que la véri¬
table jouissance ne se trouve ni dans le
vice ni dans la vertu. Sur ordre de la
demi-reine, Déborah a été enfermée
dans cette sorte de harem royal qu’était
le Parc-aux-Cerfs. Elle doit y être
« rééduquée » pour devenir digne de la
couche royale. On l’entoure donc de
tableaux excitants ; on lui donne à lire
«des compositions dégoûtantes d’obs¬
cénité, ornées de dessins, comme il
s’en consommait tant à l’époque»; on
attise sa chair, on tente de détruire en
elle toute pudeur. En vain : Déborah
reste passionnément attachée à son
amant, au risque du cachot. Seule une
femme, la maîtresse du sérail, sait faire
naître en elle un trouble fugitif au cours
d’une scène de bain. Ses attouchements,
ses baisers sont efficaces, et Déborah
— parce qu’elle est ignorante des plai¬
sirs saphiques — est bien près des
spasmes. Mais ce n’est qu’une paren¬
thèse, et après avoir salué au passage
Sade, «ce martyr, cet empereur», Pétrus
Borel retourne au destin de ses person¬
nages, le seul qu’il pût leur assigner : la
folie et la mort. M. R.
MADEMOISELLE DE MAUPIN '‘jC
Roman de Théophile Gautier (181 M 872).
Publié en 1835,
Triomphe de l’ambiguïté, cette his¬
toire est conduite selon le mystère d’un
«policier» et pensée selon le mystère
des sexes. M. d’Albert est malheureux :
il rêve d’être amoureux, il rêve de la
femme idéale. Or, il ne connaît, avec
Rosette par exemple, femme charmante
et agréable, qu’une liaison facile, faite
de plaisir et des mille banalités de la
vie quotidienne. Bigoudis sous le bon¬
net de nuit, bras pris sous la taille de sa
maîtresse quand elle s’endort... trop de
détails triviaux dépoétisent la réalité.
Mais, un jour, apparaît dans l’entou¬
rage de M. d’Albert un personnage
fascinant : M. le chevalier Théodore
de Serannes. De première force à
l’épée, chasseur et duelliste remar¬
quable, imberbe et délicat, il a un type
de beauté très particulier et une grâce
merveilleuse dans ses gestes et sa
démarche. Une telle perfection se reflète
en lui que d’Albert se prend à regretter
que ce soit un homme ou à souhaiter
être une femme. Il se sent de plus en
plus attiré par cet «Adonis qui a si
belle figure» et finit par s’avouer qu’il
aime un homme. Pour se déculpabili¬
ser, il songe que les amours homo¬
sexuelles étaient chose courante et noble
dans l’Antiquité. Depuis l’avènement
du christianisme, c’est à la femme seule
qu’est confié le soin de symboliser
la beauté, mais les Grecs, idéalisaient
la beauté des adolescents. Homme et
Femme, Pâris et Hélène, étaient repré¬
sentés d’une façon presque identique.
«Aussi l’hermaphrodite est-il une des
chimères les plus ardemment caressées
de l’antiquité idolâtre. »
Pourtant le chevalier n’est pas un
androgyne. On apprend que c’est une
Madone des sleepîngs (La) / 287
jeune fille, Mlle de Maupin, qui s’est
ainsi travestie, poussée par la curiosité
de savoir ce que les hommes pensent
vraiment des femmes et ce qu’ils sont
réellement. Ses habits féminins lui lais¬
saient tout juste le droit de se tenir
immobile, les yeux baissés, raide comme
une poupée, en attendant l’homme qui
viendrait lui faire une cour aussi
empressée que mensongère. La vision
qu’elle a maintenant est toute diffé¬
rente : quand ils parlent des femmes
entre eux, les hommes se révèlent gros¬
siers, ignobles, goujats. «Je les trouve
du dernier effroyable et je ne com¬
prends pas comment une femme peut
admettre cela dans son lit.» Finale¬
ment, d’Albert découvrira le véritable
sexe de son amour : « Je me suis épris
d’une beauté en pourpoint et en bottes,
d’une fière Bradamante qui dédaigne
les habits de son sexe. » 11 lui déclarera
sa passion, passera avec elle une nuit
merveilleuse qui s’achèvera par la dis¬
parition de l’aimée. Il faut ajouter que
l’intrigue s’est compliquée, tout au long,
de l’amour ardent de Rosette pour
Mlle de Maupin qu’elle pense être un
homme. Une touche finale, aussi dis¬
crète que belle, indique que l’union des
deux femmes a été réalisée. Achève¬
ment sur une note homosexuelle, qui
fut toujours présente puisque Rosette
désirait une femme et que d’Albert avait
accepté d’être infiniment troublé par un
homme. Le tout est conté sur un ton
de préciosité baroque et soutenu par le
charme de l’analyse. X. G.
MADEMOISELLE JAVOTTE
Ouvrage moral écrit par elle-même et
publié par une de ses amies. Roman de
raul Barrer ou Barrat (1728-v. 1795).
Publié en 1757.
Fille d’un portefaix et d’une reven¬
deuse, Javotte, «folle et jolie», doit
vendre ses charmes pour sortir de la
misère. Un financier vient l’examiner
sans façons, du doigt s’enquiert de son
pucelage, de la main lui flatte les tétons
et en propose cent louis. Elle se rebiffe
et se laisse déflorer par un garde
vigoureux puis, dans la même journée,
s’abandonne à un abbé et enfin au finan¬
cier. La voilà riche. Elle fréquente le
Palais-Royal, l’Opéra, les bals, mais il
lui manque la volupté. Elle retrouve ses
anciens amants et s’en donne de nou¬
veaux. L’abbé surtout lui plaît par ses
raisonnements hardis et son goût du
plaisir. «La table et le lit furent les
principaux autels que nous lui éle¬
vâmes; le dernier fut celui où nous
offrîmes le plus d’encens.» Mais tout
est découvert et Javotte est chassée. Un
grand seigneur la loue pour du plaisir,
et non de l’amour; un vieux voyeur
impuissant la paie pour qu’elle s’ex¬
hibe; finalement, deux coquins l’enlè¬
vent et la font enfermer à l’Hôpital
général où elle mourra. J.-P. P.
MADONE DES SLEEPINGS (La)
«Roman cosmopolite» de Maurice Deko-
bra, pseudonyme d'Ernest-Maurice Tes¬
sier (1885-1973]. Publié en 1925.
Lady Diana Wynham et son secré¬
taire français Gérard, prince ruiné. Lady
Diana se fait psychanalyser par le doc¬
teur Traurig. Elle se masturbait, avouera-
t-elle, à douze ans (mais naturellement
c’est dit, comme tout ce qui va suivre,
avec «esprit», dans ce roman). Elle
dort nue. C’est ce qu’on apprend chez
le psychiatre. Puis, par le prince et
secrétaire, qui tient le rôle du narrateur,
on saura que lady Diana drague, dégui¬
sée en bonniche ; que la ruine la
menace ; qu’elle danse sans voiles pour
des œuvres de bienfaisance; qu’elle
compte se rendre chez les Soviets (dans
l’espoir d’y recouvrer la fortune de son
mari défunt). En vue de cette transac¬
tion, un intermédiaire se présente, un
Allemand de Berlin, un bolchevique,
genre vieux cochon. Coup de théâtre,
lady Diana lui propose le mariage.
Après, ça se complique. Gérard part
pour Vienne. Il y couronne la joie
d’une Berlinoise lesbienne. Puis Gérard
repart avec sa Berlinoise. Ils traversent
les Balkans par étapes amoureuses. La
288 / Maison de rendez-vous (La)
Berlinoise lui avoue qu’elle est à la
solde de Moscou, espionne mandatée
auprès de lui par la maîtresse du vieux
cochon. Mais maintenant le prince se
retrouve à bord d’un yacht en compa¬
gnie de son épouse. Il repart. À Batoum,
on l’arrête. Le prince voit surgir devant
lui maîtresse gros cochon. Prince signe
sur lèvres maîtresse gros cochon son
arrêt de mort. Mais fortune sourit
prince dernière seconde. Maîtresse vieux
cochon ficelée et bâillonnée. Épouse
du prince avait machiné retournement.
Cependant lady annonce prince son
mariage avec gros cochon. Mais maî¬
tresse gros cochon mourra mort brutale
et madone des sleepings poursuivra sa
destinée. M. B.
MAISON DE RENDEZ-VOUS (La)
Roman d'Alain Robbe-Grillet (né en
1922). Publié en 1965.
La Maison de rendez-vous est le pre¬
mier roman de Robbe-Grillet qui soit
écrit à la première personne du singu¬
lier. Mais ce «Je» qui parle, et s’avoue
dès les premières lignes comme voyeur,
reste, tout au long du livre, aussi
impossible à identifier que l’histoire
qu’il supporte à reconstituer logique¬
ment et chronologiquement. Redites et
contradictions confèrent au récit une
lenteur et comme un bégaiement qui
mêlent inextricablement une partie de
plaisir et un assassinat. Lisons donc
avec Ludovic Janvier « que la maîtrise
se veut provocation, que l’ubiquité du
regard est parodie de la toute-puissance
et donc la pulvérise, que cette machine
à illusions et à trompe-l’œil est une
machine à inventer». Le sujet du roman
n’est rien d’autre que la description
minutieuse des fantasmes d’un person¬
nage, imaginations vives et multiples
qui prennent corps peu à peu, acqué¬
rant bientôt assez de consistance pour
entraîner leur créateur dans le récit qui
les déroule.
Comme ce créateur est un voyeur,
son théâtre intérieur est rempli de
visions érotiques : sculptures lascives
ou violentes dissimulées dans les om¬
brages d’un parc, éclairs de chairs
entraperçus par la fente de la tunique
d’une jeune Eurasienne qui marche pré¬
cédée d’un grand chien noir, spec¬
tacle érotique qui propose, sur la scène
particulière d’un bordel de luxe de
Hong Kong, la mise à nu d’une jeune
pensionnaire par un molosse, soumis¬
sion parfaite d’une autre belle aux désirs
d’un homme que la maîtresse de mai¬
son lui impose pour le tenir à sa merci,
tout cela corsé d’une sombre histoire
de drogue et de sang, dans le climat
lourd et sensuel d’une métropole d’Ex¬
trême-Orient. Comme, de plus, ces îlots
érotiques sont portés dans le flot géné¬
ral du roman par un humour impassible
et glacé, ces rêveries sur la prostitution
et sur les représentations érotiques, qui
ont pour Robbe-Grillet, par leur carac¬
tère spectaculaire et primitif, la même
puissance que pour Rimbaud les pein¬
tures idiotes, la littérature démodée et
les refrains niais, acquièrent, dans le
décor baroque de la Villa Bleue, la
solidité un peu cérémonieuse, théâtrale,
figée, qui leur confère bientôt, par le
jeu délicat de l’écriture, cette réalité
que la vision et la parole de leur créa¬
teur ne suffisaient à leur donner : celle
d’un livre. J. L.
MAISON TELLIER (La) /f'
Nouvelle de Guy de Maupassant (1850
1893). Publiée en 1881.
Ces pages, qui n’ont pas vieilli —
Max Ophuls en a tiré le meilleur épi¬
sode de son film Le Plaisir — sont
pourtant bien situées dans l’espace et le
temps : une petite ville normande, à la
fin du siècle dernier, avec son clocher,
ses bourgeois congestionnés, sa maison
close. Madame (Tellier) y a comme
«pensionnaires» Fernande, Raphaële,
Rosa la Rosse, Louise et Flora. «L’éta¬
blissement, unique dans la petite ville
[Fécamp], était assidûment fréquenté.
Or un soir, vers la fin du mois de mai,
le premier arrivé [...] trouva la porte
close. » Rejoint par d’autres habitués, il
Maîtresse d'esthètes / 289
a la surprise de lire : « Fermé pour cause
de première communion». C’est que
Madame avait à la campagne un frère
dont la fille était sa filleule et allait
faire sa communion. Ne voulant laisser
sa maison sans maîtresse, elle décide
d’emmener « tout son monde » à la fête.
Le départ et le ton ainsi donnés, l’his¬
toire comprend quatre morceaux de bra¬
voure dont les effets vont crescendo : le
voyage, la cérémonie, le repas, le retour.
Dans le wagon qui les emmène, elles
partagent un compartiment avec deux
paysans et un commis voyageur (en
bretelles) qui offre des jarretières à ces
dames. Une fois arrivées, ces dames
font sensation dans le village par leurs
toilettes et leurs chapeaux : « Leur entrée
dans l’église affola la population. On
se pressait, on se retournait, on se pous¬
sait pour les voir.» Les enfants, age¬
nouillés, prient recueillis. À l’élévation,
«Rosa se rappela tout à coup sa pre¬
mière communion... et elle se mit à
pleurer. » Les larmes sont contagieuses :
toute l’assistance sanglote. Le prêtre,
que cette ferveur émeut, remerciera à la
fin de la cérémonie ses « chères sœurs »
qui lui ont donné « la plus grande joie
de sa vie... Le Saint-Esprit, l’oiseau
céleste, s’est emparé de vous.» Ces
«brebis d’élite» ont édifié la paroisse.
Mais les larmes n’ont qu’un temps.
La compagnie se retrouve au festin
sous la lourde chaleur de midi. À la fin
du repas, Rivet, le frère de Madame,
«très pochard et à moitié dévêtu
essayait, mais en vain, de violenter Rosa
qui défaillait de rire». L’homme se
fâche, tire de toutes ses forces sur la
jupe de Rosa en bredouillant : « Salope,
tu ne veux pas?» Madame, indignée,
intervient. Rentrées à la Maison, elles
accueillent le juge, l’ancien maire et
autres bourgeois. Raphaële se laisse
soulever de terre et conduire au pre¬
mier par l’un, Rosa «allume» l’autre.
Puis tout le monde se rassemble pour
boire le champagne et danser. Jamais
on n’avait été si gai. Enfin, les hommes
se retirent. Généreuse, Madame ne leur
fait payer que le champagne en
concluant, radieuse : «ça n’est pas tou¬
jours fête». Ainsi ces dames avaient-
elles le matin sanctifié une cérémonie
qui allait jouer pour le soir le rôle d’un
aphrodisiaque. P. D.
MAÎTRESSE D'ESTHÈTES
Roman de Willy, pseudonyme de Henry
Gauthier-Villars (1859-1931). Publié en
1897.
Chronique des ravages subis par
musiciens, sculpteurs ou poètes du fait
de la sémillante Zélie Vouillard, qui
à seize ans adopta le noble prénom
d’Ysolde. Le narrateur est mêlé à l’in¬
trigue, et bientôt il proclame : «J’adore
les histoires à double déclenchement. »
Un canevas de comédie-vaudeville, par
conséquent. Entre narrateur et autres
protagonistes, la distance d’un sourire.
Entre narrateur et auteur, moins, dirait-
on, de distance encore. Et toujours le
double déclenchement. Le chapitre 3
fait suite au 1, le 2 est «rétrospectif»,
le 4 « contient la psychologie », le 5 est
un chant du départ (l’artiste épuisé par
Ysolde devant s’aller reposer à la cam¬
pagne), le 6 une préface, etc. Et certes,
on trouvera dans ce livre de bon mou¬
vement les connivences avec lui-même
du polygraphe doué. Le premier auteur
est Jean de Tinan, mais le manuscrit
fut modifié par Willy. Celui-ci n’a fait
mystère ni de l’existence d’un collabo¬
rateur, ni des origines de ce roman à
clé. Tinan et Willy avaient pris pour
modèle Henriette Maillat, ancienne maî¬
tresse de Péladan, Huysmans, etc. Ici
est évoqué, vivace, tout un trois-quarts
de monde de lorettes prétentieuses, de
cabots artistiques et de gens de lettres
exténués par l’amour. Nous les voyons
revivre, tristes et frivoles et agités, dans
les jumelles d’avant-scène de nos
pères. Mais voici une victime d’Ysolde
Vouillard vue par le narrateur sur arrière-
plan de Wagner (compositeur que Willy
admire) et de symbolisme (tourné en
dérision) : « Dans quel état il était, bon
Dieu! Pas possible! On me l’avait
290 / Ma mère
enterré, et dans de la terre humide
encore! Il avait figuré à la Morgue!
Ces pommettes ! Ces mains ! Oh là, là,
là ! Le regarder ou ne pas le regarder ?
Problème... Si je le regarde, il va croire
que je le détaille, et alors... Si je ne le
regarde pas, il va croire que je n’ose
pas le regarder, de peur qu’il ne s’aper¬
çoive que je le regarde, et alors... Une
analogue indécision me vrille...» Ces
pudeurs, pour cacher à un compagnon
de noce que les excès du lit vont le
conduire au sana, s’il persiste. Le para¬
graphe entier est filé, adroitement, entre
parenthèses. C’est bien entre paren¬
thèses que vivent — entre-temps et
entre parenthèses — tous ces petits
bonshommes. M. B.
MA MÈRE
Roman de Georges Bataille (1897-1962).
Publié posthume en 1966.
Il devait constituer, à la suite de
*Madame Edwarda, le second volet
d’une tétralogie dont les parties sui¬
vantes sont restées à l’état de projet.
À propos de Nietzsche, Bataille écrit
que sa pensée élève «au point où le
plus tragique est risible». Les romans
de Bataille haussent le lecteur vers ce
même point, mais avec cette différence
que le romanesque s’offre davantage
encore au rire que la pensée. Bataille
s’y expose à la manière d’un philo¬
sophe qui irait nu dans les rues, se
rendant risible pour le motif le plus
ridicule en attendant que son discours
arrache, peut-être, un rire plus haut,
plus brisant. Et le roman érotique inten¬
sifie ce risque du ridicule : il parle de
ce dont on ne parle pas, sinon juste¬
ment pour en rire ; il s’abandonne sans
réserve à toutes les lectures, et d’abord
les «mauvaises», de telle sorte qu’en
l’écrivant, non seulement le philosophe
sort nu, mais accepte que sa nudité
serve à n’importe quel plaisir.
Ainsi, au niveau même de l’écriture,
s’institue un jeu angoissant au long
duquel la pensée parle sciemment un
langage impropre pour transgresser sa
limite. « Je ne puis, dit Bataille, conce¬
voir de sens qui ne soit “mon” sup¬
plice. » Dans L’Expérience intérieure
(1943), la partie donnée comme écrite
le plus «nécessairement» s’intitule
le supplice et la préface à Madame
Edwarda invite à rechercher ce moment
où le cœur nous manque et où « il n’est
rien de plus suppliciant». Quel est ce
supplice ? Il échappe au compte rendu
discursif: il est la présence en nous
d’une question qui ne se satisfait d’au¬
cune réponse, car chacune ne fait qu’ai¬
guiser sa pointe et l’enfoncer plus
profond. La définition est insuffisante :
elle situe simplement un extrême qui
ne s’atteint pas, car les moyens que
nous avons de l’atteindre disparaissent
dès qu’il est présent. En écrivant Ma
mère, Bataille donne une nouvelle des¬
cription analogique du supplice — nou¬
velle par rapport à celles de Madame
Edwarda, de L’*Abbé C ou de L’*Im-
possible, mais cependant identique.
Le «sujet» peut tenir en quelques
phrases : un jeune homme (le narra¬
teur) adore sa mère et déteste son père,
un ivrogne, un débauché qui est la
croix de sa femme. Le père meurt. Le
jeune homme est coupablement heu¬
reux, car sa mère est délivrée. Mais,
aussitôt, la mère se découvre : elle n’est
pas cette martyre innocente, elle est la
source de la perversion du père, elle
aime l’alcool, l’indécence, l’orgie. Elle
va initier son fils à la débauche, et
d’abord en lui offrant sa complice, Réa.
L’univers bascule, et néanmoins l’ado¬
ration du fils pour sa mère reste intacte :
elle a beau changer de sens, elle demeure
divine. L’ignominie de la mère révèle
« l’éclat et la grandeur sans lesquels la
vie serait sans vertige et jamais ne
regarderait le soleil ni la mort » ; mieux
encore : cette ignominie est seule ca¬
pable de les révéler, car elle dénude ce
qui, autrement, serait à jamais caché.
Et parce qu’elle va jusqu’au bout la
mère est «Dieu», de la même façon
que Mme Edwarda, en découvrant son
Niano l'archange / 291
sexe et en excédant toute limite, pou¬
vait dire: «Tu vois, je suis Dieu...»
Alors, le langage déshabille la pensée
pour l’offrir, nue, au vertige, cependant
que la mère et le fils font de leur amour
même l’instrument de ce supplice, car
jamais ils ne cèdent à ce qui pourrait
satisfaire cet amour : « Si nous avions
traduit ce tremblement de notre démence
dans la misère d’un accouplement, nos
yeux auraient cessé leur jeu cruel :
j’aurais cessé de voir ma mère délirant
de me regarder, ma mère aurait cessé
de me voir délirer de la regarder. Pour
les lentilles d’un possible gourmand,
nous aurions perdu la pureté de notre
impossible.» Le fils couche avec les
amantes de sa mère parce qu’elles sont
Y objet du plaisir de sa mère et que
celle-ci est, en elles, à la fois présente
et inaccessible (intouchable). Tout se
dérobe, mais c’est dans cette dérobade
perpétuelle, qui rend la vie fêlée comme
un ventre de femme, qu’on entrevoit le
Tout.
Jamais la boucle n’est bouclée, car le
désir ne cesse de nous déborder, comme
nous déborde cette affirmation : « Ce
que j’adore est Dieu. Pourtant, je ne
crois pas en Dieu. Je suis donc fou ? »
Il y a dans ce livre quelque chose
qui détourne à jamais le lecteur de
ses refuges, le laissant égaré, comme
les personnages des tragédies élisabé-
thaines, dans un lieu si chargé d’an¬
goisse qu’à la fin la tête se brise dans
un éclair de lucidité — éclair qui
d’ailleurs ne découvre la démesure que
pour s’y anéantir, car toute vie « inté¬
rieure» ne se connaît que pour se
contester elle-même et plonger dans
le non-savoir. Alors surgit un bonheur
«plus lucide qu’un meurtre», et le
fils ne touche enfin sa mère que pour
précipiter hors d’elle son dernier sou¬
pir. «Je te donnais, dit-elle, ce que
j’avais de plus pur et de plus violent, le
désir de n’aimer que ce qui m’arrache
les vêtements. Cette fois, ce sont les
derniers.» B. N.
MANIFESTE DE LA FEMME FUTURISTE
Réponse de Valentine de Saint-Point
(Valentine de Glans de Cessiat-Vercell)
en date du 25 mars 1912 à F. T. Mari-
netti.
Convaincue de ce que, féminité et
masculinité se partageant les êtres, il
est absurde de diviser l’humanité en
hommes et en femmes et constatant
que ce qui manque le plus aux uns et
aux autres, c’est la virilité, l’auteur pro¬
pose de prendre la brute pour modèle.
Assez des femmes dont les soldats doi¬
vent redouter « les bras en fleurs tressés
sur leurs genoux au matin du départ » !
Assez des femmes-pieuvres des foyers,
dont «les tentacules épuisent le sang
des hommes et anémient les enfants»,
des femmes bestialement amoureuses
«qui, du Désir, épuisent jusqu’à la force
de se renouveler»! Le monde étant
pourri de sagesse, il ne faut accorder à
la femme aucun des droits voulus par
les féministes, car ils n’apporteraient
aucun des désordres souhaités par les
futuristes, mais bien un excès d’ordre.
Valentine de Saint-Point demande à la
Femme de retrouver sa cruauté et sa
violence qui font qu’elle s’acharne sur
les vaincus parce qu’ils sont des vain¬
cus, «sublimement injuste», comme
toutes les forces de la nature. Nietz¬
schéenne, toute à la libération de l’ins¬
tinct, elle proclame la sainteté de la
luxure, inséparable de la force, «tout
peuple héroïque étant d’abord sen¬
suel », avant de conclure sur cet appel :
«Femmes trop longtemps dévoyées
dans les morales et les préjugés, au lieu
de réduire l’homme à la servitude des
exécrables besoins sentimentaux, pous¬
sez vos fils et vos hommes à se surpas¬
ser. C’est vous qui les faites. Vous
pouvez tout sur eux. » D. G.
MANO L'ARCHANGE
Roman de Jacques Serguine (né en
1934). Publié en V962.
La guerre, qui décime à l’avant, pré¬
serve à l’arrière : une propriété isolée
d’Île-de-France abrite le vert paradis
292 / Manon Lescaut
des amours enfantines de Mano et de
Jos. Dans cette société miniature idéale,
où même les adultes sont bons et clair¬
voyants, l’auteur se fait le disciple de
Rousseau pour chanter le pur< bonheur
de vivre et d’aimer : refermé sur lui-
même, jaloux de ses prérogatives, le
monde de l’enfance ne connaît que la
pureté. Mais, aux yeux du lecteur, le
parfum de délices interdites s’ajoute à
ce charme. L’émoi du frère pour sa sœur
et l’ombrageuse passion de la sœur
pour son frère portent les deux enfants
vers la découverte fascinante de leurs
corps. Les mains explorent sans honte,
l’innocence permet l’invention tran¬
quille des gestes et des formes. Cet éro¬
tisme édénique n’est pas rompu par
l’arrivée de Bérénice, dont la beauté
slave et les vingt ans retiennent l’atten¬
tion des deux enfants. Mano devient
son amant et Jos l’acceptera comme
amie. Le livre se referme sur la mer¬
veilleuse image de la longue limousine
qui emporte les deux enfants vers l’in¬
connu, — vers l’âge adulte. J. L.
MANON LESCAUT
Roman de l'abbé Antoine-François Pré¬
vost d'Exiles (1697-1763). Publié en 1731
(tome Vil des Mémoires et Aventures d'un
homme de qualité qui s'est retiré du
monde).
Les éditions populaires, l’opéra et le
cinéma ont répandu la tragique histoire
du chevalier Des Grieux et de Manon
Lescaut, ces jeunes amants que le ver¬
tige de la passion a poussés à leur
perte. Mais, à l’encontre de ce qu’on a
longtemps pensé, le véritable sujet du
livre n’est pas la passion : c’est la
répression. Les jeux charnels sont rares,
juste esquissés: «Nous étions si peu
réservés dans nos caresses que nous
n’avions pas la patience d’attendre que
nous fussions seuls... Nous fraudâmes
les droits de l’Église et nous nous
trouvâmes époux sans y avoir fait
réflexion. » L’érotisme se manifeste en
filigrane, non par des scènes, mais
comme un péril dont une certaine
société essaie de conjurer les pouvoirs
dissolvants. Cette société, c’est celle des
pères et de l’argent, celle de la famille.
Le plaisir est devenu valeur marchande ;
le marché naturel des sentiments, réglé
par le seul jeu de l’attraction, est rem¬
placé par un marché économique qui
apparaît alors contre nature.
Le bonheur est mis à l’encan. Manon
n’aime que le plaisir, dont le plus doux
est celui d’aimer. Mais Des Grieux n’a
guère d’argent et le plaisir est coûteux :
elle le trompe par crainte de la misère.
L’amour seul en eût fait une parfaite
maîtresse ; l’argent seul, une petite pros¬
tituée. Les interférences de l’amour et
de l’argent composent tout son drame.
Elle échappe à la loi du tarif qui taxe
les « filles » ; pour elle, un père ou un
fils feraient des folies. Elle menace
l’intégrité des familles dans leur patri¬
moine. Mais l’ordre bourgeois sait se
défendre. Contre Manon d’abord: le
couvent, puis les chaînes de l’hôpital,
et pour finir l’exil. Ses parents n’appa¬
raissent jamais, c’est l’État qui les rem¬
place par l’effet de sa police. Pour Des
Grieux, au contraire, les puissances
douceâtres de la famille et de l’amitié
se conjuguent pour extirper sa passion.
On le séquestre dans la maison pater¬
nelle pour le guérir de ses égarements ;
plus tard, la prison se substitue au foyer ;
famille plus âpre certes, mais où l’auto¬
rité spirituelle est encore présente en
la personne d’un religieux précisé¬
ment qualifié de «père». La bourgeoi¬
sie essaie de sauver un de ses enfants
sans trop le briser, tandis qu’elle éli¬
mine délibérément l’objet de sa pas¬
sion. Manon Lescaut illustre pour la
première fois la sainte alliance de la
famille et de la police contre l’éro¬
tisme, pour chasser le bonheur de la
cité bourgeoise. J.-P. P.
MANUEL DE CIVIUTÉ POUR LES PETITES
FILLES
à l'usage des maisons d'éducation.
Œuvre de Pierre Louÿs (18701925).
Publiée en 1926 et rééditée en 1969
Manuel secret des confesseurs / 293
avec des illustrations de la comtesse de
Ségur.
À sa mort, Pierre Louÿs laissait un
certain nombre de manuscrits inédits,
dont plusieurs petits ouvrages fort libres
qu’il ne destinait probablement pas à la
publication. Néanmoins turent impri¬
més à petit nombre d’exemplaires et
diffusés sous le manteau: en 1926, le
Manuel de civilité et * Trois Filles de
leur mère ; en 1927, un recueil de poé¬
sies érotiques et les *Pybrac, L ’Histoire
du roi Gonzalve et des douze princesses
et les Dialogues ou Petites Scènes amou¬
reuses; en 1938, La *Femme ; en 1948,
Le *Trophée des vulves légendaires.
Sur un ton détaché et avec des mots
grossiers, le Manuel apprend que la
«civilité», c’est l’hypocrisie. Tout est
permis pourvu qu’on respecte les
usages et qu’on y mette les formes.
L’important est que cela ne se sache
pas. « Quand vous venez de baiser dans
un massif en plein jour, ne vous lavez
pas le cul dans un bassin du Rond-Point.
Cela vous ferait remarquer.» Fausses
recommandations de prudence : « Ne
masturbez jamais un jeune homme par
la fenêtre. On ne sait jamais sur qui
cela peut tomber.» Guide de bonne
conversation : «Ne dites pas : “Il a joui
dans ma gueule et moi sur la sienne”,
dites : “Nous avons échangé quelques
impressions.”» La morale de l’histoire
est qu’il faut respecter l’immoralité
des grandes personnes moralisatrices.
« Si monsieur votre père daigne éjacu¬
ler dans votre petite bouche, acceptez
cela les yeux baissés.» Tout est dit
avec un rire franc, un humour facétieux
et une irrévérence telle qu’elle a la
légèreté d’un amusement. X. G.
MANUEL SECRET DES CONFESSEURS
suivi de lo Clé d'or et du Traité de chas¬
teté. Le Mans, 1827.
Destinés aux prêtres et aux diacres,
ces trois livres répondent, sans ignorer
aucun détail, aux questions qui ne peu¬
vent être évoquées sans danger dans les
cours publics des séminaires et laissent
dans l’embarras les confesseurs les plus
expérimentés. Traitant de la luxure en
général puis en particulier, c’est-à-dire
la fornication simple, concubinage ou
prostitution, plus ou moins compliquée
de stupre, d’inceste aux premier et
second degrés, de sacrilège ou de rapt,
mais pouvant aussi revêtir la grave
malice de la défloration, illicite ou vio¬
lente, de personnes vierges, les premiers
chapitres s’achèvent sur une invitation
prudente à la dénonciation des clercs
qui se montreraient trop complaisants,
dans le secret du confessionnal, envers
les belles pénitentes. Alors est abordé
le problème plus délicat de la luxure
consommée contre nature, de la pollu¬
tion nocturne et autres mouvements
désordonnés à la sodomie complète et
à la bestialité. Sont ensuite passés en
revue délectations moroses, attouche¬
ments impudiques, discours obscènes,
danses et autres formes de luxure non
consommée auxquelles, une fois mis
en lumière le jeu subtil des effets et des
causes, des remèdes radicaux sont pro¬
posés. Un supplément est consacré à
toutes les formes de masturbation qu’un
confesseur patient peut être amené à
découvrir, et dans lequel sont décrits
les maux effroyables qui attendent, au
berceau même parfois, les personnes
qui s’adonnent à ce vice. Le Manuel
secret se poursuit par un traité en forme
du bon usage du mariage, qui trace
la frontière souvent incertaine au-delà
de laquelle le fruit permis redevient
défendu. De l’impuissance à l’excès
conjugal, des commerces injurieux aux
exigences légitimes ou à tout le moins
excusables, toute la gamme des attou¬
chements entre époux se trouve ainsi
traitée. Un abrégé d’embryologie le
complète et précise la doctrine à suivre
selon qu’une césarienne est ou non
refusée par la mère, et qu’un baptême
de l’avorton se trouve par là souhai¬
table ou nécessaire.
La Clé d’or est une suite d’exhorta¬
tions pratiques à adresser suivant les
cas aux personnes pures et aux libertins
294 / Maquerelle (La)
qui se livrent à l’adultère, à l’homo¬
sexualité et aux autres activités précé¬
demment caractérisées comme cou¬
pables. Le Traité de chasteté développe
certains thèmes tels que l’impuissance,
les buts et les particularités de l’acte
conjugal licite, tant pour ce qui est de
la manière que des positions et des
conditions essentielles de la copula¬
tion. Des considérations sur la manière
d’interroger les pubères et un question¬
naire fort précis accompagnent ce pré¬
cieux guide, qui s’achève au reste par
une mise en garde, à l’intention de
ses usagers, sur trop d’érudition en la
matière. D. G.
MAQUERELLE (La)
ou Vieille Courtisane de Rome. Ce
poème de Joachim Du Bellay ( 1522-
1560) fait partie de son recueil des Jeux
rustiques (1558) et n'a jamais été désa¬
voué par son auteur. Un libraire le réim¬
prima sans nom d'auteur en 1610 à la
suite de *Secrètes Ruses d'amour.
C’est une triste et belle histoire que
celle de cette maquerelle dont la fleur
fut d’abord cueillie par un serf, qui
passa ensuite entre les mains de plusieurs
gentilshommes romains «Desquels je
fus aussi vierge rendue/Comme j’avais
pour vierge été vendue», pour être
enfin abandonnée, trahie par un mari
grand amateur de dot, avec pour seul
bagage « un petit de jeunesse ». Ce reste
de jeunesse, comment bien l’employer?
En empruntant la voie royale de l’im¬
pudeur: «Rejetant toute vergogne au
loin/J’ouvre boutique et faite plus
savante/Vous mets si bien ma mar¬
chandise en vente/Subtilement affi¬
nant les plus fins/Qu’en peu de temps
fameuse je devins.» C’est le grand art
enseigné par l’Arétin : se farder, se
faire la blonde, se friser, corriger l’odeur,
serrer la peau, réchauffer la froideur.
Mais le plaisir s’accompagne souvent
d’un triste compère : le remords. Notre
belle va-t-elle changer son vêtement
lascif «en un dévot et saint accoutre¬
ment»? Non, car: «Me tournant d’où
je m’étais partie/Me repentis de m’être
repentie.» Si le remords est un mau¬
vais partenaire du plaisir, il en est un
autre qui est plus tragique encore : la
vieillesse. La maquerelle vieillissante
s’éprendra d’un jeune audacieux et
« pour cet ingrat, ingrat, ingratissime »,
vendra tout, vignes, maisons, argent et
compagnie. La fin du poème nous la
montre filant, faisant trafic de quelques
vieux chapeaux, vendant des fruits, des
herbes, des chandelles. Du Bellay n’est
pas très loin du grand Villon lorsqu’il
écrit : « Là maintenant un chacun me
dédaigne/Et seulement pauvreté m’ac-
compaigne.» Le dernier mot du plai¬
sir, c’est la mort. «Pour n’être plus à
ces maux affermie », chante la vieille,
« Comme à mes pleurs mettre fin à ma
vie. » P. R.
MARBRE
Roman d'André Pieyre de Mandiargues
(1909-1991). Publié en 1953.
Ferréol Bucq est envoyé en délégué
par l’auteur dans une Italie de rêve,
noire enchanteresse dont il veut obtenir
des.«images qui soient de délectation
ou d’émoi». Or, comme chacun sait,
Ferréol Bucq «est un porc» et se
conduit comme tel. Sa fiancée, la tendre
Carita, l’attend avec impatience dans
son palais, car il vient de lui envoyer
des billets brûlants. Mais non content
de s’attarder interminablement entre
son lit où il se gave de chocolat épais,
sa table où l’attendent une ou deux
bouteilles d’un vin âpre et violet, des
charcuteries, des fromages et des pâtés,
puis son lit de nouveau où sa digestion
exige une sieste, il dédaignera la jeune
fille de la manière la plus blessante,
préférant se garder pour une créature
de lupanar. Bientôt, il se retrouve à
l’intérieur du Palais du Vocabulaire
gardé par un nain, bien que ses salles
en soient depuis longtemps interdites
au public. Il s’agit d’un étrange édifice,
une sorte de musée où chaque salle est
consacrée à illustrer par des scènes
diverses un terme abhorré, tel que
Marbre / 295
liberté, fraternité, démocratie, constitu¬
tion ou patriotisme, et cela à grands
renforts de morves, squelettes, rats
empaillés et autres objets répugnants.
Plus loin, le mariage, la famille et les
enfants sont présentés en tableaux d’une
impitoyable satire, qui ôteront à tout
jamais à Ferréol Bucq l’envie d’épou¬
ser Carita. Il quitte la ville, renonçant
même à cette jouissance qui consistait
à exacerber les sens de sa fiancée pour
ensuite se montrer de glace.
Au chapitre suivant, intitulé «les
Corps platoniciens», l’auteur nous
montre Ferréol Bucq sur une plage où
il gorge son corps nu de soleil. Il se
remémore son récent passage au bord
d’un lac, où il a commencé par séduire
Flavia, la jeune aubergiste «crépue et
sombre comme une brebis noire». Son
antique automobile l’a trahi, mais il se
complaît dans cette immobilité forcée,
fasciné qu’il est par l’île aux monstres
où il rêve de mettre pied. Flavia le
conduit en barque au milieu du lac —
nouvelle volupté offerte à Ferréol, pour
qui « c’est l’une des douceurs du monde
que d’être assis dans un bateau, sans
rien faire, et d’aller à la force des bras
d’une jeune personne un peu bovine
qui transpire en votre honneur». Dans
l’île interdite, il découvrira les gran¬
dioses figures de cinq polyèdres for¬
mant les cinq sommets d’un pentagone
au centre duquel repose la statue gigan¬
tesque d’un dormeur étendu sur le ventre
(il ressemble à l’hermaphrodite Bor-
ghese). L’intérieur de cette statue com¬
prend une cave abdominale, obscure et
humide, emplie de filaments charbon¬
neux et de chauves-souris, une cage
thoracique dont les colonnes sont ornées
de peintures de supplices et de meurtres
(le sang coule jusque sur le sol), et
une salle hémisphérique symbolisant la
tête, et dont les fresques illustrent « le
triomphe du délire». Une balustrade
donnant sur le ciel ceint le cerveau
tronqué. De là, Ferréol cherche à attirer
Flavia qui est demeurée prudemment à
l’écart parmi les arbres. Mais en vain.
Ferréol retournera seul dans l’île où,
de nuit, la statue de quatre tonnes vagit
comme un colossal bambin. Du haut de
l’observatoire, Ferréol remarque avec
stupeur que les corps platoniciens sont
devenus transparents. Le grand herma¬
phrodite est alors « le pistil allongé d’une
vaste fleur d’eau, et les cinq solides des
étamines groupées autour de lui. Cette
idée n’allait pas sans suggérer des
germes de fécondité et de mort, à
l’œuvre déjà, pour la ruiner, sous la
vision merveilleuse. Je m’égarai, ima¬
ginant un orgasme minéral, une chute
de tension, le colosse aphone, et que
l’île serait abîmée au fond du lac. » Se
souvenant, Ferréol s’abandonne à la
torpeur sur le sable surchauffé avant de
se ressaisir et de nager, nu, vers le
large. Il habite à présent une tour parmi
les pêcheurs, dormant beaucoup, se
nourrissant de ces truffes marines dont
il est fort glouton, et qui passent pour
développer la virilité ainsi que cer¬
taine propension aux songes. Il note ses
rêves au cours desquels Carita lui appa¬
raît, presque nue, souriant niaisement.
(Le dégoût l’emplit devant sa gorge
aux tétons multiples ainsi que la poi¬
trine de la Diane d’Éphèse.)
Le Théâtre de la mort sera la pro¬
chaine étape de Ferréol Bucq. Surpris
que les lupanars des grandes villes ne
l’attirent plus, en dépit de son régime
aphrodisiaque, il se dirige vers la
campagne et découvre la bourgade de
Borgorotondo, où tout est rond. Aux
alentours, il est frappé par l’aspect géo¬
métrique des roches et par des œufs
colossaux sur lesquels sont sculptées
des femmes nues, enceintes et cruci¬
fiées. En ces lieux, la coutume veut que
les femmes meurent dans un amphi¬
théâtre sous le regard des hommes
assemblés. Dona Lavinia va mourir, et
le spectacle s’annonce alléchant. La
mourante sera exposée dans l’arène
jusqu’à son dernier soupir. Un rat sur¬
git du sol et la menace; l’agonie est
sublime; spasmes, syncopes, comas,
fausses alertes se succèdent. Enfin, ses
296 / Marée (La)
bras battant une dernière fois les airs,
dona Lavinia capitule. Cette mort théâ¬
trale est suivie, parmi le peuple, d’une
certaine baisse de tension qui évoque
les lassitudes d’après l’amour. Y. C.
MARÉE (La)
Nouvelle d'André Pieyre de Man¬
diargues (1909-1991). Publiée en 1959.
En Normandie, par un matin d’été
brûlant, une très jeune fille vierge, d’une
émouvante docilité, est entraînée par
son cousin de vingt ans (le narrateur)
en direction de la mer. Il convoite sur¬
tout les lèvres de Julie, mauve et pâle
blessure graissée de vaseline ; « il y avait
dans cette bouche un air à la fois jeune
et fané, impur et frais, avec quelque
chose de très indécemment ouvert et de
manifestement vierge pourtant qui me
mettait dans un état où j’aurais pu
trouer le sol.» Cette bouche sera tout
du long l’héroïne de l’histoire. C’est
même en elle que se concentre tout le
suc du récit. Le narrateur a entrepris de
conduire la jeune personne possédant
un si précieux orifice au pied d’une
falaise, sur un éboulis que n’atteignent
pas les plus hautes marées.
Prisonniers de l’eau qui monte, ils
attendront là leur délivrance. Il s’agit
d’un piège tendu par le narrateur, et
que son innocente cousine est loin de
soupçonner. Mais il désire seulement
que Julie soit nue sous sa légère robe
de cretonne ; dans ce but, il lui fait ôter
le maillot qu’elle porte, puis il lui
annonce qu’ils disposent d’une demi-
heure avant que la marée ait atteint son
point culminant. Julie lui offre naïve¬
ment ces lèvres dont il a si soif, mais
aussitôt, il la détrompe. «Je ne vais
nullement t’embrasser sur la bouche,
comme tu le dis de façon fautive. Mais
tu vas me recevoir dans ta bouche. » Il
lui explique patiemment qu’il y restera
jusqu’à 11 heures 14, très précisément,
instant où la mer sera rigoureusement
étale, et qu’il se répandra alors dans sa
gorge. En attendant ce paroxysme, il
lui expliquera le mécanisme des marées,
pendant qu’elle se recueillera afin de
mieux goûter la progression du désir de
son compagnon. Ainsi s’accomplit la
volonté du narrateur, et Julie l’accepte
sans protester.
« Son regard s’était uni au mien avec
une expression de stupeur et de sou¬
mission que je n’avais jamais vue chez
personne. » La bouche de Julie devient
ainsi fleur humide, rose pâle au cœur
de laquelle s’enfonce toujours davan¬
tage le dard accordé avec la nature. « Je
sentais affluer en moi le grand courant
vital qui circule entre les planètes et qui
va peut-être jusqu’aux plus lointaines
étoiles, je participais en quelque sorte à
la respiration de l’univers.» Mais déjà
la mer lèche les pieds de Julie. Attentif
à ne pas hâter l’issue de son entreprise,
le narrateur commente pour son élève
attentive les mystères de la marée. Ce
récit d’une initiation s’achève sur une
bouleversante communion avec la mer.
Lorsque la tension est à son comble,
une immense jouissance cosmique enva¬
hit le narrateur, qui a d’ailleurs dédai¬
gné de consulter sa montre: «J’eus
comme une connaissance intérieure du
sommet, au moment de la mer étale, et
alors je déversai mon bonheur dans la
bouche de Julie. » Les dernières paroles
du jeune homme à sa cousine sont un
désarmant aveu de sincérité : «Non, ce
n’était pas pour nous amuser, c’était
pour ton instruction que nous sommes
venus sur l’éboulis. Tu sauras mainte¬
nant ce que c’est que la marée.» Avec
cette courte nouvelle, André Pieyre de
Mandiargues atteint une plénitude, une
intensité peu communes. Seul, l’essen¬
tiel est dit, dans un style volontairement
sobre qui met en relief l’irrépressible
émotion sexuelle qui éclate à la fin de
ces pages. Y. C.
MARGOT LA RAVAUDEUSE
Roman publié en 1750 par Fouaeret de
Montbron (1706-1760). Maintes fois réim¬
primé, notamment sous le titre : Fan-
chette, danseuse de l'Opéra.
Par sa trame, c’est-à-dire l’autobio¬
graphie d’une fille de joie, Margot
Margot la ravaudeuse / 297
s’apparente à toute une lignée d’œuvres
romanesques anglaises illustrée par de
Foe comme par Cleland, et que Fouge-
ret connaissait bien. Mais, d’autre part,
l’éloge du Marivaux romancier que
l’on rencontre incidemment vers la fin
du livre, marque une autre parenté, et
bien plus significative : avec le roman-
commentaire, agrémenté de réflexions,
d’analyses de la société; et Margot ne
commente pas moins sa vie que ne
le fait Marianne dans le roman de
Marivaux. Troisième tradition que l’on
retrouve ici, celle des Lettres persanes
et de la satire sociale, mais quelque peu
atténuée. Mentionner ces origines, ce
n’est pas ici réduire l’originalité de
Fougeret, c’est indiquer quelques-unes
des raisons qui confèrent à Margot une
place à part dans la littérature érotique
du xvme siècle français. De tous ces
éléments de sa propre expérience, qu’il
n’a d’ailleurs pas utilisée tout entière
ici, ce que Fougeret a tiré, c’est avant
tout un roman «réaliste» à une date
où le réalisme n’existe pas encore.
Très explicitement, le souci de ne pas
céder aux habitudes d’outrances et de
caricature qui sont celles des fabri¬
cants d’œuvres érotiques courantes, est
affirmé dans ce roman. Margot n’aura
pas que des succès, elle sera «ratée»
plus d’une fois, elle aura à son service
un laquais pour la satisfaire en tout
temps, suivant en cela des conseils
donnés non par une catin, mais par lady
Montaguë dans une de ses lettres.
Elle ne prétendra pas trouver du
plaisir constamment, elle reconnaîtra
n’être tombée que sur des entreteneurs
« indécrottables », vulgaires, bêtes, mais
de toute façon, de quoi s’agissait-il
donc, sinon d’en extraire une fortune ?
Margot est née pauvre, pas n’importe
où, rue Saint-Paul dans le Marais, et
elle a partagé le lit de ses parents parce
qu’il n’y avait qu’un lit chez eux. Elle a
échoué chez une tenancière de bordel,
Mme Florence, qui a bel et bien existé ;
elle profitera des désirs d’un moine
et réussira à entrer à l’Opéra par son
entremise. À partir de là, il suffit de
bien mener sa barque ; Margot, comme
quelques autres putains de l’époque,
se spécialise dans les «Affaires étran¬
gères» — touristes et ambassadeurs.
Après avoir, en passant, profité aussi
d’un fermier général, elle saura se reti¬
rer à temps, elle sortira sa mère de la
misère et de Bicêtre, et elle pourra donc
profiter de la fortune acquise. L’argent
est roi, Margot le dit à maintes reprises,
et avec lui, il n’y a pas à craindre la
mauvaise réputation. Cette vie exem¬
plaire aura permis à Margot de tout
voir, et de le raconter, quoique avec
une sorte de discrétion. Rappelant que
le métier de catin est humiliant et cruel,
elle note en passant: «J’en ai connu
nombre [d’hommes] qui mettaient toute
leur volupté à battre ou être battus, de
façon qu’après que j’avais souffleté,
rossé, étrillé, j’étais souvent obligée de
subir la même peine à mon tour... »
Margot découvrira les ravages du
chauvinisme aristocratique et s’en in¬
dignera: «Est-il possible qu’il y ait
des gens si bêtes, que de se disputer
l’avantage de manger leur bien avec
une catin pour l’honneur de la Patrie ? »
Elle remarque la part de vanité qui
intervient dans les folies des entrete¬
neurs : ce sont les filles qu’ils ont,
ou qui les ruinent, qui les rendent
célèbres !
Enfin, Margot, avant de prendre sa
retraite, aura le temps de découvrir un
salon littéraire, où l’on dénigre autant
qu’on le fera dans celui de Mlle Hus
présenté dans Le Neveu de Rameau,
mais où on rencontre aussi un raté des
lettres, le pauvre abbé Pellegrin. Soup¬
çonnée d’être un pamphlet contre
le gouvernement, ou peut-être contre
Mme de Pompadour (on trouve en effet
une allusion à la Marquise), Margot,
encore en manuscrit, avait valu à son
auteur des ennuis de la part de la police
de Paris. Par la suite, on continua à lui
faire une réputation d’obscénité qui
est injustifiée. Érotique certes, mais
bien davantage réaliste, Margot est un
298 / Mariage de Sophie (Le)
des romans les plus significatifs du
xvme siècle. Y. B.
MARIAGE DE SOPHIE (Le)
Roman publié anonymement en 1803.
En bon libertin, Saint-Léger, désin¬
volte et tendre, badine avec l’amour
qui est la grande affaire de son époque.
Il séduit les femmes par amour du jeu
gratuit. Ses liaisons, il ne les noue que
pour les rompre. La rupture est à la fois
éclatante, sobre et élégante. «Notre
prude pressait Saint-Léger de l’épou¬
ser. La fille voulait disparaître avec son
amant. Enfin il partit comme il était
venu. » Le séducteur part simplement,
sa conquête ne l’embarrasse guère. Il
court vers de nouvelles victoires, amer
sans doute, car son jeu est vaniteux, et
il en est parfaitement conscient. Entre
Saint-Léger, personnage principal du
roman, et le libertin Folville se noue
une amitié faite de complicité. Les deux
hommes se disputent leurs conquêtes.
En s’affrontant, ces combattants d’une
égale valeur apprennent à s’admirer et
à s’aimer. Le lien qui les unit fait pen¬
ser à celui qui lie Valmont à la Merteuil
dans Les *Liaisons dangereuses. Le
jour du mariage de Folville, Saint-
Léger en parfait libertin séduit Sophie,
la femme de son ami. « Folville même
s’aperçut qu’il était pris. Il approcha de
Saint-Léger : “Je vous aime lui dit-il à
l’oreille : vous êtes divin et votre ven¬
geance est des mieux imaginées”...»
Folville est mat ; en bon joueur il féli¬
cite son adversaire. Par la limpidité du
style, l’élégance de la phrase, ce roman
pudique, presque chaste, est digne des
meilleurs récits du Grand Siècle. P. K.
MARQUISE DE GANGE (La)
Roman de Donatien Alphonse François
de Sade (1740-1814).
En 1813 paraissait en librairie un
roman sans nom d’auteur qui fut très
rapidement attribué par tous les bio¬
graphes au marquis de Sade. Pourtant
le livre n’est mentionné ni dans le cata¬
logue dressé en 1804 par le marquis, ni
dans l’examen des papiers laissés par
lui après sa mort. De nombreux recou¬
pements, une même conduite du récit
que dans d’autres romans du marquis,
ne laissent cependant aucun doute sur
l’authenticité de La Marquise de Gange.
On a pu dater la rédaction des années
1807-1812. Le livre suit la rédaction
des Journées de Florville (dont le
manuscrit est perdu) et précède directe¬
ment Adélaïde de Brunswick. Sade y
reprend le même genre d’inspiration
«noire» qui avait fait le succès des
*Crimes de l’Amour.
L’art du conteur est à évoquer plus
souvent que les sombres stratégies que
développent les histoires de Justine et
de Juliette sa sœur. Pourtant, Euphra-
sie, l’héroïne du roman, doit autant à
Justine qu’Aline de Blamont, Henriette
Stralson ou Amélie de Sancerre, Sade
s’étant contenté de «gazer» les situa¬
tions érotiques ou scandaleuses. Enfin,
le livre est la reconstitution presque
fidèle d’«une histoire vraie». Celle de
la « Belle Provençale » qui fit scandale
à la cour de Louis XIV et qui mourut
assassinée par ses deux beaux-frères le
16 mai 1667. L’intérêt du livre, selon
Gilbert Lely, réside dans le soin avec
lequel le marquis, se saisissant d’une
anecdote des «Causes célèbres», a
donné naissance à un « pathétique récit,
lequel, s’il ne peut être mis au rang de
ses ouvrages capitaux, n’en constitue
pas moins une manière de chef-d’œuvre
où son génie luciférien a emprunté à la
pitié des couleurs nouvelles». C. F.
MASOCHISME EN AMÉRIQUE (Le)
Recueil des récits et impressions person¬
nelles d'une victime du féminisme, suivi
de la Petite Marquise de Sodé, écrits de
Pierre Dumarchey, pseudonyme de Pierre
Mac Orlan (1882-1970). Publiés en 1910.
En réalité, six nouvelles. Les quatre
premières sont « tirées en partie »,
selon l’avant-propos, «de périodiques
américains, ouvertement lus dans les
familles». Il y est bien question,
comme titre et sous-titre le suggèrent
Matinée libertine (La) / 299
déjà, de la flagellation exercée par les
femmes, sous des prétextes américains
qui vont de l’éducation à l’émanci¬
pation. Soit «Ma vie à la maison de
correction d’Hauxville dans l’État de
Kansas», «Souvenirs d’une ancienne
pensionnaire de la maison de correc¬
tion de Shipping-Norton », « Un repor¬
tage raté» (une croisière à travers le
lac Michigan), « Madame Lynch » (une
école normale d’instituteurs à Saint-
Louis).
La cinquième nouvelle montre com¬
ment un ancien ministre de la Justice
de Belgique consentit d’être fouetté, à
Paris, par une princesse russe, afin
d’obtenir d’elle le scarabée indispen¬
sable à sa collection d’insectes com¬
mencée au Congo. La Petite Marquise
de Sade rapporte les exploits de Miss
Arabella X, une belle Américaine de
Floride, qui séquestra sa sœur cadette et
son jeune frère, les fouetta énormément
et les initia, de toutes façons, semble-
t-il. L’adolescent, qui était du type effé¬
miné, succomba d’ailleurs à ces divers
épuisements. Commentaire du narra¬
teur : « Les idées sont rares, et rien n’est
plus facile que de considérer un cas
pathologique comme une idée d’allonger
au petit bonheur 300 pages de manus¬
crit sur une thèse d’hôpital. » M B.
MATANTE GENEVIÈVE
ou Je l'oi échappé belle. Roman de
Louis Archambault, dit Dorvigny ( 1742-
1812). Publié en 1800.
Une jeune fille connaît les premiers
émois provoqués par la découverte de
son corps. Une vieille tante veille sur
elle et l’empêche de céder à d’étranges
tentations. Par son sujet et son rythme
endiablé, le récit fait penser à La Pucelle
de Belleville de Paul de Kock. Dorvi¬
gny qui était avant tout un homme de
théâtre (auteur d’une soixantaine de
comédies et de farces) a un sens remar¬
quable du dialogue, de la réplique per¬
cutante, des situations drôles. Les têtes
de chapitres témoignent de sa verve :
« Ma tante veut former un élève. Com¬
plaisance que j’eus pour lui. Ma tante
prend mal la chose. Je me confesse au
vicaire. Comment il veut me donner
l’absolution.» Le roman de Dorvigny
est un ouvrage sans complaisance pour
la société de son temps, un petit roman
brave et courageux. Le portrait que l’au¬
teur trace des honnêtes gens et surtout
du clergé est fait de méchancetés enve¬
loppées d’une ironie grinçante, spiri¬
tuelle, sans détails croustillants pour
vieux marcheur. Cependant l’œuvre
suscite quelques sérieuses réserves. Sa
matière est un peu trop mince pour rem¬
plir quatre volumes et son intérêt pure¬
ment littéraire est à peu près nul. Malgré
ces caractéristiques assez négatives, on
survole avec plaisir des pages d’une
bouffonnerie courtelinesque. P. K.
MATINÉE LIBERTINE (La)
ou les Moments bien employés. Dia¬
logues d'Andrea de Nerciat (1739-1800).
Publiés en 1787.
Cet ouvrage est généralement et, sans
doute, justement attribué au chevalier
de Nerciat. Il est composé de dialogues
érotiques très vifs et d’une grande cru¬
dité, dans ce style à la fois direct, gra¬
cieux et aisé qui fait la réputation de
l’auteur des *Aphrodites. On sait que
Nerciat fit du dialogue sa façon préfé¬
rée de conter. Cela lui permettait des
descriptions indirectes qui sont fasci¬
nantes, mais aussi pouvait-il, de cette
façon, graduer les troubles de la sensi¬
bilité en guidant l’émoi d’une inno¬
cente par les brides du discours que
tient une rouée. C’est bien ce que l’on
retrouve ici : cette impudicité mignarde.
Cependant, on retrouva La Matinée
libertine dans le mélange des Œuvres
de la marquise de Palmarèze —
v. * Folies de la jeunesse de sir
S. Peters Talassa-Aithéï— qui est une
sorte de pêle-mêle et de tête-bêche de
l’érotisme du temps. Cette marquise
inexistante est de la fabrique d’un faus¬
saire notoire : Mérard de Saint-Just,
dont la vertu première fut le plagiat.
Il avait simplement copié l’ouvrage.
300 / Mauvais Coups (Les)
Mais le leste qu’il y a dans ces quelques
pages ne peut laisser de doute : La Mati¬
née libertine est bel et bien d’Andrea
de Nerciat. H. J.
MAUVAIS COUPS (Les)
Roman de Roger Vailland (1907-1965).
Publié en 1948.
Dans le petit village où elle passe ses
vacances avec son mari, Roberte est
connue pour son goût de l’alcool. Tra¬
pue, les «fesses carrées», la poitrine
musclée, elle a ce genre de corps qui ne
vieillit pas. Son mari se* sent bien,
depuis de longues années, auprès de
cette femme qui est tout le contraire
des «bigotes», qu’il déteste: «C’est
rance, c’est plat, c’est mou.» Quel
besoin a ce couple, qui paraît pourtant
uni, d’attirer chez eux, comme s’ils vou¬
laient la pervertir, l’institutrice du vil¬
lage, la sage et timide Hélène? Ils
commencent à lui raconter la naissance
de leur «grand amour». Lui, fut séduit
par la «prodigieuse aisance» de celle
qu’on appelait «Nini Peau de Chien»
et qui avait «l’intégrité des bêtes sau¬
vages». Elle, en pensant à lui, sentait
sa gorge sèche comme lorsqu’elle a
besoin d’alcool. Mais elle avait beau¬
coup d’amants et elle aime parler avec
cynisme de ses douze ou treize avorte¬
ments à Hélène, dégoûtée et fascinée.
Elle le sera plus encore quand l’homme
lui avouera qu’il est un criminel : quel¬
qu’un s’est suicidé et il en est respon¬
sable. Hélène est fort troublée et quand
son fiancé vient la voir et lui susurre :
«Tu es belle, tu es claire, tu es enso¬
leillée», elle l’entraîne vers le lit et se
met nue. Elle ne jouit pas mais feint la
jouissance et laisse son fiancé comblé
et glorieux. Elle-même est « étonnée et
ravie du pouvoir qu’elle se découvre
de déchaîner ces soupirs, ces gémisse¬
ments, ces mouvements désordonnés,
ce rugissement». Un jour, Roberte la
maquille et l’habille avec indécence.
Une scène violente éclate entre les
époux. Hélène s’enfuit non sans avoir
murmuré à l’homme qu’elle l’aime. Il
crie à sa femme: «Tu me possèdes,
comme un escroc, comme une sorcière
et comme un confesseur. » Elle lui ins¬
pire de l’effroi : «J’ai peur de tes man¬
dibules. » Il écrit ensuite une longue
lettre à Hélène, dans laquelle il lui
conseille, à elle qui est droiture et santé,
de ne pas suivre leur mauvais exemple.
Il ajoute : «Nous ne nous aimons plus.
La passion a-t-elle seulement jamais
existé ? » Il laisse — par inadvertance ?
— la lettre auprès de Roberte. Elle la lit
et se suicide. Renouvellement du pre¬
mier « crime » ou punition du cynisme ?
Sinistre conséquence d’un jeu dange¬
reux ou triomphe de l’immoralité? Le
vieux couple a-t-il voulu la débauche
du couple jeune et pur ou a-t-il voulu
revivre et sauver son amour? Les
personnages ont une certaine platitude
mais ils ont le mérite — et c’est le
propre du roman — d’être présents
dans leurs questions et absents dans
leurs réponses. X. G.
MEFFRAIE (La)
Roman de René de Solier (né en 1914).
Publié en 1951.
Le*baron Maler de la Meffraie, l’âge
de la «ménopause», plein de manies,
de tics et de crasse sous les ongles, épie
« la trépidation des chairs féminines » à
la descente des escaliers. Tourmentant
ses deux chattes de cent façons, il les a
dressées, quand des démangeaisons le
prennent, à lui faire une « cure de grat¬
tage ». Alliant l’ordre à la saleté, « d’une
année sur l’autre, Maler garde ses
mégots dans une rangée de saladiers»
et reconnaît qu’il n’est qu’un «vieux
sarment». Une fois par an, il prend un
bain et songe alors à son ancienne
femme, Avice, qui «affectionnait les
débordements d’un terre-neuve», tan¬
dis que lui prend avec ses chattes « des
joies cuniles ». Un jour, il se jette sur
sa servante, Bette, ex-sacristine — « la
salive bue multipliait le faix des sen¬
sations interdites» — puis l’épouse.
Parmi leurs disputes, leurs refus, il se
perd dans les «méandres du soliloque
Mémoires / 301
charnel ». Apparaît Biffaut, le locataire,
qui rencontre Bette alors qu’elle vient
de faire masser les plis de son ventre et
devient son amant. Mais Avice arrive,
réclame de l’argent au baron et part
avec Biffaut. Malgré cette fin un peu
romanesque, le livre est soutenu par
l’analyse minutieuse, impitoyable, iro¬
nique et cruelle de la solitude d’un
vieillard. X. G.
MÉLANGES MILITAIRES, LITTÉRAIRES ET
SENTIMENTALES
Mémoires du prince Charles-Joseph de
Ligne, écrivain belge (1735-1814). Publiés
en trente-quatre volumes de 1795 à
1811.
C’est curieusement écrit, sans règles
ni frein mais avec infiniment de charme.
Le prince de Ligne est l’homme du pri-
mesaut. Il n’est pas d’un grand sei¬
gneur d’être bon écrivain. Ligne va
trop vite : il compose au galop, à brides
abattues ; et comme un paresseux, à la
sauvette souvent. Il remplit des liasses
de papier blanc, ne suit ni plan ni route,
ne veut rien démontrer, ne prétend à
rien qu’à fixer sa tête un peu folle.
Le maniérisme et la négligence gâtent
tout, sauf les éclairs. On lit Charles de
Ligne pour d’inoubliables concetti.
Inscrire Ligne dans la littérature éro¬
tique est bien audacieux. Cependant,
il est impossible, dans l’examen des
désordres de la sensibilité au xvme siècle
(ce qu’on nomme le libertinage), de le
passer sous silence. Il a le ton qu’il
faut. On le nommait le «prince char¬
mant de l’Europe», parce qu’il était
de toutes les cours, jouant à la main
chaude avec Marie-Antoinette qu’il ne
laissait pas — dit-on — dans l’indiffé¬
rence, et réglant les querelles que la
Grande Catherine avait avec ses amants.
On l’appelait aussi «le prince rose»,
parce que c’est de cette couleur rose
qu’il vêtait ses gens. Il avait édifié, à
Belœil, de magnifiques jardins, où il
aimait aimer. C’est l’homme de son
siècle. Il ne se fait d’illusions sur rien,
et ne récrimine jamais. Il n’a qu’un
métier : c’est un homme de cour. Rien,
en lui, de romantique, ni de préroman¬
tique.
Pour Charles de Ligne, le temps a
une juste allure, qui mène d’un plaisir à
un rendez-vous galant ; la mort vient à
son heure (encore qu’il y ait une sorte
de miracle dans cet octogénaire); la
femme ne s’enfuit jamais entièrement,
elle abandonne des souvenirs charmants,
et prédit qu’une autre la remplacera. Le
prince de Ligne n’aime ni trop vite ni
trop tôt. Il a la galanterie facile, ce qui
n’étonne pas dans un siècle de liber¬
tins. Ses amis sont Nerciat, puis Casa¬
nova. En outre : il a la galanterie bonne.
Dire du mal des femmes? Cela ne se
peut, d’où les tendres et légères anec¬
dotes qui sont dans ses mémoires. Ni
médisant, ni méprisant. Il se promène
dans le monde comme dans son parc de
Belœil, séduit par les fleurs, et passant
de l’une à l’autre, avec une gratitude
infinie (mais fugitive). Il conquiert par
sa prestesse qui est du vif-argent. H. J.
MÉMOIRES/du cardinal de Bernis
Si l’on excepte quelques poèmes
dont il ne faisait pas grand cas, il se
pourrait que le mot même d’amour
n’ait jamais été prononcé dans les
écrits de François-Joachim de Pierre de
Bernis (1715-1794). Les Mémoires
qu’il lègue au xvme siècle finissant sont
plutôt l’œuvre d’un politique. L’homme
a tenu, quant à l’«image» qu’il n’a
cessé de vouloir de lui-même, à effacer
tous les traits qui auraient pu l’identi¬
fier aux abbés libertins dont Voltaire,
plus tard, s’est moqué en son nom.
Enfin, celui que Mme de Pompadour
appelait son «pigeon pattu», malgré
les stratégies d’État, n’a cessé de han¬
ter ceux-là mêmes pour qui le liberti¬
nage est aussi une école de maintien.
Roger Vailland, dans son Éloge du car¬
dinal de Bernis, donne cette force de
caractère en exemple. « Je remarquerai,
en passant, écrit le cardinal, que j’ai
réussi à obtenir tout ce que je désirai
fortement. » Jacques Casanova, qui fut
302 / Mémoires de l'abbé de Choisy
l’ami de M. de Bemis lorsqu’il était
ambassadeur à Venise, raconte comment
il partagea avec lui les faveurs d’une
«nonne intelligente et libertine». Il
juge ainsi son protecteur : « L’amant de
M. M. possède du cœur et de l’expé¬
rience. » Serait-il aventureux d’en cher¬
cher plus ?
Pourtant si l’on interroge les
Mémoires, c’est encore la netteté du
propos, l’exactitude de la phrase qui
sonnent beaucoup mieux que ne saurait
le faire quelque confession grivoise. Le
cardinal de Bemis semble tenir un pari.
Sans jamais répondre à la malveillance
dont il fut accablé par le moindre signe
de dénégation, il a su rester en dehors,
maintenir la distance de ce que Roger
Vailland appelle encore le «regard
froid». Et puis pour l’homme d’État
comme pour le libertin, tout est ques¬
tion de style. Et il serait malaisé de ne
pas étendre cette attitude au style même
— et par le style à la question que pose
le xvme siècle dans son discours : celle
d’un libertinage de la pensée plutôt que
du corps, même si le prétexte déborde
souvent son cadre, s’augmente d’une
dimension qui en obscurcit le sens. Le
scepticisme du cardinal de Bemis est à
la mesure du plaisir qu’il prend à vivre.
Plus exactement à vivre sérieusement.
Et cela inclut pour lui ce que d’autres
condamnent au nom de la morale.
Connaissant ses limites ou ses défauts,
il choisit de vivre dans les limites qu’il
se donne et le fait avec outrance. Qui
pourrait lui reprocher une telle atti¬
tude? C’est que l’outrance n’est que
l’expérience-limite de la limite qu’il
s’est donnée.
On ne peut dès lors s’empêcher de
rapprocher la figure du cardinal de Ber-
nis du marquis de Sade. La connivence
devient plus explicite si l’on sait que
l’un des points culminants de La *Nou¬
velle Justine raconte comment, à Rome,
le cardinal de Bemis organisait les
débauches papales. Peu importe qu’il
s’agisse d’une fiction, que le cardinal
n’ait pas été ce pour quoi le donne le
marquis. Les liens sont d’un autre ordre.
Ce que tente le cardinal de Bemis par
son silence, le marquis l’implique dans
son système. Paradoxe dira-t-on ? Écou¬
tons le cardinal de Bemis dans l’une de
ses plus rares confidences : « Il faut
convenir à la honte des mœurs, que les
femmes qui ont uniquement pour objet
le plaisir d’aimer et d’être aimées, ont
de moins grands vices que les autres
femmes. » Ou encore : « Én deux mots,
les femmes sont les plus fidèles amies
des hommes et les plus équivoques de
leurs semblables ; elles sont le charme
de la société et la source de tous nos
égarements. »
Cela ne suffirait pas pour fonder une
réputation de libertin. Et pourtant ! Cela
donne le ton d’un système que le poli¬
ticien construit avec autant d’acharne¬
ment que le poète. Sade et Bemis sont
de la même race. Peu importe la désillu¬
sion finale, l’ingratitude ou l’indigna¬
tion des contemporains : pour eux, être
différents (c’est-à-dire fidèles) revient
sans doute, avant toute chose, à donner
le change d’une clarté implacable aux
fausses lumières de l’obscurantisme
qu’ils dénoncent dans les illusions de la
modernité. C. F.
MÉMOIRES DE L'ABBÉ DE CHOISY
habillé en femme. Suite de récits ou his¬
toriettes autobiographiques de François-
Timoléon, abbé de Choisy (1644-1724),
publiés par morceaux, une partie en
1735, une autre en 1839.
Ce sont des souvenirs de la vie amou¬
reuse de l’abbé vers les années 1665-
1670 approximativement. Tout y repose
sur cette particularité qu’est le goût sin¬
gulier de l’abbé pour les habillements
féminins; mais c’est bien plus qu’un
goût ou une «habitude d’enfance».
Comme il le dit lui-même, chaque fois
qu’il n’a plus été possédé par la passion
du jeu, il est «redevenu femme». For¬
mule singulière, quand on voit com¬
ment elle s’applique dans la vie réelle
de l’abbé : il veut s’habiller en femme,
s’orner de bijoux, être servi comme
Mémoires de l'abbé de Choisy / 303
Gravure anonyme. Vers 1700.
une femme, il aime à se faire faire la
cour sous ce déguisement, et même à
passer purement et simplement pour
femme, parmi les notables de Bourges
par exemple ; mais, en même temps, les
désirs et les plaisirs de l’abbé restent
parfaitement masculins, et sa pratique
sexuelle reste en somme normale. Le
travesti, dans certains épisodes, appa¬
raît comme une bouffonnerie, voire
un «canular» plus raffiné ; ainsi, quand
l’abbé, établi au château de Crespon
près de Bourges, mais sous le nom de
la comtesse des Barres, réussit à faire
l’amour devant ses invités, assis dans
sa chambre auprès du lit où sont cou¬
chées la prétendue comtesse et sa jeune
amie Mlle de la Grise. Et cela, sans
offenser la décence ! Le lecteur a, sur
les témoins provinciaux de cette curieuse
scène, l’avantage d’être informé par le
mémorialiste avec beaucoup d’exacti¬
tude. («Elle était sur le dos, et moi,
j’étais sur le côté gauche, la main droite
sur sa gorge, nos jambes entrelacées
l’une dans l’autre... », le tout caché par
les couvertures, bien entendu.) Mais
l’abbé n’est en quête ni de bouffonne¬
rie, ni de scandale, mais bien de plaisir.
Faut-il parler d’ambiguïté? On hésite à
le faire, parce que tous ces récits sont
présentés à la fois avec un naturel qui
exclut tout soupçon de perversité et la
clarté de la parfaite connaissance de
soi-même. Dans le premier épisode,
l’abbé, qui vit au faubourg Saint-Mar¬
ceau à Paris, s’y fait appeler Mme de
Sancy, mais les habitués de ses récep¬
tions, y compris le curé, connaissent sa
véritable identité; la confusion com-
304 / Mémoires
plète qui trompera la bonne société de
Bourges quelque temps plus tard n’existe
ici que pour les inconnus du monde
extérieur. À propos de ces derniers, et
de leurs louanges, le mémorialiste note
fort bien : « Cela me confirma étrange¬
ment dans le goût d’être traité comme
une femme. » Goût qu’il satisfera encore
mieux en invitant ses jeunes amies à
s’habiller en homme, ce qui permettra
une comédie de mariage jouée sous les
yeux et avec l’accord du curé et des
habitués... Certes, le mémorialiste, dans
ce premier récit de ses amours avec
Mlle Charlotte et avec la petite Babet,
prétend n’être pas sorti « des normes de
l’honnêteté», mais c’est à peine si on a
le temps d’y porter attention. Charlotte,
d’ailleurs, a dit d’après lui : «Je ne me
suis point défendue comme j’aurais fait
contre un homme : je ne voyais qu’une
belle dame, et pourquoi se défendre de
l’aimer? » Et l’auteur de confesser quant
à lui : «Je m’aimais encore davantage,
et ne songeais qu’à plaire au genre
humain.» L’épisode de Bourges ne
laisse plus aucun doute : déguisé en
femme, profitant du secret, l’abbé trouve
par là un plaisir plus raffiné dans des
amours parfaitement conformes à la
nature. Au demeurant, d’un bout à
l’autre, c’est une atmosphère de dou¬
ceur dans la volupté, de calme et de
luxe qui règne dans ces passions singu¬
lières. L’abbé, qui n’éprouve aucun
désir pour des femmes mariées mais
uniquement pour des jeunes filles, prend
chaque fois soin de leur confort et de
leur éducation ; à la fin de ses liaisons,
il veille à assurer la fortune, ou du moins
l’aisance, de ses partenaires si elles
sont pauvres ; il lui arrive de s’occuper
de leur mariage sans nulle arrière-pen¬
sée. Et l’élégance du langage va de pair
avec le raffinement des goûts, dans ce
chef-d’œuvre singulier. Y. B.
MÉMOIRES/de Duclos
pour servir à l'histoire des mœurs du
XVIIIe siècle. Roman de Charles Pinot, dit
Duclos (1704-1772). Publié en 1751.
Un jour que Duclos parlait à Mme de
Rochefort du paradis, celle-ci lui rétor¬
qua : « Pour vous, Duclos, voici de quoi
composer le vôtre : du pain, du vin, du
fromage et la première venue.» Il a
publié quatre romans libertins, puis,
pour plaire au roi, il se fit moraliste en
livrant, en 1751, ses Considérations sur
les mœurs de ce siècle. La même
année, il publia ces Mémoires pour ser¬
vir... qui sont, en réalité, un roman.
C’est un récit léger, plus de libertinage
que d’amour, sans gros sel ni perver¬
sion, d’une intrigue lâche, mais qui se
lit toujours avec plaisir. C’est, avec Les
*Confessions du comte de ***, le som¬
met de l’œuvre de Duclos. Ce sont tou¬
jours des libertins repentis qui parlent :
rien de plus moral, et l’on voit à la fin
que les quatre rqmans de Duclos suivent
le même schéma, vont du libertinage à
la sagesse, et confondent l’amour avec
les sens calmés et les passions tues, du
moins lorsqu’il s’agit du sentiment. La
femme définitivement aimée se confond
avec les atteintes du vieillissement.
L’homme à la mode, qui est le héros
perpétuel, ne vient à une seule femme
que bien lassé des autres, un peu comme
Duclos est venu à la littérature, et lui
faisant don de ce que les autres peut-
être ne veulent plus. Par où l’on voit
que Duclos est moins moral qu’il ne
semble, mais confortablement bour¬
geois, autant que Zénaïde Fleuriot.
L’usure crée la stabilité ; et la stabilité,
la fortune. S’il fallait transcrire en lan¬
gage direct, il faudrait dire que l’œuvre
romanesque de Duclos enseigne à déte¬
ler sans trop de regrets — et, ce qui est
essentiel : sans remords aucun. L’homme
à la mode, assagi, devient homme de
bonne compagnie. Aux relations hasar¬
deuses succède la considération. Aux
audaces, le lieu commun. Le héros de
Duclos n’a pas d’histoire, il n’a que des
aventures. Il commence par un lit et
termine par une bibliothèque. Conquiert
la ville, puis se retire à la campagne. Il
brocarde dans les garnisons, au départ ;
et devient, au terme, un bon voisin. H.J.
Mémoires / 305
tAÉMOIRES/du duc de Lauzun
Ecrits en 1783, les mémoires d'Armand-
,Louis de Gontauf, duc de Lauzun, puis
de Biron (1747-1793), ont été publiés
partiellement en 1821 et, sans coupures,
en 1858.
Lauzun entreprend d’y raconter et
peindre toute sa vie sentimentale pas¬
sée à l’intention de celle qui, à cette
date, est sa nouvelle passion : Aimée de
Coigny, qui sera la jeune prisonnière
de Chénier. La date, cependant, a son
importance, car, s’il n’y a pas lieu
de douter de la sincérité de l’auteur
occupé à se montrer dans sa vérité pro¬
fonde à celle qu’il aime, l’influence des
* Liaisons dangereuses, publiées l’an¬
née précédente, paraît évidente. En tout
cas, et contrairement à ce qui en a été
souvent dit, les Mémoires, bien loin
d’être l’étalage d’une existence licen¬
cieuse ou l’apologie du libertinage,
montrent la quête difficile, contrariée,
de la pleine satisfaction des besoins du
cœur. Certes, la liste des maîtresses de
Lauzun est assez longue, qu’il les ait
lui-même conquises, ou qu’il ait été
l’objet de leurs avances; certes, il
reconnaît son inconstance, mais celle
de ses partenaires, parfois, n’est pas
moindre. Il n’empêche que, dans ce
long récit entremêlé de quelques^ épi¬
sodes politiques et militaires (campagne
de Corse, expédition du général, guerre
d’indépendance américaine) sur les¬
quels l’auteur n’insiste pas trop, deux
figures de femmes totalement désirées
et aimées se détachent avec un relief
saisissant : celle de la princesse Czarto-
ryska, rencontrée à Londres, suivie en
Belgique, qui se donne enfin en France,
et que Lauzun ira retrouver plusieurs
fois en Pologne, non sans risques, dont
il aura un fils qu’il ne verra pas, héroïne
romanesque et pathétique; et celle
d’Aimée de Coigny, aimée pendant de
longs mois, dont les seuls silences met¬
tent Lauzun au désespoir, et qui n’est
pas encore sa maîtresse à la dernière
page, bien que le bonheur soit proche.
Là est l’essentiel des Mémoires. Y. B.
MÉMOIRES/de Céleste Mogador
C'est-à-dire d'Élisabeth-Céïeste Vénard,
dite Céleste Mogador, plus tard com¬
tesse Lionel de Qiabrillan (1824-1909).
Les volumes I et II ont été publiés
en 1854. D’autres suivirent — quatre,
semble-t-il, mais se posent ici diffé¬
rents problèmes d’attribution. En 1877
fut édité, en post-scriptum, Un deuil au
bout du monde. Ce volume est signé
comtesse de Chabrillan. Dès la pre¬
mière page, l’auteur déplore la publi¬
cation des tomes antérieurs : « Je vis,
l’une après l’autre, toutes les personnes
qui m’avaient encouragée à la publica¬
tion de ces malheureux Mémoires...»
C’est qu’en effet Céleste est à ce
moment sur le point d’épouser le comte.
Elle s’entretient de ses problèmes avec
Émile de Girardin, Alexandre Dumas
père, le prince Napoléon, Henry Mur-
ger. Puis et enfin Céleste et le comte
partent pour Londres où ils vont convo¬
ler. « Je quitte Paris le 3 janvier 1854. »
Le couple conjugal gagna l’Australie
où Lionel de Chabrillan devait mourir
(à Melbourne) le 29 décembre 1858.
En somme, ces mémoires apparaissent,
dans leur effet total, comme le témoi¬
gnage d’un triomphe dans la société
puisque l’auteur — née Élisabeth-
Céleste Vénard — après des confes¬
sions qu’elle regrette, a conquis le
théâtre — en tant que Céleste Mogador
— avant de finir ses jours en veuve du
grand monde — comtesse de Chabrillan.
Ce brillant itinéraire gagne encore
dans notre estime quand nous nous
reportons aux deux premiers volumes
des Mémoires. Ils ont le charme d’une
découverte du monde qui distingue cer¬
tains récits à la première personne
(même s’ils furent transcrits par la plume
d’un professionnel), et font penser par¬
fois à Moll Flanders. Les souvenirs
d’enfance ont ici la démarche d’un
mélo d’époque. Le papa mort jeune. Le
commerce de chapelier dans le Marais.
Le beau-père brutal et sans parole. Mère
et fille quittent Paris. À Lyon. Le beau-
père réapparaît. Révolte des canuts,
306 / Mémoires
beau-père assassiné dans ces circons¬
tances. Retour à Paris. Un sculpteur,
Auguste, courtise la mère. Céleste a
onze ans. Puis Auguste courtise Céleste
qui s’enfuit. Une prostituée l’héberge.
La police chez celle-ci. Céleste à la pri¬
son du Dépôt. Les autres prisonnières.
Vermine, petite vérole, gale ou pas. La
mère tarde à reprendre son enfant.
Céleste à Saint-Lazare. Fin du tome I.
À Saint-Lazare. Les bureaux. Le dor¬
toir. La classe d’écriture. L’atelier. La
chapelle. Céleste rencontre une jeune
fille, Denise, qui est un vrai garçon.
Denise lui fait mille chatteries. Et dit à
Céleste : « Je connais de belles mai¬
sons, comme des palais, où on a beau¬
coup d’argent. » Céleste elle-même
parle des « embaucheuses » au service
de ces maisons. Aussi de « ces affections
auxquelles je n’ose donner un nom».
Finalement, la mère vient reprendre
sa fille, mais celle-ci a grandi. Céleste
laisse Auguste à sa mère et va retrouver
Denise. Ici des pages sur le sujet de
l’admission à la maison de tolérance
qui ont plus de relief et de singularité
que les autres, mais d’ailleurs Céleste
perd vite ses illusions : « On a peine à
comprendre que des créatures humaines
puissent s’acclimater dans ses infâmes
prisons. L’explication de ce fait est
pourtant bien simple. La plupart des
filles publiques sont stupides ; pour peu
qu’on ait d’intelligence, on y meurt ou
on en sort. Je n’y étais pas depuis huit
jours, que je n’avais plus qu’une pen¬
sée : en sortir. » En effet, un beau jeune
homme paie les dettes de Céleste à la
maquerelle, et Céleste elle-même va
maintenant se présenter aux directeurs
des théâtres. M. B.
MÉMOIRES/de Tilly
pour servir à l'histoire des moeurs de lo
fin du XVHF siècle. Ouvrage attribué,
sans certitude, à Alexandre de Tilly
(1764-1816]. Publié en 1828.
Dans une société où «tout le monde
n’est pas obligé de plaire pour faire
l’amour», Tilly, qui plaît par ses allures
de Chérubin au service de la reine, le
fera plus que tout autre. Il cherche les
femmes autant qu’il en est recherché. Il
déflore les plus jeunes, qui doivent fuir
en province pour accoucher ou avor¬
ter; il compromet les plus vertueuses
en provoquant le «moment» où elles
s’abandonnent; irrésistible, il couche
avec une chaste présidente dans la pre¬
mière heure d’une rencontre fortuite.
On passe sur des liaisons obscures et
fugitives. Il affronte enfin les séduc¬
trices. La belle comtesse de Balbi l’ac¬
coste en pleine rue, l’entraîne chez elle
et lui fait l’amour. Il la croit vénale,
elle le détrompe : ce qu’elle aime, c’est
le plaisir, et elle cherchait un homme
qui lui plût assez pour lui en donner
son soûl. Telle est lar louve. Des maris
trompés, des femmes séduites puis
délaissées, tout cela n’est pas sans dan¬
ger. Un soir qu’il est couché avec la
jolie Cécile, Tilly est surpris par un
rival. Nu, il l’affronte l’épée à la main.
Chacun se blesse, l’amour se meurt,
Cécile s’effondre, le sein en sang. Une
autre fois il court à la rencontre d’une
bellp qu’il a trompée : trois maritomes
l’attendent pour le battre, auxquelles
il n’échappe qu’en enflammant leurs
jupes. Cosmopolite, il a connu les
Anglaises. Elles font l’amour quand les
hommes en ont le temps, se donnent
plus vite que les Françaises, parce que
plus sensibles, mais leur repentir est
plus prompt. Elles adouciront l’exil de
Tilly lorsque la Révolution française
l’aura chassé de France, dissipant le
charme d’une époque où l’amour ne
s’embarrassait pas des détails de ber¬
gerie. J.-P. P.
MÉMOIRES AMOUREUX DE FÉLICIEN
FARGÈZE
Publiés en 1935.
Un quinquagénaire se remémore, vers
1886, la vie épicurienne qu’il a menée
depuis sa jeunesse. Né dans un village
de Bourgogne, sur les bords de la
Saône, et fils d’un de ces constructeurs
de péniches que faisait vivre la batelle¬
Mémoires du baron Jacques / 307
rie avant qu’un réseau de chemins de
fer ne couvrît la France, Félicien Far-
gèze aurait pu travailler chez son père
et devenir constructeur à son tour. Il a
préféré, à dix-huit ans, quitter son vil¬
lage où il n’eût pu apaiser ses fringales
sexuelles sans susciter de commérages.
C’était un solide garçon dont la pres¬
tance ne laissait pas indifférentes les
femmes sur lesquelles il jetait des
«regards déshabilleurs». A Orléans, où
il tient quelques semaines la compta¬
bilité d’un marchand de bois, puis à
Dijon où il entre comme dessinateur au
service des ponts et chaussées, puis à
Paris où il arrive en juin 1857 et où,
après un stage de surnuméraire à l’Oc¬
troi, sa belle écriture lui permet de
gagner facilement sa vie en établissant,
pour les directeurs de théâtres, les copies
de manuscrits nécessaires à leur troupe,
il se concilie promptement les faveurs
passagères ou durables de femmes de
tout poil et de toutes conditions : ser¬
vantes d’auberge, jeunes veuves, épouse
d’un capitaine, fiancée d’un clerc de
notaire, habituées des bals publics, etc.
Peu de contrariétés dans cette exis¬
tence. Ayant tiré un bon numéro, Far-
gèze a été dispensé de service militaire
et n’eût jamais porté l’uniforme sans
la guerre de 1870, qu’il passe à Dijon,
mobilisé dans le génie, et au cours de
laquelle il est très légèrement blessé à
la cuisse. Au cours de ses aventures
galantes, un seul petit accident : la chau-
depisse, dont, adolescent, une souillon
d’auberge le gratifie, et qu’il com¬
munique innocemment à une aimable
veuve, laquelle lui reproche un peu plus
tard d’avoir gardé le silence sur son
«vilain mal». Fargèze se raconte avec
aisance et, sans s’attarder en descrip-'
tions, fait en quelque sorte, à la manière
impressionniste, un plaisant panorama
de la capitale, telle que l’ont vue les
petites gens, sous le Second Empire et
dans les quinze premières années de
la Troisième République. À en juger
d’après son récit, la pruderie ne régnait
pas en ces temps-là. Célibataire, il ne
lui était aucunement nécessaire de fré¬
quenter les maisons de prostitution
pour s’assouvir. Quelques compliments,
quelques prévenances et un peu d’au¬
dace suffisaient à lui procurer des com¬
plaisances féminines, quand les femmes
ne s’ingéniaient pas elles-mêmes à l’at¬
tirer. S’il se flatte d’avoir, la quaran¬
taine venue, «discipliné sa fantaisie»,
il n’en a pas moins continué de diversi¬
fier ses aventures : « Je lâchais la bride
au flaireur faisant confiance à l’aubaine,
curieux toujours de ce qui se passait
sous d’autres jupons [...] Je savais et je
vérifiais que la nature multiplie à l’in¬
fini les modulations du plaisir. »
A la suite de ces mémoires, une note
indique que Félicien Fargèze est mort à
quatre-vingt-quatre ans à Paris, en 1920,
léguant son manuscrit à M. Tabarant,
qui pourrait en disposer à son gré.
C’est par les soins d’Adolphe Taba¬
rant qu’a effectivement été publié cet
ouvrage, mais n’en a-t-il été que l’édi¬
teur? N’a-t-il pas imaginé le person¬
nage de Fargèze, en s’appuyant sur la
connaissance directe qu’il avait du Paris
des années 80 et sur ce qu’il avait appris
touchant l’histoire et les mœurs du
temps de Napoléon III? Cette hypo¬
thèse n’est pas à exclure, et le soin que
prit Félix Fénéon de rechercher des
souscripteurs pour les 130 exemplaires
de ces mémoires peut donner à penser
qu’il tenait son confrère et ami Taba¬
rant, rédacteur, avec lui, d’un Bulletin de
la vie artistique, pour l’astucieux inven¬
teur d’un Casanova sans envol. P. P.
MÉMOIRES DU BARON JACQUES
Roman du Dr A. S. Laaail, pseudonyme
anagrammatique d'Alphonse Gallois.
Publié en 1904.
« Ces terribles et cauchemardants
mémoires » (Les Sept Nuits de Fanny)
racontent les «lubricités infernales de
la noblesse décadente ». « Ces mémoires
apocryphes — dont les héros ont effec¬
tivement défrayé la chronique scanda¬
leuse de 1903 — accumulent les scènes
révoltantes», par exemple «le baron
308 / Mémoires du chevalier de Grammont
Jacques A. déflorant les jeunes garçons
sur le squelette de sa mère » et des
«scènes de bestialité vraiment effa¬
rantes ». Ce livre est considéré comme
plus horrible que ceux du marquis de
Sade. Cf. Perceau : Bibliographie du
roman érotique au XIXe siècle. X. G.
MÉMOIRES DU CHEVAUER DE GRAMMONT
Œuvre d'Anthony Hamilton, Irlandais
d'expression française (1646-1720],
Publiée en 1713.
Destiné dès l’enfance à l’Église, le
chevalier de Grammont dédaigna tôt la
robe pour les jupons, et devint l’homme
le plus à la mode de son temps. Bien
fait, hardi, spirituel, prodigue, joueur et
même un peu tricheur, il aurait eu en
France la meilleure fortune s’il ne
s’était piqué de disputer une grisette au
roi lui-même. Pour le punir de cette
impertinence, le sot Louis XIV lui fait
tâter de l’exil. Le chevalier, dans son
malheur, garda l’âme égale. La cour
d’Angleterre, il est vrai, lui offrait un
asile sans tristesse: on ne s’y souciait
que d’amour, de jeux et de plaisirs. Les
femmes y régnent : la Cleveland, la
Castelmaine, la Chesterfield, la Shrews-
bury; parfaitement belles, avides d’ar¬
gent autant que d’amants, impérieuses
et sensuelles, promptes à se donner et à
mener plusieurs intrigues de front, atta¬
chantes dans la séduction et redou¬
tables dans la vengeance, coquettes non
sans impatience, langoureuses et faites,
en un mot, pour donner du plaisir et
pour en prendre. Les maris, en général,
n’ont point le mauvais goût de se mon¬
trer jaloux ; qu’ils s’en avisent, un duel
règle l’affaire en les envoyant au tré¬
pas. Certains se vengent en allant dans
quelque bouge cueillir la vérole pour
en contaminer l’infidèle et ses amants.
On aime mieux aussi l’envoyer en exil
à la campagne que la boucler à la façon
des barbares Espagnols, dans une cein¬
ture de chasteté. Le plus simple est le
poison, si on se flatte d’impunité. Mais
les Anglais sont si ingénus qu’il leur
arrive de prendre une lesbienne pour un
homme déguisé en femme et de lui
faire compliment sur ses nouveaux
attributs.
Dans ce monde de galanterie où les
soupers nocturnes préludent aux volup¬
tés de la couche, Grammont évolue avec
aisance et rouerie. Les manteaux longs,
les grands chapeaux et la pénombre
permettent les plus habiles superche¬
ries et les plus tendres confusions. Les
révélations de la chair dissipent vite les
illusions des masques. Grammont inter¬
cepte les billets, soudoie les valets,
enjôle les pères et cajole les filles, se
montre, dès qu’il peut, grand laboureur
de lits. Il découvre que les Anglaises
estiment la beauté à la pilosité et
qu’elles cultivent le poil dans les par¬
ties les plus intimes — bien différentes
en cela des glabres Portugaises. Et
c’est en effeuillant ces fleurs d’ébène
qu’il compte ses amours et les mois de
l’exil. J.-P. P.
MÉMOIRES SECRETS
pour servir à l'histoire de lo Perse.
Amsterdam 1745. Ouvrage réimprimé de
nombreuses fois au cours du XVIIIe siècle,
attribué selon les époques au chevalier
de Rességuier, à Mme de Vieux-Mai¬
sons, à Antoine Pecquet, à La Beaumelle
sinon à Voltaire, mais dont l'auteur, mah
gré l'emprisonnement d'Antoine Pecquet
à la Bastille pour la cause, est demeuré'
inconnu.
En fait de mémoires, il s’agit d’une
satire mordante du gouvernement sous
la Régence et au début du règne du
«bien-aimé» Louis XV, accompa¬
gnée d’une clef pour s’orienter dans le
dédale dés pseudonymes. Les princi¬
paux événements survenus en Asie,
c’est-à-dire en Europe, depuis la
mort de Cha-Abas Ier, autrement dit
Louis XIV, y sont passés en revue par
le menu, et cela sans qu’il soit fait
grâce d’un seul secret d’alcôve, his¬
torique ou récréatif, à nul agent des
grandes puissances, qu’il s’agisse de
Salcher VI en personne (Charles IV,
l’empereur), de Negef Boulibeg (le
Mémoires secrets / 309
général suédois Leuwenhaupt) ou autres
émissaires kalmoucs (les Suisses),
usbeks du Zakathni (les Prussiens) et
persans (les Français), lesquels s’en¬
trechamaillent par lits à baldaquin
interposés, selon qu’ils sont à Astarté
(Mme de Maintenon), à Bibi-Nogon
(la duchesse du Maine), à Zélima
(Mme de Prie) ou simplement à Gulta-
has (l’épouse du Régent). Ce livre est
d’autre part le premier qui mentionne
le nom du Masque de fer. Condamnée
comme il se devait lors de la Restaura¬
tion (1822), cette peinture du jeu com¬
pliqué des faveurs érotico-diplomatiques
accordées par le pouvoir sous l’ancienne
royauté connut en plein xixe siècle un
grand succès clandestin. D. G.
MÉMOIRES SECRETS/de Bachaumont
Chez une certaine Mme Doublet se
réunissait régulièrement dans les années
1760-1770, une troupe de beaux esprit :
l’âme du cercle était Louis-Petit de
Bachaumont. Ce dernier (1690-1771),
à ne pas confondre avec François Le
Coigneux de Bachaumont (1624-1702)
qui écrivit avec Chapelle le fameux
Voyage, avait entrepris de tenir une
sorte de journal où se trouvaient consi¬
gnés tous les potins de la littérature, du
théâtre et de la galanterie qui arrivaient
jusqu’au salon de la bonne dame. Cela
s’appelait, sans constituer un genre tout
nouveau, Les nouvelles à la main : on
inscrivait sur un registre les nouvelles
certaines, sur un autre les nouvelles à
vérifier... Ainsi furent recueillis par
Bachaumont, de 1762 jusqu’à sa mort,
les éléments des quatre premiers vo¬
lumes des futurs Mémoires secrets.
Pidansat de Mairobert prit la suite, et
quand ce dernier, en 1779, se fut sui¬
cidé dans son bain, Moufle d’Anger-
ville s’y mit à son tour. Cela devait
enfin donner trente-six volumes in-16,
embrassant une période de vingt-six
ans. La publication commencée en 1777,
par Mairobert, sous la rubrique de
Londres, allait se poursuivre jusqu’en
1789. Titre exact: Mémoires secrets
pour servir à Vhistoire de la Répu¬
blique des Lettres depuis 1762 ou Jour¬
nal d'un Observateur, par feu M. de
Bachaumont, continué par Pidansat de
Mairobert et Moufle d'Angerville « chez
John Adamson». Trois éditions sorti¬
rent presque simultanément des presses
de Hollande et se répandirent par toute
l’Europe.
Bientôt apparut la nécessité de don¬
ner des abrégés de cette somme énorme.
Ce fut d’abord, en 1788, le travail d’un
compilateur qui signe Ch. de V. « met¬
tant en ordre», de façon à ne remplir
que deux volumes, les Mémoires secrets
de Bachaumont, édités et continués par
Pidansat de Mairobert et Moufle d'An¬
gerville depuis l'année 1762 jusqu'en
1785 ; Ch. Merle, en 1809, reprit le
même titre, en distribuant la matière
sur trois volumes, et en portant les
choses jusqu’à 1788. En 1846, ce fut le
tour de F. Barrière (1 vol. in-12), puis,
en 1859, de P. Lacroix qui trouva aussi
qu’un in-12 était désormais suffisant.
Enfin, en 1881, Jean Gay, membre de
l’Institut national de Genève publia
à Bruxelles, chez Gay et Douée : les
Anecdotes piquantes de Bachaumont,
Mairobert, etc. pour servir à l 'histoire
de la Société française à la fin du règne
de Louis XV, avec des notes et une
table bibliographique : choix qui a pré¬
valu depuis. J. Ravenel, en 1830, s’était
attaqué, avec les ciseaux du castrateur,
à la publication de l’ensemble : mais il
n’avait pas dépassé le quatrième tome.
Les Goncourt avaient abordé la ques¬
tion, en 1856, dans le tome Ier de leurs
Portraits intimes du XVIIIe siècle. Une
table alphabétique des auteurs et per¬
sonnages cités dans les Mémoires secrets
avait paru à Bruxelles en 1886. La
même année L. Lalanne avait extrait
des mêmes Mémoires tout ce qui se
rapportait à Louis XVI et sa famille.
Dans les courtes et innombrables histo¬
riettes, entremêlées de bouts-rimés, qui
composent, telles qu’elles nous sont
arrivées, les Anecdotes piquantes, nous
retrouvons du moins des personnages
310 / Mémoires turcs
connus: Mme de Pompadour, l’abbé
de Voisenon, Mme Favart, la Clairon,
Jean-Jacques Rousseau, d’Alembert,
Rameau, que sais-je ? Tout cela est spi¬
rituel, amusant, et en mainte occur¬
rence croustille tant soit peu, mais
certainement avec plus de malice que
de volupté. A. B.
MÉMOIRES TURCS
Contes attribués à Claude Godprd
d'Aucour (1716-1795). Publiés en 1743.
En dépit du caractère disparate de sa
composition, ce texte compte parmi les
plus significatives des œuvres badines
du xvme siècle; et ce n’est pas un
hasard s’il a connu de nombreuses édi¬
tions et une adaptation théâtrale (La Loi
de Jatab, 1787). Située tour à tour en
Orient puis en France, l’intrigue per¬
met à Godard d’Aucour de développer
un libertinage érotique de bon ton et de
persifler la société française contempo¬
raine. Le protagoniste, Dely, qui accom¬
pagne un marchand d’esclaves, s’éprend
de la jeune Zulime ; sectatrice de Jatab,
elle ne peut se donner à lui qu’après le
pèlerinage rituel au temple où elle sera
déflorée par les «infâmes ministres»
de ce prophète pour qui les femmes ne
sont que de «pures machines organi¬
sées pour nos plaisirs ».
Au terme de péripéties mélodra¬
matiques, le héros ramène Zulime à
Constantinople, puis s’embarque avec
elle pour la France. Mais la loi de Jatab
contraint la jeune femme à accorder ses
faveurs à tous ceux qui les lui deman¬
dent. Pour éloigner les galants, Dely
n’a d’autre recours que d’abuser de la
crédulité superstitieuse de Zulime qu’il
avait tellement eu à déplorer; il la
persuade que le Dieu de l’Occident
réserve d’horribles châtiments à ceux
qui forniquent hors le mariage ; ce qui
le prive de tout commerce avec sa com¬
pagne. Mais il sera gratifié d’autres
satisfactions, sentimentales, en retrou¬
vant sa mère, une noble Française qui
avait été séduite autrefois par un jeune
Turc de la suite d’une ambassade. Le
retour en grâce politique du père com¬
plétera cette «happy end». Sur cette
intrigue se greffent d’autres péripéties
exposées en forme épistolaire dans la
seconde partie, qui ne sont qu’autant
d’occasions de philosopher sur le rela¬
tivisme des normes éthiques. Si Godard
d’Aucour ne ménage pas ses critiques
contre les superstitions, il ne ridiculise
point les élans du cœur; mais il sait
leur inconséquence : « Notre imagina¬
tion enfante des monstres qui se suc¬
cèdent.» J. G.
MES AMOURS AVEC VICTOIRE
Roman signé E. D. (v. *Odordi femina).
Publié en 1888.
Le narrateur obtient sans résistance
les premières faveurs de Victoire, une
baronne jeunette que délaisse son mari
âgé. Les jeux du couple adultère s’am¬
plifient et se compliquent, Victoire en
vient à déclarer son intimité avec une
ancienne amie de pension, la comtesse
Eva de R., «veuve à vingt-quatre ans
d’un mari cacochyme ». Le trio se forme,
se délecte, s’enivre. Tout va, avec des
imaginations, des variations. Le piano
apporté la note insolite :«[...] La com¬
tesse, plus entreprenante que la baronne,
avait glissé sa main dans ma braguette,
et en retirant mon priape triomphant,
s’écriait : “Je le tiens, je le tiens ! Pauvre
bijou, je croyais t’avoir perdu”; et
s’agenouillant, elle le couvrait de bai¬
sers. Victoire, toujours complaisante, va
s’asseoir au piano, nous montre la
chaise, nous dit de la rapprocher, qu’elle
veut nous voir, pendant qu’elle tapo¬
tera, pour couvrir le bruit de nos bai¬
sers. » Quelques instants plus tard : Eva
«enfourche sa monture, aide maître
Jacques à gagner son gîte, et nous voilà
en route pour Cythère. Victoire, les yeux
tournés vers nous, attaque le troisième
numéro de Y Initiation à la valse ; cet
air mélodieux [...] indique le mouve¬
ment à l’écuyère», etc. M. B.
MESSALINE
roman de l'ancienne Rome. Roman d'Al¬
fred Jarry (1873-1907). Publié en 1901.
Messieurs de ces dames (Les) / 311
Vêtue comme une courtisane, Mes-
saline, aux «yeux impudents et impu¬
diques », femme de Claude, le boiteux,
le divin César, arpente les rues sombres,
puantes, pour jouir toute la nuit dans le
lupanar des cochers et des soldats vêtus
de cuir. Est-il «monstre plus infâme,
et plus inassouvi et plus beau que la
femelle de métal qui retourne à sa
tanière»? C’est de Priape, du dieu
perpétuellement tendu, dont rêve cette
femme insatiable. Nue sous son man¬
teau pourpre, c’est encore la nuit que
l’impératrice parcourt les jardins du
«maître asiatique des jardins» à la
longue tresse velue comme Pan. Mais
l’homme a fait couper tous les lingams
et les pals de sa demeure avant de s’ou¬
vrir la gorge. Elle croit enfin avoir
trouvé le dieu poilu quand un homme
se dresse devant elle. Elle agrippe son
sexe qui choit entre ses mains. « Ce fut
si brutal et si lourd et si épouvantable¬
ment la présence réelle de Phallès » que
Messaline s’enfuit. Elle mourra dans
un excès de sa folie amoureuse, de son
rut sacré et sacrilège en s’empalant sur
le glaive d’un tribun. Logique d’une
magnifique démence du corps, d’un goût
forcené du sexe jusqu’au sang chez une
femme que Jarry accompagne d’un ton
sûr, insistant, sur les chemins du sor¬
dide et du faste dans une voluptueuse
odeur d’encens. X. G.
MESSE DE GNIDE (La)
suivie du Sermon prêché à Gnide et de
lo Veillée de Vénus. Pièces en vers attri¬
buées à Gilbert Griffet de La Baume
(1756-1805). Publiées en 1793.
Montesquieu ayant chanté Le Temple
de Gnide, il restait à célébrer la messe.
On officie sur un lit, devant l’autel
consacré à Vénus. Un prêtre édicte les
commandements de l’Amour dont le
premier est de ne penser qu’à jouir.
Une prêtresse l’assiste, juste dénudée
pour irriter le désir. Un sermonneur
assure qu’il ne faut point aimer pour
vivre mais vivre pour aimer. Cepen¬
dant les fidèles bâillent: il manque à
cette messe le sperme qui en serait le
vin. J.-P. P.
MESSE ROSE (La)
Récits de Catulle Mendès (1841-1909).
Publiés en 1892.
Sujets naturalistes, manière extour¬
née. Toute une littérature Belle-Époque
se caractérise dans un libertinage pré¬
cieux, qui cherche ses références chez
les poètes, qui mignardise et polissonne,
défrichant et agrandissant son marché
propre. Le premier récit de ce livre
révèle assez tics, trucs, travers de
l’école. Le sujet est bien celui que le
titre annonce : le saphisme. L’auteur (le
poète) est interpellé par Jo, Lo et Zo.
L’entretien se déroule comme les volutes
du style nouille, «en des harmonies
de phrases», «en des éloquences de
rythmes », et cependant: «aux lèvres
des jeunes filles tiédit une fragrance».
Les inversions abondent : « violente
équité », « étranges criminelles », « invé¬
térée indulgence ».
Et c’est, le dialogue des «guetteuses
de primeurs virginales» et de Catulle
Mendès. Elles lui balancent ce qui suit,
en conclusion : «[...] De sorte, ô pusil¬
lanime poète, qu’il est immémorial
autant que récent, qu’il est d’autrefois,
et de naguère non moins que d’aujour¬
d’hui, le péché dont on nous accuse... »
Étant donné l’œuvre poétique ou para-
poétique assez énorme de Catulle Men¬
dès (d’autre part romancier soumis aux
disciplines d’observation : La *Pre¬
mière Maîtresse), mais surtout T am¬
pleur commerciale des écrits de cette
farine à la fin du xixe et au début du
xxe, un échantillon convenait. M. B.
MESSIEURS DE CES DAMES (Les)
Essai de Willy, pseudonyme d'Henry
Gauthier-Villars (1859-1931). Publié en
1924.
L’ouvrage comporte un, sous-titre :
«Petit manuel d’ichtyologie passion¬
nelle». Il est observé dans l’introduc¬
tion que les prostituées empruntent les
noms qui les désignent à l’omitholo-
312/ Miracle de la rose
gie : poule, caille, grue, etc., mais
qu’on apparente aux poissons l’homme
qui exploite leur commerce. Puis l’au¬
teur propose de ce dernier emploi une
définition d’époque : «Nous décréterons
qu’un “maquereau” (de l’espagnol, fém.
macarellà) est le négociant qui vit des
exercices pratiqués par une personne
en vue de procurer à autrui un divertis¬
sement d’ordre voluptueux. Un “mar¬
lou” est l’intermédiaire des chercheurs
et curieux auxquels, moyennant une
déshonnête rémunération, il procure
l’âme-sœur, ou le corps-frère. Le sou¬
teneur est à la fois l’un et l’autre. » Le
premier chapitre s’envole vers les ori¬
gines. Le patriarche Abraham. Le géné¬
ral Bonaparte. Le général César (ses
particularités).
Le second chapitre raconte dans
un misérabilisme verveux un épisode
lugubre et dru des pratiques lyon¬
naises à la Belle Époque. Suivent des
réflexions sur l’état et l’évolution du
sujet au moment où le livre fut écrit :
un embourgeoisement qui déjà présage
la sécurité sociale. En fin de compte,
une chronique à plusieurs registres, que
les calembours propulsent, «in cauda
veine énorme». Willy avoue son colla¬
borateur (p. 73), quoiqu’il ne le nomme
pas. Quant à Willy lui-même, nous gar¬
derons de ce livre tard venu le souvenir
d’un lettré charmant. L’ouvrage est
l’une des rarissimes tentatives d’éclai¬
rer, fut-ce tout à fait de l’extérieur, un
sujet que ses bénéficiaires préservent
assez bien. M. B.
MIRACLE DE LA ROSE
Œuvre de Jean Genet (19101986).
Publiée en 1946.
Il est peut-être opportun de préciser
qu’aucun miracle n’est décrit dans ce
livre — composé à la prison de la Santé
en 1943 — et que la rose géante qui se
dresse dans le rêve d’Harcamone à la
veille de son exécution capitale pour¬
rait tout au plus symboliser la tur¬
gescence de son sexe bandé tel que
l’auteur le rêve à son tour. Car le rêve
érotique et avec lui l’enfance ont une
très large part dans cette évocation de
la vie de prison. Conduit à la Centrale
de Fontevrault, Genet sait qu’il y trou¬
vera Harcamone qui attend d’être guillo¬
tiné. Or Harcamone, avec Divers et
Bulkaen, détenus dans la même prison,
sont des anciens de Mettray, la colonie
pénitentiaire où Genet fut enfermé à
quinze ans, et Mettray n’est qu’à une
vingtaine de kilomètres de Fontevrault.
De même que les enfants criminels de
la colonie rêvaient de la sinistre abbaye-
prison et de ses vrais durs, maintenant
Genet revit les fastes étranges de Met¬
tray qui, l’initiant à la pédérastie et aux
mœurs des voleurs, ont scellé son des¬
tin. S’il évoque avec un amour attentif
ses souvenirs de Mettray, il décrit en
même temps avec un réalisme cru et
quelque peu désenchanté la dure vie de
Fontevrault; ses amours avec Bulkaen
et Divers sont d’ailleurs marquées par
une attitude moins passive et par une
distanciation légère mais perceptible.
Quatre ans plus tôt, il a accompli son
premier vol avec effraction ; il fait main¬
tenant partie de l’aristocratie des «cas¬
seurs». Dans ses mains, les outils du
cambrioleur, la pince monseigneur et
les deux cales qui «lui donnent cette
allure de bite ailée» deviennent des
symboles de viol, d’émoi sexuel, de
libération ; ce sont en somme des objets
virilisants.
Les beaux gosses de Mettray se sont
transformés en ces détenus malades et
affamés, puants et lâches, en somme
« des pauvres gars ». Tandis qu’il mène
la vie minable de la prison, faite de
contraintes sordides, de querelles pour
quelques miettes de pain et du travail
de l’atelier, où les prisonniers fabri¬
quent des filets de camouflage pour
l’armée allemande, il ne peut que s’éva¬
der en esprit vers Mettray, et revivre la
vie des «familles» avec ses subdi¬
visions rigides en rangs sociaux : les
«maries», les «vautours», les «do¬
dos ». Dans cet univers figé et cruel, la
seule chaleur humaine est celle des
Mon noviciat / 313
étreintes dans la nuit, qui font grincer
les hamacs. Après avoir été la « femme »
de Villeroy, Genet est «marié» à
Divers. Au cœur de la nuit, une bande
d’enfants célèbre avec un extrême
sérieux une cérémonie magique dans la
chapelle de la colonie. Divers aussi est
à Fontevrault, miné par de longues
années de prison. Quand Genet le ren¬
contre — et l’on sait l’importance de
la rencontre dans le rituel érotique de
l’auteur —, Divers est assis avec la
majesté d’un roi barbare sur une haute
tinette au beau milieu de la salle de
punition tandis qu’autour de lui les
punis continuent leur ronde silencieuse
et indifférente. Genet, qui pour l’heure
aime Bulkaen, ne montre à Divers
qu’une amitié discrète. Mais tout va
bientôt se précipiter, comme il arrive
dans la plupart des textes de l’auteur :
c’est la scène de la mort. Au cours d’une
tentative d’évasion, Bulkaen et un autre
détenu sont tués par les gardiens. Dix
jours après, Harcamone est décapité
tandis que Genet dans sa cellule lui
prépare un rêve étincelant et mystique.
Mais dans l’étreinte de Divers, qui a
pris la place de Bulkaen auprès de
Genet, dans ces «noces d’or» des deux
enfants de Mettray, il y a un goût de
cendre, une extrême lassitude. Les deux
amants désormais échangent leurs rôles,
mais ils n’ont plus de joies à partager
— seulement la douleur et la honte
d’un monde désolé. U. E T.
MOMUS REDIVIVUS
ou les Saturnales françaises. Recueil
d'épigrammes et de pièces en vers de
divers auteurs, compilé par Claude-Fran¬
çois-Xavier Mercier, dit de Compïègne
(1763-1800). Publié en 1796.
Les vieux libertins de Paris se lamen¬
tent et invoquent Priape : ils ne peuvent
plus fourrer comme ils voudraient les
bons ventres gras et savonneux, souillés
jusqu’au nombril. Les sultanes noc¬
turnes, traquées par la police, se plai¬
gnent de ne plus trouver refuge aux
Tuileries : il faisait bon alors, dans
l’ombre et la verdure, se livrer à la
saillie. Elles n’ont plus que les rem¬
parts malodorants, parmi le crottin,
sous la pluie. J .-P. P.
MON NOVICIAT
ou les Joies de Lolotte. Récit d'Andrea
de Nerciat (1739-1800). Publié en 1792.
Cette histoire porte en épigraphe
deux vers, qui sont: «Pour être heu¬
reux, ô lubriques mortels !/Faut-il, hélas,
un trône et des autels ! » En vérité, Mon
noviciat est une production médiocre.
Une adaptation anglaise en dit bien le
contenu, par son seul titre : « How to
make love, or the Art of making love in
more ways than one, exemplified in a
sériés of most luscious adventures bet-
ween two cousins». En fait, il s’agit de
suivre les premiers pas que fait Lolotte
dans les «joies» du libertinage, et ce
catalogue des figures et postures amou¬
reuses est un peu monotone. Il n’y a de
véritablement enlevé que la confession
que fait à Lolotte, dans le début du livre,
sa domestique Félicité, qui conclut:
«Il ne me reste de contrition que pour
avoir fait sottement un enfant et pour
avoir eu la vérole. »
La maladie vénérienne tient une place
importante dans le récit de Félicité.
C’est ainsi qu’un abbé voulant abuser
d’elle, elle se donne un tel mouvement
qu’il en aura les sangs empoisonnés.
Voici le passage: «Pouvez-vous igno¬
rer en quel état... — Eh ! foutre ! qu’est-
ce que cela me fait à moi ! Je crains peu
la vérole avec mon eau de Préval. —
Soit! [...] Il y est. Dès lors, je le tra¬
vaille, Dieu sait comment! Tant de
talent l’étonne, l’enflamme. Il fout,
refout, tant que la nature s’y prête ; plu¬
tôt fatigué que rassasié de ma jouissance,
il invoque les secours de l’art. J’ai, lui
dis-je, d’admirables “diabolini”, mais
je vous avoue que si je prends la peine
d’en aller chercher, «je me ferai payer
cher l’intérêt. — Ah ! de ma vie, s’il le
faut! À la bonne heure. J’apporte le
stimulant fatal, j’en donne une bonne
dose, le ribaud gobe le tout avec avi-
314 / Monsieur de Bougrelon
Jacques de Favanne. «La Leçon.
dité. En attendant l’effet, je suis passion¬
nément caressée ; tout cela me convient
et tend à mon but. On y arrive enfin ;
j’use, j’abuse du bienfait des diabolini,
je mets mon homme sur les dents ; enfin
il demande grâce... Revenu de son
ivresse, il éprouve un froid, un tremble¬
ment, un accablement mortel. » Comme
dit Lolotte : on jurerait, à la moderne,
Judith perdant Holopheme...
Un trait encore : lorsque Félicité, qui
est en traitement, veut satisfaire ses
amants, elle les engage à la mode de
Berlin, et s’en justifie par ce fragment
du Dom Japhet d’Arménie de Scarron :
« Il ne m’importe guère/Que Pascal soit
devant ou Pascal soit derrière.» Le
reste de l’ouvrage est verbeux et d’une
monotonie presque laborieuse. H.J.
MONSIEUR DE BOUGRELON
Roman de Jean Lorrain, pseudonyme de
Paul Duval (1855-1906). Publié en 1897.
Au café Manchester d’Amsterdam,
on parle français. Deborah et Gudule
divertissent leurs hôtes étrangers. Mais
quand paraît M. de Bougrelon, il
convient de se taire et d’écouter le mer¬
veilleux conteur, étrange mélange d’aris¬
tocrate et de paillasse qui narre ses
aventures mondaines. Fascinant Bou¬
grelon qui, de musées en bouges, va
entraîner ses auditeurs à travers un
remarquable dédale d’anecdotes extra¬
ordinaires. « Une Espagnole, messieurs.
Elle avait le portrait de son mari tatoué
sur le sein gauche, et quand elle se
dénudait pour le bal, ce tatouage entrevu
semblait un réseau de dentelle. On eût
voulu à force de baisers effacer de cette
gorge l’image du mari.» Cette mar¬
quise délia Morozina Campéador Can-
tès fut violée à la prise de Puebla au
milieu des balles, par quinze chefs
«fumant de rut et de carnage». Puis
elle fit vœu de chasteté. «C’était une
âme figée dans l’épouvante.» Elle
portait quinze rubis incrustés dans la
peau, quinze cicatrices qui se rouvraient
chaque fois qu’elle allait au bal. Et
encore: Barbara, «veuve d’un grand
armateur de Rotterdam», femme fa¬
rouche se refusant à tous les hommes.
On connaîtra son secret. «Elle se bai¬
gnait tous les matins devant un colossal
Ethiopien», incendié de désirs, mais
« caleçonné de cuir, le caleçon du mar¬
tyr, messieurs ». Ce superbe noir étran¬
glera sa maîtresse, violera la guenon
fardée et costumée qui servait aux
délices obscures de la dame, en même
temps qu’un ara au bec finement exercé.
Autre dame : Atala. « L’âme d’Atala,
c’était un ananas, Messieurs. » Et Bou¬
grelon de décrire le charme glauque et
visionnaire qui dort dans les bocaux de
conserves. Et ainsi, de page en page,
l’énigmatique et fabuleux conteur séduit-
il ses amis qui, bientôt, ne peuvent plus
imaginer la Hollande et ses brumes
perverses sans cet hôte imprévu dont
ils découvriront, un soir, le secret trou¬
blant — que l’on ne révélera pas, car il
jette sur le récit une étrange lumière qui
en fait un chef-d’œuvre. Jean Lorrain,
grâce à un humour fortement contrasté
et à un subtil érotisme, égale ici les
Monsieur de Phocas / 315
plus grands nouvellistes. L’essentiel de
l’érotisme « fin de siècle» s’y conjugue
avec un charme qui n’est jamais outré
ni désuet. La Hollande que nous décrit
Lorrain est une châsse où les brumes
marines ourlent voluptueusement les
corps des femmes qu’il évoque, et qui
sont autant de Rubens, « étalage et étal ».
«On eût voulu manger cette femme à
la cuiller, comme un sorbet, messieurs.
Elle était savoureuse et glacée ou du
moins paraissait telle.» Mais en fait,
dans cette œuvre d’épanouissement et
d’évanouissement, la mort n’est jamais
loin. « Nous préférions les mortes pour
l’inanité de notre passion. »
Dans les bouges, M. de Bougrelon
hante les corridors de quelque étonnant
musée mythique dédié aux défuntes.
Cette inoubliable figure anime pour
nous les fêtes fiévreuses, rouges et
noires, de l’Imaginaire — plus soufrées
qu’il n’y paraît dès l’abord, et qui
s’achèvent dans un grotesque nostal¬
gique que ne parvient pas toujours à
masquer l’ironique légèreté d’un style
admirable. Y. C.
MONSIEUR DE PHOCAS
Roman de Jean Lorrain, pseudonyme de
Paul Duval (1855-1906). Publié en 1901.
M. de Phocas, jeune milliardaire
solitaire, nous confie dans son journal
un cas de folie fort insolite : il est
obsédé par certaines pierres précieuses
qui possèdent la lueur de troubles trans¬
parences, et qu’aucun œil humain ne
semble pouvoir égaler. Ce morbide
attrait pour les gemmes l’a rendu malade
à en mourir; «je m’en vais, dit-il, de
leur poison translucide et glauque ». Il
cherche éperdument le reflet du joyau
liquide à travers les regards de la
débauche et de l’agonie ; c’est Astarté
elle-même qu’il poursuit et qui se
dérobe. Et tout le sérail fin de siècle
n’est pas assez enfiévré pour le retenir,
femmes du monde à museau de ron¬
geur, misérables mourantes, morphino¬
manes, travestis, androgynes, «petites
filles anguleuses et macabres». «J’ai
cru, avoue-t-il, aux larges yeux de
luxure d’un tas de petits êtres maladifs,
alcooliques, cyniques, pratiques et sol¬
liciteurs. » Mais Astarté se joue de lui.
Alors M. de Phocas s’en remet à la
volonté d’Éthal, qui semble détenir le
secret de sa guérison. Cet artiste inquié¬
tant, qui peint les baronnes sous les traits
de batraciens horribles et féeriques,
collectionne lui aussi les gemmes malé¬
fiques, ainsi que les femmes de cire
au visage de mortes embaumées. Les
masques et les poisons le fascinent,
telle cette émeraude que Philippe II fit
incruster dans l’orbite de la belle dont
il avait arraché un œil avec les dents, et
qu’il fit monter en bague après sa
mort ; Éthal en possède la réplique, qui
contient un poison liquide, foudroyant.
Mais le peintre, qui lit dans les pensées,
ne fait qu’accentuer la folie de M. de
Phocas dont les hantises s’aggravent de
celles de son ami. Des têtes de décapi¬
tées le hantent, et ses rêves pervertis le
laissent «brisé, révolté et charmé d’hor¬
reur». Plus que jamais, il se fourvoie
dans les lieux louches et bas, avec la
rage de qui se sait incapable d’élan; il
n’a jamais su aimer, ni même désirer.
Névrosé lucide, il constate : « Le raffi¬
nement et la recherche du rare condui¬
sent fatalement à la décomposition et
au néant.» Les voluptés qu’il cultive
sont comme enrobées de visions d’éther;
il n’est pas loin de croire que le monde
n’est qu’un grotesque carnaval — mais
sous les masques ne sont que larves
et pourriture. Il demande son salut à
l’univers de Gustave Moreau, mais les
chimères qu’il y reconnaît comme
siennes ne font qu’exalter sa souffrance.
Voulant supprimer son mauvais génie,
il brise contre les dents d’Éthal l’éme¬
raude contenant du curare. On pourrait
alors le croire guéri. Pourtant, c’est
une figure de morte extatique qui lui
apparaît, murmurant le nom d’Astarté.
M. de Phocas ira poursuivre en Orient
sa quête d’un amour irréalisable.
Ce bel éventail de délires appartient
en propre à Jean Lorrain, qui écrivit cet
316 / Monsieur Julie, maîtresse de pension
ouvrage à la fin de sa vie, drogué,
malade. L’amour fut la première pas¬
sion de sa vie, écrit Hubert Juin, qui
poursuit: «Ce n’est pas la personne
que requiert Jean Lorrain, mais la
limite à laquelle cette personne —
indifférente — pourra mener Jean Lor¬
rain, cet éprouvement de soi, de ses
sens, cette façon d’être et, dans le
même temps, de cesser d’être, cette
passion ténébreuse qui fait de chacun
l’inconsolé suprême; et c’est alors que
la passion chamelle s’inverse : elle n’a
pour but que l’échec, le “pas plus loin”
ressenti jusqu’en la moelle des os, une
drogue, mais puissante, et capitale plus
que capiteuse. Aimer, c’est se brûler
soi-même au fer rouge. » Y. C.
MONSIEUR JUUE, MAÎTRESSE DE PENSION
Récit signé Le Nismois. Publié en 1900
(Paris-Bruxelles).
Monsieur Emest Pouvery, époux de
la directrice de pension, sera cocufié
par un prêtre, et dans le même temps le
sodomisera. Au début, M. Julie (c’est
le même homme) s’intéresse à deux
jeunes demoiselles pensionnaires, les¬
quelles s’intéressent à lui. L’auteur a
bien servi sa clientèle. Cet auteur, de
son vrai nom Alphonse Momas, était
fonctionnaire à la préfecture de la Seine.
À la fin de sa vie, il se consacrait au
spiritisme. M. B.
MONSIEUR NICOLAS
ou le Cœur humain dévoilé. Récit de
Nicolas Edme Restif de La Bretonne
(1734-1806). Publié en 1797.
« Anatomie de moi-même, aussi
exacte que sévère.» — «J’ai soif de
vérité pure » : Restif, qui a soixante-trois
ans, écrit son autobiographie comme
l’on jette un regard sur le passé, à
l’idée de la mort proche. Il n’a jamais
eu beaucoup d’imagination, avoue-t-il,
chacun de ses romans a pris naissance
dans une expérience vécue. Il offre
donc ici «le matériel» de son écri¬
ture, analyse minutieuse et lucide, à la
fois sans concession, et voilée souvent
d’une mauvaise foi trop évidente. Récit
de sa vie professionnelle d’imprimeur
puis d’écrivain, c’est surtout sous l’éclai¬
rage de ses rapports avec les femmes
qu’il élabore cette biographie. Restif
naît en 1734 à Sacy, petit village de
Bourgogne, où il passe une enfance
sereine et douce, au sein d’une famille
de riches fermiers, entouré et choyé par
ses nombreuses sœurs et parentes qui,
« attendries par la finesse de ses traits »,
lui prodiguent tendresses et « agaceries »
qui éveillent sa sensualité précoce. Il
fuit les filles qui le poursuivent pour
l’embrasser, et envie la laideur d’un
cocher « héros et vainqueur effrayant »,
jusqu’à ce qu’il perde cette beauté
enfantine, après un accès de petite
vérole. Ses premiers émois sont pour
des filles timides et réservées avec les¬
quelles il n’échange que des regards
rougissants, tandis qu’il assiste, trou¬
blé, aux ébats des servantes avec les
jeunes paysans, ou que celles-ci l’ini¬
tient à la jouissance. Dès les premières
années il a «le goût des pieds char¬
mants», qu’il observe, caché sous le lit
de. sa mère. «Lorsque j’entrais dans
quelques maisons et que je voyais les
chaussures des fêtes rangées en parade,
je palpitais de plaisir, je rougissais, je
baissais les yeux comme devant les filles
elles-mêmes.» Plaisirs aussi, à la fois
troubles et innocents, des jeux d’en¬
fants, bonheur dont tout sentiment de
faute et de remords est absent, bonheur
provisoire. Restif quitte Sacy pour un
collège de jansénistes où il est partagé
entre un amour pur, et silencieux, pour
Jeannette Rousseau : « modeste, belle,
grande, l’air virginal [...] elle avait ce
charme puissant auquel je ne pouvais
résister, un joli pied», et un déborde¬
ment d’excitations, qu’il épanche en de
longs poèmes obscènes dont les héroïnes
sont les jeunes filles entrevues à Cour-
gis et dont l’une «excitait encore plus
ma lubricité par sa fraîcheur; son
habillement, sa blancheur, et une aven¬
ture de viol qui lui était arrivée, me ren¬
daient quelquefois furieux de luxure».
Monsieur Nicolas / 317
Ses poèmes sont saisis par les jansé¬
nistes ; humilié et coupable à jamais, il
est rejeté de la communauté, convaincu
du pouvoir corrupteur des mots. Il est
placé en apprentissage chez l’imprimeur
Parangon à Auxerre. Parfaite réplique
de Jeannette, Mme Parangon est belle
et vertueuse. Restif succombe encore à
un amour impossible. Alors que cette
fois le désir se mêle à la tendresse,
Colette, qui n’est pas insensible au
charme du jeune homme, ne saurait lui
témoigner qu’une amitié toute mater¬
nelle. Restif, éperdu de désir, s’en prend
aux souliers de celle-ci : « Mes lèvres
pressèrent un de ces bijoux tandis que
l’autre, égarant la nature, et trompant
son but sacré, remplaçait le sexe par
excès d’exaltation. La chaleur qu’elle
avait communiquée à l’insensible objet
qu’elle avait touché subsistait encore et
y donnait une âme ; un nuage de volupté
couvrit mes veux. »
Il se livre auprès des jeunes filles
d’Auxerre à tous les plaisirs du liberti¬
nage mais ne cesse de penser à Colette
dont il brise les dernières défenses au
cours d’un accès de délire amoureux.
Établi à Paris, il va de logeuses com¬
plaisantes en filles d’auberge ou prosti¬
tuées, mais s’attache à Zéphire, jeune
fille de quatorze ans, qu’il soustrait à sa
mère qui la prostitue. Comme nombre
de ses projets de mariage, celui-ci
échoue par la mort de la jeune fille, au
moment où la mère de celle-ci lui révèle
qu’il en était le père. De nouveau la
chute dans la plus basse débauche. Pour
comble de malheur, il succombe aux
intrigues d’une demi-prostituée qu’il
finit par épouser. Bafoué, maltraité,
contaminé même par sa femme, il
recherche inlassablement le visage de
la vertu à travers celui de très jeunes
filles, qui le bafoueront à leur tour, tout
en laissant libre cours à la vigueur de
ses sens auprès de conquêtes faciles.
La jeune Sara est le dernier attache¬
ment du sexagénaire, à la fois paternel
et passionné, tendre et jaloux ; c’est une
dernière aventure pleine d’amertume
qui le rejette au plus profond de la
solitude.
Monsieur Nicolas apparaît, plus que
toute autre chose, comme la révélation
des racines infantiles du monde adulte.
Si l’enfance se présente souvent comme
une sorte de paradis perdu, d’innocence
à jamais arrachée, c’est aussi le moment
décisif où s’élaborent les phantasmes et
les désirs profonds. Le plaisir, à la fois
trouble et encore étranger au poids de
la faute, s’inscrit dans toute l’œuvre
de Restif, l’enfermant dans la plus
constante mauvaise foi. La recherche
ou le retour à une Vertu initiale et tou¬
jours sous-jacente semble, tout au long
du livre, être une sorte de tension pro¬
fonde, sans cesse brisée par la nécessaire
satisfaction de ses désirs immédiats.
Restif aime répéter que la vertu n’est
bonne que par le plaisir qu’elle pro¬
cure : « Si la vertu ne donnait pas le
plaisir, le bonheur, il faudrait abhorrer
la vertu. » Mais le bonheur des passions
enfantines, où le désir lui paraît absent,
reste l’image idéale des rapports amou¬
reux : « Mlle Rousseau excitait en moi
des sensations si vives, si délicates
qu’elles passaient le but, et qu’en l’ai¬
mant deux tiers moins, ç’aurait été à
peu près ce qu’il fallait pour remplir le
but de la nature ; aussi pour les autres
femmes que j’aimais infiniment moins,
je les désirais plus fortement que jamais,
mon imagination, malgré moi, se repais¬
sait d’idées obscènes.» De là naît le
sentiment d’un amour respectueux, le
goût à la fois des longues attentes et
celui du manque, désir de femmes inac¬
cessibles, désir d’amours impossibles.
Toutes les aventures «morales» de
Restif, celle où il envisage le mariage
par exemple, se terminent par la mort
de la fiancée, comme si l’infortune,'
l’échec, étaient, malgré tout, le lot de
tout sentiment vertueux. Restif, à la fois
pur et débauché, éprouve un besoin
constant de pardon, de régénérescence.
Il aime et vénère Colette Parangon,
mais finit par la violer. De ce crime
contre la délicatesse de cette chaste
318/ Monsieur Vénus
passion, il ne reste que le plaisir;
Colette, à la fois mère, amie, maîtresse,
a le pouvoir, par la noblesse même de
son âme, d’effacer toute faute. Tou¬
chante hypocrisie. Tout au long de son
existence, du fond de la plus grande
débauche, il se « lave » ainsi, grâce aux
souvenirs, aux images de jeunesse.
La fixation érotique du soulier, phan¬
tasme qui réapparaît à chaque ren¬
contre, est résurgence encore d’images
d’enfance ; Restif est fidèle à ses « irré¬
gularités». L’amour de sa mère et de
ses sœurs, l’image de ses premiers atta¬
chements aux très jeunes filles de Sacy,
déterminent peut-être aussi ses goûts
de l’inceste, tendresse paternelle mêlée
de désir, de Zéphire à Sara, qui devient
obsession dans L ’*Antijustine, mais
n’est jamais entachée d’immoralité.
La puissance érotique du souvenir de
l’amour, de son évocation, plus encore
que la satisfaction immédiate de ses
désirs, bouleverse Restif. Il découvre
une sorte d’érotisme de la Lettre. Il
devient « l’inscripteur », ou le « dateur»,
couvrant les murs de l’île Saint-Louis
de dates, de phrases sibyllines qui lui
rappellent de tendres moments et sont
capables, à elles seules, de faire resur¬
gir son excitation aussi bien que son
émotion. C’est peut-être en partie cette
conscience du pouvoir érotique des mots
qui fera de lui un auteur, ou plutôt « un
livre vivant», comme il se plaît à se
nommer. D. C.
MONSIEUR VÉNUS
Roman de Rachilde, pseudonyme de
Marguerite Eymery (1860-1953), écrit en
collaDoration avec Francis Talman. Publié
en 1884.
La seconde édition fut préfacée par
M. Barrés, qui souligne la «frénésie
sensuelle et mystique», les «piments
enragés » que cette œuvre nous réserve,
Raoule de Vénérande est une jeune fille
fortunée, indépendante, au teint pâle et
aux lèvres minces. Elle a remarqué dans
l’atelier d’une fleuriste un adolescent
frais et rose comme une pucelle, qui
l’attire irrésistiblement. Elle installe chez
elle cet être désexué dont elle détaille
les charmes avec audace. Mais Jacques
est le fils d’un ivrogne et d’une catin, et
son honneur ne sait que pleurer. Pour¬
tant, il devient la « maîtresse » de Raoule,
et elle son « amant ». Ce couple inverti
se livre aux plus voluptueux ébats sans
que jamais la virilité de l’homme soit
en cause. Bientôt, bravant le scandale,
Raoule épousera ce « Monsieur Vénus »
dont elle ne peut plus se passer. Le ton
outré, plein de « caresses démoniaques »
et d’«effrayants vertiges», porte par¬
fois à sourire. Comment ne pas citer
l’épisode cocasse où Jacques, déguisé
en femme, se fait passer pour Raoule ’
aux yeux des domestiques pour se
rendre dans la chambre d’un ami et se
donner à lui ? Raoule se travestit à son
tour en homme pour aller surprendre
l’infidèle; après l’échange des habits,
elle exige que Jacques provoque en
duel son « rival » afin de la venger d’un
adultère qu’elle n’a pas commis, mais
que son époux voulait commettre, sous
d’autres espèces, à sa place. Raoule,
inconsolable de la mort de Jacques, lui
dédiera une chambre murée, à entrée
secrète ; en grand deuil, elle viendra s’y
agenouiller longuement avant d’enlacer
et de baiser une statue de cire revê¬
tue d’un épiderme de caoutchouc trans¬
parent. «Les cheveux roux, les cils
blonds, le duvet d’or de la poitrine sont
naturels ; les dents qui ornent la bouche,
les ongles des mains et des pieds ont
été arrachés à un cadavre. Les yeux en
émail ont un adorable regard... Un res¬
sort, disposé à l’intérieur des flancs,
correspond à la bouche et l’anime.»
Parfois, un jeune homme vêtu de noir
accompagne la veuve en ces lieux.
«Nous aimons Monsieur Vénus, écrit
M. Barrés, parce qu’il analyse un des
cas les plus curieux d’amour de soi
qu’ait produit ce siècle malade d’or¬
gueil. » Analysant le côté pathologique
de l’anecdote, il conclut: «Ce livre à
mon goût peut être considéré comme
une curiosité qui restera au même
Mort (Le) / 319
titre que certains livres du siècle der¬
nier, que nous lisons encore après
que des ouvrages plus parfaits ont
disparu.» Y. C.
MONT-DRAGON
Roman de Robert Margerit (19101988).
Publié en 1945.
«Il y eût eu quelque sottise à ne
point martyriser une femme si disposée
à l’esclavage.» Cette pensée du héros
de Mont-Dragon en fait un lointain
descendant des personnages de Sade.
Et, de fait, Georges Dormond va se
livrer aux pires corruptions : il incite la
pure Marthe, jeune fille farouche et
fière, à des lectures perverses ; il pousse
sa maîtresse, la mère de la jeune fille,
dans les bras de sa femme de chambre,
ruinant l’entente entre la mère et la fille ;
il avoue enfin aux deux femmes qu’il a
assisté, caché, à leurs ébats, souillant
ainsi à jamais la pureté du sentiment
qui, malgré lui, les réunit. Mais ce
démon sera finalement abattu : Marthe,
sur le point de lui céder dans un instant
d’égarement, se reprend et lui fracasse
le crâne. Une conspiration du silence
protège la jeune fille. Sa mère revient
à elle. Un mariage enfin couronne
ce roman de l’érotisme déchu, bafoué,
exterminé. / J. L.
MORALE DES SENS (La) ] /
ou l'Homme du s/èc^ extrait des
mémoires de M. le Chevalier de Bar* * *,
imprimé à Londres en 1781 et 1792.
L’auteur présumé de ce tableau des
mœurs faciles au xvme siècle, dont on
vanta longtemps les détails libres, la
manière singulière et la tonalité galante,
est le vicomte de Mirabeau, non pas le
célèbre orateur révolutionnaire, mais
son frère cadet plus connu sous le
sobriquet de Mirabeau-Tonneau, lequel,
sous le nom de chevalier de Bar***
(Barville), raconte ses bonnes fortunes
amoureuses. Cela nous vaut une cin¬
quantaine de chapitres lestement trous¬
sés, et la description par le menu des
habitudes des femmes de son temps. Il
est d’autre part facile de reconnaître
sous le père du chevalier l’économiste
Mirabeau lui-même, sous le person¬
nage de l’oncle, «l’ami des hommes»,
le bailli de Mirabeau, tandis que Sophie
n’est autre que Sophie Monnier, la
maîtresse de son frère. D’autres noms
tels que ceux de Sainville, Eglé, Bel-
cour et Florval sont, dans ce livre à
clef, restés inexpliqués... D. G.
MORT (Le)
Récit de Georges Bataille (1897-1962).
Publié posthume en édition à tirage
limité, en 1964, puis en édition courante
en 1967.
Gilles Deleuze souligne que la pen¬
sée de Sade s’exprime en termes d’ins¬
titution tandis que celle de Masoch
s’exprime en termes de contrat; on
pourrait dire que celle de Bataille tend,
dans ses œuvres romanesques, à fixer
un rituel. Dès Le *Bleu du ciel, puis
dans *Madame Edwarda, L ’*Abbé C et
*Ma mère, il y a — vers l’à bout de
souffle suppliciant qui se perd dans
l’extase — la même montée à travers
l’angoisse, l’alcool, la nudité, l’obscé¬
nité. Les vingt-huit brèves scènes du
Mort résument ce « mouvement intolé¬
rable » et tragique avec une violence au
rythme de laquelle le lecteur ne peut
qu’entrer dans l’irrémédiable. L’obscé¬
nité, ici, n’est jamais graveleuse, ou
plutôt elle l’est avec un tel excès que
toute complicité (complaisance) est
immédiatement brûlée par un nouvel
excès : nul arrêt, la mort passe, et la
nudité lui ouvre le chemin. Quant aux
mots — les mots ne retiennent la mort
que pour la lâcher sur nous, sans arrêt
possible, encore et encore, car «dans
l’angoisse apparaît la nudité, qui exta¬
sie » (cf. L 'Expérience intérieure).
Résumé : Edouard est mort. L’irré¬
médiable élève Marie « comme un
ange ». Marie, échevelée, retire sa robe.
Elle sort, folle et nue, sous l’averse,
son manteau sur un bras. Elle s’étend
sur la terre, se compisse longuement,
chantonne d’une voix démente. Elle
320 / Motocyclette (La)
court vers l’auberge, hésite devant la
porte, touche son sexe, pleure dans son
impuissance. Elle a mis son manteau :
elle entre, boueuse, ruisselante. «On
peut boire?» demande-t-elle. Elle s’as¬
sied près d’un garçon de ferme, colle sa
jambe à la sienne, lui prend la main, la
met entre ses cuisses. Elle vide un verre
d’alcool pur. Un autre. Un ivrogne
l’apostrophe : elle ouvre sa braguette.
Elle boit. Elle danse une java obscène.
Elle s’écroule ivre morte. On la ranime.
Elle demande à boire. Et encore. Elle
tombe. Elle murmure «... l’aube» et
perd connaissance. La patronne ordonne
au beau Pierrot : « Suce-la. » On la sou¬
lève, on cale son cul sur une chaise.
«Elle se sentit illuminée, glacée, mais
vidant sans compter, vidant sa vie dans
l’égout.» Le vent hurle. Marie jouit.
Marie se dresse. Marie crie : « Edouard. »
Et « l’angoisse fait de sa voix le prolon¬
gement de celle du vent». Entre un
nain, c’est M. le comte. Il prend place
face à Marie et commande à boire pour
tous. Marie dit : « Je vais mourir à
l’aube. » Ils boivent. Le comte demande
à Pierrot de le branler. Marie monte sur
la table et pisse sur le comte. Elle s’ar¬
rose ensuite elle-même d’urine puis,
« accroupie, le con au niveau de la tête
du monstre, elle en fit ouvrir horrible¬
ment les lèvres». Elle glisse, tombe,
renversant le comte. Fracas, mêlée
affreuse. Pierrot terrasse Marie, l’écar-
tèle. «Baise-moi», dit-elle. Pierrot se
dénude. « La scène dans sa lenteur évo¬
quait l’égorgement d’un porc, ou la
mise au tombeau d’un dieu. » En reve¬
nant à elle, Marie lit dans les yeux du
nain l’insistance de la mort. Elle l’in¬
vite chez elle. Ils vont. « Déshabille-toi,
dit-elle, je t’attends dans la chambre
voisine.» Le comte se met nu, sans
hâte. Sexe dressé, il pousse la porte :
«le mort, en désordre, emplissait la
chambre... » Marie a un sourire affreux
en voyant le sexe du comte s’affaisser,
puis elle tombe morte, empoisonnée.
Final : « ... le comte aperçut les deux
corbillards à la suite, allant au cime¬
tière au pas./Le nain siffla entre ses
dents:/— Elle m’a eu.../Il ne vit le
canal et se laissa glisser. Un bruit lourd,
un instant, dérangea le silence de l’eau./
Restait le soleil. » B. N.
MOTOCYCLETTE (La)
Roman d'André Pieyre de Mandiargues
(1900-1991). Publié en 1963.
Rebecca se lève avant l’aube pour
aller rejoindre son amant Daniel à Hei¬
delberg dont cent trente kilomètres la
séparent. Sans bruit, pour ne pas éveiller
son époux qui dort, elle se glisse nue
dans un vêtement que Raymond Nul
(c’est le nom de l’époux de peu de
consistance dont elle est affublée) ne
regarde jamais sans méfiance et tris¬
tesse : c’est une combinaison de cuir
noir et brillant, doublée de fourrure
blanche, qui emprisonne hermétique¬
ment son corps du cou aux chevilles.
Puis elle retrouve la motocyclette que
son amant lui a offerte, somptueuse et
rapide monture qu’elle flatte de la main
comme un animal auquel elle murmure,
telle une amante au lit: «Jusqu’où
m’emporteras-tu, taureau noir?» Le
voyage commence dans la nuit, et nul
ne soupçonne qu’une jeune femme de
dix-neuf ans est l’intrépide conducteur
de l’étincelant engin. Au fil des kilo¬
mètres, elle évoque cet amant entre les
mains duquel elle va se remettre, abdi¬
quant toute volonté. Mais Daniel ne lui
a jamais demandé de demeurer près de
lui (est-ce la raison pour laquelle elle a
choisi de prendre le nom de*ce Ray¬
mond Nul aux gestes si maladroits,
quelque temps avant que débute l’ac¬
tion?) Son amant, fervent amateur de
livres anciens et de courses de moto,
est grand, robuste et un peu chauve. Il a
des yeux couleur d’huître, et fait tou¬
jours preuve d’une décision qui fascine
Rebecca. Elle se souvient de leur pre¬
mière nuit, dans un hôtel où elle se
trouvait en compagnie de son fiancé.
À la place de Raymond Nul, un intrus
se glissa dans l’obscure retraite de la
vierge. C’était Daniel.
Mouche / 321
Rebecca s’est arrêtée dans un café,
où elle demande un kirsch, afin de flat¬
ter voluptueusement sa mémoire : dans
la chambre où souvent Daniel l’en¬
traîne, deux verres de cet alcool répan¬
dent rituellement leur parfum dans la
pénombre. « Mais la brûlure du gosier
ne venait jamais qu’après l’ivresse des
corps.» D’étape en étape (car il est
encore tôt, et Rebecca ne veut sur¬
prendre son amant qu’à l’heure où il
déjeune sur la terrasse de sa maison),
Rebecca revit les instants d’intense émo¬
tion sexuelle qu’elle a connus auprès
de cet homme. Il aime la dévêtir d’un
seul geste de la tête aux pieds, comme
on écorche un animal, et voir appa¬
raître son joli corps un peu garçonnier,
«sa toison brune et vigoureuse, qui
prospérait jusque sur son dos en lui
donnant des allures de chèvre». Elle
songe à l’animalité violente de Daniel
lorsqu’il la prend sur un tapis de laine
noire et qu’il s’assoit ensuite dans un
grand fauteuil rouge, d’où il la domine,
elle, restée à terre. Mais à cet instant où
elle s’apprête à se faufiler en pleine
vitesse entre deux camions, elle aper¬
çoit une énorme flaque d’huile sur
la route. «L’univers est dionysiaque»,
pense Rebecca qui n’est plus qu’une
seule plaie par où son amant se répand
en elle. Y. C.
MOUCHE
Nouvelle de Guy de Maupassant (1850
1893). Publiée en 1890.
Maupassant, prématurément vieilli,
se reporte au temps où il pratiquait sur
la Seine son sport favori, l’aviron. Ils
étaient cinq canotiers, garçons robustes
aux bras musclés et bronzés, à la poi¬
trine velue, gourmands et sensuels,
libres de préjugés, peu inhibés par les
scrupules. À eux tous ils n’ont pu ache¬
ter qu’un bateau. Un soir, l’un d’eux,
celui qui portait monocle et que l’on
avait surnommé pour cela «N’a-qu’un-
Œil », leur amène une fille qui fait leur
conquête, qu’ils appellent «Mouche»
et dont ils se partagent les faveurs.
Cette «petite cantharide bourdonnante
et enfiévrante» trouble tout l’équipage.
N’a-qu’un-Œil est l’amant en titre. Ses
camarades ne sont que des suppléants.
« On laissait par délicatesse Mouche à
N’a-qu’un-Œil du samedi soir au lundi
matin. Les jours de navigation étaient
à lui. Nous ne le trompions qu’en
semaine, à Paris, loin de la Seine.»
Alors qu’une femme mariée n’est pas
fidèle à son mari, pourquoi Mouche
l’aurait-elle été à un amant? On de¬
mande souvent à Mouche pourquoi on
l’appelle ainsi. N’a-qu’un-Œil «arti¬
cula d’un ton sec : parce qu’elle se
dépose sur toutes les charognes ». Cette
réplique n’empêche pas la situation
de se poursuivre très bien plusieurs
semaines lorsqu’un soir N’a-qu’un-Œil
annonce à ses amis que Mouche est
enceinte. Mais duquel? Maupassant
dénonce alors «cette cruelle farce de
la nature qui ne permet jamais à un
homme de savoir d’une façon certaine
s’il est le père de son enfant». Celui
qui va naître ici aura cinq pères. Les
canotiers en ont ainsi décidé à l’una¬
nimité. Hélas ! en accostant un jour,
Mouche tombe du bateau, heurte une
pierre « de tout son ventre » et disparaît
dans l’eau. Les cinq plongent, la ramè¬
nent, la raniment. «Puis on la délivra
d’un enfant mort. » Mouche est déses¬
pérée. «Alors, N’a-qu’un-Œil, qui l’ai¬
mait peut-être le plus, eut pour la
calmer une invention géniale : “Console-
toi, petite Mouche, nous t’en ferons un
autre...” A moitié convaincue, à moitié
gouailleuse, elle demanda en nous
regardant tous : “Bien vrai ?” — Et
nous répondîmes ensemble : “Bien
vrai”.» Après ce dénouement railleur
et attendri, il convient de rappeler que
Mouche a existé, que Maupassant ne fit
pas que du canotage avec elle et que
c’est auprès d’elle qu’il contracta, très
jeune encore, le mal qui devait peu à
peu obscurcir son esprit et abréger sa
vie. P. D.
322 / Moyen de parvenir (Le)
Gravure anonyme. Vers 1600.
MOYEN DE PARVENIR (Le) \
Œuvre contenant la raison de tout ce
qui a esté, est et sera. Roman de Fran¬
çois Vatable Béroalde de Verville (1556-
après 1623]. Publié en 1610.
On boude Béroalde; il est pour¬
tant digne de Rabelais et des meilleurs
conteurs français. Le goût des mots, la
chaleur des propos, l’incessante inven¬
tion verbale font de ce livre une véritable
officine du langage. Ainsi apprend-on
qu’un coquebin est « celui qui n’a point
vu le con de sa femme ou de sa garce »,
ce qui est pourtant un des plaisirs du
mariage. Mais le mariage est justement
une affaire trop importante pour qu’on
s’y aventure légèrement. La femme doit
être pucelle et économe. Pour le puce¬
lage, il est facile à reconnaître : « de la
main gauche passée entre les jambes,
on empoigne le con ; de la droite, des
deux premiers doigts, vous ouvrirez le
troufignon en éloignant les fesses, puis,
l’ouverture capable, soufflez de toute
votre force; si d’aventure le vent passe
outre et que vous le sentiez à la main
gauche, elle ne sera pas pucelle ; autre¬
ment, elle le sera». Quant à la bonne
ménagère, c’est celle qui «s’étant
torché le cul, resserre le papier en sa
pochette, le gardant pour une autre fois,
ou pour empaqueter des confitures».
Le bon mari, lui, doit être bien pourvu
des cymbales de la concupiscence. Tel
pauvre en effet avait un membre si
menu et si fin que pour dépuceler sa
femme il eut recours à une fourchette ;
tel autre était si vieux et montait si peu
que c’est la femme qui prit la four¬
chette pour le râcler et lui donner un
peu de feu. D’habitude, les mains fémi¬
nines suffisent, car ce sont grilles sur
lesquelles la chair revient. Les pendards
se passent d’artifice et se contentent de
malice. Tel celui qui fait croire à une
soubrette qu’il faut casser les petits
œufs qu’elle a dans le ventre et qui ris¬
quent de l’empoisonner. Il les lui casse
Moyen de Roger (Le) / 323
à sa façon, avec fort instrument de chair,
et la naïve va se montrer à sa patronne
en relevant ses jupes: «Voyez-en le
devant qui est tout mouillé de la glaire
qui en est sortie quand il les cassait ! »
Un autre luron se déguise en femme
enceinte et feint d’être pris de dou¬
leurs ; il souffle, sue, soupire ; la sage-
femme accourt, saisit à pleines mains,
sous la chemise, le grand persuasif et
s’écrie : «Courage ! je tiens le bras ! »
D’autres graves questions sont agi¬
tées dans l’assemblée des moines, à
savoir « si le troufignon barbotte quand
on pète, et lequel vous aimeriez mieux
baiser, une fille au dernier nœud de
l’échine ou à l’entonnoir du cul». Et
certains viennent se confesser des occa¬
sions qu’ils ont cherché de succom¬
ber à la tentation. Un très cher frère a
coincé une bachelette et entreprend de
la besogner debout; la chose n’est pas
si facile : « Je lui levais les robes et puis
je levais la mienne, et levant la mienne,
la sienne tombait, puis, levant la sienne,
la mienne baissait. » « Maladroit, répond
l’assemblée des moines. Tu aurais dû
prendre ta robe entre les dents, et d’une
main soulever la sienne, et la foutiller
de l’autre.» Un autre frère eut plus de
chance : il se trouva nu à nu entre deux
draps, sur un bon lit, avec une de ces
poissonnières qui, «pour avoir toujours
la main en l’eau et le feu du cul, ont les
joues vermeilles». Ce fut, dit-il, une
fête pour les mains, le membre et le
regard. Il vit le but d’amour « aussi prêt
à s’émouvoir qu’une rose fraîche».
Alors?... s’écrie l’assemblée des
moines; et l’autre, penaud, d’avouer:
« elle remuait et tempêtait, se trémous¬
sait si fort que je ne sais si j’ai mis
dedans ou dehors». Ainsi dérive dans
la nonchalance ce monde doré de fiente
joyeuse et de foutre sanctifié. J.-P. P.
MOYEN DE RÉUSSIR (Le)
Conte d'un auteur anonyme. Publié en
1770.
Le moyen de réussir est très simple :
son secret est dans les femmes. Le
jeune de Vernis l’a si bien compris qu’il
inaugure sa carrière en s’acoquinant
avec une jeune et jolie veuve, riche sur¬
tout, mais pas assez pour payer ses
dettes de jeu et satisfaire ses coûteuses
fantaisies. Elle vend ses terres et se
ruine pour lui. Point d’argent, plus
d’amant. Il l’abandonne et part pour
Paris. Que faire dans le monde des
lettres lorsqu’on est bel homme et piètre
écrivain ? Ecrire une mauvaise pièce et
la présenter à une actrice célèbre. Elle
la boude mais s’entiche de l’auteur. Ils
font l’amour et la pièce est jouée :
c’est un succès. On se déleste alors de
cette maîtresse devenue inutile et l’on
s’occupe de plus jolies filles pour de
meilleures places. C’est ainsi qu’on
finit capitaine et enrichi. De Vernis
contemple alors l’escalier de sa gloire :
il est fait de culottes froissées. Conclu¬
sion : «Ne rendez vos hommages qu’aux
femmes ; aimés d’elles, on fait jouer de
mauvaises pièces, on gagne des pro¬
cès douteux, et l’on obtient des régi¬
ments.» J.-P. P.
MOYEN DE ROGER (Le) *
Nouvelle de Guy de Maupassant ( 1850
1893). Publiée en 1883.
L’auteur demande à son camarade
Roger ce qu’est ce «moyen de Roger»
dont la femme de celui-ci parle tou¬
jours. «Si ma femme se doutait de la
vérité, elle se tairait», répond Roger
qui explique qu’avant d’être mariés, sa
femme et lui avaient des conversations
« pimentées » et que, se promenant par
un beau jour au Bois avec elle, il ne sut
répondre qu’en répétant maladroite¬
ment «je vous aime» aux invites plus
pressantes et plus précises qu’elle lui
faisait. «Mauvais présage. Avez-vous
tous les jours autant d’esprit?» lui
demanda-t-elle. Elle était veuve et la
mettre au lit «n’exigeait pas toutes les
cérémonies maternelles nécessaires pour
une jeune fille». Mais, au lit, Roger
continuait à faire «triste figure». La
veuve éclate de rire et en appelle au
courage et à l’énergie de Roger. Alors,
324 / Multa paucis
celui-ci se lève, s’habille, sort, court
vers «une hôtellerie d’amour» non
loin de sa demeure et se jette à l’eau
pour voir s’il savait encore nager. «Je
nageais, et fort bien. Et je demeurai là
longtemps, savourant cette vengeance
secrète et raffinée. » Puis il rentre lente¬
ment chez lui et reprend triomphale¬
ment la place qu’il avait «quittée en
fuyard». La veuve croit en un «pro¬
cédé scientifique infaillible». Quant à
Roger, il conclut gaillardement : « si tu
as quelque ami qui redoute les émo¬
tions d’une nuit de noces, affirme-lui...
qu’il n’est point de meilleure manière
pour dénouer des aiguillettes, comme
aurait dit le sire de Brantôme». Cette
pochade a son importance car elle
manifeste nettement un trait essentiel
de Maupassant. Dans toute son œuvre,
il semble qu’une incapacité — au sens
juridique du terme — frappe le mari : il
y a incompatibilité entre son person¬
nage et la technique de l’amour. Dans
ses Vers de jeunesse, Maupassant avait
déjà dressé un réquisitoire contre le mari
qui commence ainsi : « Je connaissais
fort peu votre mari, Madame,/Il était
gros et laid, je n’en savais pas plus./
Mais on n’est pas fâché quand on aime
une femme/Que le mari soit borgne ou
bancal ou perclus !... » P. D.
MULTA PAUCIS
Poèmes de Marcel Pénitent. Publiés en
1939.
Poèmes libertins ou grivois dont
l’auteur, entre 1916 et 1920, se faisait
entendre « dans ses œuvres », à la
Chaumière, boulevard de Clichy, caba¬
ret de chansonniers que remplaça plus
tard le Théâtre de Dix-Heures. Pénitent
moque en vers faciles les invertis de
l’un et l’autre sexe, mais n’épargne
pas non plus les débauchés que ne
tourmente aucun désir « antiphysique ».
L’inspiration de ses poèmes, qui sont
souvent des sonnets, ne procède parfois
que du calembour sur lequel ils s’achè¬
vent : « Et tu serais encore avec ton
prince russe/Si tu l’avais tenu par des...
raffinements !/— Peut-être. Mais eût-il
fallu que je le susse. » La dernière page
de Multa paucis indique que l’impres¬
sion en a été terminée le 14 août
1939, «an I du second règne d’Alber-
tus Elbumus Ier». P.P.
MUSÉE NOIR (Le)
Nouvelles d'André Pieyre de Man¬
diargues (1909-1991]. Publiées en 1946.
Le musée ouvre ses portes sur « Une
histoire de fourrure et de sang». Mar¬
celline Caïn, sauvageonne de quatorze
ans, s’est prise d’une passion exclu¬
sive, sensuelle et quasi vertigineuse
pour un gros lapin orange, touffu, qui
ressemble à un bouquet de soucis — il
porte d’ailleurs le nom de ces fleurs.
Elle le contemple longuement dans les
yeux, passe sa langue fine sur ses
dents, lui offre son corps dénudé, par¬
tage avec lui tous ses jeux. Mais les
parents de Marcelline ne peuvent com¬
prendre cet attachement d’une enfant
dans un pays «puant et brûlé » qui n’est
pas le sien. Sournoisement, ils tuent le
lapin et le servent en ragoût au cours du
dîner familial. Le désespoir de Marcel¬
line n’éclate pas en sanglots, mais son
silence est infiniment plus menaçant.
Elle va chercher dans un bouge le grand
nègre Pétrus dont elle n’a pas oublié
certains regards qui l’ont troublée, lors¬
qu’elle le rencontrait près des abattoirs.
Car Pétrus est boucher. Il danse, à pré¬
sent, vêtu d’étoffes bariolées et d’un
pantalon à damiers. Ses pieds sont nus
dans des souliers vernis liés de ficelles.
Ils vont dans la bergerie voisine où
attendent les moutons promis au cou¬
teau. Entre les murs tapissés de peaux
et de cadavres de bêtes, Marcelline doit
convenir qu’elle s’est livrée au désir
de Pétrus : « Il faut être bien sage et
douce avec lui, sinon, il te coupera la
tête et ton sang ira fontaine éclabousser
le plafond de la cabane. » Il l’a posée à
cheval sur un gros agneau, et comme
elle est nue sous sa chemise, le contact
du poil et la vermine lui cause un si
grand désordre qu’elle s’oublie sous
Muse mousquetaire (La) / 325
elle. Mais elle ne proteste pas, car le
grand homme noir la fascine. Lorsqu’il
l’étend à terre, elle se contente de bêler;
elle est devenue l’agneau docile du
sacrifice. Lorsqu’elle émerge de son
évanouissement, Pétrus s’est pendu. Elle
caresse très haut la cuisse sous l’étoffe
déchirée, mais elle ne tranchera pas la
corde. Elle s’enfuit avec le couteau du
boucher, qui lui servira d’instrument de
vengeance, car elle égorgera* ses parents
pendant leur sommeil. On conclura à la
culpabilité de Pétrus, ainsi que l’exige
la morale de cette histoire.
Puis nous voici dans le fameux « Pas¬
sage Pommeraye» de Nantes, capri¬
cieux bazar où le promeneur perd la
notion du temps. Il y rencontre une
femme au visage blanc, aux lèvres arro¬
gantes, qui l’envoûte si fort qu’il la sui¬
vra jusque dans l’atelier où, pour son
malheur, on fabrique des monstres. Il
sera métamorphosé en homme-caïman,
ce qui ne l’empêchera pas de rédiger
un mémoire sur des feuilles de papier
d’emballage, dans la caisse où il vit.
Suit « Mouton noir», dont l’exergue est
une phrase de Restif de La Bretonne :
« Dans tous les pays où les femmes ne
seront pas honorées en public comme
des objets sacrés, plus que les prêtres
même, il n’y aura pas de mœurs. » « Le
Tombeau d’Aubrey Beardsley» ras¬
semble au cours d’un étrange festin
une tribu de géantes affublées de nains.
Après un combat d’une cruauté sans
merci, ces redoutables femmes massa¬
creront leurs époux.
« Le Pont » nous transporte dans les
bois où Damien s’est perdu. Sa rêve¬
rie épouse l’âme sauvage des forêts. Il
évoque certaine partie de «billard fémi¬
nin», sous la vive lumière de suspen¬
sions en forme de châteaux à mille
pointes. Les joueuses, entraînées toute
l’année, ont peu de chances de perdre,
mais la règle veut que toute vaincue
soit remise, mains liées derrière le dos,
au gagnant à qui elle appartiendra, sans
réserves, pendant une heure. Les péré¬
grinations de Damien l’amènent jus¬
qu’au manoir de la femme qu’il
convoite. Le jour s’achève sur la vi¬
sion d’un sang obsessionnel : sous les
décombres du seul pont de la forêt, il
discerne une hécatombe de chevaux.
C’est la fin de la chasse fantôme en
compagnie du vieux mari de la belle.
Damien songe aux sanglantes pyramides
de viandes, au goût fade, dont le gave
sa mère. «Et quand il porta son mou¬
choir à ses lèvres, il ne fut pas étonné
de découvrir qu’il crachait le sang. »
Ultime étape du noir musée, «le
Casino patibulaire», qui se clôt sur
l’image d’une tête qui roule sous l’écha¬
faud. Les femmes régnent sur ce
royaume interdit dont elles semblent
forger les lois selon leur bon vouloir.
Instigatrices des passions, elles vont si
loin dans l’ordre de leurs désirs qu’elles
s’exposent parfois au supplice, mais
elles n’en méritent que davantage d’être
divinisées. Le luxuriant foisonnement
du musée se veut un appel à la liberté ;
c’est «l’innocence farouche d’un uni¬
vers enfin déchaîné». Y. C.
MUSE MOUSQUETAIRE (La)
Poèmes et proses du chevalier de Saint-
Gilles |? - mort vers 1709). Publication
posthume en 1709.
Le recueil est composé d’une série
de poèmes, contes et fables souvent
imitées de La Fontaine, insérés entre dix
mercures galants. Saint-Gilles reprend,
en vers et en prose, les thèmes inépui¬
sables du malheur des maris, du plaisir
du changement, du temps qui passe et
ne revient jamais. Dans « la Pénitence
masquée », il raconte comment un direc¬
teur de conscience devient le complice
involontaire des amours de Julie et de
Valère. Dans «1’Amo.ur incurable», il
transpose les figures de l’amour sur le
plan du rêve et écrit ces vers : « Jouir,
disais-je, est le but de ses vœux./Sou-
vent l’amour est un ardent caprice./
Examinons tous les amants heureux.»
Les dix mercures galants racontent les
manœuvres, les défaites et les victoires
du Colonel Amour et de ses troupes.
326 / Mylord
Carte du tendre et guerre en den¬
telles : « Le Satirion, volontaire et par¬
tisan dans les troupes ennemies, est
venu à la tête de cinq ou six cents
Transports Amoureux et nous a enlevé
Confiance que nous avions fait prison¬
nier au dernier combat. Raison est fort
en courroux et a mis aux arrêts Tran¬
quillité qui gardait ce poste.» Mais il
arrive que cette belle mécanique de
boudoir se dérègle, comme dans ce sur¬
prenant aveu: «Il est dangereux de
blesser, le poète satyrique. Il faut le
caresser et l’amadouer, de peur qu’il ne
vous déchire. » P. R.
MYLORD
ou les Bamboches d'un gentleman.
Œuvre anonyme. Lausanne, 1876. Impri¬
mée après nombreuses rééditions et
condamnations sur la copie de Cologne
faite en 1789 de l'original Milord
Arsouillé, publié la même année à Bor-
delopolis chez Pinard.
Il semble que l’auteur de cet ouvrage
célèbre ait emprunté au roman de Mira¬
beau *Hic et Hec l’histoire de la belle
Adèle racontée par le «convive» Val-
bouillant. Des contrefaçons, elles aussi
condamnées, elles aussi fort lues,
comme Les Amours libertines d’un
grand seigneur de ce siècle, contribuè¬
rent à répandre la légende de Milord
Arsouillé, dont personne ne doute
qu’elle ne soit la transposition popu¬
laire des faits et gestes de lord Seymour
en personne. L’orgie qui nous est contée
donne lieu à une préparation soignée,
puisqu’elle doit avoir lieu dans une
maison louée et décorée à cet effet, et
l’illustration de cette apologie du plai¬
sir franc quoique discret est confiée à
douze apôtres du sexe masculin et à
douze épouses de leur choix. Si les murs
sont peints, comme prend la peine de le
préciser l’auteur, de manière «à faire
bander un paralytique», les chansons
seront légères, le café aussi, les glaces
et les miroirs nombreux et ravis¬
sants, l’eau parfumée et l’atmosphère
empreinte de distinction. Ce qui n’em¬
pêche pas les partenaires de changer
entre deux chansons, ni de se «gama-
hucher» au «punch» antillais, jusqu’à
laisser les dames « à se tordre les bras
sur les lits, chacune comme chatte qui
vient d’être enfilée par un matou au
fond d’une gouttière ». Après la toilette,
c’est le tour des « baisers à langue four¬
rée», des libations et des gais propos,
en apéritif aux essais, bientôt couron¬
nés de succès, de « grande cavalcade »
sur douze chevalets de bois recouverts
du meilleur velours. Éponges, bidets et
philosophie libertine attendent le lec¬
teur à l’entracte avant le passage au
crible de morceaux très choisis des Écri¬
tures saintes, arrosé comme il se doit
d’«ambigu confortable», à savoir d’un
aphrodisiaque à paralyser un paralytique.
Milord lui-même conte l’histoire
d’une noce où il tint la place du mari, et
le procédé qu’il employa pour ce faire
— un vomitif puissant administré au
malheureux le soir décisif. Une chan¬
son sur les maisons de passe accom¬
pagne alors le vin de Chypre que boivent
les acteurs de la soirée, fatigués l’es¬
pace, d’un chapitre par de nouveaux
ébats.
Mis en verve, B.M. raconte aussitôt
l’histoire de Laurence T., qu’il tira
autrefois de la misère et qui le trompait,
en secret croyait-elle, avec un domes¬
tique de seize ans nommé Joseph. Il
engage une autre domestique à fin d’es¬
pionnage constant, et surtout de com¬
muniquer à Joseph et par voie de
conséquence à Laurence, laquelle « poi¬
vra» à son tour l’une de ses amies en
ville, la vérole dont elle était tristement
l’hôtesse. Ce qui fut fait, à titre de ven¬
geance de protecteur bafoué. Autant
d’aventures que de femmes. B.M.
enchaîne sur le cas d’une veuve épou¬
sée sur le tas, c’est-à-dire une heure
après les funérailles, tout cela au milieu
des larmes les plus exaltantes ; puis sur
les cris de Mme B. quand elle eût appris
que B.M. disposait des faveurs de
Mme L., le tout sur fond de petits vieux
et de dîners semi-mondains.
Mylord / 327
L’ouvrage s’achève sur une récapitu¬
lation positive des épanchements amou¬
reux de la soirée. Après les litres, le
mètre, de façon à établir les éléments
statistiques sur la longueur moyenne
d’un sexe mâle honorable, et comme
rien ne vaut tant que les souvenirs, le
conteur évoque enfin la séduction en
règle de Mme Rose, jeune épouse d’un
vieux général, au moyen d’un livre
licencieux oublié chez elle par «mé-
garde», et redemandé le lendemain,
mais surtout grâce à un lit, spéciale¬
ment conçu pour les femmes rebelles
dans la mesure où il se présente au pre¬
mier abord comme un simple fauteuil,
fabriqué à Paris et qui est à lui seul un
roman. Un roman digne de cet Arsène
Lupin des boudoirs en tous genres
qu’est Milord Arsouillé. D. G.
NAISSANCE D'UN SPECTRE
Roman de Frédérick Tristan, pseudonyme
de Jean-Paul Baron (né en 1931). Publié
en 1969.
En ce roman de vastes dimensions,
Frédérick Tristan nous décrit les années
d’apprentissage d’un futur chef nazi,
l’aristocrate prussien Franz Hodelkar-
ten. Parmi beaucoup d’autres thèmes,
l’érotisme y apparaît de façon décisive,
ce qui nous permet de mieux pénétrer
les raisons profondes d’un donjua¬
nisme nourri par Sade, Nietzsche et
Freud. Amoureux de sa cousine Nasta-
sia, image de sa mère défunte, Franz
refuse l’amour au nom de l’orgueil. Son
aventure avec Anna, la danseuse de la
salle XIV, est celle d’un célibataire
affirmé. Son effroi devant la chair et le
sang le conduit à une vision déféquante
de l’univers. Toutes les femmes qu’il
séduira l’amèneront à ne considérer la
nature qu’à la manière d’une maladie
nécessaire. La mère devient à la fois
Déméter et Perséphone, la fermentation
étant le sommet et le gouffre de tout le
devenir humain. A ce niveau paradoxa¬
lement humaniste, l’érotisme Je plus
violent oppose l’homme célibataire aux
agrégats de conscience tels que la nature,
la société, Dieu. La femme, en cette
conception déchirée, se transforme en
l’œuf magique et putride où gît le chaos
primordial et d’où surgira l’Apocalypse.
Hodelkarten, parce qu’il se trompe sur
le sens du désir et de l’œuvre, engage
l’Allemagne dans une démesure pro¬
prement sexuelle et mortelle. L’aqua¬
rium de Heidzig, où la vie se décompose
sous forme de poissons blanchis, est
l’analogie de la conscience moderne
dévastée par l’amour de l’échec.
Le livre s’achève sur la vision d’une
orgie durant laquelle des vieillards ten¬
tent encore de sucer le lait rance de leurs
femelles à l’agonie. «C’était l’image
même de notre sainte Allemagne, cette
écœurante jument à la croupe disposée
à n’importe quelle monte, là en cet
aquarium qui puait le formol, la truie
Allemagne qui pataugeait dans ses ex¬
créments et, la gueule hilare, nous
regardait.» Y. C.
«Nana». Gravure de Bellenger. Paris, 1906.
Nègre Léonard et maîfre Jean Mullin (Le) / 331
NANA
Roman d'Emile Zola (18401902). Publié
en 1879.
La femme détient dans sa chair une
toute-puissance. Animale, obscène, mé¬
prisée, elle exerce un satanique pouvoir
sur les hommes, qui l’adorent et qu’elle
réduit en poudre. Telle est la morale
de l’histoire que Zola conte avec son
extraordinaire mordant, l’intense pré¬
sence qu’il donne à ses personnages, le
sens du décor, de la scène vécue, haute
en couleur et en chaleur. Nana est une
prostituée. «Chaque homme la subis¬
sait. Elle retournait la chair d’un
geste de son petit doigt.» Une meute
d’hommes court derrière elle.
Après une tendre idylle sentimentale
avec un très jeune garçon, puis une
« toquade » pour un horrible rustre qui
la bat, elle se fait offrir un hôtel parti¬
culier, des diamants, des fourrures, une
écurie par le comte Muffat. Celui-ci,
plein de piété, rigide catholique, a été
pris de vertige en la voyant à demi-
nue : « Nana était le diable, avec ses
rires, avec sa gorge et sa croupe gonflées
de vices.» Il sentait qu’elle le «pos¬
sédait». Mais Nana veut sans cesse
d’autres hommes et plus d’argent. Une
fille, aussi, qu’elle ramasse sur le trot¬
toir. Et les vieux aristocrates ne peu¬
vent qu’applaudir à la liaison de ces deux
femmes qui «s’imposaient et régnaient
avec le tranquille abus de leur sexe et
leur mépris avoué de l’homme». L’in¬
satiable femme attire dans son lit, écrase,
ruine, débauche tous les grands noms
de la ville, gaspillant avec effronterie,
jetant l’or qui coule à flots entre ses
mains. «Nana éclaira Paris d’un re¬
doublement de splendeur. Elle grandit
encore à l’horizon du vice, elle domina
la ville de l’insolence affichée de son
luxe, de son mépris de l’argent qui lui
faisait fondre publiquement les for¬
tunes. » Elle crache au visage du trou¬
peau d’hommes qui proposent de
l’épouser: «Est-ce que je suis faite
pour cette machine? Je ne serais plus
Nana si je me collais un homme sur le
dos... Et d’ailleurs, c’est trop sale.»
L’un se suicide, l’autre, déshonoré, va
en prison. Les désastres financiers, les
ruines s’accumulent. Nana avilit de plus
en plus Muffat qui, «pris d’un désir
voluptueux d’anéantissement», trouve
en elle «le despotisme jaloux d’un
Dieu». Il s’enfonce, acceptant toutes
les abjections, toutes les bassesses.
«Une luxure les détraquait, les jetait
aux imaginations délirantes de la chair. »
Quand tout s’effondre autour d’elle,
elle s’en va, satisfaite de «son œuvre
de ruine et de mort, tandis que dans une
gloire, son sexe montait et rayonnait
sur ses victimes étendues, pareil à un
soleil». X. G.
NÈGRE LÉONARD ET MAÎTRE JEAN MULLIN
(U)
Récit de Pierre Mac Orlan, pseudonyme
de Pierre Dumarchey (1882-1970). Publié
en 1920.
Un jour, le narrateur surprit sa ser¬
vante, Katje van Meulen, nue dans sa
chambre, un balai à ses côtés. Katje
« lisait un petit livre débroché et se frot¬
tait les hanches, les fesses et les cuisses
avec une graisse qui rendait son corps
aussi luisant qu’une pierre précieuse.
Elle oignait de même son balai. » Katje
est prédestinée à réaliser «l’érotisme
sournois des confessionnaux et des
chambres de question». Ou bien voici
l’autre formule de Katje: «Une belle
fille sorcière hebdomadairement, vi¬
cieuse comme une impubère et sachant
cuisiner ainsi qu’une duègne.» Bref,
elle va conduire son maître au Sabbat.
Voici que le décor va être posé. Le
Maître est un grand bouc multicome.
«Il portait une queue d’une longueur
démesurée dont il se servait pour cacher
sa nudité obscène. Il n’inspirait aucune
terreur mais donnait l’impression d’un
vieux bohème déchu et démodé. »
L’acte à péripéties qui se joue dans ce
décor va de soi : viol, inceste, sodomie.
Mais il y a ce détail à considérer: la
présence de «presque tous les cultiva¬
teurs du canton».
332 / Négresse muette (La)
MAITRE JEAN MULLIN
«Le Nègre Léonard et maître Jean Mullin».
Dessin de Chas Laborde. Paris, 1920.
© D.R.
Le Nègre Léonard et maître Jean
Mullin sont les assesseurs du Grand-
Maître (ces trois personnages apparais¬
sent aussi dans un autre livre de l’auteur,
Les Jours désespérés). Maître Jean
Mullin se désespère : « Je ne fais pas le
procès de cette humanité où, depuis des
siècles, je recrute les clients du Grand
Bouc, mais je constate que la perversité
ne recherche plus la parure des hautes
complications intellectuelles. Elle s’est
adaptée aux actes les moins nobles de
la vie et par sa trop grande diffusion
dans l’atmosphère tend à disparaître.»
C’est un fait que les deux assesseurs
vont devenir acrobates au cirque Pan¬
talon. Tout le décor, du reste, s’effondre.
Le Grand-Maître finit bouc vulgaire
chez le narrateur. Katje elle-même
meurt. Néanmoins : « Chacun de nous
possède en lui-même, au plus secret de
ses pensées, le petit détail vulgaire lui
permettant de finir ses jours dans la
mélancolie. »
Il va sans dire que Le Nègre Léonard
et maître Jean Mullin — récit inspiré
des sources des auteurs de démonolo-
gie, strictement appropriées par l’au¬
teur aux nécessités de son art — est un
livre bref, ambigu et simple, et très
beau. M. B.
NÉGRESSE MUETTE (La)
Roman de Michel Bernard (né en 1934),
Publié en 1968.
Avec Marthe, la négresse muette,
nous succombons à la tentation de nous
égarer voluptueusement dans d’étranges
labyrinthes, hantés de masques et de
miroirs, riches de réduits obscurs et
redoutables, et à l’issue desquels il nous
sera peut-être dévoilé que Dieu est...
une femme. Pour qui en possède les
clefs, le château truqué révèle un par¬
fait mécanisme. Mais qui est Marthe?
La machinerie des songes nous l’ap¬
prend : « Dans la dernière chambre,
appelée Cabinet suprême, assise nue au
sommet d’une pyramide d’acier recou¬
verte de fourrures, Marthe se caresse
sans fin.» En face d’elle, d’autres
femmes, énormes, assises sur des cubes
ou des hémisphères sont honorées par
des lézards. Plus loin, d’autres femmes,
béates, sont dévorées vives par des
cubes de verre. (Marthe les nourrit, la
nuit, à l’aide d’un long tuyau qui
contient du lait, du sperme et du jus de
viande.) Le Cabinet n’est pas clos,
comme il paraît, car, de l’extérieur, des
voyeurs peuvent contempler la scène ;
des jeunes filles les caressent dans des
cages où ils sont enfermés et qu’ils ne
voudront jamais plus quitter. «Est-ce
un bordel ou une illusion?» dit quel¬
qu’un. Peut-on jouir d’une illusion, si
c’en est une? Mais pour ces femmes,
dont la hantise est de voir et d’être vues,
quelle plus belle volupté que de se lais¬
ser engloutir par les machines de verre
qui broient les chairs, de savourer l’ins¬
tant apparemment sans fin de leur souf¬
france ? Illusion ou réalité, encore, que
Nichina (La) / 333
ces êtres dont les visages soudain
se multiplient jusqu’à rendre fou, qui
échangent leurs traits ? Voici de cruelles
et de séduisantes machines célibataires
faites pour accompagner celles de
Duchamp et Jarry. Y. C.
NEW YORK PARTY
Roman de Pierre Bourgeade (né en
1927). Publié en 1969.
La première vision de New York est
celle d’un « négro » lynché et attaché à
un carcan, le sexe à vif, «pelé comme
une pomme au couteau, délivrant ces
grenailles écarlates». Et le livre ne
dément pas un instant cette horrible
tension. L’héroïne, une Française, par¬
tage la vie d’un bandit, faite de meurtres
et de viols. Mise «en cage», elle est
délivrée par un sénateur qui l’achète,
l’entoure de luxe, de ridicule et d’obs¬
cénité. Elle se pénètre avec un brow¬
ning enduit de vaseline, se taillade les
chairs des doigts et de la «rose» : les
traînées de sang signifient qu’elle est
une «traînée». Elle pose ensuite pour
des photographes et joue des «histoires
de gousses vampiriennes, suceuses, siru¬
peuses et sadiques ». La violence enva¬
hit aussi les rues de Harlem, qui sont
«les lèvres usées d’une négresse, fen¬
dues et disjointes par le temps».
L’image la plus saisissante et qui situe
le mieux la femme dans cet univers où
le désir et la beauté jaillissent de la lai¬
deur et du mal, est celle d’une strip-
teaseuse de soixante-douze ans : quand
elle montre ses « outres vergetées », les
hommes éjaculent, car elle « est l’Amé¬
rique, la Matrice vivante, la Mère nour¬
ricière, la Truie indestructible qui les
garde». X. G.
NICHINA M
Mémoires inédits de Lorenzo Vendra-
min. Récit en deux tomes de Hugues
Rebell, pseudonyme de Georges (bras¬
sai (1867-1905). Publié en 1896.
Le prétexte aux confidences de la
Nichina tient en ceci : un beau jeune
homme vénitien, Lorenzo Vendramin,
ayant assassiné sa maîtresse, se réfugie
chez les moines mendiants. Le voici
chez la courtisane, en compagnie d’un
autre moine, Arrivabene, qui le pré¬
sente. Le gratin des femmes galantes
est là. La Nichina parle. Tout au début
de sa vie amoureuse, elle rencontra
Arrivabene lui-même, qui la prit —
disait-il — pour un page. Mais du
reste Arrivabene ne préférait-il pas à la
Nichina le premier amoureux de celle-
ci, Guido ? Ces hésitations avaient pour
théâtre le palais du légat du pape. Là,
Guido est aimé par la jeune fille, mais
lui-même est au goût d’un cardinal. Ce
ne sont encore qu’enfantillages. Tout
de même, la petite est jalouse. Elle bat
Guido. Elle se fait fouetter. Il y aura
bientôt désordres publics et sonnets nar¬
quois. Le légat est accusé d’avoir chez
lui des jeunes filles déguisées en pages.
Fin du prologue.
Les dignitaires d’Église vendent Ni¬
china chez une bienfaitrice maquerelle.
Comme il faut que le métier rentre à la
fin des fins, une cadette de carrière,
Cecca, achève d’initier l’héroïne: «Je
passai avec Cecca une nuit qui valut
pour moi dix années d’école. Fort sage¬
ment, elle avait éteint les chandelles;
aussi ne s’aperçut-elle pas de ma
rougeur et de mes étonnements. Sur
l’amour, les procureuses, les hommes,
l’existence en général et la vie galante
en particulier, cette petite fille me dévoi¬
lait d’obscurs mystères [sic]. Quand je
me levai du lit, j’aurais pu en remon¬
trer aux plus instruites ; mais comme la
science de Cecca ne se bornait point à
des paroles, j’eus les membres fort las
de cette longue leçon.» La Nichina
connaîtra la joie des tréteaux, sera l’es¬
clave d’un peintre, apprendra le vice
confirmé de Guido, rassemblera autour
d’elle des beautés de sa profession. En
somme la chronique recouvre un assez
vaste échantillonnage des nécessités du
genre. Mais vers la fin le ton monte. Il
y aura, en même temps qu’abominations
et humiliations, deux crimes. M. B.
334 / Nocrion
NTQÇRÎÜN
CorUc, s4lIo broye_S>
NOCRION
Conte féerique attribué à Anne Claude
Philippe de Tubières, comte de Caylus
(1692-1765). Publié en 1747.
Ce texte a été également attribué à
l’abbé de Bemis, qui était des familiers
de Mme de Pompadour. Dans ce « conte
allobroge» assez scabreux, l’auteur s’est
employé à ménager la délicatesse des
lecteurs en parant son thème des cou¬
leurs de l’archaïsme littéraire: «J’ai
cru que le moyen d’en rendre la lecture
supportable étoit de le mettre en vieux
françois.» L’époque remet à l’honneur
les fabliaux, tout comme elle se captive
pour les fictions de l’Orient. Un pré¬
texte voisin de celui des Mille et Une
Nuits introduit l’argument. Lejeune roi
des Allobroges, Guigne VI, étant tombé
dans une profonde mélancolie, le mage
Nigroman lui prescrit pour cure des
bains d’une certaine fontaine monta¬
gnarde dont l’effet devait être complété
par l’audition de quelque récit surpre¬
nant. La septième narration le guérit
enfin ; c’est le thème même de Nocrion
(anagramme de «con noir»), le «che¬
valier qui faisoit parler les *** et les
***». (Les *Bijoux indiscrets de Dide¬
rot, publiés en 1748, reposent sur le
même artifice.) Il s’agit d’un singulier
privilège que lui accorda une fée qui
avait eu à se louer de ses bons procé¬
dés. L’intrigue de ce conte quelque peu
scatologique n’offre rien de bien remar¬
quable ; elle joue de la surprise que le
pouvoir du chevalier suscite dans l’es¬
prit d’une châtelaine hospitalière. Cette
gauloiserie est à rapprocher des curio¬
sités médicales qui émaillent à l’époque
les traités savants. Dans la traduc¬
tion française de Y Anatomie d’Heister,
publiée en 1724, l’auteur consacre un
long passage au «bruit qu’on entend
quelquefois sortir des parties génitales
de la femme durant le coït... semblable
aux vents qu’on lâche par l’anus». Pour
le lettré, l’intérêt que présente Nocrion
réside surtout dans ce que cette parodie
signe un retour de goût pour la littéra¬
ture médiévale profane. J. G.
Frontispice de l'édition originale, gravé
par Eisen. Paris, 1747.
NOTRE-DAME-DES-FLEURS
Œuvre de Jean Genet (1910-1986).
Publiée en 1944.
Écrit dans la prison de Fresnes en
1942, ce livre — qui est le premier des
quatre «romans» dans lesquels Genet
a raconté ses expériences de pédéraste,
de voleur et de détenu — est celui où
tous ses thèmes naissent. La mort est
partout présente dans le récit, elle s’étale
sous les fenêtres de la chambre de
Divine qui donnent sur le cimetière
Montmartre, dont l’image pénètre sa
vie tandis qu’elle aime ses amants :
Mignon, Seck Gorgui ou Notre-Dame-
Notre-Dame-des-Fleurs / 335
des-FIeurs, le blond assassin, et la mort
ici est toujours assassinat et violence
chamelle, crime ou exécution capitale.
La mort s’offre comme une prostituée :
Notre-Dame explique aux juges qui le
condamneront à la guillotine que c’est
le geste de sa victime, celui d’enlever
la cravate qui l’étouffait, qui lui a sug¬
géré de l’étrangler avec; c’est la mort
qui inspire les moindres actes au meur¬
trier : le cadavre raidi de la femme tuée
par Clément Village lui donne l’idée,
toute naturelle, de l’emmurer sous forme
de banc.
C’est toujours la mort qui anime de
sa rigidité le désir, c’est elle qui pousse
irrésistiblement l’aimé à dévorer son
amant ou soi-même : «Il m’est arrivé,
une aurore, de porter d’amour sans objet
mes lèvres sur la rampe glacée de la rue
Berthe, une autre fois d’embrasser ma
main, puis encore, n’en pouvant plus
d’émotion, de désirer m’avaler moi-
même en retournant ma bouche déme¬
surément ouverte par-dessus ma tête, y
faire passer tout mon corps, puis l’Uni¬
vers, et n’être plus qu’une boule de
chose mangée qui peu à peu s’anéanti¬
rait : c’est ma façon de voir la fin du
monde.» Le mobile métaphysique de
l’érotisme de Genet est tout entier dans
ce passage, mais ce désir ne peut que
tendre vers la mort, tout au long de ce
mouvement il lui faut tenir et prolonger
sa durée jusqu’aux limites du possible.
D’où les cérémonies, le rituel verbal, la
nécessité d’accessoires fragiles (les den¬
telles, le fourreau de satin de Divine)
mais surtout l’exaltation des fonctions
du corps et des odeurs. «Les fortes
odeurs de la terre, des latrines, des
hanches d’Arabes et surtout l’odeur de
mes pets... que je recueille dans ma
main roulée en cornet et je porte à mon
nez. » Cette puanteur est douce et ami¬
cale car elle mène aux secrets du corps
et elle est aussi le signe infamant et
noble de son abjection. «L’odeur de la
prison est une odeur d’urine, de for¬
mol et de peinture. Dans toutes les
geôles d’Europe je l’ai reconnue, et j’ai
reconnu que cette odeur serait enfin
l’odeur de mon destin. »
Après avoir étranglé un vieil homme,
Notre-Dame va s’enfermer dans un hôtel
de passe pour pouvoir apaiser l’excita¬
tion causée par le meurtre. «D’elle-
même la main de l’assassin cherche sa
verge qui bande. Il la caresse par-des¬
sus le drap, doucement d’abord, avec
cette légèreté d’oiseau qui volette, puis
la serre, l’étreint fort; enfin il décharge
dans la bouche édentée du vieillard
étranglé. » Et il s’endort aussitôt paci¬
fié, comme réconcilié avec le monde
duquel pourtant son acte criminel l’ex¬
clut à jamais. Après une nuit de beuve¬
rie dans une «boîte» de Montmartre,
Divine, Notre-Dame et le noir Gorgui
rentrent dans le grenier de Pigalle et,
une fois au lit, Divine se dispose,
comme d’habitude, à satisfaire tour à
tour les deux mâles. « Divine jouait à
s’offrir et à se retirer. Notre-Dame hale¬
tait. Les deux bras de Divine entouraient
ses flancs, ses mains le caressaient, le
lissaient, mais légèrement, pour en sen¬
tir le frémissement, du bout des doigts....
Ses mains passèrent sur les fesses de
Notre-Dame et voici que Divine com¬
prit. Gorgui chevauchait l’assassin blond
et cherchait à le pénétrer. Un désespoir
terrible, profond, inégalable la détacha
du jeu des deux hommes [...]. Elle était
restée seule, abandonnée. » Dans le petit
matin livide, celui des exécutions capi¬
tales, Divine sait qu’on ne l’aime plus
et dans sa douleur l’éclat des jeux éro¬
tiques s’effrite, devient aussi inutile et
dérisoire qu’un parement funèbre.
Écrit à la gloire de Divine, le livre se
conclut par le procès et la mort de
Notre-Dame-des-Fleurs qui, arrêté pour
une mince affaire de drogue, éprouve
le besoin incoercible d’avouer un crime
dont personne ne le soupçonne. Dans
la salle du tribunal, accusé et té¬
moins subissent la première dégrada¬
tion, celle des noms : Notre-Dame-des-
Fleurs, Divine, Mimosa II deviennent
prosaïquement Bâillon Adrien, Cula-
froy Louis, Hirsch René. C’est déjà, un
336 / Nouveau Monde amoureux (Le)
peu, la mort. Dehors il neige, le procès
se déroule selon un cérémonial auquel
Notre-Dame ne comprend pas grand-
chose. Pressé, par le président et son
avocat, de dire quelque chose, la der¬
nière, pour sa défense, Notre-Dame
émerge à peine dans un monde chao¬
tique et absurde. « Il dit : L’vieux était
foutu. Y pouvait seulement pu bander. »
Le président et les jurés, horrifiés, se
bouchent les oreilles pour interdire
l’entrée du dernier mot «qui, ne trou¬
vant pas d’autre orifice, entra, tout roide
et chaud, dans leur bouche béante». Il
est condamné à mort et exécuté qua¬
rante jours après. Divine meurt dans
son grenier au terme d’une longue ago¬
nie mystique. U. E. T.
NOUVEAU MONDE AMOUREUX (Le)
Essai de Charles Fourier (1772-1837).
Publié en 1967.
Ce texte est resté inédit jusqu’à nos
jours, simplement parce que les dis¬
ciples de Fourier craignaient le «radi¬
calisme» de sa conception, c’est-à-dire
ce qui, à nos yeux, fait sa valeur. Il faut
savoir préalablement que Charles Fou¬
rier fondait son utopie sur le principe
de l’analogie. Il fut le fondateur (on
peut en croire Le Corbusier) de la
dynamique même des Cités radieuses.
Il avait une notion cosmique de l’éco¬
nomie des mouvements, des forces et
des destinées. Il avait tout analysé, tout
prévu, tout compris. Il existe, dit-il,
correspondant aux douze notes de la
musique, douze passions qui, entre elles,
se combinent et finalement s’harmoni¬
sent. Dès lors, Fourier, cet esprit libre,
ne pouvait méconnaître les exigences
de l’amour. De fait, comme son ambi¬
tion vise à construire et régir un univers
nouvellement et heureusement ordonné,
il prend un soin extrême à montrer
comment dans le phalanstère l’amour
sera possible. Cette construction, qui
est un gigantesque poème mathéma¬
tique, est fascinante. D’abord, dit Fou¬
rier, l’interdiction que les prêtres font
des relations sexuelles est l’exacte
conséquence des maladies vénériennes.
Or, dans la société future, la vérole s’en
ira, bras dessus, bras dessous, ensemble
avec le prêtre. Ensuite, dit Fourier, les
femmes et les hommes n’aiment pas de
semblable façon : l’érotisme de l’un
glace l’autre, et c’est ainsi que les pas¬
sions et les désirs s’étranglent et tour¬
nent au malheur.
Il faut donc concevoir une Cité qui
permettrait les échanges libres, et débar¬
rasserait ses habitants d’une survi¬
vance honteuse, féodale, fausse, qui
est la jalousie. Lorsque la femme (ou
l’homme) n’est plus un acquit, ou un
capital, ou une marchandise, la jalousie
cède devant le plaisir. De cette façon,
Fourier distribue, dans ce monde nou¬
veau qu’il imagine, les facilités d’une
action amoureuse constante et béné¬
fique. Personne, dit-il, n’est distrait
volontairement de l’amour. Telle femme
bat cette jeune fille qui est son esclave ?
Ouvrons-lui les yeux ! Montrons-lui
qu’elle est la proie d’un désir saphique
qu’elle n’ose exprimer, — et nous la
verrons aussitôt couvrir de baisers celle
qu’elle accablait de coups... Voilà Fou¬
rier.* Ce qui lui déplaît dans la société
ancienne, c’est l’hypocrisie et le forcé
des rapports. C’est pourquoi il écrira :
«C’est un effet très ordinaire chez la
masse du peuple où les époux affadis,
bourrus et se querellant pendant le jour
se réconcilient forcément au chevet
parce qu’ils n’ont pas de quoi s’acheter
deux lits et que le contact, le brut
aiguillon des sens triomphe un instant
de la satiété conjugale. Si c’est là de
l’amour, c’est du plus matériel et du
plus trivial.» Puis il nous donne à
contempler ce monde nouveau si heu¬
reusement ordonné qu’il n’y existe
plus de désirs non satisfaits, non plus
qu’on n’y puisse trouver aussitôt un
partenaire qui, avec bonheur, entre¬
prenne de répondre et — pour son plai¬
sir — de se conformer à ce désir même.
C’est là, sans doute, sur le thème du
désir amoureux, le plus grand livre du
xixe siècle. H. J.
Nouvelle Justine (La) / 337
NOUVELLE FABRIQUE DES EXCELLENTS
TRAITS DE VÉRITÉ (La)
Poèmes de Philippe d'Alcripe, sieur de
Néri-en-Verbos, anagramme de Philippe
Le Picard ( 15 ? -16 ? ). Publiés s.d. (une
édition est datée de 1579],
Ces contes très courts scellés de
maximes sont comme d’un La Fontaine
dru et percutant. Même verve, même
finesse des choses et des hommes,
même gravité cachée. Beaucoup plus
de défauts aussi, par quoi se glisse on
ne sait quelle sympathie pour le
conteur. Alcripe s’amuse de trois gar¬
çons jumeaux, saute sur un vol de
grues, se fait « baiser le cul » en expli¬
quant le «ruit» de deux cerfs qui se
comillent, décrit la saillie d’un taureau
qui ne parvient pas à mettre correcte¬
ment «Geoffroy au bissac», et, lors¬
qu’il y parvient, il y introduit en même
temps le couvre-chef de la chambrière !
Le loup, le cerf, le cochon s’acoquinent
à la servante, au messager, à l’escholier
par les liens d’un monde parfaitement
illogique mais simple comme un enfant
nu, au-delà de l’impudeur et du dési¬
rable. L’escholier parisien et rêveur
reçoit même l’anneau de Cygeste et va
séduire à Babylone la fille du «Sou¬
dan » (Sultan). Dans cette création conti¬
nue, nulle puissance, nul effort visible.
C’est le mot qui souvent devient lui-
même objet : rire, pleurer, cracher, péter,
pisser... Alcripe se roule dans le lan¬
gage et ce sont les mots, plus que les
personnages décrits, qui pleurent, cra¬
chent, éjaculent et pissent. Pourtant le
grivois et la fredaine prennent toujours
pour finir des airs de philosophie, et
cette Nouvelle Fabrique, écrite pour
« inciter les rêveurs tristes et mélanco¬
liques à vivre de plaisir», engage en
réalité le fer de la vertu, ou, si l’on
veut, de la sagesse et du bon sens. En
surface, Alcripe déroule un rêve gro¬
tesque, comme l’histoire de cette
chienne chaude qui «s’entique» avec
trois chiens à la fois, formant un
grouillement monstrueux qu’attaquent
les gens du village (et la chienne, seule,
se tira du carnage). Mais toute la malice
est dans l’espace qui sépare le récit de
la morale, l’imaginaire de la sentence.
Alcripe est un Goya des animaux et des
manants, un Goya qui n’aurait peint
qu’au-dessous de la ceinture, parce que
là se trouvait la clef. R. L. S.
NOUVELLE JUSTINE (La)
ou les Malheurs de la vertu suivie de
L'Histoire de Juliette sa sœur ou les Pros¬
pérités du vice. Roman de Donatien
Alphonse François de Sade (1740-1814],
Publié en Hollande en 1797.
Dans l’avis de l’éditeur qui ouvre La
Nouvelle Justine on peut lire en guise
d’introduction à la plus ambitieuse des
œuvres du marquis, une étrange dépo¬
sition : La Nouvelle Justine est présen¬
tée comme le «manuscrit original d’un
ouvrage qui, tout tronqué, tout défiguré
qu’il était, avait néanmoins obtenu plu¬
sieurs éditions, entièrement épuisées
aujourd’hui, [ouvrage que] nous nous
empressons de donner au public tel
qu’il a été conçu par son auteur, qui
l’écrivit en 1788. Un infidèle ami à qui
le manuscrit fut confié pour lors, trom¬
pant la bonne foi et les intentions de cet
auteur, qui ne voulait pas que son livre
fût imprimé de son vivant, en fit un
extrait qui a paru sous le titre simple de
*Justine ou les Malheurs de la vertu,
misérable extrait bien au-dessous de
l’original, et qui fut constamment désa¬
voué par celui dont l’énergique crayon
a dessiné la Justine et sa sœur que l’on
va voir ici. »
On est en droit de demander quelle
stratégie pose à l’origine des trois
Justine (l’avis ne mentionne pas Les
*Infortunes de la vertu de 1788, restées
inédites jusqu’en 1930) l’inversion d’un
système qui se développe pourtant sur
presque dix années : du conte philoso¬
phique que propose Sade dans la pre¬
mière version au roman qui forme la
seconde, Justine ou les Malheurs de la
vertu, pour laisser éclater le système
dans les quatre mille pages de La Nou¬
velle Justine. S’agit-il d’une stratégie
Nouvelle Justine (La) / 339
commerciale? De fait, les trois rédac¬
tions de Justine correspondent à chaque
moment d’une tentative d’insertion du
roman libertin dans un contexte social
précis, Les Infortunes de la vertu comme
premier mouvement d’une stratégie où
il s’agit d’énoncer le mécanisme d’une
fiction qui pourrait inquiéter l’ancien
régime finissant, la Justine de 1791 à
une époque où Sade voit dans la Révo¬
lution une rupture qui doit permettre
l’entrée du détail dans l’histoire des
hommes qu’il ne faisait d’abord que
résumer, enfin, La Nouvelle Justine, à
l’éclatement des notions premières, à
l’ouverture dans le détail d’un sans-
fond, à la libération des puissances les
plus irrationnelles, à l’obscurcissement
de tout ce qui pouvait être séduisant
dans la première ou la seconde version,
bref, au surgissement, dans l’œuvre du
marquis, de ce qu’aurait sans doute été
le rouleau des *Cent Vingt Journées de
Sodome si le manuscrit n’avait été alors
perdu; et cela pour la société déca¬
dente du Directoire, pour les «nou¬
veaux riches » à qui Sade a cru pouvoir
tout dire...
Pourtant la stratégie ne laisse pas
d’être précautionneuse. Sade espère un
succès de librairie, peut-être même une
reconnaissance de ses thèses. Il n’ira
pas jusqu’à se nommer comme auteur.
Dans l’avis de l’éditeur, nous l’avons
dit, le marquis présente le livre comme
une œuvre posthume. «L’écrivain à
jamais célèbre » doit rester inconnu. Il
demeure le sans-nom. Par la suite, Sade
dénoncera ceux qui lui en attribuent la
paternité, proclamant (comme dans le
Journal de Paris à la date du 18 avril
1798) «qu’il est faux, absolument faux,
que je sois l’auteur du livre : Justine ou
les Malheurs de la vertu ». La protesta¬
tion englobe les deux versions alors
connues. Pourtant lorsque Sade sera
emprisonné le 2 avril 1801, c’est l’au¬
teur de La Nouvelle Justine qui sera
◄ «La Nouvelle Justine». Illustration de
l'édition originale publiée en Hollande en
1797.
mentionné dans le rapport. Et malgré
ses protestations, le marquis ne par¬
viendra jamais à prouver qu’il n’est pas
à l’origine du « livre horrible » (comme
il l’écrit) qu’une machination de ses
pires ennemis a mis sur pied pour le
perdre.
Et si c’est de stratégie qu’il faut par¬
ler quant à l’insertion du roman dans
une société que Sade conteste absolu¬
ment en flattant ses faiblesses, La Nou¬
velle Justine n’en représente pas moins
la tentative la plus radicale d’une des¬
truction de toutes les limites, sociales
ou même humaines, dans lesquelles les
deux autres versions ne cessaient de
s’articuler. L’éclatement de la fiction
occulte si bien les sophismes et les
moralités que Sade proposait à la clé
des descriptions des deux premières
Justine, que seule la Nature reste à
invoquer dans l’exergue. La sécheresse
des deux vers qui ouvrent La Nouvelle
Justine ne doit pas tromper. «On n’est
point criminel, écrit le marquis, pour
faire la peinture/Des bizarres pen¬
chants qu’inspire la nature.» Plus loin,
il ajoute : «... quant aux tableaux
cyniques, nous croyons, avec l’auteur,
que toutes les situations possibles de
l’âme étant à la disposition du roman¬
cier, il n’en est aucune dont il n’ait la
permission de faire usage : il n’y a que
les sots qui se scandalisent... On criera
peut-être contre cet ouvrage ; mais qui
criera? ce sont les libertins, comme
autrefois les hypocrites contre Le Tar¬
tuffe. »
La substitution, à une fiction morali¬
sante, d’une histoire de la nature de
l’homme dans toutes les puissances de
ses désirs, correspond donc à l’éclate¬
ment de l’histoire des deux sœurs telles
qu’elles avaient d’abord été conçues.
Ainsi Les Malheurs de la vertu, dans la
version de 1791, restent le récit de la
prospérité du Crime lorsque la Vertu
tente de s’y opposer. Mais c’est encore
à la Vertu que Sade donne la parole dans
la bouche de Justine. Juliette assiste
aux descriptions et n’intervient jamais.
340 / Nouvelle Justine (La)
Lorsque la malheureuse meurt fou¬
droyée, la vraisemblance est encore
sauvée. L’ultime violence faite à Jus¬
tine convertit la libertine Juliette qui se
retire dans un couvent pour y mourir
peu après. Au contraire, dans La Nou¬
velle Justine, la parole est enlevée à
l’héroïne. Ce n’est plus au nom de la
Vertu que le récit épelle les malheurs
de la jeune fille. Et dans L ’Histoire de
Juliette qui l’englobe, le triomphe du
Vice correspond beaucoup plus à une
transposition du Je comme origine du
récit, devenu, grâce à Juliette, l’origine
criminelle de toute jouissance, de toute
volonté de vivre et impliquant dès lors
la mise à mort de tout ce qui résiste aux
désirs des libertins. Seules les prospéri¬
tés du Vice peuvent accuser cette iden¬
tité. Comme l’écrit Maurice Blanchot,
il faudrait insister sur le fait «qu’au
fond l’histoire des deux sœurs était
identique, que tout ce qui arrivait à Jus¬
tine arrivait à Juliette, que l’une et
l’autre traversaient les mêmes événe¬
ments, subissaient les mêmes épreuves.
Juliette aussi est mise en prison, rouée
de coups, promise au supplice, tortu¬
rée sans fin. Horrible existence que la
sienne, mais voilà : ces maux lui font
plaisir, ces tortures l’enchantent... Et
nous ne parlons pas de ces tourments
singuliers qui sont si terribles pour Jus¬
tine et si parfaitement agréables pour
Juliette. Dans une scène qui se passe
dans le château d’un mauvais juge, l’on
voit cette infortunée Justine livrée à des
supplices vraiment exécrables ; ses souf¬
frances sont inouïes; on ne sait que
penser d’une telle injustice. Or, qu’ar-
rive-t-il ? Une fille parfaitement vicieuse,
qui assiste à la scène, enflammée par ce
spectacle, exige qu’on lui fasse subir
sur-le-champ le même supplice. Et elle
en retire des délices infinies. » Et Mau¬
rice Blanchot arrive à cette conclusion
qui nous semble l’axe même de la pen¬
sée sadienne : « Il est donc bien vrai
que la vertu fait le malheur des hommes,
mais non pas parce qu’elle les expose à
des événements malheureux, mais parce
que, si l’on ôte la vertu, ce qui était
malheur devient occasion de plaisirs, et
les tourments sont voluptés. »
La Nouvelle Justine décrit intégrale¬
ment ce propos. Un résumé comparé
des fictions, de la première à la troi¬
sième version, serait un excellent com¬
mentaire de l’affirmation sadienne. Par
exemple, écrit Maurice Heine, «on y
voit la libertine Delmonse remplacer,
pour la perte de la pauvre fille [Jus¬
tine], l’avare Du Harpin. Déjà, entre
les aventures chez Rodin et celles du
couvent, surgit “environné de hautes
futaies” le gothique château de Ban-
dole... Le couvent ne nous offre non
plus quatre, mais six moines à la tête
du sérail qui ne comprend pas moins de
dix-huit garçons et trente filles... Au
sortir du couvent, Justine, au lieu de
tomber tout droit chez Gemande, ne
s’y rend qu’après un stage à l’auberge
sanglante du couple d’Esterval, où elle
retrouve Bressac; et toute la compa¬
gnie se rencontre avec Vemeuil au châ¬
teau de Gemande pour de nouvelles et
plus amples orgies. Plus tard, Justine
ne sera pas seulement volée par la men-
diantè* qui l’attend sur la route : en
poursuivant cette femme, nommée
Séraphine, elle pénétrera avec elle dans
le souterrain des mendiants et se verra
de force initiée aux mœurs crapuleuses
de cette cour des miracles. Enfin la
suite des aventures de Justine ne se
trouvera pas moins modifiée et aggra¬
vée : l’héroïne finira par s’échapper des
cachots de Lyon avec la complicité du
geôlier, et c’est sous l’aspect d’une
vagabonde, mais non d’une prisonnière,
qu’elle sera rencontrée par sa sœur
Juliette à la promenade, reconnue par
elle, et emmenée pour entendre, avec
tous les hôtes du château, l’histoire des
Prospérités du Vice. »
L’histoire de Juliette inclut celle de
Justine sa sœur. Elle la transfigure.
L’illusion de la Vertu est cette fois
détruite par la fiction que développe
Juliette. Fiction dans laquelle Justine
a un rôle à jouer, celui de l’illusion.
Nouvelle Justine (La) / 341
D’abord en écoutant les descriptions
épouvantables que fait sa sœur des
prospérités du crime. Ensuite et sur¬
tout par la détermination de Juliette en
condamnant cette « fille décidément
vertueuse» à être foudroyée par les
forces naturelles, conjuguées (comme
sous la détermination du désir de Juliette
d’exorciser le double qu’elle ne cesse
de torturer en elle) pour l’identifier
dans un effort suprême au corps de la
malheureuse victime. Écoutons Sade
décrire la scène : « Il était environ six
heures du soir, quand chacun revint et
se réunit; le sort de Justine fut mis
alors en délibération; et sur le refus
formel que fit Mme de Lorsange
[Juliette] de garder une telle prude chez
elle, il ne fut plus question que de déci¬
der si cette malheureuse créature serait
renvoyée, ou immolée dans quelque
orgie. Le marquis, Chabert et le Cheva¬
lier, plus que rassasiés de cette créa¬
ture, étaient fermement tous les trois de
cette dernière opinion lorsque Noir-
ceuil demanda à être entendu. — Mes
amis, dit-il à la joyeuse société, j’ai
souvent vu que, dans de pareilles aven¬
tures, il devenait extrêmement instruc¬
tif de tenter le sort. Un orage terrible
se forme; livrons cette créature à la
foudre ; je me convertis si elle la res¬
pecte. — À merveille ! s’écria tout le
monde. — Voilà une idée que j’aime
à la folie, dit Mme de Lorsange, ne
balançons pas à l’exécuter. L’éclair
brille, les vents sifflent, le feu du ciel
agite les nues; il les ébranle d’une
manière horrible... On eût dit que la
nature, ennuyée de ses ouvrages, fut
prête à confondre tous les éléments,
pour les contraindre à des formes nou¬
velles. On met Justine à la porte, non
seulement sans lui donner un sol, mais
en lui ravissant même le peu qui lui
restait. La malheureuse, confuse, humi¬
liée de tant d’ingratitudes et de tant
d’horreurs, trop contente d’échapper
peut-être à de plus grandes infamies,
gagne, en remerciant Dieu, le grand
chemin qui borde l’avenue du château...
Elle y est à peine arrivée, qu’un éclat
de foudre la renverse, en la traversant
de part en part. — Elle est morte !
s’écrient, au comble de leur joie, les
scélérats qui la suivaient. Accourez,
accourez ! Madame ! venez contempler
l’ouvrage du ciel, venez voir comme il
récompense la vertu : est-ce donc la
peine de la chérir; quand ceux qui
la servent le mieux deviennent aussi
cruellement les victimes du sort ? »
Cette fois la nature (humaine) que
le Mal exalte commande même à la
Nature. Le viol, encore symbolique
dans la seconde Justine, devient le seul
accomplissement réel des destinées de
la Vertu. Et le rire de Juliette, à la vue
de sa sœur défigurée, l’incitation à une
nouvelle débauche qu’elle organise sur
le corps calciné de sa sœur, ajoutent à
la prospérité du vice une dimension
rarement atteinte en toute littérature :
«Nos quatre libertins entourent le
cadavre; et quoiqu’il fut entièrement
défiguré, les scélérats forment encore
d’affreux désirs sur les restes sanglants
de cette infortunée. Ils lui enlèvent ses
vêtements; l’infâme Juliette les excite.
La foudre, entrée par la bouche, était
sortie par le vagin : d’affreuses plaisan¬
teries sont faites sur les deux routes
parcourues par les feux du ciel. —
Qu’on a raison de faire l’éloge de Dieu,
dit Noirceuil; voyez comme il est
décent : il a respecté le cul. Il est encore
beau, ce sublime derrière, qui fit cou¬
ler tant de foutre! Est-ce qu’il ne te
tente pas, Chabert ? Et le méchant abbé
répond en s’introduisant jusqu’aux
couilles dans cette masse inanimée.
L’exemple est bientôt suivi; tous les
quatre, l’un après l’autre, insultent aux
cendres de cette chère fille ; l’exécrable
Juliette se branle, en les voyant faire;
ils se retirent, la laissent et lui refusent
jusqu’aux derniers devoirs. »
Gilbert Lely, à qui l’on doit une ana¬
lyse magistrale de La Nouvelle Jus¬
tine, compare la destinée de Juliette à
un chant zénithal où le Désir serait
«l’image de la conjonction érotique,
342 / Nouvelles de l'érosphère
perpétuellement neuve à ses yeux et
d’une si déchirante audace, qu’il lui
faut la traduire en féerie de supplices,
en aurores d’empalements. Ses héros,
écrit-il encore, sont investis d’un lan¬
gage si fascinant, que des choses atroces
qu’ils profèrent on n’entend plus que la
musique.» Et Lely ajoute: «Tout ce
que signe Sade est amour. » C. F.,
1
NOUVELLES DE L'EROSPHERE 1
Œuvre d'Emmanuelle Arsan, auteur
contemporain. Publiée en 1969.
Ce que laissait pressentir la lecture
à'*Emmanuelle, le désir d’introduire
l’érotisme dans le cycle infernal des
grands mystères, se trouve vérifié par
les quatre récits sous-titrés « Nouvelles
incroyables». Ce processus s’apparen¬
tant à la recherche de la pierre philoso¬
phale, rien d’étonnant au fait qu’il se
déroule dans le vague et l’embrouilla¬
mini. « Amazonogénèse » emprunte à
la technique du rêve éveillé. «Parthé-
nogonie», mieux réussi, tient de la
science-fiction. « Fusion » est pur poème
de tendance surréaliste. «Arabie heu¬
reuse» s’inscrit sous les auspices des
« civilisations enfouies ». Ces tentatives
ambitieuses sont trahies par une insuf¬
fisante maîtrise des mots quand elles
auraient exigé rien moins que du génie.
On reprend pied avec les «Nouvelles
vraies». «Amour», histoire de rela¬
tions érotiques entre petites filles, reste
loin de l’efficacité obtenue par Vio¬
lette Leduc sur un thème analogue —
v. * Thérèse et Isabelle. « Le Bonheur»,
plus proche de la nature vraie et finale¬
ment simpliste de l’auteur, se lit sans
déplaisir. Les deux derniers récits,
« Raison grecque » et « Un temps pour
autre chose», mettent en évidence le
grand défaut d’Emmanuelle Arsan : son
désir d’annexer les grands mouvements
de la pensée humaine. Sans qu’il soit
question un instant de mettre en doute
la sincérité de ses convictions poli¬
tiques, on peut dire que la récupération
qu’elle tente au profit de son érosphère
de la haine des colonels grecs et de la
ferveur révolutionnaire de mai 1968 est
un chef-d’œuvre de maladresse. Un
génie anonyme a écrit «Plus je fais
l’amour, plus j’ai envie de faire la Révo¬
lution. » On souscrit volontiers à ce
propos. Encore souhaiterait-on que sa
mise en œuvre littéraire fasse preuve
d’un peu de rigueur. J. F.
NOUVELLES GALANTES ET TRAGIQUES
Œuvre de Claude-François-Xavier Mer¬
cier dit de Compiègne (1763-1800).
Publiée en 1793.
Il faut se garder de faire à sa femme
l’éloge de son ami : c’est la rendre
curieuse des preuves qu’il donnera au
lit. Minoccia aguiche Galano vanté par
son mari, mais l’amitié la sacrifie à
l’abstinence : elle ne reçoit que du
mépris. Jaquenet, plein de vigueur et
d’innocence, soulage sa vessie devant
la porte du couvent : il irrite la sœur
tourière au point qu’elle offrira sa
couche où il la percera douze fois la
nuit. J.-P. P.
NOUVELLES RÉCRÉATIONS ET JOYEUX DEVIS
(Les)
De Bonaventure Des Périers, on
ignore même la date de naissance, qui
peut se situer autour de 1500. Il appar¬
tint au cercle de beaux esprits dont
s’entourait la reine Marguerite de
Navarre. Le fameux Cymbalum mundi
(le Tapage du monde) où se découvrait
un écrivain éminemment subversif fut
saisi et condamné, à l’instigation du
roi, par arrêt du Parlement de Paris en
date du 15 mai 1538. Malade, disgra¬
cié, sans ressources, Bonaventure se
donna la mort au cours de l’hiver 1543-
1544 en se jetant, à l’instar d’un des
personnages de ses nouvelles (le sieur
Vaudrey de la soixante-cinquième) sur
son épée. On le trouva, dit Henri
Estienne, «tellement enferré que la
pointe entrée par l’estomac lui sortait
par l’échine ». Ce famélique bon vivant,
ce facétieux mélancolique, laissait inédit
un Recueil de ses œuvres (dont un Bla¬
son du nombril et un Voyage de Lyon
Nouvelles récréations et joyeux devis (Les) / 343
assez folâtre), publié dans cette ville
chez Jean de Tournes par Antoine du
Moulin en 1544 et, entre les mains de
Marguerite, peu pressée de s’en dessai¬
sir, le manuscrit de ses contes. Les
Nouvelles Récréations et joyeux devis
enfin publiés, par les soins du même
Antoine du Moulin, chez Granjon à
Lyon en 1558, ne comptaient que
qüatre-vingt-huit contes. Quatre de la
même main, puis trente-sept manifeste¬
ment d’une autre plume, firent ajoutés
en 1561 et 1615 aux éditions subsé¬
quentes. L’ensemble des contes a été
réédité en 1711. Les titres les plus
attrayants de ces Récréations, très
inégalement récréatives, suffisent à en
donner le ton : « Des trois sœurs nou¬
velles épousées qui répondirent chacune
un bon mot à leur mari la première nuit
de leurs noces. » — « Du procureur qui
fit venir une jeune garse du village
pour s’en servir, et de son clerc qui la
lui essaya. » — « De celui qui acheva
l’oreille de l’enfant à la femme de son
voisin. »•— « De l’enfant de Paris nou¬
vellement marié et de Beaufort qui
trouva moyen de jouir de sa femme
nonobstant la soigneuse garde de Dame
Pemette. » — « De Mme La Fourrière
qui logea le gentilhomme au large. » —
«Du curé de Brou et des bons tours
qu’il faisait en son vivant.» — «De
l’Écossais et de sa femme qui était un
peu trop habile au maniement.» —
«D’une dame d’Orléans qui aimait un
écolier qui faisait le petit chien à sa
porte et du grand chien qui chassa le
petit. » — « De messire Jean qui monta
sur le maréchal pensant monter sur sa
femme. » — « Du garçon qui se nomma
Toinette pour être reçu en une reli¬
gion [dans un monastère] de Nonnains
et comment il fit sauter les lunettes de
l’abbesse qui le visitait.» Donnerons-
nous de ce dernier, un des plus drôles
et des plus osés, un extrait caracté¬
ristique ?
Dans le couvent où s’est insinuée
la fausse Toinette, le garçon déguisé a
gâté tant de religieuses que l’abbesse
juge nécessaire de passer une revue des
académies : « Sœur Toinette, étant aver¬
tie par ses mieux aimées de l’intention
de l’abbesse, qui était de les visiter
toutes nues, attache sa cheville par le
bout avec un filet qu’elle tira par der¬
rière ; et accoutre si bien son petit cas,
qu’elle semblait avoir le ventre fendu
comme les autres, à qui n’y eût regardé
de bien près : se pensant que l’abbesse,
qui ne voyait pas la longueur de son
nez, ne le saurait jamais connaître. Les
nonnes comparurent toutes. L’abbesse
leur fit sa remontrance, et leur dit
pourquoi elle les avait assemblées; et
leur commanda qu’elles eussent à se
dépouiller toutes nues. Elle prend ses
lunettes pour faire sa revue, et en les
visitant les unes après les autres, elle
vint au rang de sœur Toinette ; laquelle
voyant ces nonnes toutes nues, fraîches,
blanches, refaites, rebondies, elle ne
put être maîtresse de cette cheville,
qu’il ne se fît mauvais jeu; car, sur le
point que l’abbesse avait les yeux le
plus près, la corde vint à rompre ; et en
débandant tout à coup, la cheville vint
repousser contre les lunettes de l’ab¬
besse, et les fit sauter à deux grands pas
loin. Dqnt la pauvre abbesse fut si sur¬
prise, qu’elle s’écria : “Jésus ! Maria !
Ah ! sans faute, dit-elle, et est-ce vous ?
Mais qui l’eût jamais cuidé être ainsi?
Que vous m’avez abusée!” Toutefois,
qu’y eût-elle fait? Sinon qu’il fallut y
remédier par patience; car elle n’eût
pas voulu scandaliser la religion. Sœur
Toinette eut congé de s’en aller avec
promesse de sauver l’honneur des filles
religieuses. » On voit la gaillardise, on
voit la bonhomie : c’est tout Bonaven-
ture. Tels quels, avec un souci de
comique plus que de folâtreté (encore
que les plus paillards soient les
meilleurs), ces contes valent ceux de la
reine de Navarre. À Marguerite — tra¬
vaillée toutefois d’un certain souci
moral qu’ignore Des Périers, à Bran¬
tôme — v. * Vie des dames galantes —
et à Béroalde de Verville — v. Le
*Moyen de parvenir —, il dispute la
344 / Nouvelles tragi-comiques
place du plus verveux conteur d’un
siècle conteur entre tous. A. B.
NOUVELLES TRAGI-COMIQUES
Nouvelles de Paul Scarron (16101660).
Publiées en 1661.
Le recueil comprend quatre nou¬
velles : « La Précaution inutile », « Les
Hypocrites», «L’Adultère innocent»,
«Plus d’effets que de paroles». On
pourrait définir ici l’art de Scarron
comme l’art du porte-à-faux. C’est
le contretemps qui rend les situations
piquantes avec tout ce qu’il implique
d’urgence pour la satisfaction de l’es¬
prit et des sens. On a bien l’idée d’un
art d’aimer, d’une sorte de rituel extrê¬
mement minutieux dans la gradation
du plaisir. Art d’aimer qui résiste aux
attaques d’un humour féroce, parce
qu’il est lui-même bâti sur l’humour.
Un Éros burlesque, voilà de quoi faire
rêver. Le recueil est placé sous le signe
de la nuit, «Déesse favorable aux
amours furtifs». Dans «La Précaution
inutile», Scarron nous narre les aven¬
tures de dom Pedre, gentilhomme gre¬
nadin, qui, se méfiant des ruses du beau
sexe, s’est solennellement juré de ne
se marier qu’à une sotte. Une veuve de
Séville, Elvire, réputée pour sa beauté
et sa vertu, lui paraît un choix tout à
fait judicieux jusqu’au jour où il la sur¬
prend «joignant sa face angélique au
diabolique visage» de l’un de ses ser¬
viteurs. «Ne vous suffit-il pas (dit le
Maure) de m’avoir mis dans l’état où
je suis et prétendez-vous qu’encore à
l’heure de ma mort je donne le peu
de vie qui me reste à vos appétits
déréglés ? »
«L’Adultère innocent» commence
par un coup de théâtre. Une femme au
«beau corps tout couvert de marques
noires et sanglantes comme des coups
d’étrivières, de baudrier ou de quelque
chose d’aussi rude », roule aux pieds de
dom Garcias sur les pavés de Vallaloïd.
Suit le récit des aventures de la belle
Eugénie, dont le mari dom Sanche
est toujours suffisamment absent pour
permettre à Andrade, le galant, de s’in¬
troduire dans la maison, et toujours suf¬
fisamment présent pour que les ardeurs
des deux amants soient différées.
Le récit est celui d’un désir sans
cesse attisé. Andrade, contraint de quit¬
ter précipitamment la maison, « emporte
avec soi la grille de fer où son corps
était entré avec violence». Charmé par
l’inconstance et la finesse des femmes,
peu sensible à l’honnêteté toujours
épaisse et à la tyrannie des maris, Scar¬
ron fait dire à Laure, la sotte que le
dom Pedre de « La Précaution inutile » a
fini par épouser : « Je sais bien une autre
façon de passer la nuit, que m’a ensei¬
gnée un autre mari que vous. » P. R.
NUE (La)
Roman de Michel Bernard (né en 1934).
Publié en 1969.
En ce roman, Michel Bernard décrit
les aventures convulsives du Narrateur,
de Lia, jeune fille errante, de Fé, la
géante, et de divers comparses. Dans
une ambiance irréelle, un film se tourne,
qui pourrait bien ne jamais se termi¬
ner. On ignore si les extases érotiques
qui jalonnent le récit permettront à
ces héros, légers comme des nuées, de
connaître le consumant éclair de l’amour
fou. Du moins le Narrateur aura-t-il
participé à de singuliers ébats qui
semblent satisfaire son imagination et
qu’il énumère avec un visible bonheur
d’écrire non exempt d’humour. Nous
retrouvons ici les personnages favoris
de Michel Bernard : les voyeurs, sym¬
bolisés par la caméra, les lesbiennes
exhibitionnistes, tournant en rond dans
le monde clos des apparences dont ils
ne veulent (ou ne peuvent) être les
maîtres. Y. C.
NUIT DE ROSE-HÔTEL (La)
Roman de Maurice Fourré (1876-1959).
Publié en 1950.
Dans cette œuvre que préfaça André
Breton, Maurice Fourré nous décrit en
un style à la fois énigmatique et limpide
les activités d’une société d’hommes et
Nuit et le moment (La) / 345
de femmes réunis dans un hôtel dont on
ne saura jamais s’il s’agit d’une maison
de passe, d’un asile ou d’un salon où
des habitués aimeraient à se réunir afin
d’accomplir les rites de quelque religion
païenne. Là se trouvent des chambres
de plaisir, mais il n’est pas certain que
les corps s’y ébattent; des caves pro¬
fondes, mais on ignore si des crimes
s’y commettent. L’étrangeté des rap¬
ports entre les personnes qui circulent
en ces lieux est soulignée par leurs dia¬
logues parfaitement allusifs, faits de
grâce et de fraîcheur, parfois traversés
par un éclair d’angoisse vite réprimée.
C’est là une sorte de feuilleton sans
autre signification qu’un érotisme voilé,
toujours présent, que la luminosité de
l’écriture transforme en un vaste tableau
kaléidoscopique. Marie-Rose, directrice
du Rose-Hôtel, a une sœur, Blanche.
C’est la veuve d’un certain Bouteille et
la mère de Kiki, né de Léopold, le pre¬
mier amant de Blanche. Mais Blanche
s’enfuit avec Beau-Désir qui n’est autre
que le mari de Rose. Dans le salon, les
ambassadeurs attendent. On évoque les
tropiques, la colonne Saint-Cornille. De
temps en temps, on tue des mouches.
Au sixième étage, une sorte de moine
immobile tient les registres des activi¬
tés de la maison. Kiki et le Dada, neveu
de Léopold, tentent de s’aimer. Des
miroirs reflètent leurs baisers. «Dada,
demande Kiki, marche sur mon ombre. »
Et tandis qu’immobiles, les ambassa¬
deurs jouent au «beau train bleu», ils
évoquent des extases qui leur sont refu¬
sées. Kiki et le Dada ne pourront s’ai¬
mer, car Kiki est impure. « Quelle main
de marbre nous a donc sur le chemin du
bonheur lentement retenus ? » Alors, on
envoûtera les amoureux. A l’aube, les
ambassadeurs, presque satisfaits de leurs
évocations du passé, auront aidé Kiki
et le Dada à se transformer en mouches
de sang. « Il est assez clair, écrit André
Breton, qu’on entend nous porter à un
étage du vécu qui laisse fort loin au-
dessous de lui l’étal où se débitent
les tranches de vie chères à certains
auteurs. » Ici, l’érotisme ne connaît pas
d’anecdote. Tout romantisme en est
exclu. Pourtant il y a érotisme, comme
par frôlement, mais c’est un frôlement
qui brûle. Ce récit vaut autant par sa
qualité originale que par l’influence
qu’il opère sur maints jeunes écrivains
érotiques contemporains. Y. C.
NUIT ET LE MOMENT (La)
ou les Matines de Cythère. Conte dialo¬
gué de Crébillon fils, Claude-Prosper
Jolyot de Crébillon, dit (1707-1777). Publié
en 1755.
Cette longue scène entre deux amants
évoque les dessins de Boucher ou de
Cochin dont elle a les audaces et les
finesses. Un vers d’Ovide placé en
exergue rassure les censeurs rigides
(Crébillon ne fut-il pas lui-même cen¬
seur royal ?) : « Il n’y a point ici d’amour
criminel. » Clitandre commet-il un crime
en dérobant une nuit à ses maîtresses
pour la donner à Cidalise? Toujours
est-il qu’il pénètre en robe de chambre
dans l’appartement de celle-ci qui s’en
étonne, car si accoutumée qu’elle soit à
la cour qu’il lui fait, elle ne s’attendait
pas à cette visite dans cet appareil et en
ce moment. Et puis quatre femmes ne
l’occupent-elles pas déjà? «Il y aurait
à moi de la sottise à vous dire que je
n’ai eu aucune d’elles; mais il y aurait
assurément plus que de l’indiscrétion à
dire que je les ai eues toutes. » Cidalise
cherche mollement à défendre ce qui
lui reste de vertu — n’a-t-elle pas elle-
même plusieurs amants? Clitandre se
fait téméraire et pressant — Cidalise
lui reproche son inconstance. Il répond
en décrivant sans fard les mœurs du
grand monde galant contemporain :
«Jamais les femmes n’ont mis moins
de grimaces dans la société; jamais
l’on n’a moins affecté la vertu. On se
plaît, on se prend. » Si l’on s’ennuie, on
se quitte. « Revient-on à se plaire ? On
se reprend. »
Le xxe siècle, quoi qu’en disent ses
détracteurs ou ses laudateurs, ne connaît
plus cette liberté. L’amour, pour Cli-
346 / Nuits chaudes du cap Français (Les)
tandre, n’est qu’une attirance physique :
«comme on s’est pris sans s’aimer, on
se sépare sans se haïr». Ce libertin a
bien de l’esprit. À Cidalise qui feint
de s’inquiéter en lui demandant : «Que
voulez-vous que pensent mes gens de¬
main quand ils verront mon lit ? » Cli-
tandre répond : « Rien du tout, Madame,
car je le referai avant que de m’en
aller.» Cette tranquille assurance per¬
met à Cidalise de se rapprocher de Cli-
tandre. Est-elle dans ses bras ou lui
dans les siens ? Ils ne le savent. « Mais,
si nous nous endormons?» objecte
encore la dame. «Il perd assez indé¬
cemment le respect. Elle se défend avec
fureur, et lui échappe. » Mais ce n’est
qu’une trêve. Le combat reprend. Cli-
tandre est vainqueur, « tombe en soupi¬
rant sur la gorge de Cidalise, et y reste
comme anéanti». La belle lui confie
avec tendresse : « Vous êtes un cruel
homme. » Enfin elle lui prouve qu’elle
l’aime. Et ils se séparent.
Une phrase de Cidalise a donné tout
son sens au titre de ce conte: «J’ad¬
mire les hommes et je considère avec
effroi tout ce que le moment peut sur
eux.» Mais cet effroi ne saurait être
pris au tragique. Crébillon fils est aussi
éloigné de Corneille que du roman¬
tisme. Aussi le lecteur d’aujourd’hui
peut-il conclure par ce mot de Cli-
tandre: «C’est un fort plaisant siècle
que celui-ci, et délicieux à considérer
un peu philosophiquement. » P. D.
NUITS CHAUDES DU CAP FRANÇAIS (Les)
ou le Journal d'une femme créole. Récit
de Hugues Rebell, pseudonyme de
Georges Grassal (1867-1905], Publié en
1902.
À Bordeaux, Tallien et sa maîtresse,
Thérésia de Cabarraus, épouse divor¬
cée ( ?) d’un M. de Fontenay. Thérésia
reçoit des lettres d’humble supplication
d’un adorateur inconnu. Puis le ton des
envois se fait obscène. L’expéditeur est
identifié : un riche négociant, Dubous-
quens, qui vit avec une Noire ou une
créole, apparemment selon un pacte de
luxure. En tout cas, il la bat comme
plâtre et pis que ça. Tallien, suivant les
exigences de sa maîtresse, fait arrêter
Dubousquens qui bientôt meurt coura¬
geusement. Fin du livre premier, qui à
la fois tient lieu de prologue et donne
le dénouement. C’est dans le «livre
second» qu’est le sujet. Celui-ci est
donné comme « le journal d’une femme
créole». On y apprend comment Du¬
bousquens connut à Saint-Domingue
l’ensorcelante maîtresse qu’il allait
emmener à Bordeaux (quoique nulle¬
ment pourquoi il lui prit d’adresser des
injures à la maîtresse de Tallien).
Au cœur du roman, la narratrice, une
veuve Gourgueil. Autrefois elle a fait
assassiner une autre Blanche de Saint-
Domingue, une Mme Lafon. Elle a dû
partager la fortune de la victime avec
sa complice, Zinga, une Noire dont elle
fait intimement sa chambrière. Zinga
agace et amorce Rose Gourgueil avec
une espèce de plumeau, sur les deux
faces tour à tour, puis elle prolonge ses
soins de la main, enfin par des baisers.
Cependant, la fille de la victime, Antoi¬
nette Lafon, a été recueillie par Rose.
Cette femme criminelle — et cette
mère adoptive — éveillera et séduira la
fillette. Elle voudra même la garder des
hommes. Or Antoinette, quoique docile
aux baisers féminins, sera dépucelée
par Dubousquens. Alors ces deux-là
veulent fuir et se marier. Mais c’est ne
pas compter avec Zinga. En rien limi¬
tée au rôle de porte-coton lascif auprès
de Mme veuve Bourgueil, Zinga est
une fameuse putain. Elle accorde grand
intérêt à notre Dubousquens, et pourra
gagner Bordeaux avec lui après avoir
assassiné Antoinette, bel et bien.
Donc une peinture de Saint-Domingue
à la veille de l’abolition de l’esclavage.
Le sadomasochisme interracial en fait
la dominante, avec les mœurs lesbiennes
qui, du fait de la narratrice, vont de soi.
Voici du reste résumé le haut moment
d’une visite : «Tout à coup, elle eut un
«Les Nuits de Paris». Gravure de Binet.
Paris, 1788-1794. ►
348 / Nuits de Paris (Les)
tressaillement, se détacha de mes bras,
mit entre nous l’espace d’une personne,
rabattit sa robe dérangée d’un geste
modeste, et passa doucement la main
sur son front. “Je rêve”, dit-elle.»
Simples égarements entre Blanches,
mais une grande putain noire qui rêve
d’étendre sa domination sur Saint-
Domingue en ménageant clans et partis
exige qu’un notable français lui lèche
tout le corps, tout de son corps, comme
un chien. Eh bien, c’est en somme un
naturalisme qui informe et éclaire ce
mélo romantique où tout finalement
semble horriblement vraisemblable :
parentés suspectes, incestes, sodomie,
saphisme, sorcellerie, confesseurs indul¬
gents, moines forniquant avec les
esclaves, quaker vu comme un Tartuffe
traître aux colons, intendant noir qui est
l’époux et le maquereau de son épouse,
notables blancs d’une indignité com¬
plète. Voilà qui compose le tableau de
l’innocence la mieux corrompue. M. B.
NUITS DE PARIS (Les)
ou le Spectateur nocturne. Récits de
Nicolas-Édme Restif de La Bretonne
(1734-1806). Publiés de 1788 à 1794.
Chaque nuit Restif, le Hibou, vient
faire à la marquise de M..., le récit de
ses promenades nocturnes, auquel se
mêlent de longues rêveries planétaires,
le récit d’aventures imaginaires, des
théories politiques, sociales, cosmogo¬
niques. L’intérêt du livre réside essen¬
tiellement dans l’art exceptionnel avec
lequel Restif fait revivre ce qu’il a vu.
Il restitue la couleur, l’atmosphère des
quartiers de Paris, des Halles à Saint-
Germain, du Marais à l’île Saint-Louis ;
c’est un théâtre d’ombres de la vie
populaire dont les acteurs sont des gens
du peuple exerçant les petits métiers de
la nuit, ou bien des promeneurs attar¬
dés, des filles, de pauvres ivrognes, des
voleurs. Voyeur, il se glisse le long des
murs, pénètre furtivement dans les mai¬
sons, arrive toujours à point pour sau¬
ver l’honneur d’une femme, empêcher
le rapt d’une jeune fille, ramener dans
le chemin de la vertu une jeune et jolie
prostituée. Il fréquente assez volontiers
les mauvais lieux, la place de Grève où
il assiste aux exécutions nocturnes, les
rues à filles, leurs demeures; il colle
son œil aux serrures, aux fentes des
portes, s’étonne, par exemple, de voir
s’animer de vrais visages : les faux
tableaux accrochés aux murs des bor¬
dels. Au carrefour Buci il observe dans
un bal « les efféminés » ; il aborde une
jeune fille : «Elle me sourit, et rien au
monde de si charmant que son sourire.
Je ne savais que penser lorsque l’en¬
fant, sans parler, leva ses jupes, et mon¬
tra ses cuisses. Je compris que c’était
un petit garçon. » C’est avec inquiétude
et dégoût qu’il assiste aux premières
journées de la Révolution; les mas¬
sacres de septembre 92 dans les prisons
le remplissent d’horreur. À la prison de
femmes de la Force, tandis que l’on
massacre les sœurs gardiennes et que
les souteneurs fêtent sur place la libé¬
ration de leurs femmes, les libertins
pénètrent dans l’asile des filles de la
maison et les violent.
Malgré la qualité exceptionnelle de
ces récits, Restif pèche souvent ici par
excès de vertu en se contraignant, dans
ses témoignages, à une autocensure de
très mauvaise foi. D. C.
OCCASION PERDUE RECOUVERTE (V)
Poème de Pierre Corneille (1606-1684).
Publié en 1660.
Ce poème, au tour leste, au thème
franchement sexuel, peu avare de pré¬
cisions «naturalistes», a de quoi sur¬
prendre de la part du classique défenseur
de la morale et de l’honneur. Ici, il
s’agit encore d’honneur, mais celui du
mari est grossièrement bafoué ; celui de
la femme, Cloris, bien vite submergé
par le désir, puis le plaisir; celui de
l’amant, Lisandre, — son honneur
d’homme viril — est mis en défaut
lors de son premier «assaut». C’est
pourtant le seul «honneur» qui sera
triomphant puisqu’il est dit «Que cinq
ou six fois ces amants/Moururent et
ressuscitèrent.» Détail piquant, l’au¬
teur du Cid nomme le sexe de l’homme :
« Ce directeur de la nature *> et le sexe
de la femme : « Doux tyran de nostre
raison». X. G.
ODALISQUE (L'|
Roman attribué à Jean-François Mayeur
de Saint-Paul (1758-1818). Publié en
1796.
Pour la religion musulmane, les
femmes ne doivent songer qu’au plaisir
de l’homme, et leur éducation n’a pas
d’autre but. On enseigne à la jeune
vierge destinée au pacha qu’elle doit
«pousser le cul de toutes ses forces
contre le vit de sa Hautesse... qu’il faut
remuer en avant et de côté afin de lui
faire éprouver tous les plaisirs et toutes
les délices dont on peut enivrer les
sens». Après l’amour, elle l’essuie avec
délicatesse. J.-P. P.
ODOR DI FEMINA
Amours naturalistes. Récit de E. D. Publié
en 1891.
En première apparence, le principal
intérêt de cet ouvrage tient à la notice
de Helpey (le bibliographe spécialisé
Louis Perceau). On pourrait espérer en
effet que l’identité d’un auteur abon¬
dant — *Mes amours avec Victoire,
L ’*Odyssée d’un pantalon, *Callipyges,
Les Jupes troussées, Lèvres de velours,
Maison de verre, Mémoires d ’une dan¬
seuse russe, Souvenirs de Mrs Marti-
nett — y fut éclairée. En fait, Perceau
fait état de deux suppositions : « E. D. »
\
350 / Odyssée d'un pantalon (L'j ^
aurait été professeur de faculté à Mont- <
pellier et se serait nommé Desjardins F
(.Bibliographie du roman érotique au 1
XIXe siècle) ; ou bien un certain Desmou- f
lins, courtier en vins ou fonctionnaire I
dans la Gironde (selon la rumeur). Per-
ceau célèbre évidemment ce livre qu’il i
préface, ajoutant que d’autres ouvrages s
du même auteur (?) ne le valent pas. <
En réalité, L'Odyssée d'un pantalon j
et Mes Amours avec Victoire sont des (
livres tout simplement mieux construits c
et mieux écrits qu’Odor di Femina — ]
et d’un style autre. L’une des héroïnes t
du roman se réjouit des caresses de sa (
chienne Mirza. Cette femme se pré- (
nomme Hermine : « Ô blanche Her- i
mine.» Les deux participantes d’une i
des parties à trois sont sœurs. Pour le c
reste, on parcourt le répertoire, cette c
fois-ci dans le Midi des vendanges où <
le narrateur passe ses vacances. M B. (
ODYSSÉE D'UN PANTALON (L'|
Roman signé E. D. Publié à Paris en
1889.
Ce récit d’une métamorphose (le
pantalon de femme changé en homme)
ne manque pas d’élégance. L’auteur,
dirait-on, tire les extrêmes (les très
extrêmes) conséquences de ce que serait
le déchiffrement libertin de différentes
pièces de Marivaux. Au dénouement,
le pantalon de dame devenu homme
reçoit la marquise et sa servante, pré¬
nommée Bite, qui se présentent chez
lui en dames visiteuses; et bientôt:
«Les chaudes amoureuses allaient me
devancer.... mais j’accélère la cadence
et j’arrive à temps pour terminer avec
mes deux enamourées la triple affaire,
portant au paroxysme la volupté de la
partenaire mitoyenne. » Oui, mais l’alibi
social doit être préservé. Aussi : «Nous
nous séparons enfin, la visite des dames
quêteuses ne pouvant se prolonger outre
mesure, chez un célibataire, sans incon¬
vénient pour leur réputation. » M B.
ŒUVRES BADINES/de Grécourt
Recueil de pièces poétiques souvent réédi¬
tées, mais dont I attribution à Jean-Bap-
tistejosepb WiJJart de Grécourt
(1683-1743) n'est pas certaine.
Consacrées aux ruses, aux fureurs et
aux ridicules de l’amour, ces bagatelles
se recommandent par une élégance
d’écriture bien faite pour relever le
genre graveleux (les thèmes du « Pot de
chambre et du trophée» ou «la Tache
de crème» sentent le corps de garde).
La plupart des pièces roulent sur le
thème convenu de la dialectique du
désir et des formes sociales. On y trouve
donc dépeints les élans amoureux des
religieux comme les vicissitudes du
mariage. Si « le Voluptueux » gémit sur
ce que l’« Hymen est l’écueil des plai¬
sirs », le héros du « Portrait de l’Hymen »
donne la démonstration a contrario du
cahot imposé à l’imagination par le
passage dans l’institution; il proclame
avec force que l’« Hymen est un dieu
sérieux... C’est la vertu qui fait son
plus bel ornement. »
L’amour n’est cependant pas menacé
parole seul mariage; la continuité du
projet érotique est adultérée dans sa
réalisation: «L’amour ne peut durer
qu’autant que les désirs./Nourri par
l’espérance, il meurt par les plaisirs. »
Si dans «lajouissance imparfaite», Gré¬
court évoque les bornes que la nature
met aux fureurs de l’imagination, il
n’ignore pas les inquiétudes d’un doute
plus subtil : «D’où vient que l’Amour,
en donnant sa leçon/Ne peut bannir en
pleine jouissance/Le légitime et chagri¬
nant soupçon/De n’être aimé que par
obéissance/Par intérêt ou par tempéra¬
ment ? » Mais cette délicatesse est vite
offusquée par l’évocation des malheurs
du «Bon Colin... atteint au vif d’une
fièvre continue/Pour avoir aux dames
trop touché.» Ironisant sur les infor¬
tunes du cœur et du sexe, l’œuvre de
Grécourt avoue parfois une nette miso¬
gynie. Une de ses épigrammes, tournée
contre les femmes, proclame : « Ôtez-
leur le fard et le vice/Vous leur ôtez
Œuvres badines / 351
Gravure de Bernard Picart.
l’âme et le corps. » Sévérité qui semble
être l’assaisonnement obligé de tout
cycle érotique. J. G.
ŒUVRES BADINES/de Piron
Poèmes d'Alexis Piron (1689-1773). Publiés
en 1796.
Recueil de pièces érotiques de ton et
d’inspiration très divers. Certaines édi¬
tions sont remarquables par l’illus¬
tration pornographique. Une franche
grivoiserie règne dans la plupart de ces
pièces. Parfois elle est véhiculée par
des thèmes mythologiques ou des pon¬
cifs d’école; dans l’«Ode à Priape»,
«Le beau Narcisse pâle et blême/Brû-
lant de se foutre lui-même/Meurt en
tâchant de s’enculer»; Piron y montre
encore Diogène « Se branler gravement
la pique/À la barbe des Athéniens » et
rappelle que « sans le cul d’Alcibiade »,
Socrate « n’eût pas tant médit des cons ».
Parfois, l’Antiquité est dépeinte sous
des couleurs beaucoup plus élégiaques,
comme dans « Les Trois Manières », où
Piron a d’heureuses trouvailles: «Et
mon air, et mes yeux, tout annonçoit
que j’aime.» Mais sa veine érotique
lui fait inventer des fictions cocasses
comme «Le Tirliberly», où un jeune
époux, sur le point de s’embarquer pour
longtemps, feint de jeter dans les four¬
rés son membre viril ; la jeune femme
le cherchera naïvement en compagnie
d’un anachorète : « Mû de pitié le
pauvre solitaire/Tout bonnement cherche
et cherche à tâton/Sans savoir quoi. Tel
un visionnaire/Cherche le jour dans la
nuit de Newton.» Bien entendu, c’est
dans le froc du solitaire qu’elle trou¬
vera l’objet de ses désirs, et s’en ser¬
vira en toute innocence. Au demeurant,
le thème rebattu de la lubricité des
moines figure en bonne place dans ces
chansons badines.
« Le Chapitre général des cordeliers »
narre la compétition des pères Brise-
motte et l’Enfonceur, après que le cha¬
pitre s’est ouvert sur cette monition :
« Si vous n’avez des vits d’une énorme
352 / Œuvres diverses
mesure/Vous devez de ce rang vous-
même vous exclure. » Autre poncif, les
déplorations contre les maux vénériens ;
«le Débauché converti» se remémore
tristement comment fut « voiturée dans
son sang la vérolique essence » et tout
ce qui s’ensuivit, «l’œil cave... le teint
pâle et plombé, le visage défait... Sa
planète atteignant son plus bas péri¬
gée». L’évocation de l’«or faux du
plaisir» voisine avec les grosses gaillar¬
dises. Mais l’ardeur ou la fantaisie ne
composent pas le cours entier de l’ima¬
gination. Piron n’ignore pas les délices
de la tendresse ni les douceurs de l’ami¬
tié. Dans «Le Labyrinthe du cœur», il
rend ses droits au sentiment quand s’est
apaisée l’ardeur des sens : «Des folles
passions, les autels abattus/Laisseront à
votre place élever votre image/Et le
sentiment seul décide mon hommage. »
Bref, tous les genres de la galanterie
littéraire, érotisme archéologique, gau¬
loiserie ou élégie sentimentale se suc¬
cèdent en pot pourri parfois relevé de
condiments érudits. J. G.
ŒUVRES DIVERSES
Poèmes de Jacques Vergier (1655-1720).
Publiés en 1726.
La préface de l’ouvrage nous signale
que l’auteur porta d’abord le petit col¬
let, fut connu de La Fontaine, fit la joie
des bonnes tables, «bien venu par¬
tout et particulièrement chez un certain
nombre de Seigneurs et de gens de robe
qu’il amusait agréablement par une
conversation charmante». Épîtres par¬
fois inspirées d’Horace, contes et fables,
sonnets et madrigaux, chansons à l’éloge
du vin composent ces deux volumes de
vers. On y retrouve, surtout dans les
contes, qui sont de loin les poèmes les
plus piquants, cet art d’aimer caracté¬
ristique du Grand Siècle. Parfois chanté
sur le mode rustique : « Bons vins, bons
mots, gaillardes chansonnettes/Sont
aiguillons aux amoureux désirs», par¬
fois sur un mode plus raffiné : « Zélide
frotte ses dents, met la mouche et se
frise/Certains endroits elle lave avec
soin/À quel dessein le dire il n’est
besoin. »
Passent ainsi au fil des poèmes,
«Riens galants, tendres bagatelles»,
Corydon et Clytas, Damis, Adélaïde,
Martin et Catin, Sœur Agnès et des
douze gars. Pièces enjouées, souvent
osées, femmes qui « se... gracieusement
et puis s’en vont revoir le beau marquis
qui règne dans leurs rêves». Conseils
galants : « Pour exciter, pour luxure
émouvoir/Touche genoux, tétons, prends
un baiser» destinés à faire fondre les
résistances les plus farouches : « Il vous
lui prend adroitement la main/Et sur
lui-même il la guide et la mène », tan¬
dis que les tristes époux de ces belles,
à l’office envoyés, entonnent matines,
prime et tierce, et sexte et nonne, vêpres
et enfin compiles. P. R.
ŒUVRES POÉTIQUES
de Gilbert Lely (1904-1985). Publiées err
1969. '
Sous ce titre ont été groupés les
recueils de Gilbert Lely parus depuis
1933 : Arden, Le Fiancé inquiétant,
Le tAChâteau-Lyre, La Folie Tristan et
L Épouse infidèle. Leur auteur, plus par¬
ticulièrement connu pour les inlassables
travaux qu’il accomplit sur l’œuvre du
marquis de Sade, dont il est le plus
grand spécialiste contemporain, appa¬
raît ici comme un poète d’une densité
frappante. Le v«rbe se confond à la
volupté conquise ou rencontrée, et c’est
effectivement un verbe achevé, d’une
qualité volontiers ancienne, à la fois
courtoise et blasphématoire. «Ô luxe
de mon sperme dans la nuit de tes
cuisses.» «À des portes horriblement
belles tu frappes. » « Puis, sans désem¬
parer, sous l’azur péremptoire, dix
nègres au phallus d’orage dardent qua¬
rante fois le flanc canovien. » Il y a là
comme une tendresse dans la chasse, et
une inquiétude. Car si la femme appri¬
voisée ou lointaine est l’un des moyens
suprêmes de la connaissance, elle n’est
aussi que fragment, page de journal,
insuffisante préhension du moi. Mais il
Offrandes à Priape (Les) / 353
n’importe, tant que les êtres rencontrés
auront un «visage à faire naître un
grand amour pendant la dernière minute
de Pompéï ».
Toutefois, cette fête au bord du
désastre peut être aussi la négation du
néant. La femme asservie, avilie, se fait
fibre, et opposant à l’homme l’exalta¬
tion ambiguë du plaisir, elle accuse
l’intellect et ses décadences. Mais plus
encore, en se livrant à l’impudeur des
mots et des gestes, elle atteint — pourvu
qu’elle soit ou se croie pure — à une
dépravation qui est, en quelque sorte,
une métaphore poétique.
« Les phrases d’une rayonnante obs¬
cénité que prononcent Madame de Saint-
Ange et Eugénie de Mistival, c’est un
surcroît de rêve de les imaginer dans la
bouche de Cressida ou de Rosalinde
dans l’exaltation du plaisir» (Vie du
marquis de Sade). Comme l’écrit Yves
Bonnefoy : « Le très vif plaisir de Cres¬
sida est de transgresser l’ordre du
monde. Il identifie l’érotisme et une
cruauté négatrice des formes stables de
l’être, il apporte à la “joie métaphysique”
comme autant de régions nouvelles, la
fragilité naturelle et la nécessaire audace
de l’amour. » (.L ’Improbable). Ici s’ex¬
prime — comme il nous est dit dans
î’avant-propos — «un homme conscient
de l’exiguïté de son aire, mais jaloux de
laisser une trace de son désir». Y. C.
ŒUVRES SATYRIQUES/du sieur de Sigogne
Les œuvres de Charles Timoléon de
Beauxoncles, seigneur de Sigogne
(v. 15601611), dont divers morceaux
parurent de 1600 à 1627, furent réunies
pour la première fois par Fernand Fleuret
en 1911, puis par Fernand Fleuret et
Louis Perceau, en 1920.
Ces pièces, faites pour le divertis¬
sement d’un instant, sont de la fac¬
ture habituelle des auteurs libertins du
xviie siècle, et parfois du xvie pour la
verve et l’inspiration. Sigogne se plaît
surtout à la satire (visant directement
ses contemporains), au galimatias et
à la fantaisie. «La Muse folastre»
(1600), «Les Muses gaillardes» (1609),
« La Petite Bourgeoise », Le *Ballet des
quolibets (1627) doivent se parcourir
rapidement, l’œil allumé mais gogue¬
nard, comme il peut nous arriver par¬
fois de parcourir les rues de Paris.
«Une veufVe, une nourrice/La trippe
d’une saucisse/.. ./Sont pucelles comme
vous» («Galimatias»). Ici, le poète
dénonce l’emploi du «godemichy»,
qu’il soit de fer («Mais je me trompe
en cet endroit,/Car aussitôt il se fon-
droit/Comme dedans une fournaise»)
ou vulgaire légume : « Il vaudrait bien
mieux pratiquer/L’amour même, sans
se moquer,/Sans mimer l’ombre de son
ombre,/Et sans, par un ébat nouveau,/
Vous jouer de quelque naveau/Ou d’un
avorton de concombre.» Là, Sigogne
use de l’amplification épique pour
décrire un déluge de «... tre » où « Cent
mille Amours étaient noyées » : « Seu¬
lement, la troupe indiscrète/De mor¬
pions, faisant retraite,/Ce boueux déluge
éloignant,/Avoient esquivé sa venue,/
Et sur une motte velue,/S’alloient l’un
l’autre besognant. » (« Satire contre une
dame sale »). Certains sonnets sont assez
surprenants : «Troussez votre pacquet,
vieille, c’est trop vescu/On vous fer$
servir à Paris de lanterne,/Si vous pou¬
vez souffrir un flambeau dans le cul ! »
Le début de certains autres semble tou¬
ché par une sorte de grâce: «C’est
donc à cette heure l’usage/De porter le
cul au visage...» Et, planant sur tout
cela, l’âme de Cabroche qui fut croche-
teur, crieur public, proxénète, croque-
mort, messager et ivrogne. Il vécut
sous Charles VI. R. L. S.
OFFRANDES À PRIAPE (Les)
ou le Boudoir des grisettes. Publié en
1794,- ce recueil contient fables, contes
en vers, épigrammes et poèmes de
divers auteurs du XVIIIe siècle (notamment
de Piis, 1755-1832) et même du XVIIe
(comme Blessebois).
Ce sont, en général, de brèves his¬
toires, plutôt gaillardes et « gauloises »
dans la tradition des fabliaux ou des
354 / Oh! Violette!
conteurs du xve siècle, souvent en octo¬
syllabes. Le dépucelage, les prêtres et
les moines, T utilisation licencieuse de
la confession, le cocuage, parfois l’in¬
tempérance du tempérament féminin
en sont les thèmes, ou les rengaines,
essentiels. Le ton en est leste plus
encore qu’érotique, et d’une gaieté qui
n’est pas sans analogie avec celle de
Y* Or gant de Saint-Just, grand admira¬
teur, en sa jeunesse, de la poésie de De
Piis. Bref, ce recueil mineur prend
place dans une lignée que jalonnent,
avant lui, les *Contes de La Fontaine,
après, certaines pièces de Musset. Y. B.
OH! VIOLETTE!
Roman de Lise Deharme, pseudonyme
d'Anne-Marie Hirtz (1898-1980]. Publié
en 1969.
Violette, comtesse de Lazagnan, des
yeux mauves, des cheveux d’or bruni
et un long corps «comme un ser¬
pent costaud», vit dans le luxe et la
luxure. Le luxe, ce sont les voitures de
sport, les piscines, le château de Mille-
Secousses, les mets délicieux, les servi¬
teurs empressés et complaisants. La
luxure, c’est le défilé de ses amants :
contrôleur des wagons-lits, chauffeur
de taxi, soupirants qui l’idolâtrent et
qu’elle malmène. Quelques-uns auront
une place particulière : Nicolas, son
frère, qui l’adore, «elle enlaça Nicolas
de ses anneaux de chair, monta contre
lui, en lui, comme un lierre tout-puis¬
sant » ; son père, le marquis, que sa vie
de plaisirs a gardé jeune et beau et qui
meurt après une orgie dans l’église où
il se mariait; Marco, le bel Espagnol
sculpteur; Odet, le prince charmant,
qui la réveille d’un sommeil de deux
ans au milieu des plantes, qui la fait
crier et gémir de plaisir — elle l’aime
mais sent sa jalousie quand elle veut
« posséder tout le monde », car « il faut
savoir prendre l’amour physique où il
se trouve, jamais dans l’habitude, ça
devient répugnant» —; lord Douglas,
enfin, très beau milliardaire, qui la
couvre de bijoux et avec qui «elle
n’était plus la plus forte et oubliait
ses anneaux». Momentanément, car,
accompagnée de sa fidèle Guadelou¬
péenne, Rosa, qui l’apaise de ses
caresses quand les hommes ne lui suffi¬
sent plus, elle passe, sans jamais se
fixer. Dans ce monde où les chiens
discutent, les chats s’inquiètent et les
plantes comprennent poliment, où les
beaux jeunes gens ont des chemises
mauves et un «stylo Waterman or»,
«on peut tout se permettre et tout est
permis». Qu’importe si Ordet tente de
se suicider parce que Violette l’a quitté
pour le punir d’avoir dit du mal de ses
petits seins... Cette femme, vêtue de
robes merveilleuses, « plus scandaleuses
que la nudité», continue d’affoler les
hommes car elle est « le désir, la force,
la liberté». ^ X. G.
ON EST TOUJOURS TROP BON AVEC LES
FEMMES
Roman de Raymond Queneau ( 1903-
1976], Publié sous le pseudonyme de
Sally Mara, jeune femme irlandaise, en
1947.
L’action se passe le lundi de Pâques
191*6, jour de l’insurrection irlandaise,
à Dublin. Sept insurgés prennent d’as¬
saut le bureau de poste qui fait l’angle
de Sackville Street et d’Eden Quay, le
vident de ses occupants et s’y retran¬
chent. En fait, une personne s’y dissi¬
mule, qui se trouvait aux lavatories
pendant l’attaque et qui n’ose plus en
sortir. Elle s’appelle Gertie Girdle, elle
a dans les vingt-cinq ans et elle est fian¬
cée au commodore Cartwright, dont le
bateau est précisément chargé de bom¬
barder le bureau de poste d’Eden Quay.
La présence, vite découverte, de cette
jeune fille anglaise et royaliste embar¬
rasse d’abord les insurgés, dont l’une
des préoccupations fondamentales est
de se conduire comme des gentlemen,
afin de pouvoir mourir en héros. Au
cours de l’interrogatoire de Gertie, le
chef des républicains déclare avec force
que le roi d’Angleterre est un con.
«Mais, s’écrie Gertie bouleversée, si le
Onze Mille Verges (Les) / 355
roi d’Angleterre était un con, tout serait
permis ! », proposition qu’elle met im¬
médiatement en pratique. Elle se fait
donc violer par tous les insurgés sauf
un (qui est amoureux d’elle), et de toutes
les manières communément admises.
Les soldats britanniques finissent par
avoir le dessus, comme on sait, et le
commodore Cartwright, en personne,
vient délivrer sa fiancée. Ce roman est
rempli d’allusions à Joyce. Son côté
«drolatique» l’empêche d’avoir une
signification profondément érotique.
Mais on peut le considérer comme une
excellente parodie. On y retrouve, par
exemple, tous les thèmes traditionnels
de l’érotisme : le sang, la souffrance et
la mort, mais aussi la mutilation, la
révolte, le sacrilège. O.E.T.T.B.A.L.F. a
été réimprimé, en 1962, par les éditions
Gallimard, en compagnie de Journal
intime, sous le titre commun Les Œuvres
complètes de Sally Mar a, et sous le
nom de Raymond Queneau. J. B.
ONZE MILLE VERGES (Les)
ou les Amours d'un Hospodar. Roman
de Guillaume Apollinaire, Wilhelm Apol-
linaris de Kostrowitzky, dit (18801918).
Publié en 1907.
Tout en sentant un peu la fabrica¬
tion, ce roman pornographique a bien
des qualités qui n’apparaissent pas tou¬
jours dans les poèmes d’Apollinaire :
une fantaisie débridée, une rêverie
sadomasochiste illimitée, un humour
macabre, violent, presque surréaliste,
un manque d’esprit de sérieux qui donne
une belle légèreté au récit, pourtant fort
compliqué et rocambolesque. Certaines
scènes ressortent particulièrement sur
ce joyeux fatras d’inventions. Ainsi
l’orgie entre Mony, prince Vibescu,
Alexine Mangetout et Culculine d’An¬
cône, celle qui vide les « couilles et les
bourses». L’auteur y associe harmo¬
nieusement coups de fouet de fiacre et
défécation. Une femme coupe un mor¬
ceau d’oreille et le mange. Une autre
sectionne le gland de la Chaloupe. Cor-
nabeux tue le mutilé et plante son cou¬
teau dans un fessier. Plus tard, dans un
train, Estelle Romange, qui a «l’âme
foutative», gigote et donne des coups
de «cul». Serrée entre ses jambes, sa
servante Mariette a « clampsé ». Coma-
beux la sodomise. Mony, après avoir
admiré le paysage par la fenêtre, aper¬
çoit le colosse, Comabeux, déféquant
sur le visage d’Estelle et donnant de
grands coups de couteau dans son ventre.
Alors, il «enfile le con moribond»
agité de soubresauts de douleur. Une
autre scène rassemble des conjurés qui
sodomisent et « défoncent » atrocement
de petits enfants et de vieilles femmes.
Une nourrice, aux «énormes tétons»,
mise à quatre pattes, est traite et on boit
le lait, mêlé à de l’urine, dans un calice.
Un bel éphèbe est empalé. On accroche
le «petit corps d’oiseau» de son amie à
son sexe érecté. Elle s’agite, empalant
davantage son amant à chaque soubre¬
saut. Une muette est fouettée au knout,
dont les grains de fer arrachent des lam¬
beaux de chair. Le prisonnier Tatar viole
un bébé dans ses langes. Un homme bat
sa femme, dont la chair enflée accuse
d’autres coups. Le «spectacle est hor¬
rible mais Mony supporte avec cou¬
rage»...
La dernière rencontre de Mony est
sans doute la plus réussie en atrocité
délirante. Une infirmière, belle « goule »,
enfonçant ses mains dans les plaies des
blessés qu’elle doit soigner, déchire les
chairs «fiévreusement et avec un sou¬
rire angélique». Elle chevauche un
homme-tronc dont les moignons sai¬
gnent. Il est encore vivant, comme en
témoigne sa violente érection et elle le
«pompe» jusqu’à ce qu’il en meure.
Voilà une femme trop dure pour le
tendre Mony et pour la punir il se met à
battre le tambour sur son ventre jusqu’à
ce que la peau éclate et qu’il puisse
plonger dans les intestins. Comme tout
cela se passe à la guerre et qu’il a fort
bien imité le roulement de tambour
qui annonce l’attaque, les Nippons se
lancent à l’assaut... et remportent la
victoire ! X. G.
356 / Oraison funèbre du Dauphin
ORAISON FUNÈBRE DU DAUPHIN
prononcée le 22 janvier 1766 dans
l'église des religieuses capucines de
Paris par le révérend père Fidèle Le Pau.
En dépit d’un premier imprimatur et
du privilège royal, la plupart des exem¬
plaires de ce prêche singulier furent
saisis et mis au pilon, tandis que l’au¬
teur se voyait retirer le droit même de
prêche et de confession. Pleine des
«métaphores les plus ridicules», d’un
style et d’une pensée emphatiques jus¬
qu’à l’absurde, l’Oraison du père Fidèle
valut en effet à son auteur une grande
célébrité de son vivant, dans un pays
où l’on riait volontiers, et son éroticité
intrinsèque, quand l’hystérie mystique
ne s’y donne pas libre cours, en fait un
rare document de ce qu’on a pu nommer
la « lubricité spirituelle ». En témoigne
cette invocation lancée à la veuve, et
l’on imagine sa surprise, à s’entendre
dire soudain : « Et vous Dauphine, qui
puisâtes dans son sein la gloire et le
plaisir de vos jours ! Vous l’amour de
son âme, dont le cœur est poursuivi
nuit et jour par son ombre encore votre
amante ! Dites-nous, ô princesse de
douleur, si le Dauphin fut pour vous un
prince du bel amour ? Les seules larmes
de l’épouse font ici réloge du mérite
de l’époux... Ce sont des grâces plon¬
gées dans un océan de douleurs par le
commerce à jamais interrompu de leurs
innocents et délicieux plaisirs. » Autant
d’excès oratoires qui correspondent
sans doute, comme les fines langues
contemporaines n’ont pas manqué de le
faire valoir, à de très regrettables excès
de jeûne. D. G.
ORAISONS AMOUREUSES (Les) DE JEANNE-
AURÉLIE GRIVOLIN
Par Roger Pillet. Publié en 1919.
Un vieux manuscrit a été sauvé de la
poussière d’un antiquaire : c’est le jour¬
nal d’une jeune fille. Pleine de lan¬
gueur et d’espoir, elle appelle de tous
ses vœux le « bien-aimé inconnu », qui
paraît bientôt à ses yeux éblouis. Tendre
et doux, frêle et bouclé, il est pour elle
le prince charmant et, sous son premier
baiser, elle sent que sa «chair fond»,
que sa «chair parle plus haut qu’elle-
même». Aussi se donne-t-elle à lui avec
bonheur et les «voluptés cachées» de
son «corps de vierge» se réveillent,
chantent et éclatent dans un merveilleux
tressaillement de plaisir. La douce et
heureuse (épouse), ne manque pourtant
pas de virulence. Ainsi se venge-t-elle
d’une femme âgée, qui convoite son
amant, en la forçant à se mettre nue
pour comparer...
Toujours son corps resplendit de santé
et d’allégresse. Loin de l’hypocrisie de
la religion chrétienne, l’amour des deux
jeunes gens, lumineux et joyeux, est
fête païenne, hymne à la jouissance et à
la tendresse, conté comme une histoire
à la fois romantique et proche, illustré
de fins dessins aux nuances délicates,
préservé de la mièvrerie ou de la fadeur
par la force gracieuse qui le traverse
par instants. X. G.
ORAISONS MAUVAISES
Poèmes de Remy de Gourmont (1858-
1915). Publiés en 1894.
En vers de mètres différents et
vaguement rimés, Gourmont égrène
amoureusement les litanies de l’Anti-
Sainte Vierge. La messe noire est dite
sur le corps d’une prostituée, comme
sur un autel. La cérémonie est parfaite¬
ment ordonnée. À chaque partie du
corps un culte blasphématoire est rendu,
qui se déroule toujours selon le même
rite, avec la même procession de mots.
A chaque partie du corps, le prêtre de
Satan donne sa bénédiction : aux mains
parce qu’elles sont impures, aux yeux
homicides, aux seins sacrilèges, au
ventre infertile, à la bouche adultère,
aux pieds déshonnêtes, en même temps
qu’à l’âme parce qu’elle est corrom¬
pue. À chaque station de ce chemin de
croix, Jésus-Christ, crucifié, meurt un
peu plus : c’est son dernier soupir, son
dernier regard, amour, désir, blessure,
frisson, sa dernière pensée, comme si la
femme, en les polluant, en en faisant un
Ordinatrice (Lf) / 357
honteux simulacre, les lui dérobait.
Les pierres précieuses s’enroulent aux
péchés qui parsèment le calvaire, meu¬
rent aux doigts qui violent les hosties,
rêvent «avec un air triste de roi»,
ensanglantent cruellement, douloureu¬
sement, la «terre de désolation», fris¬
sonnent sur le sexe, «palais de joie»,
tendent une jarretière de soie.
Ainsi la femme pare son être d’amer¬
tume et d’effroi, «de fantômes et de
chrysalides », comme d’autant de bijoux.
Comme Baudelaire et comme le dandy,
l’auteur est ennemi de la nature. La
composition est précieuse, travaillée.
Le décor est irréellement éclairé et noyé
d’« eau fanée ». La beauté vient de l’hor¬
rible. Tout est artificiel. La foule est
méprisée et piétinée par les hauts talons
et les «mules des lupanars». Le poète
se dresse, noble et seul dans sa malé¬
diction. Pourtant, les «fleurs bonnes à
toutes les mains», celles qui poussent
au bord des routes et servent au com¬
mun, ont la beauté de leur souillure et
donnent la volupté du mal. X. G.
ORANGE BLEUE (L')
Récit de Yassu Gauclère (1907-1961).
Publié en 1940.
C’est l’enfance et l’adolescence bou¬
leversées et difficiles d’une petite fille
qui a le malheur d’être la fille naturelle
d’un médecin juif pendant la guerre.
Elle ne le saura que plus tard mais le
pressent confusément et se sent cou¬
pable et inquiète, « déchirée par la guerre
que se livraient mes amis et où je ne
savais près de qui me ranger». On l’en¬
voie dans un pensionnat de religieuses,
où elle s’évanouit en imaginant trop
vivement Jésus baisant « les plaies puru¬
lentes d’un hideux malade couvert d’ul¬
cères» et se mortifie en portant un
scapulaire. Une «mère» éduque les pen¬
sionnaires d’étrange manière: «“Une
bonne humiliation qui vous cingle, voilà
qui fait du bien !” nous disait-elle avec
un sourire de mépris voluptueux. » On
les affuble de décorations ou « distinc¬
tions » : la « rosette », le « grand ruban »,
qui permet d’entrer dans la confrérie
des «saints anges». Le rituel du lever
et du coucher nécessite une grande dex¬
térité pour «l’exercice du déshabillage
dissimulé», avec jupon à cordon et
«fichu de modestie». Quant à l’éduca¬
tion sexuelle, encore plus effrayante
que la pension, elle vient sous la forme
des «tripotages» d’un vieux monsieur
qui se fait appeler « petit papa » : « La
grosse bouche se posait sur la mienne
et cherchait à l’ouvrir, je sentais les
dents presser mes lèvres, une langue
me toucher, gluante de salive. » Puis un
commandant, qui se fait appeler oncle
Joseph, l’épie quand elle se déshabille,
la poursuit sans cesse, la force à regar¬
der et à toucher ses organes génitaux :
«Saisissant ma main, il l’approcha de
son sexe. Je me débattis vainement. Au
contact, je hurlai de dégoût. » L’his¬
toire est un peu touffue, mais n’en
apparaît pas moins très authentique et
vécue intensément par une enfant qui
subit sans le comprendre le monde des
adultes. X. G.
ORDINATRICE (L)
Mémoires d'une femme de quarante
ans. Mémoires de Moud Sacquard de
Belleroche. Publiés en 1968.
Le premier amour de celle qui décide
d’être l’ordinatrice de ses propres plai¬
sirs fut pour une sœur qui la fouettait
avec des orties. Elle aime avoir des
adorateurs et, à seize ans, prend son
premier amant. Mais, la révélation du
plaisir, c’est un beau cavalier qui la
lui procure en la frappant. Elle a trois
maris dont un ministre qui la « donne »
à tous ses amis. Elle a surtout une foule
d’amants, qu’elle collectionne. Qui
pourrait résister à cette femme imperti¬
nente, sûre d’elle-même et de sa beauté
musclée, qui dit ressembler à ces
«orchidées brésiliennes, sauvages et
pulpeuses » ?
Quelques épisodes « scandaleux »
pimentent la confession : fellation en
public, caresses données, avec un amant
«hybride», à un ouvrier qui se mas-
358 / Ordinatrice seconde (L')
turbe dans la neige. Des aventures
homosexuelles, aussi. Elle manifeste
son goût de la violence et «ce trop-
plein de vie» dont elle déborde en
«fessant» une de ses amies. Mais les
amours saphiques ne sont là que pour
faire apprécier les « mâles » davantage.
«Il faut la femme à la femme pour
raviver en elle le goût de l’homme.»
Elle aime voir celui-ci à ses genoux,
«face à son sexe furieux» et le frap¬
per. Elle répond avec fierté à tous les
critères de la femme «moderne»,
« libérée », indépendante, qui goûte
résolument à toutes les expériences,
« sans préjugés ». X. G.
ORDINATRICE SECONDE (L')
Mémoires de Moud Sacquard de Belle-
roche. Publiés en 1969.
La « libertine qui savoure sa joyeuse
liberté» vit sur sa «notoriété litté¬
raire et mondaine». Elle ne cesse de
répéter qu’à plus de quarante ans elle
peut encore — et très facilement —
séduire les jeunes garçons, chérubins
et pages, qu’elle initie aux jeux
sexuels. Ils ne manquent pas de la
conduire en Mercedes dans des restau¬
rants pour milliardaires où ils boivent
du meilleur Brouilly. Snob, raciste,
infatuée de sa personne, l’Ordinatrice
détaille ses confessions préfabriquées
sans le moindre esprit ni la moindre
originalité. X. G.
ORDONNANCE DE POLICE DE MM. LES
OFFICIERS ET GOUVERNEURS DU PALAIS-
ROYAL
qui fixe le Droit et honoraire attachés
aux fonctions de Fille de joie de la Ville,
Faux-bourgs et Banlieue de Paris, donné
au Sérrail, le 17 juillet 1790. «Ce jour,
les Fouteurs assemblés. A Gratte-mon-
con, chez Henri Branle-Motte, rue de
J'enconne, au coin de celle des Déchar¬
geurs, au Vit couronné. Cette année
même. » Anonyme.
Véritable manifeste libertin, ce pas¬
tiche de l’Ancien Régime rédigé par
François de Branle-Motte, marquis de
Grosse-Pine, Jacques de Bandeur, comte
de Belles-Couilles, Antoine de Vit-
Quarré, Thomas la Belle-Queue et autres
chevaliers-seigneurs de Clitoris, Vagins
et autres lieux adjacents, docteurs du
Branlage, Foutrie et Enculage, surin¬
tendants généraux des lieux publics
dits serrails, bordels, taudions, chenils,
boucans et autres foutoirs quelconques,
exprime sans ambages le désir sincère
des auteurs de porter un marché uni¬
forme dans tous les couvents et assem¬
blées d’«ouvriers en boyaux de joie»,
à savoir de réglementer, pour un
meilleur essor, le commerce de chair
en fonction du plaisir charnel proposé
et obtenu — soulagement de reins,
dégorgement de rognons, tortillement
de fesses et autres exercices du corps.
Grisettes et gourgandines se voient
conseiller de bien serrer les cuisses en
voiture publique et, en excellent fran¬
çais, de bien peser les qualités* pro¬
priétés et inconvénients de certaines
pratiques. Comme il est des paillards
d’une infinité d’espèces et qu’il est des
cas que la prudence humaine ne peut
prévoir, les auteurs s’en rapportent, au
terme' de leur projet de loi, à « ceux qui
sont les plus versés dans l’art de la
chevaucherie » et sauront déterminer le
« prix plus ou moins considérable selon
la jeunesse, qualité, propreté, fermeté,
souplesse et paillardise de la chré¬
tienne, dressée au plaisir charnel de la
couille».
À la notice relative à ce pamphlet,
les auteurs de L’Enfer de la Biblio¬
thèque nationale ajoutent : «Il y aurait
un curieux chapitre à écrire sur la
manie de législation qui sévit en France
de 1789 à 1793. Motions, propositions,
projets de lois, pétitions, etc., on ne
trouve que cela dans les pamphlets en
style parfois ordurier qui se vendaient
ouvertement au coin des rues. L'Or¬
donnance de Police règle par décrets
de graves questions comme celle-ci, par
exemple : Des filles bourgeoises qui se
laissent prendre le cul à propos de
botte, et foutent avec le tiers et le quart,
Organt / 359
par complaisance ou autrement; ou
comme cette autre : Comme on est sujet
de déconner dans les voitures publiques,
vu les cahotages continuels auxquels
on est exposé {moyen d’y obvier en
partie). » D. G.
ORGANT
Poème en vingt chants; écrit en décasyl¬
labes par Louis-Antoine-Léon de Saint-Just
(1767-1794). Publié anonymement en
1789.
L’histoire, racontée sur un ton plai¬
sant et ironique, est censée se dérouler
sous Charlemagne au temps de la guerre
contre les Saxons. Le héros, Antoine
Organt, est le fils naturel de l’arche¬
vêque Turpin, qu’il recherche partout;
mais au cours de sa quête, il rencontre
surtout la servante Nice, dont il sera
séparé, et qu’il retrouvera finalement
lors d’une singulière bataille, devant
Paris, entre les Francs et les Saxons
alliés aux Alains. On découvrira alors
que l’âne qui sert de monture à Nice
n’est autre que Turpin — car la méta¬
morphose de l’homme en âne est un
procédé largement employé dans ce
poème. Évidemment, c’est l’anticléri¬
calisme qui domine d’un bout à l’autre ;
en seconde ligne vient le ton satirique
contre l’Ancien Régime.
Mais ce poème contre la morale
chrétienne exalte aussi le plaisir phy¬
sique ; et c’est pourquoi Somis, amant
d’Adelinde, redevient homme après
avoir été changé en âne, tout en conser¬
vant un sexe d’âne qui lui permet
d’user tendrement «des droits d’un âne
et des droits d’un amant-». Ailleurs, on
aura une longue description du cul de
l’aumônier Georges, fessé pour avoir
prétendu s’imposer à Nice. Et les scènes
d’amour, ou de tromperie, sont le plus
souvent animées d’une verve campa¬
gnarde, où culs et tétons s’appellent par
leur nom. L’intérêt & Organt ne réside
pas dans la reprise d’un genre lar¬
gement exploité avant et depuis La
*Pucelle. Les conditions dans lesquelles
il fut écrit (Saint-Just était alors en pri¬
son) en font une sorte de manifeste
voilé, dont certains thèmes se retrouve¬
ront, explicités, dans le peu des écrits
de Saint-Just qui nous reste. Y. B.
Il
PAPESSE DU DIABLE (La)
Roman de Jehan Sylvius et Pierre de
Ruynes, auteurs contemporains. Publié en
1931.
Nous assistons à la conquête du
monde par la grande Prêtresse du Diable
suivie de ses hordes barbares. Victoire
du Mal absolu sur les forces béné¬
fiques : le grand Androgyne trône dans
les cathédrales. Le pape prisonnier est
crucifié : « Le ventre poussé en avant
par une petite poutre que l’on avait
glissée entre la croix et le bas du dos
laissait voir le sexe du pontife dressé au
milieu d’une touffe de crins gris. » Et la
grande « Archimagesse », créature de
rêve, contemple ce spectacle tout en se
faisant caresser par sa secrétaire Nadia :
«Le voluptueux spasme final coïncida
avec la vision de la mort.» L’orgie
sacrée est décrétée, les jeunes captives
sont livrées en troupeaux aux guerriers
barbares : « On ne voyait plus que des
sexes noueux se fichant au hasard, selon
les plus incroyables fantaisies, dans la
chair nacrée des victimes. »
Supplices, tortures, dans lesquels on
ne sait plus distinguer la douleur de la
joie, se rencontrent à chaque instant
afin de donner une impression de conti¬
nuelles outrances ; les vapeurs d’opium
confèrent un surcroît de raffinement
et d’exotisme à la cruauté des scènes.
Thème cher aux surréalistes, la grande
prêtresse est en fait Isis, la femme, la
mystérieuse, l’archétypale. Arrive la
catastrophe finale, une pluie de météo¬
rites s’abat sur la Terre, «des chiens
venus on ne sait d’où couvraient les
femmes en haletant». La reine se fait
violer par un nègre qui avec « ahan de
stupre laboure du priape le pli turges¬
cent et secret des voluptés féminines ».
Un même météorite les écrase tous
deux. M. DE S.
PARADIS CHARNELS (Les)
ou le Divin Bréviaire des amonts, art de
jouir purement des 136 extases de la
Volupté. Manuel de A. S. Laaail, pseu¬
donyme anagrammatique a Alphonse
Gallois. Publié en 1903.
Il est ainsi décrit dans Les Sept Nuits
de Fanny (1906) : «Cet immortel Bré¬
viaire, somptueuse encyclopédie des
plaisirs amoureux, présente au lecteur
362 / Parallèlement
charmé les plus émouvants secrets de
la volupté des chairs, libres en alcôve.
C’est le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre
galants, le guide rose indispensable à
tous les amants qui aiment à se livrer
sans contrainte à toutes les fureurs
raffinées de l’amour sensuel.» Voici
quelques titres de chapitre de ce livre
qui détaille et présente cent trente-
six positions : « Les Folles Caresses »,
« Le Baisage debout, assis, à genoux »,
«L’Idole sur le dos», «Les Fantaisies
de la levrette», «Les Simulacres de
la fouterie», «Vénus écuyère», «les
Clowneries chamelles». Cité par Per-
ceau dans sa Bibliographie du roman
érotique au XIXe siècle. X. G.
PARALLÈLEMENT
Recueil de poèmes de Paul Verlaine
(1844-1896). Publié en 1889.
Il n’y a aucun doute sur la significa¬
tion que le poète entendait donner à son
titre : le parallélisme est celui qui s’éta¬
blit chez lui entre l’aspiration religieuse
et mystique telle qu’elle s’exprime dans
Sagesse, et les exigences des sens que
disent ou magnifient les poèmes de ce
recueil. Néanmoins, un tout autre paral¬
lélisme s’impose à nous ; il réside dans
la composition d’un livre qui oppose les
amours féminines (Les *Amies, recueil
de 1867 ici repris et qui détonne un peu,
mais'surtout «Filles») et les amours
masculines qui sont exaltées dans
« Lunes » ; peut-être le poète croyait-il
seulement juxtaposer, additionner ces
deux formes de sa vie sexuelle, mais
ici, tout comme dans les deux recueils
sous le manteau, *Femmes et Hombres
que les hasards de l’édition ont séparés
mais qui forment un tout, il y a bel
et bien opposition. Plus encore, car
« Lunes » est dominé par le souvenir, la
hantise de l’aventure rimbaldienne, et
dans quelques poèmes qui comptent
parmi les plus beaux cris jamais pous¬
sés par Verlaine (« Ces passions qu’eux
seuls...», «Laeti et Errabundi», no¬
tamment), il apparaît, clair comme le
jour, que ce n’est plus d’une simple
expérience sensuelle qu’il est question,
mais d’une aventure de tout l’être, ce
que Rimbaud avait peut-être voulu dési¬
gner par «chasse spirituelle», et que
Verlaine tente de retrouver. Hors de là,
Parapilla / 363
après l’échec, il ne reste rien de pos¬
sible que se rabattre sur les filles des
rues, et dire — psalmodier peut-être,
mais non pas chanter, car le chant ne
s’élève que pour «mon grand péché
radieux » (Rimbaud) — les ébats stric¬
tement physiques, nécessairement ré¬
duits à la joie des corps. Le contraste
entre la «Presque nue» aux «fesses
joyeuses» de «Filles», ou le «cul
ferme et gros» d’une autre, et l’exalta¬
tion de l’autre amour, «Amour qui ruis¬
selait de flammes et de lait», s’affirme
même par l’opposition du langage et
du ton, et l’on passe peu à peu d’une
sorte de prose rimée pour femmes au
chant royal pour les hommes, à travers
quelques poèmes de la prison qui font
ici transition. Au plus haut s’élève le
poème suscité par la fausse nouvelle de
la mort de Rimbaud en 1887, et qui, en
cent octosyllabes, redonne vie, seize ans
après, à toute l’aventure de Londres;
ou mieux, comme il est dit dans « Lacti
et Errabundi » : « Tout ce triomphe inouï/
Retentissant sans frein ni fin/Sur l’air
jamais évanoui/Que bat mon cœur qui
fut divin». Ailleurs, Verlaine exalte les
«splendeurs d’âme et de sang», «le
haut Rite» de «ces passions qu’eux
seuls nomment encore amours ». Et c’est
donc moins l’apothéose de la pédéras¬
tie en général que celle de l’exception¬
nelle passion de deux poètes, brisée
mais toujours présente. Y. B.
PARAPILLA
«Poème en cinq chants, traduit de l'ita¬
lien» attribué à Charles Borde et publié
en 1776. D'une qualité littéraire remar¬
quable, cette imitation en vers de Tassez
lourde NoveISo dell'Angelo Gabriello
italienne se vit finalement condamnée
dans sa réédition en 1865, lors d'un pro¬
cès retentissant qui fut fait à quatre-vingt-
sept ouvrages licencieux et obscènes.
Un bel inconnu, l’archange Gabriel,
demande au cours d’une promenade à
un ermite qui travaillait son champ ce
qu’il est en train de planter. Rodric
l’ermite ayant répondu par une obscé¬
nité, l’ange lui annonce qu’il lui en
viendra, foi de Gabriel, de cette plante
singulière. Et de fait... Le talent de
l’auteur est de friser continuellement le
plus franc libertinage et de s’en garan¬
tir toujours, au point que «cette baga¬
telle — comme a pu le dire un
connaisseur de l’époque — en surpasse
infiniment d’autres». Que devient cette
tige si peu potagère, quel usage en
fait Rodric, comment s’en défait-il, en
quelles mains tombe-t-elle, quel est son
dernier sort? C’est ce qu’on voit tout
au long d’un poème fourni d’épisodes
très ingénieux. La fécondité du peintre,
«toujours pudique, voluptueux et gai »,
ne se fait pas faute de peindre «plu¬
sieurs jouissances» dans le détail, et si
le mot de «parapilla», équivalent de
celui que Benoît XIV avait, dit-on, si
souvent à la bouche, ne signifie rien en
français, il a une grande vertu dans
l’ouvrage.
«Parapilla». Édition de 1790 (?).
Le premier chant nous présente le
héros, Rodric, auquel le ciel faisait si
étrange présent. Après la prophétie de
Gabriel, Rodric s’afflige, attendant une
autre plante pour en tirer sa subsis¬
tance, tant et si bien que l’ange lui par-
364 / Parfact macquereau suivant la cour (Le)
donne. Le «parapilla» lui sera source
de richesse. Le deuxième chant conte la
fortune de Rodric. C’est une veuve, la
dame Capponi, qui achètera ce «bijou»,
qu’un « ah » suffit à mettre en action —
et qui ne s’arrête qu’au mot de «para¬
pilla». La sœur de la veuve, abbesse de
son état, tient à voir cet objet, qu’elle
soupçonne fort, en dépit de son origine
angélique, d’être un «outil du diable».
Le troisième chant, sur le mode épique,
conte les exploits de la «plante» au
sein du couvent, qui s’achèvent par une
victoire complète, et la description du
champ de bataille donne lieu à des
strophes proprement fastueuses. Le qua¬
trième chant s’ouvre sur des rivalités
florentines de famille. La demoiselle
Barigel, heureuse gagnante, s’en va
prier à l’église où Marton, la soubrette
de la veuve Capponi, « découvre aisé¬
ment, à sa figure, qu’elle est possé¬
dée de cet instrument tenace ». Marton
s’empare alors du parapilla par deux
« ah » fort à propos. Le cinquième chant
est consacré à Marton, qui ne peut se
passer de l’exercice dudit instrument,
et finit par perdre sa place. Réduite à
la misère, elle se résout à le vendre à
une courtisane qui n’est autre que
Lucrèce, fille et maîtresse du Saint-
Père Alexandre VI Borgia. L’ouvrage
s’achève par l’apothéose bien méritée
du céleste instrument, suivie d’un avis
aux jeunes filles rangées que le poème
a pu intéresser.
Dans l’édition de 1784 (B.N., Enfer,
255), un bref recueil de vers épigram-
matiques ou légers continue la fantaisie
du Parapilla, parmi lesquels une « Épître
aux castrats» qui fut attribuée à Vol¬
taire, un bel « Hymne aux tétons » que
n’eût pas désavoué Maupassant, des
«Conseils aux jeunes gens» et des
contes tels que «Chloé et le papillon»,
« La Vieille Dévote », « Madame Dru »,
«le Conseil mal suivi», «L’Épouse
vengée » et « Le Berger respectueux ».
Ces comédies de mœurs d’époque ont
le double mérite d’être brèves et leste¬
ment tournées. D. G.
PARFACT MACQUEREAU SUIVANT LA COUR
M
Poème de Claude cTEsternod (vers 1592-
1640). Publié en 1622 et «contenant une
histoire nouvellement passée à la foire
de Saint-Germain entre un Grand et
l'une des plus notables et renommées
courtisanes de Paris».
Couplets à la Belle Magdelaine pour
l’exhorter à l’amour, elle qui jadis le
faisait «pour une pomme» et exige
maintenant cinquante pistoles au moins.
C’est un très beau poème, plein d’une
verve mousseuse, où l’amour s’exacerbe
sur un fond de vieillesse et de mort.
D’Esternod a l’invective superbe :
«Jamais bête ne se pollue/Mais une
femme dissolue/Se façonne un gaude-
misi/Qui la fouille, fouille, farfouille/
Et chatouille comme l’^pdouille/D’un
homme qui foutrait ainsi.» Le poème
marque les étapes d’un détour surpre¬
nant — l’idée qu’en dernier recours
Éros n’est identifiable qu’avec la plus
brutale animalité, encore que l’homme
soit plus ignoble que la bête: «Un
lévrier sur une levrette/Roidement tire
sa brayette,/Comme Jaquet sur Alizon,/
Et croîs que tous pareils nous sommes/
Avec ces bêtes, fors que nous, hommes/
Avons un peu moins de raison. » C’est
se dégrader que d’aller de brayette en
levrette car c’est chaque jour perdre un
peu plus de chair. Cette chair qui, de
«zest» en «noc», éclate miraculeuse¬
ment dans l’amour: «... On ne baise
que la porte/Au lieu de vous baiser le
con. » Dans la Complainte sur le succès
de T histoire dont il est question, qui fait
suite au Parfact Macquereau, d’Ester-
nod reprend les thèmes de la vieillesse
qui nous laisse «roides et perclus» et
d’une sensualité qui, empoisonnée par
la raison, nous laisse plus impurs que le
plus pauvre des chiens: «J’ai vu des
chiens plus de dix mille/Lesquels fou¬
taient file à file/D’une seule chienne le
con/Mais pour cinq cent mille esto-
cades/Ils n’en furent jamais malades/
Tant qu’ils le trouvent toujours bon.»
Ce volume est dû à l’initiative d’un
Parisiennes (Les) / 365
libraire. Les deux poèmes qu’il contient
avaient déjà été publiés, intégralement,
par d’Estemod dans son recueil L*Es¬
padon satyrique (1619). La plaquette
du Parfact Macquereau ne renferme
que des fragments de la satyre VIII,
« La Chaudepisse », et de la satyre XII,
«La Belle Magdelaine». L’éditeur et
contrefacteur anonyme a corrigé çà
et là quelques vers, sans le moindre
bonheur. P. R.
PARIS GALANT
Chroniaue documentaire de Charles Vir-
maitre. Publiée en 1890.
Ce récit cursif de trois cents pages
où s’enchaînent librement anecdotes et
descriptions est indispensable à la juste
connaissance d’une époque de Paris :
le second Empire, les débuts de la
IIIe République. Il l’est d’abord pour la
description de mœurs mieux mises en
relief dans leurs moments extrêmes :
l’histoire du Turc qui avait trop pris de
son remontant, par exemple, ou l’évo¬
cation de partouzes lesbiennes. Les ren¬
seignements sur la topographie de la
noce crapuleuse ou dorée sont précieux
dans leur ampleur minutieuse. Enfin un
moment de la langue française, paral¬
lèle ou populaire, vit dans ces pages.
On se demandera encore s’il fut jamais
un Parisien mieux au fait de sa ville, à
considérer, conjointement avec celui-
ci, les autres livres de l’auteur, dont
voici à tout le moins quelques titres :
Les Curiosités de Paris, Les Jeux et les
Joueurs, La Commune de Paris en 1871,
les Virtuoses du trottoir, Les Mémoires
secrets de Tropmann, Les Sauterelles
rouges, Paris-oublié, Paris-Police, Paris
qui s ’efface, Paris-Escarpe, Paris-
Canard, Paris-Boursicotier, Paris-
Palette, Paris-impur. Le déploiement
d’une connaissance qui ne s’étonne de
rien. M. B.
PARISIENNES (Les)
Parisiennes de ce temps, en leurs divers
milieux, états et conditions. Etudes pour
servir à l'histoire des femmes, de la
société, de la galanterie française, des
mœurs contemporaines et de l'égoïsme
masculin. Ménagères, ouvrières et cour¬
tisanes, bourgeoises et mondaines,
artistes et comédiennes. « Etudes de socio¬
logie féminine » d'Octave Uzanne ( 1 852-
1931), casanovien célèbre. Publiées en
1910.
Les sous-titres les résument assez
fidèlement. L’auteur avait pris pour
modèle Le Tableau de Paris de Sébas¬
tien Mercier. À l’exemple de son devan¬
cier, c’est bien en effet Paris qu’il
montre. Il le montre d’après ce qu’au-
jourd’hui nous nommons la condition
féminine. Lui-même, on l’a lu, se pro¬
clamait sociologue. A tout le moins,
ses particularités de connaisseur de la
femme à la Belle Epoque (l’un de
ses autres livres s’intitule L’Ombrelle,
le gant, le manchon) et sa patience de
piéton de Paris trouvent leur complé¬
ment dans les amorces de statistiques
possibles en ces temps. On découvre
chez Uzanne l’importance mal croyable
d’un personnel domestique varié : la
Femme de chambre, la Cuisinière, la
Bonne d’enfants, la Bonne à tout faire,
la Femme de ménage, la Bonne de chez
Duval (dans les restaurants populaires),
la Nourrice, la Lectrice, la Gouver¬
nante, la Demoiselle de compagnie.
Avec ces archétypes d’une tragi-
comédie d’époque se dessine la topo¬
graphie parisienne des romans natu¬
ralistes de deux générations. L’ampleur
de la prostitution apparaît bientôt comme
l’envers inventif et sordide d’une société
satisfaite. Ce thème parcourt le livre.
La prostitution proprement dite se par¬
ticularise, modes et méthodes, dans
quatre chapitres. Rien de flou, mais les
repères d’un catalogue. La « basse pros¬
titution », par exemple, comprend :
« La rôdeuse des fortifs. — La gigolette
et ses souteneurs. — Les raccrocheuses
et pierreuses. — Les petites bouti-
quières. — Les fausses ouvrières. —
Les filles de brasseries. — Les étu¬
diantes. — Les fenêtrières. » Peut-être
plus fascinant aujourd’hui qu’à sa paru-
366 / Paris sous Louis XV
tion, l’ouvrage appellerait une contre¬
partie moderne. MB.
PARIS SOUS LOUIS XV
Titre donné à la publication faite de
1906 à 1914, par Camille Piton, des
rapports de police adressés au lieute¬
nant de police Antoine de Sartine (1729-
18011 par l'inspecteur Marais (177-17?).
Les deux derniers volumes de la série
contiennent les rapports, antérieurs, de
l'inspecteur Meusnier, qui constituent
une sorte de fichier de la vie privée des
danseuses de l'Opéra et des actrices de
la Comédie-Française pour les années
1748 à 1757.
Le champ couvert par les rapports
de Marais, intitulés dans le manuscrit
Anecdotes galantes, et dont les feuilles
conservées vont de 1759 à 1772, est plus
vaste. Il surveille la vie sexuelle de
toute l’aristocratie parisienne, il est en
rapport avec les grandes pourvoyeuses
(ou « appareilleuses ») de l’époque,
telles la Hecquet, la Hermand, la Gour-
dan, etc., et, si l’enregistrement quoti¬
dien des tarifs auxquels se sont conclus
les traités de vente et d’achat des
corps féminins, et la chronologie de
la succession : Monsieur, Greluchon et
Qu’importe, peuvent paraître mono¬
tones, Marais entre assez souvent dans
des détails et précisions suffisamment
évocateurs. Voici, par exemple, un
portrait: «La demoiselle Domay, ci-
devant figurante dans les ballets de
l’Opéra, a, sans contredit, fait une for¬
tune aussi extraordinaire que rapide
puisqu’en moins de sept ans, elle a
acquis au moins vingt-quatre mille livres
de rente, sans son mobilier qui est
considérable. Elle devrait bien être ras¬
sasiée, d’autant plus qu’elle est d’une
santé très délicate, et que la plus légère
accointance avec les hommes l’expose
à des pertes considérables. Cependant,
guidée, comme elle l’a toujours été, par
un vil intérêt, elle s’assujettit à essuyer
tous les caprices du prince de Galitzin,
ministre de Russie, qui lui donne vingt-
cinq louis par mois, et ne néglige pas
même une passade de dix louis. » Voici
des révélations sur des goûts dignes du
baron de Charlus.
Il s’agit du baron de Bintheim dont
l’attachement pour la demoiselle Le
Clair qui le trompe amplement s’ex¬
plique par des « complaisances outrées ».
En effet: «On dit, par exemple, qu’il
faut le fouetter jusqu’au sang et que la
demoiselle Le Clair s’acquitte envers
lui de cette cérémonie avec tant de
grâce, qu’elle accompagne de tant de
singeries, qu’elle en tire tout ce qu’elle
veut. Il faut convenir que c’est un sin¬
gulier goût et on a de la peine à se per¬
suader qu’il soit nécessaire d’employer
des cruautés pour parvenir aux plaisirs,
cependant bien des gens en sont réduits
à cette extrémité et aujourd’hui il n’y
a point de maison publique qjli on ne
trouve force poignées de verges toutes
prêtes pour donner aux paillards refroi¬
dis la cérémonie. C’est là le terme
et cette passion domine singulièrement
les gens d’Église. J’en ai trouvé, dans
ces sortes de maisons, nombre qui se
faisaient étriller de la bonne façon,
entre autres le bibliothécaire des Petits
Pérès de la place des Victoires, du règne
de M. Berryer, sur lequel deux femmes,
après avoir usé sur son corps deux
balais entiers, furent encore obligées,
faute de verges, de prendre un paillas¬
son de jonc qu’elles avaient déficelé.
Quand j’entrai dans ce lieu, tout son
corps ruisselait de sang. Ce religieux
n’est plus à Paris ; ses supérieurs l’ont
envoyé en province. »
Autre scène révélatrice, mais cette
fois, il s’agit de voyeurisme. L’arche¬
vêque de Cambrai, frère de Choiseul,
impuissant selon Marais, entretient
cependant une «demoiselle», la Ver-
ville. Par une lettre, « il lui marque de
continuer à lui faire voir de la chambre
qu’il lui a fait louer sur le Pont-Marie,
des parties conjointes d’hommes et de
femmes qu’il considère de son boudoir
avec un télescope. La Verville, pour
satisfaire promptement Son Éminence,
a envoyé dans cette chambre deux
Parnasse érotique du XVe siècle / 367
femmes, dont l’une avait pris une che¬
mise d’homme, et qui ont imaginé entre
elles toutes sortes de postures lubriques.
Mais Monseigneur n’en a point été la
dupe, et lui a prouvé par une lettre que
son télescope ne pouvait le tromper... »
Marais n’est pas toujours aussi direct
que dans les anecdotes citées, mais, en
règle générale, il sait aussi bien peindre
que voir. Ses rapports, certes, ne peu¬
vent pas se lire d’affilée, et ils n’ont
pas été faits pour cela; mais, si l’on y
voit une série de contes ou nouvelles
vrais, on y trouvera le charme même de
la vie. Y. B.
PARNASSE ÉROTIQUE DU XVe SIÈCLE
Recueil de pièces avec une préface et
des notes parJ.-M. Angot (1908].
Dans l’avant-propos le préfacier
détermine brièvement ses raisons antho-
logiques : quoique la plupart des textes
réunis soient extraits de volumes deve¬
nus inaccessibles, ils n’en figurent pas
moins quelques-unes des trames les
plus caractéristiques de l’aventure amou¬
reuse au xve siècle. D’où ce «délicat
plaisir» (selon Angot) «de comparer
la poésie d’un Li-Taï-Pé à celle d’un
Villon, encore qu’elles n’aient aucune
ressemblance». Plaisir qu’il faut réin¬
venter puisque les auteurs qui compo¬
sent ce recueil sont des inconnus. Par
ailleurs le goût naturaliste, la diction
claire et gaillarde que prônent certains
poèmes conduisent à une recomman¬
dation supplémentaire : pour cerner le
plaisir, homme ou femme, la rime a
besoin de cet anonymat où la belle ou
l’amant ne sont plus nommés (comme
dans la tradition courtoise), mais bien
plutôt le corps dans ses parties, dans les
jeux de rapprochements (de métaphores,
de blasons) qui forment principalement
les jeux érotiques. «On ne peult con
garder sans coilles/Ne que sans sel
fresches andoilles. » Les recettes, comme
on le voit, ne sont pas absentes. La
séduction appelle le respect des règles
pour mieux les transgresser. On fait des
comptes : « Si vous la baisés, comptez
quinze ;/Si vous touchés le tétin, trente ;/
Si vous avez la motte pruise,/Quarante-
cinq lors se présente/Mais si vous
métés en la fente/Ce de quoi la dame a
mestier,/— Notés bien ce que je vous
chante, —/Vous gaignés le jeu tout
entier. »
Ainsi la stratégie amoureuse aime
épeler le détail de ses désordres. Le
poète, selon ses commandements,
ordonne dans sa musique ce qu’autre¬
ment il ne saurait dire. Le poème
devient chant et le chant reste amour.
Si quelquefois des plaidoyers sont plus
équivoques, comme le remarque Angot
après Marcel Schwob pour le mot
«selle» dans des expressions comme
«Boire sans soif et chevaucher sans
selle», ou bien encore ces vers d’Henri
Baude, «Baude l’aura qui dit par son
serement/Qu’il ne pourrait plus che¬
vaucher sans selle», c’est encore pré¬
texte à variations plus hardies : « Sans
selle ou bast, atout le frain,/Avecques
mon borgne poulain/L’aultrier chevau-
choie une mulle, Qui vaut mieux quand
elle reculle/Que quand elle avance
la main.» Et finalement l’ambiguïté
appelle une solution. On nous la donne
au dernier vers. Par exemple, si la
femme ressemble à une mule, c’est
qu’il est plus facile de la chevaucher
sans selle: «Elle a l’esperit sy sou-
dain/Qu’il ne luy fault paille ne grain,/
Mais que souvent on la baculle/Sans
selle. »
Le jeu poétique (à l’intérieur des
thèmes, chaque mot à une place qui le
situe sous un aspect nouveau) est plus
souvent recherché qu’une conception
nouvelle de l’amour qu’absorberait le
descriptif. On est très loin des sombres
parades du xvme siècle, et si quelque
supplice se mêle par hasard au jeu éro¬
tique, cela passe rapidement : ce que
l’on recommande à la dame (toujours
précisément nommée comme instru¬
ment,de plaisir), c’est de l’agilité, du
«réalisme» aussi. La tradition érotique
française, on le voit, ne saurait être plus
constante : lieu d’un passage par lequel
368 / Parnasse satyrique du sieur Théophile (Le)
les mouvements de la Renaissance
dépassent l’idéalisme courtois pour s’af¬
finer chez les précieux de la fin du xvie
et du xviie siècle ; lieu également d’une
renaissance individualiste qui est celle
du déchiffrement du corps, science ou
plaisir. La description ne s’embarrasse
plus de théologie, de métaphores trop
raffinées. Une certaine verdeur devient
constat de scepticisme : « Si n’est si
gros comme vous vousissés/Il est tout
fait en faczon d’une endouille/Prenés
en gré du manche de ma couille/Puis
que souvent ainsi il vous fretouille/En
vostre trou large par où pissés/Prenés
en gré. » C. F.
PARNASSE SATYRIQUE DU SIEUR THÉO¬
PHILE (Le)
Recueil de poèmes pour la plupart faus¬
sement attribués à Théophile de Viau (né
à Chirac en 1590, mort à Paris le
25 septembre 1626). Publié en 1622.
Le Parnasse satyrique, « dernier
recueil des vers piquants et gaillards de
notre temps», est intéressant à double
titre : d’abord en raison de la qualité des
poèmes qui y sont contenus, ensuite
pour le scandale qu’il suscita. On sait
en effet que, par un arrêt de la cour du
Parlement daté du 18 août 1623, Théo¬
phile de Viau fut condamné à être brûlé
vif, Berthelot pendu et Colletet banni
pour neuf ans. Les sentences ne furent
heureusement pas exécutées à la lettre
et Théophile de Viau, jouissant de la
protection du duc de Montmorency, ne
fut brûlé qu’en effigie. Poursuivi par
les Jésuites, il fut néanmoins arrêté à
Catelet et ramené à Paris, ignominieu¬
sement couvert de chaînes. La procé¬
dure, durant laquelle Théophile de Viau
se défendit avec courage et réussit à
prouver qu’il n’était pas l’auteur des
pièces licencieuses dont on l’accusait,
commença après six mois d’attente et
dura dix-huit mois. Le 1er septembre
1625 la sentence de mort fut révoquée.
Il est intéressant de noter que ce n’est
pas tellement la licence des pièces que
la libre pensée qu’elles sous-enten¬
daient qui attira le châtiment.
Le Parnasse se présente comme un
singulier monument littéraire. Le son¬
net qui inaugure le recueil donne le
ton : « Mon Dieu je me repens d’avoir
si mal vécu/Et si votre courroux à ce
coup ne me tue/Je fais vœu désormais
de ne foutre qu’en eu.» On pourrait
placer le Parnasse sous le signe de cette
« chanson en dialogue » : « Homme
goulu, femme fouteuse/Ne désire rien
de petit. » Mais ces poèmes sont autre
chose que les vers orduriers des cou¬
reurs de ruelle, mousquetaires ou abbés.
Dans sa notice, Viollet-Leduc montre
qu’il « reste dans ces productions encore
assez d’art pour qu’on les voie brûler
avec un sentiment de regret et qu’on en
retire avec le bout des doigts quelques
feuillets échappés au feu de paille
du bourreau». Jugemenj exact dans
la mesure où les poètes du Parnasse,
livrant leurs clefs, avouent, en même
temps qu’une bien étrange peur, leur
conception démoniaque de la femme :
«Femmes qui aimez mieux le foutre
que le pain/Qui crevez de dépit quand
on ne vous fout point... » C’est l’idée,
exprimée dans les quatrains de «Déli-
vrez-moi Seigneur », que le corps de la
femme est habité par une fureur contre
laquelle la mort elle-même est impuis¬
sante. Ainsi cette épitaphe : « Ici gyt
une pauvre femme/Qui voulant éteindre
sa flamme/Mourut foutant entre deux
draps./Si charité vit dans tes chausses/
Passant quand tu retoumeras/Viens
foutre un coup dessus ma fosse. » P. R.
PARNASSE SATYRIQUE DU XVe SIÈCLE (Le)
Anthologie de pièces libres publiée par
Marcel Schwoo (1867-1905] en 1905.
Ce recueil, fort bien édité, rassemble
cent trente-cinq textes inédits pro¬
venant de manuscrits conservés à la
Bibliothèque nationale et à la Biblio¬
thèque de l’Arsenal. On y trouve sur¬
tout des rondeaux et des ballades, dont
l’esprit rappelle tantôt la grasse gaillar¬
dise des goliards, tantôt la malice de
Villon et des satiriques du siècle sui¬
vant. Comme Villon dans son Testa¬
Parnasse satyrique du XIXe siècle (Le) / 369
ment, les auteurs anonymes de ces poé¬
sies recourent volontiers à l’équivoque,
mais une grande pénétration n’est pas
nécessaire pour saisir ce que tel d’entre
eux a voulu suggérer, par exemple, en
prêtant à des femmes le désir d’«ung
pié d’andouille entre les deux jambes».
Un texte en prose — c’est le seul de
cette anthologie — donne quelques
recettes de magie «pour vous faire
aymer aux fammes» ou pour s’assurer
la fidélité d’une femme dont on a déjà
joui. Ainsi, «prenés la langue d’une
arondelle, et la mechez en vostre
bouche aucunes foiz quant vous la bése-
rés, et je vous asseure qu’elle a cette
propriété qu’elle n’amera jamais homme
plus que vous ».
Marcel Schwob mourut après avoir
donné le bon à tirer des premières
feuilles de ce recueil, dont la publica¬
tion fut achevée avec le concours de
Pierre Champion. A la demande de
Schwob, Paul Léautaud avait établi
le glossaire-index qui complète l’ou¬
vrage. P. P.
PARNASSE SATYRIQUE DU XVIIIe SIÈCLE (Le)
Recueil de pièces en vers, épigrammes
et chansons d'auteurs du XVIIIe siècle. Pre¬
mière édition en 18-84 (Gay|. Réédition
en 1912, présentée par Apollinaire.
Michelet a raison : la grande victoire
de la Fronde fut remportée par la langue
française. Les chansonniers l’affilent et
les philosophes l’affinent : désormais
c’est une arme aiguë. Une chanson, une
épigramme qui raillent le roi nu, vautré
sur ses maîtresses, dissipent les illusions
de grandeur et de majesté. L’irrespect
prélude à la Révolution. Première cible :
la famille royale, les courtisanes — un
ramassis de catins. On moque la
duchesse de Grammont pour sa plate
poitrine, car sa main a beau être flat¬
teuse et vigoureux son tour de reins, le
roi préfère les seins de l’opulente Du
Barry. Quand il est constipé, Piron lui
adresse une ode. Monvel attaque sur¬
tout Marie-Antoinette, la «chaude Alle¬
mande », car elle « aime beaucoup ça » ;
elle couche avec la Polignac et la Cam-
pan en même temps; d’Artois, «le
bouillant fouteur», les surprend au lit
et sur-le-champ les enfile toutes trois.
D’ailleurs les amours de «Chariot et
Toinon» sont notoires : «La princesse
était sur son lit/Branlant du prince le
gros vit ;/Le doigt dans sa petite fente,/
Monseigneur chatouillait l’infante...
Puis se mettant ventre sur ventre/Le
prince dit à sa Toinon :/Je bande encor
veux-tu qu’il entre?/A ce mot, comme
à l’unisson/Le vit pénètre dans le con. »
(Cf. notamment Les *Amours de Char¬
iot et Toinette, 1779, Les Fureurs uté¬
rines de Marie-Antoinette, 1791.)
La langue étend son royaume — tout
est nommé ouvertement, sans l’hypo¬
crisie des initiales à pointillés. On chante
le con comme un être vivant : dans
l’enfance^ c’est un bijou ciselé ; à vingt
ans, un Eden fréquenté; à trente, un
brûlant cratère ; à cinquante, une vaste
ornière; à soixante, une pendule sans
balancier; à quatre-vingts, un hiéro¬
glyphe; à cent ans, dans l’herbe folle
des cimetières, un ver luisant. Le vit,
d’abord bouton de rose, sort de sa
coquille à seize ans, devient tison, limier
de race, puis fruit sec, atome et, pour
finir, fantôme. J.-P. P.
PARNASSE SATYRIQUE DU XIXe SIÈCLE (Le)
Recueil de pièces facétieuses, scato-
logiques, piquantes, pantagruéliques,
gaillardes et satyriques des meilleurs
auteurs contemporains, poètes, roman¬
ciers, etc.
Cet ouvrage fut publié en 1863, à
Bruxelles, par l’éditeur français Poulet-
Malassis sous la rubrique «Rome, à
l’enseigne des sept péchés capitaux».
Il comportait deux volumes. Une suite
lui fut donnée en 1866 sous le titre
de Nouveau Parnasse. Ce troisième
volume, .également publié à Bruxelles,
figurait sous la rubrique « Eleutheropo-
lis». Il y eut au moins une réédition en
deux tomes des trois volumes origi¬
naux, précédée d’un avant-propos. Elle
370 / Parnasse satyrique du XIXe siècle (Le)
était attribuée à «William Fischer,
imprimeur à Vienne» et portait le mil¬
lésime 1868, quoique cette mention
fût précédée d’une nouvelle rubrique :
«Oxford, imprimé pour la coterie des
amoureux, 1878». Il semble impossible
de retracer plus précisément l’aventure
bibliographique de cette entreprise d’édi¬
tion sous le manteau, probablement la
plus ambitieuse du xixe siècle français,
par sa longueur même (730 pages au
total, en in-12 couronne) , et par son
ampleur. À travers un relevé des noms
cités (auteurs inclus, évidemment), on
se ferait certes quelque idée et des réso¬
nances mondaines que durent soulever
ces versifications souvent allusives,
et du déploiement paralittéraire de
toute l’entreprise : Abd-el-Kader, About,
Mme d’Agout (d’Agoult), Auber,
Augier, d’Aurevilly, Balzac, Banville,
Barbier (Auguste), Baudelaire (*Les
Fleurs du mal, À une courtisane), Ber¬
ry er, Bonald, Bonaparte, de Broglie,
Bullier, Buloz, Byron, Cambronne, Ca-
vaignac, Cayla, Champfleury, Charles X,
Chateaubriand, veuve Clicquot, prince
de Condé, Deburau, Decaze, Decour-
celle, Déjazet, Delacroix, Delatouche,
(*Dictionnaire érotique moderne), Den-
nery, Deschanel, (Émile), Dorval
(Marie), Dumas (Alexandre père),
Dumas (Alexandre fils), Dupanloup,
Duruy, Favre (Jules), Feuillet, Féval,
Gautier, Georges (Mlle), Girardin
(Émile de), Glatigny (Albert) (*Joyeu-
setés galantes et autres du vidame
Bonaventure de la Braguette), Gon-
court (Edmond et Jules), Gozlan, Gui¬
zot, Hachette, Halévy, Hémery, Hous-
saye, Hugo, Ingres, Janin, Karr, Kock,
Lacenaire, Lacordaire, Lafayette, La¬
martine, Laprade, Legouvé, Leroux
(Pierre), Lévy (Michel), Liseux, Louis-
Philippe, Louis XVIII, Mabille, Mal¬
larmé (*Hérodiade), Malitoume, Ma¬
thilde (princesse), Meissonnier, Mendès
(Catulle) (La *Première Maîtresse),
Mérimée, Mogador (Mlle), Monnier,
Monselet, Montalembert, Montyon,
Murger, Musset, Nadar ; Nadaud, Ner¬
val, Planche (Gustave), Ponson du Ter-
rail, Poulet-Malassis (éditeur et auteur),
Prévost-Paradol, Quinet, Rachel, Réca-
mier (Mme), Rigolboche (Mlle), Roth¬
schild, Rousseau, Sainte-Beuve, Sand,
Sandeau, Scholl (Denise, histoire
bourgeoise), Scribe, Taine, Talleyrand,
Talma, Thiers, Tocqueville, Vacquerie,
Véfour, Verdi, Véron (dr), Vigny, Vil-
lèle, Wagner, Walewski.
«Le Parnasse satyrique du XIXe siècle».
Frontispice de Félicien Rops.
Le projet est partagé entre satire et
satyrique. Des pièces un peu niaises
(chansons et autres) trouvent ici refuge
après condamnation. La versification
même, au terme de ces pages, émerge
en lieu d’élection des polygraphies.
Épanchements lesbiens ou voracités
bisexuelles de célèbres dames de théâtre
ou d’opéra — Mlle George, Rachel,
Mme Doche, etc., ici fustigées ou célé-
Parvenu (Le) / 371
brées, on ne sait — décèlent chez le
polygraphe le fin lettré, sinon le revuiste.
Les quatrains — apostrophes, épi-
grammes, épitaphes — sont mornes
comme tous les bons mots. On demeure
sur cette impression de jovialité dou¬
teuse que Balzac attribue aux «bons
enfants» d'Un grand homme de pro¬
vince à Paris. Cependant, l’ouvrage
entier mériterait une longue étude, à
tout le moins comme recueil de pièces
bibliographiques à expertiser; et les
meilleures de ces pages appellent la
réédition. En marge de ces lignes de
définition, certains textes imposent leurs
mérites. Le texte le plus « érotique » de
tout le livre (selon le critère d’effica¬
cité) est probablement celui de Pierre
Jaunet, « Examen subi par Mlle Flora à
l’effet d’obtenir son diplôme de putain
et d’être admise au bordel de madame
Lebrun, 68 bis rue Richelieu.» Flora
sait déjà plus que tout, et : «Je préfère
en amour une certaine pose/Le mâle
sur le dos sous la femme est placé/Son
corps est fortement avec l’autre enlacé. »
Oui, mais qui préfère aux recherches
d’une science toujours expérimentale,
l’imagination, aimera ce tercet, dru
quoique mélancolique : « Je voudrais
être chien/Car, du soir au matin/Je
pourrais me sucer la pine. » Il est deux
versifications qui sollicitent les suf¬
frages plus efficacement. L’une est d’un
Belge, Félix Bovie, auteur d’un
«Cours d’Agathopédie biblique», où
lire : « Entendez-vous les cris/De ces
dragons pistaches, bleus et gris?/Les
éléphants enfourchent les vipères ;/
D’affreux lézards violent les chameaux ;/
Les colibris accouchent de chimères;/
On voit pleuvoir des ours et des cra¬
pauds ! » La seconde pièce contempo¬
raine à nos oreilles a la démarche d’une
revanche des écoliers mûrs. C’est un
pastiche du Lac, signé Albert de la
Fizelière : «Ainsi toujours séduit par
de folles images/Que le cœur égaré
caresse tour à tour/Le con ne pourra-
t-il, de ses lubriques rages,/S’apaiser
un seul jour ? » Cette pièce « a remporté
le prix d’honneur au concours général
des bordels royaux en 1844». M. B.
PAR UN ÉTÉ TORRIDE
Roman de Robert Margerit (19101988].
Publié en 1950.
Geneviève est une femme de cin¬
quante ans que le calme de la vie pro¬
vinciale et l’absence de maternités ont
préservée des atteintes de l’âge : ses
charmes, parachevés, sont au faîte de
leur épanouissement. Sa chair rayon¬
nante, sa sensualité tranquille lui atti¬
rent les hommages libertins et galants
de Michèle, de trente ans sa cadette.
Geneviève ne reste pas insensible à ce
marivaudage secret. Plus épineuse est
la trouble passion qu’elle inspire à son
beau-fils, en proie aux tourments de
l’adolescence. Afin de lui éviter une
évolution psychologique à ses yeux
désastreuse, Geneviève se donne à lui.
Tout cela se fait avec la plus grande
sérénité, dans une joie de vivre sans
équivoque. Mais cette tranquille liberté
ne saurait agréer à Rex, puritain qua¬
dragénaire rendu à moitié fou par toute
une vie de religiosité et de continence.
La splendeur de Geneviève représente
pour lui l’incarnation du démon et ses
actes la présence permanente du mal.
Aussi finira-t-il par assassiner celle qui
l’a défini comme un homme «qui se
prive de jouir et jouit de se priver».
Mais la victime a fasciné le bourreau,
qu’un amour secret et réprimé poussera
jusqu’à voler une paire de bas, et, dans
le délire de l’abjection, à les faire por¬
ter par une prostituée nue. J. L.
PARVENU (Le)
Seul fragment qui subsiste d'un ouvrage
dont la planche fut rompue et le reste
brûlé par l'auteur qui craignit d'être sur¬
pris en l'imprimant lui-même (1784).
Cette légende fantasque, qui com¬
mence par le mot fin et enchaîne des
considérations libres aux considérations
libertines, enseigne d’emblée que si les
hommes ont conservé l’usage d’avoir
froid les uns aux fesses et les autres aux
372 / Passage de la bête
genoux, cela vient de ce qu’Adam était
à genoux devant Eve, comme la nature
conseille. La première rencontre d’Adam
et d’Ève y est ensuite relatée avec art,
à commencer par l’intromission «jus¬
qu’au poil, car ils en avaient alors
comme ils en ont aujourd’hui».
Cet Adam qu’on dit être le premier
homme était, continue l’auteur, des
plus vigoureux. Il avait des appétits
considérablement gros, si bien que la
pauvre Eve «cria la première fois à
tue-tête comme une perdue. Mais per¬
sonne ne vint à son aide, parce qu’ils
étaient encore seuls de leur espèce. » Il
fallut donc supporter patiemment ce
qu’elle ne pouvait empêcher, car « elle
avait beau faire, remuer les fesses et
tortiller du cul, ce gros membru allait
toujours son train, tenait comme glue et
ne pouvait sortir, quelqu’effort qu’elle
fît pour le désarçonner». Suivent aussi¬
tôt les «ennuis» de Joseph d’Arima-
thie avec une pénitente, de celles qu’il
venait de fustiger en chaire, et qu’il finit
par « absoudre comme le Synode lui en
donne le pouvoir, et selon saint Tho¬
mas (qui n’était pas d’Aquin) ». D. G.
PASSAGE DE LA BÊTE
Roman de Marcel Béalu ( 1908-1993).
Publié en 1969.
Éva et Simon connaissent le bonheur
dans un amour partagé. Ils vivent reti¬
rés, non loin de la mer du Nord, avec
leur fille Carine. Chaque après-midi, une
horde de chevaux sans entraves tra¬
verse le rivage. Éva, fascinée par les
bêtes, se prend à guetter leur passage.
Un être nu monte le cheval de tête.
C’est Laure, une jeune femme riche qui
habite un château voisin. Lentement,
les deux femmes s’éprendront l’une de
l’autre. Laure hait les hommes. Elle
aime vivre dans un ancien blockhaus
aménagé en chambre aux miroirs. C’est
là qu’elle enseignera à Éva les caresses
défendues qui l’éloigneront de son
mari. Partagée entre son amour pour
lui et l’attrait de l’insoumission, Éva
descendra, de crise en crise, jusqu’au
dégoût. Simon tentera de la sauver, mais
elle lui reprochera de ne voir en elle
qu’un instrument de plaisir. Laure et
Éva étant parties en voyage à travers la
Méditerranée, Simon se trouve seul à
Paris. Hanté par le corps de sa femme,
il erre de fille publique en boîte à strip-
tease, conscient de sa propre déchéance.
Après une tentative de suicide, Éva,
décidée à reprendre définitivement une
existence normale, rompt avec Laure.
Mais Simon, ignorant ou incrédule, se
rend dans le blockhaus et tue sa rivale.
Éva, découvrant le crime qui va entacher
l’avenir de Carine, précipite du haut
d’une falaise la voiture dans laquelle se
trouve le cadavre de Laure et se tue
dans le même temps, en une ultime
chevauchée, rappel des longues ran¬
données que les deux femmes faisaient
naguère, montées sur le cheval Insou¬
mis. Le journal de Simon forme la
dernière partie du roman. On y lit
le tourment sensuel et sentimental, la
stupeur, aussi, de cet homme trahi. Sa
détresse, minutieusement analysée, nous
fait comprendre comment il a pu aller
jusqu’au meurtre pour tenter d’y mettre
fin. Nous sont rapportées également
avec une grande subtilité ses relations
avec Laure, qu’il finit sans doute pas
désirer tout autant que sa propre épouse.
Il faut noter une scène fantastique,
mi-vision, mi-cauchemar, dans laquelle
les deux femmes sont unies par une
vieillarde déguisée en évêque. Et aussi
l’instant où, son crime accompli, la
curiosité de Simon lui fait avidement
mettre à nu le cadavre de son ennemie,
découvrir l’étrange bouche rose envi¬
ronnée de touffes brunes qui évoque, à
son étonnement, «le rose qu’ont les
derrières de babouins, au zoo». Y. C.
PASSE-TEMPS DES MOUSQUETAIRES (Le)
ou Le Temps perdu. Poèmes de Louis
Desbiefs (1733-1 760). Publiés en 1755 et
dédiés aux mousquetaires «parce que
ces Messieurs ont eu de l'indulgence
pour ce recueil et que leur bon goût
paraît me flatter de quelque succès».
Poulina 1880/373
La dédicace est prometteuse, les
poèmes, en général, décevants. Non
que les mousquetaires aient mauvais
goût, mais on retrouve ici, dans une
langue dénuée de grâce et sans inven¬
tion, tout «l’amoureux grimoire» du
xvne. Appétit sans frein des femmes :
«Mais toujours suis-je plus contente/
De le voir trop long que trop court », et
des ecclésiastiques en rupture de ban :
«Trois fois seulement, malepeste/
S’écria le Père prieur/Qu’il est devenu
modeste ! » Tourments et langueurs des
femmes vieillissantes, valets licen¬
cieux, veuves polies, moines modestes
et, remède à l’amour que les bergères
souvent refusent, ce frelon qui vient
piquer « l’étendard de l’amour déployé ».
L’auteur se plaît à raconter en de longs
poèmes les aventures de cavaliers sou¬
pirant après le pucelage d’ingénues
jalousement gardé par leurs directeurs
de conscience, molinistes zélés. Telle
cette Thémire qui croyait fortement
« Les vieux contes de ce bon homme/Et
n’aurait pas même en un an/Prononcé
le seul nom d’Amant/Sans une dispense
de Rome. » Sur les conseils de son cha¬
peron, «fuyant l’amoureux tripotage»,
elle finira pourtant par succomber aux
charmes d’Autrand et, la nuit de ses
noces : « Elle offrit à Dieu ce moment/
Et combattit en héroïne. » P. R.
PAUUNA 1880
Roman de Pierre Jean Jouve (1887-1976).
Publié en 1925.
Paulina, à l’âge de treize ans, égorge
un chevreau qu’elle aime tendrement,
plutôt que de le voir sacrifié par le fer¬
mier. Tandis que le sang chaud se
répand sur sa main, rien dans son atti¬
tude figée, dans son regard absent, ne
permet de deviner qu’elle est le siège
d’un trouble profond — si ce n’est la
palpitation de sa lèvre inférieure. Vers
la même époque, elle a une dilection
particulière pour les scènes qui repré¬
sentent le martyre des saints. Les églises
d’Italie sont remplies de ces fresques
où ce ne sont que «bruit de sanglots,
égouttement de sang, agonie et béati¬
tude». Il en est une, à Torano, où l’on
voit sainte Catherine de Sienne, peinte
par Sodoma, évanouie dans la joie et la
main marquée par le stigmate, après
que l’Époux l’a visitée. « Si tu pouvais,
un jour, Te retirer de moi après m’avoir
blessée ! » : telle est devant l’extase de
la sainte la prière de la jeune fille que
saisit au moment même le terrible désir
de mordre, de battre, d’être anéantie à
son tour. Plus tard, ayant connu l’amour
avec le comte Michèle Cantarini puis
s’étant enfermée au couvent de la Visi¬
tation par renoncement à l’amour (char¬
nel), elle s’ouvre les pieds avec un clou
pour imiter les plaies du Seigneur.
Rendue au monde, elle revoit le comte
Cantarini, se donne à lui et le tue : la
petite plaie rouge, sur la nuque de son
amant, c’est la trace de la balle du
revolver qu’elle a tirée tandis qu’il dor¬
mait à ses côtés.
Le signe sanglant accompagne d’un
bout à l’autre la vie de Paulina. S’il
marque pour chacun la naissance comme
il marque pour certains la mort vio¬
lente, s’il manifeste que la femme pour
la première fois s’est ouverte à l’amour,
il est aussi pour Paulina Pandolfini
celui par lequel s’exprime la volonté
divine. Un ordre est écrit de la main de
Dieu sur le mur de la chambre bleue où
s’accomplit l’amour coupable : dans
QUELQUES HEURES TU LE TUERAS. Pau¬
lina va donc perpétrer le meurtre sacri¬
ficiel, parce que Dieu hait son amant.
La nature de Paulina est dominée par
une exubérance, une ardeur de sens qui
la portent, adolescente, tout ensemble
vers le monde, vers son propre corps et
vers le Créateur présent dans sa créa¬
tion — et peut-être dépassé par elle,
car, observe la jeune fille, la force qui
fait s’aimer... «Dieu même ne peut
rien pour la détourner parce qu’il l’a un
jour créée comme il a créé le monde ».
L’état d’amour, à quinze ans, s’il cana¬
lise son énergie vers l’extérieur (contrai¬
rement à la libido du moi, selon Freud),
ne se connaît pas d’objet précis, ou plu¬
374 / Pauliska
tôt il les englobe tous dans un même
élan, il unit et rassemble, il veut la tota¬
lité. Mais parce que le comte Cantarini
est beau, qu’il a pris la jeune fille avec
«la force et la douceur d’un ange»,
qu’il a porté la passion de Paulina à ce
degré d’étourdissement où elle s’ima¬
gine heureuse pour l’éternité, elle ne
peut concevoir que l’amour puisse
prendre un autre visage que celui de
son amant. Pourtant, que meure le père
de Paulina, que disparaisse celui sous
le toit duquel elle reçoit en secret le
comte Cantarini, et voilà que soudain
«s’ouvre la porte de la cave où se
tenait le péché». L’offense faite au
père, aimé et respecté, devient, par un
cheminement naturel dans une âme
religieuse, l’offense au Père de toute
créature. La profondeur du gouffre appa¬
raît dans toute son horreur lorsqu’à son
tour meurt la femme malade et trompée
de Michèle Cantarini. Le désir, le plai¬
sir vont trouver cependant leur plus
haute intensité dans la transgression de
l’interdit, qui est inséparable du senti¬
ment de la faute. Mais rapidement, avec
la même violence que celle qu’elle a
mise dans l’amour, il se produit chez
Paulina le renversement d’attitude qui
la conduit à s’interdire l’amour humain
et à se retrancher dans un couvent.
Mais, ici, Paulina se trompe sans
doute sur les exigences véritables de
Dieu. Son mysticisme est inséparable
de la vision qu’elle a eue du supplice
des saints. «Comme Tu aimes le sang,
ô mon Dieu ! » écrit-elle dans un jour¬
nal spirituel. Et c’est parce que la fata¬
lité du sang est sur elle que Paulina
exerce sur la sœur Perpétua un rayon¬
nement noir malgré son ardeur dans
la dévotion. Chassée du couvent, elle
continue ses pratiques, mais à son
« amoureuse passion désespérée » Dieu
ne répond pas. Elle rappelle le comte
Cantarini et se livre de nouveau à lui
avec «une ardeur de démon». Mainte¬
nant l’amour se confond pour elle avec
la certitude de la perte. Et plus qu’une
ardeur d’amour, elle communique à
son amant un peu de la grâce qu’elle
a perdue : elle, est « celle qui a vu le
Maître ». Mais ici encore n’est-elle pas
abusée par sa propre imagination lors¬
qu’elle voit l’ordre écrit sur le mur?
Non. La dure, l’impitoyable vérité, c’est
que Dieu a armé sa main, a tiré, pour
jeter Paulina éternellement en enfer.
Condamnée depuis toujours, parce que
Dieu l’a choisie entre toutes, l’or¬
gueilleuse jeune fille de la caste des
Pandolfini, rien ne pourrait la sous¬
traire à cette fatalité. La condamna¬
tion par la justice des hommes à l’em¬
prisonnement, puis la grâce intervenue,
en font la femme pauvrement exilée
dans un village dont le visage n’a plus,
selon son unique visiteur, que deux
expressions : la pureté inanimée ou le
sourire. P. S.
•t
PAULISKA
ou la Perversité moderne : Mémoires
récents d'une Polonaise. Roman de Reve-
roni Saint-Cyr (1767-1826]. Publié en
1798.
L’auteur mena une existence aventu¬
reuse et singulière, peut-être prédesti¬
née par sa naissance dans ce haut lieu
de l’ésotérisme qu’est la ville de Lyon.
Comme son contemporain Choderlos
de Laclos, il sert dans l’artillerie et le
génie ; officier, il seconde le comte de
Narbonne-Lara, ministre de là Guerre
sous Louis XVI,* inspectant les fron¬
tières, préparant les armées de la Révo¬
lution et étonnant son entourage par
son inlassable activité. Bien qu’il ait
dressé les plans de la défense des Tui¬
leries, il survit à la tourmente révolu¬
tionnaire et sert Bonaparte, lors de la
crise du 13 vendémiaire, mais l’aban¬
donne au moment de l’expédition d’ɬ
gypte. Relégué et écarté d’un glorieux
destin, il se consacre, quoique toujours
militaire, à l’étude et à la littérature.
Il ne démissionnera qu’en 1814, avec
le grade de colonel. Tout comme le
«Divin Marquis», il finira misérable¬
ment ses jours dans un asile.
L’œuvre est aussi étonnante que son
Paysan et la paysanne pervertie (Le) / 375
auteur; le curieux bibliophile Jacob
s’émerveillait de Pauliska avec raison.
Ce bizarre roman annonce la folie et le
sourire grinçant de ces maîtres de l’hu¬
mour noir que furent les « petits roman¬
tiques». Il n’a rien à envier à *Justine.
Les infortunes de Pauliska sont aussi
variées et troublantes que celles de
l’héroïne de Sade. Poursuivie par une
ignoble bande de soudards moscovites,
elle leur échappe après mille aventures
et leur abandonne sa vertu pour sauver
sa vie. Mais pour Reveroni Saint-Cyr
l’univers est un champ clos où seules
triomphent les puissances du Mal.
Pauliska tombe entre les mains du
redoutable baron d’Olnitz, «maniaque
effroyable, athée, chimiste profond,
naturaliste en délire», qui ne lui épar¬
gnera nul outrage charnel ni spirituel.
Olnitz, pour élever celle qu’il aime à la
sublime condition de séraphin et de pur
esprit, tente de la libérer de ses attaches
matérielles. À cet effet, il prélève sur
elle quelques morceaux de peau : « Il
m’arrache brusquement un bas, applique
ses lèvres sur diverses parties de ma
jambe et tout à coup m’y mord avec
avidité, mais de manière à n’emporter
que l’épiderme. Il le place aussitôt, avec
un ravissement inexprimable, dans une
petite coupe d’or fort mince, l’expose
au feu d’une lampe d’esprit de vin, le
calcine et l’avale.» Le sinistre baron
n’est pas le seul à user des attraits de
Pauliska; d’étranges savants abusent
de ses appas qu’ils soumettent à divers
influx magnétiques et électriques au
moyen de machines artisanales, afin
d’en extraire quelque élixir de jouvence.
De redoutables amazones la disputent à
ces vieillards vampires; elles n’hési¬
teront devant aucun des supplices
qu’appellent leurs sens exaspérés et
l’insatiable luxure qui règne dans ce
domaine écarté du monde et de ses lois.
Elles s’attaqueront également au jeune
et séduisant compagnon de la belle
Polonaise pour recueillir sa semence
virile et fertiliser les olisbos que leur
folie érotique aiguillonne sans trêve :
«J’aperçus une foule de mannequins
de forme antique, modelés sur les Apol¬
lon, les anges de Raphaël et les plus
beaux types anciens. Ces amants pou¬
vaient recevoir une chaleur artificielle
qui rendait l’illusion parfaite. Et l’addi¬
tion d’un accessoire moderne pouvait
produire tous les phénomènes et les
résultats de l’amour... J’étais destiné à
animer ces statues. »
Sous l’influence très marquée du
roman noir, chaque description nous
entraîne dans un univers funèbre et
gothique que la terreur habite. Mais
si l’auteur sacrifie aux modes de son
temps, il sait conserver ses distances en
affichant une ironique naïveté et en fai¬
sant constamment preuve d’humour, Par
le biais d’une œuvre érotique, aux des¬
criptions et aux situations souvent licen¬
cieuses et crues, il annonce la dictature
impitoyable du matérialisme et des
hommes de science, le triomphe de la
chair sur l’esprit et la fin de l’individu.
Si Pauliska est une parente quelque peu
éloignée des héroïnes sadiennes, elle
n’en préfigure pas moins l’Ève future
et certaines héroïnes des romans de
science-fiction où l’érotisme s’unira au
fantastique. J.-P. D.
PAYSAN ET LA PAYSANNE PERVERTIE (Le)
ou les Dangers de la ville. Roman de
Nicolas-Edme Restif de La Bretonne
(1734-1806). Publiés d'abord séparément,
te Paysan perverti ou les Dangers de la
ville en 1775 (4 vol.], La Paysanne per¬
vertie en 1784 (4 vol. également), les
deux romans formèrent plus tard un seul
ouvrage.
Tout au long de son œuvre Restif
s’est servi de ses propres aventures
comme trame de ses récits. On trouve
dans ce roman, écrit sous forme de
lettres, les personnages décrits plus
tard dans ce que l’on peut considérer
comme sa biographie, *Monsieur Nico¬
las. Edmond et Ursule, nés comme
Restif à Sacy, d’une famille honnête
et «craignant Dieu», sont envoyés
à la ville, auprès de la vertueuse
Petit (Le)/ 377
Mme Parangon. Leur ignorance, leur
beauté et une sensualité précoce en font
des proies faciles pour le diabolique
Gaudet d’Arras, dont ils deviennent
très vite les sujets, malgré exhortations
à la vertu et bons exemples. D’intrigues
en intrigues, de rapts en mariages for¬
cés, du viol à la prostitution, du vol à
l’assassinat, c’est une sorte de descente
aux enfers des deux héros. Edmond
«s’initie au Mal» en séduisant Laure :
«Un baiser, deux baisers, la petite cou¬
sine se défendait, mais si maladroite¬
ment ! Pour dérober son sein, elle livrait
tout le reste»; puis il succombe aux
charmes défendus de Mme Parangon :
«J’ai hasardé un baiser... Fatal baiser !
Il a détruit le calme, la tempête la plus
violente a succédé... Dans mon empor¬
tement je froissais, je meurtrissais, avec
une ^abominable brutalité, ces appas
enchanteurs, ces membres délicats.»
Enlevée et violée par un marquis, Ursule
devient, sur les conseils de Gaudet, une
fille entretenue, et son goût du plaisir
ainsi que l’avidité de son tempérament
dépassent très vite les espérances de
son maître : «Un instant après le Mar¬
quis est entré, le Financier le suivait et
l’Italien s’est fait annoncer ! Mc voyant
cette cour, je me suis assise sur le trône
de plaisir et je leur ai ordonné de me
divertir. Ils ont obéi. » Ursule descend
tous les degrés de la prostitution en
compagnie de son frère, qui partage
avec elle le revenu de ses ébats. Le
«Destin Vengeur» les punit de leurs
crimes. Ursule subit la vengeance d’un
de ses amants ; il la livre à un porteur
d’eau qui la traite en esclave, l’oblige
aux plus pénibles besognes sous les
insultes et les coups ; pour s’échapper,
elle finit par l’assassiner, et au comble
de l’abjection, va se prostituer dans un
bordel crapuleux : « Mon tempérament
est devenu une fureur ! mon goût pour
la crapule une rage... Je veux être
esclave moi ! Je veux être par goût, ce
que l’Italien m’a fait être par force, et
◄ «La Paysanne pervertie». Gravure de
Binet. La Haye, 1785.
me mettre au-dessous du sort. » Edmond,
lui, est passé du vol à l’assassinat et
finit aux galères. Du fond de l’abîme
commence à naître le remords. Ursule,
malade, défigurée, retourne auprès de
Mme Parangon, puis épouse le mar¬
quis, tandis qu’Edmond, en proie éga¬
lement aux remords, devient fou et
poignarde sa sœur pour effacer toute
honte.
Restif est habile au maquillage, au
jeu des doubles faces. S’il éprouve du
plaisir à ces récits mélodramatiques,
à l’étalage de la perversion, ce n’est
jamais sans assurer le lecteur, par
quelque note, de la pureté de ses inten¬
tions. À ce jeu son plaisir est toujours
gagnant. Autant que dans L’*Anti-Jus¬
tine, le goût de l’inceste est ici triom¬
phant, mais il a cette fois l’odeur du
soufre. Ursule décide avec cynisme de
séduire son frère; pour Edmond c’est
la suprême perversion, le vertige du
gouffre : « Je regardais Edmond d’un
air languissant; la jambe, découverte
jusqu’à demi-mollet, faisait jouer dans
mon pied une mule à mettre deux doigts.
Je t’avoue que jamais cette attitude n’a
manqué son effet. Je l’ai pressé légère¬
ment dans mes bras, ma jambe s’est
trouvée sur la sienne; pour mettre le
comble, mon sein a forcé mon tour de
gorge, trop faible contre l’agitation que
je lui donnais, et il s’est trouvé sous la
bouche d’Edmond. » L’attrait de la per¬
version, l’abîme s’ouvrant à chaque pas,
Restif ne les a jamais aussi bien révélés
et n’a jamais fait aussi clairement l’aveu
de ses véritables désirs. D. C.
PETIT (Le)
Recueil de notes de Georges Bataille
(1897-1962). Publié vers 1943 sous le
pseudonyme de Louis Trente, à quelques
exemplaires ; l'édition sous le nom de
Georges Bataille est posthume (1963).
La majeure partie de ce recueil a
pour sous-titre «Le Mal» — un mal
conçu comme « le besoin de nier l’ordre
sans lequel on ne pourrait vivre». Tout
(comme bien souvent chez Bataille,
378 / Petit Ami (Le)
mais avec une évidence peut-être plus
choquante encore), tout y est si bref
et tellement à vif que chaque lecture
entraîne le besoin d’une relecture, qui
vous laisse avide d’un sens toujours
dérobé, de telle sorte que le sens est
dans ce vertige même, au bord d’un
abîme d’absence. Bataille se perçoit
scandaleusement à l’image du «petit»,
ce mot des bordels qui désigne l’anus,
mais Dieu lui-même est le «petit» : il
fait sous lui, étant hors du temps, hors
de tout. Ainsi s’élabore, dans un lan¬
gage maudit, une «athéologie» qui
n’a d’autre référence que l’authenticité
d’une expérience arrachée mot à mot à
elle-même. Le scandale est d’ailleurs
dans ce mot à mot où les valeurs tradi¬
tionnellement attachées à chaque signi¬
fiant s’inversent, comme si le langage
officiait sa propre messe noire dans un
« à rebours » qui oblige le lecteur à ren¬
trer en lui-même à travers le «petit»
de sa lecture. Ce viol qui, à un certain
niveau, rend le texte et le corps ana¬
logues, découvre à son extrême que ce
corps de mots ne fut pareillement tendu
que pour essayer de pénétrer l’iden¬
tité des contraires — tension qui est
peut-être la raison même de l’éro¬
tisme, car le jeu d’éros naît du déses¬
poir de ne pouvoir habiter à la fois Je et
l’Autre. B. N.
PETIT AMI (Le)
Roman de Paul Léautaud (1872-1956).
Publié en 1903.
À la question : Quelle est la qualité
que vous préférez chez la femme ? Paul
Léautaud répondait, dans un des entre¬
tiens radiophoniques qu’il eut avec
Robert Mallet : « Je ne lui en connais
pas.» Pourtant les femmes ont tenu
une place importante dans sa vie. Ses
amours avec elles lui ont fait écrire son
seul roman, Le Petit Ami, une plaquette
d’aphorismes, *Amour, et de nom¬
breuses pages de son fameux Journal
littéraire — v. * Journal particulier. Le
Petit Ami est bien plutôt un livre de
souvenirs qu’un roman. L’affabulation
n’y tient qu’une part très minime.
«Souvenirs légers», ce titre prévu
d’abord par l’auteur, eût mieux convenu.
Un adolescent délicieusement amoral
vit dans le quartier de Notre-Dame-de-
Lorette, en compagnie des filles les
plus légères et les plus charmantes. Il
fait leurs commissions, écrit leurs lettres
d’amour. En échange, elles lui appren¬
nent à vivre en attendant leurs clients.
L’amour est une chose joyeuse qu’il
faut accomplir gaiement. Les grandes
passions sont inutiles, elles sont niaises
et font souffrir. Les passionnés sont
« bêtes comme des héros de Corneille ».
Le personnage central du livre est la
mère de l’auteur, cette mère qui l’a
abandonné tout de suite après sa nais¬
sance. Il la retrouve vingt ans plus
tard. Il va l’aimer, la désirer. Avec une
émotion soigneusement camouflée, il
dépeint l’évolution et la décristallisa¬
tion de cet amour incestueux. «... elle
[la mère de Léautaud] se leva pour
aller se coucher et je me levai aussi
pour l’accompagner. Arrivés dans*sa
chambre, quelle étreinte ce fut, la porte
à peine poussée... je l’avais prise par la
taillé,4 dans mes bras, et l’embrassais
dans le cou, sur les yeux, sur la
gorge...» Disciple du docteur Freud
(qu’il ignorait sans doute), il décrit avec
rigueur un cas exemplaire du complexe
d’Œdipe. «Cette jolie maman», si peu
mère, lui laissera pour seul souvenir
une vision assez déplorable d’elle-même
et des femmes en général : frivoles,
insouciantes, cruelles. On ne peut les
aimer que physiquement. P. K.
PETITE ANATOMIE DE L'INCONSCIENT
PHYSIQUE
ou Anatomie de l'image. Écrit de Hans
Bellmer (1902-1975). Publié en 1957.
Quand Bellmer dessine un corps de
femme, bien souvent une jambe appa¬
raît en lieu et place du bras, un visage
s’inscrit dans la fesse, un pied se pose
sous l’aisselle. Cela produit une forte
impression de malaise, due à la réalité
de cette étrangeté. Or, Freud écrit : «Il
Dessin de Bellmer. 1958. © ADAGP, Paris, 2001
380 / Petites Alliées
y a eu lors de la formation du rêve,
transfert et déplacement des intensités
psychiques. Ce processus est la partie
essentielle du travail du rêve.» Bell-
mer, de la même façon, parle du jeu
de déplacement des «centres visuels
d’excitation». Il prend l’exemple d’une
petite fille qui est nonchalamment
appuyée sur une table et qui rêve. Des
désirs affectifs et sexuels ont guidé son
abandon autant que la lassitude. Mais
ces désirs sont interdits. Le sexe doit
être nié, effacé, amputé.
C’est alors que s’opère un dépla¬
cement du sexe à l’épaule, en une
« bizarre fusion du réel et du virtuel, du
permis et du défendu». Comme dans le
rêve, cette transformation est le fruit de
la censure et du refoulement. Bellmer
raconte le cas de jeunes filles qui, à la
puberté, ont commencé à voir par l’ex¬
trémité du nez, à sentir par le talon, à
regarder avec la main. Ainsi s’opère une
« valorisation hyperbolique des organes
des sens, une dramatisation de leurs
fonctions». Cette projection ne se fait
pas seulement sur le corps propre. En
amour, l’un des amants peut devenir
l’autre. Ainsi, ce jeune homme qui
avait divinisé la femme qu’il voulait
posséder et qui avait pris sa voix tandis
que le corps féminin l’habitait. Si un
homme, assis dans un fauteuil, rêve que
la femme désirée place une assiette
entre ses mains, quand il se lève, l’em¬
preinte laissée a la forme d’une assiette.
C’est un « singulier enchex et renient des
principes antagonistes homiTie-femme,
d’odeur hermaphrodite». Li. par une
douloureuse opération de chairs bou¬
tonnées, recousues, les corps s’échan¬
gent en une confusion qui va jusqu’au
vertige. Chez Bellmer, le don du corps,
la possession amoureuse n’est pas une
métaphore. X. G.
PETITES ALLIÉES
Roman de Miss Clary F... Publié vers
1919.
Les Petites Alliées sont quatorze
jeunes filles qui s’exposent volontaire¬
ment à tous les périls de la Première
Guerre mondiale. Dans un climat de sang
et de mort elles cherchent des sensations
nouvelles. Au milieu des combattants
leurs instincts sexuels s’épanouissent
pleinement. Perverses, sadiques et fri¬
voles, elles sacrifient à Éros de toutes
les manières. Elles se consacrent alter¬
nativement avec une excellente humeur
à l’amour saphique, sodomite et ordi¬
naire. Ces aventures troublantes qui ont
pour cadre les circonstances les plus
tragiques nous sont contées avec une
parfaite impudence. P. K.
PETITES EFFRQNTÉES (Les)
Roman de l'Erotin. Publié en 1907.
«Les petites filles marchant avec
crânerie dans le vice de la luxure et lut¬
tant avec les femmes belles et amou¬
reuses pour leur disputer les attentions
masculines, le curé que séduit la jeune
et jolie institutrice et la fillette qui
enlève à sa mère les désirs de l’époux
présentent une fort intéressante série de
scènes érotiques. Certes, tout cela ne va
pas sans secousses, mais ces secousses
amènent les vaillants assauts de la chair
et les savantes recherches de la volupté. »
Cité par Perceau : Bibliographie du
roman érotique au XIXe siècle. X. G.
PETITES FILLES CRIMINELLES (Les)
Contes d'Olivier Perrelet (; , 1944).
Publiés en 1967.
Ces dix petites filles ont pour amants
les quatre éléments : air, terre, feu, eau
— et leurs rêves. Rêves de fillettes âgées
d’une quinzaine d’années, toutes frêles,
ravissantes de grâce. Rêves d’adoles¬
centes voulant sauvegarder leurs noyaux
de nuit et jouant dans une nature oubliée
des adultes; nature irréelle, mythique,
mystique où les arbres ont des sexes :
«l’arbre qui l’aborde, dur comme un
homme», où l’eau est un corps vivant,
le soleil un fauve, où les statues revi¬
vent un passé qui s’actualise un ins¬
tant : «L’étang, l’étang! C’est presque
une prière à un dieu stagnant et chevelu
qui a toujours hanté les nuits de Léo-
nor... Immobile, elle est l’image par¬
faite de l’étang dressé : le duvet pâle de
son ventre se heurte à une toison plus
foncée et plus dure; par endroits le
blanc très pur de sa peau est finement
strié du fouet des branches.» Cette
nature mêle, comme il se doit, créa¬
tion et destruction : « Elle tend la main
ouverte désespérément, et la lune, de
tout son poids d’opium, l’entraîne sous
l’eau, la noie en silence»; mais en cette
destruction l’amour rejoint la mort dans
l’anéantissement souhaité du spasme
ultime : « Ses yeux s’ouvrent, s’ouvrent ;
sa vie cherche à sortir par ses yeux
mais le jardin veut pénétrer en elle, une
dernière fois et pour toujours. Sa vie et
le jardin se déchirent en elle. » Parfois
la fusion amène régénération immé¬
diate, renaissance : « Il semble à Phi-
line... qu’elle prenait vie par le bas,
qu’elle pompait un liquide enivrant dont
elle ne connaissait pas le goût, [...] que
tout le sang qui souillait son ventre
montait au-dessus d’elle, s’installait
sur sa tête ainsi qu’une couronne brû¬
lante, l’investissant de pouvoirs mer¬
veilleux.» M. DE S.
PETIT-FILS D'HERCULE (le)
Roman d'un auteur anonyme. Publié en
1781.
Un jeune provincial entreprend de
conquérir la capitale en vendant ses
charmes. Une vieille galante lui pro¬
pose son prix : « cinq louis par coup,
souper, liqueur, chocolat à discrétion ».
Pour exciter sa vigueur, deux filles
nues l’embrassent tandis qu’il décharge
dans la vieille. Sa réputation s’étend, il
Revient le « fouteur à la mode », capable
'de dépuceler neuf filles par nuit, fré¬
quentant les couvents, couchant avec
les bourgeoises de la ville et les dames
de la cour — «qui n’a pas été branlé
par une duchesse ignore le plaisir...
elles foutent comme on éternue et
déchargent comme Jupiter» — assis¬
tant aux ballets où les femmes nues
s’accrochent à coups de godemichés,
où « les figures sont réglées de manière
Philosophie dans le boudoir (La) / 381
qu’un homme est enfilé tandis qu’il
e enfile ». Après quoi une belle l’entraîne
[S à l’écart: «à peine est-elle dans sa
e chambre qu’elle est baisée langue en
ît bouche, prise par les tétons, retrous-
e sée jusqu’au nombril, renversée sur les
i- reins, enfilée comme une perle, foutue
n comme une danseuse, pâmée comme
e une carpe et inondée comme Oliba».
is Heureux touche-à-toutes, il devient vice-
e roi et fait régner cette liberté qu’on
ts appelle licence quand les femmes s’en
e mêlent. J.-P. P.
s PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR (La)
ou Les Instituteurs immoraux, par Dona-
i- tien-Alphonse-François de Sade (1740-
s, 1814).
Le sous-titre de l’œuvre ajoute :
e «Dialogues destinés à l’éducation des
p jeunes filles». Si l’on en juge par une
i* illustration de la première édition ( 1795),
i~ la leçon ne laissait déjà pas d’être in-
■" quiétante : trois personnages nus (Eugé-
5 nie de Mistival, Mme de Saint-Ange et
Dolmancé, héros des dialogues) prati¬
quent, selon la description de Gilbert
n Lely, chacun sur leur élève le genre de
cunnilingue que favorisent leurs posi-
e tions respectives. Mme de Saint-Ange,
;s ayant glissé sa main entre les jambes
>- écartées d’Eugénie de Mistival, flatte
>, l’organe viril de Dolmancé. Le livre
>• traite donc de l’éducation érotique d’une
;s jeune fille, Eugénie de Mistival, que
;e Mme de Saint-Ange et le chevalier de
il Mirval, frère et sœur, tenteront d’initier
e avec l’aide du sodomite Dolmancé, d’un
5- garçon jardinier Augustin, jusqu’à ce
c que les leçons profitent si bien à la jeune
;s fille qu’elle oblige sa mère, Mme de
é Mistival, à subir un valet vérolé nommé
Lapierre, avant de pratiquer sur elle
;t l’inceste et le supplice de la suture des
>- parties génitales. Sept dialogues com-
;s posent le livre, entrecoupés de discours
s, sur la liberté, sur la religion, sur la poli-
e tique (ainsi le cinquième dialogue,
382 / Philosophie dans le boudoir (La)
«Français encore un effort...» pro¬
noncé par Dolmancé, pamphlet répu¬
blicain, sans doute d’abord destiné à
une publication indépendante, fut inter¬
calé par Sade pour donner aux dia¬
logues l’optique insurrectionnelle par
laquelle il tentera plusieurs fois de jus¬
tifier ses paradoxales opinions révolu¬
tionnaires...)
D’ailleurs le livre ne laisse aucun
doute sur ses autres options. L’avertis¬
sement s’adresse aux libertins : «Volup¬
tueux de tous les âges et de tous les
sexes, c’est à vous seuls que j’offre cet
ouvrage : nourrissez-vous de ses prin¬
cipes, ils favorisent vos passions, et ces
passions, dont de froids et plats mora¬
listes vous effraient, ne sont que les
moyens que la nature emploie pour faire
parvenir l’homme aux vues qu’elle a
sur lui; n’écoutez que ces passions
délicieuses ; leur organe est le seul qui
doive vous conduire au bonheur. » Ce
recours à la nature, coutumier chez
Sade, se double, dans La Philosophie
dans le boudoir, d’un ton de conversa¬
tion, de confidence qui n’a rien d’in¬
conciliable avec la violence du propos.
Jamais Sade n’a été aussi proche du
libertinage, d’un humour où tout peut
être commis (où tout peut être dit) sans
qu’à aucun moment le rythme du dis¬
cours en soit affecté. Le mécanisme de
l’illusion qui résout, dans la systéma¬
tique abstraite des *Cent Vingt Jour¬
nées de Sodome ou de La *Nouvelle
Justine, l’impossibilité descriptive (d’où
les catalogues, les énumérations, une
«sécheresse» du récit que ne com¬
mande plus la combinatoire d’une fic¬
tion précise) est ici reprise par un
discours qui appelle la représentation,
l’action des corps dans les mots, la des¬
cription érotique, la recherche d’un lieu
dramatique, d’une parole en quête de
sa matérialisation, d’un «récit de la
surface », où le corps et le mot motive¬
raient la même réalité. Aussi bien jamais
Sade, auteur malheureux de nombreux
drames, n’a approché d’aussi près le
temps théâtral. La moindre phrase
dresse un geste, un mouvement où
d’autres mots définissent des attitudes,
inaugurent des séries qui se tendent de
plus en plus dans la complication éro¬
tique, jusqu’à ce qu’il ne reste plus, dans
l’action des corps et du désir, qu’une
mise au supplice. C’est ce même besoin
du supplice que le discours affirme
lorsque l’acte se dérobe, lorsque le geste
devient invisible, un même acharne¬
ment du dialogue comme si le corps
risquait de devenir illisible (indicible)
dans son outrance. Par là même, la
phrase est le seul recours à l’affir¬
mation d’une expérience-limite, d’une
continuité du désir, d’une volonté qui
tente d’articuler une scène où le pro¬
cessus de la perversion pourrait être
montré totalement. Si l’érotisme appelle
les mots, c’est que le corps ne reflète
jamais cette impossibilité dont le lan¬
gage est le lieu. Le corps est naturel au
sens où rien ne lui est interdit, où
aucune défense, aucun ordre ne peut
lui être prescrit. C’est l’interdit moral,
celui dont le langage articule la réalité
sociale et le code, qui arrête le corps,
qui tente de se substituer à lui, qui se
substitue à lui dans l’institution, pour
l’assujettir à un ordre révélé, à une
norme régulière. Aussi bien la parole
ayant occulté le corps dans son système
de significations (la parole étant le
corps de ses interdits, de ses subli¬
mations), la stratégie sadienne, comme
transgression, tente le renversement du
rapport, la réinstitution d’une écriture
physique, d’un corps du langage qui
assumerait cette nature-là, c’est-à-dire
le silence d’un corps confronté à la
liberté noire que devine Sade, une
liberté où rien n’est impossible, où tout
devient dicible.
Par l’étude du mal sous sa forme la
plus socialement scandaleuse (un théâtre
du scandale), le pari du visible est tenu.
« La persévérance de Sade, écrit Pierre
Klossowski, toute sa vie durant, à n’étu¬
dier que les formes perverses de la
nature humaine prouvera qu’une seule
chose lui importait : la nécessité de
Physiologie du mariage / 383
rendre à l’homme tout le mal qu’il est
capable de rendre.» Dès lors, nous
assistons à l’éclatement de la notion
d'homme naturel. Le modèle du siècle
des Lumières devient une caricature.
C’est plutôt Y homme intégral que tente
Sade, un homme dont la raison de vivre
devient beaucoup plus qu’une raison
d’être, l’homme inauguré par don Juan
dans sa contestation perpétuelle, sans
rémission, où tout instant compte aussi
bien que toute attitude, et qui ne saurait
s’abaisser sur aucun point — cet homme
infernal (d’où l’enfer aurait été exclu),
dont le seul enfer est d’être un corps et
de n’être rien d’autre.
La péroraison de Dolmancé, lors¬
qu’il renvoie la mère de Mlle de Misti-
val, à la fin du livre, devient dès lors
signifiante d’une nuit à partir de laquelle
autre chose doit commencer : « Putain !
tu peux te rhabiller et partir maintenant
quand tu voudras. Apprends que nous
étions autorisés par ton époux même à
tout ce que nous venons de faire... Que
cet exemple serve à te rappeler que ta
fille est en âge de faire ce qu’elle veut ;
qu’elle aime à foutre, qu’elle est née
pour foutre et que, si tu ne veux pas
être foutue toi-même, le plus court est
de la laisser faire... Adieu, chevalier;
ne va foutre madame en chemin, sou-
viens-toi qu’elle est cousue et qu’elle a
la vérole... Pour nous, mes amis, allons
nous mettre à table et, de là, tous quatre
dans un même lit. Voilà une bonne
journée ! Je ne mange jamais mieux, je
ne dors jamais plus en paix que quand
je me suis suffisamment souillé dans le
jour de ce que les sots appellent des
crimes.» C. F.
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
ou Méditations de philosophie éclec¬
tique pur le bonheur et le malheur conju¬
gal. Etude d'Honoré de Balzac (1799-
1850). Publiée en 1829.
Dans ce livre d’un entrain touffu et
fort long (plus de trois cents pages dans
l’édition de la Pléiade) peut être mis au
jour, à travers naïveté statistique, anec¬
dotes, épigrammes, citations et adresses
au lecteur, un «De l’Érotisme», il est
vrai limité au propos du livre, le
mariage, mais étendu, associativement,
à ce qui précède la vie du couple selon
l’état civil, ou l’entrave ou encore la
complique; l’importance de cet éro¬
tisme du mariage tenant certes à ce
qu’il éclaire un aspect capital de La
Comédie humaine. Balzac pose d’abord,
au terme de ce qu’il nomme une
«méditation statistique», que tout le
monde est cocu (la contre-loi des excep¬
tions ne se raisonnant ici que d’après
les cas amoureusement nuis ou négli¬
geables) : «[...] Si l’on multiplie le
nombre des célibataires par le nombre
des bonnes fortunes, on obtiendra trois
millions d’aventures; et, pour y faire
face, nous n’avons que quatre cent
mille honnêtes femmes?... » Comment
l’auteur explique-t-il cet état du cocuage
universel ?
Dès les premières pages, trois apho¬
rismes s’abattent comme des dés ga¬
gnants : « Le mariage ne dérive point
de la nature»; «Physiologie, que me
veux-tu?»; «Les mœurs sont l’hy¬
pocrisie des nations». Puis, les obser¬
vations, leur analyse. Balzac croit
répandues les coutumes saphiques —
«essais de plaisir», «tâtonnements de
volupté », « simulacres de bonheur » —
dans les pensionnats de filles, de sorte
que les pensionnaires ne sauraient
s’épanouir en fiancées chastes. Encore
se demandera-t-on quelle valeur l’au¬
teur accorderait à leur chasteté, car dès
le traité de la lune de miel il imagine,
reconnaît et distingue : la Fellatrice, la
Tractatrice, la Subagitatrice, la Lémane,
« la Corinthienne, qui pourrait, au
besoin, les remplacer toutes»; «l’aga¬
çante Phicidisseuse». Dès lors on n’aura
nulle surprise de lire, à l’article du
«catéchisme conjugal»: «Le plaisir
étant causé par l’alliance des sensations
et d’un sentiment, on peut hardiment
prétendre que les plaisirs sont des
espèces d’idées matérielles»; et aussi :
«Les idées se combinant à l’infini, il
384 / Physiologie du mariage
Gravure de Maurin. 1830.
doit en être de même des plaisirs. » Cet
axiome postule, évidemment, la ruine
du mariage même, du moins dans la
fidélité. De fait, Balzac, avec la même
intrépidité satisfaite, traite des amants,
puis, revenu au sujet proprement dit,
des chocs en retour : quand la femme
revenue au mari « lui fait des agaceries
un peu trop fortes, afin de l’induire en
amour, elle agit d’après cet axiome du
droit maritime : le pavillon couvre la
marchandise». M. B.
Pied de Fanchette (Le) / 385
PHYSIQUE DE L'AMOUR
Essai sur l'instinct sexuel. Etude de Remy
de Gourmont (1858-1915). Publiée en
1903.
D’une part, Gourmont propose un
point de vue : « Il y a toute une science
qui a été corrompue par la pudeur chré¬
tienne. .. La meilleure source, du moins
pour les races européennes, c’est encore
la casuistique. » L’auteur ne peut guère
en effet connaître Freud, Ellis, etc.,
et se réfère aux dictionnaires des cas
de conscience. Il n’en est pas moins
notre contemporain puisqu’il évoque
«plaisir désintéressé» et «préserva¬
tion contre la fécondité», ajoutant:
« ... Qu’est-ce que le normal, qu’est-ce
que le naturel? La nature ignore cet
adjectif. »
La nature. C’est bien d’une enquête
sur elle qu’il est ici question, dans une
perspective post-darwinienne. Et, « vue
à cette lumière des mœurs animales, la
débauche perd tout son caractère et tout
son sel, parce qu’elle perd toute son
immoralité... Il n’y a pas une luxure
qui n’ait dans la nature son type nor¬
mal.» Et encore : «De toutes les aber¬
rations sexuelles, la plus singulière est
peut-être encore la chasteté.» D’autre
part, Gourmont ne procède pas en idéo¬
logue. C’est d’une savante étude qu’il
s’agit, où rien n’est avancé que la
science n’admette. Sans doute aujour¬
d’hui des spécialistes de biologie ani¬
male seraient-ils tentés d’amplifier, ou
encore de rectifier ici ou là (comme
Gourmont, au passage, rectifie Fabre,
qu’il vénère) — puisque la science ne
s’arrête pas. Mais c’est, ce livre, le plus
intelligent et le plus absorbant reader’s
digest. On y trouve fixé l’essentiel de
ce qu’il faut savoir sur, entre autres,
les paons, les dindons, les oiseaux à
organe pénial, les taupes, la pudeur des
éléphants, les baleines, les phoques, les
tortues, les hannetons, les mouches, les
tarentules. La fantaisie énumératrice ici
introduite dans un ouvrage de méthode
dit tout de même quelque chose de son
mérite universel. Et finalement, sur le
chapitre du rêve et l’aberration chez les
animaux, on se réjouira, si l’on a quelque
humour, de ces remarques où Remy de
Gourmont devance Violette Leduc :
« On voit même... les vaches en chaleur
monter les unes sur les autres. » M B.
PIED DE FANCHETTE (Le)
ou le Soulier couleur de rose. Roman
de Nicolas-Edme Restif de La Bretonne
(1734-1806). Publié en 1769.
Récit des aventures d’une jeune et
belle orpheline, Fanchette, ’ livrée au
monde où s’affrontent le camp de la
Vertu et celui de la Débauche, où les
enlèvements se succèdent à un rythme
ininterrompu et parfois confus, et où
les tentatives de viol échouent toujours
au bord de l’irréparable. Fanchette a le
plus joli pied du monde et c’est par
là qu’elle va séduire innocemment le
cœur de nombreux amants qui se dis¬
puteront ses faveurs. «Tous les regards
se portaient sur son pied mignon. Elle
ne rencontra pas un homme dont il ne
remuât le cœur, pas une femme dont il
n’émût la bile, personne dont il n’exci¬
tât l’admiration. »
Le thème du soulier, cher à Restif,
prend ici toute sa dimension. Si un joli
pied peut à lui seul faire naître des pas¬
sions, c’est la chaussure elle-même qui
en est le véritable objet : « Son Pied, ce
pied mignon était chaussé d’un soulier
rose, si bien fait, si digne d’enfermer
un si joli pied, que mes yeux, une fois
fixés sur ce pied charmant, ne purent
s’en détourner... Beau Pied, tu marches
en personne. » Le soulier est souvenir,
promesse, gage de fidélité. Il devient
même signe de reconnaissance, d’ap¬
pel. C’est toujours la présence d’un de
ses ravissants souliers sur le lieu de son
enlèvement ou celui de sa séquestration
qui sauve la jeune fille. Le soulier est
aussi empreinte du corps, reflet de la
beauté et de la grâce, parure sans égale,
une forme en creux, un réceptacle :
« C’était une mule rose à talon vert gar¬
nie d’un réseau d’argent, si petite, si
bien faite, qu’elle allait au fond des
386 / Pieds dans le plat (Les)
cœurs réveiller les désirs.» À l’image
de la petite mule, au soulier d’intérieur,
s’attache aussi, presque toujours, celle
du déshabillé, d’un innocent laisser-
aller; la jeune fille est alors sans défense,
proie facile et suprêmement attirante.
Ce livre, écrit par un Restif qui se veut
« vertueux », ne saurait révéler, malgré
ce fétichisme constant, d’autres rapports
amoureux que ceux des chastes regards
et des tendres élans du cœur. D. C.
PIEDS DANS LE PLAT (Les)
Roman de René Crevel (19001935).
Publié en 1933.
On considère généralement ce livre
comme un livre « engagé ». Mais, chez
Crevel, la politique est toujours liée au
sexe. Il est à la fois un ferment révo¬
lutionnaire et un objet aliéné par le
système capitaliste. La sexualité est
«réduite aux trois dimensions de la
putasserie phocéenne, de l’adjudantisme
romain, du masochisme chrétien». En
d’autres termes, la France est la «patrie
de la gaudriole, du bordel et du crucifix
sur la table de nuit conjugale». Les
prêtres, d’ailleurs, savent se distraire
et «Mgr Cucufa de Belle-Lurette de
Troumoussu » qui, « en fait de parties »,
préfère celles des «nègres», se pro¬
mène en Afrique « yeux baissés, mains
jointes, mais jupon affriolant». Plus
dangereuse, sans doute, est la mère cap-
tatrice, l’ignoble matrone Esperanza,
qui castre son fils, Rub dub dub. Elle
en fait un « gringalet » qui « a honte de
son anatomie misérable», corrige ses
instincts et ressent avec horreur la glou¬
tonnerie sexuelle des femmes. «Une
professionnelle en mie de pain, par
exemple, s’accroupira, fera tournicoter,
écrabouillera un bout de sein sur la spa¬
tule chatouillarde qui termine ce bâton,
qui devrait être un beau bâton et fier de
soi, puisqu’il est le vit.» La mère est
aussi celle (élément autobiographique)
qui fait subir à l’enfant une circoncision
traumatisante, le portant à confondre
sperme et sang. « Esperanza et ses tor¬
tueuses tortures de tuteur têtu l’ont
déformé à jamais. » Est-ce une ven¬
geance, cette brusque scène de supplice
et de viol de la mère par le coiffeur ? Il
darde « les deux pointes de son fer qu’il
vient de chauffer contre les pointes des
seins tandis qu’il sort un objet plus
intime mais non moins inexorable, dont
il pénètre avec un soin infini, des grâces
d’ondulateur, la belle inanimée». Reste
une attirante figure de femme, Krim,
petite chanteuse de music-hall, révoltée
contre l’hypocrisie des mœurs bour¬
geoises, féminine et tendre, image de la
«perfection violente» mais qui s’éteint,
rongée par la maladie : « Elle fut, non
celle qu’il aima, mais celle qui l’empê¬
cha d’en aimer d’autres. » X. G.
PISSEUSES (Les)
Poèmes de Louis Perceau (1883-1942).
Publiés en 1934.
À chaque âge de la vie, la femme qui
urine et « montre ses appas plantureux »
procure bien des plaisirs à l’homme qui
l’épie. Depuis la petite fille qui se sou¬
lage au pied de la tour («Et dans la
tiède nuit, je crois/Sentir comme une
odeur d’asperge ») jusqu’« Aux vieilles
qüî pissent debout/Les deux jambes
écarquillées », en passant par la femme
mûre, véritable cataracte : « L’urine
en jet irrité/S’échappe avec un bruit
d’écluse. » X. G.
PLAISIR ET LA VOLUPTÉ (Le)
Conte allégorique attribué à Madeleine
Arsant, dame de Puiseux (XVIIIe siècle).
Publié en 1752.
Le Plaisir est frère du Libertinage —
tous deux fils de Vénus — mais ne se
confond pas avec lui. La Volupté est
fille de l’Opulence et du Goût. Elle
rencontre le Plaisir, lui plaît et s’ac¬
couple avec lui. Mais les dieux, en les
obligeant au mariage, les condamnent à
l’ennui. Ils se séparent, et le Plaisir
court agacer les femmes : Dorise, qui
n’aime que les soupirs, sans les récom¬
penser; Artémise, «la plus horrible
et la plus dégoûtante de toutes les
coquettes», l’impérieuse Lucie et l’aus-
Plaisirs du roi (Les) / 387
Gravure anonyme. XVIIIe siècle.
tère Isménie, la prude Philis et surtout
la sensible Aminte. Aminte se lamente :
charmante, riche et de tempérament
ardent, elle s’est gorgée de plaisir en
couchant avec des hommes qui ne lui
ont pas apporté l’amour après lequel
maintenant elle soupire. Survient Damis,
bel orphelin, jeune et délicat, qui sait
jouer du silence et des larmes. Elle a tôt
fait de l’entraîner dans son lit. Le Plai¬
sir les accompagne mais il fait tôt place
à l’Amour. C’est ainsi que les moins
vertueuses finissent par sombrer dans
la fidélité. J.-P. P.
PLAISIRS DU ROI (Les)
Roman de Sadinet, pseudonyme d'un
auteur contemporain. Publié en 1968.
Plus drôle que sadique, écrit d’une
plume allègre, ce petit livre a le mérite
de ne pas se prendre au sérieux. Les
plus grandes folies sont contées d’un
ton badin. On voit le petit roi s’amuser
à sodomiser des petites filles de huit
ans ; à flotter sur un radeau de femmes
nues; à couvrir ses murs de fesses
(« grandeur et servitude de la fesse ! ») ;
à violer sa vieille mère en l’insultant ; à
faire prendre des douches de sang de
léopard à ses concubines; à «jeûner»
pendant plusieurs jours pour qu’ensuite
une femme reste douze heures sous lui ;
à faire l’amour avec de jeunes lépreuses,
au grand effroi de la reine, en période
de carême; à raser les poils pubiens
qu’il n’apprécie pas avec son grand
sabre; à prendre des bains de femmes
nues, à démolir des maisons avec une
grue, à se faire crucifier pour mieux
ressusciter; à cirer ses chausstires avec
de la cire vierge, issue exclusivement des
oreilles de ses concubines. Ses sujets,
388 / Poèmes à Lou
loin de s’en scandaliser, préviennent ses
désirs. Les femmes se font une véri¬
table gloire d’être admises à «sucer la
divine liqueur». Les hommes applau¬
dissent quand il féconde cérémonieuse¬
ment une génisse en public. Toutes ces
fantaisies royales relèvent de la tyran¬
nie et de l’arbitraire. Peut-être le livre
n’est-il pas aussi farfelu qu’il y paraît.
Il a sans doute une résonance politique.
Ainsi, le 14 juillet, le roi peint le dra¬
peau sur le sexe d’une femme, puis « sa
queue salue les couleurs et s’y rue, sabre
au clair». Il adore se dissimuler dans
les toilettes des trains, armé de papier
hygiénique, faire subir une petite « for¬
malité » à ses présidents du conseil qui
pensent avec inquiétude à la « constric-
tion fâcheuse de l’orifice de leur rec¬
tum». Il a envie de voir la «queue»
du pape et y parvient. Certes, cet écrit
n’est pas seulement distrayant, il est
profondément irrévérencieux. X. G.
POÈMES À LOU
Recueil de lettres-poèmes de Guillaume
Apollinaire, Wilhelm Apollinaris de Kos-
trowitzky, dit (18801918). Publié partiel¬
lement en 1947 sous le titre d'Ombre c/e
mon amour, intégralement en 1969.
Rencontrée à Nice en 1914, Louise
de Coligny-Chatillon, dite Lou, a fas¬
ciné Apollinaire par son étrange per¬
sonnalité. Rieuse et lointaine, aguichante
et fuyante, elle ne sera sa maîtresse
qu’au moment où il s’engage dans l’ar¬
tillerie, puis se détachera de lui, le lais¬
sant longtemps sans nouvelles.
Toutes les lettres de ce recueil sont
écrites tandis qu’il est soldat et sont
émaillées de métaphores militaires. Les
fantassins blonds, la cantine, le vague¬
mestre sont érotisés par sa passion,
mais le style sent un peu trop le garde
à vous: «Toi ma chère permission/
Ma consigne ma faction/Ton amour est
mon uniforme.» La brutalité de la
guerre répond bien à la violence de son
désir pour l’indomptable Lou, «rose
atroce» et «Démone-Enfant». Acte
sexuel et fait guerrier sont pareils : les
obus, qu’il lance vers son amie, sont des
fleurs mâles, les canons, «membres
génitaux/Engrossent l’amoureuse terre».
Mais ce sont surtout les chevaux qui,
sans cesse, approchent le corps de celle
qu’il dit être son «unique amour»:
«Les croupes des chevaux évoquaient
ta force et ta grâce ».
Parfois se perçoit une résonance
zoophile : « La vulve des juments est
rose comme la tienne.» Mais l’aspect
conquérant et claironnant de la passion
s’estompe devant l’indifférence de Lou.
Il devient alors le « dévot » de sa beauté
et reconnaît avec une infinie tristesse
qu’il ne l’a « possédée que morte ». X. G.
POÈMES ET DESSINS DE LA FILLE NÉE SANS
MÈRE
Poèmes et dessins de Francis Picabia
(1879-1953). Publiés en 1918.
Il peut paraître surprenant que Pica¬
bia ait écrit des poèmes où l’amour et
la bien-aimée s’enroulent à son bras,
où «un vertige d’isolement», marche
en peignoir, où une petite danseuse tzi¬
gane touche son cœur, où une femme
à l’âme religieuse se donne, les che-
veifx en désordre. Surtout lorsque vien¬
nent les « illustrer » le genre de dessins
que nous connaissons à Picabia, ceux
où l’union des sexes est présentée
comme une mécanique. Des croquis
pseudo-scientifiques s’accompagnent de
légendes telles que « vagin prime-
sautier», «parties», «changement de
vitesse», «ardeur», «ventilateur-sur¬
prise». L’acte amoureux se réduit à un
rapide schéma : l’éventail des caresses,
aboutissant à la « suprême », produit la
«décharge» et s’achève dans les toi¬
lettes. Telle est la nouvelle carte du
tendre...
Mais l’apparente contradiction entre
l’écriture romantique et sentimentale et
le dessin brutal et méprisant, s’efface
dans l’esprit surréaliste, imprégné d’hu¬
mour un peu noir. On ne sait jamais
très bien ce qui est sérieux, ce qui est
ironie. Et si le désir de l’homme est
«ramassé dans l’eau», la jeune fille, de
Poésies compiètes / 389
son côté, «aimait un petit revolver».
C’est ainsi que «les formes mystiques/
sans l’intelligence/comme les maths/
sont dans les bras l’un de l’autre». X. G.
POÉSIE/de Pierre Jean Jouve
Sous ce titre, Pierre Jean Jouve ( 1887-
1976) a publié au Mercure de France
l'édition complète et définitive de son
œuvre poétique (quatre tomes parus de
1964 à 1967).
Parmi tous les symboles qui accom¬
pagnent cette œuvre, tour à tour la sus¬
citant et suscités par elle : le serpent, le
dragon, le cerf, l’arbre, la perle, les
larmes, il en est trois qui, conjugués,
cristallisent le pouvoir de fascination
érotique de la femme : l’œil, la bouche
et la chevelure. Cependant, maint poème
ne s’enveloppe dans la métaphore que
pour mieux et plus précisément focali¬
ser la vision sur l’objet sexuel. Ainsi,
dans «L’Œil et la chevelure» : «Placé
dans la longueur et fermé comme un
puits/Sur le secret du moi; entre des
moustaches/Pour toute éternité; c’est
une bouche ouverte/Qui souffle un long
drapeau de malheureux parfum», ou,
dans « La Putain de Barcelone » : « La
grotte brune avec le parfum du vol-
can/T’attend parmi mes jambes. »
Mais si le poète avoue un attrait pour
la prostituée, et si la figure de la prosti¬
tuée, le «monstre peint et souriant»,
apparaît souvent sous les traits de
Yanick pour déclencher le processus
d’images à signification sexuelle la
plus crue et la plus primitive le mythe
de Lisbé «aux cheveux d’or», et plus
encore celui d’Hélène, qui circule sans
cesse des romans aux poèmes, assem¬
blent les éléments d’un paysage mental
en ouverture sur les cimes — forêts et
glaciers — où la « matière céleste » que
la femme recèle s’incorpore et se fond.
A l’étemelle prostituée dont l’image
obsessionnelle, réduite aux trois pôles
du désir, se perpétue dans les profon¬
deurs, éternellement s’oppose et s’af¬
fronte l’amour d’Hélène, qui «sut bien
mourir», puisque, par-delà la mort, et
par la mort même, elle impose son
rayonnement, sa beauté et sa puissance
à toute vision. Trop incarnée et pré¬
sente, de l’énorme présence que lui
restitue son effacement même, pour
être figure platonicienne, elle provoque
cependant moins la tension du désir à
la poursuite de l’objet disparu qu’elle
n’entretient la nostalgie du salut par
l’amour, sans le péché. P. S.
POÉSIES COMPLÈTES/de Renée Vivien
pseudonyme de Pauline Tarn (1877-
1909). Recueil publié en 1948.
Ces œuvres « complètes » réunissent
Les Kitharèdes, A l'heure des mains
jointes, Sillages, Flambeaux éteints,
Dans un brin de violettes, Le Vent des
vaisseaux, Haillons ; un seul thème
domine et anime l’œuvre, autour duquel
tout se rattache et rapporte : Sapho.
Quelques distiques du poème « Récon¬
ciliées » disent cette réalité centrale :
«[...] Je ne me souviens plus que de
ta face pâle/Lorsque tu fis le don
suprême, dans un râle//Et voici, comme
hier, ton corps entre mes bras.../
Ordonne, je ferai tout ce que tu vou¬
dras. » Les vers mêmes, détachés, ne
sont pas éblouissants, mais le remar¬
quable, c’est qu’à lire les œuvres de
Renée Vivien, poète prolifique, le
déchet narratif soit assez faible. On
pourrait certes déceler des ingénuités
de profession, des métaphores nobles,
des développements, des tics et auto¬
matismes. Mais une sincérité transpa¬
rente impose des pages où la poésie
une fois encore recommence. Il ne
s’agit pas de niaiseries, pas certes de
naïvetés non plus. Voici le poisson
Pompilos : « Pour que le vent soit doux
comme ma caresse/O poisson de bon
augure, Pompilos/Escorte la nef de ma
tendre maîtresse/Orgueil de Lesbos. »
La référence grecque est omniprésente
(entremêlée souvent aux souvenirs de
poètes anglais — Shakespeare, Swin-
burne. Rossetti, etc.), comme dans le
poème « À Éros » : « Vierges et femmes,
rien n’est plus doux que l’amour/Les
390 / Poésies diverses
Kharites aux bras blancs et les jeunes
Heures/Les Piérides au front ardent
comme le jour/Et l’Aurore aux pieds
nus lui sont inférieures. » Renée Vivien
a rang, pour une vingtaine de textes
peut-être, parmi les grands poètes de
langue française. Ôn se demandera bien
quelles raisons la font pourtant mécon¬
nue presque ? Un mélange chez tant de
lecteurs de pharisaïsme et de polisson¬
nerie, qui établit une police des sujets,
des droits de cité? Mais aussi sans
doute une limpidité morale. Dans le
poème «Ainsi je parlerai», Renée
Vivien déclare : « Si le Seigneur pen¬
chait son front sur mon trépas,/Je lui
dirais : “Ô Christ, je ne te connais
pas”... “Pardonne-moi, qui fus une
simple païenne/Laisse-moi retourner
vers la splendeur ancienne”. » M. B.
POÉSIES DIVERSES/de Baraton
(né vers le milieu du XVIIe siècle, mort vers
1725). Publiées en 1704.
Contes choisis, épigrammes, bons
mots, «matière propre, écrit l’auteur, à
délasser l’esprit lorsqu’il est fatigué par
la trop grande application aux affaires
sérieuses». Les vers de Baraton sont
une imitation avouée de ceux de La
Fontaine «dans cette simplicité qui est
le caractère particulier de la nature».
Mais, est-il besoin de le dire, on ne
trouvera ici ni la verve féroce, ni l’hu¬
mour, ni les invites subtiles du fabu¬
liste. Le recueil est dans l’ensemble
assez plat, et le lecteur réduit à quelques
miettes. On rencontre bien, au hasard
des pages, «un curé fort gaillard» ou
« une maîtresse de maison goguenarde,
follette», mais ce n’est pas très convain¬
cant. Plus convaincante est la hantise
du cocuage fondée sur cette constatation
que l’honneur des dames «[...] n’est
enfermé que sous une serrure/Dont
tous les hommes ont la clef». Mais le
grand mérite de Baraton est de citer,
dans le conte narrant les infortunes de
Clopinel, qu’une meute de femmes veut
flageller parce qu’il les a traitées de
putains, ces quatre formidables vers de
Watteau. Étude de femme. © Roger-Viollet.
Jean de Meung : «Toutes êtes, serez,
ou futes/De fait ou de volonté putes/Et
qui très bien vous chercherait/Putes
toutes vous trouverait.» Pauvrette est,
par différence, la conclusion de ce conte,
malgré l’ironie toute galante: «Mes¬
dames, leur dit-il, ce que je vous
demande/Est que la plus grande putain/
Qui soit dans toute votre bande/
Donne le premier coup de verges de sa
main.» P. R.
POÉSIES ÉROTIQUES/cje Parny
Recueil de vers d'Évariste Désiré de
Forges, vicomte de Parny (né le 6 février
1753 à l'île Bourbon, mort le 5 décembre
1814 à Paris). Publié en 1778.
Poésies libertines / 391
Vers dans l’ensemble assez falots,
délicats, paresseux, voluptueux par
excellence. Les poésies chantent les
attraits de la très belle et très créole
Éléonore. Brûlants désirs, plaisir des
fous, libertine adresse. Hymne à une
volupté jamais lasse: «Aimons au
moment du réveil/Aimons au lever de
l’aurore/Aimons au coucher du soleil/
Durant la nuit aimons encore. » Voyage
toujours lourd d’ivresse au temple de
l’amour. Il est intéressant de remarquer
que c’est le désespoir qui est le dernier
mot de cette volupté. En effet Pamy
divise en quatre temps le jeu amou¬
reux : jouissance pure et simple, suivie
d’une fausse alarme d’infidélité, ce qui
permet de ressaisir un bonheur d’autant
plus vif et doux qu’une infidélité trop
réelle vient le briser et le transformer
en un amer désespoir. L’amour est
ainsi placé sous le signe d’une étoile
qui, pour voler au rendez-vous, ne
prête qu’une clarté douteuse. P. R.
POÉSIES ÉROTIQUES/de Tailhade
Recueil de vers de Laurent Tailhade
(1854-1919). Publié en 1924.
Parue sous le manteau, avec une
fausse indication d’origine (Genève),
cette plaquette, composée sans discer¬
nement d’après des papiers laissés par
Laurent Tailhade, mêle à de courtes
pièces de circonstance où figurent des
mots crus, une ballade satirique déjà
recueillie par l’auteur dans Au pays du
mufle, des chansons de salle de garde
déjà chantées peut-être sous le second
Empire, et les neuf strophes du Lamento
d’un vieux poil sur un cul désaffecté,
parues, dès 1881, sous un titre un peu
différent dans Le *Parnasse satyrique
du XIXe siècle, où les accompagne
une note révélant qu’il s’agit d’une
production de jeunesse de Jules Verne.
Le seul intérêt de cette plaquette est
anecdotique. Elle montre que Tailhade
s’est amusé parfois à rimailler très
nonchalamment, en langage vulgaire,
sur des airs de ritournelles en vogue.
Quelques-uns de ses couplets portent la
date de 1889. On peut en inférer qu’il
n’a pas eu à se contraindre pour don¬
ner quinze ans plus tard à un cabaret
de chansonniers la revue d’actualité
que lui avait demandée le comédien
Mévisto. P. P.
POÉSIES LIBERTINES/de Gautier y
Recueil de vers de Théophile Gautier /v\
(1811-1872). Publié en partie en 1873, et
plus complètement en 1935.
Théophile Gautier rimait volontiers
des gaillardises pour l’amusement de
ses amis, mais loin d’en souhaiter la
publication, il eût voulu n’en voir figu¬
rer aucune dans Le *Parnasse satyrique
du XIXe siècle, que colligeait en 1863
Poulet-Malassis, devenu éditeur clan¬
destin à Bruxelles. Malassis n’en inséra
pas moins dans ce recueil six poèmes
de Gautier, mais pour ne pas irriter
celui-ci il ne les fit suivre d’aucun nom
d’auteur. C’est seulement en 1873, après
la mort du poète, que ses vers licen- \)
deux furent réunis, avec diverses petites y
pièces de circonstance parfaitement >
anodines, dans une plaquette intitulée ^
Poésies de Th. Gautier qui ne figure- r,
ront pas dans ses œuvres complètes. \*j
Mais Malassis, responsable de cette édi¬
tion faite sous le manteau, ne connais¬
sait pas tous les poèmes libres de
Gautier. Treize d’entre eux devaient v
rester inédits jusqu’en 1935, date à V
laquelle un universitaire spécialisé dans
les études galtiériennes donna enfin une f r
édition complète des Poésies libertines r -
du poète & Emaux et Camées. f
Ces différentes éditions comportent ; ^
toutes le célèbre Musée secret, qui n’a V
rien d’obscène ni de gras, et qui eût
pris place dans Émaux et Camées si la
pudibonderie des magistrats du second
Empire n’eût fait craindre à Gautier
d’être poursuivi et condamné. Les pièces
vraiment libres de Gautier sont pour la
plupart d’inspiration satirique. Plusieurs
ressortissent à la poésie de salle de
garde ou d’atelier des Beaux-Arts —
Gautier, dans sa jeunesse, avait été
rapin. Quelques-unes ont été compo-
392 / Poésies libres
sées sur des bouts rimés. La plus
lyrique, Solitude, exalte en strophes de
six vers les phantasmes dont se repaît
le disciple d’Onan pour parvenir à
l’extase. P. P.
POÉSIES LIBRES
Cortège priapique, Julie ou la rose, le
Veraer des amours. Poèmes de — ou
attribués à — Guillaume Apollinaire,
seudonyme de Wilhelm Apollinaris de
ostrowitzky (1880-1918).
Ces trois recueils qui parurent d’abord
séparément (le premier en 1925, les
deux autres en 1927), furent réunis
pour la première fois en un seul corpus,
dans les Œuvres érotiques complètes
de Guillaume Apollinaire. Publiée en
1934 «à Barcelonette», tirée à deux
cents exemplaires et illustrée de vingt-
quatre pointes sèches en couleur, cette
édition en trois volumes comprenait,
outre les Poésies, Les * Exploits d’un
jeune Don Juan et les * Onze Mille
Verges. Si les deux premiers recueils
renferment quelques poèmes de Guil¬
laume Apollinaire : « 69 6666 69 » (dans
une version ici différente), «Chapeau,
tombeau», «Petit balai», «Le Teint»
et «Épithalame» (tiré des Onze Mille
Verges), l’unanimité de la critique s’ac¬
corde cependant à tenir le reste pour
apocryphe. Ni Pascal Pia, ni Michel
Décaudin, dont les bibliographies sa¬
vantes font autorité, ne font mention de
ces œuvres. Il reste à en souligner l’ex¬
trême réussite, qui a trompé jusqu’aux
plus avertis : ainsi André Breton, dans
les numéros 2-3 de la revue WV (New
York, 1943), reproduisait sous le titre
«Un poème peu connu de Guillaume
Apollinaire » : « Seymour qui béquillait
les femmes » tiré du Verger des amours.
Il faut dire que le pastiche s’élève ici à
la hauteur d’une véritable recréation et
que les alibis érudits invoqués par le
préfacier de ces recueils ont un indé¬
niable accent d’authenticité excusant
bien des méprises. Des déhanchements
précieux aux hardiesses goliardiques,
des latinismes décadents aux pires aci¬
dités de la langue verte, tout demeure
ici dans la saignée érotique du poète et
mériterait de lui être attribué.
Mince plaquette, le Cortège priapique
se compose de quelques poèmes libres,
de forme variée, censément réunis en
octobre 1914 à Nice par deux des amis
qu’Apollinaire y rencontrait alors quo¬
tidiennement : le peintre Robert Mor¬
tier et Henri Siegler-Pascal. Plusieurs
de ces poèmes ne sont que de courtes
pièces de circonstance, comme Apolli¬
naire en avait donné à la revue italienne
Lacerba et qu’il appelait des « quelcon-
queries». D’autres, un peu plus appli¬
qués, procédaient d’intentions satiriques
à peine discernables aujourd’hui, mais
que les familiers du poète pouvaient
aisément déchiffrer. On ne saurait dire
qu’ils aient, littérairement, une grande
importance, mais si l’on en vient à étu¬
dier T «érotique» apollinarienne, on y
trouvera sans doute quelques éléments
d’information.
Le titre du second recueil, tout aussi
mince, rappelle celui d’un roman licen¬
cieux, * Julie ou j’ai sauvé ma rose,
paru sous le premier Empire. D’autres
souvènirs de lecture se mêlent d’ailleurs
au seul poème de quelque importance
que comporte cette plaquette. La
connaissance des sonnets luxurieux de
l’Arétin n’est pas étrangère à ce qui est
dit des complaisances d’Angèle la
Grecque pour Hercule Rangon, et c’est
de L’*Anti-Justine que provient l’ins¬
piration des vers où sont évoquées
« Mme Linars et ses filles dont le sexe
se déboutonne/Au souvenir du citoyen
Restif de La Bretonne. » Plusieurs petits
poèmes, écrits apparemment entre 1905
et 1909, sont en quelque sorte des graf¬
fiti érotiques illustrant les vagabon¬
dages d’Apollinaire et de ses premiers
compagnons dans un Montmartre encore
rustique et dont les venelles étaient, la
nuit, si peu fréquentées, qu’on y pou¬
vait faire l’amour sans être dérangé.
Une suite de distiques composés « pour
plaire à Dupuy», c’est-à-dire à René
Dalize, ami d’enfance d’Apollinaire,
Poète (Le) / 393
fait allusion à des plaisirs pris, eux, sur
la rive gauche, dans les maisons d’illu¬
sion et les tapis-francs proches du car¬
refour Buci. Au total, une plaquette à
feuilleter comme un album de cartes pos¬
tales, ou plutôt de cartes transparentes,
nettement datées des premières années
de notre siècle. Le Verger des amours
appartient à la même veine. Q. L.
POËTE (Le)
Roman de Pierre-Jean-Baptiste Choudard
dit Desforges (1746-1806). Publié pour la
première rois en 1798, sans nom d'au¬
teur, à Hambourg.
Fils d’un honnête marchand de por¬
celaines «dont la cécité en matière
conjugale paraît avoir toujours été des
plus complètes », selon Charles Monse-
let, l’adolescent Desforges fut précoce¬
ment un don Juan bourgeois, volant de
conquête en conquête dès le collège. Sa
famille ne toléra pas longtemps ses
incartades et il se retrouva sur le pavé
parisien sans autre ressource que celle
de courtiser la poésie. L’infidèle lui
préféra bientôt le théâtre et passa le
reste de sa folle jeunesse sur les routes
et les scènes d’Europe. Quelque peu
assagi, il se résigna à prendre épouse et
finit comme la plupart des hommes à
bonne fortune; la dernière femme est
celle qui venge toutes les autres. Angé¬
lique le fit cruellement souffrir, mais
elle lui permit d’épancher son chagrin
et son amertume dans une remarquable
« comédie », La Femme jalouse, dont le
succès le fit se consacrer entièrement à
la littérature.
Dans l’espace de dix-huit ans, il com¬
posa et fit représenter une trentaine de
pièces. Citons un drame, Tom Jones à
Londres, aux délirantes péripéties, la
verve grotesque et les calembours du
Sourd ou F Auberge pleine et la folie
mélodramatique de Novogorod sauvée.
Si la Révolution ne lui inspira que de
médiocres opéras de circonstance, elle
évita que le malheureux ne tombe dans
le mélodrame le plus sombre et lui fit
oublier ses infortunes maritales. La loi
sur le divorce fut promulguée : il fut
l’un des premiers à en bénéficier et
trouva enfin la paix dans son nouveau
mariage avec une veuve « pour laquelle
il soupirait depuis longtemps». Il décida
d’évoquer ses souvenirs en écrivant
un roman où il «sacrifia à l’autel des
Grâces » avec audace et grivoiserie.
La première publication du Poète
passa presque inaperçue tant son titre
insignifiant rebutait le lecteur frivole.
Perfide et raffiné, ce premier essai
romanesque contient, dans un cadre
quelque peu modifié, le récit des prin¬
cipaux épisodes de la vie galante de
Desforges. Il décrit avec une plume
scandaleuse le comportement et l’exis¬
tence libertine de sa mère et de sa sœur,
tout en se réservant avec complaisance
les meilleurs rôles amoureux. Impu¬
dent, il déclare : « Un guerrier raconte
ses combats, un navigateur ses courses,
un homme sensible ses peines et ses
plaisirs dans la carrière de l’amour.
Aucun de ces conteurs n’est dange¬
reux, et tous les trois peuvent être
utiles. La carrière de l’amour, dont je
parle en homme qui l’a parcourue dans
toute son étendue, est à la fois un
champ de bataille et un océan tempé¬
tueux. Maintenant que je suis dans un
port charmant, à l’abri de tous les
orages, je crois ne pouvoir mieux
employer mon loisir qu’en le consa¬
crant au souvenir de mes innombrables
aventures.» Regrettant d’avoir passé
sous silence quelques anecdotes licen¬
cieuses, Desforges rédigea peu après
Les Mille et Un Souvenirs ou les Veillées
conjugales, ouvrage de la même humeur
scabreuse et bouffonne où, sous le nom
de Mélincourt, il confesse à sa com¬
pagne légitime son dévergondage et ses
débauches. Le style y est également
relâché, l’auteur s’abandonne à ses
extravagances coutumières et à sa pas¬
sion de la métaphore : tout est rose,
corail, autel de la volupté, calice de
l’amour. L’amant est un sacrificateur,
un athlète; une maîtresse est une vic¬
time immolée aux feux de la passion,
394 / Point de lendemain
une prêtresse; ses jambes, les deux
colonnes du temple de Vénus ; ses seins
deux globes en marbre, en ivoire ou en
albâtre; la peau est neige ou satin...
Libertin de poudre et d’épée, coureur
de boudoirs et de granges, trousseur de
grisettes et de bourgeoises, candide dans
le vice («La faute n’est qu’une fai¬
blesse, le crime n’est qu’un oubli»),
curieux mélange de Tom Jones et de
Restif, Desforges est l’un de ces bâtards
qui n’appartiennent à aucune classe
sociale définie et qui illustrent l’esprit
décadent du xvme siècle. J.-P. D.
POINT DE LENDEMAIN
Conte du baron Penon, Dominique
Vivant (1747-1825). Ecrit en 1777. Publié
en 1812.
Aimant «éperdument» la comtesse
de.... le jeune héros de ce conte n’ose
refuser un soir à Mme de T... Le lieu
du rendez-vous sera la demeure du
mari, ce mari que Mme de T... n’a pas
vu depuis cinq ans. C’est ainsi que
quelques réjouissantes bévues marque¬
ront la réconciliation du mari et de son
épouse, Mme de T... voulant entraîner
le jeune héros ingénu dans l’apparte¬
ment de Monsieur, appartement démoli
depuis trois ans. Après un souper fin,
Mme de T..., qui a de la suite dans les
idées, propose de « faire un tour » sur la
terrasse. Le temps de caresser un bras,
puis l’épaule, plus la bouche, puis,
puis, puis... l’on écrit que la nuit était
superbe, avec ce brin de nonchalance
qui place l’histoire dans une campagne
d’île-de-France. Avec le passage des
heures la volupté se fait plus ardente,
on devient peut-être moins délicat. Au
matin un peu de fatigue appesantit les
paupières de Mme de T... Mais cette
charmante dame n’a rien perdu de son
esprit. Elle fait jurer un serment de
silence au jeune ingénu.
Les premières lueurs du jour vont
chasser toute trace d’enchantement. Le
héros apprendra tout à trac de la bouche
de l’amant de Mme de T... qu’il est
la dupe d’une joyeuse affaire. «Je ne
savais pas que tout ceci était une comé¬
die», écrira la dupe. Victime du talent
et de la diplomatie féminine, le narra¬
teur a servi de paravent à une autre
affaire de cœur. Et comme il ne sait pas
assez rire de son aventure il se retrouve
sur le chemin de Paris, comme un valet
à qui l’on donne ses gages. Il ne faut
point chercher de morale à cette aven¬
ture. Ni d’autre plaisir que celui d’un
joli conte écrit avec esprit, finesse et
cette pointe d’ironie qui rend l’aven¬
ture légère, vive et fantasque. J.-P. A.
POINTE (La)
Récit de l'écrivain égyptien d'expression
française Joyce Mansour (1928-1986).
Publié en 1959.
La Pointe, récit surréaliste, est un
hymne au sexe, glorification de l’amour
physique le plus fou, source de toute
vie, de tout espoir. Les personnages de
La Pointe, le père, la mère, leur fils,
et Saignée, que celui-ci aime et désire
continuellement, sont plongés dans un
perpétuel délire érotique. «Tes minau¬
deries agissaient sur mon sexe comme
un citron sur une huître. » « Je me fai¬
sais mal à travers toi. » « Les machines
frénétiques le malaxent, déchiquettent
ton clitoris, perpétuant tes cris jus¬
qu’aux fins fonds de ma jouissance. »
Ces aveux s’adressent naturellement à
Saignée, qui, en bonne domestique de
la famille, se plie à toutes les exigences,
«offrant son confortable arrière-train
avec compréhension aux coups rageurs,
aux brûlures, morsures, bêtises et ten¬
dresses, soufflant un peu, gênée par sa
poitrine». Après la mort de Saignée,
« sexe insatiable aux langues de vipère »,
son amant la fait revivre de mille
manières. Petit, n’avait-il pas déjà appris
dans ses bras «à ne pas rêver sans
jouir»? Le père se noie au cours d’un
voyage en mer (« Son sexe, son inter¬
minable verge, chantait dans les pro¬
fondeurs»). La mère se glisse chaque
soir dans le lit de son fils, qui s’y
trouve déjà avec sa nouvelle épouse
(«Je dus enfoncer ma verge dans sa
Pompes funèbres / 395
gorge pour pouvoir dormir quelques
heures»). Mais Saignée, toujours pré¬
sente, obsède son amant qui redoute la
mort : « Plus de moi pour rêver de toi,
plus de toi, ô Saignée, plus de vie. » Le
narrateur ne nous avait-il pas confié
dès la première ligne de sa confession :
«L’artichaut a des limites, l’anormal
n’en a pas»? Y. C.
POUCE DE PARIS DÉVOILÉE (La)
Pamphlet publié en 1792 par Pierre
Manuel (1751-1793), et qui contient un
grand nombre de révélations sur les
méthodes et l'action de la police au
temps de Berryer, de Sartine et de
Lenoir.
L’auteur utilise les documents qu’il
avait eus entre les mains en sa qualité
de membre de la municipalité pari¬
sienne après le 14 juillet 1789. Il a pu,
notamment, consulter et citer les rap¬
ports des inspecteurs de la police des
mœurs de l’Ancien Régime, alors que
les manuscrits étaient encore com¬
plets. C’est justement ce qui fait l’inté¬
rêt de ce livre pour nous : il contient
des passages de ces rapports qui ne se
retrouvent plus dans les manuscrits
aujourd’hui conservés, et qui ont été
publiés depuis sous le titre de *Paris
sous Louis XV. Y. B.
POMPES FUNÈBRES
Roman de Jean Genet (19101986). Publié
en 1947.
Scandé par une marche d’enterre¬
ment — comme *Notre-Dame-des-
Fleur s, comme *Mîracle de la rose (et
c’est l’auteur lui-même qui ne peut
s’empêcher de trouver troublante et
fatale cette similitude macabre) —, ce
livre est un poème d’amour horrible et
magnifique, écrit pour célébrer la mort,
pendant la libération de Paris, l’été
1944, du jeune résistant Jean Décamin
qui fut l’amant de Genet. Mais de son
blond patriote Genet parle assez peu. Il
évoque ce jeune cadavre, qui lui avait
fait don de son « œil de bronze » juste
un mois avant d’être tué par les Alle¬
mands. Il se prépare lentement à le dévo¬
rer. En attendant, il déploie les fastes
de son imagination dans une débauche
de rêves érotiques qui enveloppent le
souvenir brûlant du disparu en une danse
rituelle. À Jean, il offre des amours
imaginaires et cruelles qui se dressent
pour composer un monument funèbre
car, dit-il, «je sentis qu’à la rigidité du
cadavre je ne pouvais opposer que la
rigidité de ma verge». Il invente ainsi
des personnages et leur distribue des
rôles; il donne à la mère du mort un
amant qui pourrait être son tueur, Erik
le tankiste allemand ; il confie à celui-
ci le sort d’un jeune milicien, entrevu
aux actualités, Riton. Il imagine les
amours du frère de Jean, Paulo, avec
Hitler lui-même. Bien entendu, Genet
participe à ces amours et ses person¬
nages vont et viennent selon un chassé-
croisé délirant, se caressent, s’accouplent
dans des étreintes douloureuses et vio¬
lentes qui ont le goût tragique de la
séparation définitive dans ce Paris qui
sent le roussi et le sang. Mais derrière
ces scènes érotiques, des thèmes plus
profonds s’enchevêtrent ; c’est d’abord,
à travers Riton, la haine pour la société,
qu’il identifie «avec raison», dit-il, à
la France vaincue, et son admiration
pour les beaux mâles vainqueurs et leur
Führer, le seigneur de la guerre (dont le
sexe évoque «l’arme de l’ange exter¬
minateur», «la source de l’or blond»,
le Vi, etc.); c’est aussi son admira¬
tion pour la Milice, composée de « ces
gosses dont la dureté se foutait des
déboires d’une nation... J’étais heu¬
reux de voir la France terrorisée par des
enfants en armes... Je caressais sou¬
vent les plus beaux et, secrètement, je
les reconnaissais comme mes envoyés,
délégués parmi les bourgeois pour exé¬
cuter les crimes que la prudence m’in¬
terdisait de commettre moi-même. »
Mais on aurait tort de prendre Genet
à la lettre : s’il exalte la Milice et les
Allemands, c’est qu’il interroge les
secrets du mal pour pénétrer ceux de la
mort. C’est pourquoi les blonds vain-
396 / Pornographe (Le)
queurs le fascinent : ils sont les tueurs
qu’aucun profit ne récompense, les seuls
assassins qui font le mal pour le mal,
donc l’incarnation parfaite et glacée
du Mal absolu. Toutefois ces tueurs —
bardés de ces accessoires militaires
(pistolets, cartouches, combinaison noire
du tankiste, etc.) auxquels Genet confère
un caractère phallique et envoûtant —
ne sont pas de purs symboles, ils sont,
grâce au talent de l’auteur, atrocement
présents, ils se déchirent et s’aiment
avec la violence désespérée des dam¬
nés. Il arrive même que dans leurs
caresses brutales affleure une tendresse
nostalgique, comme le souvenir d’une
terre morte ou perdue à jamais. Plus en
retrait, un autre enterrement parcourt le
texte, presque en pointillé : la bonne,
qui a eu un enfant de Jean, va l’accom¬
pagner toute seule au cimetière, où deux
croque-morts abusent d’elle joyeuse¬
ment. C’est peut-être la première fois
que Genet pose un regard attendri sur
un personnage féminin, menu et flou
mais pathétique. U. E. T.
PORNOGRAPHE (Le)
ou Idées d'un honnête homme pour un
projet de règlement pour les prostituées,
propre à prévenir les malheurs qu'occa¬
sionne le publicisme des femmes, avec
des notes historiques et justificatives. Récit
écrit sous forme de lettres par Nicolas-
Edme Restif de La Bretonne (1734-1806).
Publié en 1769.
Le jeune libertin D’Alzan s’est
repenti de sa vie peu vertueuse. Il écrit
à son ami Des Tianges pour lui faire
part de son amour pour la sœur de sa
femme. Ce n’est entre eux qu’échange
de tendres regards, preuves de vertu,
union du cœur et de l’âme, et la fin
de cette intrigue ne saurait être que
«l’union pure et sacrée du mariage».
Les réflexions de D’Alzan sur son passé
dissolu l’amènent à imaginer un règle¬
ment de la prostitution qui se trouve
être la matière la plus importante de ces
lettres. C’est avant tout dans un souci
de «santé publique», aussi bien phy¬
sique que morale, que D’Alzan affirme
la nécessité d’isoler les prostituées en
des « Parthénions » ; ce serait là pour la
société «un moindre mal». Architec¬
ture, installation, règlement intérieur,
il approfondit tout dans les moindres
détails : l’heure des repas, le nombre
de bains, les parures, le prix des filles,
classées par âges et par beauté, leurs
occupations, qu’elles soient filles entre¬
tenues par des «amants en titres» ou
vieilles prostituées «surannées», sans
oublier les enfants nés au Parthénion,
auxquels il pense à assurer un «ave¬
nir». Les lettres sont suivies d’inté¬
ressantes notes ; Restif y développe sa
vision des mœurs de l’Antiquité à son
époque, en s’attachant particulièrement
à celles de Sparte. Il brosse aussi, en
faisant preuve d’un esprit d’observation
très aigu, le tableau de quelques-unes
de ses mésaventures avec les prosti¬
tuées, dont il relève une douzaine de
catégories, depuis les filles publiques
par état, danseuses, chanteuses, jus¬
qu’aux entremetteuses, femmes du
monde, courtisanes, pauvres prosti¬
tuées des faubourgs. Le livre, qui se
veut «‘claire exaltation de la vertu»,
offre donc un intérêt plus sociologique
qu’érotique. D. C.
PORTE DÉVERGONDÉE
Récits d'André Pieyre de Mandiargues
(1909-1991). Publiés en 1965.
La porte dévergondée « ouvre sur la
spirale d’un escalier par lequel on des¬
cend dans un espace qui est au-dessous
du niveau où la plupart des hommes
font aller leurs pieds, leurs pensées et
leurs propos». Dans cet univers infé¬
rieur, des jeux de miroirs nous ren¬
voient des images du monde ordinaire,
mais «d’une outrance ou d’une acuité
quasiment blessantes ». « Sabine » nous
introduit dans un petit hôtel de cam¬
pagne, entre les murs nus d’une salle
de bains attenante à une chambre dite
« de la loutre », car cette bête, empaillée
et clouée sur une planche, figure au-
dessus de la cheminée. Les environs de
la baignoire sont éclaboussés de sang.
Après ces données, calmement exposées
au présent, commence le plus parfait
des récits inversés car les événements
qui précèdent cette mise en scène nous
sont contés en remontant le fil du temps,
comme un film qui se déroulerait lente¬
ment à l’envers. Sabine, dans son bain
brûlant, vient de s’ouvrir les veines.
Elle est très lucide encore et ressent
même une impression de puissance inté¬
rieure qui serait capable d’anéantir le
monde, si elle le voulait. De minute en
minute, nous découvrons le passé de
Sabine : comment elle a accompli les
préparatifs de son suicide, comment elle
s’est déshabillée, comment elle est
entrée dans cet hôtel où elle était déjà
venue en compagnie d’un homme roux,
un lieutenant qu’elle avait connu huit
jours plus tôt. (Sur ce banc où elle
attendait la nuit, il l’avait tout de suite
embrassée, elle qui n’avait jamais connu
d’homme auparavant.) Cette rencontre
ne nous est évidemment révélée
qu’après la semaine que Sabine a pas¬
sée sans revoir son amant, et leur
unique nuit d’amour dans la chambre à
la loutre. C’est de ce passé qui se
déshabille avec des gestes gauches, sac¬
cadés, de cette petite musique entendue
à l’envers que provient le charme de la
nouvelle. Brûlure de la première entre¬
vue, du plaisir nocturne, de l’humilia¬
tion, des lames coupantes. Car Sabine a
décidé de se tuer lors du second ren¬
dez-vous, à l’instant où le lieutenant l’a
brutalement jetée hors de sa voiture,
sur la route qui les conduisait à la
chambre à la loutre. (Est-ce parce qu’elle
avait imprudemment évoqué les « hus¬
sards de la mort ? ») Avant de pénétrer
dans l’hôtel, huit jours plus tôt, le lieu¬
tenant avait fait manger à l’héroïne une
poignée de groseilles à peine mûres qui
lui avait serré la gorge. Le temps que
prend la lecture de ce récit corres¬
pond sans doute au temps que met
Sabine pour mourir. Après une der¬
nière resurgence de blessures loin¬
taines, son passé se dissout dans la
Poupée (La) / 397
nature, qui s’emplit soudain d’une
atroce clarté lunaire.
Un petit renard disparaît sous les
arbres. «Jusqu’à la fin de la saison, les
groseilles auront une acidité repous¬
sante. » Toutes les pages du recueil sont
empreintes de ce même charme insolite
et cruel. Serait-ce que seule la connais¬
sance du scabreux nous fait pressentir
ce qu’est le paradisiaque? Fête nostal¬
gique et funèbre, dont l’auteur avoue
qu’elle doit choquer le spectateur ou
l’auditeur. «Dans ses convictions, dans
ses sentiments les plus honorables, dans
sa bien-aimée culture, dans sa pudeur,
dans son goût. » Y. C.
POUPÉE (La)
Ecrit, accompagné de photos, de Hans
Bellmer (1902-1975). Publié en 1936.
La poupée est déchiquetée. Ses
membres sont arrachés et posés là,
dans un désordre apparent, dans un
décor fétichiste de roses artificielles et
de dentelles. Et voici qu’un nouveau
corps d’adolescente apparaît. Recons¬
truit, anti-naturel, inhumainement impu¬
dique, il s’impose avec plus de logique
interne et phantasmatique que le corps
donné, naturel. Il laisse voir la méca¬
nique des intestins, le cartilage d’une
jambe. Cette douloureuse transforma¬
tion est le fruit de l’acte amoureux.
Bellmer explique comment il en est
venu à ces assemblages déstructurés,
restructurés. C’est d’abord la négation
de l’utile, du profitable. Quand il voit
des photos dans une encyclopédie, il
les fouille pour les dépouiller de leur
«intention instructive», pour qu’il
ne reste qu’une «précision dénaturée,
capable de séduire». C’est une opéra¬
tion de magicien, de prestidigitateur, de
celles qui font les esprits frappeurs, le
pouce coupé, la main qui écrit toute
seule. Est-elle possible avec les petites
filles? Quand il regarde leurs jambes,
leurs mollets qui se «raidissent à F im¬
proviste », le magicien, ahuri, se heurte
à une accessibilité. Elles dégagent la
« belle odeur suspecte des choses super¬
398 / Premier Acte du synode nocturne (Le)
flues». Elles séduisent. Elles laissent un
désir «lancinant» qu’on sait d’avance
déçu. Une promesse, un espoir de futiles
attouchements, jamais de «butin». Mais
cette, « réserve désespérante », cette dis¬
tance infranchissable n’est-elle pas
d’une, « extrême suavité » ? Pour triom¬
pher de ces petites filles, au ricanement
cruel, aux cachotteries suspectes, il faut
les démonter comme une boîte ou un
réveille-matin, «ajuster les jointures
l’une à l’autre» et «construire membre
à membre ce que les sens et le cerveau
s’étaient approprié». Ainsi est née la
poupée torturée, ouverte et inquiétante.
Paul Éluard, d’emblée, s’enthou¬
siasma pour La Poupée de Bellmer et
interrogea son merveilleux pouvoir de
rupture et de déchaînement dans les
poèmes de Jeux vagues la poupée
(1939): «C’est une fille! — Où sont
ses yeux? — C’est une fille! — Où
sont ses seins? — C’est une fille! —
Que dit-elle? — C’est une fille! —
A quoi joue-t-elle? — C’est une fille,
c’est mon désir !» X. G.
PREMIER ACTE DU SYNODE NOCTURNE (Le)
des tribades, lémanes, unelmanes, pro-
pétides à la ruine des biens, vie et hon¬
neur de Calianthe. Satire de Guillaume
Reboul (1560-1611|. Publiée en 1608.
Catholique fervent, Reboul se sert
de ses dons d’écrivain, de sa verve
méchante et caricaturale pour attaquer
l’Église de Genève et manifester sa
haine contre les ministres protestants.
Qualifiant Luther de prophète de merde,
et dénonçant les sophismes érotiques
de Calvin — particulièrement cette
idée «que la nature a voulu détruire
son œuvre en la femme, farcie de
sa capacité de toutes les gehennes
dont le ciel a désiré torturer les mor¬
tels pour l’expiation du délit du pre¬
mier homme» —, c’est en quelque
sorte l’anti-Église qu’il décrit dans
ce Synode. Le récit est construit de
manière originale. C’est d’abord par
la description minutieuse des quinze
tapisseries qui ornent les voûtes de la
salle que l’on pénètre au cœur de l’as¬
semblée.
Paradoxalement, les figures étranges
des tapisseries semblent plus réelles que
les officiants. On y voit les Hétaïres,
l’androgyne de Platon, une Éris tenant
une pomme, une figure infernale « que
l’on pourrait juger féminine à sa cheve¬
lure enfumée, toute poudrée de soufre ».
Puis l’œil du spectateur distingue, à
travers ces figures, l’assemblée elle-
même et est invité à écouter une série
de harangues prononcées par des per¬
sonnages odieux et ridicules : la Mère
abbesse Niobé, d’abord, puis le Père
Confécutus, puis la Sœur Diaphonia.
Le but de l’assemblée? Couiller, couille-
ter, couillarder ou couillatiser. Le moyen
d’y parvenir? « Semer et épandre médi¬
sances et diaboliques inventions. »
L’anti-Église. Dans un langage clique¬
tant, Reboul démontre que l’austère
négation du corps est un appel démo¬
niaque à l’exaspération des sens et à la
frénésie: «Ouy, je vous affie, c’est
quelque chose, et des plus superlifico-
quentieux ; escoutez donc, viedazes,
escoutez que dict le paillard ; ventre sus
ventre, quels trinquenailles, quels gal-
lefretiers !... » Condamné par le pape
pour avoir violé, dans un libelle, la
majesté royale en la personne du roi
Jacques, Reboul fut mis à mort à Rome
le 25 septembre 1611. Comme l’écrivent
les auteurs de L ’Enfer de la Biblio¬
thèque nationale, «si le Synode noc¬
turne ne doit sa présence à l’Enfer qu’à
quelques mots gaillards, on se demande
pourquoi l’on n’y a pas également
déposé Y Histoire de Gargantua. Quoi
qu’il en soit, répétons que l’auteur de
ce livre est un écrivain, remarquable,
digne de figurer dans les histoires de la
littérature.» P. R.
PREMIÈRE MAÎTRESSE (La)
Roman de Catulle Mendès (1841-1909).
Publié en 1887.
Plusieurs romans dans ce roman : le
portrait d’un adolescent, l’évocation de
la bohème littéraire, celle des tournées
Priape / 399
de théâtre — mais un thème les anime
et domine : celui de la démone bour¬
geoise. Honorine d’Arlemont, veuve
bien préservée, vide de ses rêves ou
espérances un coquebin, Évelin Ger-
bier. C’est en le soumettant à des
luxures que le diable n’avait pas inven¬
tées. Si l’on oublie les contrepoints —
comédiens en province, discours savants
des ratés de brasseries, promenades
dans Paris — qui sont le système respi¬
ratoire du livre, subsiste cet argument :
première maîtresse, Honorine traite le
doux jeune homme, dès la nuit d’initia¬
tion, de telle sorte que sa virginité en
est « salie mordue, arrachée, ensanglan¬
tée». En même temps, elle le décou¬
rage de sa grande ambition : écrire des
vers. Car il faut être un homme que la
société estime. Évelin Gerbier se sou¬
met, sous l’emprise du «viol goulu»,
du « long baiser infâme ». Mais la sœur
d’Honorine, Antoinette, lui dit la vérité :
plusieurs doux jeunes gens ont comme
lui été la proie de la ravageuse, à com¬
mencer par le mari, mort tuberculeux.
Au milieu de ces confidences, Évelin
fait l’amour à Antoinette (la scène se
passe dans un cabinet particulier).
Plus tard, le jeune homme est appelé
au chevet de sa mère mourante. C’est
une manœuvre d’Honorine. Et dans
la pièce même où repose le cadavre,
Honorine de nouveau débauche Évelin.
Du temps passe. « Surexcités, exténués
par l’abus de la joie... leurs sens avaient
besoin d’immondes hypothèses... Ils
étaient infâmes sans grandeur. Ils étaient
précis, clairs, pratiques, ne perdaient
pas la tête. » Du temps passe. Ils ne se
suffisent plus, donc ils cherchent. « Des
offres, à voix basse, quand ils pas¬
saient, le soir, leur étaient faites, furti¬
vement; et ils acceptaient, souvent,
non sans choix; l’habitude du mal
leur avait enseigné des préférences. Ils
eurent pour complices tous les vices de
la grande ville. » Ils en viennent à pen¬
ser à la sœur. Honorine se résout à pra¬
tiquer avec Évelin et Antoinette, mais
une jalousie haineuse s’empare d’elle :
elle tue Antoinette. Elle va en prison.
Alors Évelin Gerbier épouse une gen¬
tille demoiselle, et ils ont deux enfants.
Lui-même entreprend une carrière de
romancier bourgeois, vise l’Académie.
Du temps passe. Honorine sort de pri¬
son. Tout va recommencer. M B.
PRIAPE
« ballet en musique».
Imprimé pour la première fois, sans
indication d’auteur ni de lieu, en 1694,
attribué sans aucune preuve par son
rééditeur anonyme du xixe siècle (Genève,
impression spéciale faite pour la Biblio¬
manie Society, 1868) à Pierre-Corneille
Blessebois (v. Le *Rut), tandis que
P. Lacroix en avait rapproché le style
de celui de B. de La Monnoye, ce livret
d’opéra comporte, outre une notice
moderne non signée et le fac-similé des
vignettes primitives, un «Au lecteur»
et un «Argument» sans signature, un
«Aux Dames» signé Trousse-Malice,
un prologue : « la Naissance de Priape »
et cinq courts actes où le théâtre
représente successivement l’antre des
Parques, la ville de Lampsaque, une
forêt, le temple de Priape, le lieu où est
donnée la fête des Dieux. Vénus, mère
de Priape, qu’elle a engendré de Bac-
chus est, bien entendu, au premier plan.
L’«Au lecteur» nous précise qu’il
s’agit, entre les quatre Vénus distin¬
guées par Cicéron, de la Vénus Astarté,
déesse des Sidoniens, qui fut mariée à
Adonis: «Vénus, indique l’Argument,
après avoir conçu Priape de Bacchus,
vient d’accoucher à Lampsaque en
Phrygie, où Junon lui fait la fonction de
sage-femme, mais ayant conçu une
jalousie contre cette déesse, elle l’a tou¬
chée d’une main fatale, cause que l’en¬
fant est mal bâti ; devenu plus grand, il
est aimé des Lampsaciennes, dont les
maris deviennent si jaloux en puni¬
tion de quoi la maladie vénérienne leur
vient à tous, de manière qu’ils se voient
obligés de le rappeler, ici où étant de
retour on le range au nombre des Dieux.
Énothée devient sa prêtresse et les Phal-
400 / Priapées
Gravure anonyme. 1636.
liphores ses prêtres, selon Pétrone, qui
fait aussi mention de son oie sacrée que
Polymos, impuissant adorateur de Circé,
tue à son corps défendant, et de l’âne
de Silène qui se met à braire quand
Priape veut assaillir Veste.» Dans le
rimaillage de la pièce, se font remar¬
quer le chœur des Maux vénériens —
fort en avance, on le voit, sur la dé¬
couverte de l’Amérique —, les deux
Femmes folles dont l’une, dans la forêt,
tient la culotte de Priape, dont veulent
s’emparer les Lampsaciennes, l’oie
sacrée qui pique les mollets de Poly¬
mos, l’entrée de ballet des Phalliphores,
la promotion de Priape au nombre des
dieux, et l’attentat manqué de Priape
sur la vertu de Vesta, enfin le chœur
général : « Chantons le grand satrape/
Du sexe féminin,/Chantons le Dieu
Priape/Buvons, rions sans fin. » A. B.
PRIAPÉES/de Maynard
Poèmes de François Maynard (1582-
1646), recueillis en 1864.
L’avertissement au lecteur nous met,
immédiatement dans le ton du livre :
« Sans foutre la vie est amère/Qui bien
Privilèges du cocuage (Les) / 401
fout gagne paradis. » Voilà un ensemble
de poèmes, soit sonnets, soit dizains,
soit stances ou épigrammes, « priapées »
exposées en fait sous forme de « mora¬
lités» sur l’amour physique. Tous les
sujets s’y trouvent abordés, de la sodo¬
mie aux ébats entre vieillards. Les
conclusions sont de ce style : « Les ans
raviront tes appas/Et ton con deviendra
si vaste/Que les mulets n’en voudront
pas.» L’ouvrage fourmille aussi de
ce genre de réflexions érotico-philoso-
phiques : « Sur la tombe où je serai
mis/Dis : Cy gist un de mes amis/Qui
sans les fougues de mon cul/Aurait plus
longuement vécu. » Regrettable que le
mélange de thèmes traités finisse par
être lassant car toujours vus sous cet
angle. Ces «priapées», si elles sont
l’expression d’un rut brutal et d’une
florissante santé physique, n’en sont
pas moins monotones. Et si, suivant
une constante obsession, même le ros¬
signol chante : « Il n’est pas sage/De
refuser son pucelage/À la fureur d’un
jeune vit», notre intérêt n’en est pas
moins vite émoussé par les continuelles
répétitions. M. DE S.
PRIAPÉES (Les)/de Vérineau
Poèmes d'Alexandre de Vérineau, pseu¬
donyme de Louis Perceau (1883-1942).
Publiés en 1920.
Les amants, aux «désirs furieux»,
s’épuisent à des «jeux curieux », « avec
l’ardeur des boucs et l’impudeur des
chiennes». Tout est permis avec ces
femmes brûlantes : celle qu’on ne peut
pas voir « sans se cabrer du membre »,
celle qu’on veut adorer «comme les
hérétiques/Sur cet autel qui s’offre à
mon culte pervers/Car mon désir bandé
se dresse vers ta croupe », celle dont le
sexe «arrive à sentir la crevette», et
même la tribade, celle avec laquelle on
aimerait être une femme : «Alors d’un
con goulu, bien humide et béant/J’au¬
rais gobé cent fois le clitoris géant/
À l’en faire baver d’amour dans sa
moustache. » Mais à côté de ces amou¬
reuses furies, il y a des gens qu’on
condamne et méprise, les puritains
(«ces saligauds-là ferment les yeux
pour foutre ») ; il y a la fausse dévote
qui ne prie à l’église «qu’un godemi-
ché dans les cuisses»; il y a l’abbé, à
qui on recommande : « fous ta soutane
en l’air, sous un masque pareil ton vit
ne voit pas clair»; il y a enfin cette
« altière beauté qui met toute sa gloire à
n’être point foutue», qu’on aimerait
attacher et faire «saillir par un grand
lévrier»; ainsi elle «se verrait châtier
du respect qu’elle inspire». X. G.
PRIVILÈGES DU COCUAGE (Les)
Ouvrage utile et nécessaire tant aux cor¬
nards actuels qu'aux cocus en herbe.
Œuvre anonyme publiée en 1644.
Le texte est présenté sous forme d’une
conversation entre deux personnes, soit
le Jaloux et le Cocu. Le Cocu plaide
pour les joies de cet état, joies qu’on
402 / Procez de Jean-Baptiste Girard
trouve à être trompé, avec des arguments
comme : « Croyez-vous Monsieur, que
pour être jaloux vous soyez exempt de
cornes!» Fatalisme tiré de l’idée que
les femmes vertueuses sont des excep¬
tions miraculeuses et que, cela dit, il
s’agit surtout de préserver sa tranquillité
propre. Le Jaloux répugne d’abord à ces
raisons mais finira, au fil du discours,
par être convaincu et adorera lui-même
la «Divinité Comutine». M. DE S.
PROCEZ DE JEAN-BAPTISTE GIRARD
Recueil de pièces contenues au procez
de Jean-Baptiste Girard, jésuite, recteur
du Séminaire royal de Toulon et de
demoiselle Catherine Cadière, querel¬
lante. Publié en 1731.
Ce procès, qui retint l’attention «de
toute l’Europe scandalisée », se termina
par l’acquittement de Girard, accusé
d’« enchantement, rapt, inceste spirituel,
avortement et subornation de témoins ».
Voici ce que semblent avoir été les faits,
ce qu’attestèrent de nombreux témoins,
dans un procès fort confus et que le
père compliqua à souhait, dans une
défense toute jésuitique. À dix-huit ans,
Catherine avait cette «innocence des
mœurs qu’on ne trouve plus guère chez
les filles du monde au-delà de sept
ans». Elle prend comme directeur de
conscience le père Girard, qui, un jour,
se penche sur sa bouche et lui jette « un
souffle». Dès lors, elle se sent trans¬
portée d’amour pour lui, elle est possé¬
dée. Elle a des extases, des visions, des
crises convulsives où elle crie et blas¬
phème. Certaines sont si violentes
qu’elle doit garder le lit, ce qui permet
au père de s’enfermer avec sa pénitente
dans sa chambre. Il profite de la vio¬
lence d’un «accident d’obsession» qui
la met «hors de l’usage de ses sens»
pour se livrer « à tous les attraits de la
volupté » et pour commettre « les crimes
les plus infâmes ». Quand elle revient à
elle, elle se trouve dans des postures
indécentes. «Il faisoit des attouche¬
ments à ses Parties et elle se sentait
mouillée et des pâmoisons.» Elle eut
bientôt ce qu’il appelait des stigmates :
des plaies aux mains, aux pieds et
au côté, «à quatre doigts du Téton
gauche ». Le père lui mordait « la gorge
et lui suçoit la playe» d’où coulait le
sang. Quand elle essayait de mettre des
emplâtres pour soulager sa douleur trop
vive, il la fouettait avec une discipline
et «lui baisoit le derrière». Elle fut
enceinte. Il la fit avorter. Elle perdit
«plus de vingt litres de sang» qu’il
examinait pour trouver « des masses de
chair ou du sang caillé ». Il la fit enfin
enfermer dans un couvent où il conti¬
nua de la rencontrer jusqu’au jour où
elle raconta tout à un autre confesseur...
Elle ne fut d’ailleurs pas la seule à
subir ce traitement, puisque le prêtre
« s’était formé un petit Sérail »! X. G.
PROCEZ ET AMPLES EXAMINATIONS SUR
LA VIE DE CARESME-PRENANT
avec les sentances, mandements, etc.
Récit anonyme français traduit de l'ita¬
lien. Paris 1605.
Caresme-Prenant, c’est nous évidem¬
ment, et nous aussi, ses juges, et nous
encore, ses exécuteurs. C’est pourquoi
ce* procès à la russe fonde facilement
sa sentence finale sur une autocritique
dont nous connaissons d’avance les
éléments. Si la seule faute de Caresme-
Prenant semble être d’abord «de s’être
déguisé», on tire bien vite de ce tra¬
vesti toute une foule de péchés. «Le
misérable Caresme-Prenant ayant fait
voir et confessé librement sans aucune
contrainte... »
En effet, il prend une sorte de plaisir
à s’accuser, il va presque au-devant des
questions, ne sait-il pas que ses juges
ne sont que sa figure future, et qu’il
s’agit d’un procès où le temps seul est
enjeu? Bien sûr, il est le grand perver-
tisseur, il a volé, bu, donné des coups la
nuit, incité les pauvres gens à « quitter
leur ménage et leur boutique et à se
masquer avec des courtisanes», mais
l’ordonnateur des sarabandes en réalité
n’est pas un homme, mais une idée, et
plutôt l’idée du désordre et de la folie
Prostitution contemporaine (La) / 403
que celle du mal. C’est dans cette néga¬
tion du satanique dans le péché que ce
procès puise son charme et sa force :
Caresme-Prenant est le bouc émissaire
d’un peuple qui veut entrer en péni¬
tence sans avoir à se repentir. Parce
qu’il le faut bien, on le chasse à la fin à
coups d’étranges fouets, mais ce ban¬
nissement d’une année — évidem¬
ment — n’est qu’une sorte de repos
forcé. Car on sait Caresme-Prenant
déjà réinvité. R. L S.
PROSES MOROSES
Histoires de Remy de Gourmont ( 1858-
1915). Publiées en 1894.
C’est une série d’histoires courtes,
piquantes, drôles, immorales, et démo¬
ralisantes. Écrites avec une ironie mor¬
dante, elles ont la saveur de l’atroce, du
macabre. Elles font parfois songer à
Edgar Poe, par exemple quand elles
peignent un enfer où les cœurs sont peu
à peu écrasés par des meules, où les
os sont consciencieusement raclés par
d’épouvantables machines. Elles sont
extrêmement romantiques. D’un côté,
quand elles évoquent le mystère fémi¬
nin. Ainsi une femme légère et dorée
s’évanouit et se volatilise dès qu’un
homme étend la main pour la caresser.
La Femme est l’Intouchable. De l’autre,
quand elles se teintent de vampirisme.
Une femme pleure près de son amie
étendue morte. Entre un personnage,
vêtu de noir, l’Opérateur des morts, qui
perce avec une épingle le cœur de la
bien-aimée afin qu’elle ne soit pas
enterrée vivante...
D’autres histoires relèvent du mer¬
veilleux pur. Dans les îles Infortunées,
un homme voit un troupeau de femmes
nues aux longues crinières, qui brou¬
tent des feuilles de laitue. Il enlève une
de ces belles bêtes, mais lorsque celle-
ci le regarde de ses grands yeux verts,
pris de folie, il devient la bête, tan¬
dis qu’elle, dressée sur deux pattes, le
domine et le dompte. Dans le dialogue
des sexes, l’homme et la femme sont
victimes ou bourreaux tour à tour. Un
aristocrate s’amuse à tirer dans les seins
des femmes : «C’est un exercice de tir
utile, assurément patriotique et moral,
mais quelles pitoyables cibles, ça ne
rend que du lait, hé ! hé ! hé ! » et il
ajoute, élégant et déçu : « Nous bûmes
tout le vieux sang de la France dans un
soulier de marquise. Nous mourrons
sous le rut séculaire d’une foule obs¬
cène. » Une femme propose à son amant
son « complet écrin de sourires » :
« sourire-adorable-de-mutinerie, sou-
rire-voilé-de-larmes >> et elle ajoute, gra¬
vement rieuse : « La passion se paie à
part. » Une autre est prise du « désir fou
et sinistre» d’un bouillon de cygne.
L’homme qui s’écrie quand on lui
annonce la naissance de sa fille : « Ce
sera pour ma vieillesse», propose à
une jeune fille une promenade parmi
d’« immenses organes, des odeurs de
rut, des fleurs phalliques». Mais
l’homme et la femme se retrouvent
dans les «excrémentiels enfers», au
milieu des « dévergondés de la chama-
lité». Quant aux deux sœurs, l’une
«fiole aux odeurs mourantes», l’autre
«fiole aux stridents parfums», elles
refusent par leurs jeux saphiques d’être
les «patientes fiancées d’un épou-
seur distrait» ou des «chairs que pro¬
mène en landau une attendrissante
maman». X. G.
PROSTITUTION CONTEMPORAINE (La)
Etude d'une question sociale, publiée à
Paris en 1884, dans la collection «Faire
connaître pour faire juger», par Léo Taxil
(1854-1907), dans le style ouvert et polé¬
mique qui n'était qu'à lui.
Des illustrations hors texte représen¬
tent «Marlous et Maquerelles», «Un
lupanar aristocratique», «Une maison
à soldats», «le Sadisme», «les Tri-
bades », « les Pédérastes » et « la Police
des mœurs». Ce panorama fort docu¬
menté de la question représente les
efforts des « abolitionnistes » tendant à
la suppression de la prostitution régle¬
mentée qui n’est autre que «l’orga¬
nisation officielle de la débauche, la
404 / Psaphion
corruption légale de la jeunesse et T avi¬
lissement de la femme sous le patro¬
nage criminel de l’État». Les causes de
la prostitution, outre l’insuffisance des
salaires et la promiscuité, sont impu¬
tées à la corruption des patrons, maîtres
et confesseurs, statistiques à l’appui.
On trouvera une description complète
du milieu, accompagnée de pétitions
«dans le style» de vingt-trois maque-
relles au préfet de police, tous les
détails sur les sous-maîtresses, cour¬
tières et placeuses ainsi que sur « la fin
pieuse de la plupart des maquerelles ».
La complicité de la police dans la traite
des blanches, les bonnes relations entre
le pouvoir d’État et les chevaliers du
guet, michés favoris, retapes, marlous,
grand genre et coqueurs, sont mises en
évidence, avant que soient abordées la
vie et les habitudes propres aux filles
de maison, leurs prix habituels, leurs
costumes de scène et noms de guerre,
leurs tatouages, leurs sentiments reli¬
gieux, l’argot des lupanars, leur emploi
du temps d’une journée et leurs com¬
binaisons financières avec les maque¬
relles. L’auteur traite ensuite de la
psychologie des prostituées, de leurs
mensonges, colères et générosités, avant
de s’attacher au cas des enfants de fille
et à celui des filles en fuite.
Un historique du sadisme, des empe¬
reurs romains aux papes modernes, des
flagelleurs aux essayeurs et aux sterco¬
raires, introduit une brève étude sur les
bizarreries du métier (pénis factices,
voyeurisme, poses plastiques et pas¬
sions des cadavres), tandis qu’un article
est consacré au mariage entre prosti¬
tuées, au saphisme et à la physiologie
des filles de maison. L’auteur étudie
ensuite le cas des filles en carte et des
insoumises (« fausses veuves », « orphe¬
lines»), et comment se passe le «rac¬
crochage » devant les « garnis de
tolérance» de la province française
(raccrochage par la fenêtre : les « pier¬
reuses»). Il donne ensuite le texte
complet des règlements de police de
différentes villes d’Europe et d’Afrique
du Nord, avant de se pencher sur l’ave¬
nir personnel des prostituées, qu’elles
se marient ou deviennent recéleuses,
sinon simples vagabondes. Le dernier
chapitre est tout entier consacré à la
prostitution masculine, avec ses classes
différenciées en persilleuses, honteuses,
travailleuses et rivettes, ses techniques
de raccrochage (« poussette » et « saute-
dessus»), ses spécialistes renifleurs,
pompeurs et casse-poitrine, enfin la
statistique des âges et des professions,
la description physiologique de quatre-
vingt-un cas et l’application qu’en
fait la police des mœurs au chantage
politique. D. G.
-y
PSAPHION yf
ou la Courtisane de Smyrne, suivi des
Hommes de Prométhée. Récits de Meus-
nier de Querlon (1702-1780), publiés
ensemble en 1748.
Le premier, de beaucoup le plus long,
place dans une Grèce antique de fantai¬
sie l’autobiographie d’une grande cour¬
tisane, ou, si l’on veut, d’une Ninon
de Lenclos romancée. Cependant, Psa¬
phion, à la différence de Ninon, se
déclare vieille et usée à quarante ans,
ainsi qu’elle l’avoue à la dernière page ;
mais, comme sa carrière a commencé
vers l’âge de quatorze ans, elle a eu,
dans l’intervalle, le temps de multi¬
plier des expériences qui, particularité
notable, ne relèvent pas toutes de la
galanterie vénale. Curieusement, les
périodes proprement « courtisanes »
alternent, dans la vie de Psaphion, avec
trois ou quatre grandes passions, absor¬
bantes et totales : Micile, Ajax, Pam-
phius la détournent complètement du
«monde» pour un temps. Malheureu¬
sement, les grandes passions exigent de
grandes dépenses, et «l’amour, enfant
de l’abondance, est bientôt étouffé par
la misère ».
Ce n’est d’ailleurs pas la seule justi¬
fication de la galanterie pour ce roman¬
cier psychologue et analyste. Voici celle
qu’il met dans la bouche de son héroïne,
aussi cultivée et aussi «éclairée» que
Pucelle d'Orléans (La) / 405
Ninon de Lenclos : «Si l’amour n’as¬
saisonne pas nos plaisirs, nous sommes
bien dédommagées de la vivacité qui
leur manque par le calme heureux de
nos sens; et ce que nous perdons de
leur pointe est compensé par leur abon¬
dance. » Et la courtisane philosophe de
remarquer aussi que son métier est une
revanche de la femme sur les préten¬
tions de l’homme. La brève nouvelle
Les Hommes de Prométhée est moins
riche en notations de ce genre, mais
non moins significative par son sujet :
la révélation de l’amour et de l’instinct
sexuel chez les premiers humains. Là
encore, Meusnier renouvelle l’érotisme
par le souci de l’analyse, dans un esprit
proche de celui de Condillac. Y. B.
PUCE DE MADAME DESROCHES (La)
Recueil de poèmes composé par « plu¬
sieurs doctes personnages» et publié en
1579.
Dans un salon de la haute société
de Poitiers, Mme Desroches reçoit des
poètes et de grands personnages. La
mode de l’époque est aux grands décol¬
letés, l’hygiène un peu particulière.
Étienne Pasquier remarque un jour une
puce « qui s’était parquée au beau milieu
du sein» de la jeune fille de la maison,
Catherine Desroches. Pasquier en fait
immédiatement un poème auquel Cathe¬
rine, qui se pique de poésie, répond.
C’est alors un déchaînement et un
concours poétique : tous les gentils¬
hommes présents rivalisent de verve et
d’adresse pour chanter en latin, en grec
et en français, les louanges de la puce.
Pour la circonstance, on lui accorde des
ailes. On voit la «Puce pucellette» qui
«volette à tâtons/Sur l’un et l’autre
téton. » Car, bien sûr, l’incident est pré¬
texte à rêveries érotiques et déclara¬
tions d’amour. On va jusqu’à comparer
l’animal à Cupidon. «C’est un prince
qui s’est déguisé en Puce voletante
pour voir cela. » On peut ainsi évoquer
les charmes que la jeune fille tient
cachés à ces messieurs et que la puce
est seule à visiter. Puisqu’elle a su se
glisser « au milieu de deux mamelles »,
puisqu’elle peut « s’allaiter aux tétons »,
elle va sûrement «prendre son repas
plus bas». Alors l’imagination et le
désir s’expriment à la fois librement et
avec préciosité. «Tu flaires ces bou¬
tons de roses/Que tu mordilles susçot-
tant/Tu tastes ces lis et ces roses/Et te
coulant d’un pas larron/Sur sa poitrine
et sur ses cuisses/Tu t’endors dedans
son giron. » On va jusqu’à insinuer que
la puce, «baisottant la face,/Susçottant
une autre place,/D’un doux chatouille¬
ment», invite l’amant à la variété dans
la pratique amoureuse. Viennent les
jeux de mots et l’humour un peu facile.
On envie la bestiole qui elle seule «a
su émouvoir cette Roche» et qui lui
a mis «la Puce à l’oreille». Et la
«pucelle» sur laquelle la puce s’est
posée craint, si son chevalier-servant
veut l’en débarrasser, «que c’est pour
la dépuceller». Enfin, l’évocation est
empreinte de sadisme. La puce pince,
mord, pique la peau « tendrette » :
«Puce frétillante/Qui d’une bouchette
mignarde/Susçotes le sang. » De toutes
les variations imaginées sur le thème
de la femme à la puce, celles-ci sont
certainement les plus brillantes et épui¬
sent, en quelque sorte, le sujet. Elles
constituent un intéressant exemple de
style baroque en littérature. X. G.
PUCELLE D'ORLÉANS (La)
Œuvre de François-Marie Arouet, dit
Voltaire (1694-1778). Première édition:
1755. Edition définitive : 1762.
Dans La Pucelle, le seul de ses
poèmes qui justifie par sa spontanéité
d’invention l’appartenance au gem\
poétique, Voltaire donne libre cours à
sa verve, à tel point qu’il le désavouera
(il fera poursuivre un éditeur de Genève
soupçonné d’une édition). Il n’y a pas
de « vérité » pour Voltaire. Pas plus que
de «miracle» ou de «sainte», mais
seulement des faits, des occasions dont
il choisit dès lors de décrire l’aspect le
plus scabreux : les rapports supposés
de Dunois et de Jeanne, sans compter
406 / Putanisme d'Amsterdam (Le)
d’autres gaillardises toutes aussi sus¬
pectes pour l’époque. Que la Pucelle
échappe aux attaques de ses frères
d’armes ressemble peut-être à un
miracle ? Rien n’est moins sûr. Voltaire
a imaginé Une double fin au poème.
Alors que les choses se terminent bien
dans la version connue du vivant de
l’auteur, il en est une autre où l’âne sur
lequel la guerrière commande aux
troupes, réclame son dû: «Je dois
chanter par quels feux, quels exploits,/
L’âne ravit la Pucelle à Dunois,/Et
comment Dieu punit l’âne infidèle/Par
qui Satan pollua la Pucelle », écrit Vol¬
taire en guise d’introduction. Et il
conclut : «L’âne plus fou revint vers la
Pucelle./Jeanne s’émut; ses sens furent
charmés ;/Les yeux en feu : “Par Saint
Denys ! dit-elle,/Est-il bien vrai, mon¬
sieur, que vous m’aimez ?”/“Si je vous
aime ! en doutez-vous encore ?/Répon-
dit l’âne. Oui, mon cœur vous adore/
Ciel ! que je fus jaloux du cordelier !/
Qu’avec plaisir je servis l’écuyer/Qui
vous sauva de la fureur claustrale/Où
s’emportait la bête monacale !/Mais je
suis plus jaloux mille fois/De ce bâtard,
de ce brutal Dunois!”... L’âne reprit:
“L’amour égale tout./Songez au cygne
à qui Léda fit fête,/Sans cesser d’être
une personne honnête./Connaissez-vous
la fille de Minos?/Un taureau l’aime :
elle fuit des héros,/Et va coucher avec
son quadrupède./Sachez qu’un aigle
enleva Ganymède,/Et que Phylire avait
favorisé/Le dieu des mers en cheval
déguisé.” » Jeanne ne résiste pas à tant
d’éloquence. Lorsqu’elle est découverte,
in coïtu, avec l’animal diabolique, la
défense de la « pucelle » donne la morale
de la fable : «Vous avez vu, ma fille,
un grand mystère,/Suite d’un vœu que
j’ai fait pour le roi :/Si l’apparence est
un peu contre moi,/J’en suis fâchée et
vous saurez vous taire./De l’amitié je
sais remplir les droits ;/En pareil cas
comptez sur mon silence ;/Cachez sur¬
tout cette affaire à Dunois,/Vous ris¬
queriez le salut de la France. »
Ce n’est pas tellement le libertinage
qui a dû choquer dans La Pucelle, mais
bien plutôt des péroraisons du style de
la défense de Jeanne. Assimiler le des¬
tin de la France à ce genre de secret,
voilà la dérision où Voltaire se retrouve.
On ne saurait être plus net, ni même
plus scandaleux. Pourtant cela est dit
très vite, oublié au vers suivant... Vol¬
taire n’insiste pas. Si bien que le lire, ce
n’est surtout pas choisir quelques pages,
extraire une image ou une autre, mais
interroger la «texture» de l’œuvre,
reconnaître le coup d’épingle, le retour
du motif, le jeu infini auquel l’auteur
ne renonce jamais et qu’il n’avoue
jamais non plus. C F.
PUTANISME D'AMSTERDAM (Le) J/ foX
Essai anonyme publié en 1681./p
«Livre contenant les tours et les
ruses dont se servent les putains et les
maquerelles comme aussi leurs manières
de vivre, leurs croyances erronées et,
en général, toutes les choses qui sont
en pratique parmi ces donzelles.» Le
livre est en fait un curieux document
sur l’histoire des mauvaises mœurs.
Il est évident que l’auteur connaît
bien* son monde car il n’hésite pas à
dépeindre et à raconter avec, souvent,
une extrême crudité d’expression, les
faits et gestes du monde de la prostitu¬
tion. Cette accumulation de précisions
et de détails a induit les exégètes à pen¬
ser que l’auteur anonyme devait être un
chef de police de Rotterdam. Le début
du livre est étrange. L’auteur emploie
la forme d’une vision pendant laquelle
un esprit souterrain le conduit dans les
mauvais lieux d’Amsterdam qu’il décrit
avec trop de naïveté : « Lève-toi, si tu
veux voir ce que tu désires avec tant
de passion. Je suis un commandeur des
esprits souterrains que Pluton a ordonné
pour lui rendre compte de tout ce qui se
passe dans les maisons où l’on entre¬
tient des femmes publiques.» Ainsi
l’auteur visite en rêve les célèbres mai¬
sons de musique qui firent l’originalité
et la gloire d’Amsterdam. Monde de
la galanterie de bas étage, monde des
Quarts d'heures d'un joyeux solitaire (Les) / 407
«putotes». Ruses employées par les
donzelles pour se faire gratifier de
cadeaux, pour allécher et tromper les
amateurs novices et les débauchés.
Monde miroitant de l’illusion, du même
et de l’autre, de la brune en blonde
attifée. Monde où les boucles «sont
seulement poils de bouquins», où la
blancheur n’est que du fard, et où c’est
au «papier d’espagne» que la blonde
rêvée est «obligée de rendre grâces
pour la rougeur de ses joues ». P. R.
M PUTINS CLOÎTRÉES (Les)
\ Pièce en deux actes, parodie des Visi-
x tandines, d'un auteur anonyme. Publiée
en 1796.
Cette comédie se déroule au bordel
-v de Bicêtre, présenté sous les apparences
r^^ïi’un couvent. Le prétexte en est très
- "mince. Un libertin, Vise-Cul, recherche
la jeune Conculine enfermée au bor¬
del; déguisé en femme, il y pénètre
pour la retrouver, mais il est reconnu
par son père, médecin du bordel, qui
vient y administrer des lavements aux
filles. Le ton de la pièce mêle la gros¬
sièreté et l’humour dans la description
des putains qui se masturbent en chan¬
tant, dans l’attente des «Visiteurs», ou
forniquent avec eux. D. C.
PYBRAC
Recueille vers de Pierre Louÿs (1879-
1925). Edition posthume en 1927.
Ces vers que leur auteur ne destinait
probablement pas à la publication
furent composés sur le modèle des qua¬
trains de Pibrac, le chancelier de Mar¬
guerite de Navarre. Dressant l’inventaire
des manifestations de la sexualité,
Louÿs ne laisse rien de côté, pas même
la sexualité normale. C’est à la manière
des auteurs de berquinades qu’il exprime
«ce qu’il n’aime pas», autrement dit
tout ce qu’il désire : «Je n’aime pas à
voir la petite soûlarde/Qui soupe avec
des gens peut-être encore plus saouls/
Et qui s’enfile avec un pilon de pou-
larde/Pendant qu’un amateur l’encule
par-dessous.» Mélange d’ignominie
et de (fausse) candeur, ce recueil n’a
d’exceptionnel qu’un certain «ton»,
celui du sérieux. Masturbation, bestia¬
lité, sodomie passent tour à tour dans
l’imagination et sous la plume de Pierre
Louÿs, qui ne veut rien laisser dans
l’ombre. On s’invite par le cul, on s’at¬
trape par la queue, on vit beaucoup
plus que nu : perverti jusqu’à l’os, jus¬
qu’à la décomposition. Deux vers sin¬
cères, peut-être, dans le livre: «Je
n’aime pas à voir que la mode se
perde/D’introduire le vit aux filles par
le con» ne peuvent faire oublier «la
belle Bordelaise/Dont la bouche à mous¬
tache est un con malgré lui ». R. L. S.
QUARANTE MANIÈRES DE FOUTRE (Les)
dédiées au clergé de France. Récit ano- (qu,
nyme. Publié en 1790.
Description très détaillée de qua¬
rante positions permettant d’accéder au
vrai plaisir «qui ne réside que dans
l’épanchement du foutre». On y étudie
chacune de ces postures en fonction de
leurs avantages ou inconvénients, sui-
vant que le cavalier possède un vit plus
ou moins grand, suivant que la femme
est plus ou moins chaude, ou que l’on
veut ralentir ou arriver plus rapidement
à la jouissance. Ce texte, d’une grande
monotonie, est suivi de sept contes en
vers, très courts et bien écrits, ainsi que
de l’épitaphe de Gervais (Gervaise de
Latouche), auteur du Portier des Char¬
treux — v. * Histoire de dom B*** :
«Des bougres, des fouteurs, il écrivit
l’histoire./Sa plume fut son vit,/Ses
couillons son esprit,/Le foutre son génie,
un con son écritoire. » D. C.
QUARTS D'HEURES D'UN JOYEUX SOU-
TAIRE (Les)
ou Contes de /VI***. Recueil d'une..]/''
vingtaine de pièces en vers. Publié en,, '
1766. L'attribution à l'abbé Sabatier de
Castres (1742-1817) est contestée.
Cet ouvrage contient un peu de tout :
de simples poèmes galants, selon l’usage
des salons et dans le ton habituel des
408 / Quarts d'heures d'un joyeux solitaire (Les)
Gravure anonyme. Début du XIXe siècle.
déclarations rimées; des épigrammes
et des contes plutôt crus — « La Force
de la vérité », où une abbesse mourante
parle des vits comme Fontenelle par¬
lait, dit-on, du sexe féminin —, voire
vulgaires, ainsi « Les Deux Pets », histo¬
riette romaine ; des gauloiseries un peu
lourdes, comme « L’Épouse novice», où
des dames compatissantes font croire à
une jeune mariée que son mari est
presque impuissant s’il ne l’a baisée que
huit fois dans la nuit, etc. Naturellement,
les plaisanteries sur les mœurs du clergé
ne sont pas oubliées. L’ensemble, assez
; ^
Querelle de Brest / 409
mince, relève du divertissement de
salon, ou d’après-dîner. Y. B.
QUERELLE DE BREST
Roman de Jean Genet (1910-1986].
Publié en 1953.
Inspiré par la mer et les marins, qui
sont associés, dans la mythologie de
l’auteur, au meurtre et à ses «rites», ce
livre est une suite de variations sur le
crime, l’homosexualité et la trahison,
c’est-à-dire sur les liens secrets entre
«ces humeurs bouleversantes, le sang,
le sperme et les larmes » qui vont nouer
les personnages du roman dans un
réseau de « gestes » abjects et fascinants.
Car s’il est vrai que l’auteur a déjà
traité ces thèmes dans ses précédents
ouvrages, celui-ci — qui baigne tout
entier dans une atmosphère sombre mais
d’une très grande beauté — reçoit du
milieu marin un éclairage particulier.
On pourrait dire toutefois que les
beaux voyous chantés par Genet sont,
hors des murs des prisons, paradoxale¬
ment moins libres, que leur grâce est
moins évidente et qu’ils semblent acca¬
blés par le poids insoutenable d’une
fatalité aveugle qui les dépasse. Que¬
relle est un assassin et un voleur, plus
instinctif que rusé, et c’est pendant
que son bateau, l’aviso le Vengeur,
mouille dans la rade de Brest, qu’il
ajoutera à ses «vertus» celle de la
pédérastie. Ou bien, tout simplement,
en découvrant son homosexualité, il
découvrira en même temps le mobile
profond de ses crimes. Ainsi, après
avoir tué — pour une petite affaire
de contrebande d’opium — un jeune
marin, «Querelle sentit dans tout son
corps la présence du meurtre. Cela vint
d’abord lentement, à peu près comme
les émois amoureux, et, semble-t-il, par
le même chemin ou plutôt par le néga¬
tif de ce chemin.» Mais quand il se
rend dans le célèbre bordel «la Feria»,
dont l’éclat rayonne sur Brest et dont
tous les marins de la flotte rêvent jus¬
qu’aux antipodes, avec l’intention de se
décharger du poids de son crime dans
les bras de la plantureuse Mme Lysiane
— qui est d’autre part la maîtresse de
son frère Robert —, il se retrouve,
presque à son insu, sous les cuisses
tout aussi puissantes du patron du bor¬
del, Nono, qui le prend, sans ten¬
dresse, comme s’il devait accomplir une
besogne fatale. C’est presque la même
fatalité qui pousse, d’autre part, le jeune
maçon Gil à tuer avec un tesson de
bouteille son camarade Théo qui lui
faisait une cour ironique. En le tuant,
Gil a cru inconsciemment refuser son
instinct qui le poussait, malgré lui, vers
Théo; maintenant le maçon se cache
dans le bagne désaffecté de Brest et
Querelle, comme s’il suivait l’odeur du
crime à travers toute la ville, découvre
sa cachette. Il promet de l’aider, en fait
il achèvera de le perdre. Lentement Que¬
relle transforme le jeune meurtrier acci¬
dentel en criminel accompli, l’initie à
de menus larcins, puis le pousse à atta¬
quer le lieutenant Seblon, dont Que¬
relle est l’ordonnance, qui bride d’un
amour impuissant et nostalgique pour
le beau voyou. (Le carnet sur lequel
Seblon transcrit ses douces rêveries éro¬
tiques sert parfois de contrepoint poé¬
tique à la narration.) Mais de l’amour
courtois du pâle lieutenant, Querelle ne
se soucie guère; il lui faut suivre jus¬
qu’au bout son désir, et c’est Mario, le
policier, qui lui démontre que sa sou¬
mission à Nono n’a pas été un «acci¬
dent», ainsi que Querelle voudrait le
croire, mais la révélation foudroyante de
sa véritable nature. Après une bagarre
avec Mario, Querelle, saisi d’un trouble
inexplicable, suit le policier le long des
remparts et se donne à lui. «Pour la
première fois Querelle embrassait un
homme sur la bouche. Il lui semblait se
cogner le visage contre un miroir réflé¬
chissant sa propre image, fouiller de
la langue l’intérieur figé d’une tête de
granit. Cependant, cela étant un acte
d’amour, et d’amour coupable, il sut
qu’il commettait le mal. Il banda plus
dur. »
f
410 / Querelle de Brest
Quinze marques approuvées pour cognoistre les faux cons... / 411
On voit comment l’idée du mal et le
vertige de la solitude se lient pour consti¬
tuer le fondement même de l’émoi
sexuel ; c’est là un des thèmes princi¬
paux de l’œuvre de Genet : l’amour ne
supprime pas la solitude, il la cristallise
dans un vide irrémédiable. Le lieute¬
nant Seblon exprime la même sensa¬
tion dans son carnet quand il écrit, en
songeant à son amour pour Querelle :
«Votre double statue se réfléchit dans
chacune de ses moitiés. Vous êtes soli¬
taires et vivez dans votre double soli¬
tude. » Le marin, tout en étant l’amant
de Mario, finit dans le lit de la mère
maquerelle; il lui arrive même d’em¬
brasser, par défi, une jeune fille. Mais
sa vérité est ailleurs, «il la serra plus
fort et l’embrassa sur la bouche où il
saisit sa langue, mais il donnait à son
dos, à ses épaules, à ses fesses, toute
l’importance de l’instant, bref, toute sa
volonté de séduction se transportait sur
cette partie de son corps qui devenait sa
véritable face».
Le complément naturel de son homo¬
sexualité étant la trahison, Querelle
pousse Gil à s’enfuir pour pouvoir le
«donner» à Mario, en gage d’amour.
Gil est arrêté. Le pauvre lieutenant
Seblon, qui continue ses rêves érotico-
mystiques, s’accuse d’un crime imagi¬
naire et, avant d’être arrêté à son tour,
aura au moins un baiser de son beau
matelot. U. E.-T.
QUINZE MARQUES APPROUVÉES POUR
COGNOISTRE LES FAUX CONS D'AVEC LES
LÉGITIMES (Les)
Pièce en prose, anonyme, publiée en
1620.
L’objet de l’opuscule est «de faire
connaître les signes et marques approu¬
vées des secrets de la nature féminine ».
Pour ce faire, l’auteur nous invite à lire
les rapports des expertes matrones béar¬
naises et françaises, ayant examiné, « du
doigt et de l’œil», Henriette Pélicière,
jeune fille âgée de dix-huit ans « se plai¬
gnant de Simon le Bragard duquel elle
dit avoir été forcée». Les conclusions
des matrones sont sans équivoque. L’ob¬
jet examiné est en effet dans un triste
état. Il a «le ponant débiffé, les héle¬
rons démis, la barbolle abattue, l’en-
trepet ridé, l’arrière touffe ouverte, le
guilboquet fendu, le lippion recoquillé,
la dame du milieu retirée, les toutous
dévoyés, le lipendis pelé, le cuillevard
élargi, l’enchenard retourné, les barres
froissées et les barbidaux écorchés».
L’auteur conclut avec philosophie en
donnant un remède capable de rendre à
l’objet, en même temps que sa pureté
originelle, une honnête valeur mar¬
chande : « Mettez bouillir dans un neuf
pot/La cervelle d’un escargot/Coq d’œuf
en eau estringente/puis l’appliquez des¬
sus la fente/Je donne au diable tous les
chiens/Si de Paris jusque à Reims/On
ne fait courir les nouvelles/Que serez la
fleur des pucelles. » P. R.
◄ Illustration pour les «Mémoires de Suzon, sœur de D*** B*** ». Cythère, 1783.
RAPACES
Poèmes de l'écrivain égyptien d'expres¬
sion française Joyce Mansour (1928-
1986).
Ce recueil, paru en 1960, reproduit,
à la suite de Rapaces, Cris et Déchi¬
rures, publiés respectivement en 1952
et 1954. Ces pages, par la violence de
leurs vers portent-elles encore la marque
de l’Égypte? Toujours est-il qu’une
liberté absolue y éclate dans la descrip¬
tion de la volupté comme dans celle de
l’horreur. L’inspiration surréaliste y est
évidente. L’érotisation des images est
partout présente ; la lune sort sa verge
aux yeux de pluie, l’orage éclate comme
un spasme, les antennes des homards
grattent le sperme des bateaux, le silence
de la nuit a les jambes écartées, les sou¬
ris du désir mangent le sexe cru. Mais
le plaisir n’est pas le seul élément de
cet univers. La mort, la laideur, les
larmes, la vieillesse, la pourriture mena¬
cent l’amour de toutes parts; l’auteur
semble même se complaire à égrener
ces périls comme de nouvelles voluptés.
Le lit est un égout pour les jouissances
de toutes sortes, la vermine grouille
avec une soif de vie enviable, les morts
à tête de chien ont de jolis moignons
sur lesquels bourgeonnent des perles, les
viandes sont meilleures d’être impures,
et la vue du sang pimente l’appétit de la
chair. L’innocence atténue la cruauté
de ce délire : c’est parce que le vieillard
est aveugle et qu’il va mourir que l’on
piquera son torse tragique de fines
aiguilles trempées dans du miel, et il
sourira enfin, transporté par cet acte de
bonté pure. Comment mieux définir la
démarche de l’auteur qu’en citant un
de ses courts poèmes : « Les vices des
hommes/Sont mon domaine/Leurs plaies
mes doux gâteaux/J’aime mâcher leurs
viles pensées/Car leur laideur fait ma
beauté.» Toutes ces visions qui sup¬
purent forment un étrange éden, qui
envoûte. Y. C.
RAVAGES
Roman de Violette Leduc (1907-1972).
Publié en 1955.
L’auteur raconte ici sa rencontre dans
un cinéma avec Marc, sa vie avec
Céline, la fin misérable de leur his¬
toire; son mariage avec Marc, l’échec
414 / Récidive
de leur couple ; son retour enfin vers la
mère retrouvée après un avortement
douloureux. Seul Marc, et à travers lui,
l’homme, a la dimension d’une aven¬
ture nouvelle, où s’inaugure la décou¬
verte inquiète de l’autre sexe. À travers
Marc, l’héroïne s’ouvre à une révéla¬
tion étrange de la masculinité, jusque
dans ses manifestations en apparence les
plus sexuellement indifférentes. C’est
ainsi qu’en voyant Marc faire du feu elle
répète étrangement : « c’est un homme »,
comme la très brève et néanmoins
chaleureuse reconnaissance d’une dif¬
férence. Un tel constat instaure une
consommation distante de l’homme, où
le plaisir cherché n’est plus que le plai¬
sir trouvé par l’autre; le roman est le
récit des ravages causés par ce désir
sans frein : le corps n’étant plus que la
possibilité d’un plaisir à donner, l’autre
finit par se lasser de cette exigence qui
dépasse la simple réalité matérielle et
sexuelle. «Je ne veux pas qu’on me
quitte », tel est le leitmotiv de Ravages :
on comprend que la mère seule puisse
répondre à un tel désir. J. L.
RÉCIDIVE
Roman de Tony Duvert (né en 1945],
Publié en 1967.
A travers une circulation sensuelle,
inlassable, à l’intérieur des paysages et
des objets, s’élaborent dangereusement
les rapports du narrateur avec d’autres
hommes, dont il est toujours à la fois
victime et bourreau ; amours réelles ou
imaginaires, révélant une poursuite hale¬
tante et désespérée, tendue vers un
visage, un corps, un geste. Du viol ou
de la plus déchirante douceur surgis¬
sent les corps et les lieux : les forêts, les
trains, les chambres d’hôtel, les souter¬
rains, les décombres sont à l’image d’un
jeune garçon à l’éclatante détresse, ou
d’un marin arabe aux muscles durs. Cir¬
culation aussi de sperme et de sang qui
accompagne le désir érotique jusque
dans la mort. D. C.
RECUEIL/de Mau repas
Pièces libres, chansons, épigrammes et
autres vers satiriques sur divers person¬
nages des siècles de Louis XIV et Louis XV,
accompagnés de remarques curieuses
du temps, Leyde 1865.
On sait que le comte de Maurepas
(1701-1781) fut nommé secrétaire
d’État à vingt-quatre ans, et chargé à
ce titre de Paris, de la Cour et de la
Marine, ce qui ne l’empêcha pas de
compiler ce recueil, en un temps où
l’on ne dédaignait l’esprit ni la frivo¬
lité. Toutes les personnes en vue se
trouvent ainsi poliment mais sans équi¬
voque brocardées, dans des satires de
tous ordres, qui vont des mœurs des
femmes de cour aux dernières dissi¬
dences religieuses de Fénelon, et qui
ont plus pour objet d’amuser que de
blesser. Les tan-lire-lire-la et les lou-la-
landerirette (sur l’air d7/ a battu son
petit frère) tombent fort à propos pour
n’avoir pas l’air d’y toucher, qu’il
s’agisse d’un événement de cour de
deuxième grandeur — mais le style
Régence y incline — ou des intrigues
d’un maréchal d’Ancre.
Ainsi trouve-t-on (sur l’air d'Amour
est si charmant) les folies d’un duc
bien en train : « Monsieur le duc à Ses-
sac dit :/Je voudrais être ton ami/Aussi¬
tôt il lui fit cela/Alleluia ! », voisines
des médisances d’Éléonor Galigaï, pre¬
mière femme de chambre de la reine
Marie de Médicis et «maîtresse abso¬
lue de l’esprit» de cette princesse (la-
la-la tire lire), entre un « bon bransle »
naturellement bourguignon et la toi¬
lette intime du comte d’Armagnac
(sur l’air de Laissez paître vos bêtes).
Vaudevilles, épitaphes satiriques et
aussi «remarques curieuses» complè¬
tent ce panorama discret des bonnes hu¬
meurs d’un siècle à peine délivré de la
pruderie louis-quatorzième et point
encore drapé des pénombres du roman¬
tisme. D. G.
RECUEIL DE COMÉDIES ET DE QUELQUES
CHANSONS GAILLARDES
Publié en 1775.
Ce recueil, connu aussi sous le titre de
Théâtre gaillard, contient quatre pièces
de Grandval fils, comédien et auteur
dramatique (François-Charles Ragot,
dit Grandval, 1710-1784): Le Tempéra¬
ment, La Nouvelle Messaline, Léandre
Nanette et La *Comtesse d’Olonne ; deux
comédies de Marc-Antoine Legrand,
également comédien et auteur (1673-
1728) : Le Bordel et Le Luxurieux. Cer¬
tains biographes ont attribué Le Bor¬
del soit à Caylus, soit à Gervaise de
Latouche, à tort semble-t-il.
Le Tempérament, tragi-parade traduite
de l’égyptien, 1770. «Quelqu’un sûre¬
ment m’a noué l’aiguillette. » Ainsi se
désole le roi, Ratanphor, incapable de
jouir des charmes de son épouse, Belen-
draps. Celle-ci, brûlante de désir depuis
qu’elle a pu admirer un âne et une
ânesse, le menace de le faire «cocu»
s’il ne la satisfait pas. Le maléfice a
été jeté par le grand-prêtre de Priape,
Impias, car il convoite la reine (qui est
en fait sa fille), tandis que la reine-mère,
Fessaride, vieille, borgne et décrépite,
convoite son gendre. Mais le roi apprend
tout et l’histoire se termine «bien».
La Nouvelle Messaline, tragédie,
1775. «Ô rage! ô désespoir! ô Vénus
ennemie. » Messaline confie sa tristesse :
« Ce Titus dont la roideur extrême/Me
foutoit, refoutoit sans en paraître blême/
Aujourd’hui/Est plus mou que ne fut
laine de matelas.» Il faut dire qu’elle
est exigeante. Le capitaine et toute la
salle des gardes ne lui suffisent pas,
bien qu’elle reste collée au banc par le
«foutre» répandu. Il lui faut un cou¬
vent de moines.
Léandre Nanette ou le Double Qui-
Pro-quo, parade en vers et en vau¬
devilles. Mariée au vieux Cassandre,
Isabelle a pour amant Léandre. Il est
déguisé en femme de chambre et répond
au nom de Nanette pour ne pas éveiller
les soupçons. Cassandre lui fait la cour,
mais doit la partager avec deux de ses
Recueil de pièces choisies / 415
amis, Satirion et Reinfort. La nuit venue,
ceux-ci commencent à lui rendre hom¬
mage mais quand vient le tour du mari,
il s’aperçoit que c’est sa femme qui est
dans le lit à la place de la supposée
soubrette. Conclusion : Nanette dormira
désormais avec Isabelle.
Le Bordel ou le Jean-Foutre puni,
comédie, 1775. L’auteur avertit le lec¬
teur que les comédies ont pour but
« d’inspirer l’horreur du vice », mais que
la difficulté est de trouver des acteurs :
« Ils s’écrieront à tue-tête qu’on ne peut
lire sans frémissement un Ouvrage farci
de saleté et d’images obscènes. » Valère
est un débauché notoire. Il a conçu
le plan diabolique d’amener son ver¬
tueux ami, Clitandre, au bordel, ainsi
que l’honnête fiancée de ce dernier. La
police interviendra pour protéger la
vertu et punir le coupable ainsi que les
« putains » et la « maquerelle ».
La *Comtesse d’Olonne : voir à ce
titre.
Le Luxurieux, comédie par M. le
Grand, 1775. Isabelle est une honnête
femme, son frère, Valère, un débauché.
Aussi les mots ont-ils pour chacun
d’eux un sens différent : « Les femmes
de ce tems épuisent bien les bourses./
— Dans les miennes, ma sœur, j’ai de
grandes ressourses. » Mais le luxurieux
est puni : ayant fait semblant d’épou¬
ser une toute jeune fille pour mieux
triompher de son innocence, il apprend
qu’elle a la vérole.
Toutes ces pièces ont un air de
parenté. Il est vrai que tantôt les femmes
sont des « bougresses » qui ne rêvent que
«ruisseaux de foutre» et les hommes
des impuissants et des «bande à l’aise»,
tantôt les hommes sont de cyniques
débauchés et les femmes des inno¬
centes offensées. Mais presque partout,
le ton est badin, les mots «grossiers»
et la morale sauve. X. G.
RECUEIL DE PIÈCES CHOISIES
rassemblées par les soins du Cosmopo¬
lite. Anonyme « publié à Anconne en
1735 chez Vriel-Bandant, à l'enseigne
de la Liberté».
416 / Redoute des contrepèteries (La)
La formation et l’impression de ce
recueil ont été attribuées parfois à la
princesse douairière de Conti, mais
plus généralement à Armand Vignerod
Du Plessis-Richelieu, duc d’Aiguillon.
L’épître à Mme de Miramion, signée
L. D. D. (le duc d’Aiguillon) et la pré¬
face non signée sont de F.-A. Paradis
de Moncrif. Un exemplaire conservé
à l’Enfer de la Bibliothèque nationale
porte, sur la page de garde, la curieuse
note manuscrite que voici : « Ce recueil
a été formé par M. le duc d’Aiguillon,
père du dernier mort, imprimé chez lui
et par lui en sa terre de Verets en Tou¬
raine, et tiré au nombre de douze exem¬
plaires seulement. La femme de son
intendant qu’il avoit faite prote et qui
étoit dans un entresol où elle travailloit,
lui cria un jour : “Monsieur le Duc,
faut-il deux R au mot F... ?” il répon¬
dit gravement : “il en vaudroit bien la
peine ; mais l’usage est de n’y en mettre
qu’une”... »
Cherchant à rétablir de par le monde
le langage de la «véritable honnê¬
teté», l’auteur de l’épître dédicatoire
prend appui sur les textes bibliques et
sur Lycurgue pour requérir le droit
d’appeler «les choses par leur nom».
L’ouvrage réunit contes en vers et
fables lestes, madrigaux et épigrammes,
stances, odes et sonnets, ainsi que des
citations en italien de l’Arétin. Les
jésuites sont pris à parti. D’aimables
sixains populaires expriment les réali¬
tés les plus crues: «Un jour le Père
André dans sa sombre cellule/Sur son
froc étendu chevauchait sœur Ursule. »
Ou encore: «Mes couillons, quand le
vit se dresse/Gros comme un membre
de mulet/Plaisent aux doigts de ma
maîtresse/Plus que deux grains de cha¬
pelet. » L’irrévérence religieuse ne va
pourtant guère au-delà des plaisanteries
d’usage sur les moines, les cocus, les
amoureux combats des paysannes rivales
d’une donzelle de cour et ne fait qu’en¬
richir le répertoire des corps de garde.
On apprend toutefois avec intérêt l’ori¬
gine «du petit bout des tétons», l’his¬
toire du jésuite qui se métamorphose en
seringue, de même que se lisent sans
fatigue «L’Ode de la Chaude-Pisse»,
celle intitulée «Une saloppe» et, tou¬
jours en vers alexandrins, la très peu
scolaire «Description d’un cul». D. G.
REDOUTE DES CONTREPÈTERIES (La)
présentée par Louis Perceau (1883-1942)
et illustrée par J. Touchet. Publiée en
1934.
Pour nous initier, Perceau raconte
l’histoire de l’hôtelière qui «estoit la
maquerelle de ses hostes » et leur disait
en montrant une servante : « Monsieur,
goustez cette farce » et touchez le « mou¬
ton qui est en botte». II distingue deux
sortes de contrepèteries : les classiques,
qui portent sur la mutation de consonnes
(telles que : « les nouilles cuisent au jus
de cane ») et les décadentes qui portent
sur la mutation de voyelles (telles que :
«que voulez-vous que les gosses fas¬
sent d’une loupe?»). Enfin la fable
exprès : « Un enfant sur son pot s’effor-
çait./Moralité : le petit Poucet. »
Il semblerait que la futilité de tels
jeux de langage dût en rendre la vertu
fort volatile et même en condamner
l’usage. Or, de Rabelais («À Beau-
mont-Ie-Vicomte, à beau con le vit
monte») aux surréalistes (Marcel Du-
champ : «Avez-vous déjà mis la moelle
de l’épée dans le poil de l’aimée?»
«À charge de revanche et à verge
de rechange»), des rhétoriqueurs du
Moyen Âge à la Comtesse du Canard
enchaîné, l’art du contrepet possède la
plus longue et la plus riche histoire
qui soit. Il fut toujours une certaine
façon de dire, comme malgré soi et par
inadvertance, ce qui ne peut être dit.
Lapsus, manifestation de ce Witz si
génialement analysé par Freud, il pro¬
voque, par l’arbitraire même de son
mécanisme, la brève stupeur, le court-
circuit mental qui signale le suspens
de la censure externe ou interne, la
déroute de la conscience claire. Comme
si, dans le bredouillement, se pronon¬
çait l’oracle. X. G.
Religieuse (La) / 417
RELATION DU VOYAGE DE COPENHAGUE
À BRÊME
en vers burlesques par Clément, écrivain
français du XVIIe siècle. Publié à Leyde en
1676.
Peu de renseignements sur l’auteur,
dans les biographies françaises. Ce
« voyage de Copenhague à Brême » se
présente un peu comme une imitation
du Roland furieux de l’Arioste. Une
série d’épisodes décousus, paysages vus
en passant, «chemins sales et pleins
de trous », amis de rencontre, auberges
fameuses. Un art de vivre dont le secret
réside dans un formidable appétit. De
l’humour aussi, celui d’un coureur de
grand-routes: «Alors je vis de tous
côtés/De cette ville les beautés/Ou plu¬
tôt les niaiseries. » La fin du poème est
curieuse: «Margot m’attend: je vais
la voir/Le petit Dieu que je révère/Me
rend près d’elle nécessaire.» On se
demande si le voyage entier n’est pas
rêvé, le rythme de l’amour, courses et
haltes, figurant les étapes du voyage.
Sorcellerie alors? Justement: «Je n’ai
jamais rien vu de tel/Que ce petit fourbe
immortel/Il fait des tours de gibecière/
Que dix sorciers ne pourraient faire./Il
ente Clément sur Margot/Et brûle en
tournant sa baguette/La doublure de sa
jaquette.» P. R.
RELIGIEUSE (La)
Roman de Denis Diderot (1713-1784),
écrit en 1760 et 1780, publié pour la
première fois en 1796.
Peinture et critique réalistes de la
vie des couvents, l’histoire de Suzanne
Simonin obligée contre sa volonté de
se faire religieuse parce qu’elle est en
réalité une fille illégitime, nous met
d’abord en présence de la perversité
et du sadisme d’une supérieure qui
s’acharne contre la sœur Suzanne, la
fait jeter dans un in-pace, etc. Faute
d’avoir pu obtenir l’annulation de ses
vœux, Suzanne Simonin réussit cepen¬
dant à être envoyée dans un autre cou¬
vent, à Arpajon, où les mœurs et les
usages sont moins sévères. Mais cette
fois, la supérieure est lesbienne, et
Suzanne va devenir l’objet de sa pas¬
sion. Diderot décrit avec précision les
progrès de cet amour auquel Suzanne,
d’abord, ne comprend rien. Mais les
gestes et le comportement de la supé¬
rieure parlent d’eux-mêmes. Dès le
premier jour, alors que l’archidiacre est
venu présenter Suzanne, voici l’atti¬
tude de la supérieure: «J’entrai avec
elle; elle me conduisait en me tenant
embrassée par le milieu du corps. » Le
soir même, elle vient dans la cellule de
Suzanne : «Ce fut elle qui m’ôta mon
voile et ma guimpe, et qui me coiffa de
nuit ; ce fut elle qui me déshabilla. Elle
me tint cent propos doux, et me fit
mille caresses qui m’embarrassèrent un
peu, je ne sais pas pourquoi... Elle me
baisa le cou, les épaules, les bras ; elle
loua mon embonpoint et ma taille et me
mit au lit...» Elle la fait venir chez
elle, l’invite à chanter, loue sa voix, la
caresse, veut rester seule avec elle. Elle
veut connaître toute la vie de Suzanne
avant son arrivée à Arpajon, mais aupa¬
ravant, lors d’une conversation dans sa
cellule, a lieu une scène saphique que
Diderot décrit comme il ferait d’un
tableau : « Cependant elle avait levé
son linge de cou, et avait mis une de
mes mains sur sa gorge ; elle se taisait,
je me taisais aussi ; elle paraissait goû¬
ter le plus grand plaisir. Elle m’invitait
à lui baiser le front, les joues, les yeux
et la bouche ; et je lui obéissais, je ne
crois pas qu’il y eût du mal à cela;
cependant son plaisir s’accroissait... La
main qu’elle avait posée sur mon genou
se promenait sur tous mes vêtements,
depuis l’extrémité de mes pieds jusqu’à
ma ceinture, me pressant tantôt dans un
endroit, tantôt dans un autre ; elle m’ex¬
hortait en bégayant, et d’une voix alté¬
rée et basse, à redoubler mes caresses ;
je les redoublais; enfin il vint un
moment, je ne sais si ce fut de plaisir
ou de peine, où elle devint pâle comme
la mort... » Et Diderot de décrire lon¬
guement la «petite mort» de la supé¬
rieure. Un peu plus tard, elle vient une
Repos du guerrier (Le) / 419
nuit dans la cellule de Suzanne, se
couche auprès d’elle, et sa passion
va trouver son couronnement. Mais la
jalousie de sœur Thérèse, la favorite
précédente que Suzanne a détrônée invo¬
lontairement, interrompra la scène avant
son dénouement. Puis, l’intervention du
confesseur de Suzanne l’amènera à se
refuser à la supérieure, qui, peu à peu,
deviendra folle et finira par mourir.
Dans le roman, cet épisode est présenté
comme une des conséquences fatales
de la vie religieuse qui fait constam¬
ment violence à la nature et engendre
des perversions de toutes sortes. Néan¬
moins, le style même de ces pages tra¬
hit l’intérêt que porte Diderot à des
manifestations de la vie sexuelle dont il
écrira ailleurs qu’elles sont, comme les
autres, dans l’ordre de la nature. Y. B.
REMPART DES BÉGUINES (Le)
Roman de Françoise Mallet, aujourd'hui
Mallef-joris (née en 1930). Publié en
1951.
De forme classique, écrit dans une
langue simple et belle, ce roman se lit
avec un intérêt croissant. Histoire de
cœur ou de mœurs, drame intime, l’af¬
faire n’est pas nouvelle. Mais la jus¬
tesse du ton, la précision, mêlée de
quelque romantisme, des analyses psy¬
chologiques sauvent de l’ennui, comme
l’aventure racontée sauve de la banalité
la jeune provinciale qui en est l’hé¬
roïne. Triste et seule parmi les monda¬
nités vides, Hélène est fascinée par la
maîtresse de son père, Tamara, belle,
étrange, étrangère, scandale et honte
de la petite ville qu’indignent sa liberté
d’allure et son mépris de l’opinion.
Hélène accueille ses caresses, qui la
bouleversent de bonheur, comme la déli¬
vrance rêvée. Le thème érotique, pour
être discret, n’en a pas moins une grande
puissance d’évocation. Ainsi la vision
du visage si froid de Tamara au moment
de l’amour, «se défaisant, s’éparpillant
en gémissements très légers, ces canines
◄ Jean-Jacques Lequeu. La Religieuse.
© D. R.
aiguës mordant la lèvre si pâle, ne
pouvant plus dissimuler une ivresse
méchante et comme carnassière ». Car,
si Tamara sait être d’une douce ten¬
dresse, elle a de brusques accès de
colère. Elle est autoritaire et cruelle.
Hélène va jusqu’à aimer cette virilité
farouche. Les humiliations et les coups
que Tamara lui inflige la remplissent
de honte et d’amour. C’est une liaison
belle et orageuse. X. G.
REPOS DU GUERRIER (Le)
Roman de Christiane Rochefort (née en
1917). Publié en 1958.
Un corps de femme. Bien plus et
beaucoup moins qu’un corps de femme,
mais d’abord exactement cela, aux prises
avec la ténacité d’un mort que le hasard
a mis en travers du chemin.
Le corps féminin saura-t-il vaincre
les défenses, désarmer tous les « non »
de ce corps d’homme que même la mort
a rejeté et, enrichi d’un prodigieux cal¬
vaire, peu à peu faire surface et finir
par occuper le lieu même de l’exclu¬
sion? Ensorcelée, mais jusqu’où, Gene¬
viève que son corps dépasse tellement
qu’il lui échappe comme un cheval ? Et
le cavalier sait très bien qu’il n’a jamais
cessé d’être soi-même. Que Geneviève
ressorte nue de la dernière page, ayant
perdu son identité sociale, prête au néant
(au renouveau?), c’est bien Renaud
Sarti qui en est la cause. Mais Renaud
qui, une fois pour toutes, a abdiqué,
n’est qu’un séquestré volontaire, une
aspiration à la mort : « Je vis avec un
mort, qui m’aspire de son côté.» Et
vivre avec lui, c’est être « comme en un
couvent». Nulle description d’étreintes
amoureuses, il ne s’agit que d’un réper¬
toire de caresses, parce que tout agit par
l’absence. Renaud pourrait, à la limite,
n’être qu’un objet, un objet érotique
pour la pure révélation sexuelle. Lui-
même se fait parfois remplacer. Et la
folie, de ce fait, rôde... Renaud en fuite,
dans quelque chose qui dépasse de loin
son alcoolisme, en fùite dans sa lèpre,
ne sait que, dehors, palabrer miracu¬
420 / Réservoir des sens (Le)
leusement et, dedans, boire et faire
l’amour : ce lépreux aux grandes mains,
à la verge infatigable, possède le génie
tranquille des gens sans espoir, et l’ef¬
froyable violence dont il fait preuve
parfois n’est que pour décaper le reste
de sommeil qui embrume encore les
sens de sa partenaire. Et puis, et puis
l’objet condamné lui aussi bascule un
jour dans l’existence. Mais l’existence,
la sale existence, c’est la tentation de
l’amour, qui n’est que vertige et des¬
truction. «J’avais trouvé ma faute, dit
Renaud, mon péché, mon ennemi, mon
tentateur : l’amour personnel. »
L’amour et la mort. Christiane Roche-
fort complique la mécanique tradition¬
nelle, ou mieux, fait éclater ces frères
siamois : la mort d’abord, mystérieu¬
sement première, et sur elle se greffe
l’amour, c’est-à-dire le danger, révé¬
lant la lèpre et lui donnant son nom, et
ne menant qu’à une mort différente et
pire. Le lépreux n’avait de but que
boire son absence au monde à petits
coups aveugles, la mort était sa vie à
lui, il rend les armes et s’affaisse sous
les coups de l’amour tenace, inalté¬
rable, de la femme, et c’est elle qui est
le bourreau. R. L. S.
RÉSERVOIR DES SENS (Le)
Recueil de contes fantastiques de Belen,
pseudonyme d'un auteur dont le véri¬
table nom n'a pas été révélé. Publié en
1966 et regroupant les textes de trois
plaquettes publiées à tirage limité en
1959 et 1960.
Des vingt-deux contes fantastiques
qui composent le recueil de Belen,
deux ne sont pas pimentés d’érotisme,
(«Le Jour du saigneur» et «L’Éter¬
nel Détour»:) et deux autres, ayant
l’Histoire pour motif, le sont très peu
(«Aimez-vous les uns les autres» et
«L’Amante religieuse»); un des dix-
huit où il est à la fois question de senti¬
ments et de sensations est ouvertement
théorique (« Je vous salue, Maris »), un
autre ouvertement comique (« L’Adap¬
tation au milieu»); un enfin présente
l’érotisme comme une conséquence
(«On sème à tout vent»). Les quinze
autres font de l’amour ou de l’érotisme
(les deux choses semblent aller de pair
pour Belen, l’érotisme n’étant que la
manifestation de l’amour) une cause,
que ce soit — et c’est toujours — de
salut ou de destruction. Ce qu’il y a
de particulièrement remarquable dans
ces contes, c’est le caractère d’étran¬
geté radicale conféré au partenaire éro¬
tique : il s’agit tour à tour d’une bête
fauve, d’un épervier de marbre, d’un
nécrophile, d’une sorcière, d’une fée
contaminée par le vampirisme, d’un fan¬
tôme, d’une magicienne, d’un vampire,
d’un extra-terrestre, d’un homme-de-
tous-les-jours (dans, précisément, «Un
fait d’hiver»), d’une mante religieuse,
d’un jeune prostitué, d’une rareté de
la nature, d’une figure rêvée, et enfin
d’un robot ultra-perfectionné. Tout se
passe donc comme si, dans le monde
bélénien, les plus hautes tensions pas¬
sionnelles ne pouvaient advenir — et
s’assouvir — qu’en présence de l’étran¬
geté. Aussi comprend-on qu’elles soient
sources de transformations, de muta¬
tions^ l’univers de cette «géométrie
dans les spasmes » est si peu euclidien !
Dès lors plus rien ne s’oppose à consi¬
dérer le sentiment amoureux comme
l’illogisme par excellence, ce qui légi¬
time ce bestiaire fantastique. Un autre
trait commun à ces contes est que l’éro¬
tisme n’y est pas considéré en tant que
tel et pour lui-même, mais plutôt dans
son intimité avec le sentiment qui l’a
entraîné : sentiments et sensations appa¬
raissent toujours liés chez Belen, et
c’est pourquoi l’érotisme est toujours
libre, toujours heureux. S’il débouche
plus souvent sur la destruction de l’un
des partenaires que sur le salut du
couple — sans ce pacte avec la mort,
serait-il encore véritablement de l’éro¬
tisme? — cette destruction est toujours
acceptée, comme si, en fait, elle était le
résultat logique et secrètement attendu
de la rédemption dans et par l’amour.
Il semble finalement que ce soit cette
Retraite>... de madame la marquise de Montcornillon (La) / 421
évacuation du Mal hors de l’univers éro¬
tique qui confère au recueil de Belen ce
ton d’insolence amusée. Aussi bien la
satire est-elle charmante, mais ce n’est
qu’une satire. J. L.
RETOUR À ROISSY
précédé de Une fille amoureuse. Roman
de Pauline Réage, pseudonyme de Domi¬
nique Aury (1907-1998). Publié en 1969.
Ce livre constitue une suite à his¬
toire d’O et n’en peut être séparé. O,
chiffrée et marquée, est toujours la pos¬
session de sir Stephen, mais elle se
demande s’il l’aime encore. Quand il la
livre à des amis, elle comprend qu’elle
lui sert de monnaie d’échange. Dans
le train qui la ramène à Roissy, il la
courbe sur les valises, la tient «trans¬
percée », humiliée, « émerveillée et
reconnaissante» et la quitte sans un
mot d’adieu. À Roissy, elle reprend
sa condition de prostituée mais, cette
fois, reçoit de l’argent en échange de
ses services. Elle est fouettée par les
valets, ce qui la console un peu de l’ab¬
sence de sir Stephen. Enfin, un jour,
elle apprend par le journal qu’il a tué
un concurrent pour une sombre affaire
de mines en Afrique et de comptes en
banque et qu’il a disparu à jamais. Que
le récit glisse ainsi dans l’intrigue poli¬
cière montre que nous avons quitté le
monde de rêve et de violence interne
qui faisait la force d'Histoire d’O. Les
termes deviennent moins discrets — on
la traite de «putain». On s’inquiète de
détails pratiques — de contraception et
de prophylaxie. Le décor se modernise
— le château de Roissy est un club,
fort prisé des hommes d’affaires qui
peuvent s’y distraire discrètement : bar,
restaurant, chambre, fille et fouet, tout
est compris dans le montant de la coti¬
sation annuelle ! En ce sens, ce livre est
bien une «dégradation» du premier,
ainsi que Réage nous l’annonce elle-
même. Quant à Une fille amoureuse, elle
tente d’expliquer comment fut écrite
Y Histoire d’O et quels sont les person¬
nages qui y évoluent. On y apprend
surtout que «la fille écrivait comme
on parle dans le noir à celui qu’on
aime». X. G.
RETRAITE, LES TENTATIONS ET LES CONFES¬
SIONS DE MADAME LA MARQUISE DE
MONTCORNILLON (La)
Court roman, ou conte, de l'abbé Th.-J.
Duvernet (1730-1796). Publié en 1790.
Attribué à M. de Saint-Leu qui,
d’après l’avant-propos, s’était suicidé
quelques années auparavant, c’est le
récit des malheurs et souffrances d’une
jeune veuve dévote, privée prématuré¬
ment d’un mari qui lui avait prouvé
son amour «si souvent et si bien qu’il
en mourut». Mal conseillée par son
confesseur, la jeune femme va faire
retraite à Saint-Denis, mais la solitude
et la continence la rendent malade. Gué¬
rie malgré les médecins, elle est pour¬
suivie par la tentation. Elle résiste, un
peu par hasard, au confesseur qui tente
de la violer, mais cette victoire ne l’em¬
pêche pas d’être hantée chaque nuit par
l’image de la queue du prêtre. Puis, ce
seront celles de son jardinier et d’un
de ses domestiques qui troubleront
son sommeil. Pour plus de sûreté, elle
éloigne ces domestiques trop fidèles.
Mais rien n’y fait. Elle revient à Paris,
toujours dévote et toujours malheu¬
reuse ; la lecture assidue de la Bible en
son texte intégral finit par lui procurer
des rêves et, d’après l’un d’eux, elle se
voit ayant un enfant d’un ermite. Mais,
cette fois, elle a trouvé un confesseur
humain et philosophe, qui lui conseille
d’accueillir l’ermite si jamais il se mani¬
feste. Le marquis de Confolans, déjà
amoureux de la marquise, ayant entendu
d’une cachette cette confession, entre¬
prend d’accomplir le rêve à son profit.
Il couchera effectivement avec la mar¬
quise, et aussi, très bibliquement, avec
ses deux suivantes. Le tout finira par la
grossesse de la marquise, et par son
mariage avec l’ermite, enfin démasqué.
Œuvre très voltairienne, comme on
pouvait s’y attendre de la part de l’abbé
Duvemet. Y. B.
422 / Révolte des anges (La)
REVOLTE DES ANGES (La)
Roman d'Anatole France, pseudonyme
de François-Anatole Thibault (1844-1924).
Publié en 1914.
Tout pourrait être simple et banal :
la liaison du jeune homme de bonne
famille, Maurice d’Esparvieu, avec Gil-
berte, femme du monde fraîche et par¬
fumée, donne lieu aux commentaires
les plus traditionnels: il l’aime encore
«bien qu’il la possède depuis six
mois » ; il allie une « naturelle vigueur»
aux «inventions d’un esprit salace».
Mais tout change, se teinte d’humour et
d’une certaine originalité lorsque appa¬
raît un ange, au beau milieu de l’union
des amants, les laissant pantelants, les
« cheveux fauves » de la femme « éper¬
dument défaits». L’ange, Arcade, saura
la séduire et la faire « tomber dans ses
bras, ardente et pâmée». Mais c’est un
ange athée et révolutionnaire et son
but essentiel est de combattre Dieu. En
cela, il est aidé par d’autres anges
révoltés : Zita, étrange hermaphrodite ;
Théophile, qui a laissé ses ailes au por¬
temanteau car il est «possédé du désir»
d’une chanteuse, Bouchotte; le prince
Istar, qui fabrique des bombes et tente
de «prendre de force» Bouchotte,
« enivré par les senteurs de cette chair
ardente». Mais elle lui lacère les pau¬
pières de ses ongles «aiguisés par la
rage». Au jour de la grande révolte,
Satan apparaît et se fait couronner Dieu.
Tout résumé ne peut que trahir le
sens de ce roman manichéen que Thi-
baudet considérait à juste titre comme
le chef-d’œuvre méconnu d’Anatole
France. Roman-somme où il s’exprime
à la fois sur la religion, sur la vie, sur
l’intelligence, sur Dieu, parodie d’épo¬
pée métaphysique où l’érotisme n’est
que l’apport voltairien du libertinage
érudit. X. G.
RIDEAU LEVÉ (Le)
ou l'Education de Laure. Roman publié
anonymement en 1786. Longtemps attri¬
bué au comte de Mirabeau (1749-1791),
il a pour auteur le marquis de Sentilly,
gentilhomme bas-normand.
Gravure romantique pour une édition du
«Rideau levé».
Laure, âgée de vingt-deux ans, raconte
à son amie, Eugénie, qui est au cou¬
vent, toute sa vie sexuelle et sentimen¬
tale; cette autobiographie, si elle est
l’occasion de tableaux voluptueux et de
descriptions fort vives d’ébats à deux,
trois ou quatre personnages, se pré¬
sente d’abord et surtout comme un
véritable cours d’éducation sexuelle —
bien entendu avec et par les travaux pra¬
tiques, mais la théorie n’est pas oubliée.
Le professeur de Laure en cette matière
n’est autre que son père, ou, plus exac¬
tement, celui qui est légalement et offi¬
ciellement son père : en fait, comme
on l’apprend assez rapidement, ce père
(jamais nommé, soit dit en passant) a
épousé la mère de Laure alors qu’elle
était déjà enceinte et a donné son nom
à la fille d’un autre. Pour la commodité
du récit, cette mère a le bon goût de
mourir quand Laure a tout juste onze
ans, de sorte que la voilà seule avec un
père qui l’adore, qui prend soin de l’ha-
Rimes de joie / 423
bituer très tôt à la plus complète fran¬
chise, qui lui donne enfin une éduca¬
tion philosophique, déiste, voltairienne,
reposant sur le respect des lois de la
nature.
Déjà amoureux de l’enfant, le père,
pour éviter des erreurs, fait venir une
jeune gouvernante, Lucette, qui devient
sa maîtresse. Laure surprendra leurs
ébats en levant ce rideau qui donne son
titre au livre ; et le père, avec qui elle se
trouve face à face, prend cette circons¬
tance pour sujet de ses premières leçons.
Lucette va collaborer à cette éducation
et toute une série d’attouchements et de
caresses seront pour Laure la préface
des bonheurs à venir. Son père veil¬
lera, très hygiéniquement, à ce qu’elle
attende seize ans pour perdre son puce¬
lage, de même qu’il l’instruira d’une
méthode — dont les détails sont préci¬
sés en note à l’usage du lecteur — pour
ne pas risquer d’avoir un enfant sans le
vouloir. Les premiers temps, Laurette,
devenue la maîtresse du père, se trou¬
vera appartenir, le plus heureusement
du monde, au ménage à trois que com¬
plète Lucette.
Puis, Lucette est rappelée chez elle
par des affaires domestiques et, plus
tard, elle mourra en couches. Vient le
moment où Laurette ressent quelque
attrait secret pour un jeune voisin, Ver-
nol. Loin de s’y opposer, le père, qui ne
tient qu’au «cœur» de Laure, va lui-
même favoriser la rencontre avec Rose,
sœur de Vemol, aussi experte que Laure
et dont l’instruction a été complétée par
son propre frère, puis avec Vemol. Et
tous les quatre iront dans une maison
de campagne se livrer à des plaisirs
ardents, mais soigneusement gradués
et ordonnés par le père. Comme en
d’autres occasions, mais plus encore
dans cette scène à quatre, «le foutre
ruisselait ». Laure, une fois sa curiosité
sensuelle satisfaite, ne s’attachera pas à
Vemol, qui mourra bientôt ainsi que sa
sœur, des suites de leurs excès, alors
que le père de Laure, sans jamais s’op¬
poser à la nature, veille toujours à doser
habilement les plaisirs. Aussi Laure et
son père resteront-ils l’image du couple
idéal jusqu’à la mort du père. Laure, à
ce moment, a vingt ans. Elle se réfu¬
giera, pour quelques mois, dans un cou¬
vent, où, à son tour, elle initiera la jeune
religieuse, Eugénie, aux secrets de la
chasse au plaisir. (Notons d’ailleurs
qu’elle reste fidèle aux leçons du père,
qui condamne la pédérastie, mais ap¬
prouve le lesbianisme.) D’un bout à
l’autre, c’est donc, au fond, un roman
moral, sorte d'Emile de la sexualité, où
ne manquent d’ailleurs ni le plaidoyer
pour le divorce, ni la compréhension
des infidélités pourvu que l’attache¬
ment sentimental, lui, soit préservé
— c’est là un passage qui impose
le rapprochement avec certaines lettres
de Mirabeau lui-même à Sophie de
Monnier. Y. B.
RIEN QU'UNE FEMME
Roman de Francis Carco, pseudonyme
de François Carcopino-Tusoli (1885-1958).
Publié en 1924.
Claude, fils de la sévère patronne
de l’hôtel, est amoureux de Mariette,
une des nombreuses servantes. Pour
Mariette, Claude est un passe-temps,
tandis que l’ignoble huissier qui la paie
bien, c’est du sérieux. Désespéré, et par
sa mère, jalouse, et par Mariette qu’il
doit partager, Claude finit par la battre
violemment. Elle se fait alors tendre et
aimante. Enfin, l’adolescent rencontre
son père qui lui raconte que sa mère et
lui se sont connus dans les mêmes
conditions. Misère du décor et des sen¬
timents, répétition navrée de la sombre
et triste histoire d’amour... X. G.
RIMES DE JOIE
Recueil poétique de l'écrivain belge
Théodore FHannon (1851-1916). Premières
éditions en 1 879 et 1881.
Huysmans a préfacé le recueil. Théo¬
dore Hannon est, dit-il : « somme toute,
depuis Baudelaire et après les Antres
malsains et certaines autres pièces de
Glatigny, le seul qui se soit attaqué aux
424 / Ripopée du sieur Ignotus (La)
grâces maladives de la femme, aux
névroses élégantes des grandes villes.
Par là, les Rimes de joie se rattachent,
comme une amusante fantaisie, au grand
mouvement du naturalisme. » Près d’un
siècle plus tard, d’autres traits apparais¬
sent, charmes ou bizarreries d’époque :
des tics symbolistes et, juxtaposées
au goût des kermesses flamandes, des
japonaiseries. On comprend, quand ce
poète interpelle, oui, Dieu le Père, la
comparaison avec les *Fleurs du mal :
«Ton culte a la tristesse âcre des hôpi-
taux/Dans ses jeûnes, dans ses cilices/
Mais nous avons ouvré les Péchés capi¬
taux/Aux inépuisables délices. » Quels
péchés? La réponse est donnée : «Ton
corps d’éphèbe, ô femme vraie,/Affole
tous mes sens troublés/Avec ses allures
d’ivraie/Que le vent ploie au cœur des
blés» [...] «Vers toi montent, ô ma
garçonne,/Tous mes rêves mauvais
sujets/Car ta prunelle désarçonne/Les
plus orthodoxes projets. » Hannon com¬
posa ce recueil de 1876 à 1881. Le
volume est illustré, assez chastement,
par Félicien Rops. L’auteur était lui-
même peintre. MB.
RIPOPÉE DU SIEUR IGNOTUS (La)
sommelier du Roi de la Fève. Poèmes,
par Fernand Fleuret (1883-1945). Publiés
en 1934.
Ce recueil, publié sans nom d’auteur
par une revue médicale, Le Courrier
d’Épidaure, qui ne le destinait qu’à
ses abonnés, contient des odelettes, des
stances, des rondeaux, des fables d’ins¬
piration diverse. Certaines pièces de
circonstance, qui n’ont rien d’indécent,
ayant paru d’abord dans la revue Les
Marges avec la signature du poète, la
preuve se trouve établie que le sieur
Ignotus était Fernand Fleuret. Dans
les vers licencieux qui l’ont incité à se
travestir en échanson d’un souverain
bachique, Fleuret, s’adressant à des
dames, ironise ou madrigalise çà et là
comme les petits maîtres du temps de
la Régence, mais ses pièces les mieux
venues sont celles où, à l’instar des
satiriques du début du xvne siècle, et
notamment de Sigogne dont il avait
réuni l’œuvre, il s’abandonne à sa verve
gaillarde, moque les habitués de la
Bibliothèque nationale distraits de leurs
travaux par la présence d’un tendron
(on ne voyait guère de jeunes filles
autrefois dans les travées de la Biblio¬
thèque), nasarde les c... «tant mâles
que femelles, bêtement entassés » dans
l’omnibus Passy-Bourse, et fait la figue
au sénateur Bérenger, zélé gardien des
mœurs qu’il n’était plus lui-même en
mesure d’outrager. La «ballade nic-
nac» que le sieur Ignotus dédie à ce
« censeur respublicon » présente la sin¬
gularité de ne comporter de rimes qu’en
ac, ec, ic, oc et uc. On pourrait presque
avancer que les anciens satiriques chers
à Fleuret avaient été seuls avant lui
à employer de telles rimes, si Paul
Valéry, dans Le Serpent, n’avait rap¬
proché « soleils secs » et « vieil amateur
d’échecs». Fleuret, en tout cas, a fait
beaucoup mieux. A titre d’échantillon,
voici l’envoi de sa ballade: «Clara,
j’érige un agaric,/Gonflé par ton noc et
ton lue ;/Mais fi ! pour émouvoir son
truc;/Ton sénateur use du stick :/Le v...
Bérenger est caduc ! » P. P.
ROI GUIOT (Le)
« histoire nouvelle, tirée d'un vieux manus¬
crit poudreux et vermoulu» par Vesque
de Putlingen, 1791.
Le volume, qui est une spirituelle
critique des dernières années du règne
de Louis XVI en ce qu’il symbolisait
l’Ancien Régime, renferme des passages
«fort libres» qui valurent à l’auteur
une incarcération immédiate, et au livre
lui-même d’être à nouveau condamné
en 1868. Il y est naturellement beau¬
coup question de la reine Marie-Antoi¬
nette, de la princesse de Polignac et du
comte d’Artois, la triade préférée des
libellistes. L’« Autrichienne » y est mon¬
trée une fois de plus en goguette, sous
son jour le plus propre à soulever
l’indignation des bien-pensants et des
masses populaires contre la souveraine
Rome des Borgia (La) / 425
déchue. Présentée ni plus ni moins
comme une catin d’époque, organisa¬
trice d’orgies royales et autres scéna¬
rios inavouables, la reine des Français
en prend ainsi plus que pour son compte
et contribue, peut-être sans le savoir, à
la libération des imaginations et des
mœurs que certains voudraient voir
s’amorcer. Le déshabillage est un peu
brutal, mais l’heure n’est plus aux dis¬
putes formelles et celle qui ne sera
bientôt que la veuve Capet est déjà le
fantôme légendaire de la monarchie. Il
s’agit d’en montrer la vie telle qu’elle
fut ou telle qu’on imagine qu’elle fut :
fastueuse et infidèle. D. G.
ROMAN DE VIOLETTE (Le)
Œuvre posthume d'une célébrité mas¬
quée. Attribué à Théophile Gautier, à
Alexandre Dumas père, ou encore à
l'auteur des *Cousines de la colonelle.
En fait Le Roman de Violette et Les Cou¬
sines de la colonelle sont des récits de
Mme de Mannoury. L'édition originale,
datée, «Lisbonne 1870» fut, dans, la
réalité, imprimée en 1883 à Bruxelles.
Le narrateur recueille une toute jeune
fille, Violette. Elle est vierge, se dit
innocente. Cependant, déjà la comtesse
Odette de Mainfroy a voulu la séduire.
Le narrateur éduque Violette, puis favo¬
rise la rencontre des dames. Il y prend
part, sans user sur la comtesse de ses
avantages naturels les plus évidents.
Puis Violette veut devenir comédienne.
Elle rencontre une dame de théâtre.
Ebats et propos des trois dames sus¬
dites. Compléments d’initiations. Cita¬
delles, pêches, bananes. Violette meurt.
Le narrateur l’avait regrettée fort, dans
son avant-propos. M. B.
ROMAN DU JOUR (Le)
Ce roman, selon son auteur anonyme,
fut écrit «pour servir à l'histoire du
siècle» et «publié à Londres en 1754».
La première partie rapporte une libre
conversation entre trois jolies femmes
qui ont connu de multiples aventures.
Mais rapidement les récits scabreux de
la comtesse de Liges, en corset de
nuit, de Mme Damonville, jeune veuve
aussi distraite que libertine, font place
à d’étonnants propos théologiques et à
de fort curieuses considérations sur l’al¬
chimie. L’auteur ne craint nulle digres¬
sion; la cornue voisine avec l’alcôve,
la pierre philosophale pourrait bien être
sertie dans quelque bijou indiscret; le
pluralisme amoureux, la curieuse subti¬
lité des rapports entre la chair et l’esprit
entraînent le plus naturellement du
monde une très hérétique déclaration
sur la Sainte-Trinité. Au hasard des
citations, nous découvrons des histo¬
riens et des réformateurs religieux tels
l’étrange jurisconsulte et doctrinaire
Alciat, le poète Wamefrid dit Paul
Diacre, Œcolampade, disciple du théo¬
logien Zwingle, Socin et ses adeptes...
S’il est un écrit qui mérite l’épithète de
« curiosa », c’est bien ce Roman du jour,
œuvre, dirait-on, de quelque schisma¬
tique érudit, adonné au rationalisme
supranaturaliste, qui, en punition de ses
chimères, fut contraint de faire œuvre
gaillarde et matérialiste. J.-P. D.
ROME DES BORGIA (La)
Roman de Guillaume Apollinaire, Wil¬
helm Apollinaris de Kostrowitzky, dit
(1880-1918). Publié en 1913.
Le thème était tentant et déjà fort
riche en lui-même : nous savons de
quelle cruauté était empreint le faste
des Borgia. Apollinaire a bâti là-dessus
un roman, parfois un peu long, mais
visiblement écrit avec plaisir, qui met
l’accent sur l’érotisme sadique de cette
famille qui tyrannisa Rome. Elle a, à
son actif, un nombre incalculable d’em¬
poisonnements savants, de poignards
plantés dans le ventre, de jeunes filles
violées par trente hommes (sans comp¬
ter les chiens), de préférence sur une
planche hérissée de clous, jusqu’à ce
qu’elles en meurent.
Les supplices sont souvent fort raffi¬
nés. Pour qu’il ne s’enfuie pas, on
coupe l’orteil d’un prisonnier et pour
qu’il ne parle plus, on lui arrache la
426 / Rouilles encagées (Les)
langue. Pour se venger de qui a révélé
ses incestes, Lucrèce Borgia, la « belle
charogne », aimée par ses frères, concu¬
bine et maquerelle du pape, son père,
imagine un dîner où les belles dames
ont, à leurs genoux, un page aux longs
cils et aux lèvres rouges. Ravies, elles
se laissent embrasser, ignorant que leurs
soupirants sont atteints du «mal fran¬
çais» et que leur corps se couvrira
bientôt de plaques lépreuses. Le pape
et sa cour organisent un jeu qui les
divertit beaucoup : sous leurs yeux, cinq
soldats se battent à mains nues pour
une courtisane lascive qui appartiendra
au seul survivant. Ce dernier n’a même
plus la force de posséder la femme et se
contente de faire jaillir ses yeux des
orbites et de les manger. Il parvien¬
drait encore à lui dévorer le cœur si
César Borgia ne lâchait ses chiens qui
se repaissent des deux malheureux.
Enchanté, le pape se signe avec sa
croix. X. G.
ROUILLES ENCAGÉES (Les) 1
Roman et poèmes de Satyremont, pseu- '•
donyme de Benjamin Péret (1899-1959],
Publié en 1954, il ne fut tiré qu’à un
petit nombre d’exemplaires, dont une
partie a été détruite par la police. Réim¬
primé en 1970. Il est illustré de dessins
d’Yves Tanguy dont la vulgarité au
second degré thématise les graffiti des
lieux d’aisances : les personnages y
déversent des rivières de sperme parmi
les sexes ailés. Le texte de Péret est lui-
même assez relâché; la crudité du
vocabulaire, qui n’est pas soutenue par
une grande recherche imaginative, est
lassante. Et l’érotisme est presque trop
évident et immédiat pour toucher les
sens.
L’histoire de « Branleur des Couilles
Molles » amuse néanmoins par sa fan¬
taisie : ainsi un chien sodomise un per¬
roquet qu’on enfonce ensuite dans le
sexe d’une femme, laquelle se met à
miauler «comme une enragée» tan¬
dis que «Branleur lui décharge dans
l’oreille». L’orgie s’intensifie quand
arrivent ses ancêtres : Pissat de la Verge-
Basse, Préputio de l’Enculade, Cli-
toriseult... Toute la famille souille et
saccage une église et Sixtynine, enceinte
d’une hostie, accouche du Christ. Des
poèmes blasphématoires tournent en
dérision cantiques et prières. Ainsi le
« Notre Père » devient : « Notre pine
qui êtes au con, que notre cul soit
défoncé.» L’aspect le plus intéressant
du livre — qui à cet égard est tout à fait
surréaliste — est sans doute que les
objets s’animent pour participer à la
débauche générale : le miroir se fend
en un immense vagin, la montre jouit
«en rejetant tous ses rouages» et le
sperme même, qui se déverse à flots,
pénètre les meubles qu’il féconde ou
bien « agité, malaxé comme du beurre,
se rebiffe» et envahit la ville, entraî¬
nant et renversant les passants. C’est
ainsi que la jouissance excessive boule¬
verse les cités... X. G.
RUT (Le) OU LA PUDEUR ÉTEINTE et ZOMBI
DU GRAND PÉROU (Le)
Ces deux ouvrages de Blessebois, para¬
doxal contemporain de Racine, consti¬
tuent;'avec quelques opuscules, un bloc
autobiographique indissociable. Encore
risquerait-on de n'en pas saisir le sens si
l'on ne se penchait d'abord sur la vie
effarante et sur la bibliographie assez
complexe dans lesquelles ils s'inscrivent.
Alexis-Pierre-Comeille Blessebois,
donc, sans qu’on sache de quelle fan¬
taisie lui est venu ce prénom ou ce
pseudonyme emprunté à l’auteur du
Cid, vit le jour à Vemeuil-sur-Avre
en 1646 ou 1648. Alençon, après des
frasques d’adolescence à Vemeuil, le
vit débuter dans la vie et dans la poésie,
par les longtemps inédites, mais assez
paillardes Aventures du Parc d’Alen¬
çon et des épigrammes du même goût
qui d’emblée firent de lui la bête noire
de l’intendant : un certain Hector de
Marie. En revanche ces premiers vers
l’accréditèrent auprès des coquettes
Alençonnaises. Blessebois vivant sur¬
tout de l’argent qu’il recevait de sa
Rut (Le) ou la Pudeur éteinte et Zombi du Grand Pérou (Le) / 427
mère, le vindicatif intendant ne pouvait
lui jouer un plus mauvais tour que de
hâter, en observance des instructions
de Colbert, la vérification des livres de
la taille du feu receveur Blessebois à
Vemeuil : devant cette grave menace,
Pierre-Corneille ne trouva rien de plus
expédient que de mettre le feu, avec le
concours de son frère Philippe, à la
maison maternelle ; Pierre-Corneille,
seul découvert par la police, fut
condamné, le 15 novembre 1670, au
bannissement perpétuel, à cinq cents
livres d’amende et à la confiscation de
tous ses biens. Incapable de s’acquitter,
il fut retenu dans la prison, étrangement
confortable, d’Alençon. Les codéte¬
nus, parmi lesquels un dénommé Po-
quet, étaient des compagnons de jeu
et de lippées. Le concierge-guichetier,
Rocher, ne songeant qu’au bien-être
de ses pensionnaires, leur garantissait,
contre espèces, de bons repas et intro¬
duisait auprès des prisonniers toutes les
femelles qui en avaient envie : ainsi
le poète eut-il l’avantage de mieux
connaître un certain nombre d’habi¬
tuées du Parc, parmi lesquelles devait
compter essentiellement la fameuse
Mlle de Sçay : Marthe Le Hayer, cou¬
sine du procureur du roi. Tout alla bien
tant que la maman Blessebois put four¬
nir de l’argent de poche : après la mort
de celle-ci, l’heureux prisonnier, ne
pouvant plus compter que sur les
cadeaux de ses visiteuses, fut réduit à
demander son élargissement, obtenu en
novembre 1671.
Marthe Le Hayer s’était follement
éprise de lui, et Blessebois l’avait tou¬
jours trouvée particulièrement géné¬
reuse. Les deux amants convinrent
de se retrouver sur la route de Sées,
Marthe étant habillée en homme, pour
gagner Paris et se marier. La trop
confiante Mlle de Sçay fut assez inno¬
cente pour remettre à Pierre-Corneille,
par-devant notaire et contre promesse
d’épousailles, la somme de 2 580 livres.
Deux jours après leur arrivée à Paris,
Blessebois, tenant moins au mariage
qu’à la dot, fila dans les Pays-Bas, lais¬
sant tout bonnement Marthe entre les
mains d’une maquerelle connue. Marthe
ne parut pas se déplaire dans la maison,
toutefois elle porta plainte contre le
fiancé indélicat qui fut, à son retour,
appréhendé et mis au For-Lévêque,
puis à la Conciergerie. Pour se défendre
devant le juge, il eut encore le front de
se retrancher derrière la débauche de la
plaignante! Libéré en 1673, il revint à
Vemeuil où il trouva moyen de séduire
une autre dame prodigue et de tuer le
mari. Une enquête étant ordonnée, il
gagna la Hollande où, grâce à la pro¬
tection, acquise par ses intrigues, de
Guillaume d’Orange, il obtint un enga¬
gement dans la flotte en partance contre
les Suédois, et rentra à Paris en 1678.
Ayant en vain tenté de faire quelque
argent dans le théâtre, il s’engagea la
même année en qualité de soldat dans
le régiment de la Bretèche. Frappé
d’amende pour avoir roué de coups un
perruquier parisien, il fut, dans l’im¬
puissance de payer, retenu encore jus¬
qu’à la fin de 1679 à la Conciergerie. Il
choisit, en désespoir, d’entrer dans la
Marine royale, où l’attendait le pire.
On ne sait quelle altercation avec un
supérieur, suivie, en tout cas, d’une
désertion, lui valut, le 14 août 1681,
une condamnation aux galères à perpé¬
tuité : le voilà forçat, faisant à pied,
enchaîné, le voyage de Paris à Mar¬
seille, marqué de la flétrissure et sou¬
mis au régime effrayant de la chiourme.
Il rama sous le fouet jusqu’à ce qu’il
fût déclaré inapte à continuer; et en
février 1686, on l’embarqua comme
esclave pour la Guadeloupe, où il fut
acheté par la veuve du major de l’île,
sur le domaine du Grand Pérou, quar¬
tier de la Capesterre. Le fils de la veuve,
dit marquis du Grand Pérou, avait pour
maîtresse une fille voluptueuse et un
peu folle, Félicité de Lespinay, dite
également la Princesse de Cocagne, du
nom de sa propriété, sise de l’autre côté
de la rivière. Dans ce pays où régnaient
la magie et les apparitions, Blessebois
428 / Rut (Le) ou la Pudeur éteinte et Zombi du Grand Pérou (Le)
Gravure de Bernard Picart.
avait réussi à se faire passer pour sor¬
cier. La Princesse de Cocagne, en diffi¬
culté avec son amant, recourut, pour le
punir ou le ramener, à notre poète, qui
la transforma en Zombi prétendument
invisible, non sans avoir prévenu le
marquis, d’où une farce gigantesque
qui mit le branle-bas dans tout le coin,
et finit par l’arrestation de Blessebois,
écroué à Basse-Terre, dans la prison du
château. S’étant évadé avec l’aide de
Félicité, il réussit vraisemblablement à
regagner la France. On perd sa trace
avec la publication de son dernier
ouvrage. Il dut avoir dans les dernières
années du siècle, ou dans les premières
du suivant, une fin obscure et misérable.
Aux inédites Aventures du Parc
d’Alençon (1668) qui ne devaient être
publiées que par F. Lachèvre, dans un
ouvrage que l’on reverra, avaient suc¬
cédé sous sa plume qui ne fut pas tou¬
jours gaillarde : les Palmes du Fils de
l’Homme ou la Vie de Jésus-Christ
(Châtillon-sur-Seine, 1674), Les Sou¬
pirs de Sifroi ou l ’Innocence reconnue,
tragédie, id. 1675. À Leyde en 1676
parurent Les Œuvres satyriques de
Pierre-Corneille Blessebois, compre¬
nant Le Rut ou la Pudeur éteinte, sa
grande œuvre érotique, l’innocent Alma-
nac des Belles pour l’année 1676, et
VEugénie, tragédie. La même année
féconde vit paraître sous son nom
Marthe Le Hayer ou Mlle de Sçay,
comédie en trois actes (alias, en 1682,
le Bordel de Mlle de Sçay), Filon
réduit à mettre cinq contre un, sorte
d’églogue paillarde (Elzevier), Le Lion
d’Angélie et Le Temple de Marsias
(Cologne). Il s’acharnait contre Mlle de
Sçay dans une nouvelle comédie, celle-
ci en un acte : La Corneille de Mlle de
Sçay (1678), puis ce fut, imprimée à
Autun en 1686, La Victoire spirituelle.
Enfin parut, vraisemblablement à Rouen,
Rut (Le) ou la Pudeur éteinte et Zombi du Grand Pérou (Le) / 429
en 1697, Le Zombi du Grand Pérou ou
la Comtesse de Cocagne. On traitera à
part de *Lupanie, ouvrage libertin ano¬
nyme de 1668, à lui attribué par ses
rééditeurs Montifaud et Apollinaire,
sans que la supposition selon laquelle
Blessebois aurait conté là une aventure
de jeunesse puisse trouver un sérieux
crédit. On présentera aussi, séparément,
un *Priape, « ballet en musique »
ouvrage paru en 1694, qui lui a été
attribué gratuitement par son rééditeur
genevois en 1868. La *Relation du
voyage de Copenhague à Brême, en
vers burlesques, parue à Leyde en 1676
et rééditée par Poulet-Malassis avec
Lupanie en 1867, œuvre d’un certain
Clément, est hors de question, ne devant
à Blessebois que le « Au lecteur » et un
sixain.
Négligé de tout le xviue siècle, sauf
une insertion de Filon dans les Offrandes
à Priape (Conculis, 1794; pp. 72-86),
venant après la réimpression, en 1758,
de Marthe Le Hayer sous le titre Le
Bretteur, Blessebois a été remis au
jour par les bibliophiles du xixe siècle.
Nodier, un des premiers, l’a redécou¬
vert. Le Lion d’Angélie, suivi du Temple
de Marsias, a été republié à Paris en
1862, de même que, chez Jouaust, Le
Zombi du Grand Pérou, avec une pré¬
face de E. Cléder. L’imputation hasar¬
deuse de Lupanie à Blessebois lui a
valu en 1876 (Alosie ou les Amours de
Mme M. T. P.) une notice de Marc de
Montifaud, rééditeur également du Lion
d’Angélie (Bruxelles, 1877). En 1912,
Guillaume Apollinaire a réuni dans la
collection des «Maîtres de l’Amour»,
sous le titre : L ’Œuvre de Pierre-Cor¬
neille Blessebois, Le Rut, Lupanie et Le
Zombi, le second aussi arbitrairement
attribué à Blessebois que bizarrement
intercalé entre deux ouvrages posté¬
rieurs. Blessebois a dû toutefois attendre
une étude sérieuse jusqu’à 1928, année
qui vit paraître le beau travail de
Frédéric Lachèvre : Le Casanova du
XVIIIe siècle : Pierre-Corneille Blesse¬
bois, Normand (16467-1700?), suivi
d’un inédit : les Aventures du Parc
d’Alençon, ouvrage auquel s’ajouta en
1937 une réédition, par le même
Lachèvre, de La Corneille de Mlle de
Sçay ; Fernand Fleuret s’est également
penché avec pertinence sur notre auteur
dans le livre intitulé : De Gilles de Rais
à Apollinaire (1933, pp. 123 à 143).
Lachèvre, d’accord avec Fleuret, ayant
définitivement écarté Lupanie, seuls
finalement nous intéressent ici, outre le
bref Filon, les gros morceaux que sont
Le Rut ou la Pudeur éteinte, complété
par les deux comédies qui chargent
également Mlle de Sçay, et Le Zombi
du Grand Pérou, le premier étant le
récit des prisons alençonnaises, et l’autre
celui des sorcelleries guadeloupéennes.
Si accordés qu’ils soient à ce que nous
savons des faits, il reste intéressant de
voir comment Blessebois, dans sa prose
entremêlée de vers, a assaisonné les
deux histoires.
Le Rut, si bien nommé, comporte
trois parties, avec trois dédicaces qui
sont des lettres d’injures à Mlle de
Sçay. La première partie nous montre
dans sa geôle Blessebois, sous le nom
de Céladon, recevant une Dorimène,
puis, masquées, une Amarante et une
Marcelle. Le nom d’Amarante couvre
Mlle de Sçay elle-même, qui a passé la
cinquantaine et, ne trouvant pas qu’il
soit trop du diamant qu’elle porte au
doigt pour payer les faveurs du beau
prisonnier, se retire enfin tête bais¬
sée, « Sans faire le moindre faux-
pas/Tant elle avait été soigneusement
graissée ». Marcelle, pour son compte,
arrive encore à se satisfaire de l’étalon
fatigué. Fleureusement : «Cette friande
jouvencelle/Ne se payant point de désirs/
Et n’étant pas du rang de celle/Qui ne
se fait jamais baiser qu’à des zéphirs. »
Cette première partie comporte en guise
d’appendice une quinzaine de poésies
étrangères au sujet, et d’une gaillardise
très réduite. La seconde partie nous
montre Dorimène, en possession d’un
amoureux billet de Céladon, accompa¬
gnée d’une certaine «maquignonne de
430 / Rut (Le) ou la Pudeur éteinte et Zombi du Grand Pérou (Le)
chair humaine» nommée Hiante. L’ami
Poquet se charge de Dorimène : « Dori-
mène à ce doux accueil/Perdit à son
tour la parole,/Et, pendant que Poquet
vertement la bricole,/Pour mieux ouvrir
le eu laissa clore son œil.» Céladon
pendant ce temps s’affaire avec Hiante,
en lui attachant, pour être plus tran¬
quille, ses cotillons par-dessus la tête.
Poquet, allant pisser, laisse place au
concierge et rencontre la concierge, fine
petite bossue, qui, mise en alerte par le
bruit, vient prêter l’oreille aux jeux de
Céladon et d’Hiante, d’où bientôt un
engagement général. Hiante « qui tâchait
de remettre en leur bienséance ses
cotillons et sa chemise», se va par
malheur, «brûler le poil du eu à la
lampe » : incident qui amorce la déban¬
dade. Le lendemain, habillées en cava¬
liers, arrivent dans la prison Amarante
et Marcelle, qui ont surpris, dans le
parc d’Alençon, un récit de l’affaire.
Un traiteur apportera le soir les élé¬
ments d’un excellent dîner, d’où une
nouvelle partie à laquelle participera la
même troupe que la veille, grossie d’une
toute jeune sœur de Dorimène, nom¬
mée Marille, dont Poquet cherche en
vain, «pendant quelque quart d’heure »,
le pucelage. Ils sont si serrés dans la
geôle que le concierge, se disposant à
«fringuer» avec Hiante, a toutes les
peines du monde «à mettre le Grand
Turc dans Constantinople». Hiante, qui
était enceinte, accouche sur place : l’en¬
fant sera, sur l’avis de la concierge,
déposé à la porte de Le Hayer.
Des sonnets, un acrostiche, des cou¬
plets, des anecdotes laissent encore
place à une lettre adressée à Céladon
par certaine Mlle Boissemé, qui lui a
laissé un chancre. La mort du chien de
la prison, et celle de la nouvelle-née
dont un chat roule la tête en se diver¬
tissant, complètent agréablement le
tableau. La troisième partie s’ouvre par
une sorte d’épilogue de la seconde, Le
Hayer ayant trouvé devant sa porte la
tête du monstre mort-né et le mari
d’Hiante s’étant avisé que le ventre de
sa femme était vide. Là-dessus, un adieu
versifié de Céladon à Dorimène nous
avise que le prisonnier a été élargi, sous
la condition de prendre la route sans se
retourner; il est rejoint en chemin par
Amarante et tout se déroule (mis à part
le récit digressif des amours d’une
Mlle Vente, épouse de M. Vente, avec
M. le curé de la Madeleine de Ver-
neuil) comme on l’a vu dans la biogra¬
phie. Des voiles sont levés, de surcroît,
sur le passé, bien rempli, d’Amarante.
Dans sa prison parisienne, Blesse-
bois rencontre un baron de Simoïs,
pédéraste, qui, après avoir échoué auprès
de lui, « chevauche romainement» Ama¬
rante. Celle-ci reste, pour finir, entre
les pattes d’un M. de la Graverie, grand
coquin devant l’Étemel, en quête d’une
gueuse parfaite. Céladon, enfin affran¬
chi des poursuites de son épouseuse,
la laisse fonder en paix une maison
à tarifs bas. «Toutes les demoiselles
d’Alençon que l’envie de courir fait
sortir de chez elles y dansent fort légè¬
rement tous les branles de Cyprine, et
l’on en est quitte pour un chancre, une
chaude-pisse cordée, et quelquefois pour
une Vérole gangréneuse.» Dans cette
fin seule se trahit un certain romance-
ment, dû à la rage qu’a l’auteur de salir
Mlle de Sçay. Tous les personnages,
jusque-là, semblent fidèles à leur histo¬
rique réalité et ils sont peints au jour de
circonstances où l’invention apparaît
assez infime, avec une verdeur digne
de leur cynisme.
Le Zombi, quant à lui, prend les
événements guadeloupéens que nous
connaissons, au moment où la Prin¬
cesse Cocagne vient trouver M. de C...
(entendons M. de Corneille) pour récla¬
mer son aide, et nous conduit, en pas¬
sant par les larges coucheries du sorcier
avec la dame reconnaissante, jusqu’à
son ensevelissement dans le cachot de
Basse-Terre. La relation semble exacte
de tout point, comme de tout point
conforme aux données du folklore. Le
Zombi, en quoi M. de C... prétend tra¬
vestir la naïve princesse, est l’esprit
Rut (Le) ou la Pudeur éteinte et Zombi du Grand Pérou (Le) / 431
malin qu’on retrouve dans toutes les
Antilles. On a pu, d’après les docu¬
ments, mettre des noms véritables sur
des personnages que Blessebois n’a
même pas pris la peine de travestir, et
les bords de la Capesterre, tels qu’ils
sont encore aujourd’hui, sont parfaite¬
ment reconnaissables. La véracité même
de cette blague énorme, la vie intense
de tout ce monde, qui emploie des
termes guadeloupéens encore en usage,
la fidélité enfin du décor, donnent un
prix rare à ce premier roman colonial
de notre littérature, déjà reconnu comme
tel par tous ceux qui en ont traité : un
Paul et Virginie avant la lettre, à vrai
dire d’une tout autre sorte, et, sinon
d’une voluptuosité très poussée, d’une
verve fort amusante.
On peut ne pas insister sur les deux
médiocres comédies où Blessebois pour¬
suit de sa hargne vengeresse la malheu¬
reuse Marthe Le Hayer. Mais il faut
bien dire un mot de Filon réduit à mettre
cinq contre un. Filon : un rustique qui,
sous le chapeau paysan, ressemble
étrangement à Blessebois. Accablé de
désirs amoureux, mais sans le sou, il
implore en vain le secours de Mirène,
Lisette, Caton, Marotte, Alise, Jeanne-
ton, Isabelle qui, successivement, met¬
tent à prix des faveurs toutes prêtes, le
laissant enfin réduit à « se cracher dans
la main», ce qui, pour peu qu’on
entende par « cinq contre un » autant de
doigts, donne l’explication d’un titre, à
première vue singulier : explication qui,
d’ailleurs, nous était déjà donnée dans
un passage du Rut : « D’avoir recours à
cinq contre un,/Ce plaisir, j’en conviens,
apaise le martyre.» Ce sexe livré au
poing d’Onan complète la figure la
plus curieuse peut-être de toute notre
littérature ruffianesque. A. B.
SABBAT (le)
Œuvre posthume de Maurice Sachs,
pseudonyme de Maurice Ettinghausen
(1906-1945), achevée en juillet 1939 et
publiée en 1946.
Cette autobiographie d’un homme
de trente-deux ans tient du roman
(d’une génération, d’un certain milieu
de bourgeoisie déclassée et désaxée,
d’une époque enfin, l’après-guerre des
années 20) et de l’essai, dans la mesure
où l’auteur ouvre son propre procès, se
fait témoin mais aussi juge d’un mode
de vie où le vol, la paresse, la boisson
et l’homosexualité ont tenu une large
place. Il est superflu d’insister ici sur
les lacunes, fort significatives, de ce
livre remarquable : chronologie parfois
floue, absence d’événements impor¬
tants tels que le surréalisme, les débuts
de l’hitlérisme ou le Front populaire ; et
surtout, effacement du rôle nullement
négligeable joué par l’auteur dans la
vie littéraire et mondaine de l’avant-
guerre de 1939. Il ne s’agit pas là d’omis¬
sions, mais d’aspects relégués systéma¬
tiquement à l’arrière-plan, tandis que
Maurice Sachs s’acharne à scruter, à
analyser les drames et les vicissitudes
d’une âme, la sienne.
Dans ces drames, les singularités
sexuelles tiennent, non certes la pre¬
mière place, mais une des premières.
C’est au collège qu’il découvre presque
en même temps l’exaltation amoureuse
pour un de ses condisciples et la honte
d’aimer. L’homosexualité, chez Sachs, si
elle l’entraînera, à une certaine époque,
à aller chercher dans la « maison » tenue
dans l’entre-deux-guerres par le Jupien
de Proust, les brefs plaisirs procurés
par des prostitués mâles, est cependant
tout autre chose que la poursuite du
plaisir des sens. De sa première grande
passion masculine avec un certain
Octave, Sachs écrit: «Je ne prétends
pas que cette liaison fut entièrement
chaste. Mais je me rappelle que nous
ne fumes nullement pressés de la scel¬
ler dans le plaisir, tant nous goûtions
la volupté de ces embrassements sans
fin déclarée, sans arrière-pensée. » Cette
analyse, il y a lieu de penser qu’elle
vaut pour toutes les passions du Sachs
amoureux des hommes ; en contrepoint,
ce qu’il retient de ses quelques expé-
434 / Saga de Xam
riences féminines souligne que c’est
seulement pour des garçons que son
âme — et non pas seulement son esprit
et son corps — a pu s’engager, s’exal¬
ter totalement: «J’aurais été passion¬
nément heureux, je crois, auprès d’une
femme, si je les avais mieux aimées
physiquement, mais mon corps, très
capable d’exercer sa fonction mascu¬
line, s’exécutait vaillamment, et sans
volupté [...] ce n’était pas au creux
tendre de Lisbeth une liqueur de l’âme
que je versais, mais seulement une
écume du corps. Ce qui me retint dans
l’amour des garçons, ce fut, autant et
plus que la volupté, ce climat de com¬
plicité presque enfantine auquel je
trouvais plus de charmes qu’à l’exer¬
cice de la pleine force masculine. » Et
l’on doit remarquer que s’il est beau¬
coup question du sens de la faute, d’un
sentiment de culpabilité qui poursuit
l’auteur, il concerne son impulsion au
vol, son effondrement dans l’alcool,
son incapacité à faire un travail suivi,
sa stérilité littéraire, mais non des pas¬
sions qu’il conte, détaille parfois, ana¬
lyse enfin en mettant en lumière tout ce
qu’elles ont eu d’exaltant, d’humain,
d’esthétique. De même d’ailleurs, et
sur un tout autre plan, il sait parler en
quelques pages de l’onanisme, en pro¬
testant, non sans raison, contre ceux
qui en font un drame et commettent, du
coup, un crime à l’égard de l’enfant et
de l’adolescent. Nous sommes ici dans
cet univers que dominent les grandes
idoles de Cocteau (jugé d’ailleurs sans
complaisance) et de Gide, aux anti¬
podes du monde de Proust où les singu¬
larités sexuelles sont inquiètes, cachées,
poursuivies par le remords et la peur.
Dans ce livre d’une lucidité intransi¬
geante, toutes les pages qui concernent
la vie sexuelle du héros sont autant de
rayons de lumière, de moments où le
Sabbat fait trêve. Y. B.
SAGA DE XAM
Récit en bandes dessinées, réalisé par
Nicolas Devil d'après un scénario de
Jean Rollin, présenté par Michel Taittin-
ger. Publié en 1967.
Merveilleux livre de poésie aux
magnifiques dessins, souvent psyché¬
déliques. Inhabituel, il ne met pas en
scène une héroïne starlette ou vamp,
mais une « hippie » aux formes douces.
Avec ses grands yeux rêveurs, sa déli¬
catesse, elle vient d’une autre planète,
Xam, peuplée de femmes aux cheve¬
lures de fleurs et de plumes de paon,
où règne «Ajéjona, l’exilée, mère des
Incas, reine des Atlantes, descendante
directe des saphiques de Trantor». Saga
tombe au milieu des hommes, «race
poilue», monstrueusement laide, trou¬
piers rudes et grossiers, immondes
créatures, Drakhards velus. La fille de
couleur (sa peau est bleue) subit, sans
comprendre, le viol, le fouet, la torture,
mais se lance au combat pour défendre
Mélusine, attachée à la proue d’un
navire.
C’est alors que la « meute déchaînée »
des femmes révoltées massacre les
mâles oppresseurs. Baisers, caresses,
amour, murmures des deux amies : « Ma
pensée t’envahit, je te pénètre. — Tu
vis èn moi comme toutes les femmes
que tu as possédées.» Cependant, sur
Xam, les Troglodytes, monstres sortis
des enfers de Bosch ou des horreurs de
Goya, attaquent les filles. Seule conci¬
liation possible : Saga offre son corps
qui frémit de dégoût au contact de
la «carapace chitineuse, d’où suintent
des purulences aqueuses». De cette
effroyable copulation, naîtra-t-il un hy¬
bride, incarnation de la révolte des hip¬
pies, des provos, de Dylan ou du Living
Theatre ? Le dessin nous entraîne dans
un délire qui laisse ouverts tous les
possibles. X. G.
SAINTE NITOUCHE
ou Histoire galante de la tourière des car¬
mélites suivie de l'Histoire de la Duchapt.
Petit roman publié en 1748 et attribué à
Meusnier de Querlon (1702-1780).
L’autobiographie de la sœur Agnès,
entrée à quarante-cinq ans aux carmé-
Satyres et follastreries (Autres) / 435
lites comme tourière à l’âge où sa figure
ne pouvait plus lui être d’aucune aide
pour subsister, tire son titre de l’air
d’innocence qu’avait dans sa jeunesse
cette même Agnès, élevée un temps au
couvent, et alors surnommée Sainte
Nitouche. En vérité, elle a de qui tenir,
puisqu’elle est elle-même la fille d’une
religieuse, devenue prieure du cou¬
vent, et dont les amants sont nombreux.
Aussi la jeune Agnès aura-t-elle de
bonne heure des aventures, des gros¬
sesses aussi ; fera des séjours obligés à
la Salpêtrière, et à Bicêtre quand elle
aura attrapé la vérole; finira par cou¬
cher avec son véritable père; passera
au tribadisme, et ouvrira enfin elle-
même une maison de plaisirs. C’est là
qu’elle connaîtra la Duchapt, dont l’his¬
toire est insérée ici, et qui a été poussée
à se faire entretenir par la « marchande
de modes» chez qui elle travaillait;
une fois lancée dans cette voie mal¬
gré ses répugnances, la Duchapt multi¬
pliera ses amants, jusqu’au jour où une
scène nocturne verra chez elle la ren¬
contre de trois hommes, et la perte de
sa fortune. Agnès, elle, verra la bonne
marche de ses «affaires» détruite par
l’irruption de quelques mousquetaires
dans sa maison. Y. B.
SATYRES DU SIEUR RÉGNIER (Les)
Pièces en vers de Mathurin Régnier
(1573-1613], Publiées en 1609.
Quand il ne dédie pas ses satyres aux
princes et qu’il ose se tourner franche¬
ment vers lui-même, que voit, que fait,
que peut Régnier? Le tragique est qu’il
naît dans l’impuissance, l’impuissance
de trop de beauté : « Ah ! cruel souve¬
nir, cependant je l’ai eüe,/Impuissant
que je suis en mes bras toute nüe. » Les
cuisses de la belle pourtant l’enlaçaient :
l’amour non fait se délivre des femmes
et cherche d’autres récompenses qui
sont les yeux ouverts de Régnier, qui
sont sa plume. En marge, c’est lui qui
rédige les testaments et fait les lits :
« Ci-gît ou gira quelque jour/Une fillette
de la cour,/Autant impudique que belle. »
Avec une effroyable tranquillité dans
les mots qui pénètre au plus profond,
Régnier décrit et dissèque ce que lui
donne l’abondance du «vrai» : «Alors
qu’elle sentit couler/Une liqueur em-
brosienne/Une saveur nectarienne/Qui
s’épancha par les tuyaux/De la matrice
à sept canaux.» Et cette médecine
de voyeur met le lecteur sur la voie :
la question centrale reste : « Comment
prendre le dessus ? » Car pour Régnier,
poète tonsuré, la femme est d’abord
une ogresse, et lorsqu’elle l’ensorcelle,
c’est pour lui faire se ressouvenir d’un
certain froid. La fantaisie ne se mani¬
feste finalement que par une femme en
morceaux, ogre défait. R. L. S.
SATYRES ET FOLLASTRERIES (Autres)
Poèmes de Pierre Berthelot (1580-1620).
Publiés s. d.
Légers regrets, légères amours, lé¬
gères cuisses, légers trépas. Berthelot
le « follastre » ne fait pas d’erreur quant
au monde qu’il anime, et part du bon
pied, celui du badinage, celui de l’in¬
certitude. Les jeux de mots fourmillent :
morte, la maquerelle ne laisse d’autre
héritage «Que le bruit d’avoir davan-
tage/De culs que d’écus amassés ». Bien
sûr, il déploie l’arsenal de la logique
grivoise, mais bien souvent elle est
voilée, fine, heureuse après tout, même
dans les complaintes, et la joliesse
l’emporte sur le grossier, et le sourire
sur le rire. «Petite haridelle harassée/
Squelette de peaux et d’os.» Ce por¬
trait d’une « dame maigre » fait oublier
la cruauté que manifeste parfois Ber¬
thelot quand il se complaît à détailler
chez autrui l’erreur, la pauvreté, le ridi¬
cule. Le plus étonnant est peut-être la
place attribuée aux objets : la première
«satyre» décrit en vers parfaitement
rythmés le pourpoint d’un courtisan, qui
devient peu à peu le centre épique d’une
prodigieuse tornade verbale : « Pauvre
pourpoinct souffre douleur/Pourpoinct
de ville et de parade/De jeux, de course
et mascarade,/Pourpoinct et de chasse et
des champs/Pourpoinct d’hiver, d’été,
436 / Saül
d’automne» etc., et voici ce pourpoint
qui s’inclut même dans l’histoire, pour¬
point d’Ulysse, de la Ligue, symbole
de liberté !
Haut-de-chausse, manteaux, «calles-
sons» de velours, tous ces vêtements
voyagent, parlent, souffrent, peuplent
l’espace. Puis, au beau milieu des
étoffes usées, Berthelot surgit brusque¬
ment en agitant les feuillets de son his¬
toire personnelle. Celui qui «courtisa
les courtisans» est bien plus qu’un
poète courtois, il a droit à son exis¬
tence de penseur, après s’être frotté
au lard des demoiselles, il sait désor¬
mais la différence entre plaisir et désir
(«L’Adieu»), et va même jusqu’à la
vision, dans une dernière et extraordi¬
naire transposition du réel («Visions
de la Cour»): «Je vis mille animaux
dans les champs Elisées/Des troupes,
des serpens, se promener au soir/Des
veaux chercher l’Écho de leur voix
déguisées...» R. L. S.
SAÜL
Drame en cinq actes d'André Gide
(1869-1951). Publié en 1903.
La grande affaire du roi Saül, ce
n’est pas de vaincre les Philistins, c’est
de satisfaire son désir des garçons. C’est
aussi le secret qui, lorsque Dieu se tait,
rend torturantes les chaudes nuits d’été.
Ses humeurs sombres et ses accès de
gaieté féroce, sa lassitude (la pourpre,
le sceptre et la couronne, il les donne¬
rait bien sans remords pour les caresses
d’un enfant), ne le cèdent pas, dans leur
expression lyrique, à ceux d’une Phèdre.
Fureur d’aimer ce que la main n’osera
jamais toucher, sauf à devenir sacrilège
ou bien incestueuse, qui se nourrit
d’étreintes imaginaires et s’exaspère
devant l’interdit, elle se porte ici sur le
joueur de harpe «terriblement beau»,
David, ou encore Daoud, le délicieux,
comme le nomment les gens de la tribu
des Moabites, le petit berger, que le
vieux roi, dans son égarement, évoque
avec des accents raciniens : « Que ne
suis-je avec lui, près des ruisseaux, gar-
deur de chèvres?» Passe encore que
David ait été désigné par Samuel pour
succéder à Saül ; mais qu’il ait jeté son
dévolu sur le petit prince Jonathan, c’est
plus que Saül, qui assiste caché der¬
rière un rideau à la déclaration d’amour
entre les deux adolescents, n’en peut
supporter : « Et Saül, alors ? Et Saül ? »
Dans ce climat suffoquant où la pédé¬
rastie, attisée par la troupe des jeunes
démons, se déclare selon la litote clas¬
sique (David s’adressant à Jonathan :
« Console ta faiblesse entre mes bras »)
ou selon la poésie biblique (Jonathan à
David : « A midi, nous baignerions nos
pieds las dans l’eau fraîche, puis nous
nous coucherions dans les vignes »), on
comprend que les deux seules femmes
de ce drame ne soient pas montrées
sous des apparences propres à susci¬
ter le désir : la Reine, plus très jeune,
desséchée de continence forcée, et la
sorcière d’Endor, penchée sur son
chaudron. PS.
SCARRON APPARU À MADAME DE MAIN-
TENON
et les reproches qu'il lui fait sur ses
amours avec Louis le Grand. Anonyme.
Publié à Cologne en 1694.
Ce libelle, l’un des plus impitoyables
qui aient vu le jour sur le monarque et
la mieux-pensante de ses «favorites
d’État», la prude veuve du truculent
poète Scarron devenue Mme de Main-
tenon, semble avoir valu plus que des
ennuis à ses imprimeur et relieur, sans
qu’il soit possible d’avancer le nom
du ou des auteurs : dans la ligne des
Conquestes amoureuses du Grand
Alcandre, publié de même à Cologne
en 1684 par Gatien de Courtilz de San-
dras et qui s’étendait complaisamment
sur les variations du roi de la Vallière
en Montespan et de Montespan en Fon-
tanges, le livre est néanmoins plus
féroce que piquant, et sous des cou¬
verts ou des découverts érotiques, l’at¬
taque est ici politique. Le passé de la
«reine de fait», les chemins que son
ambition n’a pas craint de prendre sont
Secrettes ruses d'amour (Les) / 437
crûment rappelés et l’absolutisme du
souverain apparaît moins que jamais
vouloir se limiter à la stricte politique.
À Versailles, dans le texte. D G.
SCÈNE CAPITALE (La)
Cet ouvrage de Pierre Jean Jouve ( 1887-
1976) a paru pour la première fois en
deux parties (Histoires sanglantes, 1932
— la Scène capitale, 1935), réunies
ensuite dans une édition de 1948.
C’est une série d’histoires étranges,
inquiétantes, ouvertes sur un silence et
un mystère souvent proches de Kafka
et imprégnées d’un érotisme troublant
parce que suspendu. « La Fiancée » est
tuée car, «secrète comme la Sainte
Eucharistie», elle laisse un soir «le
plaisir de Satan» monter de son sexe.
«Dans une maison», la grosse baronne,
nue «engouffre» l’homme qui subit
cela comme un martyre et une atrocité.
L’homme se trouble aussi devant le
«sourire» d’une inconnue, «sourire
d’une tendresse presque criminelle»,
ou se sauve vers la Bibliothèque natio¬
nale quand une femme vêtue de four¬
rure lui parle (« Ah, bien sombre »). La
femme, elle, garde la tête haute, quand
dans la rue son pantalon descend sur
ses talons (« Le Rouge »). « Le Cabinet
de toilette tragique» est le lieu que,
dans les rêves, on cherche désespéré¬
ment à atteindre, empêché par une foule
« vague et libidineuse », qui envahit les
salons pour un bal au vacarme assour¬
dissant ou qui défile dans les rues,
menottes aux mains. Si quelqu’un par¬
court «les Allées» de son enfance,
c’est dans l’inquiétude d’être devenu
« un homme borné » au lieu de l’« inno¬
cent pervers» qu’il était. Cet innocent,
c’est aussi «Gribouille», celui qui a
si peur des femmes de cabaret, aux
grosses poitrines, qu’il casse une baleine
de son parapluie... Le même per¬
sonnage, sans doute, dans «les Rois
russes», est pris dans l’incompréhen¬
sible tourmente révolutionnaire, pris
surtout par sa fascination pour une
mystérieuse colonelle des Dragons, au
«parfum animal» et impétueux. Mais
quand il ne reste d’elle qu’une culotte
de soie tachée de sang, il « se confond »
avec son Cheval, se soulage dans la
poussière et reste seul avec le vide de la
victoire. «La Victime» est immolée au
désir et au sacrilège car «la femme,
ouverture rose et mielleuse dans sa puis¬
sante odeur orgiaque », a péché et l’étu¬
diant Waldemar, entraîné par la « folie
utérine», s’est accroché à la mort dans
la douceur du plaisir. Son ami Bras de
fer, sorcier pris à son propre piège, ne
ressuscite qu’un cadavre qui pourrit en
marchant.
« Dans les années profondes » paraît
une femme à la « puissance terrible for¬
mée de cheveux emmêlés et fauves».
Elle meurt quand on pense posséder son
corps terrifiant. Toutes ces histoires,
émouvantes par le degré de retenue
perverse qui les anime, semblent sécré¬
ter un poison de mort à l’approche de
l’amour. Elles sont aussi troublées par
les étranges relations entre deux hommes
qu’attire la même femme : «Ah quelle
terrible tristesse d’être si nécessaire¬
ment trois. » (« Trois gants »). X. G.
SECRETTES RUSES D'AMOUR (Les)
où est monstre le vray moyen de faire
les approches, et entrer aux plus fortes
places de son Empire. Essai anonyme
publié en 1610.
Qu’est-ce qui nous procurera le plus
de délices? Faire l’amour à une fille,
courtiser une veuve, ou poursuivre une
femme mariée? Le livre s’ouvre sur
une belle formule: «Tout le monde
court à l’amour, mais personne n’en
ose dire les formes. »
La jeune fille, tout d’abord, est in¬
constante dans ses sentiments, ingénu¬
ment provocante, mais inexperte, et de
tout son être rétive parce qu’elle a peur.
Malheur aux hommes «qui lient leur
âme aux appâts de ces filles qui n’ont
pour loi que la feintise et pour foi que
l’inconstance. »
L’art du séducteur sera mieux goûté
par la veuve qui, plus libre et plus
438 / Secte des anandrynes (La)
experte, volontiers languit. Là pourra
se déployer le lent rituel de l’amour.
Courtiser par la parole d’abord, qui est
la « trompette de la perfection de
l’âme», puis par le toucher, car «il est
nécessaire d’allumer les flammes du
désir pour y apporter l’eau du contente¬
ment qu’on imagine». Frisez les che¬
veux de la femme, parsemez-les de
fleurettes, et bâtissez-vous par ce moyen
«des bastions à guerroyer l’amour».
Prenez-lui la main, puis baisez-lui la
bouche, l’œil fixé «sur le respir du
corps», puis la gorge, puis les tétins,
puis la main sur le cotillon. Alors faites
jouer votre jugement car c’est à cet ins¬
tant fatidique que se gagne ou se perd
la partie. Pourtant «la veuve se bai¬
gnant trop dans l’eau de ses délices, la
conquête en est trop facile». L’idéal de
la chasse amoureuse reste, évidemment,
la femme mariée qui n’a ni la froideur
de la fille, ni la chaleur de la veuve.
C’est cette juste mesure qui fait d’elle
la terre promise et la rend « accomplie
d’un amour si merveilleux qu’elle n’est
que charme et amour». P. R.
SECTE DES ANANDRYNES (La)
ou Confessions de Mlle Sapho. Lettres
attribuées à Pidansat de Mairobert ( 1727-
1779). Publiées en 1789.
Il semble qu’ait réellement existé —
comme l’atteste la Correspondance de
Grimm — une mystérieuse secte de tri-
bades groupées autour de Mlle Rau-
court, comédienne demeurée célèbre
par ses mœurs qui lui valurent d’être
nommée « la prostituée de Babylone »,
mirent ses jours en danger sous la
Révolution, mais intéressèrent vivement
Bonaparte... Mlle Sapho, déjà très las¬
cive à quinze ans, est accueillie chez
Mme Gourdan — voir L ’*Espion
anglais — où sa virginité et son « clito¬
ris diabolique» provoquent l’enthou¬
siasme des mères et des novices (ou,
« en termes mystiques », des incubes et
des succubes) qui lui font subir une
cérémonie initiatique avant de l’ad¬
mettre dans leur «moderne Sodome».
Jacques de Favanne. «La Lubricité.»
Mais elle pèche avec un homme, est
chasséè et emprisonnée. On la retrouve
dans une «maison» où elle reçoit une
leçon «dont toutes les postures de
F Arétin ne donnent pas une idée » et on
lui apprend de quelle façon on flagelle
et martyrise les «prêtres gaillards».
Après diverses débauches, elle s’enfuit
sous les injures de Monseigneur, son
entremetteur, elle finit actrice. Le livre
s’achève sur un éloge de la «tribade-
rie» à travers le monde. Sur l’existence
de sociétés libertines au xvme siècle,
voir également les *Aphrodites d’An¬
drea de Nerciat. X. G.
7
Roman d'Antoine Mantegna (auteur
contemporain). Publié en 1970.
Tout est blancheur et luminosité. Une
luxueuse villa sur une île grecque. La
mer à l’infini. Des êtres nus et libres,
délicatement parfumés. Un couple qui
s’aime, indissolublement lié, immensé-
Sermon joyeux d'un dépuceleur de nourrices / 439
ment riche et beau. Une jeune fille qui
fond de bonheur quand un jeune homme
caresse son visage. C’est le bien, la
beauté, l’innocence, c’est la pureté. Des
chiens méchants, des monstres, des
clochards mangés par la vermine, des
fouets où s’accrochent des morceaux
de verre tranchants, de jeunes aveugles
qu’on écartèle, des adolescents muets
que l’on sodomise, une jouissance qui
vient des seins tordus, des muqueuses
déchirées. C’est le mal, la laideur, la
perversion, c’est l’impureté. Entre ces
deux pôles, violemment contrastés,
prend place un cérémonial, à la fois
religieux et sacrilège, purification et
souillure. Ainsi, une nuit sur la mon¬
tagne, une femme est liée aux cornes
de deux chèvres et, «démesurément
ouverte», est livrée au Dieu, sous la
forme d’un bouc noir. Le mari s’élance
alors, «enfourche la bête», puis la
saigne avec un cran d’arrêt. Férocité et
éblouissement, sperme, sang, Royaume
des Ténèbres. L’homme et la femme,
pour se libérer de leur aliénation amou¬
reuse, entraînent sur leur passage en
les écrasant des êtres qui ne sont qu’ob¬
jet, ombre, double ; essaient toutes les
caresses, toutes les perditions mais
retrouvent toujours leur solitaire amour.
Et l’écriture, comme un poème ou une
litanie, vient égrener la souffrance, la
jouissance, la danse, le sommeil. Tout
cela dans une sorte d’enchantement un
peu vide, un peu glacé. X. G.
SEPT FEMMES DE BARBE-BLEUE (Les)
Nouvelles de Frédérick Tristan, pseudo¬
nyme de Jean-Paul Baron (né en 1931).
Publiées en 1966.
Barbe-Bleue écrit sept lettres à la
jeune Alice, la huitième femme dont il
souhaite devenir l’époux. Chacune de
ces lettres est une entreprise de séduc¬
tion à travers laquelle Barbe-Bleue
définit les règles de l’amour sadien.
Mais, en vérité, cet ogre apparaît ici
sous les traits d’un dieu appelant la
créature vers une Grâce dont il n’est
rien d’autre à attendre que le supplice
et la mort. «... Cette femme dénudée,
que la honte revêt de douleurs infinies,
cette fille que je détrône de sa féminité
à coups de fouet, cet animal sanglant
que je maintiens en vie dans la torche
de sa souffrance, cette bouillie qui geint
à peine, que la vie vomit avec horreur,
ne sont à mon regard que les souve¬
raines, lamentables étapes de la contra¬
diction qui m’est donnée de me sauver
et de me perdre — de demeurer en sus¬
pens au sommet de cette brûlure qui me
glace. »
Cette leçon d’érotisme blasphéma¬
toire, écrite dans une langue froide et
précise, tient autant de la métaphysique
que du réalisme le plus cruel ; elle per¬
met de mieux concevoir la significa¬
tion d’autres personnages célibataires
du même auteur, tel que l’Alexandre
du *Dieu des mouches ou le Franz
Hodelkarten de *Naissance d'un spectre.
«C’est l’être humain qu’il convient de
séduire. C’est sa conscience qui doit
se prendre à puer comme un charnier.
Dieu, l’infect, en sera tout incommodé. »
L’édition originale des Sept Femmes de
Barbe-Bleue contient des dessins et des
gravures de Gil et de Basaglia, des
photographies d’une violence poétique
qu’il faut signaler (Michel Faure) et
divers éléments significatifs, dont une
chevelure, le tout enfermé en une boîte
noire. Y. C.
SERMON JOYEUX D'UN DÉPUCELEUR DE
NOURRICES
Pièce en vers anonyme, publiée s.l.n.d.
Ecrite à la fin du XVIe siècle ou au début
du XVIIe.
« Messeigneurs voici le varlet/Qui
dépucelle les nourrices/Jeunes ou
vieilles, pauvres ou riches/Je suis qui
romps les huis ouverts/Et dépucelle
les nourrices. » Maître et maîtresse de
céans, nourrice et gentil bébé, enten¬
dent les soupirs du valet. Le dard de
l’amour l’a piqué, mais la nourrice
n’en a cure. «Méchant follâtre», dit-
elle, vos intentions sont malhonnêtes.
À quoi le valet superbement répond
440 / Si le grain ne meurt
Gravure de AAarillier.
qu’il faut «connaître ce qu’on mar¬
chande» car «il n’est de si bonne
viande/Que celle qu’on prend à l’es¬
sai». Revenant sans cesse à la charge,
« bavant et caquetant », le valet pousse
plus avant et ses entreprises se font
plus impudiques, plus hardies : « Mais
elle défendait tous les coups/Qu’on ne
touchât point aux mamelles. » Mamelles
et fessier : deux citadelles imprenables.
Et ce ne sera point le valet, mais le
maître qui, la nuit de l’assaut final,
soufflera la chandelle. P. R.
SI LE GRAIN NE MEURT
Récit autobiographique d'André Gide
(1869-1951). Diffusé en édition hors com¬
merce à tirage limité en 1920-1921 (pre¬
mière et seconde partie) et publié inté¬
gralement en 1924.
Gide dit écrire par pénitence. La
sexualité occupe une place centrale dans
sa vie et son œuvre. Il n’est que de
noter ses nombreuses protestations de
non-culpabilité pour s’en convaincre.
Son éducation protestante, la personne
de sa mère sévère, autoritaire, redoutée
en même temps qu’adorée, ne sont sans
doute pas étrangères au constant déca¬
lage entre «chair» et esprit que l’on
observe dans les œuvres de Gide. Enfant,
il est pourtant resté longtemps insen¬
sible à la honte et au sentiment du
péché. Il «joue» sous la table avec le
fils de la concierge, il se masturbe en
classe, tout naturellement. Il écrira avec
humour et tranquillité : «Je faisais alter¬
ner le plaisir avec les pralines. »
Mais les éducateurs se chargeront
rapidement d’inculquer à l’enfant l’hor¬
Si le grain ne meurt / 441
reur de ces «mauvaises habitudes» et
même de tout ce qui touche au corps.
Timide, hautainement replié sur lui-
même, Gide est moqué, battu, traqué
par ses camarades de classe dont il ne
partage par les jeux guerriers.
Il éprouve une amitié passionnée pour
un camarade, Lionel, « exempt de sen¬
sualité», puis une fervente admiration
pour Pierre Louÿs, ainsi qu’un sen¬
timent d’amour «mystique» pour sa
cousine qu’il désire épouser. Il sépare
radicalement amour et plaisir, n’ayant
d’abord qu’une impression de dégoût
face au «vice». Une prostituée, une
«quêtante créature» qu’il rencontre
un jour, l’emplit d’effroi. Il ne ressent
pour l’autre sexe qu’une aversion qu’il
appelle vertu. Son excessive pudeur,
une sentimentalité « mal comprise », le
laissent vierge à vingt ans. Mais, lors
d’un voyage en Tunisie, Ali l’entraîne
sur une dune, s’y couche en riant,
tranche ses lacets avec un poignard et,
«nu comme un dieu», entraîne Gide
dans son «délire». Son austérité pro¬
testante «fond» sous le climat et il
reconnaît son « penchant naturel » vers
les jeunes garçons. Il tente pourtant une
«rééducation d’instincts».
Dans les «rues saintes», les Ouled
Naïl, immobiles et parées de colliers
de pièces d’or, sont comme des « idoles
dans leurs niches». L’une d’elles,
Mériem, vient le rejoindre dans sa
chambre et il parvient au plaisir... en
s’imaginant serrer dans ses bras un
Mohamed, noir et svelte. Mais il échoue
avec En Barka, trop belle. Il cesse alors
de résister à ses tendances, criant vers
un Apollon inconnu : « Prends-moi tout
entier. Je t’appartiens. » Au cours d’un
deuxième voyage en Afrique du Nord,
la fréquentation d’Oscar Wilde bous¬
cule ses préjugés et hâte sa libération.
Cynique et direct, Wilde lui «donne»
un merveilleux petit musicien, avec
lequel, dans une «jubilation frémis¬
sante », il atteint cinq fois la « volupté »,
pour raviver encore de nombreuses
fois son «extase» lorsque l’enfant l’a
quitté. Il s’étonne et s’effraie de voir un
de ses amis sodomiser le petit « en aha-
nant», lui qui ne comprend «le plaisir
que face à face et réciproque ». Autour
de lui évoluent des jeunes gens qui
l’éblouissent mais qu’il n’aime ni ne
désire : lord Douglas, le « mignon » de
Wilde, pervers et gracieux dans son
manteau de fourrure; Ali, dominateur
et digne comme un prince. Mais ils
sont trop hautains pour Gide qui par¬
lera, au contraire, dans son Journal, du
« lyrisme joyeux », de la « frénésie amu¬
sée» et de la complaisance d’un Tuni¬
sien de quinze ans, qui lui procureront
deux nuits d’incroyable plaisir. Mais,
la troisième nuit, il lui fermera sa porte,
pour ne pas «gâter par surimpression
un tel souvenir», fidèle en cela à sa
doctrine des Nourritures terrestres :
«Ne désire jamais, Nathanaël, regoûter
les eaux du passé. »
Plus lui importent le cadre et l’atmo¬
sphère — les «alentours formidables
de la forêt tropicale » — que le parte¬
naire, fut-ce «le beau corps pâmé»
d’un jeune Africain, «créature de luxe»
mise à sa disposition par un sultan
(Ainsi soit-il). De toutes ces «voluptés
faciles», qu’il raconte en maints endroits
de son œuvre, il déclare n’éprouver
aucune honte. Le fait qu’il les paie en
argent pourrait lui ôter le poids de les
payer en remords. Néanmoins, c’est
lorsque sa mère, qui l’a tant fait souf¬
frir par sa propre souffrance, meurt,
qu’il épouse sa cousine. Forme de
rachat ? Il a sans doute beaucoup aimé
cette femme vers laquelle toute son
œuvre «est inclinée» (Et nunc manet
in te). Il l’aimait d’un amour extasié,
comme un ange et comme une mère. Il
n’a jamais osé se confier à elle et il ne
l’a jamais désirée (aussi bien pensait-il
que seules les femmes de «mauvaise
vie» ont des désirs!). Et il faut avoir
l’esprit aussi ridiculement borné que
son médecin pour penser qu’il était un
affamé (de la femme) «qui ne s’est
nourri que de cornichons». X. G.
442 / Singe de la fontaine (Le)
SINGE DE LA FONTAINE (Le)
Contes et nouvelles en vers suivis de
quelques poésies. Fables de Marie-
Alexandre deTheis (1738-1798). Publiées
en 1773.
«Ô mes amis que le monde est
déchu,/Comme au vieux temps le sexe
était habile ! » C’est avec ce cri que le
singe entre en lice. Le xvme siècle des
fêtes galantes est sur son déclin, et l’on
sent dans ce livre l’essoufflement du
sexe se vêtir de couleur pour tromper
son monde. C’est pourtant sans éclat
que se font les choses : c’est du sérieux,
on y travaille la femme au corps, on y
besogne. De-ci, de-là, apparaissent des
instruments et des situations vraiment
érotiques : une épée brandie comme un
sexe vengeur par un amant qui, tout en
faisant l’amour, tient en respect le cocu
tremblant, une femme au bain que son
voyeur et paillard de fils a observée, et
il ne put voir les tétons dont un mon¬
sieur inconnu ne cessait de s’occuper.
Mais le lecteur est gratifié de beaucoup
trop de clins d’œil pour qu’il puisse
vraiment croire à ces fables. «Deux
Cordeliers retournaient au couvent » :
voilà l’histoire type où se complaît
volontiers Théis. Evêques, moines et
jeunes servantes, sur des mulets ou
dans des lits, classiquement s’entre¬
croisent. On est loin de la violence et
de la liberté du xvie siècle. Eh oui, le
sexe n’est plus habile comme autrefois,
et même celui que Théis nomme «le
Violeur», un drôle pourtant à large
échine, ne parvient pas à placer correc¬
tement son dard. R. L. S.
SOLEIL DES LOUPS
Nouvelles d'André Pieyre de Man¬
diargues (1909-1991 ). Publiées en 1951.
« L’Archéologue » Conrad Mur,
étendu sur le rivage d’Amalfi, rêve
qu’il découvre au fond de la mer une
grande femme de marbre vert, qui pos¬
sède la même bague que sa fiancée
Bettina. La dure nudité de cette Vénus
lui rappelle le corps svelte, moulé de
noir, de Bettina, lors de courses de pati¬
nage sur les lacs glacés de l’hiver. Mais
depuis, son attirance pour cette femme
s’est fort atténuée, car les formes qui
ont mûri n’ont plus la lisse fermeté de
la déesse, et il regrette que cette mer¬
veilleuse statue animée appartienne au
passé. Lors d’une visite au cabinet de
l’abbé Mercurio, ils découvrent une
femme de cire, nue, dont le ventre
ouvert laisse échapper des flots de
fraises qui retombent sur ses cuisses.
Conrad ne saurait dire si ces fruits sont
là pour ménager la pudeur ou s’il faut y
voir, au contraire, la « suprême exhibi¬
tion». Pris de nausée, il se détourne
très vite, plus vite sans doute que Bet¬
tina, qui peu de temps après attrape les
fièvres. (Conrad soupçonne que le foyer
d’infection provient des fruits obscènes.)
N’éprouvant plus que dégoût pour sa
fiancée, il l’abandonne aux soins d’un
médecin lubrique. Mais au cours de sa
fuite, il rencontre une géante qui res¬
semble aux froides statues qu’il ido¬
lâtre ; cette femme le livre à des
crapauds qui le feront périr d’une mort
atroce. L’auteur livre la clef de ce
récit : « la découverte du Midi par un
homme du Nord et (les deux choses
n’en faisant peut-être qu’une) la décou¬
verte du monde charnel par un homme
froid».
« Clorinde » est l’être minuscule qu’un
homme découvre dans une forêt au
revers d’un fragment d’écorce, et qui,
sous l’armure de chevalier, se révèle être
une ravissante jeune femme. L’homme,
qui a attaché sa proie, se désespère de
ne pouvoir la posséder, car il devient
fou de désir devant cette nudité à la
toison bestiale et bouclée qu’il ne peut
que caresser et respirer. Lorsqu’il revient
après s’être éloigné dans l’espoir d’apai¬
ser sa frénésie, il ne retrouvera de la
lilliputienne qu’une éclaboussure de
sang. Le bec d’une fauvette lui a ravi
Clorinde.
«Le Pain rouge» nous fait assister
aux évolutions d’un curieux perdu dans
les couloirs et les cavernes de la mie,
après que la piqûre d’un puceron l’eut
Sonnets et élégies / 443
réduit à la taille de son bourreau. Il sera
initié là au rite d’une sorte de «Venus-
berg asiatique» hanté de belles Chi¬
noises aux cruelles exigences, puisque
la coutume veut que les hommes ne
connaissent la volupté que sous une
carapace d’abeilles qui les couvre des
pieds jusqu’au menton.
«L’Étudiante» s’achève également
sur une scène cruelle, qui nous montre
un homme nu, «pyramide molle de
graisse qui s’écroule», dont les yeux
«jaillis hors de l’orbite à la façon ver-
miculaire que l’on sait des escargots»
dansent au ras du sol. De même pour
«L’Opéra des falaises» où l’on voit
un homme accoutré en phoque et une
femme revêtue d’un maillot d’écailles
faire le théâtral procès d’un capi¬
taine qui finira poignardé par les dents
d’ivoire d’un morse.
«La Vision capitale», que connaîtra
la jeune Hester Algemon, sera assez
puissante pour la métamorphoser en
horrible sauvageonne des bois. Elle
nous en fait le récit « avec la résignation
d’une femme qui s’est laissé conduire
dans une chambre d’été, au bord d’une
rivière tranquille, et qui, parce qu’elle
sait l’inévitable, et parce qu’elle est
trop lasse pour résister, se déshabille
froidement avant de s’étendre sur un lit
d’aventure». Hester, qui tient commerce
avec les loups, s’est arrachée à son
«monstrueux bonheur» pour se rendre,
seule, costumée en coq — elle est nue
sous la gaze et les plumes — à un bal
masqué dans un château lointain. Mais
le lieu est désert, car elle s’est trompée
de date (son oncle a mangé l’invitation,
selon une vieille habitude de guerre).
Durant la nuit qu’elle passe au château,
elle sera éveillée par la cauchemar¬
desque vision d’un homme dévêtu qui
tient une tête de femme fraîchement
coupée; il en arrache les cheveux par
poignées et les jette dans le feu de
la cheminée. Contrairement à ce qui
advient souvent sous le soleil des loups,
c’est-à-dire la lune, cette vision ne
relève pas du songe, mais de la réalité
la plus absolue. Aussi, Hester ne peigne
plus sa chevelure depuis des années, et
elle poursuit les têtes coupées entre les
pierres et les racines du fond de l’eau.
Le climat de « surréalité romantique »
de ces nouvelles exalte l’érotisme de
rêve qui s’y trouve presque constam¬
ment en suspens. Y. C.
SONNETS ET ÉLÉGIES
Œuvres de Louise Lobé (vers 1524-vers
1566], Recueil publié en 1556.
Louise Labé suivit un de ses amants
au siège de Perpignan et prit part
aux opérations militaires, déguisée en
homme. Elle se produisit encore dans
un tournoi organisé place Bellecour à
Lyon. Entre-temps, elle écrivit. Influen¬
cée par le pétrarquisme, cette femme
aux mœurs provocantes pour l’époque
devait, sur le plan littéraire, montrer
son indépendance. Ses lèvres brûlent le
papier. Son amour n’est pas un amour
de blason, abstrait et pédant à la manière
des Italiens. Elle trouve un équilibre
fragile entre la sensualité et l’harmonie
de la forme, entre la fluidité d’une
musique et la rigidité de la scansion.
Elle donne l’illusion de se laisser porter
aux confidences du corps, elle feint de
s’abandonner aux caprices des sens,'
alors que la sûreté prosodique découvre
une maîtrise intellectuelle aussi ferme
que celle d’un Mallarmé. «Baise m’en-
cor, rebaise-moi et baise./Donne m’en
un de tes plus savoureux/Donne m’en
un de tes plus amoureux :/Je t’en ren¬
drai quatre plus chauds que braise. » De
tels aveux, qui laissent encore la trace
frêle mais durcie d’une sensualité libre
et féline, ont exercé une fascination
importante à l’époque. Louise Labé eut
le don d’attirer les poètes, Maurice
Scève en particulier. Assez connue et
appréciée pour être admirée et écoutée,
elle avait un art trop personnel et trop
ineffable pour encourager les imitateurs.
Ce mélange de neige et de braise,
d’humeurs et d’aveux, de retenue et
de franchise apparaît isolé. On pourrait
la comparer à Catherine Pozzi dont
444 / Sonnets païens
l’œuvre est aussi flamboyante et aussi
somptueusement brève, à Du Bellay
pour la grâce nostalgique de certaines
«Élégies». Mais rien ne peut lui être
comparé dans le candide aveu des
émois d’un corps féminin. Cette sorte
de franchise par-delà la morale rend sa
poésie contemporaine des revendica¬
tions d’une Simone de Beauvoir. Elle
donne à la condition féminine, débar¬
rassée des tabous d’une morale étroite,
une dimension contemporaine. Elle
plaide pour la femme libre de ses mou¬
vements, de sa conduite, heureuse de
ses extases et de ses désirs. Elle nous
émeut. Elle est de notre temps. J.-P. A.
SONNETS PAÏENS
Par Francis Latouche (1884-1913). Publiés
à Londres en 1909.
Ces vingt-cinq sonnets en vers
alexandrins sont, pour la plupart, consa¬
crés à des éphèbes. Quelques-uns seu¬
lement célèbrent des fillettes ou des
adolescentes, et celui qui clôt le recueil
exalte l’Androgyne onduleux. En fait,
leur auteur n’avait souci que d’exalter
la grâce des jeunes garçons, mais esti¬
mant sans doute que les convenances
l’obligeaient à des précautions, il a
tenu à dédier au moins quelques vers à
des « fillettes remémorées ». Érotiques,
ces Sonnets païens le sont indiscuta¬
blement, mais ils n’ont rien d’obscène.
Ils procèdent d’un baudelairianisme de
collégien, et de penchants analogues à
ceux d’un Jacques d’Adelsward et des
élégants homosexuels parmi lesquels
Jean Cocteau fit ses débuts. Ils ont
beau évoquer un Éros aptère, Corydon,
Alexis ou un blond Charis dansant
« au claquement acerbe des crotales de
bronze», on ne saurait se méprendre
sur leur date. Leur paganisme les situe
peu après 1900, non dans une palestre
ensoleillée, mais dans la douillette atmo¬
sphère des garçonnières et des salons
de thé. Francis Latouche, qui a fait
hommage de son recueil à un autre
poète, Paul Roba, «en souvenir des
heures fiévreuses de jeunesse», mourut
à Paris le 22 janvier 1913, à vingt-huit
ans, écrasé par un des premiers autobus
mis en circulation dans la capitale. P.P.
SONNETTES (Les)
ou Mémoires de Monsieur le Marquis
d'***. Nouvelle de Jean-Baptiste Guiart
(ou Guillard) de Servigné. Publiée en
1749.
Le duc D..., qui n’est autre que
le duc de Richelieu, libertin notoire,
invite en son château les couples les
plus fringants d’une région de province
pour établir entre eux un commerce de
plaisir. La douleur est, paraît-il, chose
très musicale; le plaisir ne l’est pas
moins. Dans les chambres des invités,
les lits sont pourvus de ressorts reliés
par des fils à des sonnettes placées dans
une chambre où se tient le duc. Ainsi
« les sons étaient une représentation des
mouvements qui les occasionnaient :
au commencement mesurés, ensuite
rapides, peu après confondus, plus mar¬
qués enfin, se ralentissant et cessant
par degrés». Le duc, que l’âge exclut
des plaisirs physiques, se rabat de la
sorte sur ceux de l’imagination qu’il
complète en se faisant raconter au
matin, par quelques initiés, les détails
de la nuit. Le personnage du « voyeur »
est courant dans la littérature érotique,
et voici, plus rare, celui de l’« enten¬
deur», ou plutôt, pour se permettre un
de ces mauvais calembours dont raffole
le siècle, de l’«ouïsseur jouisseur».
L’imagination au boudoir est chose
dangereuse, mais cet amateur de méca¬
nique est ici bien innocent. D’autres
viendront, plus farouches, dans les pro¬
fonds châteaux du marquis de Sade où
les lits seront de violence et de dou¬
leur. Les mécanismes sont déjà en
place, il n’y manque qu’un peu de
perversion.
C’est aussi l’histoire, plus banale,
d’une éducation sentimentale. Un jeune
homme bien né apprend que le plaisir
est incapable, par ses seuls moyens,
de combler un cœur et qu’il faut de
l’amour au véritable bonheur. Amour
Soupers de Daphné (Les) / 445
très charnel, cependant, qu’il partage
avec la jeune Éléonore ; amour où la
naïveté du cœur et la franchise du corps
s’étonnent des contraintes morales :
comment les hommes peuvent-ils être
contraires à eux-mêmes au point de
s’interdire les plaisirs les plus doux
et de s’imaginer qu’ils sont des maux ?
Le jeune amant l’explique par l’ordre
social, origine de tous les préjugés. Il
n’en fallait pas davantage pour envoyer
à la Bastille un auteur dont on ne connaît
rien, sinon cette unique nouvelle. Elle
illustre bien un genre en vogue, où
l’érotisme amorce une critique sociale
en s’associant à une revendication de
liberté morale. J.-P. P.
SOPHA (Le)
Conte moral de Crébillon fils, Claude-
Prosper Jolyot de Crébillon, dit (1707-
1777). Publié en 1740.
Ce Conte moral pourrait s’intituler
Les Mille et Une Caresses. Crébillon se
réclame sans aucun scrupule de l’au¬
teur des Mille et Une Nuits. Schah-
Baham, prince régnant des Indes, est le
petit-fils de Schah-Riar à qui Schéhéra-
zade racontait ses histoires. Le narra¬
teur du Sopha est un adepte de Brahma
qu’un avatar a transformé en sopha.
L’idée est ingénieuse: «un sopha ne
fut jamais un meuble d’antichambre».
Mais, ici, pas d’unité d’intrigue comme
dans L '*Ecumoire : une suite d’anec¬
dotes assez impudiques et dont la lec¬
ture lasse vite. Fatmé, épouse modèle
en apparence, « fuyait les plaisirs et ce
n’était que pour s’y livrer avec plus de
sûreté». Des bras d’un esclave nègre,
Dahis, elle passe dans ceux d’un braha-
mane ; ses amants, de toute espèce et de
toute condition, se succèdent jusqu’au
jour où son mari la surprend et la tue.
Ces galanteries assez frelatées se justi¬
fient par le langage qui les narre. Ainsi :
« Fatmé se dédommagea avec Dahis de
la réserve avec laquelle elle s’était for¬
cée avec son mari. Moins fidèle aux
sévères lois de la décence, ses yeux
brillèrent du feu le plus vif ; elle prodi¬
gua à Dahis les noms les plus tendres et
les plus ardentes caresses; loin de lui
rien dérober de ce qu’elle sentait, elle
se livrait à tout son trouble... »
Suivent trois cents pages de cette
encre, de ce ton où la pureté du style
compense l’impudicité des attitudes. Il
est vrai qu’il s’en dit et s’en passe des
choses sur un sopha pour lequel « bien
peu de femmes sont vertueuses». Il est
vrai également que Crébillon, « censeur
royal», demeure un moraliste autant
qu’un observateur malicieux : « Il est
rare qu’une femme se renferme vingt-
quatre heures avec un homme quand
elle ne veut que se brouiller avec lui. »
Fatmé, malgré toutes ses passades,
n’aura eu qu’un amour véritable, pour
un jeune Indien nommé Phéléas. Elle
n’osait pourtant poser ses regards sur
lui. Mais, remarque joliment le conteur,
« elle repoussait avec horreur, et se rap¬
prochait avec plaisir».
Quoi qu’il en soit de ces élégances
de langage et de ces libertés de mœurs,
le meilleur jugement sur Le Sopha est
formulé par la sultane, épouse de
Schah-Baham : « Quand les choses que
vous aurez racontées seraient plus
brillantes que celles que vous aurez
supprimées, on aurait toujours à vous
reprocher de n’avoir amené sur la scène
que quelques caractères, pendant que
tous étaient entre vos mains, et d’avoir
volontairement resserré un sujet qui de
lui-même est si étendu.» Au reproche
de la sultane, Crébillon répondra dix-
sept ans plus tard, en reprenant ce per¬
sonnage et celui du sultan dans un conte
«politique et astronomique» qui ne
comprend pas moins de huit volumes
in-12 (publiés en 1757) et demeuré
inachevé : Ah quel conte ! — récit
interminable que ne parviennent à sau¬
ver de l’ennui ni les réflexions du mora¬
liste ni la virtuosité de l’écrivain. P. D.
SOUPERS DE DAPHNÉ (Les)
suivis des Dortoirs de Lacédémone.
Contes satyriques de Meusnier de Quer-
lon (1702-1780) publiés en 1740.
446 / Source du gros fessier des nourrices (La)
Le premier place dans une prétendue
Syrie les très réels soupers donnés à
Marly (ou à Passy) par le financier
Samuel Bernard, et mêle à l’évoca¬
tion de ces orgies à la fois gastrono¬
miques et libertines des allusions et
attaques contre quelques personnages
de l’époque. Le dialogue entre Aris-
tippe et Laïs, qui s’intitule «les Dor¬
toirs de Lacédémone» parce que le
philosophe y rappelle la loi de Lycurgue
qui interdisait la cohabition des maris
et des femmes et rendait donc ruses et
intrigues nécessaires aux deux sexes,
est plus intéressant pour nous : Meus-
nier y manifeste son souci de soumettre
à l’analyse les sentiments éprouvés dans
les rapports sexuels. Principe fonda¬
mental énoncé par Aristippe : ramener
« au plaisir et à la douleur toutes les pas¬
sions et toutes les affections humaines ».
Seulement, dans la production du plai¬
sir et de la douleur, l’imagination n’in¬
tervient pas moins que les sens, et même
plus, comme le montrent deux anec¬
dotes « lacédémoniennes » à la fin du
livre. Ici encore, il est évident que les
allusions à l’actualité du xvme siècle ne
manquent pas. Y. B.
SOURCE DU GROS FESSIER DES NOUR¬
RICES (La)
et la raison pourquoi elles sont si fen¬
dues entre les jambes. Prose anonyme,
datant de la fin du XVIe ou du début du
XVIIe siècle.
On retrouve dans cette courte pièce
l’idée que le joyau qui orne le ventre de
la femme est d’origine sacrée et, plus
curieusement encore, qu’il est le résul¬
tat d’une maladresse de Dieu. Le pro¬
logue est une véritable invocation :
«J’ai contemplé les astres du Ciel et
joint à ma raison les grands arguments
et autorité de l’infini nombre de mes
prédécesseurs souverains philosophes. »
Puis nous est narrée la scène où Pro-
méthée, pour parfaire la forme de la
compagne d’argile qu’il vient de créer,
ordonne à Pandora de pratiquer, au
secret des cuisses, une incision « comme
un noyau de pêche ». La déesse exécute
son ordre mais le démon qui sommeille
en elle lui souffle d’inciser la créature
d’argile «comme un hoyau et une
bêche ». Innocente diablerie du langage
qui désarçonne les choses, au point que
c’est de ce «con incurable» que nous
sommes tous issus. P. R.
SOURCE ET ORIGINES DES CONS SAU¬
VAGES (La)
et la manière de les apprivoiser, et le
moyen de prédire toutes choses à adve¬
nir par iceux. Pièce anonyme du
XVIe siècle. La plus ancienne édition
datée porte le millésime 1610.
Véritable petite géographie portative
et succulente, répertoire, inventaire
complet invitant à la réflexion, et même
à la méditation, véritable point de départ
de tout itinéraire spirituel. En gros,
savoir que les cons nobles ont une
entrée plus étroite, sentent bon «parce
que frottés de civette et de musc».
Qu’au contraire, les cons rustiques (ou
villageois) sont, « fort hantés, puants, à
cause de leur fréquentation des écuries
et cuisines». Qu’enfln (la merveille)
« les tons de pucelles nouvelles percés
sont sucrés et amiellés et ne sentent
point». Si, d’une manière générale (et
abstraite), les cons .sont «conformés
d’une camalité spongieuse et obédiente
sans rébellion, laquelle de sa propre
nature se dilate», une analyse élémen¬
taire de la question nous fait tout de
suite distinguer les cons typhiques qui
sont «contagieux, enchancrés, ulcérés,
fistullés, barbouillés, encrassés » et par
conséquent criminels, des cons hydro¬
piques qui ressemblent «à une grosse
boignette fendue ou à un gros cœur de
mouton mi parti par le bas», «beau¬
coup plus plaisants et beaucoup plus
voluptueux». Il est aisé de déduire que
les colériques l’ont maigre, typhique et
de longue ouverture, que les mélanco¬
liques l’ont si sec «qu’on ne juge que
par conjoncture qu’il y a quelque ouver¬
ture entre deux malotrues pièces d’os » ;
que les flegmatiques l’ont gros et enflé,
Souvenirs d'égotisme / 447
et les sanguines, d’un volume agréable
et « plaisant en grandeur et en motte »,
pour aboutir à l’idéal des sanguines-
flegmatiques, qui l’ont «enflé, gros,
moufflu, répondant très bien à son
homme ». Il faut donc, évitant les appas
de celles qui « ayant l’habitude de com¬
battre debout» l’ont camus et «res¬
semblent au groin d’un mulet», élire
«des cons bien disposés, bien propor¬
tionnés en motte et en ouverture, en
mobilité, gros et moufïlus, principale¬
ment des femmes blondes et crêpelées,
au con doré, jeunettes qui n’ont encore
que peu ou point de laine sur peau et,
outre la dorure, ont hardiment le con
sucré». P. R.
SOUVENIRS D'ÉGOTISME
Ecrit autobiographique de Stendhal,
seudonyme de Henri Beyle (1783-1842).
remière édition (incomplète et fautive)
par C. Stryienski : 1882. Edition de réfé¬
rence : H. Martineau, 1950.
À considérer la chronologie des évé¬
nements racontés, les Souvenirs d’égo¬
tisme (portant sur les années 1821-1822)
continuent le *Journal. Commencé le
20 juin 1832, l’ouvrage fut abandonné
douze jours après. De ce document
unique, nous ne retiendrons, eu égard à
notre propos — v. *Armance —, qu’un
épisode négatif.
L’« amour-passion» — l’expression
est de Stendhal — lui joua même un
mauvais tour, il le rendit «babilan»,
comme il le dit en empruntant un terme
au président de Brosses. Il brûla, à
Milan, pour la belle Métilde, mais en
vain ; elle ne répondit pas à ses déclara¬
tions enflammées. Quelque temps après,
lors d’une partie de filles, l’image de
Métilde se présenta soudain à lui, et ce
fut le «fiasco». La mésaventure est
racontée au chapitre il des Souvenirs
d’égotisme : «L’amour me donna, en
1821, une vertu bien comique : la chas¬
teté. Malgré mes efforts, en août 1821,
MM. Lussinge, Barot et Poitevin, me
trouvant soucieux, arrangèrent une déli¬
cieuse partie de filles [...] Alexandrine
parut et surpassa toutes les attentes.
C’était une fille élancée, de dix-sept à
dix-huit ans, déjà formée, avec deux
yeux noirs que, depuis, j’ai retrouvés
dans le portrait de la duchesse d’Urbin
par le Titien à la Galerie de Florence.
A la couleur des cheveux près, Titien a
fait son portrait. Elle était douce, point
timide, assez gaie, décente. Les yeux
de mes collègues devinrent comme éga¬
rés à cette vue. Lussinge lui offre un
verre de champagne qu’elle refuse et
disparaît avec elle. [...] Après un inter¬
valle effroyable, Lussinge revient tout
pâle.
«— À vous, Beyle. Honneur à l’ar¬
rivant! s’écria-t-on.
« Je trouve Alexandrine sur un lit, un
peu fatiguée, presque dans le costume
et précisément dans la position de la
duchesse d’Urbin du Titien.
« — Causons seulement pendant dix
minutes, me dit-elle avec esprit. Je suis
un peu fatiguée ; bavardons. Bientôt je
retrouverai le feu de la jeunesse.
«Elle était adorable; je n’ai peut-
être rien vu d’aussi joli. Il n’y avait point
trop de libertinage, excepté dans les
yeux, qui peu à peu redevinrent pleins
de folie, et, si l’on veut, de passion.
« Je la manquai parfaitement, fiasco
complet. J’eus recours à un dédomma¬
gement ; elle s’y prêta. Ne sachant trop
que faire, je voulus revenir à ce jeu
de main qu’elle refusa. Elle parut éton¬
née ; je lui dis quelques mots assez jolis
pour ma position, et je sortis.
«À peine Barot m’eut-il succédé que
nous entendîmes des éclats de rire qui
traversaient trois pièces pour arriver
jusqu’à nous. |.. .1 L’étonnement ingénu
d’Alexandrine était impayable : c’était
pour la première fois que la pauvre fille
était manquée.
«Ces messieurs voulaient me per¬
suader que je mourais de honte et que
c’était là le moment le plus malheureux
de ma vie. J’étais étonné et rien de
plus.» V. D. L.
Gravure de Devéria.
if**
Stations de l'amour (Les) / 449
SOUVENIRS D'UNE COCODETTE
Les exemplaires de la première édi¬
tion de ces Souvenirs, imputés, et vrai¬
semblablement imputables, à l’auteur
de *Fanny, Ernest Feydeau (1821-
1873), en tout cas peu dignes de l’En¬
fer où ont voulu d’abord les reléguer
les bien-pensants administrateurs de la
Bibliothèque nationale, portent, selon
le catalogue d’Apollinaire, l’intitulé sui¬
vant : « Mémoires d ’une Demoiselle de
bonne famille rédigés par elle-même,
revus, corrigés, adoucis et mis en bon
français par Ernest Feydeau. Londres,
Société des Bibliophiles. (Petit in-
octavo sans date, imprimé à Bruxelles
en 1877.)
En prenant le titre, à Leipzig, en 1878,
de Souvenirs d’une Cocodette, les
Mémoires d’une Demoiselle de bonne
famille cessèrent-ils d’être, comme il
est encore affirmé dans la préface de la
seconde édition, l’œuvre d’une authen¬
tique femme mondaine? Apollinaire,
qui pose la question sans la résoudre,
ne déclare pas impossible que Feydeau
ait rédigé seul les Souvenirs d’une
Cocodette. Mais qu’est-ce qu’une coco¬
dette ? Entendons par ce mot d’époque,
non la cocotte ou demi-mondaine, mais
une certaine forme de jeune femme du
monde, avide d’argent pour entretenir
son luxe. «La cocodette, dit encore
Apollinaire, c’est la Cocotte avec un
masque, le masque de la respectabilité,
le masque de la vertu qui dissimule le
vice et le rend plus aimable. »
«J’entreprends, annonce, au début de
sa confession, le personnage parlant,
une tâche sans précédent dans l’histoire
des lettres : celle, de montrer tout à nu
l’âme d’une femme, de la faire voir,
cette âme, dans les circonstances les
plus graves, les plus poignantes, les
plus délicates et les plus intimes. » Tout
cela, à l’exécution, apparaît, dans la
forme du moins, d’une lascivité assez
modérée. Les histoires de pension, la
légèreté de la mère, les galanteries du
cousin, les succès de bal, le mariage
avec le non-aimé qui traite son épouse
en machine à plaisirs divers, les diffi¬
cultés d’argent auxquelles il va falloir
faire face par le moyen d’une bonne
entremetteuse et d’un amant riche, tout
cela relève de la convention roma¬
nesque la plus bourgeoise : on oserait
presque dire la plus convenable. Seuls
accrochent la sensualité, le face à face
dans la chambre de la vertueuse épouse
et de l’amateur délicat qui veut quand
même en avoir pour ses cent mille
francs, et l’idylle de la cocodette tom¬
bée là-dessus, dans les bras de l’entre¬
metteuse en personne : idylle troublée
au plus beau moment par l’intrusion
fomicative du mari. Ce dernier pas¬
sage, tout au moins, appelle la citation :
on peut prendre les choses au moment
où Aimée — la cocodette — se trouve,
non sans quelque embarras, offerte nue
à la nudité de la jolie Mlle de Cou-
radille : «Nous sommes toutes deux
femmes, comment faire? Elle ne me
répondit rien, mais elle sauta à bas du
lit. Puis, saisissant les draps et la cou¬
verture, elle les repoussa dans la ruelle.
Et alors, à ma grande stupeur, sans que
je puisse me défendre, elle me saisit
par les deux jambes. Et je fus violée bel
et bien.» Que s’est-il passé au juste?
On n’en sait rien. C’est un nouveau
miracle de la discrétion de l’auteur,
quand le mari, entrant en bannière pour
participer à la partie lesbienne, voit à
F instant décisif sa chandelle soufflée
par le vent, le laissant, comme nous,
dans la nuit.
Aimez-vous la gaze ? on en a mis par¬
tout. L’histoire, les feux une fois éteints
sur cette aimable scène, ne présente
plus, au demeurant, qu’un faible inté¬
rêt. Encore un certain nombre d’aven¬
tures, et la retraite sentimentale de la
cocodette, promenant dans les allées du
Bois de Boulogne une cinquantaine res¬
tée coquette, fournira une fin aussi inno¬
cente que le commencement. A. B.
STATIONS DE L'AMOUR (Les)
lettres de l'Inde et de Paris. Roman par
lettres d'Adolphe Belot (1829-1890).
450 / Strophes libertines du chevalier Naja (Les)
Publié en 1896. L'ouvrage est précédé
d'une notice bio-bibliographique de
«Helpey, bibliographe poitevin», pseu¬
donyme de Louis Perceau. La première
édition comporte un sous-titre, «Histoire
amoureuse ae deux conjoints momenta¬
nément séparés et qui se rendent [...]
mutuelle liberté en matière d'amour».
L’auteur attribue la découverte de
leur correspondance à un heureux
hasard. Il insère son récit entre intro¬
duction et postface. Le texte est accom¬
pagné d’illustrations claires. Le mari
écrit de Calcutta, l’épouse de Paris. Les
souvenirs de leur passé commun, évo¬
qués ci et là, expliquent complicités et
complaisances épistolaires. Le mari a
rencontré trois Anglaises. Sa femme lui
trouve un remplaçant en la personne de
la femme de chambre. Le mari se satis¬
fait avec la troisième Anglaise, une
<< demi-vierge ». D’autres raffinements.
À Paris, jeux parallèles, avec des rap¬
pels de pensionnat et quelque herma¬
phrodisme de tête. En somme, deux
pôles (Paris et Calcutta), mais un seul
hommage au calcul combinatoire.
Une notice de Louis Perceau attribue
d’autres ouvrages au même auteur:
1883, Éducation d’une demi-vierge.
1890, Bouillie de maïs. 1890, La Cano¬
nisation de Jeanne d’Arc ou Une soirée
fin de siècle, précédé de L ’Art de payer
sa couturière ou le Banquier d’une
jolie femme. 1892, Les Heures érotiques
modernes («La Petite Bourgeoise»,
«Le Rat», «Bouillie de maïs»). 1894,
la Chandelle de Sixte-Quint. 1894, Les
Péchés de Minette. 1899, La Maison
à plaisirs ou la Passion de Gilberte.
1903, Toute la lyre. 1906, Les Heures
galantes modernes (recueil composé
de «la Passion de Gilberte» et des
«Heures érotiques modernes»). 1911,
Sélect-Luxure. 1912, La Luxure en
ménage. Quatre de ces ouvrages —
Éducation d’une demi-vierge, Toute
la lyre, Sélect-Luxure, La Luxure en
ménage — composent la chronique
amoureuse de Mme d’Avenel et de sa
fille. M. B.
STROPHES LIBERTINES DU CHEVALIER NAJA
(Les)
Publiées vers 1920.
Plaquette réunissant une vingtaine
de petits poèmes dus à un auteur connu
comme romancier sous un autre nom
de serpent, et qui chante ici les fesses
de la femme, ses lingeries et les plaisirs
qu’on peut prendre soit avec une Mes-
saline opulente et mûre, soit avec une
vicieuse enfant de quatorze ans. Le ton
du chevalier Naja rappelle tantôt celui
des amuseurs — Maurice Donnay,
Émile Goudeau — qui firent les beaux
jours du Chat Noir, tantôt l’emphase
hugolesque d’Edmond Haraucourt dans
La * Légende des sexes. P.P.
STUPRA (Les)
Trois sonnets d’Arthur Rimbaud
(1854-1891), écrits probablement l’hi¬
ver 1871-1872, et publiés pour la pre¬
mière fois en 1923 par les soins
d’André Breton et Louis Aragon. Du
troisième sonnet existe un texte auto¬
graphe dans U*Album zutique, sous le
titre : « Sonnet du trou du cul ». Seuls,
les deux tercets de ce dernier semblent
appartenir en propre à Rimbaud. Le
premier sonnet évoque un âge radieux
et libre de la sexualité, des animaux et
des hommes, qui donne un écho plus
concret aux évocations, encore lyriques,
de « Soleil et chair » de 1870 — mais
c’est pour leur opposer «l’heure sté¬
rile» qui a sonné. Le second s’ouvre
sur ce début de vers qui le définit bien :
«Nos fesses ne sont pas les leurs... » et
s’acharne à une description précise que
continuera et accentuera le « Sonnet du
trou du cul ».
Le premier sonnet est le plus exalté ;
mais, au-delà de l’allure épique des
deux premiers vers (« Les anciens ani¬
maux saillissaient, même en course/
Avec des glands bardés de sang et
d’excrément»), on retrouve, dans les
trois sonnets, cette marque rimbaldienne
qu’est la poursuite des secrets des fonc¬
tions naturelles, et la curiosité scatolo-
gique. Le second sonnet la proclame,
Stupra (Les) / 451
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g?tv ^O—. C-£* CfL^ls'tjï-s <X>lA^2v./j^ç «
^^vyvv^U^ Jeu^vv-o -U^) »x<? û fëV^v>, je-v^xXoS 1
,iA-OL<X>VL-
Manuscrit de «l'Album zutique».
on ne peut plus clairement : « Souvent
j’ai vu/Des gens déboutonnés derrière
quelque haie ». Le vers final du dernier
sonnet : « Chanaan féminin dans les
moiteurs enclos» rend sans doute un
son qui annonce Apollinaire, mais ce
qui retient Rimbaud, ce sont « les moi¬
teurs », thème fréquent dans ses poèmes,
plus que Chanaan. On peut négliger
quelques poèmes de jeunesse tels que :
« À la musique » ou « Roman », ce qui
domine dans l’érotisme très particu¬
lier de Rimbaud, c’est cette hantise des
besoins naturels (« Et me recueille, pour
lâcher l’âcre besoin») et des latrines.
Ce n’est pas pour rien qu’un poème
de mai 1871 s’intitule «Accroupisse¬
ments» («Car il lui faut, le poing à
l’anse d’un pot blanc,/À ses reins lar¬
gement retrousser sa chemise ! »), ou
que l’enfant des «Poètes de sept ans»
va « se renfermer dans la fraîcheur des
latrines». Et de même, la fillette des
« Premières Communions » : « Elle passa
sa nuit sainte dans les latrines. » Mais
le plus révélateur, ce sont encore les
«Remembrances du vieillard idiot»,
qui a, enfant, surpris sa mère « avec sa
cuisse/De femme mûre, avec ses reins
très gros...», et surtout, observé par
derrière, comme le poète des Stupra, sa
petite sœur qui «Pissait, et regardait
s’échapper de sa lèvre/D’en bas serrée
et rose, un fil d’urine mièvre. »
Le même poème, de 1871-1872,
évoque aussi la masturbation : « Pour¬
quoi la puberté tardive et le malheur/
Du gland tenace et trop consulté ? Pour¬
quoi l’ombre/Si lente au bas du ventre ? »
Mieux que les très allusifs « Déserts de
l’amour», mieux que l’anecdote de la
fille aux yeux verts qui, selon Delà-
452 / Sultane Rozréa (La)
haye, serait celle du dernier vers des
«Voyelles», de tels passages et de telles
hantises expliquent la fureur misogyne
de «Mes petites amoureuses». Pour¬
tant, la haine de cet ennui-là, celui du
«cher corps» et «cher cœur», va de
pair avec le rêve obstiné du «nouvel
amour» qu’annonce mystérieusement,
dans les Illuminations, le poème : « A
une raison». Mais les Illuminations
sont tournées vers une vision d’avenir,
d’un avenir entrevu à l’horizon, tandis
que le Rimbaud qui parle du présent est
guidé par une exigence, on dirait de
voyeur, de révéler les «lieux», les
sexes, les mauvaises odeurs et les mau¬
vais rêves. Y. B.
SULTANE ROZRÉA (La)
Saynète en partie versifiée du poète
Albert Glatigny (1839-1873]. Publiée en
1870 à Strasbourg pour la Société des
bibliophiles cosmopolites. En fait, titres
et attributions se lisent : « La Sultane Roz¬
réa, ballade traduite de lord Byron par
Exupère Pinemol, élève du petit sémi¬
naire de la Fère-en-Tardenois (Oise). »
Il y a six strophes, ou sections. Il y a
un leitmotiv : «... Le vent soufflait
dans les orangers, et il sentait bon.»
Voici la première section, non, la pre¬
mière strophe, non, le premier chant :
« “Giaour, dit la sultane, en lui lavant à
l’eau de rose la verge qu’il avait fort
belle et démesurément longue, Giaour,
ton gland est arrondi et vermeil comme
la coupole des mosquées au soleil cou¬
chant !” Et elle le lui essuya avec l’or¬
gane de la parole. » Après les spasmes
d’une jouissance sans mélange, le maré¬
chal des logis Corbineau se tortille
négligemment la moustache : «J’ai senti
bien des langues dans ma vie, exclama-
t-il, mais, c’est égal, je suis esbrouffé ! »
«... Le vent soufflait dans les orangers,
et il sentait bon. »
Par moments la sultane Rozréa
détache de la muraille une viole à trois
cordes, et elle chante des vers en s’ac¬
compagnant. (Cependant, dans les oran¬
gers, le vent souffle.) Après ces quelques
pages de bergerette (cinq pages), la pla¬
quette se prolonge, mais presque entiè¬
rement en versifications, épigrammes et
gauloiseries recueillies d’autre part dans
Le *Parnasse satyrique du XIXe siècle.
Toutefois, la Société des Émiles, «chan¬
son de Joachim Duflos», donne à cet
ouvrage-ci une saveur historique. Nous
sommes en 1864, et voici le dernier
couplet: «Dieu protège la dynastie/
Monsieur, madame et le petit./La garde
veille, Darboy prie,/Momy spécule,
Haussmann bâtit./La France entière,/
Heureuse et fière,/Du trône auguste
entretient la splendeur./Bonapartisme/
Et sodomisme,/En s’unissant, s’infil¬
trent dans nos cœurs./La France a ce
qu’elle désire,/Et l’édifice est couronné./
Le monde applaudit étonné./Salut au
bas empire ! » — Parallèlement, une
autre chanson : « Lamentations des
filles». Une note présente ces deux
chansons : «... Il y avait véritablement,
au boulevard Magenta, n° 128, dit-on,
le siège d’une société anonyme impor¬
tante, qui prenait le nom vulgaire
d’Atelier de Phoutographie. » Là, un
directeur des opérations et un lieute¬
nant recruteur, lequel devait avoir situa¬
tion assurée au ministère de la Guerre.
Des ducs, des généraux, un chef du
deuxième bureau, etc. auraient participé
à des orgies homosexuelles. En tout
cas, le livre donne leurs noms. M. B.
SUR LES OBSCÉNITÉS
Article (publié séparément en 1879) du
Dictionnaire historique et critique de Pierre
Bayle (1647-1706), publié en 1697.
Bayle fait une habile démonstration.
Il commence par condamner les obscé¬
nités littéraires : « Il faut bien que la
liberté des vers lascifs soit une mau¬
vaise chose puisqu’elle est désapprouvée
par ceux même qui vivent impudique¬
ment. » Puis il se défend d’avoir mal
agi en citant, dans son dictionnaire,
Lucrèce, Suétone et Juvénal, car les
livres de ces auteurs sont en vente libre.
Il insinue ensuite que tout dépend du
genre de l’ouvrage et du public qu’on
Sylphe (Le) / 453
veut toucher. Si on parle à des dames
des amours d’Hercule, on ne doit pas
dire : « dépuceler, engrosser, coucher
avec une nymphe ». Mais si on fait un
traité scientifique, un vocabulaire exact
est nécessaire et on ne peut se contenter
d’expressions «suspendues» et vagues.
Les «précieuses ridicules» offrent un
exemple de purisme outrancier qui
empêche de dire quoi que ce soit.
Finalement, Bayle donne un argu¬
ment fort ingénieux. Si les lecteurs se
disent choqués, c’est que leur imagina¬
tion s’enflamme bien vite sur un mot.
Si les auteurs, sous prétexte d’éviter les
grossièretés, tournent longuement autour
des réalités, c’est qu’ils s’y délectent.
Les uns comme les autres montrent, par
leur effroi, leur intérêt. Bayle conclut
que la censure ne peut porter que sur la
qualité technique d’un livre : « Il sera
donc toujours vrai que le procès qu’on
peut faire à un auteur qui n’a pas suivi
la politesse la plus raffinée du style, est
un procès de grammaire à quoi les
mœurs n’ont point d’intérêt. » X. G.
SURMÂLE (Le)
Roman d'Alfred Jarry (1873-1907). Publié
en 1902.
Le héros est un homme curieux.
Curieux dans son physique, car la taille
de son sexe est une anomalie. Curieux
dans son comportement, car il s’en
prend à une vespasienne et tue cette
«bête» en disant : «C’est une femelle
mais c’est très fort. » Curieux de tenter
une expérience un peu particulière. Mis
au défi par une jeune fille, Hellen, il
parie qu’il pourra avoir plus de soixante-
dix relations amoureuses en un jour.
Lui qui a toujours eu des problèmes
de pénétration au point qu’il viole les
jeunes filles « à mort », il cause d’abord
une vive douleur à Hellen. Mais il est
«heureux de ce qu’elle était heureuse
jusqu’à souffrir». Et, dans leur «expé¬
dition lointaine », ils atteignent le chiffre
de quatre-vingt-deux étreintes. Le pari
est tenu.
Mais Hellen n’est pas satisfaite. Elle
lui en veut de n’être pas épuisé et donc
de ne pas s’être donné. Ils recommen¬
cent à s’aimer, cette fois pour le plaisir.
«Les seins érigeaient une jouissance
ou une souffrance qui n’était plus ter¬
restre. » Un cerne couvre les joues de la
jeune fille, plus grand que le loup qui
couvre ses yeux et elle meurt. C’est lui
qui alors n’est pas satisfait de cet être
« fragile et futile (foutile) » qui ne peut
aller au bout d’une volupté « plus exas¬
pérée, plus héroïque». Mais en regar¬
dant la «morte», l’«hydre voluptueuse»
de ses cheveux dont les tentacules
le caressent, il se surprend à l’adorer.
Il fabrique une «machine à inspirer
l’amour». La machine, devenant amou¬
reuse de l’homme, le prend dans ses
fils et l’électrocute, tandis qu’Hellen,
guérie, se marie. La conclusion, la
«moralité» de cette histoire à l’hu¬
mour un peu noir, au tragique un peu
bizarre, au ton passionné avec réserve,
léger avec sérieux, est dans le texte :
«Faire l’amour assidûment ôte le temps
d’éprouver l’amour. » X. G.
SYLPHE (Le)
Conte de Crébillon fils, Claude-Prosper
Jolyot de Crébillon, dit (1707-1777). Publié
en 1730.
Ce court récit — la première œuvre
de Crébillon fils — se présente comme
la lettre d’une comtesse qui raconte à
une amie l’étrange aventure survenue
l’autre nuit. Elle reposait dans une tenue
que seule sa solitude rendait modeste.
Elle ne rêvait ni ne dormait. Soudain
elle entend la voix d’un sylphe qui,
pressé par ses questions, lui tient un
discours où un badinage aimablement
érotique ne dédaigne ni les réflexions
morales ni les portraits psychologiques :
« la voluptueuse se rend au plaisir des
sens; la délicate, au charme de sentir
son cœur occupé ; la curieuse, au désir
de s’instruire...». Son état immatériel
permet au sylphe toutes les privautés.
Cependant la comtesse lui assure qu’elle
a de la vertu. Il répond : « une aussi
belle personne qui vous offre tant de
454 / Sylphe (Le)
choses à louer qu’on n’a pas le temps
auprès d’elle de louer celle-là». Et il
ajoute : « Ira-t-on la faire se souvenir
de sa vertu quand il est de notre inté¬
rêt qu’elle l’oublie?» La comtesse ne
demanderait pas mieux, surtout lorsque
la lumière faisant soudain irruption dans
la pièce lui permet de distinguer l’ap¬
parence du «plus bel homme qu’il soit
possible d’imaginer». Le dialogue se
fait plus pressant. «J’en étais là, Ma¬
dame, et je ne sais ce qui serait arrivé
de mon égarement et de mes transports
si ma femme de chambre, qui entra
dans le moment, ne l’eût pas effrayé. Il
s’envola. » Ce conte léger contient les
premières variations de Crébillon fils
sur le thème que l’on retrouve orchestré
dans ses chefs-d’œuvre : la belle aristo¬
crate fait comprendre qu’elle accepte
d’être violée, à condition qu’on l’entre¬
prenne avec civilité. P. D.
TABLEAU DE L'AMOUR CONJUGAL
ou l'Histoire complète de la génération
de l'homme, par Nicolas Venette (1622-
1698). Première édition vers 1686.
Ce livre s’appellerait aujourd’hui
Traité de sexualité, ou mieux, Com¬
ment vivre heureux en ménage. En réa¬
lité, les problèmes de chacun devraient
trouver leur solution dans les pages de
Venette : «Un jeune homme y connoi-
tra donc de quel tempérament il est [...]
à quel âge il doit se marier...», etc.
Vieillards, théologiens, confesseurs,
athées, débauchés tireront profit de cette
lecture où voisinent les planches anato¬
miques et les références à Aristote et
aux casuistes.
Les prétentions — et l’effort —
scientifiques sont au centre du propos,
mais l’intérêt de l’ouvrage réside plutôt
en des définitions comme celle-ci : « La
Matrice, selon le sentiment de Platon,
est un animal qui se meut extraordinai¬
rement, quand elle hait ou qu’elle aime
passionnément quelque chose. » De tels
textes sont très révélateurs de l’état d’es¬
prit avec lequel on abordait les pro¬
blèmes sexuels au xvne siècle : hardiesse
et prudence, curiosité, naïveté parfois :
«Si la femme laide ayme plus que la
hardie et enjouée. » Notons un éloge de
la virginité suivi d’un éloge du mariage,
et la recette qui permet de guérir les
maladies du vagin avec de l’or pulvé¬
risé ou de la limaille de fer et d’acier.
Toutefois, bien que Venette fut méde¬
cin à La Rochelle, on ne peut considé¬
rer que son œuvre représente l’état des
sciences médicales au xvne siècle. L’au¬
teur du Tableau persiste dans des erreurs
et des croyances alors abandonnées
depuis longtemps. R. L. S.
TABLEAU DES MŒURS DU TEMPS
dans les différents âges de la vie. Imprimé
probablement vers 1750, en un seul
exemplaire décoré de peintures.
D’après Brunet, ce «tableau» est
l’œuvre du fermier général La Pope-
linière. Apollinaire, Fleuret, Perceau
contestent cette attribution : « Depuis
pas mal d’années, on en a attribué la
paternité à Crébillon fils.» (L’Enfer
de la Bibliothèque nationale). De fait,
l’édition publiée par J. Gay vers 1865
est intitulée : « Tableau des mœurs du
456 / Tableaux vivants (Les)
temps dans les différents âges de la vie,
par Crébillon fils, suivi de L’Histoire
de Zaïrette, par le marquis de La Pope-
linière, à Venise, chez Bellopalazzo,
imprimeur.» — Beaucoup d’homo¬
sexualité, des maris naïfs, des entre¬
metteuses à domicile, de jeunes et beaux
amants, les femmes de ce temps ne
s’ennuient pas. On les met bien au cou¬
vent quand elles sont jeunes mais c’est
une école de sensualité. Lorsqu’une
pensionnaire doit être punie, une sœur
relève jupon, cotillon, chemise, brandit
des verges de bouleau et reste le bras
levé, en contemplant de très près «le
derrière tout nu ». Derrière la porte, une
autre pensionnaire, baissée pour regar¬
der la scène par le trou de la serrure, se
fait « patiner le cul » par une amie. Ou
bien, en groupe, elles jouent à la maî¬
tresse, prétexte à montrer leur ventre
où poussent quelques poils follets, à se
chatouiller, se claquer « de cent façons ».
Elles se « vergettent », badinent, s’em¬
brassent et font un beau «dévergon¬
dage». Un petit «coquin» vient même
se mêler aux ébats des demoiselles. La
plus timide a beau dire que ce sont de
« trop grandes infamies », elle se laisse
sans difficulté «forcer par derrière»,
en criant : « Ah !... mes fesses ! mes
pauvres fesses ! j’ai la fièvre, j’ai le feu
dans les reins... Ahi!... Ahi!...» On
la sort du couvent pour la marier mais
pendant la nuit de noces, elle lutte et se
débat comme une diablesse contre son
mari, cet « extravagant » qui veut « faire
entrer dans son corps un membre
plus gros que son bras». Bientôt, elle
retrouve les «polissonneries» du cou¬
vent. Grâce à Mme Dodo, elle apprend
qu’une belle femme est amoureuse
d’elle. Elle se déguise en garçon pour
la rencontrer au clair de lune. Mais au
lieu de la femme attendue, c’est un gar¬
çon travesti qui l’assaille.
Elle a aussi un beau chevalier ser¬
vant qui lui fait longuement la cour
avant de la renverser sur un sofa, à son
grand plaisir. « Ah ! comme il entre !
Ah ! comme il se place ! Ah ! comme il
m’échauffe ! Ah ! jami ! il me brûle. »
Elle en vient vite à prendre des ini¬
tiatives : « Me voilà à cheval sur ton
criquet, comme les petits enfants! [...]
Veux-tu que nous fassions voyage ainsi ?
Je tiendrai mon bidet par la bride, et tu
me suivras en croupe. » Ce livre amuse
par le langage à la fois fort précieux et
fort gaillard de ces demoiselles de cou¬
vent, devenues comtesses, et par le ton
enjoué. 11 ne manque ni d’inspiration
romanesque, ni de fantaisie. On sent
que l’auteur s’est diverti en l’écrivant.
Il a surtout le mérite de ne pas s’être
pris au sérieux. X. G.
TABLEAUX VIVANTS (Les)
ou Mes confessions aux pieds de la
duchesse. Récits libertins (deux tomes]
attribués à « un fils de l'académicien
Droz» (selon la note bibliographique
d'une réédition). Cette attribution est
contestée. Première publication en 1870.
Il y a une affabulation : celle du
sous-titre. Le narrateur égrène donc,
pour l’éjouissement de la duchesse, des
souvenirs libertins. Puis duchesse et
narrateur passent aux travaux pratiques,
avec Paide d’un phallus artificiel et la
complicité d’une soubrette. Soigneuse¬
ment écrit, ce petit ouvrage constitue
un document intéressant sur les mœurs
du temps. M. B.
TARTUFE LIBERTIN (Le)
ou le Triomphe du vice. Roman ano¬
nyme publié en 1845.
Longtemps attribué à Sade par les
éditeurs du siècle dernier, ce petit roman
ne possède en réalité ni l’inspiration
ni le style de l’auteur de *Justine. Le
libertin ici ne prêche jamais et, s’il est
tartufe, c’est par commodité. Quant
aux scènes de débauche, elles trouvent
l’essentiel de leur piquant dans l’habit
religieux que portent les victimes com¬
plaisantes du héros, Valentin de Saint-
Gérand. Le dépucelage d’une cousine
droguée et inconsciente, quelques heures
avant sa nuit de noces, la découverte
des amours socratiques et les gaietés
Telle mère, telle fille / 457
d’un orphelinat forment la trame de
ce roman, au lecteur duquel l’auteur
demande formellement de «foutre ou
de se branler en tournant les pages»,
comme il se doit. M. R.
TAUREAU BANNAL DE PARIS (Le)
Roman anonyme publié en 1689.
Une indication manuscrite, sur la
page de garde du roman (opinion pure¬
ment personnelle ou confirmation de la
rumeur publique, il est difficile de le
préciser) nous apprend que le comte de
Montrevel, héros de ce roman, ne serait
autre que le fameux d’Artagnan : « On
prétend qu’on a voulu représenter
M. d’Artagnan, depuis maréchal de
France sous le nom de Montesquiou. »
Il s’agit des intrigues amoureuses de la
cour de Monsieur, frère du roi, dont le
tout-puissant favori est le chevalier de
Lorraine. Lutte d’influences entre le
chevalier et le comte qui n’hésite pas à
séduire la princesse de Monaco, pre¬
mière dame d’atours de Madame, et
même Mlle de Fiennes, dont l’appétit
est si insatiable qu’elle en vient parfois
à sacrifier à Lesbos, bien-aimée maî¬
tresse du chevalier. Suite d’intrigues de
cour aux perpétuels rebondissements.
L’affaire se corse lorsqu’on apprend
que le comte de Montrevel, que la
nature a généreusement doté, mais dont
la bourse est désespérément vide,
reçoit des billets ainsi rédigés : « Je me
figure des plaisirs indicibles avec un
homme comme vous. Au moins, je
vous avertis que je suis femme de
grand appétit et que si vous ne vous
sentez pas présentement en état de me
rendre service, j’aime mieux vous don¬
ner quelques jours pour réparer vos
forces. Quatre cents louis méritent bien
un peu de préparation.» Mener la
vache au taureau. D’exploit en exploit,
Montrevel en arrivera enfin à signer ce
bail extravagant :. « Moi, comte de
Montrevel, je promets à Madame de X
de ne faire caresse qu’à elle seule.
Ainsi pour la première fois, elle me
donnera trois pistoles, six pour la
seconde, douze pour la troisième et
ainsi toujours le double lorsque dans un
même jour ou dans une même nuit, je
m’efforcerai de lui témoigner combien
je l’aime véritablement.» L’auteur
remarque qu’il y avait eu des jours
dans sa vie où il aurait gagné cent
soixante-cinq pistoles à ce marché-là et
que « pourvu qu’il pût durer un an, il ne
pouvait jamais mourir pauvre ». P. R.
TELLE MÈRE, TELLE FILLE
ou la Belle Alsacienne. Roman attribué
à Antoine Bret (1717-1792). Publié en
1745.
La sagesse des nations dit sotte¬
ment : tel père, tel fils. Comme si on
était jamais sûr du père ! Pour la belle
Alsacienne, le doute roule sur sept per¬
sonnes car sa mère a toujours préféré la
vigueur de beaux amants aux soupirs
d’un vieux mari. Maquerelle dans l’âme,
elle tire parti de sa fille dès que ses
charmes sont formés et commence par
la vendre en mariage pour huit cents
livres à un officier tout en la louant à
des petits-maîtres de Metz. Mais elles
doivent bientôt quitter la ville.
Paris est un meilleur marché. Les
demoiselles à la mode ont un entrete¬
neur à qui elles prennent de l’argent et
un «guerluchon» avec qui elles pren¬
nent du plaisir. Tous les entreteneurs
ne sont pas complaisants : tel celui-ci
qui cadenasse notre Alsacienne dans
une ceinture de chasteté importée d’Ita¬
lie. Désespoir de son amant de coeur : « Il
se livrait aux emportements de l’amour
le plus violent. Vingt fois, près d’expi¬
rer aux portes du plaisir, il s’efforça de
franchir la barrière qui nous séparait.
Efforts inutiles, le temple de la volupté
fut inaccessible à ses hommages. »
On recourt au serrurier. Mais il est
une barrière plus naturelle et plus
cruelle, surtout quand on aime : la
vérole. Au fil de ses amants, l’Alsa¬
cienne l’attrape. Éprise d’un jeune
puceau, elle ne peut que s’offrir toute
nue à ses regards. Il se précipite sur elle
mais, inexpert, s’égare. Elle le flatte de
458 / Temple d'Apollon (Le)
Gravure anonyme. XVIIIe siècle
la main : le plaisir jaillit semblable. On
recourt au médecin : l’extase est bien¬
tôt commune. Pas mauvaise fille au
fond, elle a la cuisse plutôt démocra¬
tique, les grands ne valant que par leurs
sous. Un seigneur ayant maltraité sa
femme en sa présence, elle partage
avec l’infortunée les gains qu’elle vient
de recevoir. Ce geste généreux conclut
l’histoire de sa vie. J.-P. P.
TEMPLE D'APOLLON (Le)
ou Nouveau Recueil des plus excellents
vers de ce temps. Pièces de Régnier,
Motin, Malherbe, Maynard, Bertaut, Trel-
lon, Porchères, Raoul Caillier, Du Perron,
Pont-Aimery, de Rosset. Recueil publié
en 1611.
Ouvrage conçu suivant le même prin¬
cipe que Le *Cabinet satyrique. Nous y
trouvons donc toutes sortes de textes
grivois. Les raisonnements tenus pour
convaincre les belles effarouchées sont
d’une logique parfaite, tout en se situant
clairement à un niveau de stimula¬
tion érotique. Ainsi Maynard : « Belle
pourquoi ne foutez-vous ?/On a bien
foutu pour vous faire. » Les images et
rapprochements sont de même fort évo¬
cateurs — et irréfutables ; la puissance
sensuelle et brutale de ces images ser¬
vant à engendrer un retournement de
situation inévitable. Comment ne pas
se dire qu’un meilleur sort peut être
connu dans le présent en lisant les vers
suivants : «Votre con de jeune pucelle/
[...] Réduit sous sépulture/N’aura pas
meilleure aventure/Qu’à être gamahu-
ché des vers. » M. DE S.
Théâtre / 459
TEMPLE DE GNIDE (Le)
Roman de Charles-Louis de Secondât,
baron de La Brède et de Montesquieu
(1689-1755], Publié en 1725.
Les précautions prises par Montes¬
quieu lors de la publication de cette
«bergerie» attardée qu’est Le Temple
de Gnide sembleront incompréhensibles
ou quelque peu pusillanimes au lecteur
d’aujourd’hui. Car enfin le risque à
courir auprès des censeurs de l’époque
n’était pas si grand, ni si exposée la
réputation d’un président à mortier du
parlement de Bordeaux, que l’auteur
dût non seulement s’abriter derrière
la prétendue traduction d’un roman
alexandrin retrouvé par un imaginaire
ambassadeur de France à la Porte Otto¬
mane, mais aussi s’abstenir de signer
son ouvrage. L’effacement derrière la
traduction et le parti pris d’anonymat
nous semblent mettre moins l’auteur à
l’abri de la double épaisseur de mystère
qu’ils ne révèlent finalement sa feinte
modestie : la vente du livre fut, dit-on,
assez médiocre, et quand «on apprit»
que M. de Montesquieu en était l’au¬
teur, il nia. La vanité blessée se
démasque à la lumière de cette phrase
de la préface : « Un homme qui se mêle
de traduire, ne souffre point patiem¬
ment que l’on n’estime pas son auteur
autant qu’il le fait. »
Oui, il s’agit bien ici d’une «berge¬
rie », d’une série de scènes bucoliques
qui font moins penser à Watteau qu’à
Lancret. La comédie se joue en trois
actes : amour — jalousie — réconcilia¬
tion, dans le «séjour de Gnide» aimé
de Vénus, parmi la figuration obligée :
les Grâces, les bacchantes, Apollon et
quelques autres. La galanterie pousse
parfois sa pointe jusqu’à se faire polis¬
sonne, quand le héros, entraînant sa
belle dans un «bois solitaire», tente
évidemment ce que l’on tente en pareil
lieu : « Où croyez-vous que je trouvai
l’Amour? Je le trouvai sur les lèvres de
Thémire ; je le trouvai ensuite sur son
sein; il s’était sauvé à ses pieds : je l’y
trouvai encore; il se cacha sous ses
genoux : je le suivis ; et je l’aurais tou¬
jours suivi si Thémire tout en pleurs...
ne m’eût arrêté. Il était à sa dernière
retraite : elle est si charmante qu’il ne
saurait la quitter. » Mais on peut préfé¬
rer à ces détours le bel exemple de
périphrase que donnera le marquis
de Sade: «[...] ses perfides passions
s’exercent dans un lieu qui m’interdit
pendant le sacrifice le pouvoir de me
plaindre de son irrégularité. » P S.
TESTAMENT DE SA VIE PREMIÈRE
recueilli et expurgé par Fagus. Poèmes
de Georges Faiïlet, dit Félicien Fagus
(1872-1933], Publiés en 1898.
L’odeur de la femme imprègne toute
une partie de ce recueil de poèmes
datant de la jeunesse de l’auteur. Fagus
a intitulé cette partie-là : « Potion pour
évacuer». La potion a été efficace. Pour
donner une idée de l’abondance des
évacuations qu’elle a provoquées, notons
que dans les strophes d’un « Dévergon¬
dage d’été», le poète se livre, en plus
de deux cent cinquante vers de cinq
syllabes, à d’étourdissantes énuméra¬
tions de gorges. On y trouve recensées
toutes les espèces de seins, depuis les
fruits naissants de la fillette jusqu’aux
éboulements de la femme avachie par
un excès de maternités. Fils d’un com¬
munard, anarchisant lui-même à ses
débuts, Fagus s’est converti plus tard,
sans renier pour cela ses premières
amours. Il a révéré les seins et les saints,
non pas dans le même esprit sans doute,
mais avec la même fougue. P.P.
THÉÂTRE/de Jean Racine
L’amour, tel qu’il apparaît dans les
tragédies de Jean Racine (1639-1699),
naît et meurt dans le sang. Il s’envi¬
ronne de meurtres, de suicides, de
combats, de sacrifices humains, d’ex¬
terminations raciales, de carnages, de
cauchemars épouvantables : « Et moi je
lui tendais les mains pour l’embras-
ser/Mais je n’ai plus trouvé qu’un hor¬
rible mélange/D’os et de chair meurtris,
et traînés dans la fange/De lambeaux
460 / Théâtre
pleins de sang, et de membres affreux/
Que des chiens dévorants se disputaient
entre eux.» (Athalie.) La scène raci-
nienne est fresque de Goya et film
d’horreur. On croirait même, parfois,
lire un journal «à sensation» : «Oui,
j’ai vu l’assassin/Retirer son poignard
tout fumant de son sein. » Si le crime
est toujours passionnel, s’il est l’abou¬
tissement logique de l’amour, il peut
aussi en être la source. Eriphile a aimé
Achille, le « vainqueur sauvage », lors¬
qu’il lui est apparu les bras baignés de
sang. Néron devient amoureux de Béré¬
nice lorsqu’il la voit tremblante, dénu¬
dée, en larmes, entourée de ses «fiers
ravisseurs» au «farouche aspect».
C’est que l’amour est esclavage et la
vision des fers — réels — entraîne le
désir d’autres fers — métaphoriques.
Monine est une captive, promise au
trône et au lit de Mithridate. Par un
retournement, Pyrrhus devient le captif
de sa captive et Hermione, l’esclave à
la place d’Andromaque. Mis à part
quelques couples innocents et purs, tels
Britannicus et Junie, qui s’aiment d’un
amour partagé mais sont toujours les
victimes, les héros raciniens sont ter¬
ribles : cruels, monstrueux, ambitieux,
perfides, excessifs, emportés, violents,
sauvages. Et leur passion est bien sou¬
vent teintée de sadisme. Néron se plaît
à torturer son rival («Je mettrai ma joie
à le désespérer/Mais je me fais de sa
peine une image charmante»), à faire
pleurer Junie et, par un raffinement de
cynisme, l’oblige à dire elle-même à
celui qu’elle aime qu’elle ne l’aime plus.
Roxane, avant de condamner Bajazet
à l’appareil terrifiant des muets, veut
«jouir de sa honte » et — comble d’hu¬
mour noir et de cruauté — dit à sa
rivale: «Je prétends/Par des nœuds
étemels vous unir avec lui.» Ériphile
s’enchante à l’idée des calamités qu’elle
pourra provoquer. À l’inverse, l’amour
peut prendre des allures masochistes.
Ainsi le plaisir d’Oreste à se sentir
esclave, à courir aux pieds d’Hermione,
sachant qu’elle va l’insulter, le bafouer,
le faire souffrir. Ainsi, l’attrait des
héros pour leur malheur, pour un mal¬
heur qu’ils font souvent eux-mêmes.
L’exemple le plus frappant en est celui
de Titus et de Bérénice. «Je viens per¬
cer un cœur que j’adore, qui m’aime./
Et pourquoi le percer? Qui l’ordonne?
Moi-même.» C’est comme si l’amour
ne devait pas être heureux. Les amantes
s’accusent d’avoir causé elles-mêmes
la perte de leur amant. Monine: «Ne
cherchez point ailleurs cet ennemi, ce
traître ;/J’ai tout fait. » Atalide : « Oui,
c’est moi, cher amant, qui t’arrache la
vie. » Un autre moyen de faire son mal¬
heur est d’aimer précisément qui ne
vous aime pas et peut-être parce qu’il
ne vous aime pas. Andromaque est la
course éperdue de quatre êtres qui se
poursuivent et ne se font jamais face.
Les héros raciniens souffrent moins
d’être délaissés que d’imaginer le
triomphe et le bonheur de leurs rivaux.
Ils se le représentent avidement et sem¬
blent prendre plaisir à attiser leurs souf¬
frances de jalousie. Hermione voit
Pyrrhus riant de sa douleur dans les
bras de sa rivale, alors qu’Andromaque
n’est-préoccupée que de ne pas ouvrir
les bras à Pyrrhus. Oreste, dans son
délire, cherche « ces deux amants » qu’il
croit voir s’enlacer devant lui : « Mais
que vois-je? À mes yeux Hermione
l’embrasse ! » Atalide fait effort pour
ne pas se « peindre » son amant « entre
les bras d’une autre». Roxane n’a pas
plus grande douleur que de penser
qu’elle favorisait les «heureux entre¬
tiens» d’Atalide. Phèdre, surtout, pou¬
vait accepter qu’Hippolyte la repousse
(«Je ne me verrai point préférer de
rivale»), mais pas qu’il en aime une
autre. «Hippolyte est sensible et ne
sent rien pour moi ! » Cette « douleur
non encore éprouvée» s’amplifie jus¬
qu’à la pensée paranoïaque : «Je suis le
seul objet qu’il ne saurait souffrir.»
Alors le spectacle du bonheur des autres
et de leur «furtive ardeur» se dresse
devant elle avec intensité et la hante
(«Les a-t-on vus souvent se parler,
Théâtre érotique de la rue de la Santé / 461
se chèrcher ?/Dans le fond des forêts
allaient-ils se cacher?»), comme si
elle-même les poursuivait et les épiait.
La jalousie est le signe de l’amour:
« Si Titus est jaloux, Titus est amou¬
reux. » Cette jalousie est si violente, si
démesurée qu’on peut se demander si
le héros qui s’y jette à corps perdu est
jaloux parce qu’il aime ou aime parce
qu’il est jaloux. «Sa haine va toujours
plus loin que son amour» (Mithridate).
C’est l’ambivalence de sentiment qui
fait hésiter, balancer, se contredire et
qui est aussi une arme. Lorsque Oreste
hésite à tuer pour elle, Hermione lui
rappelle qu’elle a aimé Pyrrhus et
qu’elle pourrait l’aimer de nouveau.
Chantage amoureux, vengeances impla¬
cables et qui peuvent aller plus loin
qu’on ne voudrait, ruses, stratagèmes,
la jalousie est le plus puissant ressort
de l’action.
Un autre ressort est l’aveu. C’est
en déclarant un amour longtemps tu,
«longtemps accru dans le silence»,
que Xipharès précipite le drame. C’est
en révélant à Mithridate son amour
pour son fils que Monine «marque le
cœur où sa main doit frapper». Ériphile
veut taire son amour et le dit. Phèdre,
surtout, étouffe et meurt de ne pas
avouer. Quand enfin elle cède, qu’elle
met au jour, qu’elle verbalise, qu’elle
«dit ce que jamais on ne devait
entendre», elle cause sa perte et celle
de l’homme qu’elle aime. L’amour,
en effet, est inavouable. Il se nourrit
d’ombre et de silence. Quand il éclate
sous la pression de sa trop grande vio¬
lence, il entraîne le pire. Il doit rester
caché car il est presque toujours cou¬
pable, souvent incestueux. Déjà Andro-
maque aime son fils comme s’il était
son époux. Xipharès et Arbate aiment
leur future belle-mère. Iphigénie s’em¬
porte contre son amant simplement
parce qu’il veut la protéger du couteau
d’un père qu’elle aime et qu’elle adore.
Mais le désir incestueux le plus évident
est bien sûr celui de Phèdre. C’est sans
un mot, sans un geste d’Hippolyte,
qu’elle lui crie ce qui la « trouble » et la
«dévore», qu’elle s’accuse et se mau¬
dit de son «odieux amour», qui est
presque un viol symbolique puisqu’elle
lui arrache son épée pour s’en transper¬
cer. Cet amour qui est dit criminel,
sombre, funeste, monstrueux, produit en
elle une véritable transformation phy¬
sique, une métamorphose corporelle :
elle tremble, frissonne, rougit, pâlit, elle
sent son corps «et transir et brûler»,
elle reste aveugle et muette, comme
frappée de stupeur. Ce bouleversement
montre, s’il en était besoin, que l’amour
racinien n’a rien d’éthéré. C’est un
désir, un désir fou et qui mène à la
folie, devant lequel aucune considéra¬
tion, fut-elle familiale ou patriotique,
aucune réserve ou bienséance, aucun
sentiment de pitié ou d’humanité ne
tient. C’est un poids écrasant, c’est une
fatalité, mais tout intérieure. C’est une
force obscure et puissante contre laquelle
l’être humain lutte en vain, c’est une
force qui le traverse et lui fait perdre
son identité. «C’est Vénus tout entière
à sa proie attachée. » Le sujet de l’amour
devient autre, il devient objet de pas¬
sion. L’objet de l’amour est à peine
autre ; il est, à la limite, une projection
de celui qui aime ; il est une ombre qui
ne le quitte pas et vit dans son esprit.
«Présente, je vous fuis; absente, je
vous trouve ;/Dans le fond des forêts
votre image me suit. » Ainsi la passion
racinienne, qui est avant tout excès,
démesure, bouleverse-t-elle l’illusion de
subjectivité et de liberté. X. G.
THÉÂTRE ÉROTIQUE DE LA RUE DE LA
SANTÉ
Recueil de pièces de théâtre libres de
Henry Monnier, Tisseront, Lemercier de
Neuville, Albert Glatiany, J. Duboys et
Amédée Rolland, Nadar et Ch. Bataille,
avec des notices de Poulet-Malassis.
Publié en 1864 et réédité en 1882.
Présenté par Nadas, il comprend six
pièces jouées en 1862-1863, par des
marionnettes, sur un théâtre privé d’ama¬
teur rue de la Santé aux Batignolles,
462 / Théâtre panique
création due à l’initiative d’un groupe
de gens de lettres dont Duranty et
Champfleury. Dans le public très res¬
treint de ce théâtre sous le manteau, on
trouve parfois des noms qui réappa¬
raîtront dans le cercle zutiste de
1871-1872, le photographe Carjat par
exemple. Dans l’ensemble, et bien qu’il
soit parfois question de l’opposition de
ces gens de lettres au « bourgeoisisme »,
on constate vite que ces fantaisies
sont parentes par l’esprit des opérettes
contemporaines d’Offenbach, et de tout
un courant d’érotisme bourgeois qui
fleurira au long de la IIIe République.
Certes, la première pièce, La *Grisette et
l’étudiant, œuvre de Monnier, rappelle
encore l’époque précédente, celle de la
vie de bohème. Mais la complaisance
se fait sentir dans le langage déjà sté¬
réotypé de la grisette au cours de cette
saynète où l’on fait l’amour sur scène
et c’est tout ; le mot « cochon » est sans
doute celui qui revient le plus souvent.
Le Dernier jour d’un condamné, de
Tisserant, ne touche à l’érotisme que
par son dénouement où le condamné à
mort, avant d’être exécuté, envoie l’au¬
mônier baiser sa veuve : telle est sa
dernière volonté.
Les Jeux de l ’amour et du bazar, de
Lemercier de Neuville, nous introdui¬
sent dans un bordel dont la maquerelle
«lève» un jeune homme qui la baise
avant de l’avoir payée — scène très
détaillée —, et découvre seulement
ensuite que c’était un maquereau : les
deux vont s’acoquiner.
Un caprice, du même auteur, est
simplement une histoire d’impuissance
entre Florestan et Urinette.
Scapin maquereau, de Glatigny,
montre comment un passage au bor¬
del est indispensable pour que Lucinde
apprenne à se laver avant d’épouser
Pignouflard.
Dans Signe d’argent, de Rolland et
Duboys, la marquise à crises de nerfs
simulées, et qui couche avec le valet,
finit par obliger son marquis de mari à
manger un étron cuit.
La Symphonie des punaises, une des
deux pièces complétant cette série mais
qui n’ont pas été jouées rue de la Santé,
œuvre de Nadar et Bataille, est seule¬
ment la mise en scène grotesque d’un
assaut de punaises contre un voyageur
endormi. On se rend aisément compte
que les auteurs n’ont pas fait preuve
de grandes qualités d’invention, ni de
beaucoup d’esprit, ni même d’élégance
d’écriture. Mais c’est un document sur
la gauloiserie de la seconde moitié du
xixe siècle. Y. B.
THÉÂTRE PANIQUE
Recueil de pièces de Fernando Arrabal,
auteur contemporain. Publié en 1967.
1. Le Couronnement. Perdu comme
on peut seulement l’être en rêve, un
jeune homme un peu niais, simple,
vierge, est à la recherche de la jeune
fille qu’il aimait. Il la découvre enfin,
morte. Du sang séché tache son ventre.
Il couvre le cadavre de fleurs. Quand
il ose embrasser ses lèvres, Sylda res¬
suscite, telle la Belle au bois dormant.
Ému, terriblement troublé, il se laisse
mettre une chaîne au pied. Elle lui
intime Tordre d’étudier la philosophie
et s’en va. Vient une autre jeune fille,
Arlys, moins inquiétante, très douce,
très bonne, très pure. Une véritable fée.
Il est vrai qu’elle s’habille en âne pour
que son père la monte et l’insulte, il est
vrai qu’elle manie le fouet avec féro¬
cité. Mais le jeune homme est séduit.
« Vous êtes très belle. Continuez à me
regarder.» Dans leurs yeux se lisent
l’émotion, la passion. Mais le rire lascif
d’Arlys, ses gestes impudiques, effa¬
rent le héros, tandis que deux bizarres
individus épient leur union à la longue
vue. Ce sont les personnages les plus
ambigus de la pièce. Sont-ce de grands
enfants ? Des êtres atroces et cyniques ?
Des victimes condamnées à se flageller
l’une l’autre en expiation de quelque
crime? Il se révèle à la fin qu’Arlys
n’est autre que Sylda. Jamais peut-être
le poids du désir avec l’insupportable
culpabilité qu’il enveloppe avec lui et
Théâtre panique / 463
que l’homme ne peut que subir sans
comprendre, n’a été montré de façon
aussi angoissante, dans les formes exces¬
sives de l’érotisme qu’on dit pervers :
esclavage, sadisme.
2. Le Grand Cérémonial. Un jeune
homme horrible et bossu pleure sur un
banc et appelle : « Maman, maman. »
Une jeune fille s’approche, émue. Il la
repousse avec agressivité. «Imaginez
que vous pourriez être heureux», pro¬
pose simplement la femme. «Si quel¬
qu’un vous avait aimée, répond le bossu,
il vous aurait attachée aux barreaux
d’un lit et il vous aurait fouettée jus¬
qu’à ce que votre corps ne soit plus
qu’une plaie.» Alors s’ouvre pour elle
la possibilité d’un plaisir «à rebours»,
d’une vie de malheur, d’humiliation,
d’insécurité, d’infirmité. «Je vous met¬
trais dans une petite voiture. En passant
dans les villes, je soulèverais vos jupons
pour que les jeunes gens puissent voir
vos cuisses. » Il met en relief ce qu’il y
a en lui de plus horrible, de plus bas, de
plus repoussant. C’est ce qui la séduit
et la fascine. Comment pourrait-elle dès
lors admettre et supporter «l’Amant»,
l’homme normal qui apparaît stupide
dans la banalité de son discours raison¬
nable et sain? Avec le bossu, c’est la
haine folle, si semblable dans son absolu
à l’amour fou. Il a inventé la femme
idéale, sous la forme de grandes pou¬
pées qu’il habille, serre contre lui et
fouette jusqu’à ce qu'elles se déchirent.
Même ce simulacre d’amour, sa mère
le supporte difficilement. Sa féroce pas¬
sion maternelle le veut tout à elle,
vierge, ou à la rigueur homosexuel.
Elle ne peut accepter que soit fini le
temps où son fils, enfant, se clouait la
main contre une porte, le temps où elle
le fouettait « pour son bien ». Elle refuse
que son fils, comme il l’a fait à tant
d’autres, tue la jeune fille après l’or¬
gasme, par tendresse. Elle la prend
comme esclave. Quant au fils mons¬
trueux, il retourne pleurer «Maman».
Une nouvelle jeune lille vient l’implo¬
rer de partir dans sa petite voiture. Le
bossu murmure : la nuit, les jeunes filles
«ont des yeux ardents pour le plaisir,
des mains de flamme pour les miennes,
un dos de nacre pour mes verges et une
voix endeuillée pour pleurer la mort que
je leur donne». Renouvellement d’une
cérémonie qui ne peut être que répéti¬
tion, comme le désir. Il serait trop
facile de dire qu’à physique monstrueux
répond sexualité monstrueuse. Car, qui
n’est un monstre ? Qui n’a ces moments
d’attendrissement et d’intense nostal¬
gie d’une enfance près d’une «douce»
mère, alors que l’amour maternel est
l’atroce captation qui fixe et enchaîne
l’érotisme avec l’acharnement de l’in¬
évitable ?
3. Cérémonie pour un Noir assas¬
siné. Par opposition à la pièce précé¬
dente, c’est la cérémonie de la stupidité
bourgeoise et conventionnelle. Ainsi
une déclaration d’amour faite à deux
pour la rendre plus ridicule : « On t’aime
beaucoup. On veut vivre avec toi et
t’acheter des encriers avec de l’encre.
Nos intentions sont pures. Quand on
voudra faire ces choses-là, on ira avec
des filles. » Triste histoire dans laquelle
le grotesque est si pesant qu’il produit
la gêne en même temps que le rire et
c’est toujours le sentiment d’une lourde
angoisse liée au sexe qui prédomine.
4. Concert dans un œuf. Li est éten¬
due, épuisée par la danse forcée au son
du tambourin, les coups de fouet. Filtos
arrive sur sa moto, soulève sa jupe,
regarde ses cuisses, les caresse, les
recouvre, pose des fleurs sur ses che¬
veux, sa poitrine, l’emmène dans une
barque. Deux femmes-fillettes se pré¬
cipitent sur un homme, l’enlacent, le
couvrent de baisers. L’homme dort. Fil¬
tos borde et berce Li et l’homme enla¬
cés, après leur avoir apporté un pot de
chambre. Telles sont quelques images
qui traversent cette pièce de leur étrange
pas feutré. Quel monde est-ce que celui
où tourbillonnent méchanceté et dou¬
ceur, rêve et cauchemar? Ballet, chassé-
croisé du sadisme et du masochisme,
surtout des sexes qui perdent les limites
464 / Thémidore
de leur définition sociale, mais affinent
cruellement leur particularité qui est
perversité. X. G.
THÉMIDORE
ou Mon histoire et celle de ma maî¬
tresse. Roman de Claude Godard d'Au-
cour (1716-1795). Publié en 1745. Guy
de Maupassant a préfacé une réédition
de cet ouvrage (Bruxelles 1882).
L’une des plus charmantes composi¬
tions érotiques de l’époque de Louis XV,
qui se recommande aux amateurs par
la vivacité spirituelle du langage. Mais
sous les couleurs de ce tableau de mœurs
galantes, le lecteur attentif découvre
l’agencement des symboles sociaux du
xvme siècle. Le thème central du livre
est la relation du désir avec les institu¬
tions sociales. Thémidore, qui relate,
sous forme épistolaire, les traverses de
son aventure avec Rozette, n’est que le
suppôt d’une libido apparemment insa¬
tiable qui s’éteindra par la force des
convenances sociales, avant que la répé¬
tition l’ait exténuée (à moins que le
consentement final au jeu des contraintes
externes ne soit le prétexte qui masque
la conscience de lassitude). Si ce fils de
famille, comblé de loisirs et de santé,
fait «avec feu l’éloge de l’égarement et
peint avec force les occasions où il a pu
se livrer à la volupté», son récit met
en vedette tout le prix de l’occasionnel
dont la chance favorise spécialement
des privilégiés qui ont le bon goût d’en
accepter la fugacité. L’idylle, ardente
et vénale, des jeunes gens est interrom¬
pue par la puissance du père qui fait
reclure Rozette à Sainte-Pélagie. Thé¬
midore parvient à s’introduire dans le
couvent sous le déguisement ecclésias¬
tique et va jusqu’à forniquer avec sa
protégée à travers une grille ; mais elle
ne sortira de sa retraite forcée que grâce
aux bons offices de personnes influentes
persuadées par Thémidore qu’elle est la
victime d’une erreur de police. Entre¬
temps, il n’aura pas perdu l’occasion
de témoigner aux intéressées son éner¬
gie libidineuse. Mais après s’être joué
des contraintes de religion pour libé¬
rer sa maîtresse de leur effet, il cédera
aux injonctions paternelles pour entrer
dans l’institution du mariage. Les deux
amants s’y installent à un rang que
désigne leur niveau d’aspiration écono¬
mique, et oublient sereinement l’éner¬
gie première de leur libido, que l’hymen
érode. Ainsi le système des rapports de
classe, qui permit à la rencontre éro¬
tique de se développer d’abord en toute
liberté, se voit-il consolidé par les sédi¬
ments d’une initiation impulsive. J. G.
THÉRÈSE ET ISABELLE
Récit poétique de Violette Leduc (1907-
1972). Publié en 1966.
Thérèse et Isabelle sont cloîtrées dans
un internat de province. Durant la jour¬
née leur passion s’étiole entre les cabi¬
nets fétides, les cours où l’on somnole
et les caresses envoûtantes dérobées
dans les couloirs furtifs. Mais la nuit
est le royaume des deux sensuelles
amies : là les corps se prennent sans fin
dans les ténèbres complices, là les cœurs
se cherchent éperdument dans l’inquié¬
tude et l’élan. Une «sortie» leur est
l’occasion d’une incursion équivoque
dans la réalité décevante de la ville. Les
vacances les séparent à jamais. J. L.
THÉRÈSE PHILOSOPHE >fC
ou Mémoires pour servir à l'histpire de
D. Dirrag et ae Mademoiselle Éradice.
Publié avec quinze figures libres en un
volume et deux parties à La Haye, s.d.
Une «nouvelle édition, augmentée d'un
plus grand nombre de figures que toutes
les précédentes» est datée de Londres,
1785.
Suivant Barbier : « C’est le procès du
P. Girard et de sa pénitente, la belle
Cadière, qui a servi de cadre à cet
ouvrage, et les noms de ces deux per¬
sonnages sont ici anagrammatisés en
Dirrag et Éradice [v. *Procez de Jean-
Baptiste Girard]. D’après une note
manuscrite de l’abbé Sepher, l’auteur
serait de Montigny, commissaire des
guerres, qui aurait été huit mois à la
Thérèse philosophe / 465
Bastille à cause de cet ouvrage. D’après
les notes de M. Van Thol, le fameux
marquis de Sade dit que l’auteur est le
marquis J.-B. de Boyer d’Argens ; mais
l’opinion de l’abbé Sepher paraît plus
conforme à la vérité que celle de l’au¬
teur de * Justine. Le marquis de Sade
est plus croyable lorsqu’il avance que
ce fut le comte de Caylus qui grava les
estampes de cet ouvrage infâme. »
Toutes ces indications de Barbier sont
fort contestables. Les archives de la
Bastille conservées à la Bibliothèque
de l’Arsenal contiennent des procès-
verbaux d’interrogatoire établissant que
d’Arles de Montigny, commissaire des
guerres, avait été (seul ou en associa¬
tion) «l’éditeur» de Thérèse philo¬
sophe. Il est peu probable qu’il en ait
été l’auteur : ce n’était pas un écrivain.
D’autre part, rien ne justifie l’attribu¬
tion de l’ouvrage à Boyer d’Argens. Il
est douteux que les gravures soient de
Caylus. Et les noms anagrammatiques
de Dirrag et d’Éradice n’ont été choisis
que pour faire bénéficier l’ouvrage de
la curiosité qu’avait suscitée l’affaire
du père Girard et de la Cadière. L’in¬
trigue de Thérèse philosophe a, en réa¬
lité, très peu de rapports avec les amours
du père Girard. Le livre a également été
attribué à Diderot. Cette dernière éven¬
tualité n’est pas à rejeter, étant donné
les discussions, explications et ensei¬
gnements philosophiques que contient
l’ouvrage, ainsi que les nombreuses
références à l’Être suprême.
C’est l’histoire d’une jeune fille, Thé¬
rèse, inexpérimentée et ignorante au
début, qui grandit en sagesse et en
savoir. On assiste, en somme, à son
éducation sexuelle mais on ne sait si les
scènes et les ébats qui parsèment le
récit sont là pour illustrer et servir le
but didactique ou si la théorie se dégage
spontanément de l’histoire vécue. Quoi
qu’il en soit, le ton du discours est uni¬
forme, les deux aspects — théorique et
pratique — interfèrent constamment et
on ne peut les séparer au cours de la
lecture. Livrée tôt à elle-même, Thé¬
rèse pense que les greniers sont des
endroits propices pour les petites filles
qui peuvent y jouer à la poupée avec le
« guigui » des garçons. Mais son confes¬
seur lui explique qu’elle commet un
horrible péché puisque cette « chose »
est le serpent qui a séduit Ève, et la
«chose» par laquelle elle «pisse» la
pomme qui a séduit Adam. Un jour, une
amie, Éradice, la cache dans sa chambre
pour lui faire voir comment un confes¬
seur peut ouvrir les portes du paradis. Il
fait mettre Éradice à genoux, en prière,
relève sa chemise, la fouette et lui
introduit le « vénérable cordon de Saint-
François» qui les fait goûter tous deux
au « bonheur des anges ».
Émerveillée et fort troublée par ce
qu’elle voit, Thérèse, rentrée chez elle,
se frotte contre une colonne de son lit,
jusqu’à ce qu’elle parvienne, elle aussi,
au paradis. Mais elle s’est frottée avec
tant d’ardeur qu’elle a du mal à marcher
et qu’une dame compatissante l’en¬
gage à lui raconter d’où lui vient cette
douleur. La dame, très intéressée, lui
conseille d’en parler à un abbé de ses
amis. Celui-ci explique à Thérèse ce
qu’elle a vu, ajoutant qu’il n’y a aucun
mal à se caresser quand on en ressent le
besoin. La petite ne s’en prive pas, le
soir, dans son lit. Invitée chez la dame,
elle la surprend avec l’abbé en grande
conversation sur la morale et la sexua¬
lité. L’abbé soutient que les hommes et
les femmes peuvent se procurer tous
les plaisirs qu’ils veulent, pourvu que
cela ne trouble pas la société établie.
Ainsi, lui, homme très occupé, a une
petite fille dont il se sert pour satisfaire
ses envies. Si les femmes ont plus de
difficultés pour user d’un moyen équi¬
valent, il ne leur reste qu’à employer
un bon godmiché. Si elles ont peur
d’être «grosses», la sagesse de l’amant
est de retirer à temps «l’oiseau de son
nid».
À ce discours, la femme objecte
qu’étant déterminés par la Nature, nous
ne sommes pas libres et, par consé¬
quent, ne pouvons pas pécher. Si nos
466 / Tombeau pour cinq cent mille soldats
plaisirs sont innocents, pourquoi les
cacher? Pour ne pas troubler les jeunes
esprits, répond l’abbé et il se livre avec
sa disciple aux joies de la fellation.
Thérèse, « échauffée » par tout ce qu’elle
voit, en même temps qu’éclairée par
tout ce qu’elle entend, se masturbe avec
une chandelle bénite qui fond au moment
de son orgasme.
Par la suite, la vie de la jeune fille
devient plus aléatoire car, si elle a des
lumières sur la Morale, la Métaphy¬
sique et la Religion, elle est peu ins¬
truite des usages du monde. Elle manque
de se faire violer. La Bois-Laurier se
charge alors de lui ouvrir les yeux en
lui détaillant les péripéties de sa vie de
prostituée. Sa conformation l’a toujours
empêchée de perdre son «pucelage»,
infirmité qui lui a rapporté beaucoup
d’argent. Elle raconte les goûts variés
de ses clients originaux : celui qui goûte
les plaisirs de la «petite oie» pen¬
dant qu’une femme de chambre coupe
quelques poils de sa «toison»; celui
qui ne peut faire l’amour que pendant
que son amie chante (une fausse note et
le sexe devient «mol»); l’évêque qui
mugit, lorsqu’elle chatouille ses deux
énormes « verrues » ; les moines paillards
et brutaux qui se travestissent ; « Mes¬
sieurs les Anti-physiques» qui exami¬
nent ses fesses à la bougie. Thérèse ne
se laissera pas entraîner dans ce milieu,
qu’elle ne rejette pourtant pas car cha¬
cun doit pouvoir contenter ses « divers
appétits». Elle connaîtra un plaisir com¬
plet avec un comte, homme délicat
et amoureux. L’ouvrage appelle cette
conclusion : « Il n’y a de bien et de mal
moral que par rapport aux hommes,
non par rapport à Dieu. » X. G.
TOMBEAU POUR CINQ CENT MILLE SOLDATS
Roman de Pierre Guyotat (né en 1940].
Publié en 1967.
Donner pour prétexte à un livre qui
fit scandale à sa parution l’expérience
d’un soldat français pendant la guerre
d’Algérie serait insuffisant si Guyotat
ne s’était lui-même réclamé du fait. Dans
la préface d’une édition japonaise du
Tombeau, il écrit : « Ce livre fut rêvé
par moi du haut des miradors, dans le
demi-sommeil de la garde, devant l’es¬
pace d’une nuit éclairée par les seules
lumières naturelles de la lune, des
étoiles, du fleuve et de la naissance du
soleil dans une grande tension de mon
corps et de mon esprit vers l’heure
de la relève libératrice. D’où, en dépit
d’une connaissance directe du fait poli¬
tique F.L.N., la prédominance chez
moi d’une image onirique de l’Algérie
convulsée, une image nocturne de sa
survie dans la guerre. La nuit, l’esprit et
les muscles vivent libres dans l’homme
couché. » En sept chants où il ne s’agit
pas d’épuiser la convulsion de cet
« homme couché », Guyotat, parlant de
la guerre, donne corps à T inassouvisse¬
ment, à la damnation des combattants
d’une cause devenue métaphysique. La
guerre est ainsi faite (et la guerre impé¬
rialiste) qu’elle conduit à la perversion
des combattants.
Au suicide collectif mais aussi au
meurtre, à la violence absolue contre
tout ce qui vit, à une tentative d’arra¬
chement du vécu qui passe par celle
plus générale du complexe de castra¬
tion. Le lieu du combat ressemble à
l’homme vautré au milieu de ses sem¬
blables, femmes, enfants, compagnons
qui vivent la même déperdition. L’acte
sexuel, décliné sous tous les modes de
la cruauté et du désir, délimite le com¬
bat. La communication devenue impos¬
sible, l’impossible enracinement, voilà
ce qui est vécu dans le Tombeau par la
mutilation, le viol ou le sacrilège. Rare¬
ment (depuis Sade) l’origine idéologique
de la souffrance n’a mieux été désignée.
Parce que la guerre est encore Tune des
parodies de la perversion des institutions
humaines, elle sera réduite à sa constante
originelle : la perte, en Occident, d’un
corps situable, générique d’une société
qui lui a substitué une occultation où
toute recherche d’un seuil vivable est
devenue impraticable. Le Tombeau est
à la mesure de cette impossibilité.
Tour du monde d'un flagellant (Le) / 467
Enfin, la tentative de Guyotat, situant
le lieu du combat, lève l’interdit sexuel
lorsqu’elle le réitère jusqu’à le généra¬
liser. C’est dans la sexualité que chaque
phase du social s’éprouve. Et l’épreuve,
dans la guerre colonialiste, aboutit au
charnier, au «tombeau» où «l’homme
couché » trouve sa véritable empreinte.
Comme si l’humanité, aujourd’hui, était
encore vécue dans une préhistoire,
comme si la convulsion et la mise à
mort devaient être la seule trace de
civilisations dont la continuité procède
du meurtre, de l’holocauste et de la
guerre d’extermination. Dès lors, la lutte
devenue une constante sans cause, sans
raison, finit par mettre à mort ceux-là
même qui la vivent. Il n’y a plus d’en¬
nemi où il n’y a plus de raison de
combattre, sinon de se combattre soi-
même, d’être soi-même mis à mort, de
nier le fondement de toute humanité,
de détruire toute racine dans un char¬
nier dont l’emblématique devient alors
exhibitionniste. Le souffle mythique
qui anime le Tombeau relève de cette
globalité. Il n’existe plus d’événements
particuliers, de corps ayant un nom net¬
tement prononçable, mais une suite
de convulsions qui donnent la mesure
de l’aliénation — absence de Dieu,
absence d’une raison sociale, absence
de tout accomplissement dans un uni¬
vers vécu dans l’abstraction du corps.
Comme si le propos de Guyotat, tel que
sa préface l’inaugure, était, en plongeant
dans le subconscient, de décrire cette
solitude universelle, réduite à l’épreuve
d’une sensualité aveugle. Enfin, dans
une lente remontée à la surface, par une
opération du langage qui démantèle
l’occultation, le Tombeau décrit la mala¬
die, donne la symptologie de l’agonie
et la cause du mal. Dans la fascination
de la mort à laquelle se rattache Téra¬
tologie, c’est aussi la dénonciation
d’une conjuration qui a lieu et dans le
dépliage, pli selon pli, les prémisses
d’une clarté où il serait de nouveau
possible de vivre, d’aimer et même de
mourir. C. F.
TOUR DU MONDE D'UN FLAGELLANT (Le)
publié d'après le journal intime du baron
de M., flagellant de marque. Publié en
1806 sous Te pseudonyme de Don Bren-
nus Alera.
Cette signature, bien connue des ama¬
teurs, cache un (ou plusieurs) des pour¬
voyeurs de l’éditeur parisien Massy,
spécialisé dans la production d’ouvrages
sur la flagellation. D’une œuvre fort
abondante, faite sur mesure pour la
clientèle de la «Select-Bibliothèque»,
le roman précité constitue sans doute
l’un des plus remarquables échantillons.
Relation d’un voyage «rempli d’épi¬
sodes étourdissants, poignants ou sug¬
gestifs», il réunit tous les ingrédients
qui assuraient le succès de la formule
au début du siècle : exotisme de paco¬
tille, réalisme plaqué sur un schéma
romanesque invraisemblable dont la
seule et suffisante justification est
d’amener le plus souvent possible ce
stéréotype : une lanière cinglant un mor¬
ceau de chair nue. Bataille de dames,
culte de Vénus Callipyge, grandes
scènes de fustigation... sont les hauts
moments de ce «théâtre de la dou¬
leur», aussi pauvre et figé, sous ses ori¬
peaux, que l’obsession qu’il assouvit,
mais parfaitement fonctionnel et sans
doute très lucratif, si Ton en juge par
la fidélité avec laquelle l’auteur se
conforme à son système dans ses autres
ouvrages : Le Repaire souterrain, « nar¬
rant aventures, caprices, lubricités,
actions en dehors de la loi, accomplis
dans une grande caverne », Les Mille et
Une Nuits d'un flagellant (évocation des
dessous de la vie parisienne et de cer¬
taines ambiances provinciales), Esclaves
blanches (récit des aventures d’un lord).
Fêtes barbares est un roman «colo¬
nial » assez caractéristique, où se conju¬
guent les blandices de l’érotisme et du
racisme.
Ce prétendu tableau des mœurs qui
sévissaient en Louisiane avant la guerre
de Sécession, a pour prototype les
fameux Memoirs of Dolly Morton,
publiés en 1899 par Charles Carring-
468 / Tout bonheur que la main...
ton. Destinés à des lecteurs britan¬
niques, ces mémoires seraient l’œuvre
de l’écrivain français, Hugues Rebell,
auteur des *Nuits chaudes du Cap
français. P. J.
TOUT BONHEUR QUE LA MAIN...
Cet opuscule anonyme de trente-deux
pages, dont le titre rappelle un vers
célèbre, s’ouvre sur ce demi-aveu :
« imité de C. A. » et se ferme sur ces
spécieuses scolies : « Pour la surprise
de “l’auteur” et du lecteur, Amour Flo¬
rin, bibliophile, publie avec le concours
de l’imprimeur Mystère, brabançonnais
comme lui, un petit texte inédit... achevé
d’imprimer le 29 février 1999... » Dans
l’entre-deux se défend et s’illustre une
pratique amoureuse quelque peu para¬
doxale, quoique vieille comme le monde,
et ici chantée comme suprême : le plai¬
sir solitaire partagé. C’est que baiser
n’est rien — ou si peu : pour l’homme
comme pour la femme, « la vraie baga¬
telle de la porte ».
À ces façons d’aveugle reproducteur
s’opposent les délices de la masturba¬
tion face à face, où l’opération qu’ef¬
fectue sur lui-même chaque partenaire
(bouton chatouillé d’un doigt expert,
colonne érigée de main de maître) est
une fête pour les yeux de l’autre. Ainsi
se réalise le tableau animé dont rêvaient
«nos adolescences, quand nous n’avions
pour le nourrir que des images immo¬
biles, ou notre reflet dans un miroir».
Après les caresses respectives, les
caresses réciproques. La main baguée,
aux ongles impeccables, s’empare du
sexe masculin et le flatte avec une
science unique : «Tout est là, dans une
douceur de peau non moins exquise
que celle du membre qu’elle touche,
unie à l’assurance du geste, à la fermeté
du va-et-vient. Une telle rencontre est
rarissime...» La volupté, comme le
génie, est un rêve de jeunesse réalisé
dans l’âge mûr. Notons encore que, de
cette plaquette publiée en 1999, quelques
rares privilégiés eurent la primeur vers
1960 (exactement deux sur japon jaune
et soixante sur pure chandelle). Cer¬
tains même y virent un pastiche de
l’inimitable auteur des Réflexions de
Monsieur F.A.T. et de Avec toi-même,
etc. P.J.
TRAICTÉ DE MARIAGE
entre Julian Péoger dict Janicot et Jac¬
queline Papinet, sa future épouse. Pièce
anonyme française publiée à Lyon en
1611.
Une dizaine de pages d’un traité
de mariage juridiquement irréprochable
dans sa forme, et qui tire sa drôlerie de
cette ossature de sérieux. Pour com¬
mencer, Janicot a dix-neuf ans, et Jac¬
queline Papinet, cinquante-trois. Ils sont
tous les deux fils et fille de parents aux
noms extravagants, et tout se passe, à
dire vrai, surtout au niveau des mots :
le douaire est formé des biens de la sei¬
gneurie de la Fosse aux Loups, pierres,
cailloux, couleuvres, «lizars», putois,
belettes, escargots sont les merveilles
qu’on y trouve. De vraies merveilles,
parfois, y sont d’ailleurs dénombrées,
comme ce bois formé de noyers, pêchers,
noisilliers, amandiers, albergers, gryo-
tiers, lalisiers, etc.
Après la tentation du monde, après le
paradis — et ses déserts, il est vrai —,
voici Ève, dont le fessier forme deux
moulins, dont le lieu seigneurial se
nomme « mon midy », ledit midy joi¬
gnant «le rond pertuis d’icelle Papi¬
net». Ensuite sont évoqués les rapports
futurs des deux époux, sont inclus dans
les biens du contrat de la poudre à canon
« pour nettoyer son œil de bœuf », ainsi
que du fil ( ?) pour que Janicot s’occupe
«pendant que l’on arrachera à ladite
donatrice des sauvageons d’entre les
jambes». R. L. S.
TRAITÉ DE LA BONTÉ ET MAUVAISETÉ DES
FEMMES
Essai de Jean de Marconville (ou Mar-
couville, né en 1540 et mort après 1574).
Publié en 1564.
« Moi, je tiens pour une vérité cer¬
taine que la femme est aussi bien
Trigynes (Les) / 469
capable de raison et de sagesse que
l’homme, et qu’elle est aussi bien à
l’image de Dieu, comme l’homme ca¬
pable d’intelligence et de salut comme
lui.» Attentif à saisir aussi bien l’en¬
vers que l’endroit, troussant la femme,
multipliant les exemples tirés de l’his¬
toire profane ou sacrée, Marcouville
passe de l’émerveillement à l’inquié¬
tude. La femme est le premier bien
essentiel de l’homme, mais pourquoi la
rebouter «du maniement de l’église, de
la civile police, et de la philosophie » ?
Son origine est plus noble, car, si Dieu
créa l’homme «du sale limon de la
terre», il fit la femme «de la chair et
côte de l’homme, matière purifiée, vivi¬
fiée et animée afin que par leurs sexes
mêlés ensemble ils puissent remplir
toute la terre ». Comment, dans ce cas,
expliquer qu’elle ait été la première
proie du démon ? « Archenasse, laquelle
après s’être prostituée à tous en sa
jeunesse et étant abandonnée en sa
vieillesse, sut néanmoins si bien emba-
bouiner le divin Platon que non seule¬
ment il l’aimait mais aussi se lamentait
d’être détenu de l’amour d’une vieille
ridée. » Est-il besoin de parcourir un tel
chemin pour savoir que la femme est
« incomparablement plus mauvaise que
l’homme»? P. R.
TRÉSOR DES ÉQUIVOQUES (Le)
Antistrophes ou contrepèteries, mirifique
porongon du beau et honnête langage,
par Jacques Oncial, maître en I Ecole
des Chastes. Publié en 1909, sans autre
indication de provenance qu'une fantai¬
siste mention de lieu : Gelatopolis.
Tiré seulement à 350 exemplaires,
cet ouvrage se présente comme une
dissertation sur les déplacements de
lettres ou de syllabes par lesquels une
phrase innocente et banale tourne à la
bouffonnerie et à l’obscénité. L’auteur
y rappelle que dans l’antiquité les juifs
s’adonnaient à la confection des ana¬
grammes, « cousines germaines des
contrepèteries», et que le troisième
livre de la Kabbale, appelé Themura ou
Changement, concerne l’art de cher¬
cher dans les noms les révélations que
peuvent fournir des permutations de
signes. Sont étudiées tour à tour les di¬
verses formes de contrepèteries : in¬
trinsèques, lorsqu’elles ne comportent
d’interversions qu’à l’intérieur d’un
mot; extrinsèques, lorsque ces inter¬
versions s’effectuent d’un mot à un
autre, voire entre trois ou quatre mots
d’une même phrase. Les exemples de
contrepèteries donnés dans cet ouvrage
s’insèrent dans une sorte de cours
doctoral justifiant la qualité de maître
que s’est attribuée Jacques Oncial,
mais peu propre à faire croire que ce
maître ait été chargé d’endoctriner des
«chastes». P. P.
TRIGYNES (Les)
Roman de Phyllis Louvres. Publié en 1969
et préfacé par René de Solier (né en
1914).
Cette œuvre est présentée comme
«toute phalanstérienne d’esprit», pla¬
cée «sous le règne des Hermaphro¬
dites» et inspiré du *Nouveau Monde
amoureux de Fourier, où les trigynes et
tétragynes témoignent d’un choix de
partenaires multiples. Le livre est écrit
de façon originale, avec de fréquentes
ruptures de style qui bousculent un peu
la syntaxe, comme pour suivre, dans
leur rythme syncopé et leur halètement,
les «situations les plus désinvoltes,
osées, enfin risquées dans le domaine
de l’alcôve». Les personnages ont tous
quelque chose de l’androgyne, qu’il
s’agisse de la lourde Irma, «gousse ou
pédalu» ou du faible Criquet, «puis¬
samment hybride ». Le polymorphisme
étend la gamme des sensibilités, ainsi
«l’hermaphrodite ailé» vole-t-il «dès
la moindre caresse». Louvres s’élève
contre la tyrannie des femmes qui, sous
prétexte de se libérer, rendent l’homme
esclave : « La femme non-objet, dans
sa crise d’émancipation, si peu liber¬
tine, est devenue inquisitrice, profite-
tout, comptant dollars et briques. »
Le sexe de cette soi-disant supé-
470 / Trois crimes rituels
rieure est le « sexe-argent». Et Louvres
s’élève, d’un même mouvement, contre
la «monogamie légiférante». Il pro¬
pose le «petit train» où tous les par¬
ticipants «s’enfourchent les uns les
autres », grâce à des ustensiles et ajouts
qui multiplient les organes sexuels.
« Dans l’ensemble, tout bouge et remue
et s’actionne au gré des pas — quelle
danse — des spasmes. » Chacun s’agite
selon ses goûts. Criquet, qui fut long¬
temps impuissant et effrayé par la
femme, «rêve de douceur». Il s’étend
sur le dos, «femelle offerte en raison
de la puissance pénétreuse de Coc-
cina». Nicole caresse sa poitrine et le
cingle avec une cravache poilue. Puis il
« flatte la rose arrière de sa belle che-
vaucheuse». Voici une femme qui a
horreur de la femme-objet, «souillon,
abandonnée, offerte béante vagissante »
et qui aime «prendre». En voici une
autre, Aisy, qui, «harponnée par la
grande courbe», est écrasée par une
véritable grappe humaine, cravachée
malgré ses cris jusqu’à l’évanouisse¬
ment dont chacun profite à son tour. Et
tous «ces ruts en gaudriole» s’accom¬
pagnent de morsures, de griffures et de
propos vulgaires et obscènes, propres
à échauffer les sens. L’orgie est ainsi
parfaite: «Ils s’enculent et la réci¬
proque est vraie. » X. G.
TROIS CRIMES RITUELS
Essai de Marcel Jouhandeau (1888-1979).
Publié en 1962.
«Évenou, Algarron, Uruffe. Il est
curieux de remarquer sans prévention
aucune que ces vocables sentent le
soufre à peu près au même titre que
Belzébuth, Astaroh, Érèbe, à vous rendre
janséniste.» À propos de ces trois
affaires, Jouhandeau rencontre l’extra¬
ordinaire. Confirmation de sa quête d’un
Éros démoniaque, au sens socratique,
mais dans un ordre contraire. Comme
le Diable aux mille apparences, Éros a
le pouvoir de changer les êtres. Mais
un pouvoir limité en ce sens que la
mutation n’est que passagère. « Quand
on la voit vivre aujourd’hui, écrit l’au¬
mônier de Simone Deschamps, on a
peine à ne pas croire incompatibles ce
qu’elle a fait et ce qu’elle est. » Si Éros
est le dieu qui unit, il est aussi celui qui
sépare. Et il est démoniaque parce qu’il
ne sépare pas complètement. Il est l’am¬
biguïté même, voyage sans fin recom¬
mencé d’un pôle à l’autre des deux
visages. En ce sens, la tension qu’il
crée fait immédiatement songer à la
mort. Son horizon est toujours celui de
la mort, et, lorsque le diable s’en mêle,
cette mort revêt un caractère rituel. « Il
y a là une femme nue debout, armée
d’un poignard, et une femme nue cou¬
chée, la victime. La main de l’homme
qui désigne sur la poitrine de celle-ci la
place où on va la frapper a je ne sais
quoi de fatidique. » Le drame qui semble
le plus avoir frappé Jouhandeau est
celui du curé d’Uruffe qui assassina sa
maîtresse (après lui avoir donné l’abso¬
lution), l’éventra et tua leur enfant
(après avoir pris soin de le baptiser).
«Le Juge : Pour moi, je crois com¬
prendre que vous veniez de perdre défi¬
nitivement la notion de ce que vous
imposâit votre caractère de prêtre. —
Non, non, prêtre, j’étais prêtre, je le
savais. Mon sacerdoce, je ne l’ai
jamais renié.» Le ballet s’achève tou¬
jours dans la mort parce que le Sacré
contient en lui le signe fabuleux de son
contraire (sans doute pour notre grand
malheur). P. R.
TROIS FILLES DE LEUR MÈRE
Récit de Pierre Louÿs (18701925). Edi¬
tion posthume en 1926.
Quatre femmes se succèdent auprès
d’un homme, qui ont chacune leur his¬
toire, leur vice et leur génie acrobatique,
trois sœurs et leur mère qui n’arrivent
point à épuiser totalement celui qui,
d’étonnement en étonnement, finit par
se demander s’il n’a pas rêvé. Ou
plutôt, c’est le lecteur qui doute : au
terme de ce récit parfois banal, jamais
ennuyeux, il ne peut se défendre d’avoir
vécu un cauchemar. Mauricette ouvre
Truite (La) / 471
le ban; Sa mère Thérèse, «beaucoup
plus belle que la fille », lui succède :
«Ma main s’égara dans un fouillis de
poils extraordinaire. » Puis Lili, la plus
jeune — dix ans — la plus vicieuse, et
qui sait tout faire. Charlotte enfin, l’aî¬
née, la plus jolie, « le plus beau con de
la famille ». « Ne me touche pas ou je te
vide les couilles en un tour de cul»,
dit-elle au héros. Et Lili au même : « Tu
bandes dans mon cul si loin ! si loin !
jusqu’à mon cœur. » Et peu à peu, au
fur et à mesure de ces passages de
filles, nous apprenons des choses extra¬
ordinaires sur cette famille qui ne vit
que pour la prostitution et a érigé la
perversité en principe moral. Charlotte,
en particulier, explique très tranquille¬
ment comment elle fit une fille à sa
mère... par le derrière (car elle l’avait
plein de sperme, naturellement). Une
scène de quasi-folie à trois se termine
par une parodie de catéchisme : Ques¬
tion : «Qu’est-ce qu’une petite fille?»
Réponse: «C’est une petite saloperie
qui ne pense qu’à tâter les cons et les
pines, se branle du matin au soir, pisse
partout, lève sa robe et montre son
cul pour voir celui des autres. » La
famille ne tarde pas à faire ses bagages,
portant ailleurs son hystérie et sa dam¬
nation. R. L. S.
TROPHÉE DES VULVES LÉGENDAIRES (Le)
Recueil,de vers de Pierre Louÿs (1870
1925). Edition posthume en 1948.
C’est un hymne au sexe plus vrai
que nature, peut-être à un sexe au-delà
de la sexualité. Tantôt c’est la femme
qui englobe le mâle : « Le bel Érik est
trop faible, ô vierge/Tu l’avalerais d’un
coup de con », et plus loin : « Ses doigts
dans sa vulve interne ont fait de son
sexe/Une caverne énorme pour un rut
d’étalon»; tantôt, au contraire, c’est la
verge mâle qui devient inaccessible et
quasiment objet d’adoration. Ortrude,
enlacée nue au membre immense d’un
cheval et qui lui suce le gland, n’est pas
la plus extraordinaire de ces créatures à
vulves et à trophées. Cet agrandisse¬
ment cosmique du sexe nous emporte
loin de la petite perversion nocturne. Ici,
tout est extrême, onirique, prodigieux
jusqu’à la vision mystique d’une véri¬
table lutte entre les principes de jour et
de nuit, de soleil et d’eau : «L’or viril
qui tant de nuits fouilla/Le ventre mou
des filles du Fleuve... » Hélas, la vision
solaire s’estompe vite, l’homme et la
femme, incapables de supporter l’au-
delà du sexe, n’ont plus qu’à pleurer
dans l’arc-en-ciel de leur solitude : «Il
s’est perdu, le sexe adoré/De la triple
amante à jamais venue/Qui pleure au
deuil des baisers dorés.» En peuplant
son ciel gréco-latin de Walkyries paro¬
diques (le sous-titre du recueil est, à cet
égard, explicite : «Neuf sonnets sur les
héroïnes de Wagner rêvés au pied du
Venusberg en août 1891 »), Pierre Louÿs
partage et raille à la fois la ferveur qu’af¬
fichait l’intelligentsia de son époque
pour le maître de Bayreuth. R. L. S.
TRUITE (La)
Roman de Roger Vailland (1907-1965).
Publié en 1964.
Dans le sobre décor du milieu, des
agissements louches, des histoires d’ar¬
gent et de mœurs, de personnages à la
moralité douteuse, le héros conduit son
enquête psychologique. L’inconnue est
une femme, la belle et mystérieuse Fré¬
dérique. Il l’a connue un soir, alors
qu’elle jouait au bowling avec un pauvre
type parfumé dont on apprendra par la
suite qu’il est homosexuel. Elle paraît
très jeune, marche d’un pas nonchalant
qui fait onduler son corps, triche au jeu.
Est-elle une simple « amaqueuse », cette
femme à la démarche d’enfant et au
vocabulaire de vieille entraîneuse ? Elle
a pourtant beaucoup de tenue, cette
«bête à fourrure», aux yeux opaques,
au «retroussis féroce». L’homme décide
d’écrire un roman sur elle. Il n’est pas
le seul à avoir été attiré par elle. Et
c’est à ses amis qu’il s’adresse d’abord
pour essayer de comprendre. Saint-
Genis est parti avec elle en Amérique,
472 / Truite (La)
où elle se faisait parfois passer pour sa
nièce. Ils allaient à la chasse aux Indiens,
monstrueuse plaisanterie. Il la soup¬
çonnait « de se mouvoir avec assurance
dans un monde obscur. Elle procède
d’un rêve réel». Il songe qu’elle a la
«démarche d’un personnage souve¬
rain », d’un personnage de Racine — et
quelque chose d’indéterminé. Rambert,
lui, est tout à fait amoureux d’elle. Sa
femme, Lou, aux seins superbes, aux
«seins de nourrice, pétris de lis et de
rose», tolère difficilement l’inconduite
de son mari qu’elle appelle : «Mon cré¬
tin ». Frédérique, de son côté, dit aimer
Rambert, mais elle se dérobe par cupi¬
dité. Eux qui se sont connus dans « la
nuit de l’animalité», pourront-ils s’unir
pour une « association redoutable » ?
Rambert est égaré. Frédérique flaire
la mort. C’est enfin à la femme elle-
même que le héros s’adresse pour ten¬
ter de débrouiller l’énigme. Elle lui
raconte son enfance. Elle avait fondé
avec deux amies la « société secrète des
vraies luronnes», qui avait pour but
de posséder les garçons sans rien leur
accorder. Une cérémonie conjuratoire
avait d’abord lieu. Les jeunes filles
récitaient en chœur : «Un garçon/Tu y
craches/Sur le zizi. » Puis elles partaient
voler, provoquer ou faire chanter les
hommes. Elle n’a jamais accordé qu’un
baiser. Elle est vierge. Tous ces hommes,
autour d’elle, pensent qu’il serait bou¬
leversant de se l’attacher et de l’éveiller
au plaisir, afin de ne pas laisser cela à
son futur maquereau... X. G.
UN BON PETIT DIABLE
Roman de la comtesse de Ségur (1799-
1874). Publié en 1865.
La violence, l’hypocrisie, les mau¬
vais traitements, les passions troubles
ou haineuses font de ce livre une véri¬
table école du «vice». On insulte ainsi
les enfants : « gredins, brigands, sacri¬
pants, scélérats, gueux, serpents ». L’af¬
freuse et avare Mme Mac-Mich prive
de nourriture le petit Charles, l’en¬
ferme au cabinet noir et le fouette si
fort avec sa baguette qu’il doit mettre
des «cataplasmes de chandelle». Mais
il se défend en cuirassant sa culotte de
visières de casquette et passe à l’at¬
taque : morsures, coups de pied dans les
tibias, fausses dents arrachées. Le com¬
bat est encore plus terrible dans la pen¬
sion du sinistre Old Nick. Le surveillant
jette au visage de Charles un féroce
chat noir (qui sera servi, ébouillanté,
dans la soupe), puis le déshabille pour
le fouetter en public, mais recule, terri¬
fié par deux diables collés sur ses fesses.
La pédagogie est exemplaire: «Voilà
comment nous venons à bout des rai¬
sonneurs (il lui donne des claques), des
insubordonnés (coups de règle), des ré¬
volutionnaires (coups de fouet). » L’ami¬
tié de Charles pour une douce aveugle
est assez ambiguë : il l’embrasse «avec
une telle impétuosité qu’il manque de
la jeter par terre », pose sa tête sur ses
genoux et est pris de tremblements
alarmants; enfin, il avoue qu’il l’aime
pour sa cécité. X. G.
UNE FILLE À MARIER
Roman de Janine Aeply (née en 1921).
Publié en 1969.
Roman d’une certaine solitude, ab¬
sence de l’autre, exacerbation de l’ima¬
gination : « La chaise est vide au pied
du lit. Seuls mes doigts m’obéiront
sans histoire. » Roman de la masturba¬
tion féminine, présentée de façon déli¬
rante, avec, tout à la fois, finesse de
description et grande puissance d’évo¬
cation. Doigts ou légume, le phallus se
trouve partout présent, désir du sexe
rigide, souverain. « Désirée, prenant son
courage à deux mains, pousse en elle
le navet. Aussitôt monte de la plante,
génie de ces lieux, pour une des mille
et une nuits, un homme s’affermis-
474 / Une messe blanche
sant...» Solitude, voulue ou non. Dé¬
goût, ennui engendré par l’homme, mais
sublimation de l’organe dressé: «Ne
me regarde pas ! Ton sexe qui te tra¬
verse les doigts, me visant de son tout
petit orifice tel un œil de cyclope, me
suffit. » Pourtant, après le spasme, après
le lit peuplé de mains, de gestes, de
positions mouvantes, les draps restent
vides: «Tout ce qui reste au fond de
moi et qui me fait pleurer, cette inter¬
minable suite de nuits sans toi s’annu¬
lera une fois de plus dans le som¬
meil. Et ce sera demain. Une autre vie
peut-être. » Le jeu restant fermé dans
le miroir, autre partenaire imperson¬
nel, «Je suis seule. C’est cela qui nous
rend si semblables, si proches : cette
distance. » M. DE S.
UNE MESSE BLANCHE
Poème de Bernard Noël (né en 1930).
Publié en 1970. Il est accompagné d'un
extraordinaire frontispice d'Alain Le Foll
où la vulve de la femme est nappe d'au¬
tel et engloutissement monstrueux.
Le livre se suffit à lui-même, il est sa
propre critique, sa propre impuissance
et sa propre force. La parole, qui tourne
autour, le fuit et en rit, «tout comme
l’extase verse automatiquement dans sa
caricature ».
La page blanche, sur laquelle il s’écrit,
est le corps de la femme blanche, sur
lequel se dit la messe blanche. Et le
corps, que les mots avaient changé en
statue de sel, fond quand le livre se
referme. Il n’y a rien, il n’y a jamais
rien eu. La femme est passée, dans un
tourbillon de violence immobile. Elle a
imprimé sa trace d’angoisse, totale¬
ment nue et vertigineuse. L’homme l’a
aimée — c’est un désert — et la « laisse
innommée, vide et pure». Même le
brutal déplacement de la main giflante
est lenteur, car « ton sourire, ton regard
neigent entre nous ». Même la danse, la
secousse crissante de l’amour se fige
dans la partenaire «brusquement tom¬
bée, haletante, parcourue de frissons,
les membres battant l’air, la bave aux
lèvres, les yeux — les yeux secs,
brillants de désespoir et fixes ». Même
les «gestes de noyée» de Vénus à la
fourrure, frappant la peau douloureuse,
se brisent et sont repos. L’espace, de son
poids de silence, ralentit la cérémonie
de l’amour, la suspend, la gèle, laissant
les chants des deux récitants combler
et vider la «plaie insondable». «Et la
litanie a ce pouvoir libérateur. » X. G.
UNE NUIT D'ORGIE À SAINT-PIERRE DE LA
MARTINIQUE
Roman d'Effe Géache. Publié en 1892.
Évocation de la vie érotique des
créoles, cet ouvrage est intéressant parce
qu’il a conservé l’expressivité et la
richesse du parler local. Il s’éloigne par¬
fois très sensiblement du français et
nécessite une traduction, que nous donne
l’auteur. Nous apprenons ainsi très vite
que « quiouquioute » ou « patate » signi¬
fie « con » et que le vit se dit « lolo » ou
«cal». Trois hommes sont en scène:
Hubert, Jules et Philippe. Hubert est
riche, habillé avec recherche, cocasse et
badin. Il plaît énormément aux femmes.
Des quatre femmes qui l’entourent,
au début, il choisit l’une et commence
à faire l’amour devant les autres, ce qui
ne plaît guère à sa maîtresse en titre,
Jeanne. Au moment où Hubert va éja¬
culer, Jeanne « le tire par les graines de
sur sa femelle Édouardine». Frustra¬
tion, colère et promesse de vengeance
de Hubert. Jules est depuis longtemps
l’amant fidèle de la belle Laurence, qui
vit avec lui comme une épouse. Phi¬
lippe la convoite. Au cours d’une soirée
qui réunit les trois amis et Laurence, il
tente de la séduire. Cela se passe chez
Dada Bourette, une prostituée. (Notons,
au passage, que «bordel» se dit en
créole : « halle aux bombas ».) Leur dîner
est servi par la «bonne grosse» Mar¬
guerite, qu’on gratifie de tapes sur les
fesses, ce qui la ravit. Chaque convive
raconte une histoire qu’il a vécue. Jules
parle de Ferdine, «belle jeune fille aux
dents de perle et à la bouche de corail ».
Après une fellation encourageante (« son
Une partie de campagne / 475
con exhalait une faible odeur de pisse
que je reniflai avec plaisir parce qu’elle
me faisait bander plus fort»), ils en
viennent à diverses positions : « à la
paresseuse », « à la bœuf » (coït à tergo).
Ferdine y prend un grand plaisir, «se
mouve » beaucoup, « rend des huîtres »
et contracte la vérole dont elle meurt à
l’hospice. Philippe raconte qu’en bon
«coureur» il séduit toutes les jeunes
filles, les « engrosse » et se sauve pour
ne pas les épouser. Il aime surtout
«dépuceler» à cause de la douleur et
parce qu’il prend «un bien qui ne lui
appartient pas». Un jour il rencontre
une «vieille aux grosses mamelles et
au con chauve» qui lui vole sa bague
et qu’il pousse dans un bassin. Hubert
raconte qu’après avoir découvert que
sa maîtresse du moment le trompe, il se
couche l’oreille contre sa «patate» et
prétend que celle-ci lui révèle tout, au
grand effroi de la femme. Puis les jeunes
gens vont danser. Philippe s’arrange
pour susciter le désir de Laurence et
éloigner Jules. Tandis que Philippe,
« bien bandé », la « pinote », la chaude
Laurence s’écrie avec beaucoup de natu¬
rel : « Oh, que c’est bon. Je sens parfai¬
tement le jeu de ton membre dans ma
matrice. » Jules, désespéré, se tue. Les
fautifs, pris de remords, prennent le
chemin de la moralité. L’intérêt de ce
livre ne réside ni dans l’intrigue ni dans
l’écriture mais dans son lexique foison¬
nant. Dans la préface à l’édition qu’il
en a donnée en 1961 au Cercle du livre
précieux, Léger Alype (Pascal Pia)
écrit : « Que de sujets de recherche trou¬
verait la Sorbonne dans Une nuit d’or¬
gie si elle s’avisait d’exploiter les
éléments de sémantique contenus dans
ce curieux petit livre !» X. G.
UNE PARTIE DE CAMPAGNE
Nouvelle de Guy de Maupassant (1850
1893). Publiée en 1881.
Par une chaude journée d’été, le jour
de la fête de Mme Dufour, son mari
décide que l’on déjeunera à la cam¬
pagne. Toute la famille part en carriole
pour Bezons. Il y a le ménage Dufour,
la grand-mère, la fille et un «jeune
homme aux cheveux jaunes». Arrivé
au bord de la Seine, on s’installe dans
une guinguette. Mme Dufour commande
une friture et un lapin, son mari « deux
litres et une bouteille de bordeaux». On
mange sur l’herbe. Le «jeune homme
aux cheveux jaunes» a le regard attiré
par deux superbes yoles. Mme Dufour
et sa fille vont s’intéresser davantage
aux canotiers, « deux solides gaillards »
qui prenaient leur repas « étendus,
presque couchés ». « Ils avaient la face
noircie par le soleil, [...] les bras nus.
Ils échangèrent rapidement un sourire
en voyant la mère, puis un regard en
apercevant la fille. »
Les deux jeunes gens offrent à la
famille Dufour leur place, la seule qui
soit à l’ombre. L’un des canotiers émeut
les dames en racontant la vie sportive
qu’il mène sur l’eau avec son cama¬
rade, «leurs bains pris en sueur [...] et
ils tapèrent violemment sur leur poi¬
trine pour montrer quel son ça rendait.
— Oh ! vous avez l’air solides, dit le
mari. » Ce dernier a très chaud, débou¬
tonne son gilet. Sa femme dégrafe sa
robe. Les canotiers proposent une pro¬
menade en yole. M. Dufour, alourdi
par le repas et assommé par le vin,
reste endormi sur la berge en compa¬
gnie de la grand-mère et du «jeune
homme aux cheveux jaunes». Un des
canotiers prend la mère dans son embar¬
cation, l’autre la fille dans la sienne.
Cependant que le premier « lutine » la
grosse dame qui «pousse des petits
cris», le second, Henri, s’abat sur la
jeune fille, Henriette, «la couvrant de
tout son corps. Il poursuivit longtemps
cette bouche, puis, la joignant, y atta¬
cha la sienne. Alors, affolée par un désir
formidable, elle lui rendit son baiser en
l’étreignant sur sa poitrine, et toute sa
résistance tomba comme écrasée par un
poids trop lourd. » Pendant ce temps la
mère a sa «poitrine orageuse trop près
peut-être de son voisin». Enfin l’on s’en
retourne. «M. Dufour, dégrisé, s’impa¬
476 / Une séduction
tientait. Le “jeune homme aux cheveux
jaunes” mangeait...» Puis la famille
s’en va. «Au revoir! criaient les cano¬
tiers. Un soupir et une larme leur
répondirent. »
Deux ans après, Henri passe devant
le magasin des Dufour, entre, voit la
grosse dame qui lui apprend qu’Hen¬
riette a épousé le jeune homme qui les
accompagnait à Bezons. L’année sui¬
vante, Henri a la surprise de revoir Hen¬
riette là même où ils s’étaient connus.
Lejeune mari l’accompagne. Henriette
avoue sans ambages qu’elle pense tous
les soirs à ce dimanche qui rappelle à
Henri tant de souvenirs. «Allons, ma
bonne, reprit en bâillant son mari, je
crois qu’il est temps de nous en aller. »
Ainsi s’achève cette nouvelle où l’on
retrouve les trois caractères les plus
typiques de l’œuvre de Maupassant : le
mari insuffisant et ridicule, l’amant
robuste, viril et un peu mufle, la femme,
victime généralement consentante quand
elle ne s’offre pas par plaisir ou par
profession (cf. La *Maison Tellier).
Quant au quatrième personnage, le
fiancé, il n’est jamais désigné que par
l’épithète homérique de «jeune homme
aux cheveux jaunes». P. D.
UNE SÉDUCTION
Roman de Pierrot. Publié en 1908.
«C’est frais et appétissant comme la
chair veloutée d’une jeune fille amou¬
reuse. C’est l’initiation au plaisir de
deux jeunes filles de dix-huit et seize
ans, dont la candeur après quelques
effarements fait place au besoin de
caresses savantes; l’initiateur, c’est un
jeune homme de vingt ans à peine, dont
la passion ardente a des divinations;
l’initiatrice, c’est une soubrette alerte
et rusée, dont le tempérament lascif
s’est heureusement développé dans les
alcôves de grandes demi-mondaines.»
Cité par Perceau : Bibliographie du
roman érotique au XIXe siècle. X. G.
UN ÉTÉ À LA CAMPAGNE 7^
Correspondance de deux/ jeunes Pari¬
siennes recueillie par un auteur à la
mode.
À tort ou à raison attribué à Gustave
Droz (1832-1895). L’édition originale,
qui ne porte pas d’indication de lieu,
est de 1868. Il s’agit d’une édition clan¬
destine imprimée à Bruxelles par Pou¬
let-Malassis. Il existe une autre édition,
datée Genève, 1880.
Adèle F., dix-huit ans, et Alber-
tine R., sous-maîtresse de pensionnat
à Paris. Ensemble elles ont vécu de
doux et savoureux moments, que la
correspondance évoque. Celle-ci durera
quelques mois (de mai à octobre 18..).
Le résumé de ce roman par lettres tient
dans son dénouement : Adèle, sur le
point de devenir vicomtesse de F.,
envoie en cadeau un phallus artificiel à
la sous-maîtresse de pensionnat. Celle-
ci en fait usage pour compléter l’initia¬
tion d’une pensionnaire. Puis se marie
à son tour. Suit un épilogue plausible,
où se dessineront d’honnêtes carrières
dans le monde. Peut-être afin de com¬
pléter ou pimenter un récit aussi maus¬
sade .qu’espiègle, l’auteur y introduit
une scène connue de Pétrone et pro¬
pose des vers saphiques. M. B.
UNE VIEILLE MAÎTRESSE
Roman de Jules-Arpédée Barbey d'Aure¬
villy (1808-1889]. Ecrit dès 1844, publié
en 1851.
Montrer la passion «dans toute son
étrange et abominable gloire », tel est le
dessein de Barbey. Ryno de Marigny,
âgé de trente ans, a depuis dix ans une
liaison fort orageuse avec Vellini, une
Malagaise de trente-six ans, fille d’une
duchesse portugaise et d’un toréador.
Cette petite femme maigre, qui passe
pour laide et bizarre avec sa peau oli¬
vâtre, son visage « ténébreux et ardent »
et sa voix de contralto «d’un sexe un
peu indécis tant elle était mâle», est
une exaltée, capricieuse et instinctive,
totalement indifférente aux conventions
et d’une violence démesurée — lors de
ses accès de colère, elle brandit volon-
Une vieille maîtresse / 477
478 / Un inceste
tiers son «cuchillo» dont il faut la
désarmer. Elle s’est follement éprise de
Marigny qui lui rend son amour ; pour
lui, elle a les élans « des tigresses amou¬
reuses» et sait comme aucune femme
«éterniser les voluptés délirantes».
Mais Marigny épouse une blonde sou¬
veraine et pudique «au teint pétri de
lait et de lumière». Redoutant Vellini,
Marigny s’installe en Bretagne, où le
ménage vit solitaire et heureux jusqu’à
ce que Vellini, qui n’y tient plus, s’éta¬
blisse à proximité et renoue avec son
idole. «La chaîne de sang», avait-elle
un jour déclaré. Au vrai, Vellini «la
louve » marque à cet égard une étrange
prédilection : faute d’encre, elle envoie
à son amant une lettre tracée avec ce
sang « qui doit teindre tout entre nous » ;
un soir que Marigny lui demande un
philtre pour endormir sa souffrance,
elle se coupe «avec les dents quelque
veine» et à l’insu même de l’homme
dont la tête repose sur ses genoux, elle
lui en répand sur la face. Le couple se
rejoint clandestinement sur des grèves
battues des vents, dans des paysages
d’hiver intenses et délicats que d’Aure¬
villy excelle à dépeindre et qui s’accor¬
dent étroitement au drame que vivent
les êtres. Hermangarde, la femme de
Marigny, découvre la vérité, perd l’en¬
fant qu’elle porte, se tait, désespérée.
Les époux rentrent à Paris. Marigny,
malgré les sentiments qu’il n’a cessé de
vouer à sa femme, continue de revoir
celle « qui résumait tout un sérail dans
sa personne ».
Ce récit d’une passion fatale, malé¬
fique et inexorable, décrite avec la cou^
leur et la fougue propres à l’écrivain,
ne précise que rarement le détail de ces
amours invincibles. Toutefois, si le sexe
n’est guère mentionné, il est constam¬
ment présent, car c’est enfin lui, identi¬
fié à un obscur et diabolique pouvoir,
qui mène et mène seul la danse. F.S.
UN INCESTE
Roman de Valentine de Saint-Point (Valen-
tine de Glans de Cessiat-Vercell). Publié
vers 1904, à compte d'auteur.
Patrick Waldberg, dans Eros modem '
style, signale ce récit d’un inceste entre
mère et fils. « — Vous palpitez splendi¬
dement, en vous sont toutes les harmo¬
nies, en vous est l’harmonie... Mère,
Mère! — Siegfried... » Valentine de
Saint-Point, petite-nièce ou arrière-
petite-nièce de Lamartine, épousa le par¬
lementaire Charles Dumont, puis devint
la maîtresse de Canudo (du « septième
art»). Après la guerre de 1914-1918,
elle se fixa au Proche-Orient, où elle
eut des aventures. M. B.
UN MOIS CHEZ LES FILLES
Reportage de Maryse Choisy (auteur
contemporain). Publié en 1928.
L’auteur a connu tous les «bordels»
de Paris, depuis le très chic «Chaba-
nais» jusqu’au «clac» le plus misé¬
rable, «L’As de cœur», en passant par
«La Maison de Ginette», le «Cosy-
Bar», « la Maison du fétiche» pour les
lesbiennes et l’hôtel de gigolos pour
Américaines. Elle a vécu avec Manon,
la femme du monde, Julie, la fausse
mineure, Mimi, la Négresse, Carmen,
l’indépendante et même les «pier¬
reuses4» qui travaillent sous les ponts.
La bureaucratie (mise en carte et visites)
est encore plus difficile à supporter que
les vieux messieurs «gras et à chaus¬
settes trouées». X. G.
UN PRÊTRE MARIÉ
Roman de Jules-Amédée Barbey d'Aure¬
villy (1808-1 889). Publié en 1864, Calixte
ou le Château des soufflets, devait
prendre ensuite le titre de Un prêtre
marié.
Sombreval est un défroqué. Informée
de cette apostasie, sa femme enceinte
meurt de chagrin en donnant le jour à
une enfant, Calixte, qui naît le front
marqué d’une croix rouge. Calixte,
catholique fervente, devient en secret
carmélite, bien qu’elle demeure avec
son père auquel elle se sait indispen¬
sable et qu’elle adore : «Elle croyait à
sa force comme à Dieu. » Quant à Som¬
breval, homme cynique, doté d’une
Un prêtre marié / 479
énergie et d’une vitalité exceptionnelles,
il porte à sa fille une passion insensée.
Cet amour, si chaste qu’il soit au moins
dans les faits, paraît suspect au voisi¬
nage. Sombre val le renégat, cet être
maudit, serait un incestueux. Persuadé
que sa fille, si elle a connaissance de
cette rumeur, en mourra, il décide, pour
abolir tout soupçon, de feindre la foi et
de regagner le séminaire. Le jour de
son départ, le crucifix de Calixte saigne :
«Elle reculait devant ce sang qu’elle
croyait voir, la tête toujours rejetée en
arrière davantage, la bouche entrou¬
verte dans la dure tension de l’extase,
les pouces retournés, presque épilep¬
tique de terreur ! » Ainsi le sacrilège se
mêle-t-il aux accès mystiques et aux
terribles crises d’hystérie qui frappent
la jeune fille. Les extases de Calixte,
l’obsession qu’elle suscite chez son
père, les drames que connaissent les
personnages secondaires, eux aussi
excessifs et singuliers, engendrent une
atmosphère pesante dont l’érotisme dif¬
fus, tout en violence souterraine, pro¬
voque chez le lecteur un malaise per¬
manent.
Le directeur de conscience de Calixte
— un prêtre qui lui-même voue un
amour démesuré à sa mère devenue
folle, lavant «pieusement les souliers
de cet objet immonde et sacré» —
estime qu’elle doit apprendre, fut-ce au
péril de son existence, l’ultime profa¬
nation de son père. Calixte ne survit
pas à cette révélation. Sombre val s’ima¬
gine qu’on l’a ensevelie vivante; il
l’arrache de la terre qu’il ronge de ses
ongles et de ses dents; il «labourait
convulsivement de son front, de ses
lèvres, de son visage tout entier, le
cadavre qu’il tenait et levait dans ses
bras. Il plongeait sa tête désolée au
giron de cette chère fille morte, — avec
la furie du sentiment qui sait son impuis¬
sance »... « Tu es morte... je redeviens
le Sombreval qui n’a jamais eu d’autre
Dieu que toi ! » et, serrant la dépouille
contre son cœur, il court se noyer dans
l’étang. F. S.
VALENTINE
Lettres de Maxime Du Camp (1822-1894),
publiées en 1966 en une plaquette in-4°
tirée seulement à douze exemplaires.
Quand quatre ans après la mort de
Mérimée parut sous le titre de Lettres à
une inconnue une partie de la corres¬
pondance qu’avait conservée une des
amies de l’écrivain, Maxime Du Camp
et Flaubert décidèrent de détruire les
lettres qu’ils avaient reçues l’un de
l’autre depuis leur jeunesse. Le 3 mars
1877, Flaubert écrivait à une de ses
confidentes habituelles: «Moi et Du
Camp nous avons brûlé nos anciennes
lettres qui comprenaient notre vie de
1843 à 1857! [...] Il n’était question
dans ces lettres que de deux choses : la
littérature et les dames ! Tout pour les
dames ! Pour des étrangers, cette lec¬
ture-là eût été impayable. Tout est
cendres, maintenant.» Peut-être pour
rassurer Du Camp, Flaubert tenait à
répandre l’annonce d’un autodafé total.
En réalité, il avait soigneusement mis
de côté des lettres particulièrement
piquantes dans lesquelles son compa¬
gnon de voyage au Moyen Orient,
quelques mois après leur retour en
France, lui faisait part des complaisances
que Mme Delessert venait d’avoir pour
lui. Née de Laborde, Valentine Deles¬
sert, épouse d’un ancien préfet de police,
était née en 1806. Elle avait quarante-
cinq ans lorsqu’elle devint la maîtresse
de Maxime Du Camp, de seize ans plus
jeune qu’elle. Elle avait déjà eu pour
amants Charles de Rémusat, Victor
Cousin et, plus longtemps, Mérimée,
qu’elle congédia après s’être assurée que
Du Camp le remplacerait avantageuse¬
ment dans l’intimité.
En septembre 1851, Du Camp
confiait à Flaubert qu’étant allé voir
Mme Delessert chez elle à Passy et
l’ayant trouvée seule, elle avait hésité à
le faire monter dans sa chambre, mais
s’était néanmoins prêtée à ses caresses.
Dans une autre lettre, il se flatte
d’éprouver beaucoup de plaisir « avec
“la femme d’âge” et d’en donner tant à
celle-ci que “la tête lui en pète”.» Il
insiste, non sans quelque vanité, sur les
manifestations de tendresse de Valen¬
tine : « Elle met dans sa poitrine son
mouchoir plein de mes décharges, elle
482 / Vathek
a des yeux qui me remuent les
entrailles, son pied est charmant, sa
main est délicieuse, elle l’agite avec
adresse, introduit avec habileté, pousse
de petits grognements de cochon qui
sont pleins de charme...» Ajoutons
que cette liaison dura quelque huit ans,
et que Du Camp se montra fort chagrin
quand Mme Delessert ne voulut plus
de lui. P. P.
VATHEK
Conte de l'écrivain anglais Willjam
Beckford de Fonthill ( 1759-1844]. Ecrit
directement en français en 1782, publié
en anglais à l'insu de l'auteur en 1786
( Vathek an Arabian Taie), puis en fran¬
çais, chez Poinçot à Paris, en 1787 [His¬
toire du calife Vathek}.
Il n’est pas sans exemple que la litté¬
rature échappe au phénomène culturel
de ses origines. Avec William Beckford,
grand seigneur, voyageur, collection¬
neur et homme de lettres, un hasard
dont nous aurons à poser la question, a
voulu que le livre par lequel son nom a
survécu, ait été écrit en français. Déjà
un déplacement (une inversion) marque
le personnage de Vathek, animant l’un
des masques les plus énigmatiques de
la littérature. Pourtant Beckford était
né pour être reconnu. Héritier par son
père de l’une des fortunes les plus
considérables d’Angleterre, apparenté
par sa mère à la famille royale, William
Beckford devait être l’incarnation de
l’aristocratie du xvme siècle. Or, sa vie,
à rebours de ce qu’il est, sera une mise
en scène fastueuse, mais sombre, de ce
qu’il n’est pas. La négation chez Beck¬
ford, comme chez Sade, sera vécue
méticuleusement d’un bout à l’autre du
parcours : dans la quête de la mort et la
dérision de toutes les valeurs dont il
était héréditairement le porteur. Cette
inversion a d’ailleurs d’autres degrés
de lisibilité. Vathek est le récit d’un
homme à la recherche de la satisfaction
totale de son désir, qui, après avoir dis¬
cerné sous les masques de ses convoi¬
tises et de ses fantaisies l’univers
souterrain auquel il aspire, rencontre,
comme ultime définition de sa quête,
sa propre mort, pour enfin s’y incarner.
Sous le prétexte d’un conte oriental où
toutes les données du genre (abondam¬
ment codifiées au xvmc siècle) sont res¬
pectées, l’auteur invite à une «descente
aux enfers». On y assiste à l’irruption
d’une volonté de puissance qui conduira
le souverain d’un royaume prospère à
nier le bonheur présent pour se lancer
dans une aventure qui doit lui donner la
maîtrise universelle sur les créatures.
Or, comme dans le mythe d’Orphée,
plus Vathek se rapproche du but, moins
les signes ont de sens. L’univers sans
réel retour où il s’engage n’autorise
jamais deux fois le même regard.
L’homme qui commence cette quête de
son désir doit l’épuiser et en mourir.
La femme, comme le corps, ne sont
que les prétextes d’une initiation, d’une
leçon où l’homme «apprend à désap¬
prendre ». Le paradoxe du nihilisme de
Beckford tient alors dans cet attache¬
ment irraisonné à un principe d’action
qui le nie. Et on pourrait sans artifice
établir l’exacte adéquation entre la vie
de 1:écrivain et la trajectoire de son
Vathek. Déjà Sade avait écrit que toute
perversion relève d’un principe de déli¬
catesse. Avec Beckford, la limite entre
le sujet et l’objet, entre ce qui est dési¬
rable et celui qui désire, présente la
même arête. Le sadomasochisme y est
vécu selon une tension dont les rythmes
iront en s’accentuant jusqu’à l’horreur
de la conjonction finale : celle de l’au¬
teur avec son personnage.
Beckford était encore un jeune
homme — il avait vingt-trois ans —
lorsqu’il esquissa Vathek. L’œuvre pro¬
cède d’un mouvement jaculatoire. «Je
l’ai écrit dans une seule séance et en
français, raconte Beckford, et cela m’a
coûté trois jours et deux nuits de grand
travail —je ne quittai pas mes habits
tout ce temps —, une si rude applica¬
tion me rendit fort souffrant. » Un com¬
mentateur de la vie de l’écrivain ajoute
que le conte aurait été rédigé après une
Vénus dans le cloître / 483
«orgie» organisée par Beckford à Font-
hill. Dans la préface qu’il a donnée en
1876 à une réédition de Vathek, Mal¬
larmé insiste, analysant la gestation de
l’œuvre, sur la fatalité qui règne sur le
conte. L’horreur, en outre, procède d’un
certain dandysme. La conversion en un
univers démoniaque de ce qu’on nous
annonce, au début du récit, comme un
paradis, repose sur le sacre de l’abjec¬
tion. Ainsi, le Commandeur de Maho¬
met, reniant sa religion (reniant le centre
d’où se déploie la divinité), tente de se
substituer au divin et, pour cela, exter¬
mine tout ce qui dans son univers risque
de s’en déduire. On assiste, au nom du
Principe du Mal évoqué dans le mysté¬
rieux voyageur nommé Giaour, au refus
de toute transcendance qui impliquerait
le Bien et à la négation des institu¬
tions qui marquent alors les hiérarchies
humaines (assassinats des dignitaires,
utilisation du peuple devenu l’instru¬
ment des passions de Vathek). La sub¬
stitution qui est ainsi tentée, fondement
d’une nouvelle autorité, entièrement
humaine, est en même temps la néga¬
tion de toute autorité. L’appel de Vathek
aux puissances maléfiques se réduit à
un principe anarchique : une convul¬
sion est vécue, chez Beckford, qui n’a
probablement d’équivalent que dans le
radicalisme sadien. La trajectoire du
conte, d’ailleurs, procède d’une autre
substitution. Si, initialement, Vathek est
le maître de choisir une destinée mau¬
vaise, à mesure que Beckford poursuit
son récit, la figure de la mère (maudite)
remplace celle du fils. Quand, dans
la dernière partie du livre, Vathek se
retrouve en enfer, impuissant et inca¬
pable de surmonter son horreur, c’est
encore à elle qu’il en appelle. Carathis,
pôle féminin de Thanatos, accomplira
ce que les convoitises de Vathek sont
impuissantes à dominer. L’épisode de
la fille de l’Émir, enlevée pendant
le voyage, vierge (pure et romantique)
d’abord, puis furie qui entraînera Vathek
à sa perte, décuple la perversion mater¬
nelle. Vathek, pour n’avoir pas résisté à
sa mère, à la femme qu’il a pourtant
choisie, est condamné à l’impuissance
physique. Le pacte avec Giaour, qui
doit lui donner le pouvoir suprême,
n’est que la tension paroxystique d’un
désir qui ne peut s’éprouver.
L’inceste est alors reconnu comme
le ressort secret du récit. Si bien que
l’érotisme du conte ne tient pas telle¬
ment aux descriptions qui nous sont
faites qu’à certaines omissions. Le
contexte homosexuel de Vathek, presque
entièrement gommé (sauf à propos des
deux princes amis que le Commandeur
retrouve en enfer), est celui-là même de
la vie de William Beckford. Il n’est pas
indifférent que le Prince des Ténèbres
(ici le Prince du Feu) soit assimilé au
Baphomet de l’islam : ce que l’on doit
adorer, finalement, c’est le jeune homme
dont la « virginité », jamais atteinte, est
la plus sûre caution de la damnation.
Enfin, pour avoir voulu tout connaître,
pour avoir ignoré F «opacité» parti¬
culière aux hommes (condition d’une
transcendance), Vathek lui-même se
condamne à ce «tout de l’esprit» dont
parle John Donne dans un de ses para¬
doxes, et qui est le visage même du
diable. Comme dans Lautréamont, l’iti¬
néraire matérialiste de Beckford opère
l’alchimie d’une mutation dont nous
sommes encore à chercher les lois. C. F.
VÉNUS DANS LE CLOÎTRE
ou la Religieuse en chemise. Roman
anonyme, sous forme de dialogues,
publié en 1719. Attribué à Chavigny ou
à l'abbé Du Prat, pseudonyme de
l'abbé Barin.
Ces trois entretiens supposés dans un
couvent entre deux jeunes religieuses,
désignées simplement sous les noms
d’Agnès et Angélique, sont d’abord et
avant tout une œuvre de propagande
philosophique, qui, à divers égards,
s’apparente au courant de pensée qui
s’exprime dans la dissertation anonyme
Le Philosophe, publiée en 1743 ; on
comprend que La Religieuse en chemise
ait été une des lectures favorites de
484 / Vénus dans le cloître
«Vénus dans le cloître». Édition de 1776.
Diderot encore jeune, et non pas seule¬
ment pour son érotisme, ni même pour
sa critique des couvents. L’épître dédi-
catoire, tout en mêlant cètte remarque à
des propos badins ou ironiques, révèle
tout le sens du livre dans cette seule
phrase : « Peut-on dans ses paroles et
dans ses actions faire paraître la beauté
de la chasteté avec plus d’éclat, qu’en
se proposant pour règle la “Nature toute
pure” ? » La défense de la nature contre
les mortifications et l’austérité mona¬
cale, la recherche du plaisir sans crises
de conscience, ni outrances d’ailleurs,
mais avec naturel, telle est bien l’idée
qu’Angélique inculquera à la jeune
Agnès, encore dévote au début, mais
qui se laissera vite gagner à cette philo¬
sophie éclairée, et s’y ralliera, en esprit
et en pratique. Philosophie d’ailleurs
naturaliste et déiste, mais non athée :
«On peut se défaire de la superstition
sans tomber dans l’impiété, c’est ce que
fit Dosithée ; elle apprit par son expé¬
rience que c’était au souverain médecin
qu’il fallait recourir dans les faiblesses ;
que les tentations n’étaient pas dans la
puissance des fidèles...» et donc, que
les désirs sexuels et les plaisirs vien¬
nent eux aussi de Dieu et de la nature.
Angélique apprendra à Agnès, surprise
par elle au moment de se livrer à l’ona¬
nisme, qu’il n’y a là rien dont elle ait
lieu d’avoir honte ; elle la caressera elle-
même, et lui enseignera, par les actes,
mais aussi en théorie, les plaisirs de
l’amour saphique. Non pas que l’auteur
philosophe veuille exalter cet amour-là
aux dépens de l’autre ; bien au contraire,
Angélique, puis Agnès, tirent parti des
retraites religieuses, des confessions, des
exercices spirituels, pour se donner en
toute quiétude à de jeunes abbés, direc¬
teurs de conscience, etc., dont elles
mesurent très exactement les qualités et
défauts dans les exercices amoureux.
Vérité (La) / 485
Dans un cas comme dans l’autre, on
satisfait des besoins et exigences égale¬
ment « naturels » ; mais on le fait avec
prudence, en évitant de se poser de
vaines et insolubles questions sur le
pourquoi des choses — l’auteur ici fait
écho à Voltaire —, et surtout en évitant
de se heurter précipitamment contre
l’ordre, ou la morale, établi : il faut, au
contraire, s’arranger pour se ménager,
dans ce cadre, un bonheur sans trop de
risques ou de complications.
«Quand on a l’esprit développé des
ténèbres, et débarrassé de toutes sortes
d’inquiétudes, il n’y a point de moment
dans notre vie que nous ne goûtions
quelques plaisirs et que nous ne puis¬
sions, même des peines et des scrupules
des autres, faire un sujet de récréation. »
C’est ce que dit Angélique à Agnès,
vers la fin du livre, juste avant de lui
faire des «baisers à la Florentine»
(c’est-à-dire avec la langue), et de ter¬
miner le roman comme il a commencé,
par de brûlantes caresses saphiques.
Ainsi, et bien que toutes les formes
d’amour soient représentées, il reste
que l’amour lesbien occupe ici une plus
grande place, et que sa peinture est plus
vive. Y. B.
VÉNUS EN RUT
ou Vie d'une célèbre libertine. Roman
anonyme publié au XIXe siècle sous la
date évidemment fictive de 1771.
C’est la prétendue autobiographie
d’une certaine Rosine, qui devrait avoir
vingt-huit ans au terme de son récit,
soit vers'1784 ou 1785, puisque sa der¬
nière aventure consiste à se faire foutre
dans la nacelle d’un ballon par un émule
de Blanchard. Auparavant, la vie de
Rosine est celle d’un être qu’on pour¬
rait appeler, en parodiant Jarry, la sur¬
femelle.
On observe cependant une certaine
progression dans cette histoire où le
nombre de coups à chaque rencontre ou
à chaque journée est indiqué de telle
manière que, dès les premières scènes,
on est, pour le moins, étonné des prodi¬
gieuses capacités tant de Rosine que de
ses amants — ou, comme il est dit, ses
fouteurs. Progression dans la mesure
où l’on passe de la classique succes¬
sion d’amants individuels, chacun à
leur heure ou dans leur pièce, à des par¬
ties multiples et de plus en plus com¬
pliquées. Déjà, Rosine met en partage
ses amants avec sa servante Fanchette,
complice et presque égale. Mais à Avi¬
gnon, la rencontre d’un prélat italien,
plus tard retrouvé à Rome, donne l’oc¬
casion d’un tableau vivant à quatre —
le quatrième étant le jeune Honoré que
Rosine a formé. A Rome, ce sera une
vis sans fin à cinq. À Lyon, Rosine par¬
ticipe à un concours d’amour contre
deux autres libertines, les trois étant
attaquées par six hommes tour à tour,
etc. On en vient à soupçonner des inten¬
tions parodiques dans cette revue, un
peu longue, mais variée, des inventions
érotiques. Y. B.
VERCOQUIN ET LE PLANCTON
Roman de Boris Vian (1920-1959). Publié
en 1946.
Ver coquin et le plancton est essen¬
tiellement constitué par le récit de deux
surprises-parties, séparées par un inter¬
lude à caractère pédagogique, lequel
relate, avec tous les détails, le fonction¬
nement du «Consortium national de
l’Unification». Les éléments érotiques
du récit se trouvent naturellement dans
les scènes de fiesta populaire. Éro¬
tisme joyeux, enthousiaste, souvent
bon enfant, parfois bouffon : juste le
contraire, on le voit, de l’érotisme véri¬
table, dont le caractère sacré (ou sacri¬
lège) réclame du sang et des larmes. En
cela, Vercoquin et le plancton se rap¬
proche de *Et on tuera tous les affreux,
et s’oppose, notamment, à la violence
de *J’irai cracher sur vos tombes. J. B.
VÉRITÉ (La)
Poème de 'Donatien Alphonse François
de Sade (1740-1814).
On doit à Gilbert Lely la publica¬
tion du manuscrit autographe en 1961.
486 / Vice errant (Le)
L’opuscule porte en sous-titre : Pièce
trouvée dans les papiers de La Mettrie.
Pourtant les cent trente-six alexandrins
du poème, suivis de huit notes, d’un
projet de frontispice et d’une variante
obscène, sont incontestablement de la
main du marquis. Gilbert Lely date la
composition de 1787. L’éloge de la
nature qui y est contenu, la violence
antireligieuse du propos, les blasphèmes
dont l’auteur agrémente son texte, cor¬
respondent à cette période de la vie de
Sade (alors prisonnier à Vincennes) où
l’apologie du crime devient pour lui
l’axe de tout système naturel. Dès lors,
pourquoi avoir choisi le nom du philo¬
sophe matérialiste La Mettrie? Sans
doute par précaution.
On imagine mal le discours sadien
en dehors de ce que Lely appelle un
déchaînement intégral des instincts
immoraux; plus difficilement encore
que le sombre tableau brossé dans La
Vérité ait quelque point commun avec
les satisfactions immédiates que pro¬
pose La Mettrie pour le bonheur des
hommes. Qu’on en juge par la violence
de ces quelques vers : « Je me masturbe¬
rais sur ta divinité,/Ou je t’enculerais,
si ta frêle existence/Pouvait offrir un
cul à mon incontinence,/Puis d’un bras
vigoureux j’arracherais ton cœur/Pour
mieux te pénétrer de ma profonde
horreur.» C. F.
VICE ERRANT (Le)
Récit et nouvelles de Jean Lorrain, pseu¬
donyme de Paul Duval (1855-1906).
Publiés en 1902.
Quelques nouvelles et un long récit
composent ce Vice errant, représentatif
d’un érotisme fin de siècle qui cherche
son plaisir à travers quelques sensa¬
tions rares. Après d’étranges «Propos
d’opium», où l’on voit une jeune femme
tramer le cadavre de son amant dans la
neige et abandonner le corps sur un banc,
une sordide histoire de masques nous
fait frissonner d’horreur; à Londres,
des crimes commis dans le brouillard
alertent la population des quartiers des
docks, au bord de la Tamise. Toutes les
victimes sont mortes asphyxiées. On
découvre bientôt que d’insaisissables
comparses promènent dans les rues des
hommes portant une cagoule de cire
qui imite merveilleusement le visage,
mais hermétiquement close, et sous
laquelle la victime chloroformée lente¬
ment agonise. Jean Lorrain se complaît
visiblement à évoquer ces cadavres
masqués qui circulent dans la brume au
bras d’assassins qui feignent de soute¬
nir un ivrogne. De Londres, nous voici
transportés à Nice où, derrière les
constructions de rêve de la Baie des
Anges, se nouent les sombres drames
de la convoitise amoureuse. Ainsi, un
puissant financier, vieillard libidineux,
séduit à force de ruse une très jeune
comtesse dont il a ruiné l’époux. La
victime se meurt auprès de son amant,
et se venge du piège qu’il lui a tendu en
l’obligeant à assister à son horrible
fin. Dans «Coins de Byzance» nous
est présentée l’une des plus royales
demeures de la Côte, sise au centre
d’un parc digne d’un conte de fées. Un
prince russe dégénéré, tyrannique, habite
là, entouré d’une cour fort hétéroclite.
Il a hérité d’une fortune colossale et
d’une malédiction qui frappa l’un de
ses aïeux coupable d’avoir fait violer
par ses moujiks une jeune bohémienne
qui lui résistait, provoquant ainsi sa
mort. Mais le fiancé de l’infortunée
ensorcelle la chaste épouse de l’ancêtre
à l’aide d’un violon dont les cordes
sont faites de boyaux de pendus et l’ar¬
chet de cheveux d’hétaïre. L’objet du
sortilège devient une redoutable nym¬
phomane dont le seigneur fera écraser
la tête entre deux pierres. Ainsi inau¬
gure-t-elle le maléfice qui vise les
Noronsoff, et qui veut que, d’âge en
âge, ces princes n’accueillent que des
chiennes et des prostituées dans leur
lit. Wladimir Noronsoff n’échappera
pas à cette prédiction ; une vipère qu’il
accueille avec trop de confiance au
sein de sa demeure provoquera sa
déchéance en se jouant de lui et en lui
Vice suprême (Le) / 487
préférant son rival. Wladimir Noron-
soff connaîtra une fin dérisoire, giflé
par la sole d’une poissonnière dans les
bas-fonds de Nice où il poursuivait un
beau pêcheur.
Philippe Jullian nous livre ce portrait
de Jean Lorrain : « Ce fort des halles,
mou, fardé, bagué comme une sous-
maîtresse, est le Pétrone de la Déca¬
dence.» Monde décadent, s’il en fut,
que ce petit univers niçois qui agonise,
miné par des tares qui se dissimulent
sous les pierreries et les fleurs. Y C
VICE SUPRÊME (Le)
Roman deJoséphin Péladan (1859-1918).
Publié en 1884.
Tout simplement, c’est l’imposante
première pierre d’une autre «Comédie
humaine» que l’auteur a voulu poser.
On ne doutera pas qu’il accueille et
approuve ce qu’en dit son préfacier,
Jules Barbey d’Aurevilly: «Tête syn¬
thétique comme Balzac, M. Joséphin
Péladan n’a pas été terrorisé par cet
effrayant chef-d’œuvre, le sublime dip¬
tyque à pans coupés que Balzac appela
“La Comédie humaine”, et il a écrit
Le Vice suprême, qui n’est d’ailleurs
qu’un coin de l’immense fresque qu’il
va continuer de nous peindre. » (De fait,
les romans s’accumulèrent, tous oubliés
aujourd’hui.) Barbey prédit encore que
Le Vice suprême fera scandale — pour
sa multiple substance érotique? Non
pas. Parce que l’auteur (comme lui,
Barbey) a «l’aristocratie, le catholi¬
cisme et l’originalité». De plus, Péla¬
dan veut montrer la décomposition de
la «race» latine; aussi le personnage
agissant et central est-il une princesse
d’Este, Malatesta par mariage. Sa
«beauté rappelle les plus beaux types
de la Renaissance et le sang bleu roule
le germe de tous les vices de cette
époque funeste qui fut le Paganisme
ressuscité» (toujours selon Barbey).
Aujourd’hui, l’émule de Balzac appa¬
raît surtout en annonciateur de Georges
Anquetil, ce journaliste de 1925 qui
écrivit Satan conduit le bal (on y
dénonçait, vitupérait, stigmatisait. Des
noms illustres alignés au long des pages.
Rien que pots-de-vin et partouzes.)
Péladan déjà parlait étranges magné¬
tismes et corruption universelle (louant,
en regard, la santé des anciens temps :
«la paillardise est le mot et le fait
d’une époque et d’une race plus fortes
que les nôtres »). Mais du Vice suprême
demeure tout de même une hallucina¬
tion plus ou moins fabriquée, un fantas¬
tique social qui se déclare visionnaire.
On y découvre, au long de chapitres
nerveusement découpés, des éléments
pour un catalogue sexologique : Nym¬
phomanie simple («les six cent vingt
hommes que j’ai eus», peut dire une
marquise). Fantasmes adultères. Séduc¬
tion du moine par une dame du grand
monde (toutefois, elle manque son
coup). Sculpteur fou de sa création
androgyne. Princesse physiquement
chaste, toujours occupée de procurer
aux mâles, par sa seule vue, des effets
avant-derniers. Fiacres des embarque¬
ments pour Cythère. Sabbat des sor¬
cières chevauchantes. Impuissance et
emphase («... la vue de votre poitrine
[...] votre dos parle [...] Rien de la
possession ne vient ternir mon beau
rêve érotique»). Voyeurisme. Saphisme.
Sodomie (le beau et noble jeune homme
avec le garçon boucher aux poings
lourds). Viol de l’endormie (« la limace
contemplait la rose avant d’y baver»).
L’ultime explication de cette patholo¬
gie parisienne est donnée en deux
répliques : « — Mage, savez-vous ce
qu’est la communion des saints? —
Oui, c’est le palladium qui sauve per¬
pétuellement l’humanité; mais savez-
vous ce qu’est la communion des
pervers ? Ne voyez-vous pas autour de
vous le règne de l’Antéchrist?»
L’ensemble des romans groupés sous
le titre général La Décadence latine a
été lu et apprécié par des lettrés et
des écrivains de grand talent encore
parmi nous. Il est composé de vingt et
un volumes, le meilleur semble être
Modestie et Vanité ; mais voici les
488 / Vie des dames galantes
titres : Le Vice suprême, Curieuse !
I ’Initiation sentimentale, A cœur perdu,
Istar, La Victoire du mari, Cœur en
peine, Z ’Androgyne, La Gynandre, Ze
Panthée, Typhonia, Ze Dernier Bour¬
bon, Finis Latinorum, La Vertu suprême,
Pereat, Modestie et Vanité, Pérégrine
et Pérégrin, La Licorne, Le Nimbe noir,
Pomène, La Torche renversée. M. B.
VIE DES DAMES GALANTES
L’auteur des Dames galantes, Pierre
de Bourdeille, seigneur de Brantôme,
dont il devait même être abbé, naquit
vraisemblablement dans le château de
ses pères, à Bourdeilles, sur la Dronne,
aux environs de 1540 : troisième fils de
François de Bourdeille. Nanti de bons
revenus, il devait faire carrière, en lais¬
sant une bonne place à la galanterie,
dans les armes. La rencontre à Rome,
en 1559, du grand prieur François de
Guise, décida de son attachement à la
famille de Lorraine. Après avoir parti¬
cipé à toutes les grandes affaires du
temps, comme soldat, comme diplomate
ou comme courtisan, il allait, en 1584,
offrir ses compétences au roi d’Espagne,
quand, dans le dernier mois de la même
année, survint l’accident qui allait faire
de cet homme d’épée un homme de
plume. Un cheval se renversa sur lui et
lui fracassa les reins, le laissant pour
quatre ans estropié et perclus. De cette
longue maladie et de la retraite qui sui¬
vit, il profita pour écrire six tomes de
Vies des grands capitaines français, et
de copieux traités et discours, dont
ceux qui devaient constituer, dans son
intention, le Recueil des dames. En
mourant, le 15 juillet 1614, dans son
nouveau château de Richemont, il lais¬
sait le tout inédit.
La négligence ou la prudence de la
comtesse de Duretal laissa le précieux
manuscrit en grand danger de se perdre.
Des copies toutefois circulèrent. Enfin
les Œuvres complètes de Messire Pierre
de Brantôme trouvèrent accueil, à Leyde,
chez J. Sambix jeune, qui en remplit,
en 1565-1566, huit volumes in-12, soit,
au catalogue de la Bibliothèque natio¬
nale : 1) I. Vie des dames illustres. —
2) I, IL Vie des dames galantes. — 3) I-
IV. Les Vies des hommes illustres et
grands capitaines français. — 4) I. Les
Vies des hommes illustres et grands
capitaines étrangers. Il est à noter essen¬
tiellement que le Recueil des dames
prévu par Brantôme s’est trouvé coupé
par l’éditeur en deux parties : «Dames
illustres » d’une part, « Dames galantes »
de l’autre. La première partie consiste
en panégyriques de reines, qui, à part
des pages assez vives concernant la
féminité des souveraines et celle, par
exemple, qui relate l’abominable pos¬
session du corps de Marie Stuart par
le bourreau, gardent le ton d’un éloge
assez fade. La seconde partie se pré¬
sente comme un des chefs-d’œuvre de
la littérature amoureuse.
Ainsi, d’ailleurs, en a décidé la pos¬
térité, et il est aujourd’hui permis de
dire que l’éditeur responsable de cette
division avait eu le nez creux. Alors
que les Dames illustres ne se sont
guère retrouvées, depuis, que dans les
rééditions des Œuvres complètes de
Brantôme, ce sont les Dames galantes
qui ont gardé, dans les éditions sépa¬
rées, toute la faveur des éditeurs, des
critiques et du public. Elles compren¬
nent sept discours, dont surtout impor¬
tent les trois premiers et le sixième, le
septième étant, en quelque sorte, sur¬
ajouté.
Le Premier Discours, « sur les dames
qui font l’amour et leurs maris cocus»
s’ouvre sur les cocus en général. Après
avoir traité des cocus meurtriers, comme
le comte de Monsoreau, Cosme de
Médicis, René de Villequier, Sampie-
tro, Henri de Guise, etc., Brantôme
passe aux «femmes répudiées» du
Moyen Âge et de l’Antiquité : Éléo-
nore d’Aquitaine, entre autres, et toutes
celles qui déshonorèrent la couche des
Césars jusqu’à Messaline. Viennent les
jaloux et jalouses meurtriers et cruels,
telle la reine des Scythes qui fit mourir
Cyrus, et les hommes paillards dans le
Vie des dames galantes / 489
genre du marquis de Belle-lslc. Butant
sur la question des «postures», Bran¬
tôme parle des prédécesseurs de l’Aré-
tin, et dévie sur l’histoire, entre toutes
savoureuses, de la coupe indécente du
duc d’Anjou, pour revenir au succès,
jusque dans une librairie parisienne, des
livres obscènes.
Abordant la paillardise des maris, on
va de l’empereur Commode, qui fré¬
quentait les putes pour maintenir la
vertu dans son ménage, à Tanzay pris
par les corsaires, et paillardement asservi
par une femme maure. Suivent les
maris du type Candaule, enclins à faire
apprécier par d’autres les charmes de
leur compagne, avec le conte d’un cocu
particulièrement naïf berné par le duc
d’Orléans, puis les épouses mécontentes
d’être exhibées. Se sont livrées avec
quelque mérite, au profit de leur mari,
la fille de Saint-Vallier qui sauva le sien,
et le duc d’Étampes, qui dut l’Ordre au
libertinage de sa femme, Entre toutes
les dames généreuses, nous est vantée
Marguerite de Valois. À propos des
cocufiés par vengeance, Brantôme de¬
vise de l’abus que fit Henri III de Marie
de Clèves, et d’un grand dîner subsé¬
quent. Reviennent les cocus accom¬
modants, de la pâte d’Adrien et de
Marc-Aurèle. Il y a des femmes repen¬
ties, du moins provisoirement, et des
femmes bien gardées: qu’on en juge
par les ceintures de chasteté du temps
d’Henri II, et certains eunuques moins
sûrs qu’on a pu le croire.
Un mot sur les femmes libres, et il
est parlé d’Henri de (iuise, qui, avec
une épouse possédant le plus grand cas
du monde, eût pu facilement se pas¬
ser de maîtresse. Par quelques détours
encore, Brantôme en arrive aux les¬
biennes qui l’intéressent d’une façon
toute spéciale. Il cite d'abord la Bassa
de Martial, puis une courtisane espa¬
gnole de Rome, liée à une Pandore. Les
grandes lesbiennes classiques, Sapho
en tête, et celles que limaille Juvénal, et
celles que vante Lucien, ouvrent le cor¬
tège des tribades de tous pays : deux
notamment que surprit à Toulouse le
comte de Clermont-Tallard. Il est, bien
entendu, des lesbiennes qui n’en goû¬
tent pas moins le commerce mascu¬
lin : occasion, pour Brantôme, de conter
l’histoire d’une sienne cousine, amante
d’une dame qu’il voulait épouser. Après
une allusion aux belettes qui, en raison
de leurs mœurs, ont donné leur nom
aux inverties, l’auteur distingue, entre
les pratiques de ces dernières, la fri-
carelle et la conjonction, avec ou sans
secours d’instrument. Embarqué dans
les « godemichés », si employés à
l’époque, il parle de ceux que la reine-
mère découvrit un jour dans le coffre
d’une de ses demoiselles. Il est devisé
encore d’une femme mariée et d’une
veuve qui, à grand dégât, s’accouplè¬
rent sur une chaise percée; puis la
grosse question se pose de savoir si le
mari d’une lesbienne doit être, de ce
fait, appelé cocu. Un livre d’Angelo
Fiorenzolle introduit enfin Marguerite
d’Autriche éprise, sous couleur d’ami¬
tié, de la belle Laodamie Forteguerre
et, séparément, deux tribades, en réalité
hermaphrodites. Le reste du Premier
Discours est une dissertation sur l’uni¬
versalité du cocuage. Brantôme conclut
en louant les chaudes qui retiennent
leurs frénésies, mais en blâmant les
froides qui se refusent.
Le Second Discours « sur le sujet qui
contente le plus en amour ou le tou¬
cher, ou la vue, ou la parole», com¬
porte un traitement assez méthodique
des trois points annoncés : d’abord le
toucher et la parole. On voit défiler
cahin-caha Thibaut de Champagne,
Blanche de Castille, Diogène, Lamia,
une dame masquée dans l’amour, mais
astucieusement marquée par son amant
d’une croix sur le derrière de sa robe, et
le bel écuyer ( iruffy amené en secret, les
yeux bandés, devant une «très grande
dame», aussi muette que lubrique. Entre
la vue, dont la première fonction est
de reconnaître les trente signes de la
beauté, mais, attention, celle-ci n’est
pas chose fréquente ! Raymond Lulle
490 / Vie des dames galantes
en sut quelque chose qui, après la
longue résistance d’une superbe femme
de Maïorque, ne découvrit qu’un sein
cancéreux, couvert d’emplâtres ! Et cet
Espagnol à qui les jupons d’une prude,
enfin tombés, révélèrent l’atrophie d’une
cuisse ! Sur quoi est instruit le procès
de toutes les singularités et imperfec¬
tions corporelles que Brantôme a pu
découvrir de ses yeux ou par ouï-dire,
chez les femmes : os barrés, faux rem-
bourrement des maigres, bedaines des
grasses ; odeurs de mouton aigre qu’on
trouve chez les rousses; gorges et
ventre velus, tétasses pendantes, tétins
ressemblant à des guignes pourries;
ventres ridés, toisons pelviennes sem¬
blables aux moustaches d’un Sarrasin,
entrées larges comme l’antre de la
Sibylle, «pans de c... » énormes ou au
contraire d’une petitesse appelant des
moules progressifs, lèvres longues et
pendantes (invitations au saphisme), ou
à demi-mangées par la vérole, c’est une
véritable cour des miracles ! Brantôme,
par là, est conduit à cet objet si rare
qu’est la beauté. Apparaît mainte belle
dame, dont quelques-unes assez singu¬
lières : au premier rang Catherine de
Médicis, épiant par un trou les ébats de
Diane de Poitiers et de son mari, —
mettant ses « dames et filles » en posi¬
tion pour leur claquer les fesses — ou
encore invitant chez elle tel cordonnier
bien muni qu’elle avait vu pisser contre
le mur du château! Un hors-d’œuvre
sur les fustigations voluptueuses nous
ramène au sujet, qu’alimentent succes¬
sivement la femme d’Hérode, les Per¬
sanes, Scipion, le cardinal Charles de
Lorraine, les Égyptiennes aux fêtes du
dieu Apis, Laïs, Flora, les Lacédé-
moniennes. Un Espagnol sceptique est
chargé de conclure sur l’immanente
laideur du sexe.
Le Troisième Discours, «sur. la
beauté de la belle jambe et la vertu
qu’elle a», s’ouvre par un éloge géné¬
ral et quelques exemples de ladite belle
jambe, au premier rang celle de Cathe¬
rine de Médicis, qui faisait de si beaux
effets de caleçon et de jarretière. À pro¬
pos de travestissements, il est fait état
des fêtes de Binch en Hainaut, données
par Philippe II à la «Reine de Hon¬
grie », où un certain nombre de dames
apparurent déguisées en nymphes et
déesses : entre toutes choses on voyait
bien les jambes. De fête en fête, le lec¬
teur est conduit à l’entrée de Henri II à
Lyon, où le roi vit venir à sa rencontre,
pour lui rappeler sa propre Diane, Diane
en personne entourée de ses nymphes.
Ainsi vit-on fort bien les jambes des
plus belles et honnêtes Lyonnaises, don¬
nant tentation «de monter au second
étage ». Des ballets de la reine, où des
danseuses en robe courte faisaient si
bien «voleter la robe», on passe aux
dames de Sienne, connues pour leurs
beaux mollets et leurs robes courtes,
puis, par association inverse, aux jambes
laides opportunément cachées par les
robes longues. Brantôme, en tout état
de cause, se déclare contre ces fâcheux
« patins » qui alourdissent les pieds. Le
charme lascif de ceux-ci est si reconnu
que les Romains chastes le cachaient.
Mais l’auteur laisse cette discrétion aux
personnes «confites de prudhomie».
En fin de compte, eu égard aux envies
qu’éveillent les pieds, les dames doi¬
vent beaucoup veiller à une si ensorce¬
lante partie d’elles-mêmes.
À cette dissertation charmante, suc¬
cède un discours moins prenant, le qua¬
trième, « sur l’amour des dames vieilles
et comme d’aucunes l’aiment autant
que les jeunes». Les arguments en sont
les suivants : 1° Les vieilles sont propres
à faire l’amour, d’où diverses histoires
dont un certain nombre concernent le
capitaine de Bourdeille, frère de Bran¬
tôme; 2° la beauté des femmes ne
diminue pas, avec l’âge, de la ceinture
au bas (digression sur l’excellence des
chevaux d’Henri II); 3° les vieilles
valent les jeunes pour le plaisir. Plu¬
sieurs histoires d’empereurs romains
nous amènent à de vieilles dames restées
fort belles, comme Diane de Poitiers,
Mme de Nemours, la reine Élisabeth
Vie et actes triumphans d'une damoiselle nommée Catharine... / 491
d’Angleterre, etc. Cette dissertation est
loin d’avoir la verdeur des précédentes.
Nous en dirons autant du Cinquième
Discours portant « sur ce que les belles
et honnêtes dames aiment les vaillants
hommes et les braves hommes aiment
les dames courageuses » : postulat un
peu plat. Démonstration édifiante où
l’on retrouve moins que jamais l’hu¬
mour voluptueux du meilleur Brantôme.
L’intérêt remonte sensiblement dans
le Sixième Discours, «sur ce qu’il ne
faut jamais parler mal des dames et la
conséquence qui en vient». Sous cette
couleur, Brantôme nous fait une revue
flatteuse des amours royales et prin-
cières. Le Septième Discours, tard
commencé et quelque peu bâclé, tombe
« sur les femmes mariées, les veuves et
les filles, à savoir desquelles les unes
sont plus chaudes à l’amour que les
autres ».
Ainsi se présente, au jour d’une sorte
d’analyse choisie, une chronique tou¬
jours intéressante, quand elle ne sort
pas de la galanterie, non plus que d’une
certaine actualité. À première vue il
sied bien de distinguer dans ce vaste
ensemble, pour ne pas dire dans cette
énorme salade, ce qui est citation d’au¬
teurs anciens ou ce qui est chose vue ou
entendue. Les Dames nous retiennent
tout différemment selon que Brantôme
remâche ses lectures, ou nous donne
tout cru ce qu’il a glané au cours de ses
campagnes et de ses séjours. Peu sou¬
cieux de vérifier ses références antiques,
Brantôme est encore moins prudent
quand il s’agit de l’histoire pour lui
moderne.
Mais l’intérêt s’élève aussitôt que
Brantôme part de sources originales ou
mieux encore décrit ce que lui-même a
vu, dans son entourage, dans sa famille,
chez les capitaines qui l’ont employé et
les divers grands qu’il a connus. Qu’il
s’agisse de son père, de sa belle-mère
ou d’une belle-sœur trop chérie, qu’il
s’agisse de ses hauts compagnons
d’armes, des reines Catherine de Médi-
cis, Marguerite de Valois, Marie Stuart,
ou des rois Henri II, Charles IX,
Henri III, avec tout leur cortège de
maîtresses et de favoris, ou des Guise
avec toute leur équipe de princes et
de cardinaux, qu’il s’agisse encore de
ces innombrables dames d’honneur et
noblaillonnes diverses qui exerçaient
à l’ombre du trône leur coquetterie et
leur ambition conjuguées, Brantôme
apparaît comme un petit-maître d’une
verve, d’un primesaut et d’un franc-
parler incomparables. Aussi bien eut-il
l’esprit de n’écrire qu’en vue des len¬
demains de sa mort, d’où un débride-
ment qui, un certain masque mis sur les
noms, ne connaît guère de frein.
Qu’on précise les identités qui, en
quelque sorte, restaient en blanc sous
tous ces grands «princes de par le
monde », toutes ces « fort belles et hon¬
nêtes dames » uniformément anonymes,
et l’on a un tableau quasi complet de
la cour des Valois. Ces grands et ces
grandes de la Renaissance, qui n’étaient
dans nos manuels de classe que des
effigies blasonnées ou couronnées, les
voilà peints en pied, ou plutôt en sexe.
La fresque où, dans l’ouverture des
crevés, dans l’évasement des robes, nous
apercevons indifféremment les cas velus
des hommes et des femmes les plus
huppés, est unique, assurément, au
xvie siècle, en France et par tous les
pays où la Renaissance est venue un
moment débloquer l’amour. Voire, dans
aucune littérature on ne trouve telle
galerie de seigneurs et de dames désha¬
billés, surpris dans le secret de leur chair,
de leur concupiscence. Ainsi Brantôme
figure-t-il parmi les premiers et les
plus hardis précurseurs de ceux qui,
de nos jours — conquête majeure —,
ont procédé à la libération littéraire de
l’érotisme. A. B.
VIE ET ACTES TRIUMPHANS D'UNE DAMOI-
SELLE NOMMÉE CATHARINE DES BAS-SOU-
HAIZ
Roman de Jean de La Roche, pseudonyme
de Jean de Luxembourg, baron de Flori-
gny, évêque de Pamiers. Publié en 1546.
492 / Vie et l'œuvre de feu l'abbé Bazin (La)
La Catherine de Jean de La Roche,
proche parente de la Quartilla de Pétrone
ou de l’Alix de Clément Marot, appa¬
raît, au début du récit, comme une créa¬
ture dont l’unique préoccupation est de
faire vibrer le petit œil planté au milieu
de ses cuisses. Prostituée dès l’enfance,
son mariage avec Jean de La Borne,
conseiller au parlement de Bordeaux,
ne la rend pas plus réservée. Cela
semble au contraire décupler ses pas¬
sions et le lecteur la suit, volant de sexe
en sexe, avide, gourmande et éhontée.
Le premier retour sur elle-même, Cathe¬
rine l’apprendra lorsque, rétive, malgré
elle tombée dans les rets de l’amour,
elle s’éprendra d’un gentilhomme et se
ruinera pour lui, engageant pour l’en¬
tretenir ses pierreries, la vaisselle de sa
maison et jusqu’à ses propres habits.
Que l’honorable conseiller, ouvrant alors
les yeux sur les désordres de sa femme,
veuille la tuer, le lecteur (d’instinct) le
comprend. Mais la rouée, fausse créa¬
ture d’évangile, obtiendra son pardon
pour que vive la parabole. P. R.
VIE ET L'ŒUVRE DE FEU L'ABBÉ BAZIN (La)
évêque de Mizoura en Mizourie. Contes
anonymes. Publiés en l'an VII.
Bazin est un homme simple. Né
poète, on le fit soldat, ce qui ne lui
convint pas. Démobilisé, il s’acoquina
avec Lucette qui attirait dans sa petite
maison évêques et financiers : c’est
ainsi que Bazin devint riche et abbé. Il
fit un long poème où Valentine rimait
avec libertine. Le petit Antoine ne
sachant pas sa leçon, son père, le cruel,
le fouette jusqu’au sang puis le porte
sur son lit pour apaiser ses larmes et
tempérer sa douleur par quelques ca¬
resses. Mais un mauvais diable veille :
le père, entre sang et frissons, pris d’un
vertige de volupté, sodomise son petit
garçon. Revenu à lui, de désespoir il se
châtre et laisse tramer sur la table le
membre tranché. Valentine s’en empare,
se le coud et, fière, se croit homme. Sa
mère, cependant, priant pour racheter
les péchés de la famille, se fait sur¬
prendre par un hardi capucin qui la
saille en levrette. Il n’y eut jamais de
famille plus noble et plus maudite. À sa
façon, l’abbé Bazin pressentait — sans
rire — le drame chrétien. J.-P. P.
VIEILLARD ET L'ENFANT (Le)
Roman d'Abdallah Chaamba, pseudo¬
nyme de François Augérias 11925-1971).
D’abord publié en plaquette (1954)
et sous le manteau, ce récit autobiogra¬
phique — duplicité ingénue et perver¬
sité naïve — est un témoignage curieux
d’amours homosexuelles sur fond colo¬
nial. Dans un bordj sud-algérien, un
vieux colonel s’est bâti un univers anti¬
occidental à la fois et système abstrait
dans lequel il emprisonne son jeune
neveu — l’auteur —, qu’il finira par
posséder sur une terrasse, « face au ciel
Voluptés de Mauve (Les) / 493
étoilé ». Initiation ni noces ne manquent
de grandeur. L’enfant sera lui aussi un
barbare, Nathanaël-Gengis Khan. Y. C.
VIE PRIVÉE DE LOUIS XV
Biographie de Louis XV, par Moufle
d'Angerville (1729-vers 1794). Publiée en
1781. (Drujon fait état d'une première
édition datée de Londres 1765.) Nou¬
velle édition en 1796, sous le titre: Le
Siècle de Louis XV.
A fourni le canevas, toujours utilisé
par les historiens ultérieurs, de l’his¬
toire des maîtresses du Bien-Aimé, de
Mme de Mailly à la Dubarry. A la
vérité, l’ouvrage, à sa date, n’était pas
particulièrement original, sinon par ses
qualités de relative brièveté et de syn¬
thèse ; en effet, il rassemblait et triait de
nombreuses révélations, souvent plus
croustillantes que les siennes, publiées
dans des œuvres comme les *Mémoires
secrets pour servir à l’histoire de la
Perse, ou, pour la dernière partie du
règne, les *Anecdotes sur madame la
comtesse du Barry, et bien d’autres.
Par rapport à ces pamphlets, l’œuvre de
Moufle d’Angerville est d’une grande
modération, peut-être excessive. Y. B.
VINGT ANS DE LA VIE D'UNE JOLIE FEMME
ou Mémoires de Julio sR. Roman ano¬
nyme publié en 1830. « A Vito-Cono-culo-
clytoropolis, chez Bandefort, imprimeur-
libraire, rue de la Couille, au Fouteur
libéral, 1789.»
Vingt Ans de la vie d’une jolie
femme et son pendant Vingt Ans de la
vie d’un jeune homme sont deux initia¬
tions romancées aux jeux érotiques.
Dès son entrée en pension, la précoce
Julia R. cultive des amitiés particu¬
lières. Une supérieure de couvent fait
son initiation aux choses de l’amour.
Dans le deuxième tome, plusieurs dames
expliquent et montrent à un jeune
homme l’art de faire l’amour. Ces
deux romans sont surtout remarquables
par l’obscénité du langage et les des¬
criptions méticuleuses des prouesses
amoureuses. P. K.
VITS IMAGINAIRES
Poèmes de Claudinet, auteur contempo¬
rain. Publiés vers 1924.
La couverture de cette mince pla¬
quette ne porte qu’un seul mot : Vies. La
page de titre est plus explicite. L’auteur
jouait évidemment sur le titre d’un des
meilleurs ouvrages de Marcel Schwob,
mais il n’y a aucune ressemblance entre
les Vies imaginaires de ce dernier et
les Vit s imaginaires de Claudinet, qui,
selon des rumeurs très vraisemblables,
s’identifierait à un critique d’art, —
poète et auteur dramatique à ses heures.
Deux gravures attribuées à Dunoyer de
Segonzac illustrent ces petits poèmes
de coupe régulière, dont le meilleur est
peut-être celui où Claudinet fait dire
à une putain: «D’un coup de reins,
je vous délivre/De l’obsession de vos
corps./J’entends votre âme se défaire/
Dans des soupirs d’assassiné/Tandis
que, reine solitaire,/Je tiens un sexe
emprisonné.» P. P.
VOLÉES DE BOIS VERT
Récits de Jean de Villiot, pseudonyme de
Georges Grassal, plus connu sous celui
de Hugues Rebell (1867-1905). Publiés
en 1901.
Quatre contes anglais, tous illustrant
le bien-fondé, en libertinage, de fessées
et flagellations. Une vertueuse dame
irlandaise succombe à la ruse d’un liber¬
tin dans un hôtel copurchic, ou fashio-
nable, en franglais de l’époque. Ce qui
arriva à deux jeunes dames dans le
bureau des directeurs d’un magasin de
modes à Londres. Comment une cour¬
tisane espagnole de grande volée aura
le caquet rabattu. Comment une jolie
secrétaire fut prise dans une diabolique
intrigue. M. B.
VOLUPTÉS DE MAUVE (Les)
Roman de Gaston-Louis Picard, auteur
contemporain. Publié en 1922.
Mauve, courtisane capricieuse, ado¬
rée du Comte, le trompe avec un gar¬
çon de ferme. Enceinte, nerveuse, elle
donne au Comte une gifle qui le tue
Voluptueux hors de combat (Le) / 495
net. Horrifiée, elle se confesse à un
prêtre qui lui conseille de pécher avec
lui pour racheter son crime et abuse de
sa crédulité. «Au fort de l’acte luxu¬
rieux, elle se réjouissait de travailler
pour son salut. » Un étudiant, fou
d’amour, se sauve en voyant son ventre
dans le geste qu’elle fait pour s’offrir.
D’émotion, elle accouche. Apparaît un
grand-duc russe, qui, amoureux éperdu
et fétichiste de Mauve, l’épouse. C’est
«la prostituée dans les bras de l’al¬
tesse ». On apprend alors que le prêtre
est un faux prêtre, l’histoire devient
tout à fait romanesque et se complique
de coups de revolver, de déguisements,
de complots, d’enlèvements, de révoltes,
et d’un cactus empoisonné, offert par
un enfant naïf à un soi-disant « envoyé
du ciel». Mauve finit violée et cri¬
blée de balles, tandis que son enfant
cherche Dieu. Le tout, assez embrouillé,
manque à la fois de «suspense» pour
faire un bon policier et de richesse psy¬
chologique pour faire un drame atta¬
chant. L’aspect érotique, très réduit,
est amusant, intéressant, voire mar¬
quant — ainsi la frayeur de la jeune
femme quand un grand singe se préci¬
pite sur sa chair exposée à l’examen
d’une sage-femme. X. G.
VOLUPTUEUX HORS DE COMBAT (Le)
ou le Défi amoureux de Lygdame et de
Chloris. Poème érotique attribué à Anne-
Claude-Philippe de Tubières, comte de
Caylus (1692-1765). Publié s.d. L'attribu¬
tion est contestable. Barbier, qu'il ne faut
suivre qu'avec suspicion, prétend, pour
sa part, qu'il s'agit d'une traduction, par
Ansselin, d'un poème en langue latine
apporté en France par un ambassadeur
vénitien.
Consacré au défi amoureux de Lyg¬
dame et de Chloris, le poème est pré¬
cédé d’une déploration élégiaque sur
les suites de l’âge, adressée par l’édi¬
teur à son sexe : « Beau Membre, qui
dans l’homme est plus que l’homme
même,/Tu languis dans ta peau triste¬
ment retiré.» L’argument est on ne
peut plus simple. Un jeune homme met
au défi sa maîtresse de résister à ses
entreprises «Que feriés-vous à l’aspect
d’un Priape?/Vous rendriés bientôt la
Ville & les Faux-bourgs.» La jeune
femme relève victorieusement le défi,
et il ne faudra pas moins que l’inter¬
vention de Vénus, dea ex machina, pour
que cède la rebelle.
Tout le prix de ces alexandrins tient
à la dimension épique et mythologique
que le poète a su donner à la pein¬
ture d’une ardente lutte amoureuse. Les
avantages de Lygdame semblent d’abord
irrésistibles. Provoqué par la nudité de
sa rivale, il précipite sur elle «Son
fier V... animal monstrueux» qui «se
dresse, se hérisse, allonge un col hor¬
rible». Mais, des ongles et des dents,
Chloris repousse inlassablement ses
assauts. « Ses membres nuds tout cou¬
verts de morsures», Lygdame voit sa
force le quitter. Comme pour mieux
marquer son dédain, l’impudente Chlo¬
ris se retire sur son lit, et «À l’outrage
mêlant le geste & la gambade,/De
son Anticellule elle offre la façade.»
À cette vue, son adversaire reprend
force; mais, tout près de réduire sa
rivale par des voies imprévues, il se
voit arrêté par les arbitres. L’enjeu
devient panique, et l’éros réprimé atteint
le cosmos entier : dans sa fureur, Lyg¬
dame s’éprouve capable d’« inonder à
grands flots/La Matrice & et les flancs
de la nature entière,/Au point de conce¬
voir ces globes de lumière,/Ces pésans
tourbillons & ces Corps radieux,/Que
leur activité fait mouvoir dans les
Cieux... » et jusqu’à « ces affreux ton¬
nerres» qui «Viendront détruire un
jour l’accord des Élémens ». Mais toute
cette force demeure sans effet. Lyg¬
dame, en dernier ressort, tente de prendre
Chloris dans les pièges du langage;
vainement. Vénus vole heureusement à
son secours. Sous sa parure mytholo¬
gique, ce poème n’est autre que l’allé¬
gorie de la toute-puissance aphrodi¬
siaque du sens primitif: l’odorat. J. G.
496 / Voyageur (Le)
VOYAGEUR (Le)
Roman de Tony Duvert (né en 1945).
Publié en 1970.
Le livre ne se donne comme un
roman, au début, que pour mieux nous
tromper. Il en est la négation. Un voya¬
geur de commerce, un peu triste, un
peu sale, Jean, a un amant de sept ans,
Karim. Il le nourrit, lui apprend à lire,
le bat et le dorlote. Non, l’enfant est
mort. Il a été sauvagement assassiné
par sa mère, Ouria, une atroce prosti¬
tuée. Non, c’est l’enfant qui a étranglé
Jean, qui le violentait et lui imposait les
sévices de son chien. Non, l’enfant
s’appelle Pierrot, il est plongeur dans
un restaurant minable et ses fesses atti¬
rent les clients un peu louches. Non,
l’enfant n’a jamais vécu, Karim l’a
dépecé lorsqu’il sortait du ventre d’Ou-
ria. D’ailleurs, Ouria est un homme qui
se travestit et se colle un «con» en
plastique...
Ainsi de suite, à l’infini. Le jeu
change et se renverse. Poésie d’un
baroque pédérastique qui rappelle Ge-
net : « Ses phrases ressemblaient aux
boyaux tirés du ventre d’un poisson par
la griffe d’un chat.» Monstrueuse et
délicate prise en charge d’une culture
populaire faite de livres d’écolier où les
poules font « cot, cot », de titres pervers
de journaux à sensation («La reine
de beauté avait oublié de se raser»)
et d’inscriptions dans les toilettes :
«J’ai un gros nœud pour toi quand tu
veux. » X. G.
WILLY, COLETTE ET MOI
Souvenirs de Sylvain Bonmariage publiés
en 1954.
Le livre d’un auteur qui n’a pas
acquis la notoriété est — presque par
définition — amer ; et dans cette mesure
sujet à caution. Quel crédit apporter
aux récits autobiographiques de Syl¬
vain Bonmariage? En tout cas, il se
déclare l’ami fidèle de Willy et l’amou¬
reux dépité de Colette. Dans ce diction¬
naire, l’importance de son témoignage
— étant toujours entendu que les témoi¬
gnages peuvent être contestés indéfini¬
ment — tient à ce qu’il est montré
quelque chose, avec les noms des pro¬
tagonistes ou partenaires.
Voici donc Colette, Polaire, artiste
de music-hall alors célèbre, et le jeune
homme : « Polaire, comme Colette, était
amphibie. Elle procéda à un essai de
Colette et, satisfaite de ses services éro¬
tiques, elle constata qu’après les avoir
éprouvés, il ne manquait à son bonheur
qu’un petit homme [...]. Or [...] dans
le joli pavillon de la rue Lord-Byron,
qui abritait son sérail masculin, Polaire
entretenait sur un grand pied le fils bien
balancé d’un prospère épicier de Paris,
dont les dix-neuf printemps lui avaient
tourné la tête . [...] Polaire, férocement
jalouse de ce fauve, ne songea qu’au
plaisir qu’elle retirerait de lui, après
celui, préparatoire, dispensé par Colette.
Elle organisa sa petite orgie, qui se fût
terminée dans le ravissement, pour elle
tout au moins, si le gamin, lui ayant pris
et rendu sa volupté, et qu’elle croyait
hors de combat, ne se fût avisé d’infli¬
ger à Colette un traitement identique. »
D’où, selon Bonmariage, crêpage de
chignons et pis, puis rabibochage.
Voilà qui paraît conforme aux mœurs
du Tout-Paris, et celui qui décrit cette
scène vraisemblable méritera d’être
consulté par les historiens désireux de
démêler quelque «réalité» chez les
mémorialistes qui se contredisent mais
se complètent. M. B.
ZOLOÉ ET SES DEUX ACOLYTES
ou quelques décodes de lo vie de trois
jolies femmes. Histoire véritable du siècle
dernier.
Histoire longtemps attribuée à Dona¬
tien-Alphonse-François, marquis de
Sade (1740-1818). Publiée en 1800. Ce
pamphlet contre Joséphine de Beauhar-
nais aurait été conçu par Sade comme
un avertissement amical, destiné à
ouvrir les yeux de Bonaparte sur l’er¬
reur qu’il commettait en épousant cette
femme «légère» et «méprisable»;
conjectures à rejeter catégoriquement.
Zoloé et ses deux acolytes / 497
C’est un roman à clef, dans lequel
les contemporains pouvaient facilement
reconnaître en d’Orsec : Bonaparte (ana¬
gramme de Corse); en Fessinot: Tal-
lien ; en Sabar : Barras ; en Laurela :
Mme Tallien (nommée par le peuple
qui la détestait : Notre-Dame de Ther¬
midor) et en Volsange : la Visconti, ces
dernières étant les deux acolytes de
Zoloé, évidemment Joséphine. Il ne
semble pas que Zoloé ait soulevé beau¬
coup de scandale. L’édition fut sans
doute saisie avant que les libraires aient
eu le temps de la diffuser. Les exem¬
plaires de 1800 sont rarissimes. Quoi
qu’il en soit, cet ouvrage n’est pas de
Sade.
L’auteur inconnu y raconte la «fa¬
meuse débauche » des trois femmes qui
ne songent qu’aux plaisirs. Lasses de
leurs «adorateurs à la violette», elles
décident de les envoyer « au diable » et
tirent au sort trois hommes qu’elles se
destinent pour la nuit. Qu’importe si
le mari de l’une d’elles échoit en par¬
tage à une autre puisque les partenaires
sont masqués, et, bien vite, « des mains
actives palpaient, chiffonnaient, pol¬
luaient». Fort expertes, ces dames firent
défiler tout le « répertoire de lascivités »
qu’elles connaissaient, et «nageaient
dans des torrents de volupté». Après
chaque « sacrifice » consommé et réussi,
se faisait entendre un hymne de
triomphe. Plus tard, sans doute pour
qu’elle apparaisse vertueuse par com¬
paraison, on nous montre Gelna, entraî¬
née dans les bois par un « vil corrupteur
de l’innocence». D’ailleurs l’auteur,
qui se fait le défenseur de la morale,
prétend être offusqué par les coquette¬
ries et les provocations des trois amies :
«Nous parlons en historien. Ce n’est
pas notre faute si nos tableaux sont
chargés des couleurs de l’immoralité,
de la perfidie, de l’intrigue. » X. G.
TABLE DE RENVOIS
Cette table est destinée à guider le lecteur, dans les cas suivants :
1° Une œuvre a fait l’objet, à l’époque où elle est apparue, de plusieurs éditions
ou de contrefaçons (ou encore a été réimprimée ultérieurement) sous des titres dif¬
férents. Cette œuvre est classée à son titre original ou à celui que l’usage a imposé.
Les titres « synonymes » sont répertoriés ci-dessous.
2° Pour la commodité de l’analyse, un article regroupe plusieurs œuvres du
même auteur ou du même genre. Ou encore, un texte est connu indépendamment
du recueil dont il fait partie. Le lecteur trouvera ici tous les renvois nécessaires.
A
Académie des dames (L’) ou les Sept
Entretiens galants d’Aloisia : voir Aloi-
siae Sigœae...
Ah ! quel conte ! : voir Sopha /Le).
Ainsi soit-il : voir Si le grain ne meurt.
À P ombre des jeunes filles en fleurs : voir
À la recherche du temps perdu.
Alosie ou les Amours de Madame M.T.P. :
voir Lupanie.
Amours des dames illustres de nostre
siècle : voir Histoire amoureuse des
Gaules.
Amours libertines d’un grand seigneur de
ce siècle (Les) : voir Mylord.
Anandria : voir Secte des Anandrynes (La).
Anecdotes galantes : voir Paris sous
Louis XV.
Anecdotes piquantes : voir Mémoires secrets
de Bachaumont.
Anti-vierge (L’) : voir Emmanuelle.
Après vêpres : voir Madame Isabelle.
Arden : voir Œuvres poétiques de Gilbert
Lely.
Arretin (L’) : voir Arétin moderne IL'I
Art de varier les plaisirs en amour (L’) :
voir Hic et Hec.
Aventures du parc d’Alençon (Les) : voir
Rut [Le] ou la Pudeur éteinte.
Aventures galantes de Jérôme, frère
capucin : voir Capucinade (La).
Aveu (L’) : voir Je... Ils.
B
Balivemeries ou Contes nouveaux d’Eu-
trapel : voir Contes et discours d'Eutrapel.
Belle Allemande (La) ou les Galanteries
de Thérèse : voir Telle mère telle fille.
Belle Alsacienne (La) : voir Telle mère
telle fille.
Belle sans chemise (La) : voir Eve ressus¬
citée.
Bigarrures de l’esprit humain (Les) : voir
Compère Mathieu.
Bijou de société (Le) : voir Légende joyeuse
(La/.
Blason du nombril : voir Nouvelles Récréa¬
tions et joyeux devis (Les).
Boîte alerte (La) : voir Marée (Laj.
Boîte en valise (La) : voir Boîte verte (La).
Bordel (Le) ou le Jean-Foutre puni : voir
Recueil de comédies et de quelques
chansons gaillardes.
Bordel de Mlle de Sçay : voir Rut [Le) ou la
Pudeur éteinte.
Bretteur (Le) : voir Rut (Le) ou la Pudeur
éteinte.
c
Cabinet de Lampsaque (Le) : voir Légende
joyeuse (La).
Calixte ou le Château des soufflets : voir
Un prêtre marié.
500 / Table de renvois
Caractères : voir Journal de Stendhal.
Cérémonie pour un Noir assassiné : voir
Théâtre panique.
Chansons secrètes de Bilitis (Les) : voir
Chansons de Bilitis (Les).
Chapitre général des Cordeliers (Le) : voir
Œuvres badines de Piron.
Château des pauvres (Le) : voir Corps
mémorable.
Château-lyre (Le) : voir Œuvres poétiques
de Gilbert Lely.
Chrysis ou la Cérémonie matinale : voir
Aphrodite.
Clé d’or (La) : voir Manuel secret des
confesseurs.
Combat du vit et du con (Le) : voir Escole
des filles (LJ.
Complainte sur le succès de l’histoire
dont il est question : voir Parfact mac-
quereau suivant la cour (Le).
Concert dans un œuf : voir Théâtre panique.
Condamné à mort (Le) : voir Chant secret.
Confessions de Mlle Sapho : voir Secte
des Anandrynes (La).
Confession générale du chevalier de Wil-
fort : voir Leçons de la volupté (Les).
Corneille de Mlle de Sçay (La) : voir Rut
(Le) ou la Pudeur éteinte.
Cortège priapique : voir Poésies libres.
Côté de Guermantes (Le) : voir A la
recherche du temps perdu.
Couronnement (Le) : voir Théâtre panique.
Cris : voir Rapaces.
Cymbalum mundi : voir Nouvelles Récréa¬
tions et joyeux devis (Les).
D
Déchirures : voir Rapaces.
Dernier Jour d’un condamné : voir Théâtre
érotique de la rue de la Santé.
Description de l’isle des hermaphrodites
nouvellement découverte : voir Herma¬
phrodites (Les).
Des secrets de l’amour et de Vénus : voir
Aloisiae Sigœae...
Dialogue entre le fouteur et Perrette : voir
Escole des filles (LJ.
Dialogues de Luisa Sigea : voir Aloisiae
Sigœae...
Dortoirs de Lacédémone (Les) : voir Sou¬
pers de Daphné (Les).
Du côté de chez Swann : voir À la
recherche du temps perdu.
Du voyage de Lyon à Notre-Dame de
l’Isle : voir Nouvelles Récréations et
joyeux devis (Les).
E
Enfer de Joseph Prudhomme : voir Deux
Gougnottes (Les), Grisette et l'Etudiant
(La) et Théâtre érotique de la rue de la
Santé.
Entretiens voluptueux de Juliette et de
Nathalie, putains italiennes : voir Lé¬
gende joyeuse (La).
Épaves de Charles Baudelaire (Les) : voir
Fleurs du mal (Les).
Épices de Vénus (Les) : voir Arétin fran¬
çais (LJ.
Épouse infidèle (L’) : voir Œuvres poé¬
tiques de Gilbert Lely.
Érotologie mathématique et infinitési¬
male : voir Je vous apprendrai l'amour.
Esclavage (L’) : voir Aphrodite.
Esclaves blanches : voir Tour du monde
d'un flagellant (Le).
Essai sur les mœurs : voir Dictionnaire phi¬
losophique.
Et nunc manet in te : voir Si le grain ne
meijct.
Étymologie de l’aze-te-foute : voir Œuvres
badines de Piron.
Exercices de dévotion de M. Henri Roch
avec Mme la duchesse de Condor : voir
Contes de Voisenon.
F-G
Fanchette, danseuse de l’Opéra : voir Mar¬
got la ravaudeuse.
Fêtes barbares : voir Tour du monde d'un
flagellant (Le).
Fiancé inquiétant (Le) : voir Œuvres poé¬
tiques de Gilbert Lely.
Filon réduit à mettre cinq contre un : voir
Rut (Le) ou la Pudeur éteinte.
Folie Tristan (La) : voir Œuvres poétiques
de Gilbert Lely.
France galante (La) ou Histoire amou¬
reuse de la cour de Louis XIV : voir
Histoire amoureuse des Gaules.
Fugitive (La) : voir A la recherche du
temps perdu.
Table de renvois / 501
Gaietés de Béranger (Les) : voir Chansons
érotiques de Béranger.
Galanteries poétiques : voir Poésies liber¬
tines de Théophile Gautier.
Grand Cérémonial (Le) : voir Théâtre
panique.
Gringalette : voir Femmes châtiées.
Grisette et l’étudiant (La) : voir aussi
Théâtre érotique de la rue de la Santé.
H-l-J
Haine de la poésie (La) : voir Impossible
n
Hécate : voir Aventure de Catherine Cra¬
chat.
Histoire amoureuse de ce temps : voir
Lupanie.
Histoire de Juliette sa sœur ou les Prospé¬
rités du vice : voir Nouvelle Justine (la).
Histoire de la Duchapt: voir Sainte-
Nitouche.
Histoire de rats : voir Impossible (L'j.
Histoire des flagellants : voir Historia Fla-
gellantium.
Histoire du roi Gonzalve et des douze
princesses : voir Manuel de civilité pour
les petites filles.
Histoire nouvelle de Margot des Pelotons
ou la Galanterie naturelle : voir Enfante¬
ment de Jupiter (LJ.
Histoires sanglantes : voir Scène capitale
M
Hombres : voir Femmes.
Hommes de Prométhée (Les): voir Psa-
phion ou la Courtisane de Smyrne.
Irène : voir Con d'Irène /Le).
Jeunesse du chevalier de Mononville (La) :
voir Leçons de volupté /Les).
Jeux de l’amour et du bazar (Les) : voir
Théâtre érotique de la rue de la Santé.
Johannis Meursii : voir Aloisiae Sigœae...
Journal de Gide : voir Si le grain ne meurt.
Julie ou la Rose : voir Poésies libres.
L
Léandre Nanette ou le Double Qui-pro-
quo : voir Recueil de comédies et de
quelques chansons gaillardes.
Leçon d’homme (La) : voir Emmanuelle.
Le temps déborde : voir Corps mémo¬
rable.
Lettres de la duchesse de *** au duc de
*** : voir Lettres de la marquise de
M* * * au comte de R***.
Lettres de la religieuse portugaise : voir
Lettres portugaises.
Lettres originales de Mirabeau écrites
du donjon de Vincennes pendant les
années 1777, 1778, 1779 et 1780 : voir
Lettres à Sophie.
Libertin de qualité (Le) : voir Ma conver¬
sion.
Luxurieux (Le) : voir Recueil de comédies
et de quelques chansons gaillardes.
Ni
Mademoiselle Jauffre : voir Demi-vierges
lLesI.
Marche funèbre (La) : voir Chant secret.
Mariée mise à nu par ses célibataires,
même (La) : voir Boîte verte (La/.
Marthe Le Hayer ou Mlle de Sçay : voir
Rut {Le} ou la Pudeur éteinte.
Matinées du Palais-Royal (Les) : voir
Amours secrètes de Mlle Julie B * * *
(Les/.
Mémoires/du prince de Ligne : voir Mé¬
langes militaires, littéraires et sentimen-
taires.
Mémoires de Saturnin : voir Histoire de
dom B*** portier des chartreux.
Mémoires d’un jeune Don Juan (Les) :
voir Exploits d'un jeune Don Juan.
Mémoires sur la cour de Louis XIV et de
la Régence : voir Amours de Louis le
Grand et de mademoiselle Du Tron.
Memoirs of Dolly Morton : voir Tour du
monde d'un flagellant {Le).
Mes espiègleries ou les Campagnes de
l’abbé T***: voir Lauriers ecclésias¬
tiques {Les).
Meursius français (Le) ou l’Académie
des dames : voir Aloisiae Sigœae...
Mille et une Nuits d’un flagellant (Les)
voir : Tour du monde d'un flagellant {Le).
Mille et un Souvenirs (Les) ou les Veillées
conjugales : voir Poète {Le).
Milord l’Arsouillé : voir Mylord.
Miss Mary : voir Concubines de la direc¬
trice [Les).
502 / Table de renvois
Monrose ou le Libertin par fatalité : voir
Félicio ou Mes fredaines.
Mur (Le) : voir Intimité.
Musée secret (Le) : voir Poésies libertines
de Théophile Gautier.
Muse folastre (La) : voir Œuvres saty-
riques du sieur de Sigogne.
Muses gaillardes (Les) : voir Œuvres saty-
riques du sieur de Sigogne.
N-O
Nourritures terrestres (Les) : voir Si le
grain ne meurt.
Nouveau Parnasse : voir Parnasse saty-
rique du XIXe siècle (le).
Nouvelle Académie des dames (La) : voir
Histoire de mademoiselle Brion.
Nouvelle Messaline (La) : voir Recueil
de comédies et de quelques chansons
gaillardes.
Nuit merveilleuse (La) ou le Nec plus
ultra : voir Point de lendemain.
Ode à Priape : voir Œuvres badines de
Piron.
Œuvres complètes de Sally Mara: voir
Journal intime et On est toujours trop bon
avec les femmes.
Œuvres de la marquise de Palmarèze :
voir Folies de la jeunesse de sir S. Peters
Talassa-Aithéï.
Œuvres satyriques de Pierre Comeille-
Blessebois : voir Rut [Le] ou la Pudeur
éteinte.
Ombre de mon amour : voir Poèmes à Lou.
Oncle Charles s’est enfermé : voir Lettre à
mon juge.
P-Q
Passe-temps royal ou les Amours de
mademoiselle de Fontanges : voir His¬
toire amoureuse des Gaules.
Paulégraphie ou Description des beau¬
tés d’une dame tholosaine nommée la
Belle Paule : voir De la beauté ou Ce
qui est beau et bon.
Petite Bourgeoise (La) : voir Œuvres saty¬
riques du sieur de Sigogne.
Petite Marquise de Sade (La) : voir Maso¬
chisme en Amérique /Le).
Phénix (Le) : voir Corps mémorable.
Philosophie des dames (La) : voir Escole
des filles /L'j.
Plaisirs rhénans (Les) : voir Europe galante
n
Poésies de Théophile Gautier qui ne figu¬
reront pas dans ses œuvres complètes :
voir Poésies libertines.
Point cardinal (Le) : voir Aurora.
Prisonnière (La) : voir A la recherche du
temps perdu.
Progrès du libertinage (Les) : voir Lucette.
Propos rustiques de maître Léon Ladulfi :
voir Contes et discours d'Eutrapel.
Psyché : voir Dieu des corps (Le/.
Quand le navire : voir Dieu des corps (Le).
R
Réformation des filles de ce temps (La) :
voir Chasse des dames d'amour (La).
Religieuse en chemise (La) : voir Venus
dans le cloître.
Repaire souterrain (Le) : voir Tour du
monde d'un flagellant (Le).
Rêveries du promeneur solitaire (Les) :
voir Confessions de J.-J. Rousseau.
Révocation de l’édit de Nantes (La) : voir
Lois'de l'hospitalité (Les).
Roberte ce soir : voir Lois de l'hospitalité
(Les).
Rosalina : voir lllyrine.
Rose publique (La) : voir Corps mémorable.
S
Saint-Germain ou les Amours de Ma¬
dame D.M.T.P. : voir Lupanie.
Scapin maquereau : voir Théâtre érotique
de la rue de la Santé.
Sept Nuits de Fanny (Les) : voir Mémoires
du baron Jacques et Paradis charnels
(Les).
Secret de miss Sticker (Le) : voir Concu¬
bines de la directrice (Les).
Sermon prêché à Gnide : voir Messe de
Gnide (La).
Siècle de Louis XV (Le) : voir Vie privée
de Louis XV.
Signe d’argent : voir Théâtre érotique de la
rue de la Santé.
Table de renvois / 503
Sodome et Gomorrhe : voir À la recherche
du temps perdu.
Souffleur (Le) ou le Théâtre de société :
voir Lois de l'hospitalité /tes).
Sueur de sang : voir Poésie de Jouve.
Sultan Misapouf (Le) et la princesse Gri-
semine : voir Contes de Voisenon.
Symphonie des punaises (La) : voir Théâtre
érotique de lo rue de la Santé.
T-U
Tableau de l’amour vénal : voir Amour
vénal IL').
Tanzaï et Néadamé : voir Ecumoire IL').
Tempérament (Le) : voir Recueil de comé¬
dies et de quelques chansons gaillardes.
Temps d’Anaïs (Le) : voir Lettre à mon juge.
Temps retrouvé (Le) : voir A la recherche
du temps perdu.
Testament (Le) : voir Jargon (Le) ou Jobelin
de Maistre François Villon.
Théâtre gaillard : voir Recueil de comédies
et de quelques chansons gaillardes.
Train (Le) : voir Lettre à mon juge.
Traité de chasteté : voir Manuel secret des
confesseurs.
Traité de mœchialogie : voir Confession et
les confesseurs (La) et Manuel secret des
confesseurs.
Traité des hermaphrodites : voir Des her¬
maphrodites.
Trois cents leçons des hommes et des
femmes impudiques (Les) : voir Légende
joyeuse (La).
Un caprice : voir Théâtre érotique de la rue
de la Santé.
Une fille amoureuse : voir Retour à Roissy.
V-Y-Z
Vagadu : voir Aventure amoureuse de
Catherine Crachat.
Valentine ou le V... coupé : voir Vie (La)
et l'œuvre de feu l'abbé Bazin.
Veillée de Vénus (La) : voir A/lesse de
Gnide (La).
Verger des amours (Le) : voir Poésies
libres.
Veuf (Le) : voir Lettre à mon juge.
Vieille (La) : voir Lettre à mon juge.
Vieille Courtisane de Rome (La) : voir
Maquerelle (La).
Vie privée libertine et scandaleuse de
feu Honoré-Gabriel Riquetti, ci-devant
comte de Mirabeau : voir Ma conversion.
Vingt ans de la vie d’un jeune homme :
voir Vingt ans de la vie d'une jolie
femme.
Virelay : voir Bordel des muses (Le).
Vraye Histoire comique de Francion : voir
Histoire comique de Francion.
Yeux, le nez et les tétons (Les) : voir
Eloge des tétons.
Zombi du grand Pérou (Le) ou la Com¬
tesse de cocagne : voir Rut (Le) ou la
Pudeur éteinte.
REPERTOIRE DES AUTEURS ET DES ŒUVRES
Voici, classée par noms d’auteurs, la liste des œuvres analysées ou citées dans le
présent ouvrage. L’œuvre de chaque auteur est présentée par ordre alphabétique de
titre. Quand la paternité de l’œuvre ne fait aucun doute, le titre est précédé d’un
tiret. Une attribution hypothétique est signalée par un point d’interrogation. Une •
signifie que l’attribution est à rejeter catégoriquement. Dans chaque cas, le lecteur
est prié de se reporter à la page correspondante où il trouvera tous les commen¬
taires dont il convient de nuancer ces indications sommaires.
ŒUVRES ANONYMES
Adamite IL'), 6
Amours de Sainfroid, jésuite, et d'Eulalie,
fille dévote lies), 25
Amours folastres et récréatives de Filou et
de Robinette (Les), 27
Amours galanteries et passe-temps des
actrices (Les), 28
Amours secrètes de Mlle Julie B*** (Les), 28
Amours secrètes de M. Moyeux (Les), 29
Apparution de Thérèse philosophe à Saint-
Cloud (LJ, 38
Art de plumer la poule sans crier (LJ, 44
Aventures satyriques de Florinde (Les), 50
Cadenas et ceintures de chasteté, 76
Cadran des plaisirs de la cour (Les), 77
Chasse des dames d'amour (La), 97
Chassepot (Le), 97
Complainte de Monsieur le Cul, 101
Confession anonyme (La), 104
Constitution de l'hôtel du Roule (La), 108
Copie d'un bail et ferme foicte par une
jeune dame de son con — pour six ans,
120
Correspondance d'Eulalie, 122
Douze journées érotiques de Moyeux (Les),
146
Ecole des maris jaloux (L '), 149
Eléonore, 154
Enfans de Sodome à l'Assemblée nationale,
157 ^
Escole des filles (LJ, 163--
Eve ressuscitée, 166
Grande et véritable prognostication des
cons sauvages (La), 192
Histoire de Mademoiselle Brion, 215
Histoire d'une prostituée, 220
Histoire du siège de Cythère, 221
Il faut être deux, 228
Larmes de la reyne et du cardinal Landriguet
(Les), 257
Leçons de la volupté (Les), 258
Liste de tous les prêtres, 272
Manuel secret des confesseurs, 293
Mariage de Sophie (Le), 298
Moyen de réussir (Le), 323
Mylord, 326
Ordonnance de Police de MM. les officiers
et gouverneurs du Palais-Royal, 358
Parvenu (Le), 371
Petit-fils d'Hercule /Le), 381
Privilèges du cocuage (Les), 401
Procez de Jean-Baptiste Girard, 402
Procez et amples examinations sur la vie
de Caresme-Prenant, 402
Puce de Madame Desroches (La), 405
Putanisme d'Amsterdam (Le), 406
Pu tins cloîtrées (Les), 407
Quarante manières de foutre (Les), 407
Quinze marques approuvées pour cognoistre
les faux cons d'avec les légitimes, 411
Roman du jour (Le), 425
506 / Répertoire des auteurs et des œuvres
Scarron apparu à Madame de Maintenon,
436
Secreffes ruses d'amour (Les), 437
Sermon joyeux d'un dépuceleur de
nourrices, 439
Source du gros fessier des nourrices (La),
446
Source et origines des cons sauvages (La),
446
*
A
Abélard (Pierre)
- Lettres d'Abélard à Héloïse, 263
Adam (Paul)
- Chair molle, 89
Adamov (Arthur)
- Aveu (L'), 241
-Je... ils, 241
Aeply (Janine)
- Une fille à marier, 473
Aiguillon (Armand, duc d’)
- Recueil de pièces choisies, 415
Albert-Birot (Pierre)
- Grabinoulor, 192
Alcoforado (Mariana)
• Lettres portugaises, 267
Alcrippe (Philippe d’)
- Nouvelle Fabrique des excellents traits
de vérité, 337
Alera (Don Brennus)
- Esclaves blanches, 467
- Fêtes barbares, 467
- Mille et Une Nuits d'un flagellant, 467
- Repaire souterrain (Le), 467
- Tour du monde d'un flagellant (Le), 467
Allen (Suzanne)
- Lieu commun (Le), 271
Alype (Léger) : voir Pia (Pascal)
Angélique (Pierre) : voir Bataille
(Georges)
Angot (J.-M.)
- Parnasse érotique du XVe siècle, 367
Anquetil (Georges)
- Satan conduit Te bal, 487
Apollinaire (Guillaume)
• Cortège priapique, 392
- Enfer de la Bibliothèque nationale (L'),
47, 81
- Exploits d'un jeune don Juan (Les), 167
- Fin de Babylone (La), 179
• Julie ou la Rose, 392
- Onze Mille Verges (Les), 355
Taureau bannal de Paris (Le), 457
Traité de mariage, 468
Vénus en rut, 485
Vie et l'œuvre (La) de feu l'abbé Bazin,
492
Vingt ans de la vie d'une jolie femme, 493
- Parnasse safyrique du XVIIIe siècle (Le), 369
- Poèmes à Lou, 338
• Poésies libres, 392
- Rome des Borgia (La), 425
• Verger des amours (Le), 392
Aquin de Chateau Lyon (Pierre-Louis)
- Contes mis en vers par un petit cousin
de Rabelais, 117
Aragon (Louis)
? Con d'Irène (Le), 103
Archambault (Louis) : voir Dorvigny
Arrabal (Fernando)
- Cérémonie pour un Noir assassiné, 463
- Concert dans un œuf, 463
- Couronnement (Le), 462
- Grand Cérémonial (Le), 463
- Théâtre panique, 462
Arsan (Emmanuelle)
- Anti-vierge (LJ, 155
- Emmanuelle, 155
- Épître à Paul VI, 160
- Leçon d'homme J La), 155
- Nouvelles de l'Erosphère, 342
Arsant (Madeleine)
? Plaisir et la volupté (Le), 386
Artaud (Antonin)
- Artaud le Mômo, 43
- Héliogabale, 199
Auch (lord) : voir Bataille (Georges)
Augérias (François) : voir Chaamba
(Abdallah)
Aveline (Claude)
? Tout bonheur que la main..., 468
Aymé (Marcel)
- Jument verte (La), 252
B
Bachaumont (Louis-Petit de)
- Mémoires secrets, 309
Balzac (Honoré de)
- Fille aux yeux d'or (La), 177
Répertoire des auteurs et des œuvres / 507
- Physiologie du mariage, 383
Bar *** (chevalier de) : voir Mirabeau
(vicomte de)
Baraton
- Poésies diverses, 390
Barbey d’Aurevilly (Jules-Amédée)
- Ce qui ne meurt pas, 87
- Diabolique (Les), 1 36
- Un prêtre marié, 478
- Une vieille maîtresse, 476
Barin (abbé) : voir Du Prat (abbé)
Baroche (Ernest)
? École des biches IL'), 149
Barret (Paul)
- Grelot et les Etc., etc. etc. (Le), 194
- Mademoiselle Javotte, 287
Bartier (Pierre)
- Aventures de Jodelle (Les), 52
Bataille (Charles)
- Symphonie des punaises (La), 462
Bataille (Georges)
- Abbé C., (L'j, 3
- Alleluiah IL'), 1 3
- Anus solaire IL'), 35
- Bleu du ciel (Le), 67
- Histoire de l'œil, 213
- Impossible (U), 232
- Madame Edwarda, 284
- Ma mère, 290
- Mort (Le), 319
- Petit (Le), 377
Baudelaire (Charles)
• À une courtisane, 46
- Fleurs du mal (Les), 181
Baudoin (Jean) : voir Louise-Marguerite
de Lorraine
Bayle (Pierre)
- Sur les obscénités, 452
Béalu (Marcel)
- Passage de la bête, 372
Beaulieu (Eustorg de)
- Blasons et contreblasons du corps
masculin et féminin (Les), 64
Beckford de Fonthill (William)
- Vathek, 482
Belen
- Réservoir des sens (Le), 420
Bellmer (Hans)
- Petite Anatomie de l'inconscient physique,
378
- Poupée (La), 397
Belot (Adolphe)
? Art de payer sa couturière (L'), 450
? Canonisation de Jeanne d'Arc fLa), 450
? Chandelle de Sixte-Quint (La), 450
? Éducation d'une demi-vierge, 450
? Heures galantes modernes (Les), 450
? Luxure en ménage (La), 450
? Maison à plaisirs (La), 450
? Péchés de Minette (Les), 450
? Sélect-Luxure, 450
- Stations de l'amour (Les), 449
? Toute la lyre, 450
Béranger (Pierre-Jean de)
- Chansons érotiques, 92
Berg (Jean de)
- Image (L'), 229
Bernard (Michel)
- Aube ou la Vertu, 44
- Courtisanes (Les), 123
- Négresse muette (La), 332
- Nue (La), 344
Bernis (cardinal de)
- Mémoires, 301
? Nocrion, 334
Béroalde de Verville (François-Vatable)
- Moyen de parvenir (Le), 322
Bertaud (Jean)
- Temple d'Apollon (Le), 458
Berthelot (Pierre)
- Cabinet satyrique (Le), 75
- Parnasse satyrique du sieur Théophile
(Le), 368
- Satyres et follastreries (Autres), 435
Bettencourt : voir Sadinet
Beverland
• État de l'homme dans le péché originel
(L'), 165
Beyle (Henri) : voir Stendhal
Blackeyes (Sadie) : voir Mac Orlan
(Pierre) /
Blessebois (Alexis-Pierre-Comeille) Y
- Aventures du parc d'Alençon, 426
- Corneille de Mlle de Sçay (La), 428
- Filon réduit à mettre cinq contre un,
431
• Lupanie, 278
- Marthe Le Hayer ou Mlle de Sçay, 428
? Priape, 399
- Rut (Le) ou la Pudeur éteinte, 426
- Zombi du grand Pérou (Le), 426
Blondeau (Nicolas)
- Dictionnaire érotique latin-français, 1 37
Bochetel V
- Blasons et contreblasons du corps
masculin et féminin (Les), 64
Boileau (abbé Jacques)
- Historia Flagellantium, 221
508 / Répertoire des auteurs et des œuvres
Bonmariage (Sylvain)
- Willy, Colette et moi, 496
Bonnetain (Charles)
- Chariot s'amuse, 96
Bontemps
- Amours de Louis le Grand et de
mademoiselle Du Tron, 22
Borde (Charles)
? Parapilla, 363
Borel (Pétrus)
- Champaverf, contes immoraux, 90
• Madame Isabelle, 285
- Madame Putiphar, 285
Bouchery (Émile) : voir Froulay (abbé)
Bourdel (Louis)
- Lit amoureux (Le), 273
Bourgeade (Pierre)
- Immortelles (Les), 231
- New York party, 333
Boussinot (Roger) : voir Mijéma (Roger)
Bovie (Félix)
- Parnasse satyrique du XIXe siècle, 369
Boyer d’Argens (Jean-Baptiste de)
? Thérèse philosophe, 464
Brantôme (seigneur de)
- Vie des dames galantes, 488
Bret (Antoine)
? Telle mère, telle fille, 457
Bretin (abbé Claude)
? Contes en vers, 114
Breton (André)
- Immaculée Conception IL'), 230
Bridard de La Garde (Philippe)
- Annales amusantes (Les), 33
Burguet (Franz-André) : voir Effiat
(Fabrice)
Bussy-Rabutin (comte de)
• Amours des dames illustres de nostre
siècle, 208
• France galante (La), 208
- Histoire amoureuse des Gaules, 205
• Passe-temps royal (Le), 208
c
Cabaner (Ernest)
- Album zutique (U), 10
Cailler (Raoul)
- Temple d'Apollon (Le), 458
Cantel (Henri)
- Amours et priapées, 27
Carco (Francis)
- Amour vénal (L'j, 30
- Rien qu'une femme, 423
Carrouges (Michel)
- Machines célibataires (Les), 281
Casanova di Seingalt (Giacomo
Girolamo)
- Histoire de ma vie, 216
Caylus (comte de)
? Bordel (Le), 415
? Histoire de mademoiselle Cronel, dite
Frétillon, 216
- Histoire de M. Guillaume, cocher, 218
? Histoire d'une comédienne qui a quitté
le spectacle, 219
? Nocrion, 334
? Voluptueux hors de combat (Le), 495
Cendrars (Biaise)
- Emmène-moi au bout du monde, 156
Chaamba (Abdallah)
- Apprenti sorcier (L'j, 39
- Vieillard et l'enfant (Lej, 492
Chabrillan (comtesse de) : voir
Mogador (Céleste)
Chambley (sire de) : voir Haraucourt
(Edmond)
Champsaur (Félicien)
- Dinah Samuel, 143
Chavigny
? Vénus dans le cloître, 483
Choiseul-Meuse (comtesse de)
- Amélie de Saint-Far, 18
- Entre chien et loup, 159
- Julie ou J'ai sauvé ma rose, 251
Choisy (abbé de)
- Mémoires de l'abbé de Choisy habillé
en femme, 302
Choisy (Maryse)
- Un mois chez les filles, 478
Cholières (Nicolas de)
- Guerre des masles contre les femelles,
195
Chorier (Nicolas)
- Aloisio Sigœae..., 14
Claudinet
- Vits imaginaires, 493
Clément
- Relation du voyage de
Brême, 417
Cocteau (Jean)
- Livre blanc (Le), 273
Cœur-Brûlant : voir Mannoury
d’Ectot (marquise de).
Colette (Sidonie-Gabrielle)
- Ces plaisirs..., 89
Copenhague à
Répertoire des auteurs et des œuvres / 509
Collé (Charles)
- Chansons qui n ont pu être imprimées...,
93
Colletet (Guillaume)
- Parnasse satyrique du sieur Théophile
ILe), 368
Conti (princesse douairière de)
? Recueil de pièces choisies, 415
Corneille (Pierre)
- Occasion perdue recouverte IL'), 349
COURTILZ DE SANDRAS
? Amours des dames illustres de nostre
siècle, 208
? France galante /La), 208
? Passe-temps royal (Le), 208
Cramail (comte de)
? Infortune des filles de pie, 233
Crébillon fils
- Ah ! Quel conte I, 445
• Amours de Zeokinizul (Les), 25
- Ecumoire IL'), 150
- Egarements du cœur et de l'esprit (Les),
153
- Hasard au coin du feu (Le), 197
- Lettres de la duchesse de *** au comte
de ***, 264
- Lettres de la marquise de A4*** au
comte de R***, 264
- Nuit et le moment [La), 345
- Sopha (Le), 445
- Sylphe /Le), 453
? Tableau des moeurs du temps, 455
Crevel (René)
- Pieds dans le plat (Les), 3 86
Cros (Charles, Henri et Antoine)
- Album zutique (L'), 10
CUISIN (P.)
- Galanterie sous la sauvegarde des lois
(La/, 188
D
Dali (Salvador)
- Femme visible {La), 176
Dalize (René)
? Fin de Babylone (Laj, 179
D ARLES (J. N.)
- Blasons et contreblasons du corps
masculin et féminin (Les), 64
Daudet (Léon)
- Entremetteuse IL'I, 160
Deharme (Lise)
- Oh! Violette!, 354
Dekobra (Maurice)
- Madone des sleepings (Laj, 287
- Strophes libertines au chevalier Naja
(Les/, 450
Dellfos
- Cerise, 88
Delmas (Augustin)
- Amour apostat (L'I, 19
Delteil (Joseph)
- Choléra, 99
Del vau (Alfred)
- Dictionnaire érotique moderne, 138
Denon (Dominique-Vivant, baron)
- Point de lendemain, 394
Desbiefs (Louis) Vv
- Passe-temps des mousquetaires (Lej, 372
Desforges w
- Mille et Un Souvenirs (Les), 393
- Poète (LeI, 393
Desjardins (professeur) : voir E.D
Des Ligneris (Françoise)
- Fort Frédérick, 184
Desmoulins : voir E.D
Desnos (Robert)
- Liberté ou l'amour (La), 270
Des Orbes (Claude)
- Emilienne, 155
Des Périers (Bonaventure)
- Blason du nombril, 342
- Cymbalum mundi, 342
- Du voyage de Lyon à Notre-Dame de
l'isle, 342
- Nouvelles Récréations et joyeux devis
/Les), 342
Desprez (Louis)
- Autour d'un clocher, 48
Devil (Nicolas)
- Saga de Xqm, 434
Diderot (Denis)
- Bijoux indiscrets /Les/, 63
- Jacques le fataliste et son maître, 237
- Religieuse /Laj, 417
? Thérèse philosophe, 464
Dillon
- Bordels de Paris /Les), 72
Discret N... (frère P. J.) : voir
Nougaret (Pierre)
Doppet (docteur)
- Aphrodisiaque externe IL'), 35
Dorât (Claude-Joseph)
? Egarements de Julie (Les), 152
Doris (Charles)
- Amours secrètes de Napoléon Bona¬
parte /Les), 29
510 / Répertoire des auteurs et des œuvres
Dorvigny
- Ma tante Geneviève, 299
Droz (Gustave)
? Un été à la campagne, 476
Du Bellay (Joachim)
- Antérotique de la vieille et de la jeune
amie (L'j, 33
- Maquerelle (La), 294
Duboys (Jean-Charles)
- Signe d'argent, 461
Dubut de Laforest (Jean-Louis)
- Gaga (Le), 1 87
Du Camp (Maxime)
- Valentine, 481
Duchamp (Marcel)
- Boîte en valise (La), 67
- Boîte verte (La), 67
- Mariée mise à nu par ses célibataires,
même (La), 67
Duclos (Charles Pinot)
- Acajou et Zirphile, 5
- Confessions du comte de *** (Les), 107
- Histoire de Mme de Luz, 215
- Mémoires, 304
Du Commun : voir Véron (Jean-Pierre-
Nicolas)
Dulaure (Jacques-Antoine)
- Des divinités génératrices, 132
Du Laurens (abbé Henri-Joseph)
- Aretin moderne (L'j, 42
- Balai (Le), 57
- Chandelle d'Arras (La), 90
- Compère Mathieu, 100
- Imirce, 229
- Je suis pucelle, 241
Dumarchey (Pierre) : voir Mac Orlan
Dumas père (Alexandre)
• Roman de Violette (Le), 425
Du Perron (cardinal)
• Hermaphrodites (Les), 201
- Temple d'Apollon (Le), 458
Duponchel (Edmond)
? École des oiches (L'j, 149
Dupouy (P. B.)
- Madame Dorvigny, 283
Du Prat (abbé)
? Vénus dans le cloître ou la Religieuse en
chemise, 483
Duras (Mme de)
- Olivier ou le Secret, 42
Duval (Jacques), médecin de Rouen
- Des hermaphrodites, 133
Duvernet (abbé Th.-J.)
- Dévotions de Madame de Bethzamooth
(Les), 134
- Retraite, les tentations et les confessions
de Madame la marquise de
Montcornillon (La), 421
Duvert (Tony)
- Interdit de séjour, 236
- Récidive, 414
- Voyageur (Le), 496
E-F
E. D.
- Callipyges (Les), 77
- Jupes troussées, 349
? Lesbia, maîtresse d'école, 259
- Lèvres de velours, 349
- Maison de verre, 349
- Mémoires d'une danseuse russe, 349
- Mes amours avec Victoire, 310
- Odor di Femina, 349
- Odyssée d'un pantalon (L'j, 350
- Souvenirs de Mrs Martinett, 349
Effiat (Fabrice)
- Heure du cher corps (LJ, 203
Élizabeth-Charlotte de Bavière,
duchesse d’Orléans
- Mémoires sur la cour de Louis XIV et de
la Régence, 23
Éluard (Paul)
- Château des pauvres (Le), 121
- Corps mémorable, 120
- Immaculée Conception (LJ, 230
- Le temps déborde, 121
- Phénix (Le), 1 21
- Rose publique (La), 121
Érotin (L’)
- Petites Effrontées (Les), 380
Esternod (Claude d’)
- Complainte sur le succès de l'histoire
dont il est question, 364
- Espadon satyrique (LJ, 164
- Parfact macquereau suivant la cour (Le),
364
Étiemble (René)
- Blason d'un corps, 64
- Enfant de choeur (LJ, 158
F. .. (Miss Claiy)
- Petites Alliées, 380
Fail (Noël du)
- Balivernes ou Contes nouveaux
d'Eutrapel, 115
- Contes et discours d'Eutrapel, 115
- Propos rustiques de Maître Ladulfi, 115
Répertoire des auteurs et des œuvres / 511
Fagus (Félicien)
- Testament de sa vie première, 459
Faucherand de Montgaillard
- Gaillardises, 187
Féline (Père)
- Catéchisme des gens mariés, 82
Fèvre (Henry)
- Autour d'un clocher, 48
Feydeau (Ernest) \/ ^
- Fanny, 169
? Souvenirs d'une cocodette, 449
Flaubert (Gustave)
- Madame Bovary, 282
Fleuret (Fernand)
- Archidiable Belphégor, 47
- Au temps du bien-aimé, 47
- Carquois du sieur Louvigné du Dézert
rouennois (Le), 81
- Enfer de la Bibliothèque nationale {L'j,
47
- Epîtres plaisantes, 47
- Histoire de la bienheureuse Raton fille
de joie, 212
- Ripopée du sieur Ignotus (La), 424
Forest (Jean-Claude)
- Barbarella, 60
Fougeret de Montbron
• Canapé couleur de feu (Lej, 78
- Margot la ravaudeuse, 296
Fourier (Charles)
- Nouveau Monde amoureux (Le), 336
Fourré (Maurice)
- Nuit de Rose-Hôtel (Laj, 344
France (Anatole)
- Révolte des anges lia), 422
Frick (Louis de Gonzague)
- Calamiste Alizé fie), 77
Fromaget (Nicolas)
- Cousin de Mahomet fiel, 123
Froulay (abbé)
- Après vêpres, 285
G
Gallais (Alphonse) : voir Lagail (dr
A.S.)
Gauclère (Yassu)
- Clé (Lai, 100
- Orange bleue IL'), 357
Gautier (Théophile)
- Lettres à la Présidente, 262
- Mademoiselle de Maupin, 286
- Poésies libertines, 351
• Roman de Violette lie), 425
Géache (Effe)
- Une nuit d'orgie à Saint-Pierre de la
Martinique, 474
Genet (Jean)
- Balcon (Le), 57
- Bonnes (Les), 68
- Chant secret, 95
- Galère (Laj, 189
- Haute Surveillance, 198
- Journal du voleur (Le), 247
- Miracle de la rose, 312
- Nègre (Les), 58
- Notre-Dame-des-Fleurs, 334
- Paravents (Les/, 58
- Pompes funèbres, 395
- Querelle de Brest, 409
Gengenbach (Ernest)
- Judas ou le Vampire surréaliste, 249
Gérôme (abbé)
? Hipparchia, 205
Gervaise de Latouche (Jean-Charles)
? Bordel (Le), 415
? Histoire de Dom B***, portier des
. chartreux, 211
Gide (André)
- Ainsi soit-il, 441.
- Corydon, 122
- Et nunc manet in te, 441
- Journal, 441
- Nourritures terrestres ILes/, 441
- Saül, 436
- Si le grain ne meurt, 440
Gill (André)
- Album zutique IL'), 10
Glans de Cessiat-Vercell : voir Saint-
Point (Valentine de)
Glatigny (Albert)
- Antres malsains, 423
- Joyeusetés galantes et autres du vidame
Bonaventure de la Braguette, 249
- Scapin maquereau, 462
- Sultane Rozréa (La), 452
Godard d’Aucour (Claude)
- Académie militaire (L') ou les Héros
subalternes, 5
? Mémoires turcs, 310
- Thémidore, 464
Godard de Beauchamp
? Hipparchia, 205
- Histoire du prince Apprius, 220
Goncourt (Edmond de)
- Fille Élisa (La), 178
512/ Répertoire des auteurs et des œuvres
Gourmont (Remy de)
- Oraisons mauvaises (Les), 356
- Physique de l'amour, 385
- Proses moroses, 403
Grandval fils
- Comtesse d'Olonne (La), 102
- Léandre Nanette, 415 .
- Nouvelle Messaline (La), 415
- Tempérament (Le), 415
Grécourt
- Légende joyeuse (La), 259
- Œuvres badines, 350
Griffet de La Baume (Gilbert)
? Messe de Gnide (La), 311
Guémadeuc (Baudoin de)
? Espion dévalisé (V), 165
Guérin (Raymond)
- Apprenti (Lj, 38
Guersant (Marcel)
- Jean-Paul, 240
Guiart de Servigné (Jean-Baptiste)
? Histoire d'une comédienne qui a quitté
le spectacle, 219
- Sonnettes (Les), 444
Guilleragues (comte de) : voir
Alcolorado (Mariana)
Guyotat (Pierre)
- Eden, éden, éden, 151
- Tombeau pour cinq cent mille soldats,
466
H-l-J-K
Hamilton (Anthony)
- Contes, 109
- Mémoires du chevalier de Grammont,
308
Hannon (Théodore)
- Rimes de joie, 423
Haraucourt (Edmond)
- Légende des sexes (La), 259
Heine (Maurice)
- Confessions et observations psycho¬
sexuelles, 108
Héloïse : voir Abélard
Henkey
? École des biches (L'j, 149
Huerne de Lamothe
- Enfantement de Jupiter (L'j, 158
Huysmans (Joris-Karl)
- À rebours, 40
- Là-bas, 255
H Y
- Lettres d'un Provençal à son épouse, 265
Ibels (André)
- Bourgeoise pervertie (La), 73
Isou (Isidore)
- Érotologie mathématique et infinitésimale,
243
- Isou ou la Mécanique des femmes, 243
- Je vous apprendrai l'amour, 242
Jacobus X (docteur)
- Amour aux colonies (L'j, 20
Jacquemart
? Contes et poésies du cfitoyen] Collier,
1 16
Janot (Louis) : voir Renaud (Jean-Louis)
Jarry (Alfred)
- Dragonne (La), 147
- Messaline, 310
- Surmôle (Le), 453
Jaunet (Pierre)
- Parnasse satyrique du XIXe siècle, 369
J.D.B. : voir Baudoin (Jean)
Jouffreau de Lazarie (abbé)
? Joujou des demoiselles (Le), 244
Jouhandeau (Marcel)
- Chronique d'une passion, 99
- De l'abjection, 130
- Trois Crimes rituels, 470
JouvE.(Pierre Jean)
- Aventure de Catherine Crachat, 51
- Hécate, 51
- Histoires sanglantes, 437
- Paulina 1880, 373
- Poésie, 389
- Scène capitale (La), 437
- Vagadu, 52
Jouy (Victor-Joseph-Étienne de)
- Galerie des femmes (La), 189
Kessel (Joseph)
- Belle de jour, 61
Klossowski (Pierre)
- Bain de Diane (Le), 55
- Baphomet (Le), 58
- Lois de l'hospitalité (Les), 275
- Révocation ae ledit de Nantes (La), 275
- Roberte ce soir, 275
- Souffleur (Le), 275
Kock (Paul de)
- Pucelle de Belleville (La), 299
Répertoire des auteurs et des œuvres / 513
L
Labadie
• Aventures de Pomponius (Les}, 53
Labé (Louise)
- Débat de folie et d'amour (Le), 127
- Sonnets et Elégies, 443
La Beaumelle (Laurent de)
- Amours de Zeokinizul (Les), 25
- Asiatique tolérant (L'), 25
? Mémoires secrets pour servir à l'histoire
de la Perse, 308
Laclos (Choderlos de)
- Liaisons dangereuses (Les), 267
Lacroix (Louis) : voir Renaud (Jean-
Louis)
La Fizelière (Albert de)
- Parnasse satyrique du XIXe siècle, 369
La Fontaine (Jean de)
- Amours de Psyché et de Cupidon (Les), 23
- Contes et nouvelles en vers, 116
Lagail (dr A. S.)
- Jouissance, 244
- Mémoires du baron Jacques, 307
- Paradis charnels (Les), 361
- Sept Nuits de Fanny (Les), 244, 307
La Hueterje (Charles de)
- Blasons et contreblasons du corps
masculin et féminin (Les), 64
La Marre (abbé de)
? Quarts d'Heures d'un joyeux solitaire
(Les), 407
La Mettrie (Julien-Jean de)
- Art de jouir (LJ, 44
La Monnoye (Bertrand de)
? Priape, 399
La Morlière (Charles-Jacques de)
- Angola, 32
- Lauriers ecclésiastiques (Les), 258
La Popelinière (Le Riche de)
- Daïra, 127
- Histoire de Zairette, 456
• Tableau des moeurs du temps dans les
différents âges de la vie, 455
La Roche (Jean de)
- Vies et actes triumphans d'une damoiselle
nommée Catharine des Bas-Souhaiz,
491
La Sale (Antoine de)
? Cent Nouvelles nouvelles (Les), 83
La Trolière
- Bordels de Paris (Les), 72
Latouche (Francis)
- Sonnets païens, 444
Lautréamont (comte de)
- Chants de Maldoror (Les), 94
Lauzun (duc de)
- Mémoires, 305
Léautaud (Paul)
- Amour, 19
- Amours, 21
- Journal particulier (Le), 248
- Petit Ami (Le), 378
Leduc (Violette)
- Bâtarde (La), 61
- Ravages, 413
- Thérèse et Isabelle, 464
Le Grand (Albert)
- Blasons et contreblasons du corps
masculin et féminin (Les), 64
Legrand (Jean)
- Journal de Jacques, 246
Legrand (Marc-Antoine)
- Bordel (Le), 415
- Luxurieux (Le), 415
Leiris (Michel)
- Aurora, 46
- Mots sans mémoire, 47
- Point cardinal (Le), 47
Lely (Gilbert)
- Arden, 352
- Château-Lyre (Le), 352
- Epouse infidèle (LJ, 352
- Fiancé inquiétant (Le), 352
- Folie Tristan (La), 352
- Œuvres poétiques, 352
Lemercier de Neuville
- Jeux de l'amour et du bazar (Les), 462
- Un caprice, 462
Le Nismois
- Concubines de la directrice (Les), 103
- Miss Mary, 103
- Monsieur Julie, maîtresse de pension,
316
- Secret de miss Sticker (Le), 103
Le Noble (Eustache)
? Amours d'Anne d'Autriche (Les), 22
Lenoir
- Bordels de Paris (Les), 72
Le Pau (Père Fidèle)
- Oraison funèbre du Dauphin, 356
Le Petit (Claude)
- Bordel des muses (Le), 70
- Heure du berger (LJ, 202
- Paris ridicule (Le), 71
- Virelay, 72
Le Picard (Mathurin)
- Foüet des luxurieux et paillards (Le), 185
514 / Répertoire des auteurs et des œuvres
Le Picard (Philippe) : voir Alcripe
(Philippe d’)
Ligne (prince de)
- Contes immoraux, 117
- Mélanges militaires, littéraires et
sentimentaires, 301
Linguet (M.) : voir Restif de La
Bretonne.
Lorrain (Jean)
- Monsieur de Bougrelon, 314
- Monsieur de Phocas, 315
- Vice errant (Le), 486
Losfeld (Éric) : voir Dellfos
Louise-Marguerite de Lorraine
- Advantures de la cour de Perse (Les), 7
Louvet de Couvray (Jean-Baptiste)
- Amours du chevalier de Faubfas (Les), 26
Louvres (Phyllis) : voir Solier (René de)
Louÿs (Pierre)
- Aphrodite, 35
- Aventures du roi Pausole (Les), 54
- Chansons de Bilitis (Les), 91
- Chansons secrètes de Bilitis (Les), 92
- Femme (La), 171
- Femme et le pantin (La), 172
- Manuel de civilité pour les petites Filles,
292
- Pybrac, 407
- Trois Filles de leur mère, 470
- Trophée des vulves légendaires (Le), 471
Luiz (docteur)
- Fellatores (Les), 171
Luxembourg (Jean de) : voir La Roche
M
Machault, évêque d’Amiens
? Courrier extraordinaire des fouteurs
ecclésiastiques (Le), 123
Mac Orlan (Pierre)
- Abécédaire des filles et de l'enfant chéri,
4
- Comtesse au fouet (La), 102
- Jeux du demi-jour (Les), 242
- Lise fessée, 272
- Masochisme en Amérique (Le), 298
- Nègre Léonard et maître Jean Mullin
(Le), 331
- Petite Marquise de Sade (La), 298
Malherbe (François de)
- Délices satyriques, 131
- Temple d'Apollon (Le), 458
Mallarmé (Stéphane)
- Après-midi d'un faune (LJ, 40
- Hérodiate, 202
Mallet [-Joris] (Françoise)
- Rempart des béguines (Le), 419
Mannoury d’Ectot (marquise de)
- Cousines de la colonelle (Les), 123
- Roman de Violette (Le), 425
Mansour (Joyce)
- Bleu des fonds (Le), 66
- Carré blanc, 82
- Cris, 41 3
- Déchirures, 413
- Jules César, 250
- Pointe (La), 394
- Rapaces, 41 3
Mantegna (Antoine)
- 7, 438
Manuel (Pierre) V
- Police de Paris dévoilée (La), 395
Mara (Sally)
- Journal intime, 248
- Œuvres complètes, 248
- On est toujours trop bon avec les femmes,
354
Marais (inspecteur)
- Anecdotes galantes, 366
Marconville ou Marcouville (Jean de)
- Traité de la bonté et mauvaiseté des
femmes, 468
Maréchal (Sylvain)
• Almanach des honnêtes femmes, 14
- Coiîfes saugrenus, 120
- Dictionnaire d'amour, 14
Margerit (Robert)
- Ambigu, 17
- Mont-Dragon, 319
- Par un été torride, 371
Marguerite de Valois, reine de Navarre
- Heptaméron (LJ, 200
Margueritte (Victor)
- Garçonne (La), 191
Marot (Clément)
- Blasons et contreblasons du corps
masculin et féminin (Les), 64
- Fleur de poésie française (La), 180
Marry (Jules)
- Exploits de A4. Dupanloup (Les), 167
Masson (Stève)
- Lourdes, lentes, 277
Maupassam (Guy de)
- A la feuille de rose, maison turque, 8
- Allouma, 13
- Ami Patience (LJ, 19
- Au bord du lit, 45
• Cousines de la colonelle (Les), 123
Répertoire des auteurs et des œuvres / 515
- Femme de Paul {LaJ, 172
- Imprudence, 233
- Maison Tellier {La), 288
- Mouche, 321
- Moyen de Roger {Le), 323
- Une partie de campagne, 475
Maurepas (comte de)
- Recueil, 414
Maurice (Martin)
- Amour, terre inconnue, 30
Mayeur de Saint-Paul (Jean-François)
? Autrichienne en goguette {L'), 49
? Odalisque {L'j, 349
Maynard (François)
- Cabinet satyrique {Le), 75
- Priapées, 400
- Temple d'Apollon {Le), 458
Mendès (Catulle)
- Messe rose {La), 311
- Première maîtresse {La), 398
Menou (René de)
- Heures perdues de R.M.D. cavalier
françois {Les), 204
Mérard de Saint-Just (Simon-Pierre)
- Contes et autres bagatelles en vers, 114
- Folies de la jeunesse de sir S.-Peters
Talassa, 184
Mercier (Henri)
- Album zutique {L'), 10
Mercier de Compïègne
- Calotine {La), 78
- Momus redivivus, 313
- Nouvelles galantes et tragiques, 342
Méricourt (Théroigne de)
? Catéchisme libertin, 82
Mérimée (Prosper)
- Lettres érotiques à Stendhal, 266
Meusnier de Querlon
? Histoire de la Duchapt {L'), 434
- Psaphion ou la Courtisane de Smyrne,
404
? Sainte-Nitouche, 434
- Soupers de Daphné {Les), 445
Meusnier (inspecteur)
- Paris sous Louis XV, 366
Mijéma (Roger)
- Doigts /Les), 144
Milosz (O. V. de Lubicz-)
- Amoureuse initiation {L'), 20
Minut (Gabriel de)
- De la beauté, 129
Mirabeau (comte de)
? Chien après les moines {Le), 98
? Degré des âges du plaisir {Le), 129
- Erotika Biblion, 160
? Hic et Hec, 204
- Lettres à Sophie, 262
- Ma conversion ou le Libertin de qualité,
282
• Rideau levé {Le) ou l'Education de Laure,
422
Mirabeau (vicomte de)
? Morale des sens {La), 319
Mirbeau (Octave)
- Jardin des supplices {Le), 238
- Journal d'une femme de chambre {Lej,
246
Mogador (Céleste)
- Mémoires, 305
Momas (Alphonse) : voir Le Nismois
Moncrif (François Paradis de)
- Recueil de pièces choisies, 415
Monnier (Henry)
- Deux Gougnottes {Les), 134
- Grisette et l'étudiant /La), 194
Montesquieu
- Temple de Gnide {Le), 459
Montigny (Xavier d’Arles de)
? Thérèse philosophe, 465
Montluc (Adrien de) : voir Cramail
(comte de)
Morand (Paul)
- Europe galante {LJ, 166
- Hécate et ses chiens, 198
Morency (Suzanne de)
- Illyrine, 228
- Rosalina, 229
Morion (Pierre)
- Anglais décrit dans un château fermé
n 31
Morlot
? Custode de la Reyne {La), 1 25
Motin (Pierre)
- Cabinet satyrique {Le), 75
- Temple d'Apollon {Le), 458
Moufle d’Angerville
? Cannevas de la Paris {Les), 79
- Mémoires secrets de Bachaumont, 309
- Vie privée de Louis XV, 493
Moulinet (Nicolas) : voir Sorel (Charles)
Musset (Alfred de)
• Gamiani, 190
N-O
Nadar
- Symphonie des punaises {La), 462
516 / Répertoire des auteurs et des œuvres
Nerciat (Andrea de)
- Aphrodites (Les), 36
- Contes nouveaux, 1 19
- Contes polissons, 1 19
- Diable au corps /Lej, 135
- Doctorat impromptu /Le), 144
- Félicia ou Mes fredaines, 169
- Galanteries du jeune chevalier de
Faublas /Les/, 1 88
? Julie philosophe, 252
? Matinée libertine (Laj, 299
- Mon noviciat, 313
- Monrose ou le Libertin par fatalité, 171 ,
188
Noël (Bernard)
- Une messe blanche, 474
Nogaret (Félix)
- Arétin français IL'), 41
- Epices de Vénus /Les/, 41
Nougaret (Pierre)
- Capucinade (Laj, 80
- Lucette ou les Progrès du libertinage, 277
Nouveau (Germain)
- Album zutique (L'j, 10
Oncial (Jacques)
- Trésor des équivoques (Le), 469
Orlhac (Urbain d’)
- Château de Cène (Lej, 98
P-Q
Palau (Pierre)
- Détraquées (Les), 133
Parny (chevalier de)
- Guerre des dieux anciens et modernes
(La), 194
- Poésies érotiques, 390
Pauwells (Louis)
- Confession impardonnable (La), 105
Pecquet (Antoine)
? Mémoires secrets pour servir à l'histoire
de la Perse, 308
Peelaert (Guy)
- Aventures de jodelle (Les), 52
Péladan (Joséphin)
- A cœur perdu, 488
- Androgyne (LJ, 488
- Cœur en peine, 488
- Curieuse!, 488
- Décadence latine (La), 487
- Dernier Bourbon (Le), 488
- Femmes honnêtes, 175
- Finis Latinorum, 488
- Gynandre (La), 488
- Initiation sentimentale (LJ, 488
- Istar, 488
- Licorne (La), 488
- Modestie et vanité, 487
- Nimbe noir (Le), 488
- Panthée (Le), 488
- Pereat, 488
- Pérégrine et Pérégrin, 488
- Pomène, 488
- Torche renversée (La), 488
- Typhonia, 488
- Vertu suprême (La), 488
- Vice suprême (Le), 487
- Victoire du mari (La), 488
Pénitent (Marcel)
- Multa paucis, 324
Penrose (Valentine)
- Erzsébet Bathory, la comtesse sanglante,
162
Perceau (Louis)
- Au bord du lit, 45
- Enfer de la Bibliothèque nationale (LJ, 47
- fdistoires raides pour l'instruction des
jeunes filles, 221
- Pisseuses (Les), 386
- Priapées (Les), 401
- Redoute des contrepèteries (La), 416
Péret (Benjamin)
- Rouilles encagées (Les), 426
Perrault (Charles)
- Contes de fées (Les), 112
Perrelet (Olivier)
- Petites Filles criminelles (Les), 380
Perrin (J. A. R.)
? Egarements de Julie (Les), 152
Pia (Pascal)
- Complément au bouquet d'orties, 101
Picabia (Francis)
- Poèmes et dessins de la fille née sans
mère, 388
Picard (Gaston)
- Voluptés de Mauve (Les), 493
PlDANSAT DE MAIROBERT
- Anecdotes sur Madame la comtesse Du
Barry, 31
- Espion anglais (LJ, 164
- Mémoires secrets de Bachaumont, 309
? Secte des Anandrynes (La), 437
Pierret (Marc)
- Donnant donnant, 146
Pierrot
- Une séduction, 476
Réperto
Pieyre de Mandiargues (André)
- Feu de braise, 177
- Lis de mer (Le), 271
- Marbre, 294
- Marée (La), 296
- Motocyclette (La/, 320
- Musée noir (Le/, 324
- Porte dévergondée, 396
- Soleil des loups, 442
Pigault-Lebrun
- Citateur (Le), 100
- Enfant du bordel (L'), 158
- Folie espagnole (La), 183
Pus (chevalier de)
- Offrandes à Priape (Les/, 353
Pilhes (René-Victor)
- Loum (Le/, 276
Pillet (Roger)
- Oraisons amoureuses de Jeanne-Aurélie
Grivolin (Les/, 356
Piron (Alexis)
- Légende joyeuse (La), 259
- Œuvres badines, 351
Piton (Camille)
- Paris sous Louis XV, 366
Ponchon (Raoul)
- Album zutique (LJ, 10
Pont-Aimery (Alexandre de)
- Temple d Apollon (Le), 458
Porchères
- Temple dApollon (Le), 458
Pougy (Liane de)
- Idylle saphique, 227
- Insaisissable (LJ, 228
- Myrrhille, 228
- Yvée Jourdan, 228
Prévost (Marcel)
- Demi-Vierges (Les), 131
- Mademoiselle Jauffre, 131
- Vierges fortes (Les), 131
Prévost d’Exiles (abbé)
? Aventures de Pomponius (Les), 53
- Manon Lescaut, 292
Proust (Marcel)
- A la recherche du temps perdu, 9
- A Tornbre des jeunes filles en fleurs, 9
- Côté de Guermantes (Le), 9
- Du côté de chez Swann, 9
- Fugitive (La), 10
- Prisonnière (La), 10
- Sodome et Gomorrhe, 10
- Temps retrouvé (Le), 9
Queneau (Raymond) : voir Mara (Sally)
Vire des auteurs et des œuvres / 517
R
Rachilde
- Heure sexuelle (LJ, 203
- Monsieur Vénus, 318
Racine (Jean)
- Théâtre, 459
Raphaël (Maurice)
- De deux choses l'une, 128
Raynal (Henri)
- Aux pieds d'Omphale, 49
Réage (Pauline)
- Histoire d'O, 218
- Retour à Roissy, 421
- Une fille amoureuse, 421
Rebell (Hugues)
- Cour de Miss Hayward (La), 1 80
- Curiosités et anecdotes sur la flagellation,
180
- Etude sur la flagellation à travers le
monde, 180
- Femme et son maître (La), 180
- Femme qui a connu l'empereur (la), 173
- Femmes châtiées, 174
- Flagellation à travers /<> mondt• (la), 180
- Flagellation des femmes en fu im e sous
la Révolution et la lefiout Nam lu* (la),
180
- Fouet au luuem (Le), 1 85
- Magnétisme du fouet (Le), I H( )
? Memoirs of Dolly Morton, 46/
- Nichina (La), 333
- Nuits chaudes du cap Français (UN lu,
- Volées de bois vert, 493 /
Reboul (Guillaume de) \X/
- Premier Acte du synode noc fume (U J,
398
Régnier (Mathurin)
- Cabinet satyrique (Le), 75
- Satyres du sieur Régnier (Les), 435
- Temple d'Apollon (Le), 458
Renaud (Jean-Louis)
- Homme aux poupées (LJ, 223
Rességuier (chevalier de)
? Mémoires secrets pour servir à l'histoire
de la Perse, 308
Restif de La Bretonne (Nicolas Edme)
- Adèle de Comm..., 6
- Antijustine (LJ, 34
- Contemporaines (Les), 109
? Dom Bougre aux Etats généraux, 145
- Ingénue Saxancour, 235
- Monsieur Nicolas, 316
- Nuits de Paris (Les), 348
518 / Répertoire des auteurs et des œuvres
- Paysan et la paysanne pervertie (Le), 3 75
- Pied de Fanchette (Le), 385
- Pornographe (Le), 396
Reveroni Saint-Cyr
- Pauliska, 374
Richepin (Jean)
- Album zutique (LJ, 10
- Chanson des gueux (La), 91
Rimbaud (Arthur)
- Album zutique (L'), 10
- Stupra (Les), 450
Rioust
- Caroline de Saint-Hilaire, 80
Robbe-Grillet (Alain)
- Immortelle (L'), 231
- Maison de rendez-vous (La), 288
Roché (Henri-Pierre)
- Jules et Jim, 251
Rochefort (Christiane)
- Repos du guerrier (Le), 419
Rochon de Chabannes
? Cannevas de la Paris (Les), 79
Roland (Amédée)
- Signe d'argent, 461
Rollin (Jean)
- Saga de Xam, 434
Romains (Jules)
- Dieu des corps (Le), 142
- Psyché, 142
- Quand le navire, 142
Ronsard (Pierre de)
- Livret des folastries à Jeannot parisien,
274
Rosalex (duc de)
- Baisers lesbiens, 56
- Rosier (Le), 56
Rosset (François de)
- Temple d'Apollon (Le), 458
Rousseau (Jean-Baptiste)
- Contes et épigrammes, 115
- Légende joyeuse (La), 259
Rousseau (Jean-Jacques)
- Confessions (Les), 105
- Rêveries du promeneur solitaire (Les), 107
Ruynes (Pierre de)
- Papesse du diable (La), 361
Ryner (Han)
- Fille manquée (La), 178
S
Sabatier de Castres (abbé)
? Quarts d'heures d'un joyeux solitaire, 407
Sachs (Maurice)
- Sabbat (Le), 433
Sacquard de Belleroche (Maud)
- Ordinatrice (LJ, 357
- Ordinatrice seconde (LJ, 358
Sade (marquis de)
- Adélaïde de Brunswick, 298
- Aline et Valcour, 1 1
- Cent Vingt Journées de Sodome, 85
- Crimes de l'amour (Les), 1 24
- Dialogue entre un prêtre et un moribond,
137
- Historiettes, contes et fabliaux, 222
- Infortunes de la vertu (Les), 233
- Justine ou les Malheurs de la vertu,
253
- Marquise de Gange (La), 298
- Nouvelle Justine (La), 337
- Philosophie dans le boudoir (La), 381
• Tartufe libertin (Le), 456
- Vérité (La), 485
• Zo/oé et ses deux acolytes, 496
Sadinet
- Plaisirs du roi (Les), 387
Saint-Gelais (Mellin de)
- Fleur de poésie française (La), 1 80
Saint-Gilles (chevalier de)
- Muse mousquetaire (La), 325
Saint-Just
- Organt, 359
SainJtLuc (vicomtesse de)
- Fleurs de chair, 181
Saint-Point (Valentine de)
- Manifeste de la femme futuriste, 291
- Un inceste, 478
Sartine
- Bordels de Paris (Les), 72
Sartre (Jean-Paul)
- Intimité, 236
- Mur (Le), 236
Satyremont : voir Péret (Benjamin)
Scarron (Paul)
- Nouvelles tragi-comiques, 344
SCÈVE
- Blasons et contreblasons du corps
masculin et féminin (Les), 64
Schwob (Marcel)
- Livre de Monelle (Le), 274
Segré (Gianni)
- Bravade (La), 74
- Confirmation (La), 108
Ségur (comtesse de)
- Général Dourakine (Le), 191
- Un bon petit diable, 473
Répertoire des auteurs et des œuvres / 519
Sénac de Meilhan (Gabriel)
? Dom Bougre aux Etats généraux, 145
? Foutromanie (La), 185
Sentilly (marquis de)
- Rideau levé fiel, 422
Serguine (Jacques)
- Mono l'archange, 291
Sernada (Fernand)
- D'un lit dans l'autre, 147
Sigogne (sieur de)
- Ballet des quolibets, 58
- Cabinet satyrique (Le/, 75
- Œuvres safyriques, 353
Simenon (Georges)
- Lettre à mon juge, 260
- Oncle Charles s'est enfermé, 261
- Temps d'Anaïs (Le), 261
- Train (Le), 261
- Veuf (Le), 261
- Vieille (La), 261
Sivry (Charles de)
- Album zutique (L'j, 10
Solier (René de)
- Meffraie (La), 300
- Trigynes (Les), 469
Sorel (Charles)
- Histoire comique de Francion, 208
- Nouvelles françaises (Les), 209
Stendhal
- Armance, 42
- Caractères, 244
- Honneur français (L'), 224
- Journal, 244
- Lamiel, 256
- Souvenirs d'égotisme, 447
Sullivan (Vemon) : voir Vian (Boris)
Sylvius (Jehan)
- Papesse du diable (La), 361
T-U
Tabarant (Adolphe)
? Mémoires amoureux de Félicien Farqèze,
306
Tabourot (Étienne, seigneur Des Accords)
- Bigarrures du seigneur Des Accords (Les),
62
Tailhade (Laurent)
- Poésies érotiques, 391
Tallemant des Réaux
- Historiettes, 222
Talman (Francis)
- Monsieur Vénus, 318
Tap-Tap : voir Le Nismois
Taxil (Léo)
- Confession et les confesseurs (La), 104
- Prostitution contemporaine (La), 403
Theis (Marie-Alexandre de)
- Singe de La Fontaine (Le), 442
Théophile : voir Viau (Théophile de)
Thévenot de Morande (Charles)
• Anecdotes sur Madame la comtesse Du
Barry, 31
? Correspondance de Mme Gourdan, 121
Théroigne (Mlle) : voir Méricourt
(Théroigne de)
Thirion (André)
- Grand Ordinaire (Le), 193
Thomas (Arthus)
- Hermaphrodites (Les), 201
Tilly (Alexandre de)
? Mémoires pour servir à l'histoire des
moeurs de la fin du XVIIIe siècle, 306
Tinan (Jean Le Barbier de)
- Aimienne ou le Détournement de mineure,
7
- Exemple de Ninon de Lenclos (L'j, 167
- Maîtresse d'esthètes, 289
Tisserant
- Dernier jour d'un condamné (Le), 462
Tissot (Pierre-François)
? Capucinière (La), 80
Trellon (Claude de)
- Temple d'Apollon (Le), 458
Trente (Louis) : voir Bataille (Georges)
Tristan (Frédérick)
- Dieu des mouches (Le), 143
- Naissance d'un spectre, 329
- Sept Femmes de Barbe bleue (Les), 439
Uzanne (Octave)
- Parisiennes (Les), 365
v-z
Vailland (Roger)
- Fête (La), 176
- Mauvais Coups (Les), 300
- Truite (La), 471
Valade (Léon)
- Album zutique (L'), 10
Valognes (marquis de) : voir Péladan
(Joséphin)
Vasselier
- Contes, 110
520 / Répertoire des auteurs et des œuvres
Vénard (Élisabeth-Céleste) : voir
Mogador (Céleste)
Venette (Nicolas)
- Tableau de l'amour conjugal, 455
Vergier (Jacques)
- Œuvres diverses, 352
Vérineau (Alexandre de) : voir Perceau
(Louis)
Verlaine (Paul)
- Album zutique (['), 10
- Amies (Les), 18
- Femmes, 174
- Nombres, 174
- Parallèlement, 362
Véron (Du Commun dit)
- Eloge des tétons fi'j, 154
Vésinier (Pierre)
- Amours de Napoléon III /tes), 23
VESQUE DE PUTL1NGEN
- Roi Guiot (le), 424
Vian (Boris)
- Elles se rendent pas compte, 154
- Et on tuera tous les affreux, 166
- J'irai cracher sur vos tombes, 243
- Morts ont tous la même peau lies], 260
- Vercoquin et le plancton, 485
Viau (Théophile de)
- Parnasse satyrique du sieur Théophile
lie), 368
Vieux-Maisons (Mme de)
? Mémoires secrets pour servir à l'histoire
de la Perse, 308
Villiot (Jean de) : voir Rebell (Hugues)
Villon (François)
- Jargon (Le) ou Jobelin de Maistre François
Villon, 239
- Testament (Le), 240
Virmaitre (Charles)
- Paris galant, 365
Vivien (Renée)
- A l'heure des mains jointes, 389
- Dans un brin de violettes, 389
- Flambeaux éteints, 389
- Haillons, 389
- Kitharèdes (Les/, 389
- Poésies complètes, 389
- Sillages, 389
- Vent des vaisseaux (te), 389
Vlaminck (Maurice de)
- D'un lit dans l'autre, 147
Voisenon (abbé de)
- Contes, 110
? Exercices de dévotion de M. Henri Roch
avec Mme la duchesse de Condor, 110
- Sultan Misapouf et la princesse Grisemine
lie), 110
- Tant mieux pour elle, 110
- Zulmis et Zelmaïde, 110
Voltaire
- Dictionnaire philosophique, 138
- Essai sur les mœurs, 141
- Lettre philosophique lia), 261
? Mémoires secrets pour servir à l'histoire
de la Perse, 308
- Pucelle d'Orléans (Laj, 405
Willart de Grécourt
- Amours du comte de Clare (Les), 27
Wîlly (Henry Gauthier-Villars)
- Maîtresse d'esthètes, 289
- Messieurs de ces dames (Les), 31 1
Zola (Émile)
- Nana, 331
ACHEVÉ D’IMPRIMER
SUR BOOKOMATIC
PAR MAURY EUROLIVRES
45300 MANCHECOURT
Imprimé en France
Pourquoi un Dictionnaire des œuvres érotiques 1 C’est
que cette littérature, pendant des siècles, a été
contrainte de vivre dans l’ombre et qu’elle doit enfin
exister au grand jour, comme une partie intégrante de la
littérature tout court.
A toutes les époques, les autorités - quelles qu’elles
soient - essaient de mettre un frein à une trop grande
liberté d’expression. Elles n’aiment pas la contestation
et encore moins la subversion. Or, le libertinage a
toujours eu partie liée avec la libre pensée. La liberté
des mœurs n’est que le signe visible d’une autre liberté,
philosophique, morale, religieuse, qu’on a souvent
essayé de réprimer sous couvert de protection des
bonnes mœurs. Qui ne se souvient des procès intentés
à Madame Bovary et aux Fleurs du Mal 1 Et plus près de
nous, des persécutions dont furent victimes les éditeurs
de Sade, que la justice de la République n’a pas pu
empêcher toutefois de devenir un classique.
Le présent Dictionnaire des œuvres érotiques comporte
quelque 700 notices rédigées par une quarantaine de
spécialistes réunis autour de Pascal Pia, Gilbert
Minazzoli et Robert Carlier. Chaque œuvre est analysée
en détail et rendue présente à travers des citations
significatives. Parmi les auteurs se trouvent de grands
noms (Apollinaire, Bataille, Proust, Sade, Zola), des
écrivains injustement négligés (Carco, Pétrus Borel,
Rachilde, Renée Vivien) et d’autres, qui ont préféré
garder l’anonymat.
Un répertoire qui allie le plaisir de la lecture à la
science du bibliographe, voire du bibliophile.
ROBERT KOPP
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