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Les enchaînements
I
Il a été tiré de cet ouvrage :
cinquante exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 50,
cent exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma
numérotés de 51 à 150,
et deux cents exemplaires sur papier alfa
constituant l’édition originale.
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur :
pleureuses, poèmes.
les suppliants, roman (épuisé).
nous autres , nouvelles.
le feu, roman.
clarté, roman.
paroles d’un combattant, articles et discours.
Chez d’autres éditeurs :
l’enfer, roman.
LA LUEUR DANS L' ABIME.
LE COUTEAU ENTRE LES DENTS.
QUELQUES COINS DU CŒUR.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
HENRI BARBUSSE
Les
enchaînements
ROMAN
I
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits do traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous les pays.
Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
Copyright 1925,
by Ernest Flammarion.
TABLE DES MATIÈRES
TOME PREMIER
Pages
PRÉFACE VII
I. — UN SOIR 13
Le séparé 22
Matin, soir, matin 36
Le cri 41
J’ai cent bras 46
Tons 55
II. — CE SONT DES SOUVENIRS 69
III. — IL Y A DEUX VÉRITÉS 83
IV. — LEURS REGARDS DANS MES YEUX ........................ 111
V. — JE SUIS LE RECOMMENCEMENT 123
Elle 173
VI. — SUR LE RIVAGE DU TEMPS 175
VII. — LE SORCIER 189
VIII. — LE MYSTÈRE D'ADAM 211
L’Écriture 233
IX. — LA CAUSE 245
X. — CORRESPONDANCES
PRÉFACE
Peut-être les romanciers reprocheront-ils à ce livre
d’être un « livre d’histoire », peut-être les historiens
estimeront-ils sans indulgence qu’il n’est qu’un
roman, et peut-être les uns et les autres auront-ils
raison. Ce sont là des débats où je n’ai plus rien à
voir.
Je veux dire seulement ici que si j’ai cherché par
un artifice de construction à donner au cadre du
« roman » des proportions exceptionnelles dont la lit¬
térature ne m’a pas fourni de modèle, c’est que j’ai
voulu y faire tenir plus d’aventure éparse que n’en
peut comporter le procédé usuel et usé, et c’est aussi
parce que j’ai voulu que ce cadre fût à la taille de
certaines grandes évidences qui se dégagent des faits
Collectifs.
Il était téméraire de ma part de me heurter de front
au prodigieux ensemble du drame humain qui se
déploya dans le temps, de déranger le silence de
L’histoire, complexe, obscure et hérissée de chiffres,
et de noms fermés. D’abord j’ai été perdu dans l’amas
des précisions documentaires. C’est bien cela qu’il
fallait — d’abord : être perdu, tout au moins,
être seul, n’apporter aucune idée préconçue ni
quant au fond ni même quant à la forme de l’ou¬
vrage. J’ai tâché de m’adonner au déchiffrement de la
PRÉFACE
VIII
vie avec une ferveur dépouillée, et une attention ten¬
dre, où le moindre parti pris eût fait tache, et de ne
subir que l'étonnement et l'émotion du réel. Mais
tout de même, je me hasardais, par besoin d’univer¬
salité, sur un plan nouveau, et lorsque j’ai essayé de
condenser l’évocation multiple, il m’a semblé toucher
en tâtonnant des formes d’art diverses : le roman, le
poème, le drame, et même la grande perspective ciné¬
matographique et l’éternelle tentation toujours sus¬
pendue, de la fresque.
Est-ce à dire que je présente ce livre comme une
prétentieuse synthèse de ces grands modes d’expres¬
sion? Loin de moi cette intention. Je constate sim¬
plement qu'il vit d’emprunts ; et aussi bien que le
critique le mieux agressif, je sais qu’il est beaucoup
plus facile d’imaginer de hauts desseins littéraires que
de les réaliser. Au demeurant, toutes les définitions du
monde importent peu. Je me permets d’espérer par
devers moi que quelques lecteurs bienveillants vou¬
dront bien trouver dans ce livre un rappel de ceux
que j’ai écrits, et que, dans ces décors successifs, peu¬
plés de fantômes qui ne veulent pas être des morts,
quelques-uns aussi verront les jalons profonds et les
vastes lignes simplificatrices qui y sont — et que j’ai
cru y montrer.
★
★ ★
J’ai parlé des évidences qui sortent du panorama
mouvant des choses. La première de ces évidences,
rue l’on voit se former dans le collectif aussi bien que
dans l’individuel, et dans le temps comme dans l’es¬
pace, ce sont les similitudes essentielles qui relient
entre elles les principales situations humaines. C’est
la terrible homogénéité de l’histoire. Entre les crises
et les institutions qui marquent les phases de l’évolu¬
tion des ensembles, les différences sont presque tou¬
jours superficielles ou purement apparentes, les res¬
semblances toujours profondes.
PRÉFACE
IX
Si l'on creuse la réalité des masses vivantes et pen¬
santes, on trouve de la souffrance, du malheur —
cl toujours la même espèce de malheur : celui qui
aggrave les fatalités naturelles de la vie, par l'écrase¬
ment social. A travers les disparates pittoresques qui
sautent aux yeux, on se heurte à l’invariable méca¬
nisme fondamental qui les fabrique : Quelques-uns
contre tous.
Une autre évidence, c’est le rôle souverain du lan¬
gage dans la formation et dans la consécration de cette
perpétuelle défaite publique, c’est l’emprise de la For¬
mule. Il y a là un cas fantastique, presque divin, de
folie collective, qui a atteint son paroxysme dans
l’époque contemporaine. Elle a permis de remplacer
les réalités par les mots, dans les voies de la religion,
de l’art, du sentiment ; elle a apporté aux hommes la
honte des paradis abstraits ; et en matière sociale elle
a fait glisser tout progrès dans le rêve, et avorter
toutes les révolutions du passé, même celles qui ont
réussi.
La troisième évidence, c’est la nécessité où l’on
se trouve aujourd’hui d’être des extrémistes, dans un
sens ou dans l’autre.
De toutes les leçons du temps, ce sera la moins
facilement admise, parce qu’elle réclame le sacrifice
des « à peu près » où se complaît la grande majorité
des esprits contemporains. « Ni réaction ni révolu¬
tion », dit-on en écho aux rhéteurs. Or, il n’existe
effectivement en présence que ces deux réalités : la
réaction et la révolution. Il faut que la société qui
sortira du lourd crépuscule d’aujourd’hui, soit celle
des rois, ou soit celle des hommes.
Le débat théorique ou la réglementation pratique
sont inextricables (regardez le chaos qui vous en¬
toure), si on ne va pas aux fondations mêmes. Au
reste, les tendances intermédiaires entre les termes
extrêmes, la collection des compromis et des moyens
termes, éclectiques parce que médiocres et superfi¬
X
PRÉFACE
ciels, les écœurants nuancements qu’on s’amuse à
aligner entre le drapeau blanc et le drapeau rouge,
tout cela s’élimine actuellement par le fait, en retom¬
bant de droite ou de gauche.
Nous sommes pris comme des rouages, par le dé¬
roulement des événements, dans la phase aiguë,
définitive, du traînant antagonisme de l’autocratie et
de la république. L'autocratie, c’est le régime social
et politique artificiel qui a régné jusqu’ici sous des
noms divers, au moyen de la violence et de l’impos¬
ture grossies successivement l’une par l’autre et du
morcellement de la multitude. C’est le régime de
l’intérêt particulier de quelques grands personnages
— haussé aujourd’hui par l’appareil financier à
son dernier perfectionnement de cynisme et de
dévoration. L’autre recoupe dans le monde, avec
la rigueur d'un phénomène physique, une nouvelle
division charnelle, et dessine la convergence vers un
centre unique d’une même sorte d'hommes : les
pauvres, les exploités, les opprimés, de la terre entière,
travers les mosaïques puériles des nations, la
géométrie sauvage des cartes. (Je ne parle pas, bien
entendu, de ce républicanisme de parade dont la
cohue de conservation sociale s’affuble présentement
dans nos pays comme d’un oripeau de théâtre.) Et
tant que le vaste habitant du monde n’aura pas tout,
il n’aura rien.
Ne vous détournez pas en disant : « Voilà de la
politique ». La question est plus haute que vous ne le
croyez. Affaire de politique, c’est-à-dire de réalisme,
soit ; mais surtout affaire de logique impérieuse, de
moralité, qui doit secouer la génération présente et la
faire sortir des mensonges millénaires en même temps
que des perspectives d’abîme qui se précisent autour
d’elle ; et c’est pourquoi j’adresse par ce livre un
appel désespéré à la conscience des hommes.
Nous n’apportons pas des formules cabalistiques,
mais des commandements de simple bon sens. Et ce
PRÉFACE
XI
n’est pas nous qui avons inventé le bon sens. Mais
c’est nous qui l’appliquons. Je crois que tous ceux qui
auront accepté sans arrière-pensée de se pencher en
même temps qu’un écrivain sur la pauvre immensité
qui a trop pâti, sur tant de progrès matériel enche¬
vêtré, du fait des institutions, dans tant de barbarie,
sur tant de gaspillage humain, le jugeront aussi, non
pour se mettre d’accord avec leur guide, mais pour se
mettre d’accord avec eux-mêmes.
I1 faut devenir assez fort pour regarder l’impor¬
tance de la crise où, bon gré mal gré, les contingences
nous ont poussés. Il n’y en a jamais eu de plus totale.
C’est une seconde forme de la vie collective qui est en
jeu ; c’est une seconde histoire qui se prépare avec les
belles et claires représailles de l’intelligence enfin
réveillée sur la superficie vivante ; et tout est remis en
question ou, plutôt, réellement mis en question pour
la première fois.
Et notre rigueur, que des adversaires mal avertis —
ou trop bien avertis — traitent de sectarisme, (et com¬
bien j’ai été abreuvé d’objurgations et de mises en
garde !) est celle de travailleurs qui obéissent jusqu’au
bout aux principes que d’autres professent sans vou¬
loir ou sans pouvoir en mesurer toutes les exigences.
Trop courtes, la raison est sotte et l'honnêteté est
malhonnête. Nous avons rattaché la réalité à la pensée.
Nous avons fait un nœud entre le rêve et l’action, et
réglé là un trop vieux mythe. Et nous montrons que
c’est l’antique loi régnante qui est désormais l’utopie.
Que les intellectuels, élite d’ignorants et de timorés
(à de si rares exceptions près), n’attendent pas d’être
étonnés de voir la rapidité avec laquelle le troupeau
universel qui survit aujourd’hui, le peuple unique
comme l’ancien Dieu, et dont les peuples ne sont que
des fragments mutilés, va désormais réaliser son éten¬
due et sa pesanteur, et être la jeunesse du vieux
monde ; qu’ils ne soient pas les derniers à discerner
combien est rationnel et moral, combien est gran-
PRÉFACE
XII
diose et bienfaisant, ce redressement total qu’ébauche
en ce moment une minorité, qui n’en est pas moins
la Force, ni pas moins l’Esprit.
Si je n’ai pas pu parfois m’empêcher, au cours des
pages qui vont suivre, de manifester de la colère et
de la haine contre les causes trop visibles des grandes
calamités communes, j’en demande pardon à ceux
que j’appelle et que je n’aurais dû qu’incliner sur leurs
pareils. Mais ai-je aussi à m’excuser de ne pas consi¬
dérer la littérature comme un jeu de tout repos, et de
la faire déborder dans des domaines que lui ferme la
pudibonderie spirituelle de mes contemporains ? Ai-je
à m’excuser et à excuser le passant que j’ai essayé de
projeter sur les siècles passés, si tous les grands pro¬
blèmes se tiennent ?
Henri Barbusse.
Les enchaînements
I
UN SOIR
Réveillé en tumulte, je me suis redressé comme
quelqu’un qui tombait... Quoi ? Où suis-je ?... Chez
moi, accoudé sur ma table.
L’hallucination est encore dans ma chambre, collée
à mes yeux.
A l’instant, je rangeais mes papiers, mes poèmes,
assis là. Ma tête s’est courbée, mes bras ont trébuché
sur la table, et j'ai été transporté très loin.
J’étais un homme qui fuyait l’avalanche du Nord,
le tourbillon d’un homme qui fuyait, avec les siens :
la femme, l’enfant, le chien. Au bout de ma fuite,
un sombre rivage dont les lignes transversales gron¬
daient Et, dans cette obscurité ruisselante, j’avais
été assailli par quelque chose de pareil à moi, et je
me débattais de toute ma force ! Je conquérais mon
corps, par saccades terribles, sur un autre qui s’y
cramponnait debout. Mordre les morsures, tuer les
racines vivantes des armes entr’accrochées. A un ins¬
tant où mon cou a plié en arrière, j’ai vu par-dessus
moi comme du roc sur le ciel noir, la crête effroyable
du piège humain, son vaste bras debout et cherchant,
14
LES ENCHAÎNEMENTS
el aussi, tout là-haut dans les nues, deux sommets
courbes au milieu des étoiles... Moi, lui. L’accouple¬
ment de haine dont une moitié va fondre et s’abattre.
Le souffle me manque et fait un gouffre, la flamme de
la fatigue incendie mes yeux dans la nuit. Il chan¬
celle, l’amas de mon cœur. Laquelle des deux mon¬
tagnes va monter sur l’autre 1
Comme j’entends le cri de ce chien hurlant à
l’écart, et aussi le silence rauque des femmes, qui
attendent...
Je me suis réveillé dans ma petite chambre — ras¬
semblement de morceaux de marionnette sur la table,
ma tête au centre. Mais ma chair bat encore de ce
qu’elle a contenu. Mes yeux ouverts, ils ne peuvent
plus se vider de la forme céleste de ces pics recourbés,
ni des blancheurs croulantes de la mer, ni du corps
retombant, acharné, écrasant, qu’il fallait jeter dans
l’immobilité.
J’ai encore le sel de la mer sur ma bouche! Est-ce
que je deviens fou ? Le goût de la mer sur ma bouche.
La mer, la mer!
C’est Uni. Je me secoue. Un rêve. J’ai froid, telle¬
ment ce grand rêve est fini.
Je marche dans ma chambre. Je suis en habit noir.
Je prends machinalement mon chapeau, mon pardes¬
sus, pour aller a la soirée d’Ariès.
★
★ ★
Dans cette nuit d’hiver, l’atelier d’Ariès est une
chapelle cubique de lumière. Le spectre solaire y
danse tout autour de l’œil. Damiers, raies et trian¬
gles, un affichage de nuances chimiques rares ou de
grosse enluminure populaire : le décor est divisé vio¬
lemment en portions de couleurs. Le va-et-vient de
l’assistance enfermée dans l’atelier-salon, cache et
montre, au milieu, le haut vase de cristal effilé
en jet d’eau, à la pellicule trop pure pour être visible;
UN SOIR
15
et dans ce bloc fondu de transparence fuyante se
vrillent des bijoux de reflets : le lustre rouge, comme
un géranium.
L’élastique dalle de velours noir qui emplit le
fond de la pièce (sur les coussins de satin noir le
luisant découpe du satin blanc à l’emporte-pièce),
se creuse de deux formes exquises — lourdes et
minces. Devant les deux femmes un trépied tend,
de tout son corps vidé, une vasque de verre bleuté
d’où phosphore un clair de lune. Elles apparaissent
toutes deux en plans cristallins et azurés, comme si
on les regardait à travers les facettes d’un saphir.
Ce sont deux divines caricatures de blondes.
Derrière elles, dans la grande glace, abîme encadré
qui ôte le fond aux regards, et cristallise les dis¬
tances, je discerne la perspective du tapis au dallage
en zig-zag, piétiné par de scintillantes gouttes d’encre,
le reflet des hommes en habit noir, silhouettes de
papier blanc — col et plastron — badigeonnées d’à-
plat noirs. Et parmi les visages mats, raclés de lu¬
mière, ou les nuques étoffées de blond ou de noir,
je découvre ma petite figure à lorgnons, coiffée
d’ailes jaunes.
Plus loin, dans les prolongements glauques du
verre, le corps et les jambes, bleu rouge, rouge bleu,
d’un officier, et en haut de l’élégante armature qui le
soutient, un profil plat, chic et gommé. La glace,
créatrice d’espace dans l’espace, réfléchit aussi des
tableaux : sur le trottoir indigo de la mer, des rocs
écorchés de leur apparence ordinaire, déboîtés et re¬
coupés jusqu’aux entrailles géométriques de leurs
formes, et surmontés d’un panneau de ciel et d’un
paquet de nuage ; dans d’autres montants, des per¬
sonnages annelés de polygones multiformes et versi-
colores, en armure, — et cet appareil scientifique
impose, à travers les vieilles anatomies usagées du
corps et du vêtement, un puissant relief cru qui les
digère ; ailleurs, des figures au gros œil essentiel, et
16 LES ENCHAÎNEMENTS
des nus sertis de frontières bleues, tremblantes, géo¬
graphiques.
Là-bas, au bout du sopha, dans l’angle des murs,
est assise une dame en noir, qui ne dit rien.
★ ★
Et moi, je vais, je viens, je me faufile comme les
autres, parmi les autres. Je leur ressemble, je suis
jeune comme eux, et comme eux, je suis un poète et
un chercheur, haletant vers les choses nouvelles, fer¬
vent et impitoyable. Je m’aperçois, me poussant à
l’avant-garde de ma génération, qui est elle-même
par-dessus toutes les générations, au bout des siècles.
f
On parle, on danse. On parle, comme toujours, de
poésie et de peinture. Tout recommencer, tout re¬
prendre. Le monde est un chaos. C’est l’esprit nou¬
veau qui souffle.
★
★ ★
Je me suis dépensé et enrichi en paroles. Mais je ne
me mêle pas tout entier, ce soir, à ce brouhaha où
se formulent et se forgent nos cris de guerre. Je suis
désorienté et attiré... Qu’y a-t-il, quelle lumière ?
Ce n’est pas Mme Fontanilles sur qui serpentent,
irradiés, de fins entrelacs de jaune clair et de bleu flu¬
vial. La rieuse Sylvie, avec son grelot d’or dans son
cou magnifique aux doux muscles d’ambre ? Elle
joue avec une écharpe blanche dont le souffle d’azur
qui l’encense exagère la blancheur. Elle joue aussi
avec tout ce qu’on dit, et quand on lui parle, il
semble qu’elle s’envole. Non, pas Sylvie.
C’est la jeune fille en noir qui est à côté d’elles.
Elle s’appelle Marthe Uriel. Je l’ai déjà rencontrée ;
UN SOIR
17
c’est la troisième fois que je me rapproche d’elle
sans que je le veuille. Ses cheveux sont blonds et
châtains : des traces de dorure épaissies par places
sur le bronze ligné. Sa figure est exquisement large
du bas — un ovale presque rectangulaire. Sur toute
la figure s’applique une feuille de lumière. La pulpe
de la tempe, du camélia blanc ; la joue, du camélia
rose ; et, enchâssé précis et immense là-dedans, noir,
noir, l’œil. Une telle féerie de fragilité respire sur
elle que chaque mouvement qu’elle fait l’embellit, et
qu’on la touche trop quand on la regarde.
Le rouge et le bleu tranchés de l’officier me tirent
l’œil. Il s’est posé devant elle pour l’inviter à danser,
et il la contemple. (En pensant à quoi, dans
sa mentalité de boulet de canon ?) Elle lève vers lui
sa face, le carré délicat de ses joues, toute pâle avec
le noir d’un sourire. « Oui. » Elle s’est dressée dans
son sourire, et pose sur le corps de l’homme ses bras
dociles qui déjà ne sont presque plus les siens.
Elle s’est placée, rituellement, contre lui, elle a
fait semblant de se livrer à lui. L’acceptation timide
qui ne dit pas où elle s’arrêtera, l’angle ouvert du
mot : oui... Son profil se sculpte sur le bleu d’affiche
du dolman.
Ils sont saisis par les pentes de l’élan, et s’enfon¬
cent devant mes yeux. Je regarde leur couple — eux
seulement, dans les parenthèses du décor. Ses cils et
ses sourcils, le cadre de son œil, est noir, et même
plus que noir, comme dans un portrait. Sa robe,
noire aussi : le grand oriflamme de soie qui miroite
n’est pas fait du papier trop mince du taffetas, cassé
et gonflé, ou de la mollesse bouffie de la mousseline,
qui calquent le corps avec des fautes. C’est un tissu
lourd, aux mailles de jais, qui se presse sur elle et qui
n’en détache que les gestes importants.
La femme se développe, creusée par les ténèbres
luisantes qui la couvrent et s’enracinent à elle, mon¬
trée par les lignes principales de ses épaules, les
18
LES ENCHAÎNEMENTS
courbes ajustées de ses hanches et de ses jambes —
désignée parmi l'éclairement public, en ses grandes
formes intérieures. Le mouvement avec ses flots, la
caresse et la manie, et la fait jaillir, brillante. Sa
robe, ce sont les éclairs blancs et noirs de sa nudité.
Et lui ne peut pas cacher tout l’effort mâle qui le
cuirasse, l’effort qu’il faut pour porter régulièrement
cette légèreté, et s’encastrer dans le rythme détaillé.
Parfois la coïncidence des mouvements faiblit, et le
regard la fend.
L’envolée lente soulève et abat autour d’eux la
pesante soie d’onyx en pans obliques de pyramide.
Leur double corps me frappe le visage, avec les ailes
qui leur poussent quand la mesure tourbillonne. Je
regarde le mar tellement souple des deux pieds de ve¬
lours multipliés ; leur essor appuyé monte du sol
dans les ombres musculeuses et s’inscrit en haut, à
travers le pivot balancé du corps, sur la pâle figure
extasiée. Au même endroit du circuit, dans la nuée
du mouvement et la fumée des autres, je reçois en
plein, après une éclipse, l’image tournante de cette
figure dont les joues accentuées s’adaptent à l’adora¬
tion, et qui est trop calme et trop pâle dans son
recueillement charnel. Je subis cette beauté d’aveugle
comme un coup, et tout le décor n’est qu’un camée
dans un orage.
Je me suis glissé sur un tabouret, près de l’endroit
où elle était assise, et lorsque l’arrêt brusque de la
musique déconcerte et suspend l’emportement des
couples, qui se disjoignent, descendent de la danse,
et se mettent à marcher prosaïquement, elle revient
vers moi.
Elle revient toute entière dans les lueurs de la
coque bleue. Elle reprend place parmi les rocailles
bombées de satin noir. L’ampoule, noyée dans l’aqua¬
rium ovale, pose des rubans bleu pâle sur chaque
pli soyeux de sa robe noire, et encercle son menton
UN SOIR 19
d’un croissant clair comme celui qui découpe du ciel
du jour sur le ciel nocturne.
Elle s’assoit. Elle me regarde parce que je suis
là.
Tout son poids se débat encore. Elle est grande ou¬
verte de sa course. Ses traits dessinent encore son
grave émoi. Sa gorge vibre, sa figure qu’un peu de
matité veloute, brille par places. Une eau mince
rayonne finement à ses tempes et aux commissures
de ses lèvres, et je vois aussi le bord de ses dents,
dans la couleur de son sang. Ses pieds sont dans une
immobilité encore musicale ; je compte, sous l’épi¬
derme transparent du bas, interceptés par le velours
du soulier, les commencements des petits orteils
rangés.
Elle lève son bras demi-nu, qui passe devant ma
face, et dans la pénombre de la manche courte, je
vois le bras aux renflements de vase et le nid mouillé
de son aisselle.
L’odeur de son corps approfondit les parfums fabri¬
qués, et l’entoure comme un corps astral.
Par un large mouvement circulaire où la soie inté¬
rieure a bruissé, elle s’est soulevée puis rassise ; elle
a rejeté en arrière son buste, croisé es deux mains
sur son genou noir et poli, et la frange de ses ongles,
pierres charnelles, étincelle comme ses bagues. La
robe, sur les côtés des jambes, s’évide en deux deltas
de plis, et parallèles sont les deux grandes nervures
blêmes collées aux flancs, des bras.. Statue mouvante
à chaque instant refaite, en déboîtements somptueux,
mais statue vivante, creuse comme une amphore.
Sa figure, orientée maintenant vers les lumières
blanches, a blanchi. Ses yeux bruns sont devenus
fauves et brillent de tout ce qui brille.
Parce que je suis là, tout près, son visage ôte son
indifférence, et cet ensemble magnifique me sourit.
Mais on ne donne pas ce qu’on donne aux regards !
Hélas, est-ce qu’on peut tenir un sourire ?...
20
LES ENCHAÎNEMENTS
Nous avons causé, et cela m’a semblé extraordi¬
naire. Un mot, deux mots, hasardés avec peine, mal¬
gré le sourire mondain.
Elle a parlé de l’art et elle a dit qu’elle aime ceux
qui cherchent. Elle pense que nous sommes dans des
jours de transition, à un moyen âge, à une période
de prophètes et d’iconoclastes qui piétinent sur des
tronçons : les poèmes ne sont que des annonciations,
les tableaux bariolés ne sont que des drapeaux. Il est
temps que se forment des oeuvres.
— La vérité attend quelqu’un.
... Oui, oui... Une étrange question sort de moi :
— Qui ?...
Elle répond en face :
— Mais... Vous !
Elle sourit. Je souris, encadré par son sourire, je
ricane, je grimace un peu de gloire. Moi... Évidem¬
ment, mais...
Et tout d’un coup, je veux qu’elle ait dit vrai, et
qu’elle le sache. Je veux lui parler de moi, lui mon¬
trer, en effet, de quel labeur, de quelle foi, sont
faites mes veilles... Je lui expose à grands traits,
précipitamment, le projet que j’ai d’un ensemble,
grandiose, et, à mon avis, nouveau, de poèmes sur
l’amour, la mort, — sur l’homme ! A travers ma
voix, je remarque qu’elle a pris l’humble attitude de
celles qui écoutent... Elle a dit, avec l’autorité de sa
beauté : « C’est beau! ». Et même, elle a voulu
ajouter : « Vous ferez cela, il le faut ! »
Tandis qu’au fond de mon abîme, mon esprit
arrange et bredouille déjà quelque madrigal, plein
de mots désuets, tandis que je m’éblouis de voir se
ranger petitement dans ses yeux les guirlandes per¬
lées du lustre blanc, elle a parlé de la Provence, et
elle a dit : « J’irai à Alican. » Comme il y avait en
ce moment une masse de musique et un emplisse-
ment de danse entre les murs, elle a dit plus fort,
elle a crié par-dessus la musique : Alican
UN SOIR
21
Elle commence à m’expliquer le pays : les rochers
rouges, la mer bleue, les deux pics courbes... Mais
je ris de joie. C’est mon pays ! Alican, c’est moi! J’y
ai vécu, j’y revivrai. Ce nom de village qui est tant
à moi, elle croit qu’elle me l’apprend !
Et, cela, soudain, a écarté loin de nous deux les
autres, et d’abord, en tête de la cohue, l’officier à
qui elle s’est prêtée tout à l’heure, et dont sa belle
figure semblait goûter le bleu.
Elle rit pour moi. En tendant la main, je pourrais
la toucher. Elle se dédouble dans l’invisible pendant
ce frêle instant où nous, sommes ensemble. Au fond
de moi, je prends son corps dans mes bras — son
corps caché ici par de l’ombre ajustée, séparé de moi
par l’éclairement général, son corps que j’ignore en
frissonnant. Le sourire qui fait semblant de livrer, la
pensée-fantôme qui fait semblant de prendre... Il y a
une histoire d’un autre monde sur les bords de la¬
quelle deux êtres de chair attendent, en disant n’im¬
porte quoi.
Avec ce corps splendide, elle ira là où j’irai...
L’avenir.
LE SÉPARÉ
La fête, lassée, s’éparpille et s’éteint.
Et subitement, me voici tout seul dans la rue, avec
la pluie et le froid noir sur la figure. Désert devant
moi, autour de moi, au-dessus de moi. Le long des
grandes avenues — leur perspective se défait et se
refait sans cesse et les lignes horizontales, partout,
montent et descendent —, je marche accompagné par
le bruit du ruisseau que je ne vois pas plus qu’il ne
me voit. Aux zones tristes des réverbères, l’arête
mouillée des trottoirs luit comme du fer, et j’aper¬
çois sur la nuit le grillage de l'averse.
De loin en loin,des couples se détachent des ténèbres
latérales, puis retournent s’y incruster. Je croise des
passants — les hommes, bipèdes ; les femmes, bipèdes
enveloppés. Les gens, à mesure que leur rapproche¬
ment se pousse sur moi, que leur masque se pré¬
cise. diffèrent de plus en plus de moi ; puis, après
que je les ai dépassés, ils me ressemblent de plus en
plus. Ils s’éloignent du même pas dont ils étaient
venus ; je pense encore à eux qu’ils sont déjà passés
comme le temps.
Ma route — ma ligne qui meurt à mesure — coupe
la place circulaire. Là-bas, à travers la pluie fine et
volumineuse, un débit de vins luit encore d’une
barre, la devanture retombante. On voit, devant le
seuil blanc, briller la boue du sol. Par-dessus cette
UN SOIR
23
pauvre échappée, l’énorme maison tasse ses couches
calcaires, et les autres maisons, à l’est et à l’ouest,
s’épaulent et s’adossent en amphithéâtre sur elle,
taillées dans de la nuit. A l’envers des murs, à l’in¬
térieur des caveaux, il y a des incendies et des méta¬
morphoses enterrées.
Après la place, les portes d’une autre avenue recom¬
mencent ; uniformes, hermétiques, scellées dans la
pierre avec des nœuds de fer. Il est étrange de se
sentir prisonnier parce qu’on est libre, et d’être
enfermé dans l’espace sans limites. Tout à coup, cette
porte-ci plonge, toute noire, ouverte ! Ce contact
m’empoigne. Mais un grondement et une cohue en
dégorgent : Quelque sortie de meeting ! J’ai peur
du peuple. Passé précipitamment de l’autre côté de
l’avenue, je vois une nappe noire fluor entre les pla¬
tanes blafards aux grands nids de branchages gri-
bouillés — et ma solitude se multiplie.
Du décor éclatant et brûlant de tout à l’heure, il
me reste une figure et une voix. Cette voix me com¬
mande d’être un triomphateur et je me sens glacé
quand je l’écoute parce que, dans l’étendue des pavés,
des maisons, de la géométrie des villes, et des hommes
qui s’en vont en poussière, je vois bien que je ne
suis rien.
Triompher, ce serait tout embrasser, me partager
avec tout et avec tous, m’agrandir des autres, et
réchauffer le monde — moi !
La simplicité de sa bouche a tout déplié. Je sais
maintenant me regarder face à face.
Qui suis-je ? Je suis Clément Trachel, poète de
vingt ans, qui n’a rien écrit de sublime, qui n’est
que désir. J'appartiens à une espèce séculaire : jp
suis le jeune homme normal qui prétend conquérir
la gloire, l’amour, le monde!
Je suis un point qui s’efface pas à pas dans le plan
i. 2
24 LES ENCHAÎNEMENTS
de Paris. La splendeur compliquée de la ville qu’ils
ont faite — et qui, dans cette trouée, rougeoie en
fumée et tournoie — est une barrière d’enfer entre
eux et moi. La réalité m’est aussi inattingible que le
génie de Dante. Oui, il est grand d’être le dernier
venu, d’avoir vingt ans en 1912, mais on n’est pas
vainqueur parce qu’on surnage sur les jours. Je suis
loin des hommes et la foule me fait peur. Je suis le
séparé. Je ne peux rien contre le deuil de la nuit. Mes
paroles ne s’inscrivent pas dans le vent, et mes pieds
ne laissent pas de trace sur le pavé des rues. Le
monde est banal parce que je ne sais pas m’exprimer :
parce que devant le silence, je ne sais pas quoi dire
d’aussi grand. Je vis d’espérer, comme d’autres, dé¬
nués de tout, mangent leur faim.
Fuir le noir, le froid, la mort, et conquérir ma
place, de toute ma force! Une lueur a explosé en moi,
au loin ; un écho a retenti dans ma tête, si fort
que je me suis arrêté sur le trottoir. Où donc ai-je
entendu chanter ce cri grandiose ?...
Si j’étais l’homme des lèvres humaines ! Si la
femme qui brillait ce soir avait parlé dans l’avenir !
Si moi, dont la jeunesse n’est que de la jeunesse, moi
qui vais, gaspillé, laissant le monde rester tel qu’il
est, si moi, j’accomplissais le prodige de création, je
rencontrais la rose jaillie des pierres, le miracle!
Si...
J’exhale, tremblant de joie, ce cri de détresse dans
la nuit.
Je suis devant ma maison, façade basse, délabrée.
Le haut portique oscille comme un décor de foire aux
souches trop faibles, et de l'autre côté du seuil — la
petite cour — de l’ombre s’abat sur moi. « Faire une
œuvre ! » Tandis que je répète au fond de l’obscure
citerne pavée ces paroles monumentales, tout le noir
découragement est revenu comme de la justice.
UN SOIR
25
J’entre dans la loge pour y décrocher ma clef. Le
grand Toni est là, éclairé par une veilleuse. Il n’est
pas couché malgré l’heure. Il dort, plié, sur un es¬
cabeau, le long du mur, comme une borne.
Il est très ignorant, peu intelligent et presque tou¬
jours ivre. Il reste enfermé là pendant si longtemps
que le réduit sent le cadavre. Je vois la peau grise de
sa face, sa sueur charbonneuse, le rond de son col
débraillé, doublé de suie ; les deux trous bouchés de
ses yeux. L’un s’entr’ouvre d’un trait blanchâtre et
osseux — œil vide, soupirail vide de ceux qui se nour¬
rissent d’illusions. Cet homme est le creux d’un beau
songe. Il souffle en cadence, avec une voix. On dis¬
cerne une sorte de refrain qui grésille sur sa lèvre.
Il sourit avec bonté. Il sourit et en rêve, il chante.
Il a une cervelle trop menue ; ce n’est pas la faute
de sa bonté, c’est un Christ fou... Ce tout petit poète
— comme un grillon — me montre combien mon
rêve de poète est au-dessus de moi. Je ne peux pas
comprendre, je ne sais pas aimer. Je me penche sur
cette forme. L'infini, l’ange de l’infini, est-ce notre
différence ou notre ressemblance ? J’ai tendu ma
pauvre main vers quelque chose de difficile et de
lointain, vers lui, vers moi...
***
Debout sans lumière dans le vestibule suintant à
l’odeur de cave, je cherche mon chemin. Mes mains
tâtonnent sur le dépeçage tombant du mur pluvieux,
les croûtes de papier. J’empoigne dans la nuit noire
la rampe poissonneuse. Un courant d’air accourt
comme quelque chose qui vient de très loin. Je bute
à la première marche. Je suspens mon pas, tout d’un
coup assailli.
La mer, la mer! Devant moi, l’azur éblouissant,
la grande mer hémisphérique !
26
LES ENCHAÎNEMENTS
Partout s’enfuit la mer, plate, clapotante, concen¬
trique jusqu’aux horizons, et tout étoilée de soleil.
Du bleu épais, du vert intense, du vert bleu, du vert
soleil, versés de jarres de couleur, s’enlacent, s’en¬
foncent, dans sa profondeur énorme, jusqu’à la teinte
dévorée de la distance.
Le dessus de la mer enduite de ciel, reflète et
étire en dallage blanc aux jointements bleus, des car¬
gaisons de nuages. Autour des récifs, des blancheurs
précipitées debout comme des voilures, et les armes
nues du soleil! Des coups de vent puisent de la grêle
dans l’eau, refoulent le liquide plan lisse, et y éten¬
dent à la volée, en crissant, de brusques radeaux
d’eau foncée.
Là-bas, la brume d’une crête boisée, si hautement
et si lointainement déchiquetée d’arbres que son spec¬
tacle est une poussée qui me fait refluer. Mes yeux
séparent dans les volcans de lumière, deux pics re¬
courbés proches l’un de l’autre. Sur les matériaux
amoncelés du cap, en plein sable doux que mes pieds
pilent en faisant grincer les billes des galets, un pal¬
mier, panoplie aveuglante de poignards au soleil !
Vibrant du bruit des flots jusqu’aux dents et jus¬
qu’à la voûte de mon crâne, fouillé par les lances du
vertige, en proie aux distances qui me jettent toujours
au milieu d’elles, j’ai plus de lumière, de parfums,
de chaleur mouillée, d'immensité, que je n’en puis
contenir. A mes pieds sur le sable, s’allonge en fris¬
sonnant mon ombre noire : mes jambes plates et mon
corps balançant. Le vent déploie dans un sens mes
longs cheveux noirs : je vois par terre, sur le rond
de ma tête, ce nuage enraciné.
Tout se fait ténèbres.
Je monte. Devant moi est imprimé un carré troué
dans les nivelures de ténèbres, une fenêtre nocturne,
UN SOIR
27
sale et, par places épaissie et en carton : la fenêtre
dégingandée à la vitre cassée qui bée, souffle, et
bruit comme un véhicule, au premier étage de mon
escalier. Ma face a bien reconnu l’haleine moisie du
vieux carreau défoncé.
... D’où est-ce que je sors ? D’un autre monde ou
d’un cauchemar ?... Je deviens fou, n’est-ce pas ?
Je rentre en moi-même, d’aplomb : Clément Tra-
chel dans son escalier. Non pas! Je me sens glisser
hors de Clément Trachel. Une autre lumière pénètre
mon obscurité marchante... Le passant gigantesque
projeté, les enjambées en arche, sur l’écran d’un
autre ciel — et qui est arrivé un soir, au bord de la
mer, avec la poussière des siècles sur sa charpente
comme de la neige...
Je suis le fuyard des glaciers.
Le froid qui vient de loin et de haut, qui m’enfer¬
mait et me frottait dans les parois de ma longue
chute aux yeux crevés, et m’écrasait les mains —
tombe comme une chose devant la mer bleue des
rochers rouges.
Mon oeil, lorsqu’il s’entr’ouvre dans l’épouvante,
tient les bords de son trou, le monticule vivace de la
joue, rocher nuageux et énorme d’être fixé de si près,
et mon regard est barré, en bas, par une forme
grinçante. Je perçois dans rna tête la caverne acharnée
de ma mâchoire. Ma main en tâtonnant sur ma face,
qui est ma vie taillée dans tous les sens du monde,
la bête de ma volonté — la façonne, me la montre
pleine de sang ou d’eau, de mouillure de cheveux,
et de douleur aiguë. Mon souffle s’aiguise, coup sur
coup, dans ma gorge, et mon arrêt brusque, qui chan¬
celle en s’appuyant en avant, puis en arrière, m’a
enfoncé enfin dans le dessus de la terre comme un
tronc d’arbre.
28
LES ENCHAINEMENTS
Je me suis arrêté au bout des immensités mortes,
je me suis arrêté, borne de l’avalanche, avec tout le
Nord sur les épaules.
Ils se sont arrêtés aussi, tassés autour de moitiés
cœurs informes que je traîne : la femme, l’enfant,
le chien.
Là-bas, dans les plaines ancestrales, combien y
a-t-il de temps que le grand changement s’est accom¬
pli ? Un jour, la nuit tout entière s’est abattue sur le
soleil et a tué les saisons ; les remuements de la terre
ont cassé nos asiles, le froid a empierré les rivières
entre les tisons des arbres et suspendu les cascades
comme des trophées, et parfois le vent a été si fort
qu’il arrachait l’herbe, et faisait voler en avant, par
nappes, les cailloux sur le sol. Au milieu des té¬
nèbres, nous avons vu la vieille chaîne de montagnes
pâles qui trop haute, s’avançait vers nous comme une
caverne béante, des crêtes livides fondaient, se
penchaient, et des pics descendaient. Le fracas du
tonnerre allait jusqu’à l’horizon et revenait, tenu par
les monts — le bruit comme un bras ! — Et depuis
ce moment, nous avons fui l’élargissant glacier.
Du soleil ne coulaient que du froid et de l’efface¬
ment. Il n’y avait plus qu’un demi-jour dans le
gouffre triste d’espace où nous tombions en avant
vers le sud. Les rafales étaient noires et on se heur¬
tait à elles comme à des talus, l’envolée des neiges
et les étendues de neige étaient noires, et on ne voyait
pas les nuées qui aboyaient. Mais parfois quand les
brouillards opaques se déblayaient, nous nous aperce¬
vions à la hâte, les uns les autres — moi, la femme et
l’enfant — sans bords, mornes cendres debout, les
bras serrés sur nous-mêmes. Nous nous apercevions,
rayés par la pluie molle et fracassante, la grêle, les
éclairs morts du froid, secoués par le vent invisible,
et le tonnerre, cassure du vide ; noyés dans l’air,
comme les bêtes luisantes de l’eau aux têtes bleuies,
portant en avant les blessures fouillées de nos yeux,
UN SOIR
29
de nos bouches et de nos narines, et remontant, à
chaque pas, des abîmes. Le chien, lambeau de nous,
nous suivait.
Les choses sont infatigables ; rien ne se trompe de
ce qui est contre nous, et rien ne dort, hormis nous.
Sur les fleuves cadavériques et les lacs changés en
ossements d’eau, le froid dévorait vite les épaisseurs
morcelées dont nous étions couverts, l’écorce fendue
des peaux, et nous faisait nus et éteignait en dedans
de nos cages le foyer de la poitrine et la lumière de
la tète. Puis nous étions frappés au crâne et roulés,
par le bruit qui s’immensifiait et, en avant des choses
précipitées, se précipitait. Je doutais de tout, même
de moi, en ce monde chancelant dont j’étais toujours
le milieu, car depuis que j’existe, je suis le milieu
des choses.
Nous sommes arrivés, moi en avant, jusqu’à l’ex¬
trême seuil de l’espace glaciaire, avec tout le haut
du monde sur les épaules, en ce jour qui est le jour
des jours, puisque c’est aujourd’hui.
Et nous tous — les deux grands corps, et l’enfant
et l’animal — nous nous sommes plantés là, mar¬
quant de notre souffle qui s’arrache en fumée et de
notre saignement intérieur, la limite de la désolation,
la tête levée, formant le cercle du désespoir.
Derrière cette accumulation de rochers, qui ferment
notre univers par deux pics courbes, un à chaque
bout —, tout d’un coup, plus de vent. C’est in¬
croyable d’être dénudés et écorchés du vent, d’être
vidés de ce cri éternel qui nous bondait jusqu’à la
bouche, et aussi d’être séparés de l’inséparable far¬
deau de la fatigue, et de ne plus savoir ce qu’il faut
faire pour ne pas mourir.
Pendant si longtemps, nous nous sommes disputés
au froid, colère de la mort. Nous avons fendu comme
une boue le ciel bas et les semailles effroyables de la
neige et de la pluie armée de glace. Maintenant la
guerre de fuite est accomplie. Le grand Hiver n’est
30
LES ENCHAINEMENTS
plus, je suis seul, et je me sens grandir à sa place.
J’ai inventé de lever les bras tout droit dans l’es¬
pace, de me tendre tout entier vers le sommet impos¬
sible de la largeur et de la hauteur répandues, pour
figurer le commencement que je suis. J’ai, pour la
première fois, soulevé ma forme. J’ai la forme du
ciel et de la terre.
Un ruisseau dont l’eau a repris sa forme douce,
marchante et si inflammable aux reflets. Sur les feuil¬
lages luisants, c’est le soleil qui neige. Une pente de
sable puis un rivage rouge où en arrivant, les vagues
s’aiguisent de blanc. Les choses sont tellement pai¬
sibles qu’elles le disent. Par delà la mer, on voit qu’il
n’y a rien.
Mais je suis seul contre tout et contre tous. Je suis
foulé par la masse des choses, je suis le séparé, je ne
suis rien, et j’ai peur. Si peur, que j’ai étouffé dans
mon cou un hurlement qui m’a soulevé comme le
pivot opiniâtre des mauvais rêves.
A travers l’étendue engouffrée jusqu’au bord de la
rondeur —, quelque part, les formes, les forces, d’un
échafaudage d’escalier où confusément on s’élève,
où tourne quelqu’un de lourd qui veut s’envoler.
Les rafales étaient noires ; désert ; je suis le séparé...
Ces mots sont fantastiques. Ce sont ceux qui font
résonner sourdement le passant noir dans la pluie
triste, sur le sillon de la longue avenue noire, que la
fête illuminée a creusé derrière elle.
★★ ★
Je les cherchais du fond de mes yeux, ces traces
de pas, semblables aux miens, sur le sable chauffé
et clair. A mon approche, là-bas, à la lisière, une
clarté attirante a tremblé, s’est tenue droite, puis a
plongé dans l’épaisseur, ouvrant et fermant les feuil¬
lages, se changeant en toute la forêt. A la place où
UN SOIR
31
j’ai couru, l’empreinte d’un corps de femme était
demeurée couchée. Ma force enfermée a frappé par
derrière mes yeux déserts et a fait sauter mes poings
vides, et puis j’ai marché, ébloui par la grandeur de
ce qui n’avait pas été. Cette mêlée qui ne cesse pas
entre mon corps et un corps inconnu, ce rêve de joie
qui est en moi et n’est nulle part 1 Je suis seul contre
toutes les femmes.
J’ai regardé à mes pieds, ma femme, l’être qui
depuis longtemps double mon être, et imite, en plus
petit, mon destin. A l’endroit où elle s’est pliée et
laissée tomber dans le soleil, elle demeure encore
lasse, égarée et terrorisée d’effort — aux paupières,
à la lèvre, aux mains — immobilisée par le passé.
Puis je regarde l’enfant, la jeune fille, la masse
que forme son poids entr’ouvert et épanoui par terre.
La tête si baissée que sa figure est enlevée aux regards,
les mains en avant, elle joue avec le sable, et tout
autour d’elle, sur la surface blanche où le soleil
applique son gel transparent, son ombre est noir vif
comme un trou, avec des morceaux rapides de noir
jetés à plat et repris.
Elle brille par ses épaules polies, et le soleil roule
un bloc de lumière à travers ses cheveux qu’elle a
captivés avec un lien, et à travers la poussière qui
coule de sa main. Je ne vois pas sa figure, mais je
l’entends par son rire.
Elle a redressé le corps et la tête, et elle fut une
sorte d’éclair. L’immense droiture qui sort de ses
yeux a lancé un coup splendide, le soleil a mouillé
sa bouche, ses joues rougies ont brûlé le jour, et ses
seins ont lui comme ses épaules, comme des écailles
devant elle, ses larges seins redressés, avec leurs bour¬
geons sombres.
Etonné, j’apprends les dimensions qu’elle a prises.
Je pensais jusqu’ici : l’enfant. Mais pendant le temps
de la fuite, elle est devenue une vaste étrangère,
bombée et guerrière, avec ce trésor de lion qui est
32
LES ENCHAÎNEMENTS
sur sa tête. Et même, je me souviens maintenant que
durant le crépuscule sans fin, c’est à cause de ses
cheveux ardents que j’ai continué à croire obscu¬
rément au soleil.
Assise, elle est aussi large que moi ! Sur le sable
qu'elle écrase, elle caresse avec des grains de sable
qui s’échevellent d’entre ses doigts, le petit sommet
que fait le galet fin de son genou. Son pied, dont les
doigts s’amusent à remuer, est resté enfant.
Sa cuisse blonde et gonflée — que mes deux mains
ne seraient pas assez grandes pour embrasser — ses
deux cuisses chaudes se rejoignent dans l’ombre fauve
de sa ceinture de dépouilles : le porche cru et le
buisson des femmes.
Elle rit sans penser à ce qu’elle est ; mais elle rit
de tout son poids, et son rire soulève ma chair.
Ah, ah, j’ai trouvé qu’elle ressemble à celle dont
elle est sortie — et qui est là. Par elle, je me rappelle
l'autre, qui est là, et, du même coup, tout ce qui
l’entourait ici-bas — car il n’y avait pas une place où
la lumière ne fût pas la sienne. Alors, je vois sa figure
dans le monde, et je ne la reconnais plus ; je vois
le vieillissement bestial qui la creuse et salit ses
cheveux, maintenant qu’elle est seule. Nous étions
attirés l’un vers l’autre par une force de colère qui
est tombée.
Et celle-ci — la déchue — tandis qu’elle se ruine
sous mes yeux, elle ne me regarde pas. A genoux,
tassée en ronds amollis, la bouche, elle aussi, affais¬
sée, elle fixe au loin quelque chose. J’ai suivi son
regard qui ouvre faiblement l’espace et j’ai eu un cri
de douleur fraîche : elle regarde le chasseur svelte
briller entre les arbres.
Moi aussi — moi! — j’ai brillé pendant trop de
matins. Je ne peux plus briller. Je suis vaincu, puni
par la vieillesse ; mon corps meurtri et ma face bous¬
culée. Je ne suis plus que mon spectre ressemblant,
ma laideur, et la grimace de mon sourire. (Mon ap-
un soi a 33
parition est malfaisante ; je sais qu’on s’enfuit devant
moi.
J’ai erré le soir, la nuit. Malgré moi, mes mains,
mes bras cherchaient la vierge et touchaient son
absence. J’ai retrouvé sa fuite, et j’ai suivi sa trace,
tâtonnant sur les bords de sa vaste existence inconnue,
dans la nuit tiède, sous les étoiles qui sont froides
aux regards. Dans l'excavation basse, j’ai pénétré,
comme le froid.
Au fond de la cachette elle était étendue, endormie,
entre les bras d’un homme dont la jeunesse était
pareille à la sienne — et au milieu d’elle, son beau
ventre allongé qui palpitait, était une bête égorgée.
Tous deux dormaient. Le souffle de mon irruption ne
les a pas atteints, et ma flamme qui tournait en rond,
avec son écorchement d’yeux, sur mon poing, n’a
fait que les illuminer, les revêtir magnifiquement
d’eux-mêmes. Ma tête qui s’est d’abord penchée très
bas, curieuse, se heurta au rocher. Moi, le maître!
Mon poing s’est pétrifié, alourdi... Mais je ne peux
plus être vainqueur d’eux, puisque je suis vaincu.
Mon grondement, si petit à côté de moi, ne les a pas
éveillés, il n’a fait qu’éveiller, sur le dessus des deux
faces, un sourire commun.
Mais voilà que j’ai crié 1 Dans le plein noir, dans
le recul du trou rocheux, il y a quelqu’un de caché!
Quelque chose qui écoute en respirant, et qu’on ne
voit pas.
De ne pas voir qui me voit, j’ai crié comme on fait
pour rejeter le cauchemar qui s’englue aux yeux et
à la gorge. Cette masse, cette nuit de roc avec la¬
quelle je fais corps, en un geignement de rupture,
il s’en sépare une épaisseur, un homme, moi... Je
tiens dans la main une rampe et je bute à des
marches cubiques — et tout cela, autour, c'est la
vision d'un homme qui monte un escalier.
Il y a quelque chose à l’affût — ici, mais je ne
34 LES ENCHAÎNEMENTS
sais pas où — et qui me regarde. Et à travers la
précipitation de la flamme que je serre, voici flotter
dans les carcasses intérieures de la terre, deux ci¬
ternes d’yeux ; et autour des yeux et à la place de
la tête (cette chose qui contient l’envers de mon
inonde à moi), un monstre noir qui ne finit pas !
Mais de la chose adverse posée là, au delà du cré¬
pitement fumeux aux flammes rauques, il est sorti
une plainte — La plainte, le résidu de parole qui
ne montre que l’ignorance de qui souffre et l’igno¬
rance de qui écoute souffrir. Je l’ai reconnue au son
de sa plainte étrangère. C’était elle, la femme, le
pauvre ennemi dont le cœur est retourné.
Elle avait suivi l’appât du corps du jeune homme ;
elle s’était, comme moi, heurtée au couple, elle
avait reculé dans la matière de l’ombre, et n’ayant
plus rien à faire, elle était restée ensevelie.
Nous nous sommes détachés du trou, ensemble,
animaux silencieux — si différents, si pareils, et
appuyés l’un à l’autre, avec nos deux morsures nou¬
velles. Et aussi séparés qu’attachés, nous nous sommes
entraînés au hasard, pour imiter l’amour et retrouver
peut-être dans le noir, — et les yeux enterrés, — la
vérité perdue.
Sous le ciel monstrueux de nuages, les pics courbes
serraient les ruines montagneuses avec deux croissants
d’astre noir enfouis jusqu’à la moitié, plus lugubres
que la nuit. Comment se fait-il que mon mal soit
partout...
Ne pas mourir ! Mais nous mourons ; déjà, quelque
chose est mort. Une grande partie de la vie est dé¬
truite. Une petite partie de la vie se débat et survit ;
la vie n’est que le dessus de la vie ; alors, tout ce
qu’on dit, tout ce qu’on fait, ce n’est presque rien.
A l’aube nous nous sommes vus, tenus l’un par
l’autre au pied de la haute pierre blanche qui habite
l’arche rouge. Nous nous retrouvons : mous, notre
lividité, notre tombée. On se fait presque peur dans
UN SOIR
35
ce déchirement blême, et on se rapproche par
terre.
Là-bas, au fond de la pente douce, bat la mer dont
l’immobilité luisante semble toujours monter, ligne
par ligne. Un buisson plein de fleurs. J’ai porté la
main sur ces fleurs, je les ai arrachées et je les ai
jetées à scs pieds — j’ai fait un sacrifice de cette
foule de créatures.
Tâtonnant comme deux moitiés que nous sommes,
nous pensons, sans que rien n’y puisse rien, à la vie
qui passe et à la jeunesse qui, à travers, s’envole.
Nous pensons, de toute notre vie, à la perfection de
la mort — la seule chose qu’on voit distinctement
et longtemps ici-bas, — et plus nous nous touchons
des yeux, plus nous pensons à la mort, puisque la
mort embrassera tout.
Nous avons fermé les paupières, pour cueillir le
moment présent, pour ne pas croire à cette punition
suprême que chacun de nous contient pour l’autre.
Et maintenant, les yeux ouverts, nous nous con¬
templons et nous luttons contre l’oubli face à face.
J’ai vu, j’ai vu, jonchant la terre, les fleurs coupées
et encore toutes fraîches. L’appel plaintif des êtres,
qui est démesuré comme s’ils étaient très loin l’un de
l’autre, leur murmure, leur roucoulement, s’exhalent,
comme le parfum sort à tire-d’aile du corps de la
fleur vivante mais tuée.
MATIN, S0IR, MATIN
Malin, matin, matériaux frais dans un gouffre
d’argent, le bord pathétique du dernier jour venu.
Je suis penché sur le vent de l’aube émouvante,
vers le nouveau jour qui inonde jusqu’au cœur ma
carcasse d’homme.
Je suis penché, balancé d’attente, sur la tranche de
pierre du quai maritime, devant l’épaisse rangée des
barriques, entre les bras et les poings des cordages
basanés, en face de la mer bleue qui danse.
Je suis penché, après une pluie nocturne, sur un
vaporeux croisement de chemins feuillus pleins de
franges transparentes.
Au bord d’un seuil, je suis penché, enroulé dans
les pèlerines superposées de mon manteau, enroulé
dans la brise, dans le bruit que les roues des cabrio¬
lets tirent des pavés où des boutiques rouges et vertes
commencent à se plaquer sur un décor loin¬
tain d’opéra féodal, et où s’envolent des syllabes an¬
glaises.
Tout cela, c’est moi — qui monte, penché, vers
ma chambre de nuit puis d’aurore. Demain, ce sera
le matin, les rues, le café, les nouvelles, les amis...
Ou quelque chose de prodigieusement pareil voilé
au fond d’un abîme. Je suis seulement au monde,
ceci : le jeune poète et la jeunesse du matin.
Le matin, les couleurs plongent dans les formes
UN SOIR 37
et tout se refait. Le noir qu’on traînait s’efface. La
douleur c’est : ce qui fut. La mort est morte.
Dans la clairière sacrée, la fontaine de pierre et
son bassin à fleur de terre. Mon pied nu pénètre dans
la plaque liquide au froid coupant. L’eau foulée se
met à vivre tout autour et par cercles bombés, étend
un visage incessant et léger. Voici se refléter à travers
les grands ronds disjoints du bouclier que fournit
l’onde, mes jambes montantes et ma tunique, en
molles déchirures brouillées, en flammes froides
striées de noir dans le noir, et par-delà ces assises on¬
doyantes et renouvelées, mon regard boit mon re¬
gard.
Des rayons verdoient dans les salles hypostyles du
sous-bois. Ils tombent, par bandes raides, des fau¬
cilles de soleil étincelant mêlées là-haut aux paquets
pendants des faucilles noires des lauriers roses, et sur
le mur épais des feuillages bâtis en bas, ils allument
trois roses roses, comme des lampes.
A la hauteur de ma figure comme une figure, la
lourdeur légère d’une rose. Elle ne remue pas ; elle
vit. Elle n’a pas, quoique ovale et penchée, le voile
d’un sourire ; elle est sérieuse comme un corps. Elle
est beaucoup plus nue qu’on ne le croit. Il n’y a rien
ici-bas d’aussi charnel, d’aussi parfait et d’aussi dé¬
cevant. Le long parfum qui sort des lèvres de ses
belles plaies, son parfum personnel, qui est à la
fois intérieur et extérieur, comme un cri, fait qu’elle
est seule autant que je suis seul devant elle ; nous ne
sommes séparés l’un de l’autre que par la vie.
Le soir, alors que tout était rose, j’ai aperçu, grave
et terrible, la douce silhouette de femme, avec ses pe¬
tits pieds, au bord du haut promontoire. Elle est rose,
de la couleur calmée qui est entre la flamme et la
lumière, la couleur tiède.
La nuit est venue sans qu’on l’ait vue venir : on
se réveille du jour. La lune s’est répandue, et la forme
solitaire là-haut est restée rose dans la lampe de sa
38
LES ENCHAÎNEMENTS
robe. Au travers de ses voiles roses, qu’imprègne le
soleil azuré des nuits, se dessine en sombre la statue
de son corps nu, les globes de ses seins, dont l’un
cache son cœur asymétrique, et dont le double con¬
tour extérieur amincit la colonne de la taille, ses
hanches renflées, son ventre qui commence au milieu
d’elle, ses jambes fines et fuselées.
Ce n’est pas Astarté. C’est une simple femme, c’est
l’étrangère surhumaine dont on ne voit bien ni la
figure ni le cœur. Sa nudité est semblable à toutes
les autres, et pourtant elle est différente de toutes,
et elle n’est qu’elle seule, selon le prodige des corps.
C’est une femme qui attend, une moitié de couple,
avide, nuptiale et tombante, posée comme un aigle
déchiré sur le rebord continental, comme la Victoire
Aptère qui, de toute la hauteur de sa chute, de tout
le poids du ciel, foule la marche supérieure des tem¬
ples. Elle est le lambeau démêlé et immobile d’une
danse, elle est le chant de ce qui serait dit près d’elle.
Femme préparée, asile de l’homme errant, gar¬
dienne de la robe, sanctuaire où une pauvreté se fait
richesse, figure légère, et passante, et changeante,
comme les jours et comme les noms... Sa figure est
cachée derrière tous les rideaux du soir. C’est la face
claire aux yeux de cristal bleu, aux joues enflammées
qu’entourent des dorures ; c’est la sphère nette aux
yeux noirs, aux sourcils noirs, aux cheveux noirs,
luisants, mouillés de noirceur, sur l’ivoire ; ou bien
le visage carré aux yeux fauves saisissants ; ou le sou¬
rire fermé d’Isis, la grande pleureuse.
Je reviendrai toujours vers elle. Ma destinée n’est
plus que le labeur qu’il faut pour aller de moi jus¬
qu’à elle, pour combler, moi seul, le vide naturel qui
nous sépare tous d’elle. Je reviendrai vers elle, même
si elle me semble être une autre ; et je la reconnaî¬
trai même lorsque jaillira entre-nous la divine in¬
truse : la Volupté!
Sont-ce des murs et des lampes, ou bien les murs
UN S0FR
39
étoilés de la nuit ?... N’est-elle pas assise ? Elle a re¬
jeté en arrière son buste, croisé ses deux mains sur
son genou noir et poli, et la frange de ses ongles étin¬
celle. Sa robe sur les côtés des jambes, s’évide en deux
deltas de plis aux muscles luisants de marbre noir,
et. parallèles sont les deux grandes nervures pâles
collées aux flancs, des bras. Sa figure maintenant
orientée vers le flambeau que je porte sans doute au-
devant d’elle — car j’ai fait les pas créateurs, — a
blanchi, ses yeux brillent de tout ce qui brille. Sa
figure, c’est son nom qui rayonne. Je suis là, proche
de son corps, proche à la toucher, et je l’ignore en
frissonnant.
Les jours ressuscitent après les nuits ; mais la
nuit vient après les jours.
J’ai passé, poète et voyant, chasseur de joie, parmi
les foules, rompues mais sans bornes, des passants.
J’ai fini par trouver que la joie des hommes est plus
mortelle que les hommes ; et qu’ils sont tous pareils,
les couples, ces mystères trop simples, qui pleurent
après avoir ri.
Les créatures lèvent les bras au ciel, cherchent à
toucher le bleu avec leurs mains. Elles s’enchaînent
par des serments, disent : « jamais », ou bien : « tou¬
jours », et écrivent leurs noms sur le sable. Mais les
hommes et les femmes se défendent trop bien l’un
contre l’autre. L’étreinte serre une séparation. Les
yeux qui brillent n’éclairent jamais rien, et la saveur
des lèvres, en vérité, n’a pas de saveur. L’amour
ne peut rien faire ici-bas que mourir — ou que tuer.
Il y a une malédiction continue dans la force de
vivre. N’est-ce pas, chaque être est un point dans
l’univers ? et pourtant, n’est-ce pas, chaque être est
le centre de l’univers ? La vie mêlée à la pensée traîne
une contradiction divine. Au milieu des quatre élé¬
ments infaillibles, l’être aux deux pieds, — et à la
tête sans bords, est un élément de folie.
40 LES ENCHAÎNEMENTS
Entraînés par l’ouragan des simulacres et de la
poussière, les amants, prêtres de ce qui va mourir,
les créatures attachées deux à deux par rien, veulent
arrêter le temps, de peur de ne plus aimer ce qu’elles
aiment, et afin de se raidir contre l’éternelle variation
qui sévit au fond d’elles-mêmes. Finissantes, elles
jouent avec l’infini : « Soleil, arrête-toi 1 » Et dans
l’éclair de rêve qui nous joint au rêve, il semble
qu’on l’arrête en effet, car les hommes croient ce
qu’ils désirent.
Ils ont raison, ils ont raison 1 II y a deux créa¬
tions : il y a celle de la chair, et il y a aussi celle
du cri. Les magiciens qui m’ont façonné, les prêtres
bistrés aux jupons blancs groupés derrière les pylônes
carrés, dans l’antre des Monts Libyens, qui s’enfonce,
comme la destinée elle-même, vers les régions de
l’ouest, annoncent (et près du long bras peint en
rouge sur le mur, l’une de ces têtes rases, celle qui
est la plus proche de moi et dont la tempe bat en zig¬
zag près de mon œil, me hante par la cassure lui¬
sante de son regard), annoncent que le premier Dieu
Soleil, lorsqu’il était seul, à l’aube de tout, créa les
éléments de l’univers par le verbe. « Il appela ses
fils. » Il appela! Dogme suprême, qui couronne tout
ce qui aura été dit par les croyants et les incroyants,
depuis le commencement jusqu’à la fin. Il appela le
socle des choses. C’est par le cri que la lumière pèse,
et qu’on est ce qu’on est.
LE CRI
La roche claire du trou rouge, j’ai cherché pas¬
sionnément une pierre qui fût plus dure qu elle.
Sur la paroi blanche qui s’offre en proie, qui a
l’air de toujours s’avancer au-devant de moi, j’avais
besoin de marquer la forme de cette face féminine,
de cette double face, défaite puis refaite, autour de
laquelle j’aurai tourné, des premiers jours aux der¬
niers jours.
Mais le chien, se levant de son coin, est venu à
moi ; et je n’ai vu que lui.
Il ne m’a jamais quitté depuis qu’il vit. Il est
demeuré joint à moi au fond des abîmes, quand
on s’est désenseveli de l’hiver. Pourquoi ? Pour rien.
Je ne donnais rien, et je ne demandais rien. Mais il
est borné par moi, et je suis — l’emplissant jusqu’au
bord — son anxiété.
Il a levé sa tête vers la mienne comme aux larges
instants de danger. Je l’ai regardé, et son corps a
frémi pendant que je plongeais en lui. Dressé sur
ses pattes jaunes, et le dos tendu, — son cou est un
grand ruisseau intérieur, toute sa vie est une ligne
courbe, et au bout de cette ligne palpable, les deux
yeux noirs découpés m’ont inondé de douceur. C’est
à l’intérieur de ces yeux qu’existent la simplicité et
l’innocence.
42
LES ENCHAÎNEMENTS
... Dans les étendues de soir, une main de nuit,
isolée comme un corps, presque coupée — et pour¬
tant vivante de moi — s’allonge, rampe sur cette
longue masse pointue, tendue de fine tiédeur et per¬
cée de deux cercles clignants d’humidité chaude,
rayonnement du noir. La forme du trou osseux de
l’œil, sous le pelage doux et reconnaissant, remue et
se bossue. L’être est attentif tout entier à l’œuvre de
la main qui l’effleure ; il l’écoute, il s’y consacre. Ma
caresse est doublée de la sienne. Il m’aime trop pour
être jamais tranquille ; il m’aime trop pour jamais
rien savoir. Ses yeux m’absorbent ; son univers a le
goût de moi ; il est prêt à tous mes prodiges. Ses
yeux s’approchent des miens, s’approchent, exigeants,
intérieurs, emplis par lui et par moi. Tout est vague,
effacé et d’une couleur crépusculaire... Ce n’est pas
à cause du soir, c’est à cause de la vérité.
Il faut écouter avec force la sourde vérité. La
vérité : tout ce qui, ici, là, partout, reste plus puissant
que nous. Je sais ce que je suis, et alors, je ne sais
jamais l’autre créature humaine, celle qui est debout
contre moi. Les mêlées des êtres humains sont tou¬
jours des luttes ; quoi qu’on fasse avec son corps,
on s’observe, ou se mesure, et le cœur sauvage ne se
nourrit que d’inconnu. Là où il y a eu une femme et
moi, il y a eu à la fois l’amour et la haine. Lui, il est
la chose de l’attachement. 11 est la preuve vivante que
la sincérité, que la certitude, que la paix, sont pos¬
sibles, au delà de la fragilité pourrissante des
amoureux et des vainqueurs. Il est réduit et bas, il
est beaucoup moins qu’un être humain, mais il est
beaucoup plus surhumain.
J’ai porté, comme un fardeau, le reflet de sa tête
dans la pierre. Avec une application débordante, j’ai
imité à plat l’apparition, les chocs visibles, de cette
forme pointue. Le fouillis creux, subitement, est re¬
connaissable. Il y a eu ici-bas quelque chose de plus !
Pas le squelette pierreux de son corps, mais le sque¬
UN SOIR
43
lette de lui tout entier, posé à la place voulue, comme
un secret... De lui ? C’est surtout une partie de moi
qui, choisie et arrachée du dedans, est là, et qui,
chaque fois qu’on regarde, m’ouvre. La chose nou¬
velle que je ne puis plus me lasser de contempler,
c’est un cri, mon cri changé de forme. C’est un
débris que la mort ne saura pas comment toucher,
et qui attendra toujours, et ne peut plus cesser de
s’agrandir dans les passants. La parole de la bouche
se répand là mesure dans le vide et vit sa mort, la
parole faite avec la main dévore la mort. Cette pierre
est désormais entre les vivants qui tombent lentement
par terre, vivante comme un tombeau. Elle garde Je
dure, je m’étends, j’ai pris ce que je n’avais pas — et
une joie illimitée me déforme.
L’inscription imposée au roc par l’espoir déses¬
péré d’un crieur qui maniait une arme, grossit et se
déplie jusqu’aux astres, en temples.
Plusieurs points du toit étincellent. N’est-ce pas là
les escarboucles de ce temple qui illumine la plage
de Ratnapura faite de poussière de rubis brisés par
les flots, au seuil de Taprobane, la cuivrée, la resplen¬
dissante entre toutes les vastes choses ?
Non, c’est le temple énorme et casqué de la Grande
Déesse ; c’est le rivage de Byblos, la plus ancienne
de toutes les villes, puisqu’elle est le double trans¬
porté de celle que bâtit, sur la Montagne Blanche, El
lui-même, avant que ne fussent pétris ici-bas les
contemplateurs des cieux, — et la seule gloire de
Béryte est d’être née presque le même jour. L’on dis¬
cerne à travers les branches des forêts où furent
moissonnés les navires, les pentes du Liban, couleur
de la buée matinale dans le soir, de l’étain précieux
venu de cette mer septentrionale qui est saisie par les
griffes du froid et les étoffes blanches. Et l’eau des
sources coule rose, et fait dans la mer jusqu’aux
44 LES ENCHAÎNEMENTS
territoires maritimes des Philistins, des rubans roses
qu’on voit, à cause du sang éternel de Tammouz,
Adôn Adonîm, qu depuis qu’Astarté l’aima, meurt
chaque année quand l’été tue le printemps, et res¬
suscite quand le printemps revit malgré l’hiver, dans
le pays de Canaan.
Et bien loin de ce soir-là, et bien loin de ce lieu,
soudain, tandis que je passais en bas de tout comme
une ombre en qui se mêlent les paroles distantes et
les choses disjointes — moi qui rêve, invincible, la
victoire de joie, — j’ai vu le monument de la lu¬
mière.
Au-dessus de la mer qu’épaissit le soir et sur quoi
traînent de grands froissements diurnes, s’implantent
les parois abruptes de sécheresse, plaquées de forêts
comme de l’herbe, et trouées par les commence¬
ments des défilés célèbres. Sur l’âpre sommet, le
temple : Un des deux temples originels que les cy-
clopes lyciens ont amoncelés, pour solidifier le grand
nom d’Athènes ou d’Éleusis. Les hommes ont dirigé
la puissance surhumaine de ce carré pétrifié vers le
lever de la constellation sacrée, et pour que sa façade
reste appliquée avec perfection sur cette partie de
l’innombrable façade du firmament, il faudra le faire
tourner au cours des âges comme un bateau. Le
jour, il s’ajuste avec le soleil. Il est rouge dans l’écar¬
late du soir, à cause de la pure blancheur du marbre
nouveau-né, ce grand trône vide de la Sagesse. La
clarté, c’est l’autre forme de la sagesse, celle qui
vient habiter les largeurs des temples. Il est vraiment
nu, au levant et au couchant. L’importance de ce
belvédère, c’est de prendre le jour comme un miroir.
Sa splendeur, c’est d’être le bûcher du soleil.
Le cri, l’appel... Il faut bien que je confie mon
vœu au soleil et à la lune afin de bâtir de la grandeur
avec la grandeur que j’ai ; et les temples, leur poids
guerrier enfoncé dans la terre, leur façade scellée par
UN SOIR
45
l’harmonie en deçà de la difformité des nuages, ont
germé de la chair, car ils empêchent le rêve d’être
emporté par chaque passant à la cime de son far¬
deau.
« Et les temples grandissent et se déplient en
livres. »
J’entends la voix du maître qui chante par-dessus
les attentions rangées comme des vases dans le sanc¬
tuaire — la mienne appuyée au coin.
« Bel dit Kasisatra : Jette tes biens loin de toi,
mais ne manque pas, dans le bateau bitumé qui flot¬
tera sur l’anéantissement de l’humanité, d’enfouir,
en même temps que les germes, les livres, ceux qui
contiennent le commencement, le milieu et la fin.
« Le dieu justicier annonçait ainsi que les livres
sont des choses qui apportent la clarté dans la clarté
du jour. C’est par la trouvaille et le culte réfléchi des
livres qu’on poursuit la guerre du cri, qu’on voit ce
qu’on ne peut point voir, et qu’on s’élève à discerner
comme un seul fleuve les origines et le sens de la
quantité humaine dans les plis de la nature. Et sur¬
tout les livres sûrs et de poids juste, qui à travers les
fables partout errantes et la facilité au vent, de l'opi¬
nion, dessinent solidement l’aventure merveilleuse
du nombre. »
J ’ai cent bras
Je me reprends moi-même, je me capture, sur le
grand rivage battant. Comme un revenant dont les
bords sont accourus des horizons, je m’érige. J’ai
chancelé, puis je me sens vivre pleinement dans la
chair du soleil.
Je me suis fait beau. J’ai des plumes, des colliers,
et des taches soigneuses de couleur ; tout cela pris
cà et là autour de moi. Ma destinée s’est remplie. La
richesse de ma poitrine rayonne. Le fils darde le res¬
pect, un os taillé en masque membre sa face sombre,
son poing fait une tête à la massue. J’en ai tué, des
créatures, pour me saisir de leur raison de vivre. Mes
mains ont dévoré des exislcnces. Je me suis multiplié
de choses inertes et peuplé d’hommes morts. Leur
souffrance n’est qu'un mot, le nom de ma joie géante.
Il n’y a pas assez de joie pour tous. Si je n’avais pas
été le tueur, tout ce que j’ai osé aimer, tout ce que
je me suis mis à tenir, aurait disparu dans les autres
comme dans des trous.
Je resplendis enfin aujourd’hui du sang d’Eno, que
j’ai déchiré avant de l’étrangler. Oui, son sang était
encore brûlant lorsqu’il me drapa. J’ai, admirable¬
ment, sa blessure suprême qui brille sur moi. La
seule tête qui était dressée en face de la mienne au-
dessus des têtes basses, elle est cassée comme une
UN SOIR
47
écuelle. Sur nia poitrine, le collier élargi, élargi, de
ses dents !... Et maintenant, j’ai les bras de tous.
Moi qui traîne la fatalité d’être toujours le même,
tiré par le besoin de durer et de m’agrandir, de
recommencer, je veux faire passer mon nom, mon
souffle, dans mes semblables, tatouer quelque chose
sur la peau des foules et sur la peau des lignées Me
servir de ceux qui ont survécu autour de ma force.
Alors, il faut des lignes... L’autorité, ce sont des
lignes en rond et au loin.
L’emblème, la tête de chien, est là — et de la voir,
mon rire d’orgueil s’abat comme une cascade. Autour
du trésor central, de l’âme de la tribu, mon bras,
mon grand bras, cette branche. Je suis devenu un
arbre qui tourne sur sa base. Le commencement
d’un geste circulaire, surplombant, pour tracer une
ligne, une limite, sur la face du inonde. Le commen¬
cement d’un grand ordre, qui empoigne tout le pays
avec un nom, qui jette dans l’espace le rêve que je
roule au profond de moi (c’est de la nuit que jail¬
lissent les couleurs) ; un cri terrible. Et voici...
Rien. Plus rien. Le premier morceau de parole
résonne, informe, suspendu tout entier dans le si¬
lence qui le change en chose. La nuit immense a tout
recouvert par-dessus le cauchemar sonore. Rien.
i.
3
Je ne suis qu’une loque au bord de la lourdeur
flottante de la foule. La face fendue d’attention, je
contemple ce qui se passe dans l’endroit déblayé.
Accroupi, l’homme aux trois nattes huileuses et à la
nuque plissée, frappe la pierre du rocher à grands
coups, comme on tue. Le bruit de son marteau jette
du fer. De temps en temps, il retourne sa figure jaune
aux yeux bridés et aux pommettes saillantes comme
deux poings, — à cause du personnage qui le sur¬
veille formidablement.
Dans sa robe étincelante, debout avec son sceptre
debout aussi, le maître de Heth, seul roi puisqu’il a
supprimé son frère, a les souverains alliés autour
de lui, autour de ses chaussures aux pointes relevées,
dans l’espace rocheux d’où la foule servile vient
d’être balayée, et on voit briller les princes d’Ilion,
de Pédasos, de la Mysie, de la Lycie, et les envoyés
d’Arad, reine des vagues, qui est la même chose que
la Richesse, et du pays d’Amaour.
Le groupe des hommes essentiels, infiniment
plus lourds sur le sol que les autres hommes, les
potentats sculpteurs de frontières énormes, qui mo¬
dèlent le monde selon leurs égoïsmes, qui se rient
des puissances entre lesquelles ils sont placés — car
ils sont de force à défendre les barrières — qui
UN SOIR
49
attendent de pied ferme le Pharaon, et le tsar de
Ninive, fille récente de Kalak, elle-même fille d’Assur,
regardent l’aire de falaise que façonne durement
l’ouvrier.
Le grand souverain des Hétéens se sert de l’arti¬
fice. Il manie, immobile, le tailleur de pierre qui
n’est que l’outil de l’outil. Il fait écrire, de gauche
à droite et de droite à gauche, la constatation qui
allongera sa gloire parmi les hommes futurs, et son
nom, le signe de sa solitude resplendissante.
Il a voulu aussi qu’on introduisît dans la pierre
violente qui rend les coups, une image : l’aigle fendu
et ouvert, l’aigle à l’envergure couvrante et à deux
têtes, qui signifie la force, c’est-à-dire la déchirure
et la dévoration, et la création splendide du malheur
des autres, à l’est et à l’ouest. La poussière s’envole
à coups de bec en criant, du granit attaqué, à mesure
que les lignes et les formes y pénètrent. L’Isolé, c’est
en lui, c’est sur son cœur de granit que s’éploie l’aigle
royal, et il remue comme un monument à chaque
coup.
Euyuk, le nid des oiseaux minéraux — pierre et
métal — qui entreront dans les chairs des foules
étalées comme des labours ! Euyuk, le centre rocheux
jusqu’où s’étend comme une aile l’ombre crénelée de
Gargamish la Naharanéenne, la ville des villes, qui
fut la première après Khâti, et qui sera la dernière
des superficies peuplées!
★
★ ★
Mes regards tombaient misérablement devant moi
au fond de la fournaise du blanc éclatant, du feu
blanc du jour, dans le ravin des blocs réguliers qui
attendent, leurs arêtes dirigées dans tous les sens, et
où je gis avec les travailleurs. Sur ces cuirasses
blanches du soleil, sur ces meules de lumière — s’ap¬
pliquait un bloc noir tout cassé de pointes aiguës :
l’ombre déjetée, marquée à vif comme de la poix
coulante, qu’en face de moi, à deux pas, un Shasou
accroupi, les genoux au menton, barbouillait sans le
savoir sur la plaque argentée de blancheur de la
pierre taillée où il s’adossait : les épaules anguleuses
et plates comme le dessus des portes, le triangle
ajouré du bras plié au coude, l’œuf pointu de sa tête,
et là et là, les deux crans des genoux — tout cela
d’un noir épais dont la pierre poreuse brodait à peine
les bords.
C’était un nègre du Punt, et la poussière blanche
déposée au creux de sa peau poudrait et trouait de
croissants bleuâtres le relief de sa poitrine gou¬
dronnée. Sa tête de lave concassée et scintillante était
couverte de laine pâle. Car nous étions dans le chan¬
tier continental, au pays de la blancheur terrible, de
la pierre neuve, de la pierre sciée, grattée et lissée,
jusque dans nos têtes, au pays des nuages de pierre.
UN SOIR
51
Les blocs monumentaux doivent tous passer ici,
traînés, poussés, frappés, pour aller former la grande
sépulture dont le vertige incliné glisse doucement, à
la fois vers l’azur et vers la terre. Elle est si grande
qu’elle est redoutable à voir. (Si tu regardes la pente
lisse d’une de celles qui sont terminées et lâchées
dans l’étendue, t’appuyant des deux mains à la base
fuyante, tu te sens soulevé par le milieu, tu vois ton
regard glisser en l’air, puis rouler, refluer sur toi et
te rentrer dans le ventre.) Il est impossible de les
remuer, les pierres virginales et effroyables, et pour¬
tant, entourées de fourmilières, elles se détachent avec
exactitude des pylônes arabiques, suivent l’eau et es¬
caladent la chaussée qui s’engouffra puis s’accumula,
par-dessus les sables et les marécages, sur le paysage
ondoyant des embouchures où chaque palmier verse
sa silhouette dans le miroitement. La chaussée
s’exhausse, en même temps que la montagne factice,
pour insérer à mesure les pierres au niveau du cou¬
ronnement.
Si cette région du monde aux ruines toutes neuves,
si l’écrasante cité des maisons massives dans cha¬
cune desquelles rien n’habite que l’aveugle pierre,
change de forme, c’est parce que cent mille hommes
s’y débattent contre le travail depuis un quart de
siècle, et qu’ils tirent les blocs énormes comme des
embarcations fendant la terre, qu’ils les ensablent
et les désensablent, et qu’ils les déracinent de leurs
poids et qu’ils façonnent la montagne-statue, avec
leurs mains. Ce que fait chacun ne compte pas et
l’on ne sait pas ce que l’on fait, et pourtant tout s’ac¬
complit.
Dans les intervalles de l’effort surveillé et secoué
par des gardes dont la voix est déjà un fouet, on
retombe là, on s’appuie là, sur l’ensoleillement ré¬
percuté et plus que blanc, qui gratte la suintante
paupière, les pieds dans la mare d’ombre. J’ai mal,
à force d’avoir frappé haineusement la tâche qui m’a
52
LES ENCHAÎNEMENTS
frappé aussi, et me blesse. L’outil fait avec mon bras
un seul instrument durci jusqu’à sa racine plantée
dans mon cœur. Les travailleurs, leurs corps... Le
travail aux cent douleurs diverses, l’enfantement des
mâles. Et nous sommes là... Le labeur nous soutire
la sueur, nous couvre d’eau. Les mains pendantes,
brûlés et larmoyants du poussier incandescent de la
pierre, la langue aussi blanche que les dents, à bout
de souffle, cadavres de la force. La maladie de mes
yeux voit danser la trace étoilée, humide et fumante,
que la main de l’esclave vient en s’écroulant là
d’appuyer sur le flanc aplani mais éraillé par l’outil,
de la dureté blanche.
Le pinashi goudronné, aux écailles laiteuses, ouvre
la bouche pour manger de l’ail, sa main graissée va
à sa mâchoire, cette grosse moitié de sa tête, et dont
la fente est luisante ; une forte odeur de mangeaille
crue m’entre dans le nez. Mais l’animal rampant est
orgueilleux, et il ose se servir aussi de sa bouche pour
vanter le prix de sa race, bien que son ancien roi,
épargné pour l’exemple de sa face, suive Sa Sainteté
comme un lévrier.
Je ne réponds pas au sacrilège du vil enfant de
Sit — frère de la biche impure et de l’hippopotame,
— car une profonde amertume noie mon cœur, et la
fatigue me suggère le deuil. J’ai pensé, pendant cet
instant entre les instants d’un jour : pour que le suc¬
cesseur et l’effaceur de Snofrou ait un tombeau
qui distribue son nom aux éternités, pour que sa
momie, socle de son immortalité, soit assez cachée
et assez pesamment défendue, cent mille hommes
auront peiné pendant trente ans. Et cela fait plus de
mille millions de journées de travail — pour un seul!
Et si le fantastique solitaire ne prenait que dos cap¬
tifs, des étrangers impies, ce serait bien — (Horus
n’immole-t-il pas en personne pour donner l’exemple
un homme étranger, chaque jour, après avoir crevé
l’œil du crocodile, quand sa barque céleste entre
UN SOIR
53
dans le domaine des heures matinales ?) Mais il n’y
a pas assez de forces et de vies de captifs, et on a
prélevé des Égyptiens de race, comme moi. Moi,
libre laboureur ! On l’a fait parce que nous sommes
pauvres. Si la lumière du jour pouvait s’acheter et
s’amasser quelque part, les pauvres n’en auraient
pas même une piqûre. Et quand nous serons morts
d’usure, nous serons mis dans la terre à deux cou¬
dées de profondeur, non embaumés et même non
vêtus, et ainsi, privés du support, nous sommes
exclus de la vie future et voués au néant. Le pauvre
est la même chose que le vaincu.
Les coquilles de verre noir bossué, du buste qui
me faisait face, s’allongeaient, montaient et descen¬
daient en miroitant, et se striaient, comme étirées
au hasard par le pouce — parce que je regardais à
travers des larmes.
Mais il y eut silence sur le pays des roches inven¬
tées, silence dans toutes les gorges, dans toutes les
pensées, silence dans toutes les douleurs.
Car il s’était installé, pour daigner se rendre
compte des travaux, sur le sommet du renflement
terrestre que soulevait son futur tombeau, Khoufou
lui-même, le double maître des deux mondes, depuis
Anou à Abou, du papyrus au lotus, le fils légitime
d’Onofroui. Il est dieu parce qu’il est roi et roi parce
qu’il est dieu. Il est assis de l’autre côté des lois. On
ne le voit pas d’ordinaire, ou bien une fois ou deux
dans chaque destinée. Le Pharaon est invisible et la
supplication humaine est aveugle.
Moi, en ce moment-ci, je le vois ! Je lis sa forme
là-bas dans l’échappée rétrécie que les arêtes des deux
rangées de pierres fendent comme des haches sur
l’éloignement du plateau et du ciel. Il flotte dans la
création de la distance, au milieu de cercles d’or, lui,
le conducteur irrésistible des trente jours du mois,
celui qui fabrique la grandeur avec le nombre. Il est
54
LES ENCHAÎNEMENTS
tellement entouré de lumière aiguillonnée, et dévoré
d'auréoles et de points d'or, qu’il paraît petit et noir
au loin, comme un caractère d’écriture — car c’est
tout de même une sorte d’homme. La gloire du soleil
qui descend, se sépare en longs pétales universels
au-dessus de sa tiare, semence de clarté. Le soleil-
dieu fait poudroyer autour du roi-soleil, de l’étoile
de soleil, une pyramide parfaite de rayons. l à-haut,
la barque Soktit accablée par sa charge d’éblouisse¬
ments laisse ruisseler et ondoyer l’épaisse étoffe de
lumière, l’énorme incendie transparent qui déborde
le lac du Nil comme le Nil déborde ses deux rives.
Soleil, apparais-nous, car nous ne le connaissons
pas !
Je fus consolé du petit deuil de moi-même par la
fête de la présence de Sa Sainteté, et encore long¬
temps après, en maniant par devers moi la gloire de
l’instant incroyable où Il fut mon regard.
TOUS
— Chacun est un abîme qui s’efface, ô Ligarion.
Le poète ne doit pas s’arrêter à chacun ; il lui faut
s’étendre à tous les hommes.
Ainsi parle Méléas à l’instant où gravissant le sen¬
tier pesant et chaud, je ferme de force mes yeux ruis¬
selants de clarté, à cause de l’assaillement des feuilles
luisantes, des verreries vertes (et il y avait aussi, posée
sur ces nids d’éclairs, la ligne noire, sifflante et cro¬
chue d’une abeille).
Je monte. Je m’étais arrêté, rétif, dans un tour¬
billon infini, mais je suis rejeté ailleurs, à même dans
la nature nue, crue et forte, et la sauvagerie de la
lumière. Dressés ici et là, les carquois des myrtes,
la dure douceur d’une chèvre, les dos en hache des
buffles noirs semés dans la campagne et, au delà,
l’inondation circulaire, les plages rousses peintes
précipitamment en blanc puis en rouille brillante,
par les vagues, les minces plages bicolores et reten¬
tissantes — et la voix de Méléas.
Il me dit que le poète est un devin, et que ce devin
doit quitter chacun pour aller à tous : Cherche
l’aventure prodigieuse du nombre.
— Les multitudes qui font la guerre, a murmuré
la voix sourde et enfermée qui se heurte en moi.
— Les multitudes qui font les choses 1
Le grand compagnon ouvre l’espace. Mes pieds
56
LES ENCHAINEMENTS
montent, degré par degré, sur le monde. Et ainsi,
on atteint, à l'aide de la hauteur, la multitude, les
cités de silence, nécropoles vivantes où elle s’ense¬
velit et dont le nom n’est pas visible; sa joie, sa dou¬
leur, qui sont dessinées à perte de vue, et qu’on ne
sent pas. Le vent, si fort qu’il met des vagues sur les
forêts lointaines, que l’on voit son levier s’insérer
entre les blocs, et qu’il secoue l’ensoleillement, se
jette surtout sur moi. Je respire à contre-sens jus¬
qu’au ventre, son amertume aiguë. Je respire le
paysage rouge, bleu et vert par lequel pénètre sans
cesse dans mes yeux le double estuaire de l’immen¬
sité.
Iamgadal! Le nom supérieur retentit, apparaît,
comme s’il était en personne dans les constructions
de la terre et du ciel, comme s’il teignait la mer.
Autour de notre marche lourde où tout débouche,
mon regard s’étend de plus en plus loin sur la mon¬
tagne. La spirale d’un escalier, comme un instru¬
ment neuf, une sorte d’étrange squelette qui me dé¬
passe, se mêle à l’escalier des nuages, à l’échelle de
Jacob. Le désert reflue et se cabre à partir de moi,
comme la Mer Rouge.
Un homme, en haut, sur un tertre noir, est à
genoux et lève les mains dans la pourpre solaire : ses
bras sont cloués aux rayons. Des éclats de lumière
ébauchent son casque, sa cuirasse écaillée. Sur son
épaule pend un pelage tigré. Autour de lui, plantées
comme des rangées de clous de cuivre sur une mu¬
raille vivante, au loin, les trompettes hébraïques —
et animant la crête des coupoles formidables, des
bataillons dans les cieux.
La voix du grand compagnon ne se lasse pas de
me souffler l’universalité :
— Poète, poète, ne joue pas sur la lyre avec le
son des mots, mais fais ce qui est : La guerre. Le
bonheur cruel. Jamais la vie et la vie, toujours la
vie contre la vie. Le guerrier rougeâtre à l’amulette
UN SOIR
57
de l’Épervier sur l’Anou terne qui gardait ses trou
peaux de gazelles ; et sur l’errant du Sud aux
cheveux noirs brillants comme l’huile, le fugitif
des plateaux, et, sur cet étranger, un autre : l’insa¬
tiable exilé du paradis des hommes blancs, de i’Ai-
ryanem Vaedjo. Le Sicule à la hache de pierre sur
le Sicane qui était presque nu d’armes, et sur le
Sicule, le Grec qui remuait la hache d’airain accro¬
chante et coupante comme le débordement de la
cuirasse du scarabée : du Sicule, il ne reste que le
nom, foulé aux pieds sur l’île de Trinacrie. — Et
le Thyrsa, dont les bateaux sont des monstres
marins, sur l’Italiote — Sabellin et Ombrien — ou
quelque autre nom flétri que porte le faible et le
vaincu.
« Jamais la vie et la vie ; toujours la vie sur la vie.
... Vous êtes les habitants du rivage que la Mer Inté¬
rieure bat de ses richesses depuis le canton de Joppé
jusqu’au torrent d’Égypte ? Nous, nous sommes les
Philistins, un lambeau criblé qui surnage, des Peu¬
ples de la Mer. Repoussés de là-bas, nous débarquons
ici pour être vos seigneurs et pour que vous soyez ie
nombre de nos armées... Les voici devant nous, es¬
saie de les voir à travers ce qui est tombé depuis :
nets, blancs et refusant tout geste nouveau, statues
empoussiérées de pierre devant les brèches des
temples, ou morts savamment cuirassés par des
philtres contre la ruine des chairs, ceux-là qui, parmi
d’autres, dans le passé démoli, furent les sarnim de
la Pentapole, Padi, prince d’Ekron, Mitinti, prince
d’Ashdod, et Zillibel, prince de Gaza : eux, ou leurs
portraits (un portrait, cet être extraordinaire qui est
aussi mort qu’il est vivant). »
Et il reprend plus haut, pour effacer les réalités
par plus de réalité :
— Tous, Ligarion, tous! Tout sort de la foule, de
cette foule dont le silence déborde des grandes villes
désertes au loin à force de grandeur. Que le poème y
58
LES ENCHAÎNEMENTS
rentre, y plonge, comme le bloc tombant qui creuse
un élan dans la mer! Devine l’énorme assagissement
d’une place publique qui, mouvante et fixe, écoute¬
rait' l’oeuvre. Vois avec tes yeux, vrai poète, avec
toute ta chair, la cérémonie d’échos de cette plaine de
têtes, la foule ardente et double des mains, tout le
travail fertile changé en attention — à l’appel sou¬
verain de la voix d’un heureux !
★★ ★
La mer s’arrondit : d’en haut on voit son corps —
le désert de ses formes et ses ruines insaisissables et
indestructibles. Les forteresses, falaises moulées et
trop lisses, à pans blancs quadrillés comme des toiles
et enlacées de chemins, sur les plaques bleues et les
plaques de miroir de la mer, ce sont les comptoirs
où se carrent les Chananéens du Liban, les pirates
commerciaux, les habiles, les organisateurs, les riches.
Ils sont venus de Tilvun, l’île persique d’où
s’élança le dieu-poisson pour remorquer l’arche de
salut sur les eaux du déluge vers la seule plage ronde
de, l’immensité : la couronne d’un des monts
gordyaéens.
Ils ont tracé leurs lignes industrieuses parmi les
premières hordes flottantes des Pélasges et des Da¬
miens et l’éveil de l’Archipel, au bout de Iamgadal,
la mer intérieure. La presqu’île de Sidon, les îles
d’Arad (que nourrit une source sous-marine d’eau
douce), et de Tyr, plantées de mâts, les villes de
navires qui auront la dispersion et l’envergure du
vent, les masses scintillantes d’où sortent, en large
et en clair, de grandes lignes de niveau qu’on prend
tantôt pour des jetées, tantôt pour des vagues, les
entrepôts noirs étendus comme l’ombre des nuages
sur les côtes, les tours de noirceur qui supportent des
aubes, les bassins courbes bordés de lacets blancs,
UN SOIR
59
et les rades soyeuses où la cohue pointillée de flottes,
la poussière de navigation, se rassemble naturelle¬
ment par grands quartiers distincts comme si les
mers étaient obliques.
Ce sont les Chananéens du rivage qui ont conduit à
travers le monde les grandes routes des matières
premières. Il y a la route maritime de l’étain qui
franchit les stèles pourtant terminales de Melkarth et
remonte au septentrion jusqu’aux brumes calédo¬
niennes ; il y a celle des parfums qui, par le couloir
maritime des Roseaux, atteint les Échelles des Aro¬
mates, les pays des Hymiarites et des Sabéens, et
même, dit-on, la fabuleuse Ophir ; il y a celle de l’or
qui descend le monde le long de la côte du Punt,
pendant des mois de navigation jusqu’aux extrêmes
terres australes des nègres, aux estuaires des deux
fleuves inexplorés entre lesquels l’or est semé.
Il y a aussi les grandes routes terrestres, jalonnées
par des dépôts de marchandises et d’armes, et où cir¬
culent les caravanes organisées pour le négoce et
l’aventure, pour agrandir et édifier la loi de l’échange
selon la force et la ruse : la route de l’ambre qui re¬
monte jusqu’aux rivages hyperboréens des Cimbres,
aux pays du froid où la Polaire est au faîte du ciel, et
la route du jade et de la soie, voies centrales de l’hu¬
manité par où des populations entières changèrent de
destinées, des millions d’hommes, poussant des mil¬
lions d’animaux, disparurent pour reparaître ailleurs;
et tellement entraîneuses de courants que par leurs
brèches s’écoula en même temps que les houles de
têtes, Han-haï, l’immense mer intérieure dont il ne
reste plus, dans les fonds de la Mongolie, que des
plaques errantes.
Le nombre a changé la face de la nature. Le
nombre a produit les villes. Il a fait, avec les dessins
du rivage, une constellation de temples assez éloi¬
gnés l’un de l’autre pour que chaque magnificence
s’étende toute. Il a inscrit, de l’Orient à l’Occident,
€0
LES ENCHAÎNEMENTS
les civilisations horizontales qui ont eu pour carac¬
tère d’avoir été toujours plus belles l’une que l’autre.
Il a fait, avec le travail, la grande guerre de création.
Le compagnon dont la chevelure éparse me do¬
mine, me montre le rythme des pierres, Pédalante
victoire de régularité.
Nous pensons à la foule des vivants. I1 me dit :
— Cherche leur joie !
Mes regards sont allés chercher la joie des créa-
teurs.
Les masses sombres sont à la base de la montagne ;
le inonde s’assombrit graduellement comme une
tempête. Les lignes convergentes des routes, des
grands carrefours, les trafic . et les expéditions, plon¬
gent dans les bas-fonds qui respirent et dont s’ex¬
traient la force, la vie et les hauteurs mêmes des rois.
Là-bas, tout en bas, mon regard, — cette moitié
de moi — tombe d’un jet, du bord de je ne sais quel
étroit palier, parmi les rectitudes du vide, comme
une pierre, en retirant de moi un long vertige vivace :
je vois un remuement dont on ne saisit rien, que son
remuement. Cela est fait de points, aux distances où
il n’y a plus de couleurs. C’est la couche piétinée, la
fouie agglomérée, la foule animale, basse et terreuse,
qui s’acharne contre les éléments avec des outils, ou
bien contre elle-même avec des outils devenus fous.
Des nuages de voix. Que disent-elles, toutes ces
voix Par quelles clameurs se dépassent-elles et se
désignent-elles ? C’est toujours le même cri qu’ils
chantent, qu’ils geignent ou qu’ils pleurent tous.
Ils crient tous : « Moi, moi d'abord ! » Ils disent :
chacun contre tous. Ils jettent l’un contre l’autre
leur besoin de durer. Ils attestent que la destinée
terrible c’est la défaite ou la victoire, et qu’entre les
deux, il n’y a point de paix.
Et plus bas encore, je vois, comme si j’étais préci¬
pité tout d’un coup près de lui, un être qui succombe
UN SOIR
61
sous un fardeau... Je vois, demi-enfoncée dans la
terre, et demi-noyée dans l’air, la cariatide.
C’est cela qui soutient tout. Le inonde entier est
un palais étagé, c’est un temple, c’est un trône, basé
sur sa nuque horizontale, superposé aux assises sy¬
métriques de ses épaules pliées, aux grandes dalles
sombres de ses reins et de son dos, à la crémaillère
de pierre de son échine. Le torse du vaincu est dis¬
loqué par le fardeau universel. Son poitrail et sa
grimace sont couleur de la terre et du minerai, pio-
chés et forgés, bossués et troués par l’effort. C’est le
monstre de l’effort qui soulève au-dessus des zones
inférieures, qui soulève hors du néant, la puissance,
la loi et les événements, qui porte le globe vivant,
Atlas! La hideur du paroxysme, de la crasse, du
vice, et les ornières de la nuit mentale, empirent la
face du Titan. Il est dans le noir pauvre, dans le noir
boueux. Autour de lui, l’ignorance cosmique, et la
fange, en masse, en multitude, en nuages Tout est
noir, aussi noir que l’égout qu’on m’a montré au-
dessous du temple de Jérusalem et par lequel se
déverse le sang des victimes, aussi noir que cette
poussière stérile faite de cendres et d’ossements in¬
cendiés, de la pourriture cuite coulée des autels, que
j’ai vu s’accumuler en colline ovale devant la statue
ruisselante d’huile du Zeus d’Olympie.
L’exclamation de l’égoïsme contre l’égoïsme l’en¬
veloppe de toutes parts d’un brouillard gémissant.
La guerre invincible pour la victoire ou la défaite,
pour le ciel terrestre ou pour les enfers terrestres.
Le bonheur des uns est fait du malheur des autres...
Car cela est écrit partout, cela est proclamé sur tous
les frontons, sur tous les autels, comme si cette
pauvre lamentation féroce contenait tout le mystère
d’Adam.
La tête vue de près. L’enclume du front obscur où
s’enfonce l’enseignement de ténèbres. Le cachot ra¬
petissé de la cervelle où les yeux entrent par leur
62 LES ENCHAÎNEMENTS
double tige, affleurement du sombre puits humain,
regard repoussé et avorté qui tombe devant lui ; la
bouche par quoi s’exhale l’exigeante respiration et
le geignement régulier de la machine musculaire.
Un homme, un simple homme rencontré un jour,
au crépuscule, sur un rivage — batelier, tailleur de
pierres, ou laboureur, ou soldat. Il faut qu’il se
débatte demain comme aujourd’hui et comme hier,
pour ne pas être broyé par tout ce qui s’entasse par¬
dessus lui. Et pourtant, puisqu’il porte tout, ses
épaules contiennent le tremblement de terre.
Et là, dans cette tête qui se confronte ce soir avec
la mienne... Là, quoi ? Là éclora la joie du refus. Là
naîtra le verbe des multitudes, dont les premières
formes informes sont ce cri : Non !
Un souffle froid a tout effacé sur l'îlot dur où
nous étions, un souffle d’insondable distance, passé
sur mille nécropoles qui jalonnent et mesurent les
dimensions de la mort.
★
★ ★
Je vois les nuées et l’horizon, du large comme
d’une île, par grands morceaux de nature qui passent
à droite et à gauche, dansants et arrachés, avec des
vides. Je chancelle, je tombe quoique je sois déjà
pressé par terre, cramponné dans mon effort, mon
effort. Le sol lourd et raboté se dérobe, puis remonte
sous mon pied, coup d’épaule d’une charpente. Cou¬
vert de sueur, mes cils au soleil étincellent de gouttes
de feu. Je vois la tunique que la pluie cinglante et
oblique jaillie de la mer, et la sueur de mon corps,
collent à mes cuisses, et qui frotte et me fait mal
comme une peau disjointe, mes genoux énormes,
cornés et noirs, ferrés, et mon pied épais qui se sou¬
lève, secoué, et dont la plante pierreuse retombe et
clapote sur le plat d’une flaque d’eau glissante. Mes
poignets ruisselants sont de la poterie vernissée rouge
UN SOIR
63
aux veines bleues. Ma main est sur un madrier carré;
mes deux mains ; elles s’aplatissent, viandes mouil¬
lées, sur la matière rugueuse, et se jettent en avant et
en arrière : la rame ; mon corps accouplé à son corps
dont je ne vois pas la fin. Je sens mes bras, cordés,
qui tirent, et l’élan de ma force. Je tire, comme deux
chaînes. Des nœuds de chaînes sont en dedans de
mes bras et tendent la peau, et mes épaules roulent,
et ma nuque craque d’un bruit rouillé comme la
nuque ronde du mât où s’arc-boute la longueur sans
bornes du vent.
L’autre sur la galerie, l’homme épais au bonnet
phrygien, surveille, gesticule, crie et frappe.
J’ai tourné la tête. J’ai vu les autres qui rament
comme moi, des têtes tondues, raclées, couleur de
leur pierre, les tempes ceintes d’un cordage et des
nœuds bleus des veines, — bombées par le squelette
du sang. Et d’avoir ainsi bougé, j’ai troublé l’ajuste¬
ment du long appareil de bois, pavé de têtes, qui
s’acharne aux flancs du bateau et lui adapte une
envergure symétrique, hachurée et sans plumes
comme l’épervier égyptien. Le gardien de l’Ordre a
bondi sur ses jambes torses. Son geste, la roue tour¬
noyante de son fouet avec son bonnet rouge au mi¬
lieu, sont sur moi. Ma misérable tête frappée. Je
résonne comme du métal, jusqu’au cœur.
J’ai crié : Heï ! Et dans la folie de la douleur, je
me suis arrêté de ramer. Ce grincement de cri, je
l’ai aboyé comme un chien ou comme dans un cau¬
chemar, avec l’élan de voix de tout mon corps. J’ai
lâché la rame, j’ai lâché tout. Il s’est trouvé que ma
voix — cette chose — est entrée dans les autres. La
caverne de bois des rameurs gronde ; à force d’être
secoué, le bois lui-même crie, et il y en a qui, gau¬
chement, se sont enfin arrêtés, et qui se lèvent,
éblouis comme du bétail en face du trou de l’espace.
J’ai frappé la tempe, le crâne du bonnet rouge à
travers le fouet. On a frappé. J’ai eu tout d’un coup,
64 LES ENCHAINEMENTS
autour de mes bras, vingt poings de forgerons. Son
bonnet écarlate lui a coulé sur la tête et les épaules.
Sa carcasse craquante et empourprée, et pliante sur
le bordage, on l’a battue comme du fer rouge et on
l’a enfoncée, rompue, les membres soudés au bloc,
sous le banc, et on l’a fait entrer de force, comme
une cheville, dans cette cavité, où elle est restée en
boule avec la hideur violette de sa colère clouée sur
sa face, et ses yeux crevés, et des branchages de sang
noir, et des croûtes épaisses en saillie le long de son
cou, comme l’écorce du pin.
Sur le pont supérieur, là-haut, des hommes
d’armes — boucliers, glaives, piques, cliquetis —
autour d’un des maîtres accoudé sur son carré
d’étoffe.
J’ai sauté dans la mer, et d’autres, de chaque côté
de mes yeux, droits comme des poutres, ont sauté
aussi.
La respiration coupée, l’eau à pic. Ma vie, ramassée
en moi, remonte et débouche. La mer est déchaînée.
Le bateau énorme devant quoi je suis tout d’un coup
rapetissé prodigieusement, roule et bondit plus loin,
avec ses rangées édentées de rames. De la pente d’un
talus d’eau que je brasse, j’ai entendu à travers ses
flancs qui surplombaient comme des remparts de
bronze le point cassable de ma tête, le tumulte sourd
des ballots de marchandises phéniciennes arrimées
dans l’entrepont. Il n’y a plus eu de bateau.
L’eau déferle, tourne, en rubans d’éclat et en ser¬
pents d’ombre. Cuves de bleu sombre, cuves de bleu
ciel, cuves de rugissements. Creux et flancs glissants
de collines obscures, mais toutes jaunes au faîte. Je
monte, je descends. La grande bascule du froid
m’exhausse et m’aplatit, me pilonne les oreilles,
m’appuie à la nuque de brusques barres froides qui
me soulèvent, et me met des jets d’amertume, comme
des bêtes impures, dans la bouche.
Je bats, de mes coudes et de mes paumes, les aspi-
UN SOIR
65
rations hurlantes, les cataractes, les foudres aveu¬
glantes d’eau, l’eau épaisse comme du poisson,
l’odeur de poisson, de marché aux poissons. Je tourne
en rond, la face masquée d’eau et liquéfiée. Le dos de
l’écueil enraciné est glauque. L’eau le cuirasse. Il
semble rouler comme une meule, et lorsque je suis
jeté et brandi en haut, je vois sur ce sommet de pic
se gonfler et s’étirer, tressés, les muscles gigan¬
tesques de la mer.
Autour, des boucliers plaqués tournoient, luisants.
Il y a des puits creusés dans l’eau de mer ! Il y a,
taillés en pleine matière liquide, des carrefours de
torrents qui s’entre-tuent. Un tentacule de gouffre,
une spirale plus froide dans le froid, me tire par les
talons ; je coule tout debout... Mes yeux ouverts,
frottés rudement par la paroi de ma chute, perçoivent
dans les fonds de l’eau noyée ; la mort palpable, té¬
nèbres ; la mer a le sang noir.
Puis je suis rejeté ailleurs comme un projectile
léger par l’énorme mollesse pleine de heurts, qui m’a
pris aux épaules. Et le froid veut que je sois droit
et raide ; il me lave la peau avec ses ongles, me serre
les membres, me cloue les jointures, et cogne l’une
contre l’autre les dents de mon squelette.
La mer rentrante, des myriades de fois plus lourde
que moi, remue, pour m’empêcher de remuer et me
crever les yeux. La pesanteur de la mer remonte et
se retourne. La fatigue collée à moi ; mon poids in¬
fernal ; je suis mon ennemi étouffant ; et j’entre jus¬
qu’à la bouche dans les entrailles informes à odeur
d’entrailles. Alors, j’ai vu ma dernière heure, j’ai vu
se former en rêve les terres septentrionales d’où j’ai
été arraché naguère... — la côte de l’étain et les Iles
Cassitérides ! — tandis qu’à travers la gloire de la
mer passe par cahots le char de Melkarth et que la
nue échevelée sort de la tête du dieu de la force, et de
la crinière des chevauchées glauques qui l’entraî¬
nent, et que moi, érigeant de tout le pouvoir de mon
66
LES ENCHAÎNEMENTS
échine, la fragilité de ma face, je me cramponne au
ciel.
Mais une lame clémente, qui m’a pêché et soulevé
à ce moment, m’a montré la côte hérissée et ton¬
nante !
Maintenant, je suis lapidé par l’écume. Le cristal
de roche des eaux s’épaissit en bulles puis an marbre;
les vagues lancent des mâchoires d’écume et des
nappes de neige plate criblée de cailloux d’eau. Elles
me portent, puis me remportent, balancé.
Et pourtant, j’ai roulé comme je le voulais, mais
malgré moi, avec les rames trop décharnées de mes
bras, dans le dernier des cycles, le semis des brisants
de la baie... Je vois par éclairs éblouis et amers,
et comme à coups de marteau, la ligne du rivage
au-dessus de cette transparence montagneuse qui
joue en criant avec moi : là-haut, un amoncelle¬
ment rouge sous le ciel, avec deux pics courbes
à chaque bout. J’ai vu cela qui monte et qui descend,
mais les lames sont souveraines et lorsqu'elles ont
poussé en avant, elles ramènent en arrière avec leurs
ancres.
Une stèle... Je la vois... Elle est plantée blanche
et lisse sur le rivage osseux et sans grève, au-dessous
d'une arche de rochers rouillés, elle est plantée dans
un rouge gluant de gencives, qu’on voit quand la
vague se retire et s’abaisse dans l’oblique d’une
grande cascade déversée. Je n’y arriverai pas. Je
suis jeté, vomi, dessus, puis tiré hors. Je vais cette
fois la toucher... Je la griffe, je la griffe, et elle glisse
coupante et huilée, et elle est loin du nœud malingre
de ma main.
Une vague s’écroule sur moi comme un mur. La
stèle est sur ma poitrine dans un champ de sifflante
blancheur. Elle est brusquement entrée dans ma
chair et je me referme sur elle. Je l’embrasse et je la
regarde de toutes les forces de ma vie. Tandis que le
remous m’enlace violemment au cou et au ventre,
UN SOIR
67
me tire et, m’étrangle en arrière et se crée un corps
souple pour lutter membre à membre contre le mien,
la fût de pierre se fend, un morceau se détache em¬
portant les signes qui y sont creusés. Il reste devant
ma face la forme triangulaire et nette d'une tête de
chien, qui s’empreint fortement dans mes prunelles
lavées et brouillées par les larmes de la mer, du dé¬
sastre et de la joie.
Il y en a d’autres que la mer a rejetés comme moi
sur leur salut, et qui escaladent le rivage à pic avec
toute la puissance de leur poids. Il y a, cramponné,
accroupi, l’Éthiopien, et le vent cingle et fait fris¬
sonner des gouttes de rosée sur le bronze mou de sa
joue. Je les vois monter, nus, vernis par l’eau, et
désécaillés au soleil par le vent ; les bosses en ba¬
lances de leurs épaules, leurs courtes têtes pyrami¬
dales, des scintillements d’eau et des crachats
d'écume mêlés aux cheveux ras, l’œil à fleur de tête.
Leurs muscles en fuseaux et en disques s’empilent
chevillés les uns dans les autres, encastrant sur eux.
dans le soleil animal, des rondeurs lustrées, comme
le silex des scarabées. Ils halettent et le pilon de leur
gorge se soulève et s’abaisse, et leur ventre caverneux
est. tiré et creusé par les griffes de leurs flancs striés.
Et ils ne s’aident pas l’un l’autre. Pas un ne voit un
autre que lui-même.
Vers quel destin montons-nous ? Nous ne savons
pas, puisque nous fuyons à travers l’avenir. Mais rien
ne sera pire que celui dont nous sortons après avoir
été ôtés par les marchands de Carthage, à nos foyers
maintenant oubliés et ruinés même en nous. Rien
ne sera pire.
Là-haut, les poings nus dans le soleil cognent les
rocs, les dalles et les soubassements et les pierres
régulières où sont inscrits le versets des lois de la
terre et de la mer, les lois comme des tombeaux.
Car la vie est la victoire ou la défaite, et le bonheur
des uns est fait du malheur des autres.
68
LES ENCHAÎNEMENTS
J’ai pris pied, déséquilibré, sonore et glacé, mal
désincarné de la mer. J’ôte violemment cette algue
collée à mon front et qui m’éborgne — et je titube
comme poussé et renversé encore au sein de la lame
sans fond, la main à la tête.
Sur le palier de mon escalier, sous le vitrage du
toit, j’ai trébuché par la force de ce geste. Et je me
suis vu, sortant de ma vision le bras levé, comme un
fantôme. Je me suis surpris en ce moment où j’étais
encore mon ombre. J’ai perçu deux êtres se fondre
en moi, et ma main est restée près de ma tête tran¬
quille et sauvée d'aujourd’hui, avec ses lorgnons et
son chapeau mou.
II
CE SONT DES SOUVENIRS
Ma clef tremble. J’entre chez moi.
J’ai saisi machinalement la lampe refroidie qui
attendait au coin, dans son humidité pétrolée, j’ai
touché avec le feu de mes doigts le bourgeon terreux
de la mèche ; et à l’autre bout de la lueur que je
tiens, voici les plaques de l’antichambre grêle et de
la chambre carrée — autour de mon dressement que
je ne vois pas et du serpentement bossué de mon
ombre.
Voici la table inerte, les tableaux qui font leurs
nids monotones dans le mur, les poteries dont le
groupement familier frappe un ensemble à l’emporte-
pièce sur la rétine, le sopha bleu inanimé qui me sert
de lit au fond du creux quadrangulaire, la présence-
absence de toute chose.
Ce rêve...
Qu’y a-t-il, par quoi suis-je assiégé ?
J’ai eu pendant des périodes de ma vie des rêves
anormaux, tellement ils étaient violents et tangibles,
et leur intrusion se marque encore dans le demi-
néant de mes souvenirs, dans mes ruines intérieures.
A dix-sept ans, j’avais la manie de répéter trop sou¬
70
LES ENCHAÎNEMENTS
vent : « Ceci, cela, l’ai-je fait ou dit, ou bien l’ai-je
rêvé ? » Mais ces rêves, ils ne se formaient que pen¬
dant mon sommeil, aux heures de la paralysie noc¬
turne et du linceul des draps, et puis jamais ces
débordements ne furent aussi forts, aussi battants,
que cette hallucination-ci.
Je viens de sentir — je sens encore — les change¬
ments de parois universelles, les vents renversés
contre moi, les ressorts du vide, lorsque je tombais
ailleurs, comme un oiseau de plomb. L’étalée et la
précipitation de la distance, je les ai subies dans mon
corps, visibles et criantes comme des leviers. J’ai
éprouvé, ma tête tournant par saccades, et empli
d’une pression de vitesse, la lenteur vertigineuse au
loin des déplacements circulaires des nuages ou des
bateaux. J’ai avalé l’ampleur de la mer tendue dans
l’horizon ; j’ai aspiré la marée des odeurs. Les réso¬
nances — fracas des vagues, brumes de clameurs —
étaient tissées avec les fibres de ma tête. Et la ma¬
jesté concrète des présences ! De la nuit jaillissent
les couleurs. Le fond de sa pensée a ébauché ce cri et
il l’a proféré en grondant, l’être qui se dressait im¬
mensément à ma place.
Je me regarde dans la glace pour effacer ce qui
n’est pas. Je suis en habit noir, le pardessus ouvert.
Sur les papiers de ma table est posé mon stylographe,
qu’un scintillement augmente.
J’allume, agenouillé, aplati, par gestes mécaniques,
le feu que j’avais préparé avant de partir à la soirée
d’Ariès. Ce qui me trouble par-dessus tout, c’est que
je ne me suis pas aperçu que je montais l’escalier. Le
sentiment de l’inconscience qui a intercepté une
période de mon existence debout, si bref que cela fut
(cet hiatus noir en plein moi), me poigne et fait que
mes mains s’immobilisent soudain au bord de leur
occupation empourprante. Et pourtant maintenant,
en y réfléchissant dans la fumée du papier, j’ai bien
le souvenir détaillé d’avoir monté chaque degré. Très
CE SONT DES SOUVENIRS 71
vite, cette impression consistante, ferme, des marches
et des étages d’ombre, visibles à mon pied, ressort
parallèlement, puis se masse par-dessus le rêve, me
sauve. J’échappe un peu à l’éblouissement, au cou¬
rant d’air sans bout. Ma chambre se mure.
Je m’efforce d’ouvrir le placard. La porte résiste...
Quoi ? Elle est fermée à clef. Je l’avais, en effet
fermée à clef ; j’avais oublié cela ; elle, non.
Repoussé par l’angle trop embarrassé de la table,
je m’installe sur le sopha bleu. Je veux redevenir moi-
même parmi les objets gisants dont l'obéissance
absolue est triste mais pourtant calmante. Aidé par
le tumulte du feu en cage, où je retrouve des lam¬
beaux d’hier, je me tourne vers ma préoccupation
dominante, ce qui, sans nul doute, doit être ma
préoccupation : Marthe Uriel, mon poème. C’est la
même inquiétude : elle m’aimera si j’ai du génie,
si je deviens plus que les autres — mes pareils, qui
nous épiaient tout à l’heure — tout à l’heure ?...
oui, tout à l’heure — à l’affût, dans les feux colorés
de l’atelier, chacun avec son cri de guerre : « moi » !
à la bouche. Je me parle tout haut, pour ne pas être
dérangé par moi-même. Je prononce à haute voix :
Marthe Ûriel ; et puis, plus bas mais plus fort :
Marthe ! Ce nom est neuf ici et il y a une sort
d’étonnement visible de ma chambre à l’entendre...
Cette femme plus précieuse qu’aucune de celles que
j’aie jamais rencontrées et dont j’ai tenu le sourire,
et dont je sens l’approche et l’avènement...
Mais mon attention ne se laisse pas conduire ; elle
est ébranlée, puis elle est emportée par toutes ces
images qui viennent de rouler dans ma tête !
C’est, sans doute, le surmenage de mes dernières
nuits de travail qui a réagi en phénomènes psychiques
incohérents.
Je tourne les pages où s’ébauche mon poème. La
lassitude cérébrale que j’éprouve arrête court mon
regard à la surface de ma grosse écriture. Il y a de
i.
4
72
LES ENCHAÎNEMENTS
la fièvre au fond de moi. Je me dérange pour aller
dans la cuisine faire couler et boire un verre d’eau
fraîche ; le froid d’acier me remet droit, et me rend
plus net.
Je relis le titre, l’invocation liminaire... Je rentre
dans ce que j’ai fait. Alors, soudain, j’ai honte de
moi.
Oh oh, cette soirée est grande et grave ! Je n’aime
plus mes vers ! Rien ne peut plus m’empêcher de
m’appauvrir en les relisant. Feuillets plats, signes
secs. Mots qui ne tirent à eux qu’un sens maigre,
plan gaspillé, visiblement, maladroitement, plus
large que le résidu verbal aligné là. Mon raffinement,
mon simplisme, sont deux excès puérils. Artificiel et
ignorant...
Les lettres, elles devraient être non la noirceur
qu’elles sont, mais de la luminosité sur le blanc. Le
dieu justicier annonçait par là que les livres sont
quelque chose qui apporte la clarté dans la clarté du
jour.
Dans la mêlée surnaturelle à laquelle je n’échappe
plus, il était question du livre fixant les choses hu¬
maines.
Ce livre, comment pourrais-je l’entrevoir ! La
beauté qu’un travailleur évadé invente hors de la tâche
commune, et malgré elle, et contre elle, est la seule
innovation absolue qui soit sur terre; il n’y a d’igno¬
rance parfaite ici-bas que celle qui précède un
chef-d’œuvre. Où donc est le génie, et comment
est-il fait ?
Est-ce que je sais ! Mais je sais que ce livre, partant,
comme les autres, du seuil quotidien et de la mode
d’aujourd’hui, contiendrait la banalité formidable,
et il laisserait entrer la foule en lui, et ferait voir
le suprême dessin, si fixe et si bouleversé là la fois :
la limitation de chacun et de tous.
Ma tête s’enfonce dans la carcasse de mes deux
mains, Je tombe au milieu de moi. Il faut que le
CE SONT DES SOUVENIRS 73
plus grand des tâtonnements finisse par découvrir
une correspondance entre chacun et tous. L’identité
du solitaire avec la présence humaine éparpillée,
il faut en trouver quelque part, en un point, la paroi
évanouissante. Quelle que soit ta recherche, tu re¬
cherches cela. Tu as besoin lorsque tu parles, de
respirer la ressemblance et le consentement. Le génie
d’être compris... Les foules, les immensités ani¬
mées sur les rivages, le soir, comme des pelletées
d’étincelles, la fertilité des villes, les vastes décors fré¬
missants que les armées chantent et traînent avec
elles, la poussée charnelle que fait la pente des monts
sacrés primordiaux, l’Açnaventa d’où roula l’idée de
Zoroastre ; ou bien l’Ararat ou le Démavend d’où
la main infinie du regard touche à la fois la mer,
le fleuve et la plaine ; ou bien le mont Mérou, vêtu
tout autour de la pure beauté des heures : ce Keylon
qui donna son nom au ciel et érige au plus haut point
terrestre la trace du pied d’Adam... — Ah, je suis mal
dépouillé d’une marée haute ; elle me retient en¬
core ! — Les fleuves conscients qui ont duré des
années et sont allés dans les deux sens de l’étendue,
et aussi, de la vie à la mort et de la mort à la vie ;
les lignes de vie, les portes Caspiennes, les clefs du
monde, Hérat et Banian, la gorge caucasienne de
Darial, pleine de ces inscriptions runiques que l’œil
récolte entre l’Altaï sibérien et la Scandinavie — les
cohues, les foyers de respirations aux croisements
des routes, aux brèches des escarpements, aux gués
des cours d’eau, aux embouchures des accompa¬
gnantes vallées, au pourtour des plus infranchissables
de toutes les barrières naturelles : les cages de noir¬
ceur, l’enfer tissé des forêts !...
Mais... brusquement — Oh oh ! je me dresse :
Mais il y a quelque chose à quoi je ne songe pas
quand je dis pour expliquer tout : surmenage, cau¬
chemars maladifs. Je suis fou de n’y avoir pas pensé:
74 LES ENCHAÎNEMENTS
Avec quoi sont-ils faits, ces cauchemars — leur
substance réelle, leurs concrétions de noms propres ?
Surtout, en effet, oui, cet élément de noms propres,
inaltérables, chimiques, sur quoi la fantaisie la plus
débauchée d’un seul ne peut rien ?...
Ils viennent de quelque pari. D’où ? Pas de moi.
Cela ne se rattache à rien de moi, mêmes ceux, qu’à
l’instant, un recommencement difforme de rêve vient
de me faire passer dans la bouche. A rien. Tout cela
est totalement étranger à mes préoccupations et pis
encore, à mes connaissances, moi humble bachelier,
ne parlant que français, n’ayant jamais voyagé que
do ma Provence à Paris, et si ignorant — comme les
autres ! Si quelqu’un vit aux antipodes de l’histoire
et de l’archéologie, c’est bien moi. Je n’en sais que
ce qu’il en faut au répertoire littéraire. Et même,
combien me crispe la marotte de mon oncle Raphard,
l’astre intellectuel d’Alican, maniaque des ruines,
des fouilles et des numismatiques !...
Non, en vérité, je ne savais pas. Ces noms propres,
ils ont les angles durs et crus des mots qui ne
s’étaient pas encore introduits dans les mécanismes
de l'oreille et du gosier... Ils sont hérissés, sur¬
prenants, et sépulcraux. Iamgadal, Heth, Khoufou,...
Leur netteté, c'est de l’inattendu, du ridicule glacé
et cadavérique qui se cristallise dans ma chair et me
fait claquer des dents.
Pourtant, ils sont appliqués sur moi.
Je me lève, je marche. J’essaye à grand effort
de me calmer, pour regarder mieux. Pourtant,
voyons, cela ne peut venir que de moi. Il n’y a qu’une
seule solution : ces détails, dont quelques-uns se rac¬
cordent à des notions générales que j’avais, je les ai
lus quelque part, jadis, dans des livres, ou plutôt (car
je me souviendrais peut-être des livres spéciaux), dans
des articles, dans quelque encyclopédie ; peut-être les
ai-je entendus : cours du collège, conférences, conver¬
sations... Peut-être le bavardage de l’oncle Raphard —
CE SONT DES SOUVENIRS
75
quoiqu’il se vante de ne rien connaître en dehors du
Moyen Age.
Je me remémore un cas bizarre qui est relaté dans
les traités scolaires de psychologie : les sensations
une fois enregistrées dans la matière cérébrale, disent
ces manuels, y sont toujours en puissance, et en
quelque sorte en suspens, et toujours susceptibles
de se révéler sous l’influence d’excitations d'une cer¬
taine nature. On cite l’exemple d'une vieille femme
complètement illettrée, recueillie dans un hôpital, et
qui, dans son délire, s’est mise à réciter impeccable¬
ment de très longs passages de latin, de grec, et d'hé
breu rabbinique. On finit par découvrir que cette
femme avait été, trente ans en çà, pendant quelque
temps, servante chez un pasteur, et qu’elle avait en¬
tendu, en vaquant aux soins du ménage, son patron
lire ces textes tout haut. Les impressions matérielles
concomitantes des perceptions auditives étaient
restées marquées dans la tète de la servante, et le
bouleversement morbide, chirurgie phonographique,
les mettait au jour.
C’est cela. Je tiens le fil, le seul fil — quoique
abasourdi d’apprendre que je savais tout cela sans
le savoir, et, tout de même, me refusant instincti-
vement de l’admettre.
★ ★
Mais les choses dressées et palpables, que signifient
les anciennes lectures là-dedans ? J’étais au milieu
de ce que j’ai vu. Je l’ai vécu. Tout cela criait la vie.
Sa fraîcheur presque sanglante, à cette créature ac¬
croupie sur le sable, le goût de son amour dans ma
bouche, sa proximité dont tremblait et s’attiédissait
ma main, la chose nue de son rire, la toute puissance
de trois brins de cheveux, rougis à blanc par le soleil
contre le coquillage tourné de son oreille. Les mares
rocheuses que le vent tressait là, et dans quoi fleuris¬
76 LES ENCHAÎNEMENTS
saient des jardins d’entrailles. Les vagues qui arri¬
vaient, musclées, polies et bleues, puis montraient
les dents, et dont la volute tombante se formait avec
bruit à un bout de la grève, et courait vite à l’autre
bout... Et le tirage puissant de leur recul, l’eau pleine
de griffes striant le sable délayé, et dénudant et fra¬
cassant, à plat, un pavage luisant de galets. La démo¬
lition régulière des monts d’Arabie. Les blocs insérés
dans le poids du monde : pour les déplacer, il faut
défoncer l’espace. L’ardeur plate du temple, miroir
des feux d’en haut. La proue fendue des colonnes,
assaille, la nuit, le point du lever de Sinus, et le jour,
son accomplissement c’est d’être le phare du soleil !
J’ai vu cette tête d’esclave rivée au fond de tout,
cette tête du dessous planétaire. Moi, le point traînant
d’une fourmilière, avec le sacrifice imperceptible de
tout mon effort, j’ai vu le Pharaon dans sa tente né¬
buleuse de rayonnements, au faîte de la penchaison
énorme et lisse dont la hauteur toujours précipitée
vide les yeux.
J’ai vu la bataille. J’ai vu — puisque je les revois
— deux formes qui se battent, la bataille même
qui trébuche, avant les temples, avant les noms : un
fouillis de lignes articulées par des points. Toutes les
dimensions ont basculé. Ces deux formes d’insectes
qui rampaient l’une vers l’autre sur leurs supports
angulaires, par amour de se détruire, se dressent
comme des vagues pour se surmonter. L’un est
fait de linéaments verts sur quoi sont tracées des
ailes d’herbe ; au bout d’un cou long comme une ba¬
guette, sur la boule de la tête, deux turquoises la¬
térales regardent, et, en avant, martelant et sciant, un
appareil d’énormes massues pleines de lames et dou¬
blement coudées. L’autre, plus ramassé, s’emboîte
dans des étuis cuirassés dont le dernier — le thorax
plat aux pièces ajustées de cadenas — porte, en
pointe, la lanterne étrange de la tête.
L’un a dominé l’autre, et en a tiré le bruit de dé¬
GE SONT DES SOUVENIRS
77
chirement, et toute la destruction. Sur six piliers
pliés et mobiles, enchevêtrement formidable, le vain¬
queur horizontal, aiguisé, luit et file en traits
d’éclair, se précipite dans le chaos des fétus de terre,
à travers les brins d’herbe immenses.
Le besoin de durer attache entre eux, comme une
flamme, les morceaux dont on est fait. Autour de ce
pivot, l’effort tourne comme le monde.
La sombre statue centrale, j’y suis poussé... Le mo¬
nolithe en qui je sens mes épaules s’appuyer, et ma
tête baller lumineuse et grande ouverte, et qui se
traînait de l’hiver à l’été, je lui ressemble, c’est
moi, c’est moi î Tout à l’heure, sur le désert
des pavés, j’ai dit, comme il avait dit : Je suis le
séparé... Et ce profil larvaire de chien, trou rond de
l’oeil ; piquants des oreilles, bissectrice zigzagante
de la mâchoire — au bout de mes doigts pleins d’une
pierre, je le sens germer de moi comme d’une souche
dans une tremblotante effusion.
Et la même image, vivante du partage de nia vie,
parmi les chancellements froids de l’eau à l’odeur
de bête, elle surnage des plaques de coups du déluge,
et jusque dans cette chambre, scelle encore ma vue.
Cela est si fort que je comprends encore le chien
comme je l’ai compris quand j’étais dans le chaos.
Il est venu au-devant de moi, ainsi que l’autre moitié
du monde...
Le majestueux et pur Yudichtira n’a-t-il pas obligé
les dieux à admettre son chien avec lui parmi les
bienheureux — un peu avant qu’il ne les obligeât
à changer, par simple bonté, l’enfer en paradis ?...
Le pays de la terre jaune, Hoang-tu ; le Fleuve Jaune,
Hoang-ho ; le Souverain Jaune, Hoang-ti. Le soleil
et la splendeur sont jaunes comme de la soie. Le dieu
qui est sur le sommet vide de tous les temps, c’est
le soleil, cadre éblouissant des origines : Amon-Ra,
Outou, Ahura Mazda, Mithra, Surya — qui a semé
sur les rangées des fronts les perspectives de l’a¬
78
LES ENCHAÎNEMENTS
doration et qui a fécondé aussi les graines régulières
des dynasties. Au bout de tous les grands voyages,
pend au ciel une toison d’or... Et l’éternelle urne de
sang qui s’incline dans les brumes — la tache de
sang toujours pareille...
Je me débats... Ma face se recule de mes dix doigts
comme d’un soupirail. Je ne veux pas croire aux
esprits, aux évocations magiques, aux revenants à la
mode du jour.
Je lui ressemble, c’est moi, ce grand commenceur
avec ses trois tronçons écorchés du commencement :
contre la nature, contre la femme et contre ses sem¬
blables ; seul avec le noyau de son cœur et toujours
destiné au pire. Un malgré tous, un, malgré la
forme de la foule ! J’ai senti l’homme éployé au re¬
bours des hommes ; et j’ai vu les hommes.
On est le centre du monde et on n’est qu’un
point, dans le monde. On ne veut pas mourir et on
cherche à s'exprimer, à être le dieu sexuel, à entrevoir
l’idée au dessin juste ; l’inscription est un fœtus de
temple, et on se cramponne aux architectures. Mais
les foules sont domptées. Et, par-dessus tout :
« Cherche leur joie ! » Elles restent en moi, les
paroles inépuisables. Et aussi : « Rien ne sera pire ! »
Je vais et viens comme un somnambule. C’est plus
grand que je ne le crois, c’est plus grand, plus
grand... Un autre univers qui s’ajoute de force au
mien. Par quoi suis-je assiégé ?
*
* *
Les pics courbes ! Tout à coup, je les ai reconnus !
Oui, je les connais bien. Là-bas il y a une ba¬
lustrade bouleversée de rochers ramassés à chaque
bout par deux pitons recourbés l’un vers l’autre, sur
le rivage, à quelques centaines de mètres des der¬
nières maisons d’Alican. Ce sont les mêmes que
ceux de cette nuit.
CE SONT DES SOUVENIRS
79
... I1 est vrai que s’ils furent tels dans mon rêve
que je les ai vus encore l’année dernière, cela prou¬
verait que mon rêve est copié sur mes sensations. Je
retombe dans une torture morne. Mais à ce moment
même, comme si j’avais trouvé je ne sais où et je ne
sais comment, un point d’appui, je sors du doute
brutalement. Tout ce que j’ai vu, tout, ce sont des
souvenirs.
Ce sont des souvenirs. J’ai été l’homme poursuivi
par la descente totale des neiges et le déséquilibre du
froid ; et l’esclave fugitif qui battit la mer et roula
jusqu’à la stèle qu’il avait taillée lui-même, de ses
mains, dans l’immémorial déplacement des âges ; et
celui qui erra à différents étages de la durée, sur les
rivages méditerranéens.
Métempsychose. Le voyage, de corps on corps,
de l’âme indestructible. Beaucoup de savants y ont
cru. Cela explique tout, cela seul expliquerait tout,
et d’abord, cette pulsation de certitude.
Je cherche à ramasser tout ce que je peux savoir
là-dessus, en attendant, dans quelques coins de mes
livres de collège.
Et soudain, une tête de chapitre, comme une com¬
motion : De la mémoire ancestrale. Je lis :
« L’auteur des Altérations de la Mémoire, après
avoir cité le cas de la servante du pasteur et un autre
cas, aussi typique et non moins contrôlé, va plus loin.
Il énumère de nombreuses observations faites par
lui-même dans des établissements où il a soigné des
névropathes pendant plus de vingt ans et il en déduit
la persistance d’une mémoire ancestrale endormie.
« Les travaux qu’il a poursuivis sont contemporains
de ceux qui ont été consacrés à l’hérédité et l’ata¬
visme des tempéraments, des traits et des tares phy¬
siques, et il s’appuie sur les données portées en
lumière dans cet ordre par les savants, pour affirmer
que non seulement toutes les impressions sans
exception demeurent inscrites, en puissance, et à
80 LES ENCHAÎNEMENTS
l’état latent, dans le cerveau, mais qu’elles se trans¬
mettent intégralement d’individu à individu dans
l’embryon.
« Il établit ainsi un système psychique parallèle à
celui de la transmission des tempéraments et des
particularités organiques des individus. Cette assi¬
milation est d’ailleurs d’autant plus rationnelle que
l’hérédité psychologique est, elle-même, de nature
exclusivement physiologique. Ce ne sont pas, aux
yeux de la science, les sensations, les images, ou les
idées, ce n’est pas l’intelligence, l’imagination ou la
raison — entités insaisissables — qui se trans¬
mettent, mais l’altération des tissus cérébraux, qui,
accompagnant toutes les manifestations mentales, sert
de substratum à ces différents ordres de faits — et
que, faute de données adéquates, faute d’un système
descriptif plus scientifique et explicite, nous tra¬
duisons par une métaphore littéraire en disant que
le souvenir se grave ou s’imprime dans le cerveau.
« L’auteur ajoute, comme tous ceux qui ont étudié
ces questions, que ce n’est jamais que sous un « sti¬
mulus » d’ordre pathologique, anormal, que la mé¬
moire ancestrale se réveille. Dans l’état normal, les
alluvions des impressions les plus récentes la re¬
couvrent successivement et hermétiquement, dé¬
limitant un champ de mémoire aux intensités à peu
près régulièrement dégradées et aux dimensions res¬
treintes, et elle se trouve, en fait, abolie. Pour en
poursuivre l’étude, il faut se hasarder parmi ces
phénomènes de déformation profonde, sismique, du
monde intérieur, qui, sur les pentes du vertige mental,
vont du génie à la folie. Mais nous n’avons guère de
vue ni de prise sur les fous, et leurs secrets sont bien
gardés. Quant aux hommes de génie, ils se carac¬
térisent. dans la monstruosité, par l’équilibre, l’har¬
monie et la modération. Les nombreuses composantes
dont est faite, par une exceptionnelle et complète
conjonction, la trouvaille expressive du génie
CE SONT DES SOUVENIRS 81
— qu’elle soit artistique ou scientifique — sont ex¬
trêmement divisées et en conséquence, presque im¬
possibles à isoler. C’est pourtant sur ces cimes so¬
lennelles de la psychologie, que la méthode expéri¬
mentale ira trouver la solution du problème. »
J’ai levé la tête du seuil de ce livre, étonné et
ébloui comme un convalescent grandiose. Ma con¬
viction s’est faite toute, à travers moi.
Ce sont des souvenirs.
★
★ ★
J’ai plongé dans la lignée d’êtres qui depuis cent
mille ans d'humanité, aboutit à moi. Je suis rentré
par fragments, réellement, matériellement, parmi l’a-
bime des temps, dans quelques-uns de ceux dont je
suis sorti.
Il n’y a pas de métempsycose, de réincarnation
surnaturelle, de miracle. Il n’y a que le principe
positif de l’hérédité des organismes. Il n’y a que le
miracle de la pensée, du souvenir — ce calque per¬
sistant et à proprement parler suprahumain — cette
fantasmagorie, du monde dans l’esprit, et qui donne
à 1’étendue une peau intérieure.
Oui, il s’agit bien de mon corps d’avant et de
mon corps d’aujourd’hui. Vie, vie ! Et c’est par
une explosion de vie que je puis dire, les yeux
ouverts : « Je suis mort ! » et le répéter plusieurs fois !
Malade, détraqué... Peut-être. Tant pis ; tant
mieux ! Je me fais peur avec ce prodige que j’ai au
dedans de moi. Je me regarde dans la glace. Quelque
chose d'étrange est dans ma couleur et dans ma
forme. Je m’apparais tout blanc ; je ne sais si c’est
de la pâleur ou l’étourdissement de mes yeux, si
exhumés.
Un être fut-il jamais saisi par une émotion aussi
82
LES ENCHAÎNEMENTS
majestueuse que celle qui me paralyse presque
pendant que je cherche, les yeux tâtonnants, dans le
dictionnaire historique...
J’ai retrouvé avec une subite jouissance blessée :
Iamgadal, « nom phénicien de la Méditerranée ».
Puis j’ai cherché à voir, dans le résidu du mot
imprimé, les deux syllabes amples et sourdes que
faisait déferler le mécanisme du rêve : Khoufou.
Et je lis que c’était le nom égyptien du Chéops des
Grecs, premier pharaon de la VIe dynastie, surtout
célèbre pour avoir construit la grande pyramide de
Giseh qui devait lui servir de sépulture. J’apprends
que Chéops régnait environ quarante siècles avant
notre ère, ce qui le faisait contemporain des tro¬
glodytes du continent européen et des habitants
des palaffites lacustres retrouvées en Suisse.
Je m’arrête. Il y a trop de directions. Il y a trop
de mots, de mots goutte à goutte, germe à germe,
qui vibrent — chacun pouvant devenir démesuré
— dans les résumés microscopiques de l’histoire.
Je suis heurté par les quatre coups de l’heure.
Cette constatation m’agrippe au réel, refait la struc¬
ture de ma vie normale. Je suis chez moi, en habit
de soirée, et les objets usuels sont tous, comme des
morts, à leur place exacte.
... Je ne suis pas maître de mes souvenirs !...
Quand j’essaye de me remémorer l’un des êtres
qui palpitaient tout à l’heure — le sculpteur accroupi,
formuleur de l’aigle bicéphale —, je ne peux pas re¬
muer autre chose que ce que j’ai vu. J’ai beau l’appe¬
ler, il ne tourne pas la tête ! Il tape, et me jette sans
me regarder, le bruit des coups. Et déjà, la vision, à
mesure que j’y insiste, s’atténue et se démantèle
sans se diversifier. Je ne peux rien provoquer de la
résurrection. C’est le hasard qui me mène, ou plutôt
l’inconnu des infiniment petits physiologiques sur
lesquels je flotte, et qui est pour moi la même chose
CE SONT DES SOUVENIRS
83
que le hasard. Il me faut attendre l’ordre organique,
et je suis dépassé par ma réalité.
Et puis mon souvenir n’est jamais pur. Malgré tout,
je garde avec moi, quand je revis le passé, plus de
choses qu’il ne m’en appartient, j’y apporte des
morceaux adhérents de la pellicule contemporaine,
des appellations désajustées. Dans le fouillis, recréé
un instant, des nudités primitives, j’ai mis la figure
symétrique des rouages d’une machine ; j’ai fait
avec ma chair moderne criblée d’images et de mots,
des mélanges. Je ne peux pas me débarrasser d’au¬
jourd’hui.
Et maintenant ?... Vais-je continuer à rêver loin ?
Je suis bien forcé de constater que ces effrayantes
douceurs de dédoublement se sont succédé jusqu’ici
de plus en plus intenses et de plus en plus fréquentes.
Elles recommenceront. Un cri de joie. Ivre et les
bras tendus, je crie : Marthe ! Je suis seul, mais mon
cri a jailli et a tapé sur les murs. Tout est changé
maintenant. Rien n’est plus comme tout à l’heure.
Cette grandeur que je cherchais si petitement pour
éblouir et attirer cette femme, j’en suis rempli. J’ai
des proportions surhumaines moi qui ne suis pas
l’homme que je parais, mais une dynastie de vivants
accrochés les uns aux autres, la multitude linéaire
qui s’engendra pour m’engendrer. Je suis celui qui
représente en réalité ce que chacun représente en
vérité : une échelle infinie et compacte de créatures
en qui tout le passé est présent.
La séparation qui me rejetait de la vie a disparu. Je
suis celui qui n’est pas séparé, nulle part. Depuis que
j'existe, je suis le milieu des choses ! Cette grandeur,
elle m’étouffe, parce que je sens bien que je ne la
vois pas encore tout entière. Je me sais ni ce qu’elle
veut, ni ce que j’en ferai. Marthe Uriel se figure que
je suis pareil aux autres. Elle va voir !
Trop grand, je me lève, moi qui ai un pie 1 dans
84
LES ENCHAÎNEMENTS
la tombe, moi qui signifie : ressusciter, moi l’homme
éternel. Je fais quelques pas en chancelant dans ma
petite chambre, avec mon vaste corps.
Je n’ai forgé qu’un prélude. Où, quand et comment,
vais-je revivre quelque autre portion de l’universelle
existence antérieure ?
III
IL Y A DEUX VÉRITÉS
Les habitudes. Je me lève, je fais ma toilette
près de la fenêtre, comme l’autre que j’ai été jus¬
qu’ici.
L’autre ? Déjà, la nuit de sommeil — une seule
nuit ! — a apporté un néant raisonnable. Habillé, je
sors. De descendre l'escalier, cela m’encastre dans
la spirale de tous les jours. En bas, Toni bâille en
me regardant de travers, avec un coup de dents ; et
je vois à côté de lui gesticuler un bloc féminin :
caraco globuleux à grosse tête cartonneuse, aux courts
bras de tortue, qui serrent quelque balai de guignol
sur un sein ventru.
Dix minutes après, Mme Anne, posée sur le comp¬
toir de la pâle crèmerie, dans la douce buée du café
au lait, me sourit de ses dents mouillées et sucrantes.
La moelle de ses paumes s’aplatit sur le laqué blanc
du comptoir, entre un encrier et des factures ; l’acné
étoffe sa joue d’un rose rugueux de papier buvard ;
et le rouge caoutchouc brillant de sa bouche vapo¬
rise de petites bulles.
Comme, malgré tout, on redevient vite et solide¬
ment l’homme qu’on est surtout, qu’on est au
86 LES ENCHAÎNEMENTS
milieu, l’useur indéfini, superficiel et morne, de la
vie !
J’ai beau penser : « Il y a eu cette grande chose ;
elle sera encore — et je vais partir à la rencontre de
mon rêve dans mon pays originel, le pays des Pics
Courbes... » Cela appartient à un enchantement exilé,
faible dans l’heure qui sonne. A travers les murs
que voici, qu’en subsiste-t-il ? Le vague s’évapore,
reste l’immédiat — l’universalité du moment pré¬
sent. Le souci direct que je mets au point tandis que
je traverse en diagonale le trottoir : « J’ai oublié ceci,
cela... », le choix des pavés sur lesquels je décide de
poser le pied, cela est plus substantiel qu’une phase
de la destinée des hommes, et pèse plus lourd que les
deux ou trois grands systèmes du cosmos. On vit dans
des petitesses démesurément grossies.
Il y a des secondes où je frissonne : ce sont celles
où je comprends ; où je vois l’excès de ma pensée,
tout ce qu’elle soulève de défendu. Sous l’emprise
d’une telle réalité, je cligne des yeux et je me tiens
mal debout; mais il y a surtout des moments où je
m’aperçois que je ne suis pas capable de comprendre,
d’ajouter à la vérité quotidienne des débauches de
vérité.
Je suis allé au musée pour me secourir. J’ai par¬
couru les sobres blancheurs des dalles de cette espèce
d’église, où des fragments cassés de mille passés di¬
vers sont rangés côte à côte, dans un cérémonial
d’énigme. J’ai longé d’un pied traînant les lucarnes
d’étiquettes, posées sur les siècles ; des rues, des
cités, des civilisations d’étiquettes...
Je me suis arrêté devant la statue d’un pontife assis,
carré de basalte noir, noir et luisant : la chose prin-
cière et sacerdotale de Chaldée dressée comme un
autel dans le sanctuaire d’Égypte...
Je le regarde briller d’une caresse condensée de
siècles, ce bloc noir écourté aux quatre arêtes mortes,
et je vois dans le même coup d’œil s’éloigner le long
IL Y A DEUX VÉRITÉS
87
de la galerie du musée les dos d'un homme et d’une
femme qui viennent de se joindre de biais et qui
s’en vont ensemble, liés, sans rien regarder.
★ ★
La longueur et la patience des successions a troué
par places la surface de l’Immobile brillant comme
de la glace ; à l’arcade sourcilière de la grosse tète
boulue, à l’épaule d’angle, à la main soudée. Sur les
genoux unis par la cohésion des atomes, repose un
carré chiffré, éternellement carré et chiffré.
Alors, il a remué.
— La plus ancienne des villes : Eridu.
Trônant informe dans la roche noire, l’être qui a
parlé s’avance en s’amplifiant, et sans qu’il bouge,
vers moi. Il entraîne autour de lui les choses où il
est scellé, tout son mur transparent. Au fond du
puits de science où sur les quatre parois la série des
peintures, mince ombre de foule, se tient debout
suspendue, voici grossir son turban strié, sa figure
écrasée à la lèvre épaisse.
Nous sommes tous dans le temple.
J’y suis arrivé par une nuit de printemps... Toute
seule avec mon corps dans le souterrain où ventaient
des ailes immenses, ma lampe traçait de larges cer¬
cles de terreur, de sorte que mon bras faisait avancer
et reculer au bout de son poing étoilé toute la file
divergente des grandes statues assises sur des cubes
tumulaires au fond des cubes de noir suintant
l’immobilité. Ensuite, j’ai poursuivi sans la lâcher
l’horreur tombante du puits soudain, me crampon¬
nant pas à pas au commencement de la tombée ;
puis j’ai traversé la flamme au souffle foudroyant :
j’ai bondi exactement dans les compartiments noirs
du sol parmi le réseau de barrières qui flamboyaient
— je ne sais pas comment j’ai fait pour ne pas me
88
LES ENCHAÎNEMENTS
donner au feu. J’ai traversé le fleuve rapide et bestial
— je ne sais pas comment j’ai fait pour m’arracher
à l’eau. Je me suis sauvé jusqu’à la plate-forme rétré¬
cie où il n’y a plus au monde qu’une porte avec deux
anneaux. J’ai saisi les deux anneaux, mais ce sont
eux qui m’ont saisi car j'y ai été tout à coup sus¬
pendu au-dessus du grand vide tumultueux qui
s’était creusé. J’y pense toujours, à cet instant où
j’étais cramponné sur le palais crevé de l’orage, dont
le brusque gouffre a soufflé la flamme de ma lampe,
dont le fracas formidable se substituait à ma pensée,
tandis que le froid cadavéreux exhalé des entrailles
de la terre me faisait des os de glace. Le sol est revenu
alors que la fatigue me forçait déjà à desserrer les
doigts. Et avec mon masque à tête de chacal, j’ai
pénétré, par la porte qui perce le piédestal de la
statue de la sainte Trinité, dans le temple de la
déesse, dont, au fond du colossal sépulcre compliqué,
j’avais entrevu la grandeur par en bas... Mais non !...
Que dis-je ! Cela, c’est une effrayante aventure anté¬
rieure... Je suis arrivé dans le temple en franchis¬
sant pesamment des degrés et des paliers pauvres
d’escalier pour remonter la nuit... Non ! cela aussi
c’est une aventure cachée par les oscillations du
temps.
Nous sommes arrivés en plein jour devant le pylône
carré et oblique qui pose la figuration, rapetissée
avec soin et encadrée dans la régularité, d’une mon¬
tagne. Nous y sommes entrés tout à l’heure, avec
les prêtres, parmi les palmiers et les tireurs d’eau
aux épaules planes encochées par un balancier
que faisait fléchir à chaque bout une jarre mouve¬
mentée, et aux chocs de la marche de ces esclaves qui
se croisaient en tous sens, l’ouverture des jarres cra¬
chait des morceaux d’eau formant dans l’air, le temps
d’un éclair, la figure brillante d’anneaux et de palets
de verre déchiquetés. Devant le seuil, le sol était
assombri et vernissé par l’eau qu’allongeait jusque-
IL Y A DEUX VÉRITÉS
89
là la fontaine, et mon habillement agita de la blan¬
cheur fouillante dans cette flaque lorsque je l’ai en¬
jambée.
C’est lui, assis, qui parle, et tandis qu’il parle, qu’il
utilise l’exactitude étrange mais saisissante des noms
propres, qu’il dit. tout ce que peuvent accrocher et
pêcher dans les choses les seize lettres de l’alphabet,
je perçois sur le tissu gris de sa robe bossuée aux
genoux, la double plaque de poussière ramassée par
les génuflexions.
Il y a, agitant l’intérieur des têtes qui sont là
rangées comme des vases, la mienne appuyée au coin,
un souffle de dispute. Nous sommes pris, frémissants
dans cette mêlée orageuse : des deux grands pays, le¬
quel est le plus grand, lequel est le premier ? La créa¬
tion triomphante appartient-elle à la Chaldée ? Il faut
qu’on le dise et qu’on le sache enfin !
Il dit, le prêtre étranger qui nous ressemble pour¬
tant comme un frère :
— Bel dit à Kasisatra : Jette tes biens loin de toi,
mais ne manque pas, dans le bateau bitumé qui flot¬
tera sur l’anéantissement de l’humanité, d’enfouir en
même temps que les germes, les livres, ceux qui con¬
tiennent le commencement, le milieu et la fin.
« Kasisatra jeta ses biens et conserva les germes
et les livres. La terre apparut enfin, à la baisse des
eaux, par son bout supérieur : les monts de Miliddou.
Sur ce monde où pesait le souvenir du cataclysme
étagé qui effraya même les dieux qui l’avaient suscité,
car, le voyant, ils montèrent jusqu’au faîte du firma¬
ment d’Anou comme des chiens, et (surtout les
déesses) hurlèrent sur le rebord, — les anciennes dy¬
nasties divines et astrales furent continuées d’abord
par des lignées de monstres, dont le premier fut
Titan.
« Mais la plus ancienne des villes, c’est vraiment
90
LES ENCHAINEMENTS
Eridu. Cette première borne des déroulements fut
élevée par les deux civilisations premières nées,
Akkad et Shoumir, qui descendues de la plate-forme
du monde, du socle asiatique, frayèrent avec leurs
pieds et avec leurs mains, le long du mur majes¬
tueusement ébréché du Paropamisus, la grande voie
de l’émigration humaine dans les choses, le chemin
des nations, la ligne de vie ; et elles s’établirent dans
la plaine où l’Idigna et la Poura se touchent par places
pendant les crues, Akkad au nord, Shoumir au sud.
« Après Eridu et Uru et Unu, ce fut Zirpurla, puis
Agadé et Nippur, puis entre les villes, (dans le temps)
et à l’endroit le plus serré entre les deux fleuves,
(dans l’espace) la ziggourat de Borsipa, à sept étages
cubiques tendus chacun de la couleur parfaite d’un
dieu, la Tour des Langues, qu’arrêta avant le faîte la
confusion des langages, puis que fondit le vent des
siècles ; ensuite Ur, Larsam et Tin-Tir-Ki, qui après
que bien des générations furent tombées en pous¬
sière, s'appela Bab-Ilu. Le plus haut, non le premier,
des grands rois inscrits, car il fut plus encore un
descendant qu’un ancêtre, fut Sharganisharri qui
eut un pied dans la Potamie et un pied sur l’Elam.
« Les Akkadiens et les Sumériens ont fait jaillir de
rien les trois inventions majeures après le feu, cette
moitié terrestre du soleil : le soc de charrue, qui rem¬
plaça le millet par le blé ; la brique cuite qui rem¬
plaça à la fois la hutte par la maison et la parole par
la bibliothèque ; la roue, qui multiplia la distance
que renferme l’homme.
« Eux, et leurs successeurs les Khaldi qui les absor¬
bèrent (très vite les enlacements ont défiguré les
espèces), ils ont mis, de la terre aux cieux, l’alphabet,
qui est le support du langage, lequel est le support
de la pensée ; ils ont fait entrer par le moyen de la
connaissance la voûte des étoiles dans notre destinée,
retrouvé ce qui est antérieur, comme on retrouve les
turquoises dans le Sinaï, et commencé toute grande
IL Y A DEUX VÉRITÉS
91
chose future : Ils ont, par là, plié de plis irréductibles
et d’habitudes, le génie humain, et l’invention n’a
crû, depuis, que dans les voies et selon les modes
qu’ils ont aménagées. Ils ont posé, au-dessus de tout,
ce qui est plus invincible que les aspirations de la
vie et des races, que les démolissantes passions :
l’ordre établi — oui, la force de l’exemple, cette
deuxième lumière. Tout ce qui fut fait sera refait. Les
premiers actes ont asservi d’avance tous les hommes
à venir. C’est une force écrasante, c’est une arme
déchaînée contre le néant de ce qui n’est pas encore.
C’est une pesée qui attend dans le vide, un levier
parmi les nuées.
En parlant ainsi et en ne parlant pas de l’Égypte —
haineusement — le Chaldéen violente la certitude
sculptée en nous et met dans nos poings fermés au
bout de nos bras, une crispation de fureur. Il dit
encore :
— Ceux que j’ai nommés épelèrent les premiers
l’informe religion qui devint toutes les religions. Ils
dressèrent, avec une audace incompréhensible, les
personnifications do la nature, et de ce conflit de la
lumière et de l’ombre (les deux moitiés contraires du
regard) qui tournoient partout et se repoussent indis¬
solublement, et dont nous ne tenons que le blanc
et le noir. Ils édifièrent la charpente officielle de
l’invisible, l’échappatoire public aux harcelantes
inquiétudes. Ils dirent : « Le but, et la cause, c’est
quelqu’un. » Toute l’affabulation de la croyance pas¬
sionnée, elle provient du passage de ceux-là, et non
d’autres, dans le monde. Elle sort de ces nécropoles
immenses par leur étendue sous le ciel et plus
immenses encore par leur profondeur creusée dans le
passé, de ce vaste cimetière en hauteur où les résidus
des villes successives ont commencé à se superposer
en nappes dans l’ombre neuve, et les poussières des
os à remplir avec ordre le trou béant de l’univers —
des hypogées d'Erekh.
92 LES ENCHAÎNEMENTS
Une autre voix, qui ramasse la rancune des nôtres,
gronde :
— Non. C'est l'Égypte qui a commencé.
Mais le pontife étranger chante plus fort, et son
œil devient si fixe que c'est un oeil non d’homme
mais d'oiseau, encerclé dans un anneau.
— La Chaldée a été la mère des mères ! Au temps
où le pasteur Abraham s’établit du pays d’Ur en
Chaldée dans celui d’Aran, lorsque les Bak Sing —
les Cent Familles — partirent des terres déjà retour¬
nées des myriades de fois par leurs charrues et où
leur souvenir est resté adhérent par places, pour
créer par la douceur agricole le plus illimité des
empires et le plus chargé d’humanité, ils portaient
dans la nouvelle Mésopotamie du fleuve Jaune et du
fleuve Bleu, le plan spirituel multiforme. Ils por¬
taient les calculs astronomiques qui empiètent à la
fois sur l’espace, sur le passé et sur l’avenir, les cou¬
pures de l’année et de la journée, la coupure de l’ho¬
rizon par les rayonnements cardinaux, la ceinture
symbolique aux douze figures du Zodiaque, le chiffre
d’or des identités célestes, les nombres sacrés, et
même les couleurs des planètes. Ils portèrent, au
delà de cette clef du monde, nommée la porte de
Jade, — où devait s’élever Lan Tcheou, — l’ordre
des poids et mesures, le système décimal et duo¬
décimal, l’échelle de musique et les signes d’écriture
droits et pointus, semblables à des épines, dont on
griffa la brique.
« Tout cela fleurit, enrichit les yeux selon l'étrange
efflorescence des dragons. Dans le pays où tout est
jaune : la terre aux profondeurs de gouffre, (il y a
là assez de terre pour recouvrir d’un champ l’univers
tout entier, et pourtant cette terre vient du ciel, du
vent, qui l’a arrachée et l’arrache encore, à chaque
douce minute, au Sayan, à l’Altaï et au Tarbagataï) :
et où sont jaunes le revêtement des hommes et les
plantes, même les nuages comme de la soie, même le
IL Y A DEUX VÉRITÉS
93
soleil et la distant , celui qui s’éleva seul peu à peu
sur l’œuvre des misérables travailleurs fut l’empe¬
reur Jaune. On entendit qu’un des premiers maîtres
transplantés s’appelât Shen Nung par reflet sonore
de l’antique Shargina.
« Ce fut longtemps après que vinrent les époques
où tous les noms propres se mirent à survivre. Par-
delà le faîte universel des Pamirs, (barrière si haute,
si bossuée, si déchirante, que les oiseaux eux-mêmes
doivent la contourner), sur l’autre versant, le Paci¬
fique, du vieux monde, élevèrent leur voix ferme et
positive, Chun et Yu, architectes de l’utile.
« Puis, dans le bassin des Sept Fleuves, qui s’ap¬
pauvrit ensuite de deux fleuves par la volonté des
hautes sources de l’Immaüs, s’établirent les premiers
monuments de Shindu Hindu, qui furent des pyra¬
mides à étages comme Birs Nimroud, la Tour des
Sept Lumières de Sennaar, et s’établit aussi la loi du
Rig Veda pleine de vérité chaldéenne. Brève et rare
splendeur de la durée, où la mythologie de douceur
naturelle oscilla, divinement sincère, avant de rouler
de Veda en Veda, dépravée et desséchée par l’esprit
aryen de conquête et les machinations politiques des
brahmanes, et souillée môme aux regards des pas¬
sants étrangers, par le bariolage d'inégalité ! Vers
cette époque, en haut des deux fleuves, parut l’Assy¬
rien épouvantable.
« Les porteurs de chants védiques descendaient des
bords de la mer d’Hyrcanie. Ils chantaient la mer,
mais comme la marche de leur multitude avait été
longue sur les chemins terrestres, ils la chantaient
sans plus se la rappeler, sans la connaître, et ils la
confondaient avec le ciel.
« L’Assyrien venait, lui aussi, des racines du Tau-
ros arménien, des ombres du mont Kaçyapa dont le
nom entra, depuis, dans la mer qu’il surplombait.
11 était de la même souche que le Remplaçant chal-
déen, que l'Arabe, que le Pasteur qui usurpa l’Égypte
94
LES ENCHAÎNEMENTS
et le Nil féminin pendant deux dynasties ; que le
Cananéen, l’Araméen et le Juif, tous adorateurs de
la Lune, la dame Isthar, reine de la guerre et de
l’amour.
« L’Assyrien basané, crochu et frisé, instaura l’in¬
dustrie exclusive de la guerre, n’inventa rien que la
guerre — car la guerre, en effet, si elle réussit, rem¬
place tout, sur un point du monde et pendant
un instant de l’éternité. Sa vertu fut la vertu mili¬
taire, faite à doses égales, de lâcheté, de perfidie, et
de bravoure, et sa fonction, pendant huit cents
ans, de récolter les résultats spacieux du travail des
autres.
« Tous ceux dont l’avenir fera des étrangers en¬
tendront — sans que cela leur serve à rien — les cris
poussés çà et là, tout bas mais sans arrêt, par les
pierres entaillées, par les signes où s’est figée la ter¬
reur du monde : « Je laissai les chars dans la plaine
et j’escaladai les montagnes. Avec les guerriers de
mes batailles incomparables, je me posai devant les
tribus de la montagne comme un portique de co¬
lonnes. Les débris des torrents, les fragments des
hautes et inaccessibles montagnes, j’en façonnai un
trône. J’aplanis une des cimes pour y poser ce trône
et je bus l’eau des montagnes, l’eau auguste, pure,
afin d’étancher ma soif. Ce qu’on n’avait jamais osé
faire, je le fis. Je m’abattis comme la tempête sur le
district de Saraoush, et je le couvris tout entier de
ruines. Je châtiai leurs armées, je les décapitai, je
semai leurs cadavres et les empilai dans les gouffres.
Leurs chefs, je les empalai et les écorchai vifs devant
les restants des populations enchaînées. Leurs villes,
je les brûlai, je les démolis, je les détruisis, j’en fis
de menus décombres. Car je suis Tougoultipales-
harra, le roi puissant, le punisseur des méchants ! Et
j’ai pris les armes pour glorifier mon Dieu Assur ! »
« Et comme Assurbanabal copia les livres d’argile
de Shargina l’Ancien, de même les pullulements ali¬
IL Y A DEUX VÉRITÉS
95
gnés d’Elassar et de Ninive s’approprièrent par l’imi¬
tation exacte la sculpture chaldéenne. Ils l’atta¬
chèrent aux portiques de leurs rois et en mouvemen-
tèrent les bases d’albâtre des palais, les carapaces
militaires où se bombent et se tailladent la discipline
linéaire et parallèle, et les muscles aussi rayés que
des ailes.
« De même, après bien des siècles, la chronique
sacrée des Juifs, qu’Esdras remit en cinq morceaux
entre les gigantesques mains rétrospectives de Moïse,
prit à la Chaldée ses événements, ses légendes et ses
chiffres pour les violenter et les faire tenir dans son
code jaloux et son histoire naine. Les douze bandes de
pillards faufilées entre les peuples avec la massue de
leur dieu national si grossièrement unique, ne s’ap¬
proprièrent jamais que les hauts terrains de la Pales¬
tine, et, une fois passé le prestige éphémère des vic¬
toires de Joab et de la fortuné commerciale de Salo¬
mon, elles se déchirèrent elles-mêmes ne pouvant dé¬
chirer de larges étendues constituées, se rapetissèrent
violemment, jusqu’au jour où les dix corps d’Israël
rendirent gorge entre les poignes terribles de Sharou-
kin, et où Naboukoudouroussour le Chaldéen entra
parmi le reste de ces sanglants crieurs de Dieu comme
dans un poulailler.
« Toutes ces choses sont loin dans le passé et il
n’y a plus de règne chaldéen, mais il faut rétablir sur
son beau trône la géante et fragile vérité. »
Et elle maudit le brigandage universel qui dé¬
pouilla Kar Dyniach de sa superancienneté, la face
ronde et lippue qui agite un turban aux stries verti¬
cales et une grimaçante douleur en haut d’une robe.
Qu’y a-t-il de plus ancien dans le district de To-Mehi
où précisément nous sommes, que le tumulus de
Saqqarah ? Or, il est en briques et à gradins comme
la Tour de Babel. Mais voilà : la belle Kengi est un
jardin mou, frappé du malheur de n’avoir point d’os¬
sature de pierre comme la vallée du Nil, et d’être
i.
5
96 LES ENCHAÎNEMENTS
stérile aux monuments. Alors, ses témoignages dé¬
mesurés, elle dut les bâtir poignée par poignée, avec
la brique de terre, pulvérente et mortelle, et dans
le temps, ils retombent sur leur mère, comme de la
chair.
La plus ancienne des villes...
A ces assertions qui viennent d’être proférées de¬
vant moi par la bouche de l’étranger, une réponse
gronde dans l’air. Elle va résonner. Où suis-je ? Je
ne sais pas. Il me faudrait réfléchir jusqu’aux abîmes.
J’entends l’enseignement rituel sourdre dans l’angle
du temple versicolore comme un tombeau — seuil
sacerdotal de l’au-delà. Sur le mur suscité par la
flamme huileuse, devant mon œil méditatif et raidi,
un trait dilué de peinture brune sertit le ruban
rouge d’un bras terminé par une délicate main royale,
longuement empennée de doigts, qui effile et exhale
l’offrande granulée. Et autour de ce centre, trem¬
blent, à demi effacés hors du rond étroit de mon
regard, d’autres minces tissus lignés de gestes, et des
mots sacrés encagés dans des rectangles ; et des ins¬
criptions qui rayent le roc d’ajourements tels, qu’à
travers, on voit le monde jusqu’au cœur.
L’évidence sainte bouillonne en moi. Et voici enfin
que la voix du maître s’élève, faisant parler en fais¬
ceau le silence des disciples :
— La plus ancienne des villes, c’est Onou du
Nord !
« Elle fut trouvée toute construite, avec de la boue
et des piquets, par les hommes qui apportaient du
pays de Pouanit, sur leurs bannières, l’image de
l’Épervier et auxquels le chacal Anubis ouvrit les
chemins. Les suiveurs d’Horus ont été la race con¬
quérante elle-même ; leur passé, c’est l’horizon fixe
du passé. Eux, ils avaient dans les mains, des armes
IL Y A DEUX VÉRITÉS
97
et des outils de cuivre, alors que tous les hommes de
l’univers en dehors des Anou gîtaient encore dans des
trous, dans des arbres, ou sur les radeaux des lacs,
et ne se servaient que de cailloux. Ils ont subjugué
les Anou dans les deux moitiés en longueur du pays
dé Kimit, et mis sur la terre la race des maîtres,
comme un couvercle, sur la race des obéisseurs —
l’Égyptien rouge sur l’Asiate jaune, sur le Shasou
noir du désert et sur l’homme blanc, le sauvage, —
et c’est depuis eux que parmi les hommes, le bonheur
des uns est fait du malheur des autres.
« Et aussi loin que remontent les annales recueil¬
lies, tout Kimit, de fond en comble, était fixé tel quel,
et cela fait tomber dans la tête qui calcule un vertige
d’antiquité. Car pour encadrer et délimiter comme
cela a été fait, les marécages empoisonnés du Fleuve
primitif, pour régulariser sa fureur de fécondité et
façonner sa végétation, il a fallu le tiers de cent mille
ans. L’Égypte a été la mère des mères.
« Il faut croire qu’à partir du canton où débouche
le Nil, après avoir apporté grain à grain du fond de la
Libye, la plaine pointue qui avance chaque année
d’un pas dans sa largeur, le Nil si riche et si chargé
que la lourdeur de ses flots inonde la mer elle-même
et la pétrit à la distance d’un jour de navigation, trois
dynasties dix fois millénaires de dieux régnèrent jus¬
qu'aux cataractes désertiques, et vers leur déclin,
taillèrent le rocher du plateau sablonneux dans les
plans de l’image virginale et griffue d’Harmakhis,
le soleil levant — combien d’âges avant Mini, l’an¬
cêtre humain des ancêtres, avant Khoufou, Khafri
et Menkaouri, les pères des grandes pyramides au
milieu desquelles ils sont noyés dans la dureté de¬
puis tant de milliers d’années ! »
C’est ainsi que la réponse dont résonne l’intérieur
réglé du sanctuaire, remet, autour, les distances à
leurs vraies places.
La petite flamme sacrée déborde sur le début des
98
LES ENCHAÎNEMENTS
grandes ombres de la mort, sur le crépuscule de
l’amenti. Elle éclaire, du côté encore vivant de la
mort, le mur blanc et les très anciennes peintures
dont la chair légère est désarticulée par des nuages
blancs.
Un dieu-roi peint nouvellement est si beau et si
colorié qu’il croît sans cesse.
Cette statue d’Isis en basalte noir, on ne l’a pas
vue en entrant et on tressaute lorsqu’on se trouve
soudain sous le lieu de sa face. Sa peau obscure est
à la fois brillante et non brillante comme celle des
corps vivants. Mais elle domine la vie, de cette gran¬
deur de l’immobilité qui prend toute la place. Il en
émerge, à peine, une figure et des formes presque
closes ; elle s’entoure en relief d’une beauté d’abîme.
Les deux grandes nervures collées aux flancs, des
bras, — parallèles comme ne le sont que les deux
rives du Temps qui coule ; la figure, trop calmée,
où notre réflexion finit par se perdre et vouloir crier.
La bouche et les yeux horizontaux égalent l’horizon.
Le fond de la tète, c’est la nuit.
Et la grâce qui s’exhale sans fin de la figure de
pierre d’Isis, est l’image la plus précise qui subsiste
de l'éternité d’une rose.
C’est aussi l’éternité d’un secours. La représenta¬
tion liturgique qui suinte sur les murs de ce vesti¬
bule déjà surnaturel, c’est la vérité principale, en
lignes et en couleurs, la rare vérité, ciselée dans l’ap¬
parence grossière, étalée en feuilles de simplicité,
revêtue des colorations pieuses et entourée du trésor
transparent des écritures. C’est la projection magique
et plate de l’image qu’on voit de partout dans le ciel,
de l’image par excellence : la cérémonie solaire qui
trône sur la vie, et qui, correspondant, par des liens
qu’on peut compter, à tout ce qui frémit dans le carré
terrestre, est la manifestation du dieu unique qui fait
le plan du temps. Car il est unique et éternel, et ses
appellations diverses ne sont qu’un système prisma¬
IL Y A DEUX VÉRITÉS
99
tique donnant un reflet spécial à chaque sanctuaire :
à Onou, Mannofri, Aboudhou, ou Apit.
Au combat du jour contre la nuit se rattache celui
de la vie contre la mort, dans l’envers du monde ;
l’agonie humaine, la tragédie sans cesse approchante
sur le chemin de chaque vivant. Ainsi s’ajustent
le vœu intime de chacun et les hautes consécrations
qui imposent l’obéissance. L’épaisseur du mystère
nécessite le redoutable commentaire des prêtres et
l’épouvante aiguë fait pénétrer dans tous le culte du
roi sacerdotal interposé entre ce qui est en haut et ce
qui est en bas.
— Notre temple, dit la voix à laquelle ma foi se
confie aveuglément, est la copie du monde ; et tous
les temples sont la copie non plus du monde, mais
de notre temple. Tous les hauts lieux redessinent et
redessineront à jamais l’univers visible selon l’œil
égyptien. Partout, le plafond c’est le ciel ; le sol,
la terre ; les colonnes, les spectres des mois ou des
planètes, et il est peu de sanctuaires où la procession
des fidèles, en en faisant le tour, ne s’arrête à chacune
des douze stations zodiacales, comme le soleil. Il
n’en est pas où les danses rituelles, les cortèges et
bouquets de flambeaux n’imitent le luxe de la nature
diurne et nocturne dans les aspects par quoi
l’âme égyptienne s’en est étonnée ; où, parmi
les accessoires du culte ne règne, comme dans
notre cérémonial originel, l’image vénérable des
organes sexuels de l’homme et de la femme — soit la
feuille ou le fruit du figuier et la grenade fendue,
soit la croix ansée, schéma phallique. En deçà de l’ef¬
figie linéaire de la nature et de la cage dos orbites
astraux, tu liras dans le plan et les cadres de tous
les temples les chiffres consacrés qui sont les repères
absolus des phénomènes.
« Et dans tous les temples du monde, tu reconnaî¬
tras la même initiation fatidique du profane, avec ses
100
LES ENCHAÎNEMENTS
degrés et scs épreuves copiées sur celles des cérémo¬
nies initiatoires d’Isis et d’Osiris. L’effrayante pompe
sacrée déroule, environnée du même secret agressif
et meurtrier — et d’une attirance déchirante — la
même intrigue : sur les eaux nocturnes de Saïs, au
bord de celles de l’Adonis teint de sang, à Gebel ou
Byblos en Phénicie ; dans le temple de Jérusalem,
imitation du système cosmique, modelé sur le même
plan exactement que le temple tyrien d’Astarté et
de Melkhart (le saint étant, à la lumière des sept
branches planétaires, la terre ; le saint des saints
étant le ciel, inaccessible à tous les hommes, et le
voile du tabernacle représentant par sa matière et
ses couleurs les quatre éléments du réel) ; au temple
d’Agra que doublent les eaux de l’Ilissus, et où Isis
est Demeter, comme elle l’est aussi à celui d’Eleusis
en Attique, et à Corinthe, et en Argolide et en Pho-
cide ; ou bien chez les divinités du Septentrion ou de
la Perse, de la Chaldée ou de la Pentapotamie, dans
les monastères des Esséniens et des Thérapeutes, des
Druides, des Pythagoriciens et des Kabbalistes.
« Tous ces mystères qui se saisissent violemment
de l’adepte, après les épreuves se rapportant aux
quatre éléments et après des actes purificatoires, sont
la même tragédie astronomique — telle que l’Égypte
la choisit parmi le beau chaos du monde et la figea
en signes. Dans chacun d’eux, il s’agit de l’immo¬
lation, des funérailles, puis de la résurrection rayon¬
nante d’un homme. Cet homme, dont le myste de
toutes les initiations du monde joue le rôle symbo¬
lique de sacrifié et de sauveur, est un dieu ; c’est le
soleil. Les prêtres-mimes incarnent l’immémorial
drame des choses et suscitent avec la personne du
mithriade, de l’isiade ou du corybante, la défaite-
victoire de chaque jour sur chaque nuit, la passion et
l’apothéose de l’astre qui touche les hommes.
« Les livres, ceux de la loi, de la science et de l’exal¬
IL Y A DEUX VÉRITÉS
101
tation, nous en tenons toutes les sources et la fécon¬
dité, c’est nous qui gardons le trésor d’Hermès dans
le raccourci énorme de l’écriture. Législateurs, pon¬
tifes et poètes, quoique vous fassiez jamais, vos têtes
obéiront à l’Égypte. C’est par l’Égypte et par la
magie de la priorité, que s’est formée l’architecture
de l’explication. »
— L’univers est rond, répond le pontife noir.
— L’univers est carré, dit celui qui — barré de
blanc — se dresse en face.
Ils se regardent. L’orage des contradictions accu¬
mulées dans ces deux statures va éclater...
Non : en même temps, le grand silence creux de
leurs bouches sourit !
Ils savent bien qu’entre eux, par delà les signes
rétrécis et les palissades en forme de mots, il n’y a
pas de dissentiment. Ils savent bien qu’il n’y a qu’une
seule religion, au fond de la vie : celle qui a été
inventée par les cœurs qui existent, celle qui est la
sincérité des hommes, le cri des cris ; mais qu’il faut
qu’il y en ait plusieurs, afin de consacrer par le jeu
de la dispute, le pouvoir de chaque souverain, et
l’ordre établi à travers la mêlée humaine. Si on lais¬
sait les croyances tranquilles, elles se ressembleraient
sans se le dire, se fondraient doucement l’une dans
l’autre sans le savoir, s’émietteraient dans les mai¬
sons, ne seraient rien dans les rues et les places. De
la chose de chacun, l’autorité régnante veut faire la
chose de tous. Il faut une organisation. Il faut le
détail immuable et crochu, et aussi que le cri de
guerre s’alimente du cri ennemi. Il faut le nombre
deux — le nombre appuyé. Il faut que la Chaldée et
l’Égypte se répondent, droite et gauche monumen¬
tales, hors de l’infini du rêve primitif — capables
de s’inventer l’une l’autre ! Il faut l’écho, le reflet,
et que la jalousie ait un mur où se forger. Il faut,
il faut. Alors, cela sera.
102
LES ENCHAÎNEMENTS
Ne savons-nous pas tous que c’est parce qu’on l’a
voulu, pour des raisons d’état, et à la suite de conci¬
liabules et de pactes entre des prêtres, des généraux
vainqueurs et des penseurs, que l’égyptianisme et
l’hellénisme se sont pénétrés par quelques surfaces
visibles et quelques pratiques ; qu'Alexandre est
entré tout armé dans l’antique mythe solaire d’Aby-
dos par la personnalité interposée de Dyonisios. La
foi obéit ; de tous les vents qui soufflent, c’est celui
qui obéit le plus.
Ils se sourient, ils s’entendent. Alors la grandeur
unique du prêtre se profile en rafale noire, à mes
yeux, par-dessus les foules mouchetées.
Moi, l’initié, qui suis parvenu ici en franchissant
tant de pièges, me voici sur la pente d’une révélation
qui n’en finit plus. C’est ici le carrefour de la vérité.
La vérité théorique, le fil des systèmes et des dogmes,
est le report essentiel de la réalité ? Non, ce serait
trop simple. Le contenu du mot : vérité, est double :
ce que l’on croit parce que c’est manifeste, et
ce que l’on doit croire parce que c’est écrit. En face
de la tentation solitaire de l’évidence, il y a la loi des
cryptes et des sanctuaires, fabriquée dans les signes
alphabétiques par les organisateurs.
La parole est terrible, elle qui est tantôt véri¬
dique, tantôt mensongère. C’est de la vie, et
c’est de la mort. Et les paroles ne sont plus les
mêmes une fois qu’elles ont brûlé. La forme des
phrases tient lieu de signification, quand la signi¬
fication vivante s’est dissipée à travers les traits noirs.
D’abord on parle comme on pense, ensuite on pense
comme on a parlé. C’est de cette morne folie que pro¬
fitent les maîtres pour maîtriser la raison inverse de
chacun —, là est le Piège universel.
J’ai vu d’un coup, comme l’ouverture céleste d’un
dieu sur la terre, que la vérité artificielle qui, consa¬
crée, n’est plus à la merci de l’esprit humain, est plus
importante que l’autre. J’ai vu pourquoi les religions
IL Y A DEUX VÉRITÉS
103
se haïssent autant qu’elles se ressemblent, et aiment
le luxe des complications, et s’épient, à l’affût, dans
les maçonneries disparates des races ; pourquoi les
hauts lieux sont des abîmes et les grandes certitudes,
défendues tout autour et puis déformées par des cycles
de symboles. Le bas peuple n’a accès qu’au bord
grossier de l’adoration. Il faut que son regard lui-
même soit pauvre et n’arrive qu’à l’idole aveuglante
et trop proche où s’appuie l’extrémité des longues
idées infinies. On ne distribue aux hommes rien
d’autre que le vertige de l’insaisissable et les pou¬
voirs de l’amulette, pour les maintenir dans l’éblouis¬
sement désespéré et la docilité, autour de la grande
affaire des rois.
Les hommes sont faciles à prendre. Le besoin et
la confiance et la crédulité maternelle renaissent, à
mesure que la proie humaine renaît, et rien ne peut
empêcher que le cœur de chacun ne penche trop son
urne de sang.
Accroupi sur une pierre, les tempes serrées entre
les mains, j’ai eu un instant de malheur : je suis
en vérité, moi tout petit et tout rapetissé, déchiré
par les grandeurs croisées des choses qui me sur¬
plombent et qui se révèlent à moi, comme me tou¬
chent, par l’entremise du vent, les jardins parfumés
de la ville. J’ai pensé dans ma chair martelée au
cœur ; et tout bas, j’ai engendré des phrases qui
vivaient :
— C’est vous, vous seuls qui créez, pauvres gens.
Le pouvoir arme contre vous toutes vos œuvres, il
utilise la vie, lui qui ne peut pas la faire. Vous, vous
avez fait la légende saignante de l’espoir avec vos
douleurs, comme vous avez fait les grandes pyra¬
mides, et les guerres, avec vos mains. Mais vous
obéissez. Il l’a proclamé, l'immémorial recueil de
Perse qui déteignit sur ceux de l’Inde : « Le bien,
c’est d’obéir, non «pas à sa conscience, mais à la
parole des prêtres. » Vous obéissez. Si on voulait
104
LES ENCHAÎNEMENTS
dépeindre l’humanité avec un seul mot, c’est celui
d’obéissance qu’il faudrait choisir.
★**
Les hautes fenêtres du musée du Louvre sèment
d’obliques carrelages de soleil et un long jour blanc
sur les dalles sérieuses.
Un doux rythme clapote dans la pâleur calcaire...
C’est le couple d’amoureux qui s’éloigne. Ils n’ont
fait que quelques pas depuis que j’ai été submergé
par les apparitions. Le temps n’est pas ce qu’on
croit ; on ne peut pas le comparer à lui-même.
Alors, perdu, réduit à ma taille d’aujourd’hui, je
vais dans la galerie, de débris en débris. Je regarde
tout ce qui subsiste en réalité d’une accumulation
presque astronomique, tout ce qui est remonté à la
surface de la durée, les tronçons, les moignons, les
objets défigurés par la poussière et l’oxyde, les bi¬
joux du vide ! Mais plus je déchiffre, penché, avec
un effort de manipulation derrière les yeux, ces
quelques épaves minéralisées, ces vieilles exactitudes
insolubles avec leur formidable ridicule de rareté,
plus je suis rejeté loin de ce qui fut. La vie, elle n’est
pas dans ces clous de l’immobilité. Elle est en moi.
Le passé n’a plus que moi. Le bruit de mes pas sur
les dalles qui réclament trop de réflexion, m’éteint.
Je suis fatigué de marcher sur ce papier blanc. Je
suis entré là, j’en suis sorti. C’est le temple grand
ouvert du néant.
Puis, après cette dure désillusion incolore, j’ai été
lire des livres d’histoires, des piles de livres. J’espé¬
rais beaucoup en entrant dans la salle de travail. Mais
ce feuillettement a tout éloigné, tout transposé, tout
diminué. Je suis frappé, comme si c’était une décou¬
verte que je faisais, de la stérilité des lettres. Le texte
minuscule en quoi se conservent les faits, et qu’il
faut apporter près de l’oeil, a un recroquevillement
105
IL Y A DEUX VÉRITÉS
funéraire. Signes, ratures, signes, signes, fourmille¬
ment dans le cerveau — tout cela est brûlé ! L'his¬
toire, c’est un bibelot noir entre les mains. Des pré¬
cisions y sont tracées, mais les dimensions sont à
jamais détruites. Le récit des choses mortes est mort
aussi.
En rentrant chez moi, dans le tumulte des rues
qui rejettent ma personne, je pense au temple où
j’ai été initié... Je vois se former encore des taches
assaillantes, stries d’ocre jaune et disques rougissants,
à travers les angles et le miroitement des boutiques,
les chaussées désencombrées à mesure sur mon pas¬
sage, tandis que par actes subconscients j’évite les
passants et la proue des automobiles.
Cette voix du pontife à la mâle sonorité, je me
demande, au coin d’une rue, avec un sursaut :
Quelle langue parlait-elle ? Je prête l’oreille, mais
je ne parviens pas à voir les mots. La forme de l’on¬
dulation verbale se dérobe, on dirait qu’elle n’existe
pas.
J’essaye, étrange trait d’union entre deux réalités,
sorte de vampire de ma pensée, de happer un mot,
de le mettre là, devant mes yeux, — sur la devan¬
ture de ce magasin de modes, entre cette majuscule
de cuivre et cette plume de couleur, — pour chercher
comment il est fait. Peut-être un mot sort-il du bruit
imagé, peut-être : Ptolemaios. C’est un nom propre,
ce n’est pas la teinte familière de la parole. Ouni, le
surveillant des prophètes de la pyramide funéraire :
Ouni. Il garde ses sandales dans le palais... Le sens
seul de cette phrase filtre jusqu’à moi autour du pré¬
cipité du nom propre : j’aperçois le noircissement
diffus d’un solitaire des palais — ses jambes, sa figure
disparaissantes comme de la peinture au corps rongé
— entre des colonnes, et des ombres couchées de
colonnes, sous d’immenses pénombres pétrifiées et
carrées. Je suis perdu dans tant de confusion. Cette
demi-évocation est en lambeaux, elle semble l’envers
106 LES ENCHAÎNEMENTS
hasardeux d’une réalité inattingible. A certains mo¬
ments, cette nuit, pendant le vertige, j’ai cogné la
forme de l’escalier. Maintenant, c’est pareil puisque,
par intermittences, je touche du pied le dallage tour¬
noyant des cités de rêve.
Je suis allé chez elle à la fin d’un jour, pour tout
lui dire.
Des visiteurs, des toilettes, étaient debout et pre¬
naient congé au moment où j’ai été introduit.
Ils ne se sont engouffrés dehors qu’après beaucoup
de paroles, de gestes supplémentaires et d’hésita¬
tions, comme si la porte était trop étroite pour qu’ils
pussent passer. Quand le silence carré et étoffé s’est
refermé sur leur descente, Marthe Uriel se replace
dans des encadrements de bois doré tendus de soie
mate, couleur bleu fer et vif vermillon chinois.
Je ne l’avais vue qu’à la fièvre des lumières. Je ne
l’avais pas vue depuis la nuit où le mystère est sorti,
il y a déjà quatre nuits. Je suis venu vers elle gran¬
dement, d’une seule masse, je suis venu pour tout
lui dire ! Mais, somnambule qui se réveille mala¬
droitement, j’ai oublié tout devant elle, sauf sa pré¬
sence.
Elle fait partie d’un monde de luxe qu’elle anime
au milieu. On ne peut pas l’en séparer. Je vois en
même temps qu’elle ce qui est autour d’elle : dorures
et peintures, objets anciens caressants ; des rayures
satinées ; des cadres profonds comme des coffrets,
un panache classico-romantique d’arbres gouachés
sur des ruines : chapiteaux corinthiens et bergers
108 LES ENCHAÎNEMENTS
romains ; de la ciselure de boîtes, de la porcelaine et
de l’éventail. Je regarde tout cela, et je vois sa main
qui joue avec des perles de bois, et sa bouche par¬
lante qui remue.
A un moment, par le hasard du dialogue, il s’en
est fallu de bien peu que mon secret ne sortît de moi.
En plein, j’y ai pensé, ma personne s’est préparée à
parler. Et pourtant je me suis tû. Pourquoi, puisque
j’étais sur la pente ? Rapide calcul du pour et du
contre, refait autrement devant la décision directe.
En vérité, j’ai redouté la grandeur gauche, mons¬
trueuse, de ce que j’allais dire. Je me suis tû, et
c’est fini.
Mais je me suis contemplé à la hâte, un instant,
tandis que mon silence mentait : cet homme qui
s’est poussé jusqu’ici pour un coup de théâtre de
révélation, et qui balbutie, levant à peine les yeux
et les baissant, gêné par son énormité !
Pendant cet instant, j’ai embrassé d’un coup mes
deux formes et j’ai eu peur. Cette double existence
n’est-elle pas trop grande pour moi... Est-ce que je
pourrai respirer et aller, est-ce que je pourrai vivre,
avec moi-même ?
Mais mon frisson se change en un frisson de joie :
pendant que je pensais à ces choses sans rien dire,
Marthe Uriel se laissait regarder, et, d’une façon en¬
core invisible, souriait.
Ma chambre qui est si humble sous sa mince co¬
quetterie de couleur, la voici, la veille du départ,
pleine de rangement, de trous et de paquets ; elle
est drôlement creusée ou refermée dans presque tous
ses détails. J’y suis debout. Je ne suis plus nulle part.
Est-il vrai que je vais vers un inconnu beaucoup plus
vaste que celui des autres hommes ? Oui. Je quitte
cette chambre comme si je me quittais moi-môme
IL Y A DEUX VÉRITÉS 109
presque tout entier ; cette chambre où j’ai mûri, et
où dort ce que je sais de moi-même.
La profondeur de la vie ne peut pas se mesurer.
Mon regard se prend à fixer, sur le carreau de la fe¬
nêtre, le corps à corps de deux insectes qui se battent
totalement, et je suis resté pensif, hébété, au pied
de ce spectacle, noyé dans un point de vérité.
IV
LEURS REGARDS DANS MES YEUX
Au loin, au centre des azurs liquéfiés, un petit
voilier ramasse seul tout l’éclairement solaire, sa
blancheur déborde, et il est son étoile.
— Je venais ici jadis.
— J’y suis venue aussi, souvent.
Ce n’est pourtant que ce soir que nous sommes
ensemble ici pour la première fois, Marthe Uriel
et moi, — si petits côte à côte au milieu de ces
espaces rocheux où le vent bascule dans toutes les
directions, où l’on heurte violemment tous les points
cardinaux, et qui s’enfoncent dans la mer.
C’est pour revenir dans cet Estérel dont les miens
sont sortis, pour me poser sur la pente rouge du toit
continental, que j’ai tout quitté comme on se sauve.
Coincé à côté des voyageurs parallèles, dans mon
alvéole de wagon (une cervelle de voyageur d’express
n’est qu’un taximètre fatigué) je me haussais pour¬
tant à me dire : « Je vais vers une résurrection », et
même j’enregistrais d’avance une espèce de scénario
de cette résurrection !
Plus rien ne subsiste de cet arrangement béat. Je
suis saisi tout entier par les forces réelles du décor, éli¬
112
LES ENCHAÎNEMENTS
miné par le dressement et la réussite des choses, et
je ne peux pas même exprimer le rapetissement qui
se fait de moi.
Pourtant, c’est le sol originel, ce parvis de rivages
accumulés en gradins, qu’un prodigieux silence en¬
toure et dont il semble distendre la capacité dans tous
les sens infinis... Tout ce rouge : les pitons em¬
paquetés d’une feuille de vermeil, les croupes et les
sentiers de terre ferrugineuse, les nappes de dé¬
combres sortis de la montagne, et demeurés, par
éclairs, identiques au brasier dont ils coulèrent à
l'aurore du globe, — jusqu’aux seuils sous-marins
qui, en bas, rouillés, mâchent l’intérieur du flot.
Dans ce pays où le beau temps est planté, le vent
change en flamme la lumière sur les lustres des
arbres. Le feuillage est fourbi, luisant ; le mica et le
feldspath paillettent les végétaux comme le granit :
étoiles de pins où de l’acier est mêlé à de la chloro¬
phylle, bourgeons et articulations cimentés de gomme
annelée, ou visqueux de sucre fondu au soleil... La
nature est émaillée et sent la peinture et le siccatif.
Les arômes moulés dans les appareils des tiges et des
feuilles, entrent dans ma tête et raclent ma gorge.
Maintenant, les flancs sombres des promontoires,
aux stries ténébreuses et aux arêtes de bûchers, s’ef¬
fondrent, immobiles, dans l’immense vitrification de
la mer. Un intense pigment bleu de Prusse foisonne
des profondeurs et se propage, riche teinture épaisse,
nuage d’encre bleue, dans les lingots transparents.
La masse marine qui commence là à remplir tout le
tour du monde et dont la platitude bondissante
cache le trou planétaire d’une seule pièce, est ornée
autour de la découpure géographique des rivages,
par un liseré blanc, silencieux et immobile dans l’im¬
mensité.
Sur l’écorce liquide et grésillante qui reflue toujours
dans le même sens — de grands essuiements,
circuits et bifurcations, marquent les courants. A
LEURS REGARDS DANS MES YEUX 113
l’horizon, sont séparés par des interstices au tire-
ligne, des parallèles myriamétriques.
Perdu, je suis perdu. J’aurais cru à plus d’emprise.
Mon rêve, mon talisman !
Et Marthe Uriel est là. Plusieurs fois déjà, nous
avons erré ensemble sans rien nous dire. La voici :
appuyée à l’écart, à quelques pas, elle est une ligne
ténue. Sa figure est un point, comme la mienne,
exactement. N’est-ce pas que chaque être est un
point ?
Ah ! n’est-ce pas que chaque être, lorsqu’on va
jusqu’à lui et qu’on le trouve, montre qu’il était le
centre du monde ! Cette créature change l’équilibre
des choses. L’image de la nature va s’écouler de moi
dès que je tournerai la tête. Mais cette femme, je la
vois partout même quand je ne la regarde pas. Qu’elle
me sourie, qu’elle m’appelle, et tout ici-bas sera dit !
Le soir va tomber sur nous, sur le grand centre que
je suis. Les amoncellements de rochers et de forêts
qui s’abattent du zénith, triangulés par les chemins
rectilignes, puis le soir... En vérité, qu’est-ce qu’il
reste pour moi ?
Des réseaux de plissements parallèles glissent
éternellement sur la mer. Parce que deux vents se
heurtent, ces réseaux s’entrecroisent. Il y a de la
sorte, étalée du bord de la baie jusqu’à l’horizon, une
mappemonde bombée dont sans arrêt les méridiens
passent de droite à gauche et dont s’approchent, sans
arrêt, fournies par le large, les latitudes concen¬
triques. A intervalles, dans l’invisible, des craque¬
ments profonds, presque cosmiques, le bruit sourd
rendu par les supports de tout.
114
LES ENCHAÎNEMENTS
★ A1
Mais au moment où l’inextricable simplicité du
jour fait de moi un perdu, un séparé ; mais au bord
de ces paysages superposés, où le moindre bruit est
un point qui s’enfuit et se pose à l’infini, je pense :
Cela était exactement pareil.
Quand ? Toujours. Des générations ont poursuivi
leur chance à la surface de cette nature abrupte, mal
frayée, abandonnée, toujours fuie. Sur ce lieu que je
piétine, elles ne se sont pas arrêtées. Dans toute l’aire
du regard, il n’y a, et il n’y a eu, aucune ville, aucune
bâtisse pour chanceler et se décomposer. Aux car¬
refours de la forêt et du maquis, aux rivages où
aboutissent en largeur les montagnes de la mer et
celles de la terre, se sont dispersées à la longue d’in¬
calculables foules, mais les formes sensibles des choses
n’ont jamais changé. Parce qu’elles sont trop fortes
et trop grandes : c’est de la pierre et de la géologie.
En plusieurs siècles qu’est-ce qui a eu le temps de
changer sur le profil des rochers ? Quel empâtement
ou quel limage aurait pu déformer ces morceaux de
montagne qui bouchent les yeux jusqu’au ciel ; quel
accident marquerait sur ces crêtes d’où tombe en
cercle la fabuleuse vallée cuivrée et violâtre ! Même
le vaste vert additionné des forêts n’a pas changé non
plus.
Les êtres abolis qui ont passé ici en file à la surface
du règne minéral ont vu ceci, comme moi je le vois :
ce rempart de bronze vert et de terre cuite qui s’in¬
crusta là après la cuisson de la roche dans les cuves
terrestres, ces rainures boisées que le soleil fouille et
festonne de feux verts et jaunes, ou qui vous inondent
d’une grande douche de froid décoloré quand elles
sont fendues du côté du nord. Mes yeux ne sont pas
autre chose que les leurs.
Alors, je me suis senti soulevé... J’ai vu la conti¬
nuité des temps, je l’ai vue parce que je l’ai com¬
LEURS REGARDS DANS MES YEUX
115
prise — sans subterfuge, sans le stratagème de sou¬
venirs personnels, sans l’accident du rêve halluciné
— avec ma seule raison. Je me suis rendu compte de
ce que c’est que la suite des destinées. Avec la réalité
et la vie qui de tous sens me dépassent, j’ai été, d’un
bout à l’autre, en contact directement... Et j’ai en¬
trevu que cette calme opération de l’esprit est plus
surhumaine que la magie de la résurrection artifi¬
cielle, et qu’on est plus grand quand on ne rêve pas !
On est plus grand quand on ne rêve pas, quand on
construit devant soi avec les instruments et les élé¬
ments tranquilles et sans couleur de la pensée, et
qu’on se sert de cette simplicité qui est entre les
mains de tous. Mais il y a dans les noms propres une
grandeur qu’on ne peut pas faire avec les noms usés
des choses — les noms propres ont le son religieux...
Là... Des formes encloses plus puissantes que le relief
et l’enfonçure des rocs, voudraient sortir à mes yeux,
éclater là, et font une poussée dans la nuit atomique
de la pierre, comme une espèce de volcan encore
noir... Et voici l’épanouissement : les sculpteurs de la
Perse ont donné à la muraille de l’Iran, à la paroi
des monts Zagros qui fait face au monde occidental,
le relief d’effigies colossales de Chosroës. Son cou,
vaste à lui seul comme un piédestal, dirige la face
du grand Sassanide vers l’ouest, vers l’Europe ro¬
maine qu’il ne cessa jamais de regarder par-dessus
la Mésopotamie, et sous son pied comme sous une
dalle do tombeau, on voit se débattre l’empereur
Justinien !
L’ivresse dont m’emplissent, au bout de la jour¬
née, les cataclysmes figés des pentes, les rochers et
les pins encaustiqués d’odeurs et qui semblent tom¬
ber toujours dans les profondeurs ou bien toujours
s’en arracher, les calanques cloisonnées autour de
l’émail bleu où se balancent et dansent par poignées
les réverbérations nickelées scintillantes, — cette
effusion cherche parmi les fumées, la figure d’un
116
LES ENCHAÎNEMENTS
personnage ou l’architecture d’un théâtre, des pers¬
pectives illustres à travers des portiques, et la divini¬
sation géographique. Parce que je vois l’usure des
rochers, il me semble qu’il fut dit — ici-même — il
fut dit qu’ils ont toujours été usés par le frottement
des temps et des espaces, les escarpements et les
gorges torrentielles entourant la citadelle de guet
d’Uru-Salim — Moriah, Millo, et Sion —, au sommet
de la saillie qui disjoint la Méditerranée de la Mer
Morte, et qui domine la séparation carrée de l’Égypte
et de la vallée d’Esdraelon.
**
Quelque chose naît dans mes entrailles : le vertige.
Je l’ai déjà enfanté, le même, le même.
Nous sommes arrivés au bout de la hauteur dressée
sur la mer, à la tranche du plateau déchiqueté qui
domine tout, et bientôt nous nous arrêtons, paralysés
par l’aspect que présentent de près les bords troués
de cette terrasse. La plate-forme suspendue sur le vide
est effroyable tellement elle est mêlée à ce vide, telle¬
ment elle le tient et fait bloc avec lui.
Ce palier défoncé, où l’on monte et où l’on des¬
cend, entonnoir plein de ruines rocailleuses et d’un
bûcher de branches putréfiées, est peuplé de conifères
cloués dans leur éternelle mort violente, d’un blanc
calcaire, aux arêtes aiguës, bois osseux lessivé, roulé,
épaves du va-et-vient aérien ; le fruit, cervelle sèche,
collée aux vertèbres de bois, et des traces d’écume
incrustées. Ils montrent la chute et l’ombre des vents
qui passèrent, et l’éclair qui a calqué les branches,
quand ils étaient vivants, ces chandeliers de chair.
Je m’avance un peu vers le bord à vif, lentement,
les pieds très alourdis, serré par mille liens comme
une momie sur l'axe de moi, étourdi, blanchi. Je
stoppe, au commencement oblique du vide, je tends
mon bras et je m’appuie du poing sur la paroi
LEURS REGARDS DANS MES YEUX 117
fuyante. Mes jambes tremblent de légèreté ; et je sens
vivre comme une bête frôlante la peau de ma figure.
La distance fouille le dedans de mes fibres muscu¬
laires, mes lombes, et s’innerve jusqu’à mes pieds. Je
me penche — ou bien il me semble que je me penche.
Dans une brèche, on voit, tout là-bas, tout au fond,
près des racines de l’escarpement à pic, la mer. On
voit le flot sourdre, si loin, qu’il s’abat, qu’il s’en¬
nuage, puis qu’il polit et absorbe son écume marbrée,
d’un remous bleuissant — sans qu’on l’entende,
même en prêtant l’oreille. Un jour — quand ? —
cette même grandeur s’est jetée sur moi.
Je nie penche encore un peu — ou je me raidis
pour le faire — cl un segment nu d’étendue me fait
irruption dans le corps par les yeux et par la bouche.
La masse granitique où je pèse de travers doit être
avançante, en entablement, et faire ensuite, en-
dessous de moi, un brusque retrait, et cette même
forme en creux, subito, se façonne comme un coup
do bêche dans la chair de mon thorax. Le gouffre
trébuche. L’envergure des rochers... Il faut que je
me rejette en arrière pour que mon consentement
refuse !
Ici, près d’ici, dans ces brèches pantelantes, em¬
poignant les anfractuosités avec les mains et les
poussant avec les pieds ; la jambe et les flancs tordus
par l’effort courbe, en une expansion forcenée où
se dépense tout d’un coup le ramassement cran par
cran d’un arbre plié, j’ai fait rouler un roc sur
l’apparition d’en bas, le monstre redressé comme un
pic. La pierre, ainsi qu’un corps, a plongé dans l’es¬
pace épaissi, et créé une criante colonne.
Il y a un nœud d’épouvante qui rattache dans
l’éternité moi à moi.
— La nuit qui va venir. Dépêchons-nous.
118
LES ENCHAÎNEMENTS
Le crépuscule est rapide. Il est froid. Il dissimule
et il fait des rapprochements. Lui qui me môle à
toutes les créatures, il me sépare de Marthe. A la place
des préoccupations immédiates, il m’emplit de cette
mélancolie frissonnante et grise qui est le mélange de
tous les sentiments humains.
Le long des chemins du retour, on n’avance pas
seulement, on sent qu’on pénètre, qu’on s’enfonce.
Je deviens plus que moi-même. Je poursuis des choses
dans les fouilles de l’assombrissement. On dirait que
mes pas font bouger des parties d’immobilité, et que,
quand je marche, la terre tremble.
Le petit sentier mène à un sentier plus grand qui
va dans les deux sens pâles et trace ici une balance
d’immensités. Ce sillon de la vie est très vieux parce
que nécessaire : le premier homme qui passa d’une
vallée à une autre le fit tout seul, et peut-être fut-il
créé par la logique plus dense, des bêtes, ou peut-être
par celle, bien plus impeccable et globale, des eaux.
Sur cette trouée de la route, un chant s’éloigne, un
chant se meurt. Qui est-ce qui entend ce chant... Je
ne sais pas, et je ne sais pas non plus si c’est de ce
côté-ci ou de celui-là qu’il s’efface. C’est un mur¬
mure comme celui des branches, mais où de la régu¬
larité respire. Il se noie, il se tue dans la distance,
emporté par ceux qu’on voyait et qu’on ne voit plus.
La mort de ce chant... Au secours !
Ils sont partis si loin que lorsqu’on demande dans
quelle direction ce fut, les marchands et les pèlerins
montrent les astres du ciel. La détresse totale de ce
rythme qui forge les nuages, c’est la défaite de l’éloi¬
gnement, c’est le démembrement de la vie commune.
Une voix étrange est là, proche comme si elle me
parlait ; elle résonne, souterraine, gauche, désajus-
tée... Elle est venue tout d’un coup, ou bien c’est moi
qui suis tombé de très loin jusqu’à elle. Une voix
creuse, râlante, une blessure de voix, ou quelque
chose de maudit.
LEURS REGARDS DANS MES YEUX 119
Il n’y a personne autour de moi ; personne de vi¬
vant n’a parlé. On a dit pourtant distinctement :
— Les chemins finissent toujours mal.
On a prouvé en geignant — et c’était une douleur
mouillée de femme — qu’ils sont faits pour disperser
ceux qui s’aiment et qui se tiendraient.
Personne. Je suis tout seul dans la campagne, très
en avant de Marthe que je vois bouger dans le chemin
sur la face grise du monde. C’est bien le silence qui
a ainsi parlé. Je suis reparti sans attendre Marthe.
Malgré moi, moi aussi, j’ai parlé tout haut. Des pa¬
roles m’ont franchi :
— Il y avait une fois...
Je me suis buté sur un point de la route comme
devant un écueil surgi. J’ai fait halte. Naturellement,
puisqu’il n’y a plus la route, il y a la chapelle. Non,
la route, pas de chapelle... Je suis resté à cet endroit
sans savoir ce qu’il y avait. Pendant ce temps, Marthe
m’a rejoint; miraculeusement, elle m’a montré du
doigt le talus remblayé :
— Des vieilles pierres. Il y avait ici, le long, un
mur, une maison.
Il y avait la maison où l’on apporte brièvement son
désespoir : la chapelle. Il y avait la fontaine carrée
et l’arbre... Ce nuage bas, ce n’est pas un nuage,
c’est un arbre, c’est le noyer seul de son espèce ici,
et on entre tout à coup sous sa grande cloche de
fraîcheur. Tiens, le tronc est bleu, bleu-ciel, une
partie du tronc est habillée ! Voici un manteau coupé
dans l’azur et plein d’étoiles d’or (à la fois le
jour et la nuit). Cette femme au manteau bleu, qui
est nichée dans le fût de l’arbre, tient un enfant dans
ses bras, un oiseau de feu vole sans bouger au-dessus
de la couronne d’or penchée sur l’enfant.
Et quelques instants après, quand je fus passé à
travers le nuage évanoui de l’arbre, la phrase com¬
mencée s’échappa tout entière de ma bouche :
— Il y avait une fois un vieil aveugle qui est re-
6
120
LES ENCHAÎNEMENTS
venu enfin au foyer. C’était Odon et il a retrouvé
Clairine, la femme qui l’attendait.
J’ai parlé tout haut, tout seul. Je me suis arrêté
une fois encore, surpris, et blessé, de n’avoir pu
m’empêcher de parler. Inquiet à cause de Marthe, je
me suis tourné, en tremblant un peu, de son côté.
Mais c’était le soir. Il y avait des pierres qu’on» ne
voyait plus, que le pied heurtait, et qui roulaient dans
le chemin creux. Marthe était de nouveau en arrière,
et elle ne s’aperçut pas de la tragédie. J’étais vraiment
écarté du monde : j’étais vraiment donné et pris; si
on m’avait regardé en ce moment on aurait vu mes
paroles sur ma figure.
Je me suis réveillé tout à fait. Mais j’avais ressenti,
par le déchirement, par la dissonance, une harmo-
nie. J’avais entrevu à la lueur de quelque légende
populaire dont la voûte s’édifia comme le ciel, et par
h vertu d’une vieille incantation en lambeaux, la
formation d’un concert grandiose, celui du malheur.
L’affliction humaine pétrit la nature, amollit les
pierres. Toutes les plaies... Le chemin qui s’en va,
revient-il ? Elle attendait son homme, et comme un
miracle, il est enfin revenu...
La femme qui attend l’absent démesuré. Combien
de temps l’a-t-elle attendu ? Des années, une jeu¬
nesse, toute une saison de femme. Elle était l’attente
même au creux des chambres, devant l’idole de la
porte. Elle a transmis l’attente comme une croyance
désolée. Elle a attendu pendant des siècles.
Circonstances simples, si mystérieuses, mais si
bonnes, où cette grande nouvelle de la souffrance
m’est annoncée !... Le livre des angoisses, la bible des
histoires intimes ; car chacun a une bible qui serait :
se raconter ; chacun a une légende musicale et qui se
perd ; les tendres spectres, ce qui est si familier à
ceux qui se touchent et pourtant si religieusement in¬
connu des autres ; tout cela, ce sont de grandes choses
que désormais je sais mieux qu’un autre embrasser.
LEURS REGARDS DANS MES YEUX 121
Après avoir tourné trois fois, on voit, du côté de
Rulamour, les deux pics courbes qui surplombent
la mer, et tandis que je marche vers eux, je sens la
loyauté miraculeuse qui tombe sur moi, moi, le poète
borné de l’à peu près, moi, le menteur, le fou, ou
plutôt, si on veut s’approcher de la vérité avec plus
de précise bonté, moi le pauvre ignorant... Mes yeux
s’ouvrent tout grands. Je me sens immensément de¬
venir honnête.
Elle est plusieurs.
Je la réfléchissais, tandis qu’animée et scintillante
en plein, son rire cassait entre nous deux la sépara¬
tion. L’instant suivant, j’ai dû la refaire de profil,
sérieuse : un ruban calme et parfait, quelqu’un
d’autre.
J’aperçus, après, dans le soleil, son saisissant vi¬
sage ; et ce fut une révélation. L’hymne des premiers
croyants qui se sont coudoyés était sublime de pu¬
deur créatrice : « Soleil, apparais-nous, car nous ne
te connaissons pas ! »
Je vois bien que son âme fait des pas vers moi.
Mais est-il possible que son âme m’apporte un jour
sa personne ?
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
Après que, ruisselants, et léchés par les flammes
du soleil, les esclaves eurent abordé sur le rivage,
qu’est-ce qu’ils ont fait ?
La rue incurvée d’Alican va se terminer devant mes
pieds dans une brousse demi-pelée, demi-malade, le
sale terrain vague qui filtre des villes. L’ensoleille¬
ment ardent fait, des fenêtres des cuisines, fuser de
forts assaisonnements neufs, et dans les coins et les
ruelles, tire, des choses mortes, divers ressorts
d’odeurs.
J’ai quitté, à l’instant, la salle à manger de Jean
Malplaquet, mon cousin. La petite place ronde qui
tournoyait et flamboyait au delà du cube assombri
et bleui où l’on s’attabla et des chenêts du seuil, était
bondée d’une chaleur corrosive. Le ciel brûle les cou¬
leurs et déflore la vue. Seule la pluie repeindrait le
décor en vert.
La nature est ici civilisée et semée d’oasis hideuses.
Sur l’ancienne savane hirsute s’encastrent des murs,
des balustrades, et dans ces boîtes de calcaire, on a
fabriqué du square. On y promène des halos découpés
124
LES ENCHAINEMENTS
de pluie. On y a moulé des cactus et scié des agaves.
Sur son tumulus de terreau, le palmier ressemble à
un réverbère.
Autour des jardins chirurgicaux et des jardiniers
aquarellistes, les espaces libres reçoivent au hasard
les nappes et les buttes d’ordures : du sale égoïsme
qu’on voit, épluchures, tessons, et toute une quin¬
caillerie, égorgée et morte, qui font naître des ga¬
mins salissants.
Comme je quitte la région heurtée des villas, et que
je gagne un à un les grands belvédères de la mer,
un écran de nuages ; et subitement, du gris calme
tout. La mer assombrie — il y a eu deux crans d’as¬
sombrissement — devient opaque et lisse, d’une cou¬
leur épaisse d’ardoise, chargée, au bord des rochers,
de gros empâtements de gouache blanche. Je sens
que cette sombreur me bleuit la face. Puis, tout
change encore ; un coup de vent s’élève. Le mistral
racle la mer et la balaie à larges avancées raides, avec
des mousselines blanches qu’il tire de l’eau. Et il
ratisse aussi le bleu avec du noir, et finit, à grand
tapage, par expulser tous les nuages du ciel.
La monotonie éblouissante au relief rongé revient
dans le bain étouffant des degrés centigrades. Le
brusque soleil a pris la montagne aux cheveux. Près
de mon oeil, les arbres éclatent en abat-jour verts tout
brodés et rebrodés de soie, si regorgeants de vert
intense que le soleil tend de luisantes toiles d’arai¬
gnée mauves entre eux.
Sur le lignage parallèle des rails mi-noir, mi-argent
qui scie la nature, en bas, au rebord de la carte en
relief, le passage d’un train effiloche et éparpille une
mince ville floconneuse, toute ballonnée de coupoles,
et le long bruit appuyé et glissant, comme un bloc
d’ouragan, souligne la montagne.
A gauche, de lointains sommets neigeux s’incrus¬
tent dans le vide. Je vois ces cristallisations et ces
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT 125
tables de froid alors que je suis doublé, du haut en
bas, d’une brûlure.
Qu’est-ce que je fais ici ! C’est étrange, cet homme
qui se cherche par delà les hommes. Je suis là, au
bord de quelque chose, je ne sais même pas de quoi —
veilleur d’un autre pays que celui de maintenant,
étranger dans aujourd’hui, étranger dans hier. Tout à
l’heure j’ai parlé à l’oncle Raphard de ces fameuses
fouilles chères à son cœur, qui sont toujours à la
veille d’être entreprises, et à Marthe Uriel, de choses
d’art. Je ne sais plus ce que je disais, ni tout ce que
j’ai dit avant.
Présent, passé ? Le regard battant, envahi par le
fluide du sommeil, que suis-je ? Quel tronçon du
torrent charnel qui, depuis les informes musculatures
traînantes, jusqu’à moi, a brassé la vie ? Dans le
calme plat appliqué chaud sur moi, un vent de des¬
tinée m’oblige à tourner comme une girouette, d’au¬
jourd’hui à autrefois ; une force inconnue fait danser
çà et là le centre universel qui porte mon nom.
L’ombre s’allonge en montant et clapote de rêves
jusqu’à moi. Ce n’est même pas par milliers, ce n’est
même pas par millions qu’on peut compter ceux dont
les parcelles se sont pénétrées par les longues filia¬
tions et les larges croisements latéraux multipliés.
On ne peut figurer cela qu’en rêve, ou par le conte¬
nant grand ouvert des chiffres. Sur l’amoncellement
de tous les nombres qui se tiennent organiquement et
dont chacun penche l’urne d’un coeur, je suis peut-
être le chiffre un milliard-un ou un milliard-deux.
Ah, comme lorsque Jacob luttait contre le pas¬
sant surnaturel, à Pnouel dans le pays de Galaad,
tandis que la nuit s’ensoleillait d’étoiles, et que sa
chair cédait, sous l’empoignement formidable des
griffes de l’ange, je ne vois pas la forme, je ne
sais pas le nom de celui avec lequel je me dispute
le place
126 LES ENCHAÎNEMENTS
★**
Le chemin où je descends coule à une grotte.
D’autres aussi, tout autour. Cette grotte en contre¬
bas est presque à jour : un ample orifice circulaire
perfore le milieu de la voûte.
C’est dans une grotte pareille que les esclaves ont
dû se réunir — puisqu’elle est en bas d’un rayonne¬
ment de chemins, et que la pesanteur y est poussée
de partout. On se baisse pour entrer, on passe par là,
par là. Au coin, il me semble voir l'Éthiopien qui
bâille — un trou balancé — et il écoute, avec sa
bouche. Le plus esclave des esclaves est au milieu du
puits ; mes yeux le déterrent et ne voient que lui.
***
Autour de cet enfoui qui semble trébucher aux
chocs des fouilles, un éboulement de ténèbres, puis
un noyau de jour blême s’écartent de haut en bas.
Il est debout. Le relief de sa tête se nettoie : la
tranche du profil tailladée au sommet de sa
masse ; les cerceaux du front, les pommettes bossues,
le nez troué et, dans l’orbite, la bille de l’œil écorché
blanc. Cela est souillé de noir, comme la racine qu’on
a tirée en pleine lumière et dont la forme crie l’arra¬
chement. Il tend un avant-bras qui se courbe trop,
comme un arc, cassé et rajusté. On voit le bourrelet
luisant de cette réparation et les choses striées des
phalanges, les doigts quadrillés, dans les ordures de
l’ombre. On l’a usé par tous les bouts ; on a marché
sur ce bras, qui est aplati et rongé comme une vieille
rame s’échevelant. L’homme est contenu dans des
membranes de cuir, de rouille ou de terre, des
croûtes de cendres ; ses yeux tout blancs, cirés avec
un rond noir. On voit la pulsation maigre de sa tempe,
la boîte à l’intérieur de laquelle la veine se tend et
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
127
appuie comme un doigt. Cet accrocheraient de la vie
fait penser au décrochement de la mort, et effraye.
Sur son dos, en travers, en faisceau, comme d’autres
barreaux de côtes, les ornières des coups.
Entouré qu’il est d’une vague alvéole de jour, ronde
comme le monde, c'est lui le pivot de tout. C’est
l’homme du rivage de la Laconie, l’animal vertical
des Doriens vainqueurs.
Moi, mon coin est ici. J’y suis, poussé, moulé, avec
les échappés de la mer, les échappés de la tâche sans
fin, sans bornes et sans fond, la tâche qui labourait
la mer et y semait à pleines mains sa vie.
Et le corps de celui-là, le pire de tous, cale la
couche vivante, le lot d’êtres, comme ces grandes
pierres fendues en forme d’esclaves, piliers à en¬
trailles, qui supportent les frontons de Tyrinthe et
de Mycènes, comme l’Hélios du port de Rhodes, le
grand dépasseur des choses, lorsqu’il est muré im¬
mensément dans les ballots noircis des nuages et du
soir.
Ils sont venus ici l’un après l’autre, par leur masse
et par la pente de la nature, parce que la grotte forme
un milieu enfoncé de région, et que, de la montagne,
tout y afflue par le lit creux des trois chemins, même
les coulées roulantes du vent, même, un à un, les
stèles et les récifs des hauteurs. L’aveugle de Crète
y est venu tout droit ; chassé par ses pieds, retenu par
ses mains.
Si on suivait jusqu’au débouché ce ravin qu'on voit
commencer, on apercevrait au bout du regard, les
deux pics courbes qui étreignent des ruines abaissées
de montagnes. La pierre est rouge, la broderie verte
et la mer bleue. Rouge rugueux, vert pointillé, et
bleu d’argent, le balancement de ces trois couleurs
étendues, se marque dans les yeux partout. La mer,
tout l’abîme à pic de l’eau qui lave le bas du monde,
la surface de la mer qui court sans cesse sur la mer.
L’eau recommençante, celle qu’on déblayait par pel¬
128
LES ENCHAÎNEMENTS
letées, qu’on mordait, qu’on essayait de dévorer, sur
l’enfer des bateaux !
La caverne bée, au milieu de son toit, d’un large
orifice rond. Le creux du pourtour, sous le saillant
de la roche, est garni d’ombre écroulée. Mais il y a, à
cause du trou rond, un haut amoncellement de clair
au milieu de l’asile, et ils sont venus s’installer au¬
tour de cette colonne, de cet arbre de ciel, les vingt
échappés de la mer et de l’esclavage, les vingt pri¬
sons d’hommes, les vingt trous noirs.
Libres ! Le mot est encore si jeune qu’il est dieu,
et qu’il nous soulève par la gorge quand on le pro¬
nonce. Nous ne traînons plus rien. L’obéissance est
toute coupée autour de nous. On sent encore cette
diminution stupéfiante, cette innocence à vif. La
chair a encore peur du repos qui était si menaçant
et de la paix qui était toujours châtiée. Nous qui
fûmes le mouvement même, la machine de mouve¬
ment cramponnée le long des navires, et d’où jail¬
lissait la ruée de besogne régulière que la mer ense¬
velissait à mesure, — nous laissons nos bras dor¬
mir où ils sont posés, et nous baignons nos regards
dans leur immobilité maladroite. La liberté, c’est
doux comme rien. N’importe quel chemin nous
prolonge, le Nord, le Midi, c’est nous. Se lever, aller,
partir, ce qu’on veut... Dire oui !
Le rire s’évade, dévorateur, retournant la réalité,
comme de grands coups remontés des enclumes
sonnantes. Ils crient, ils rient, le rire arme de la
joie, bruit de trophées, le rire de la bouche, carnas¬
sier dans l’espace, comme l’aigle qui arrache le
ciel bleu, à droite et à gauche, par coups d’épaules
— avant de se poser magnifique et les ailes basses,
comme un fronton.
— Hadria, Mageddo. Calchos. Jéroubaal.
C’est tout ce que savent ceux qui sont le plus près
de moi, tout ce que quelques-uns d’entre nous sa-
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT 129
vent et peuvent trouver d’eux lorsqu’ils se cher¬
chent. Des noms de villes et d’hommes, chocs obs¬
curs, bruits à peine mêlés à des figurations. Ils ten¬
tent de se montrer les uns aux autres avec cela.
Le Celte parle du Dagon et il lui est impossible,
— il a beau tourner — de sortir du nom de ce
bateau, de désenchaîner sa langue.
L’Éthiopien bâille, la figure penchée en arrière,
son cou crispé de travail comme un piquet. Le rond
facial est largement ouvert, fissure dans une outre
d’ombre, plissements et bourrelets nègres. On croirait
qu’oscille un gros anneau de bronze.
Ici, ici, moi, au cœur de l'entassement. Ligarius,
Ligarion... Ce nom, mon nom, vit comme la petite
foudre qui est au bout du fouet : quelque chose qui
passe mais qui s’engouffre surtout en moi, une barre
volante qui s’introduit par une oreille jusqu’à l’autre
oreille. Je suis atteint en plein quand les morceaux
de ce nom se joignent et se heurtent dans une
gorge, dans l’air, et celui qui lance ce mot me
tient. Voillà bien longtemps que ce nom me fait
peur ; et pourtant, cet appel qui fond juste sur
moi, ma mâchoire ne peut pas le reformer exacte¬
ment ; elle le triture à vide. Ligar... Je suis moi sans
être moi... Un silence furieux, un silence de dieu
s’enfonce dans ma bouche, extirpe des syllabes au
remuement de ma langue, change en néant la moi¬
tié de ce que je mâche.
Je fixe mon attention de toutes mes forces comme
ceux qui veulent rester éveillés. On a, à la fois, plu¬
sieurs impressions qui se tiennent comme les côtés
d’une même chose. Tandis que je contemple dans le
ciel de plein jour découpé au-dessus de ma tête, le
rond de la lune tracé en douceurs visibles de lim¬
pidité — oui, en plein jour, lavé avec de la clarté
dans la lumière, — une autre image se bombe,
s’ennuage, avec de gros bords, et, aperçue de côté,
m’appuie mes yeux dans ma tête. Le relief d’une
130
LES ENCHAÎNEMENTS
musculature, les muscles qui glissent l’un sur
l’autre sous la peau dilatée : c’est le corps d’Elcho
qui est assis là : le plus grand, le plus large, le
plus fort de tous. Il est lourd comme un oiseau de
proie l’est dans l’air, sur la pente pierreuse où la
charge de sa chair enchaînée a elle-même est à
demi enfoncée. La jambe est tendue, et le pied cram¬
ponné broie la rocaille et empêche la masse de des¬
cendre sur la déclivité rude. Sa poitrine est un mur
mouvant dont les grosses saillies se courbent, fluent
et se refont, comme une paroi d’océan. Sous le bos-
sellement de fourrure, par d’énormes nœuds dont
les couronnements mobiles transparaissent, sont rat¬
tachées l’une à l’autre les poutres souples de ses
bras. Entrée par l’ajustage coudé des mâchoires dans
la dure maçonnerie d’os qui la charpente, pend la
terrible machine à broyer et à parler.
Les hommes sont là, et ne savent plus quoi dire.
Un soufflement flotte, une avide odeur parfois heurte
la nudité des narines : les mains et les faces, ces
choses toujours encrassées. Cette meule d’hommes
est une espèce de bête, le corps tassé en rond de qua¬
rante bras.
— Siddartha ! dit une voix.
A la place de cette voix qui a parlé sans raison et
dit ce qu’on ne comprend pas, les taches d’huile noire
aux bords nets, d’une chevelure et de deux larges
yeux. Du jaune. Cette face jaune, de l’autre monde,
avec cette pensée distante, je la connais. L’homme
m’a attiré parfois à la lueur des brasiers dans les
campements nocturnes des rivages, et c’est pour¬
quoi je le reconnais sans presque le voir. Il s’as¬
soit sur ses jambes croisées comme personne ne
sait le faire, et il lève un doigt en l’air en regardant
bien loin devant lui, comme il a vu faire. Ses che¬
veux lisses, raides, en dents de peigne noir autour
de sa tête, n’avaient pas été rasés comme les nôtres,
mais aplatis en coquille.
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
131
Il vient de l’humidité des Sept Fleuves. Il a été
deux fois conquis dans ses ancêtres : la première fois
au commencement des temps, la seconde fois au
vrai commencement. Mais l’important, c’est qu’il a,
de ses yeux, vu un roi, et que ce roi lui a permis de
le toucher. Il parle de ce roi de Kapilavastu, qu’il a
vu et qu’il a touché. Ce roi était en haillons, et au
pied des plus hautes montagnes du monde, il pro¬
clamait l’égalité des hommes. Il disait les quatre
devoirs, et, de plusieurs manières différentes, faisait
voir que tous les êtres se valent. Si je regarde l’Asia¬
tique ramassé dans la niche de son corps, je vois qu’il
brille de ce roi, et qu’il ne l’a pas quitté, et qu’ils
sont ailleurs. Et quand il crie : Siddartha ! il jette
un joyau aux autres.
Trois se taisent — dans un angle : le Juif, un Grec,
un Égyptien — des hommes savants, pleins de choses
imperceptibles, jetés par le Destin au milieu de la
meute assombrie. Nous sommes une mêlée où vien¬
nent se ressembler toutes les espèces différentes de
vivants.
Mais entre tous, celui qui est assis dans la haute
encoignure de droite semble trôner : c’est qu’il est
aveugle. On voit qu’il est aveugle : il y a trop de
majesté dans les gestes qu’il déploie pour que ce
soit un homme ordinaire. Il nous dépasse par quel¬
que chose. Il est muré au fond de ses yeux. Son
malheur est nu et visible jusqu’aux entrailles. Cet
homme plein et fort avec ses deux regards coupés,
c’est un soldat mercenaire fait prisonnier et puni
par le roi des Perses, puis vendu au suffète amiral.
Il est Crétois ou Carien. Comment a-t-il pu sortir
de la mer furieuse, lui qui est plus que seul, bouché
par ses prunelles massives comme des galets...
Tous, nous sommes seuls et mutilés, nous qui
désespérément avons vécu jusqu’à ce moment-ci,
132
LES ENCHAÎNEMENTS
nous qui allons régner. Le premier effort qu’on arrive
à faire ensemble, c’est de chercher, c’est d’appeler.
— Où est Hylas, qui sait tout ! dit un homme.
On répond :
— Il est mort dans l’eau.
— Ah ! Il savait construire une maison, avait ré¬
ponse à tout. Il mettait tout ce qui existe dans sa
bouche.
Une voix, un grondement, s’élève lourdement par¬
dessus ce que disent les autres. C’est Elcho qui
annonce :
— Hylas savait tout, mais il ne savait pas nager.
— Il savait nager mais on lui a fendu la tête, et
son corps fendu a coulé, glapit une voix, une voix
criaillante de scribe.
— Il est mort, mort, gronde la force d’Elcho.
On ne répond pas parce qu’on se met à avoir
peur. Le mort, comme lorsqu’il est descendu dans
l’eau, le dessus de la tète ouverte, en tirant en bas
son tourbillonnant linceul de pourpre avec lui, s’en¬
fonce dans le mépris de l’oubli.
— Qu’est-ce qu’il faut faire ?...
Ils viennent de toutes les régions, de toutes les
sources animées du monde. Les noms que quel¬
ques-uns hasardent comme des mendiants sont si
forts que même en morceaux, ils révèlent des pays.
Après avoir invoqué le lieu essentiel, ou bien le
maître, ou n’importe quoi qui fait corps, chacun
veut se montrer davantage, bégayer son aventure
d'avant, pour forcer les autres à y croire. Mais il est
plus ardu de sortir du silence que de la mer.
— Il y avait un figuier et cela vous habillait de
fraîcheur.
— Nous donnions de grands festins dans notre
palais.
Et là, une main indique du doigt, une à une, les
pierres amicalement entassées, et suit la pente des
branches d’olivier croisées en toit ; et après, le corps
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
133
se désigne lui-même en rond. La maison était si
petite que c’était presque un vêtement ? C’est bien
cela, sans doute...
Une forme se détache de la lutte des formes, tend
en avant sa figure où brille une avidité extraordi¬
naire, et doucement, ses bras. On voit qu’il recrée
devant lui deux yeux, deux mains.
On avait commencé à vivre, comme l’enseigne la
vie elle-même. On inventait toutes les vieilles choses
de toujours. On voulait durer, s’augmenter, choisir,
rester tous les deux ensemble, devenir une famille,
et autour, écarter la mort.
Puis sont venus les hommes inconnus.
Parfois ils firent miroiter des colliers, ils attirè¬
rent par des étalages, discoururent. Ou bien, ils se
ruaient ; ils disaient qu’on les avait dépouillés ou
qu’on les avait outragés. Des gens qu’on n’avait
jamais vus s’écriaient : « Il faut que je me venge
de vous. » Un soir entre les soirs quand on rentrait
du travail, la face des choses était changée. Des
corps barraient le seuil, on les reconnaissait horri¬
blement, et, à cause d’eux, la maison n’était plus
reconnaissable ; tout ce qu’il y avait eu de fait jus¬
que-là, se défaisait. Ou bien tout restait pareil, et
on était emmené ; et c’étaient les choses immobiles
qui s’en allaient. Ou bien un choc de foule, et un
échange de bateaux sur la mer. Ou alors, on était,
bon gré mal gré, les complices du marchand ter¬
rible, les complices du retour alourdi, maladroit,
gêné par la richesse sacrée qu’on cache dans le
ventre des choses comme une divinité. Et on recom¬
mençait à obéir, autrement.
Des commencements, des premiers pas d’his¬
toires... On voudrait savoir plus loin que ce vagis¬
sement du malheur. J’interroge. Je trouve tout d’un
coup devant moi des ignorants, des rebelles !
— On a emmené le père, alors toute la famille
appuyée à rien, est tombée par terre.
134
EE8 ENCHAÎNEMENTS
— Où cela ?
—Je ne sais pas.
On redemande où.
— Tu sais, au départ, quand on voit la tour du
port s'éloigner à reculons et qu’on se met à ne plus
sentir que l’odeur froide des vagues, et quand les
lignes qui vous attachent aux choses qu’on connaît
tissent de la petitesse ; tu sais, le quartier descen¬
dant où les maisons sont aussi bleues que la mer,
le coin où l’on jette tout, la plage qui est molle et
noire, où le soleil sent mauvais, où les vieux pal¬
miers coupés jaunissent et moisissent comme de
vieux filets.
— « Où ? Quelle ville ? » — « Je ne sais pas. »
— « Gebel, Milet, Utique ? Au couchant, au levant,
près, loin ?» — « Je ne sais pas ! »
— Je ne sais pas ! mais je sais que dans un autre
pays, à ce moment-là, un roi avait besoin de cons¬
tructeurs d’édifices...
Ou bien : Le pays avec tout ce qui y est planté,
de plantes, de laboureurs et de murs, a changé là-
haut, quelque part, de possesseur. Il y a eu entre
les maîtres des arrangements qui sont tombés sur
nos poignets et sur nos épaules, ont découpé la
terre et l’amour.
Les uns, fils d’esclaves, n’ont fait que changer de
mains, les autres étaient libres et sont devenus tout
d’un coup esclaves — comme moi et comme cet
Égyptien, comme ce Grec et ce Juif qui sont en¬
semble, à l’écart — et on lit sur les faces les degrés
de durée de la défaite.
Un Scythe dit que le froid est blanc, que le cou-
lement tiède fait fondre la neige.
— Elle est rose, la neige, de plus en plus foncé
quand on remonte les rigoles vers le bas de la porte.
Elle est toute rouge. Ah, ah ! Elles étaient trois
avant — et il n’y a plus qu’une seule chose. Un
cœur c’est noir... Le dedans de nous, je sais que
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT 135
c’est un buisson tout noir ! Moi, j’étais riche, avant,
si riche !
Un autre est venu aussi du Septentrion et même,
il est tombé d’un plus grand Nord que le Scythe
hyperboréen (moi aussi je suis venu du Nord). Il
a les épaules fuyantes, il appartient à une race de
marcheurs-nageurs qui savent glisser sur la vase.
Quelque chose l’attire parmi tout ce qui n’est plus :
— Tous les ans, pendant l’hiver, un petit sapin
qu’on orne. Il n’est pas plus haut qu’un enfant. Il
promet le recommencement de la verdeur. Hiver et
printemps ensemble, c’est étrange !
— Partout ici, lui dit-on, l’hiver, les arbres sont
verts.
Mais il est impossible de savoir tout d’un coup
autre chose que ce qu’on a su pendant longtemps, il
reprend :
— Oui, dans les voyages, oui... Mais, l’hiver, les
arbres sont noirs et transpercés.
— A des carrefours, dit un autre, la statue de la
Grande Déesse. Elle a une longue robe bleu de ciel
couverte d’étoiles d’or, une couronne d’or. Elle porte
dans ses bras l’enfant Éros, au-dessus de son front
plane le Désir qui est un oiseau de feu.
— Nos forêts, personne ne peut les traverser,
pas même le vent, dit le Celte. Le vent y tombe et
n’en sort plus. Elles sont trop hautes, et surtout,
elles sont creuses dans le noir. Il y a, en dessous de
la forêt, une. autre forêt de pourriture, de ruines, de
bois et d’eau et des brouillards de poison. Rien ne
passe ; mais Hamilcar Bakri a passé, lui, pour re¬
joindre l’ambre du rivage.
— Il faut brûler, dit Elcho. Brûler !
Sa voix domine. Elle est géante comme lui et fait
taire les autres quand elle apparaît.
— On ne peut pas brûler la forêt ! Elle est trop
horrible. L’incendie ne va pas jusqu’au fond, il
remonte et s’envole sans rien faire.
136
LES ENCHAÎNEMENTS
— Brûler ! dit Elcho.
— Moi, on m’a crucifié, mais je suis tombé de la
croix. Mes plaies s’alourdissent dans ma main comme
des pierres qu’on ne peut pas jeter, elles redevien¬
nent les deux clous qu’il s’était agenouillé sur moi
pour mettre dans mes os. Dès la première heure, mes
plaies s’ouvrent, et ma rame est celle qui est enroulée
de sang frais.
D’autres, ayant écouté les parleurs autant qu’ils
ont pu, ont dit seulement : oui. Ils allaient parler,
cherchant péniblement les premiers mots, en la¬
bourant leur mémoire, mais quand l’autre a fini,
ils pointent le doigt vers lui :
— Moi aussi.
Et ils se taisent solidement parce que, rentrant
dans leurs secrets, ils viennent de tomber juste
dans les mêmes mots qu’ils ont entendus, et pourtant,
ils sont étonnés parce que ce n’est pas la même
chose.
— Voici ce qu’il faut faire.
La résolution qui s’assemblait, se disloque : car
un éclat de rire et une gesticulation fait rire et
remuer un coin, puis remue tout... Ils ont découvert,
lui et lui, qu’ils se ressemblent parce qu’on leur
a, à tous les deux, coupé les oreilles. Les cornets de
chair à moitié osseuse tranchés à ras, c’est une
narine clouée dans chaque tempe. Et cela les en¬
cercle, les gonfle, d’une laideur pareille, c’est une
parenté qui en fait le poing droit à côté du poing
gauche. Ils se boursouflent de rire et se renvoient
leur image comme un jeu avec l’arrondissement de
leur face.
Puis s’intercale, entre eux, en vue, un homme qui
n’a plus de nez. Par cette mutilation, le bourreau
qui passe régulièrement dans les riches familles, en
quête de travail, a brouillé la forme de sa figure.
A la place du nez, deux sillons noirs séparés par un
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
137
os qui pointe, l’os blanc. Quand on voit cette figure
déshabillée de peau au milieu, ce milieu de figure
nu comme la pierre du chemin, on pense que la
hideur elle-même a posé sur un homme son masque
creux. Celui-là, c’est un esclave de race, un descen¬
dant des indigènes du littoral d’Ascalon que les
peuples de la mer, refluant de l’Égypte, ont domes¬
tiqués. Il a été puni du supplice des esclaves qui ont
essayé une première fois de fuir. Cet outrage qu’il a
fait à son maître lui a valu aussi d’avoir un pied
coupé. Il rit de toutes ses forces entre les deux têtes
que transperce l’absence des oreilles. Tous les trois
agitent pour s’amuser l’agressive laideur de leurs
traits : c’est tout ce qu’ils ont à eux.
Et un autre, au fond, a mis le feu à une branche
pour illuminer et répandre son visage. Celui-là, c’est
la bouche ! la bouche, qui fut agrandie par la hache
et dépecée. La férocité de cette blessure saignante,
et rocheuse de dents, avec ses entrailles de langue
et de gencives, jusqu’à la trappe nue de la gorge,
brille comme un brasier.
Les mêmes aventures. Toutes ces ruines de paroles,
cela aboutit, roule, à la même chose. La même
ombre saigne là-dedans, de toutes les plaies. Vio¬
lentés, tordus, incorporés à des monstres in¬
croyables, détournés hors de l’humanité, nous en¬
fantons l’image d’un monde de malheur. C’est une
création, une création terrible qui s’en retourne, de
travers, vers le chaos.
Nous différons entre nous ? Non. Il y a longtemps
que les différences sont arrachées sur la surface vi¬
sible de nos viscères. Les diversités d’origine ne
sont plus. Il n’y a plus de particularités ni de couleur
de race qui tiennent. Plus il y a de pays qui passent
dans les mots, plus on reconnaît au milieu d’eux,
d’aplomb, debout sur ses jambes, la forme unique
du malheur. Les ressemblances s’entassent, et vien¬
nent s’accumuler comme des crépuscules, sur le
138
LES ENCHAÎNEMENTS
sombre autochtone laconien, qui est là debout, vé¬
gétal et sépulcral.
Comme l’être au bras usé ne sait plus parler, un
autre qui l’accompagne, parle de lui et l’explique,
tels les montreurs de bêles curieuses qu’on voit sur
les places d’Olbia. Il raconte : autrefois lui-même
faisait partie des tribus de l’intérieur. Les autres —
celui-là — des tribus du rivage appelées Hilotes.
Quand les Dorions sont descendus dans le Pélopo-
nèse, les Hilotes ont résisté davantage et ils ont été
plus cassés, battus plus bas par les vainqueurs. Et
comme ils sont plus nombreux — sept Hilotes pour
un Spartiate — il y a de grandes fêtes où on en régu¬
larise le nombre par le meurtre en masse. On n’en
garde que ce qu’il faut pour le travail, car les
guerriers ne travaillent pas. C’est le gibier sur
quoi la jeunesse noble de Sparte s’exerce à ensan¬
glanter les instruments de la guerre, à écraser la
nuque ou à trouer le cou pour apprendre à finir un
être.
Le Périèque pose son doigt sur le corps du maudit,
sur l’arcade creuse où pointe l’œil écorché de pois¬
son — anneau blanc, argenté, là peine rosé, autour
d’un globule noir bombé d’effarement trouble ; et
il montre l’espace qu’occupe l’empreinte des lanières
moulée sur la boue de ses reins. Les yeux, la bouche,
la ventre, les pieds ne sont plus que de la lourdeur,
ce sourd appel du minéral à travers lui-même. Il
survit, mais il est seul, tout seul avec son souffle.
Il a dû tout laisser, de la destinée, sauf la vie. Nous
aussi, nous sommes en bas du monde inférieur fait
par les maîtres. Nous sommes, comme nous pouvons,
son reflet à lui, le plus pauvre. C’est notre père sans
âge qui est dans la boue.
— Rien ne sera pire !
Les cris sont couverts par celui-là. Il avait déjà
bourdonné à notre oreille du temps que nous
n’étions que la volonté des rames. C’est la certitude
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
139
qui sort de l’ombre, de l’ombre gluante et dégout-
tante de la vie, comme d’un oracle. C’est un com¬
mencement encore informe et aveugle, encore fou,
qui nous guide pour nous enlever de nous-mêmes...
— Rien ne sera pire !
★ ★
J’ouvre les yeux. Il y a eu une extraordinaire cas¬
sure des choses. Il y a deux mondes en boule oscil¬
lant dans l’imborné. Tout un monde sonore et four¬
millant d’esclaves rebelles danse encore épaissement
dans ma poitrine, au fond de moi, ailleurs... Mais,
plus haut, à la hauteur de ma tête, c’est aujourd’hui.
Le toit rond de lumière dans le cratère rouge mais
froid. Je suis assis là tout seul. La cavité est vide,
immobile, parfaite (l’immobilité est la seule chose
qui nous jette la perfection à la face). Je m’étais
avancé dans l’inconnu, c’est le retour vertigineux, à
tire d’aile, la gravitation énorme vers le moment
présent.
Mes immenses paupières retombent. Dans l’infini
de mes yeux refermés, une voix nouvelle et terrible
passe — et au milieu des images d’un songe, elle
ameute de la vie.
— Mort ! Désert ! Le monde va mourir. Ah, ah !
Les temps sont accomplis !
L’homme d’Hébron, le prophète- de malheur, a
crié dans la grotte au milieu de nous.
— Les jours de colère sont venus. La terre se
dessèche !
Il était là, plus misérablement accroupi par terre
que les autres, ce trouveur de cris lugubres. Ses
yeux à l’affût des nôtres et brûlés d’une maladie
rouge qui lui pétrifiait les cils, son profil incom-
préhensiblement courbe, sa tête trop grosse pour
son corps — le front au gonflement de ventre —les
140
LES ENCHAÎNEMENTS
taches noires de sa barbe et de ses cheveux qui
après la tonte servile repoussaient ainsi que des ran¬
gements, l’ustensile chétif de son torse, les pattes
amincies. Pelotonné, il embrassait ses genoux du
lien de ses bras ; on voyait émerger de cet encercle¬
ment gris les deux maigres poires de ses genoux.
A plusieurs reprises, il avait pris son élan, en
accrochant l’espace avec ses mains, comme si l’es¬
pace était une chose pendante, pour se dresser, mais
il avait ravalé sa parole et était retombé plié en
carré et maigrement fiché en terre. Cette fois, il
s’était tendu debout, et on voyait sa salive grêler de
sa bouche.
L’ancien scribe grec et l’ancien prêtre égyptien
qui étaient ramassés à côté de l’homme de Judée —
puisque tous les trois ils faisaient un groupe à part
— levèrent leurs figures instruites et lui lancèrent
deux regards hostiles, au moment où il se mit à voci¬
férer.
Son cri fit peur à la ronde, secoua ; j’en vis plus
d’un grimacer, et de plusieurs fosses de la caverne,
on lui répondit avec la violence reculante des
effarés :
— C’est vrai, la terre se dessèche !
— Mon pays se dessèche, se lamenta une voix qui
sortit d’une pénombre dont on ne percevait que les
dents et les lèvres liquides. Les places de la
vie diminuent, là-bas, dans les montagnes. Com¬
ment faire ? Au bord de mon pays c’est le commen¬
cement de l’inconnu, et c’est justement un détroit
de mer qui s’est desséché. A partir de ce détroit sur
lequel on peut marcher, c’était autrefois tout le
dedans de la mer. On voit bien que ces creux polis
et travaillés étaient des gouffres ; on le voit si bien
que le souffle manque comme s’il était poursuivi
dans le corps par la dureté de l’eau. C’est visible
aussi que les hautes pierres qui sortent d’en bas
comme des arbres, ont encore tout du long, l’écorce
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
141
des récifs de la mer ; les familles rondes des vagues,
ce sont elles qui y ont attaché ces ornementations
de couleur ; et ces tertres soulevés dans l’air étaient
des îlots parce que seules les grandes vagues allantes
et revenantes ont pu leur lisser ces échines, quand
la masse épaississante de nuit emplissait avec force
les bas-fonds, qu’elle marquait ses bords avec ses
ongles et noircissait de sa mouillure au soleil la noir¬
ceur des enclumes. C’est sombre ; le jour est encore
inondé et noyé. Ce qu’on suit de l’œil là-haut sur la
descente des monts, cette ligne suspendue, c’est le
bord d’un port cramponné, et ce qu’on voit flotter,
rouler au-dessus des têtes, tout là-haut, ces gros
nuages noirs, c’est comme l’envers immense des ba¬
teaux.
« Dans mon pays, les marcs ont une eau lourde,
pleine de la chair de la mer. Le sel germe et fleurit
sur les choses et fait ses signes dans les champs et
en bas des maisons, comme un givre brûlant. L’eau
s’en va de partout. Dans les puits des vides sont de¬
bout. Les fleuves baissent et rentrent, et les ruis¬
seaux s’envolent. On a fui ; mais ceux chez lesquels
on a fui nous ont punis.
— Le monde qui s’étend le long de la mer de
l’eau de Qiti boit aussi ses fleuves. Ses sources re¬
tournent d’où elles viennent. C’est une inondation
de sable qui prend tout, la graine de la mort à la
volée. La sécheresse s’étale et monte, et la vie se
sauve de plus en plus haut sur la montagne. Parmi
des journées et des semaines de pays, il n’y a plus
que quelques couronnements qui respirent.
— Et il y a aussi des fleuves qui tâchent de boucher
les villes. J’ai vu le grand fleuve qui ne veut pas
de maisons. Il verse des montagnes de boue. Il prend
les villes et les met au fond de vallées immondes.
— Le Méandre embourbe la destinée de Milet, dit
un Grec.
— L’Hermos, celle de Smyrne.
142
LES ENCHAÎNEMENTS
— Le Crathis saisit Sybaris.
Le crieur juif reprit en se débattant — et il était
fort parce qu’il les tenait, et il Arrivait à creuser
alentour avec ses coudes, et par poignées, du silence
dans chaque homme :
— Des signes de colère !
— De colère, répétèrent plusieurs bouches.
— Les villes ne dureront plus longtemps ! C’est la
fin de tout.
On le crut : « Oui, oui », murmura-t-on.
— Le monde est frappé de toutes parts, et c’est
bien fait. C’est bien fait pour vous, parce que vous
avez obéi. Tous vous avez obéi à tous les passants
qui voulaient commander, au lieu d’obéir à qui avait
raison. Vous vous êtes prosternés devant les autels
de tous ceux qui disaient : je suis dieu. .
« Vous avez obéi à des maîtres qui se sont servis
de vous pour fabriquer leur gloire, leur beauté et
leurs joies. Eux-mêmes, ils ont annoncé qu’ils ont
pétri leurs villes couronnées de palais, avec votre
sang comme avec de l’eau.
« Ils sont allés dans le monde et ont lutté l’un
contre l’autre, non pour de grandes raisons, mais
chacun pour soi, pour son nom, sa famille, son
trésor. Ils ont vécu de la mort de la foule, puisque
la foule a été jusqu’ici immortelle. Ces hommes n’ont
régné que par la force. La force s’use et meurt. Alors,
ils se sont successivement piétinés — vos pieds, vos
têtes : De loin, à voir, ce fut un jeu ; de près, ce fu¬
rent des prodiges d’apparition et des prodiges de
disparition. Voilà ce qui a été fait depuis le déluge.
— L’Égypte ! dit l’Égyptien, comme si cette pa¬
role couvrait tout ce qui peut être dit. (Et pourtant
sa voix était froide comme la pierre.)
— L’Égypte et sa grandeur ? Maintenant, Cam-
byse marche dessus. Et si vous demandez aujour¬
d’hui : qu’est-ce que Thèbes ? c’est, dans une exor¬
bitante enceinte déserte de ville, quelques villages,
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
143
séparés par des vides, autour de vieux sanctuaires.
Le Perse après l’Éthiopien et le Libyen : les grands
passants, les grands successeurs disparates qui ont
pris chacun l’Égypte comme on prend les rênes
d’un char... L’Égypte est usée et fracassée jusque
dans le dessous de son sol par la puissance des
règnes.
— Assur 1 dit, les yeux luisants sous leurs barres
touffues, une espèce de Syrien qui était là.
— Assur ! Ah 1 son histoire est la plus prodigieuse
de toutes ! Assur, sa prospérité coulait à pleins bords
de toutes les plaies de l’Asie. Jamais le taureau assy¬
rien n’avait été si plein de sang. Le vieux roi gigan¬
tesque était saoul de victoires ; il ne se dérangeait
plus pour frapper. Il construisait des villes grandes
comme des pays. A peine fut-il entré dans le sépulcre,
que Cyaxare, petit chef de bourgade aryenne, qui
payait l’impôt au gouverneur de Kharkhar, ce Cya¬
xare dont le père avait laissé un jour sur le champ de
bataille ses os de rebelle et sa mince armée, fut le
boucher d’Assur. Et non seulement il détruisit
l’abondante capitale dans la pleine dureté de sa gloire,
mais il fit disparaître à jamais cet empire où, depuis
la fondation, il n’y avait presque pas eu d’année
sans sa saison de bataille, dont les souverains épa¬
nouissaient leurs figures sur les ruines — et cela, ils
l’ont crié aussi aux oreilles des pauvres malheureux
— et, qui bâtissant des murs nouveaux autour des
villes prises, écorchaient les prisonniers et couvraient
les murs avec leurs peaux, et en empalaient d’autres
dessus, et en muraient d’autres dedans.
— Quand j’étais soldat, dit, après un vent de si¬
lence, un homme, j’ai passé avec l’armée près des
ruines de Mespila et de Larissa. Un vieillard m’a dit
alors : « Ne crois pas ce qu’ils disent ; ce n’est pas
Mespila ni Larissa, c’est Ninoua et Kalkhou, détruites
par Cyaxare, il y a soixante-quinze ans.
— Ninive et Kalak, les deux villes dont la masse
i. 7
144
LES ENCHAÎNEMENTS
des murs a noyé des océans d’hommes, et qui amon¬
celaient toute l’Assyrie et toute sa proie asiatique
autour du palais effrayant d’un seul 1 Les deux mon¬
tagnes sur la vie. Après soixante-quinze ans, quand
ou passe à leur pied, on ne les reconnaît même plus,
et les gens leur donnent des noms de mensonge. Elle
a disparu sans qu’on puisse retrouver trace de ses
gîtes, cette série effroyable de saisisseurs de choses,
celle d’Adasi, d’Oushpia, de Shamsiadad — pontifes-
rois — celle d’Assourbelnishishou et Bousourassour
— rois — qui, il y a mille ans, traitaient d’égal à
égal avec les seigneurs cosséens de la Chaldée : Bour-
nabouriyash, Kourigahou et Kharakardash. Ils ont
disparu en Sinhariskhoum, qui, serré par Cyaxare
entre les murs de son palais, s’y brûla avec les corps
de ses femmes et les corps de ses trésors.
« Ninive s'était souvent accumulée sur Babylone
depuis le jour où Tougoultininip y entra et y saisit,
comme tant de ses descendants firent depuis, les
mains du dieu Bel. Puis Babylone rebâtie autour
du temple d’Egasilla par Assourakheiddin, le fou
généreux, s’entassa sur l’ombre de Ninive.
— Babylone, Sardanapale ! dit celui qui voulait
montrer qu’il avait été soldat. J’ai vu près de Tarse
la statue d'un homme claquant des doigts ; dessous,
une inscription disait : « Moi, Sardanapale, fils d'Ara-
kyndaraxès, j’ai bâti Anchiale et Tarse en un jour,
mais maintenant, je suis mort. »
— Tu mens, fit le Grec. Il n’y a pas eu de Sarda-
napale. Tu dis ce qu’on t’a dit, tu n’as pas vu.
L’autre recula en grondant :
— J’ai vu quelque chose !
— La force s’use, la force s’use ! Les empires ne
valent rien puisqu’ils ne durent pas. Les Scythes et
les Cimmériens qui ont ravagé le monde, les Scythes
destructeurs suscités par la main gauche de Dieu,
et qui allaient vêtus de la peau de leurs ennemis,
leurs carquois cuirassés de mains coupées, et dont les
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
145
maisons avaient des roues, se sont anéantis de victoire
en victoire. Ils sont venus, puis partis. Cyaxare les
a brisés et il a forcé ce qu’il en restait à repasser par
les trous du Caucase.
« Et ce Cyaxare formidable et ce qu’il avait fait,
cela a duré bien moins encore que le reste. Toute la
Médie et toute sa gloire, la race du Passargade Aché-
ménès les a capturés d’un seul coup. Astyages n’a
pas pesé plus qu’un chat dans les mains de Cyrus. 11
y avait encore le roi de Lydie qui tenait beaucoup de
place en Asie. Cyrus s’est saisi de Crésus — et Baby-
lone qui restait encore elle-même, Cyrus d’Iranien
y est entré comme l’Euphrate. Maintenant, le grand
canal est une longue colline, et, au milieu de ces
montées et de ces descentes de pierres écroulées, où
il n’y a presque plus de lignes de pierres collées en¬
semble par le bitume, on se dirait dans les mon¬
tagnes.
« La gloire tourne en rond comme une folle. La
richesse va et vient, de roi en roi. Il n’y a que les
tués qui ne bougent plus. Mais les peuples sont pleins
d’enfants. Pourtant c’est le soir qui tombe, plus grand
que les soirs, plus grand que les hivers. Voilà ce
qu’il y a eu ; des maîtres qui ont fait leur bonheur
avec des millions de malheurs. Pourquoi les foules
ont-elles obéi ? Des jeux d’enfants sur le sable, voilà
ce qu’il y a eu. Mais chaque grain de sable est un
coeur dans un corps, c’est la chose de joie et de dou¬
leur.
« Maintenant, le monde est à bout, vaincu par la
guerre, comble de ruines. Toutes les routes mènent
à la dévastation. A chaque lieu est cloué comme une
malédiction, le nom d’un massacre ou d’une fin. Rien
ne subsiste de l’ordre ancien. On n’a pas pu refaire
autant qu’on a pu détruire. Les hommes ne sont des
dieux que de destruction. Les plus grands souvenirs
pourrissent ; on rencontre, partout où l’on marche,
les preuves criantes du crime des victoires. Mannaï
146
LES ENCHAÎNEMENTS
n’existe plus. Ellihi ? Disparue dans la tourmente.
Où sont les royaumes d’Ourartou et celui de Heth et
celui de Damas ? Leurs noms sont des choses légères
et inutiles.
« Nous sommes à la fin des jours. Ils sont visible¬
ment usés par le frottement des temps et des espaces,
les escarpements et les gorges torrentielles entourant
ce qui fut la citadelle de guet d’Uru-Salim,
— Moliah, Millo, Sion...
« Qu’importe que ce soit l’Achéménide le maître
de la terre, et que le Grec soit celui de ce côté-là de
la mer, et le patricien de Carthage, celui de ce côté-
ci. Qu’importe : les personnages qui succèdent à
l’autre bout de la désolation des pauvres. Pour eux,
vous faites sortir le grain de la terre, le poisson de
l’eau, et les murs du chaos dur. Pour eux, vous éven-
trez les hommes et les portes qu’on vous montre,
pour eux vous multipliez la vie ou la mort. Ils ne
seraient chacun dans le monde que le cauchemar
muré d’un homme. Vous, vous êtes les magiciens qui
dites : Que tout ce que hurle ton rêve s’accomplisse !
Eux ont fait le crime, mais c’est vous qui avez fait
le malheur.
« Ah, vous n’avez pas pu vivre chez vous et conti¬
nuer la paix et la joie. Pourquoi ? Vous ne savez
pas ? C’est parce que vous avez laissé triompher en
vous l’animal de l’obéissance. Tous, depuis ceux-là,
jusqu’à toi, scribe calculateur, et toi, prêtre, qui
transformes les croyances en énigmes et en métiers.
Vous avez par-dessus vous le savoir et l’enchantement,
mais vous êtes aussi obscurs que le basalte de Bashan
dont Salomon pava il y a quatre cents ans les routes
qui mènent à Sion. Tous, vous avez fait la fatalité avec
l’obéissance.
— Tu ne connais pas Harmodios et Aristogiton !
dit le Grec, qui avait une belle voix. Si tu les con¬
naissais, si tu connaissais la haine qu’ils ont vouée
aux fils de Pisitrate, tu verrais d’abord leurs poi¬
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT 147
gnards et tu ne dirais pas qu’il n’y a autour des
tyrans que des obéisseurs.
— Tu ne connais pas Collatin et Lucius Junius
qu’on appelle aussi Brutus parce qu’il a simulé la
folie pour échapper aux gens du roi, dit un autre.
Les jours du potentat venu de Tarquinies sont comp¬
tés, et à la place de la tyrannie du Thyrsène, s’éta¬
blira la république romaine.
La république, qu’est-ce que c’est que ce mot nou¬
veau ? C’est simple : c’est la chose de tous ; c’est
enfin toute la vie réglant toute la vie. C’est le con¬
traire du droit magique d’un maître. La république !
— Toutes les têtes sont frappées par cette grande pa¬
role qui vient de naître dans une bouche.
L’Israélite s’agitait autant qu’il le pouvait ; mais,
chaque fois qu’on lui répondait, il s’agitait encore
plus ! Sa voix avait, brusquement, des coups sourds
comme de la toux, et, brusquement, des cris aigus,
ridicules, perçants qui l’égorgeaient et égorgeaient
ceux qui l’écoutaient. Sa main, maigre comme les
lettres, s’ouvrait et se fermait.
— Ce n’est pas vrai ! s’égosilla-t-il à crier, pas vrai !
Non ! L’envie de changer qui vous démange ira jus¬
qu’au meurtre, mais au meurtre de quoi ? Ceux dont
tu parles s’imaginent-ils qu’ils vont tuer la tyrannie ?
Ce n’est pas parce qu’un homme monte à la place
d’un autre qu’on met la démocratie à la place de
l’autocratie. Qu’importe de faire des républiques si
elles sont gouvernées par des rois 1
Le proscrit, que la découverte d’une conjuration
avait fait fuir des rives du Tibre, fit un grand geste
et se contenta de répondre :
— Ses jours sont comptés, et Rome sera en répu¬
blique ; écoute : en république ! La nouvelle loi est
prête et nous, les républicains, nous la savons mot
à mot dans nos cœurs.
Un homme chétif demanda :
— Qu’est-ce qu’elle dit, celte nouvelle loi, pour les
148
LES ENCHAÎNEMENTS
hommes qui ont emprunté de l’argent et ne peuvent
pas le rendre ?... Parce que moi, c’est à cause de cela
que j’ai été fouetté, vendu et chassé par les gens de
l’île, sur l’ordre de Polycrate.
L’autre, la main sur le cœur, les yeux inspirés,
récita tout d’un morceau, avec l’air de ceux qui ne
s’arrêtent pas à comprendre ce qu’ils débitent :
— Que le riche serve de caution pour le riche ;
pour le pauvre, qui voudra ! Que le jour du marché,
le créancier impayé se paye sur la chair du débi¬
teur ! S’il coupe trop ou pas assez, qu’il n’en soit pas
responsable !
L’homme grimaça, tandis que le rire des autres lui
tombait sur la tête.
A cet instant, j’ai senti chanceler en moi tout ce
que je pensais. J’ai discerné la séparation des paroles
d’avec ce qu’elles disent ; et toute une machination.
On dirait qu’il y a plusieurs vérités. J’ai songé à cet
amusement que Thespis, ébloui par la gloire déroulée
des liturgies, a montré aux Athéniens : animer par
des personnages réels qu’une foule assemblée regarde,
les fictions des poètes — les hypocrites acteurs ! Oui,
j’ai vu la double face des hommes de la loi.
Le Juif gronda, sans paroles, comme un chien.
Parce qu’il ne savait pas quoi dire ? Non, parce qu’il
avait trop à dire et qu’il était submergé par la cer¬
titude. Il plongeait le regard en avant comme s’il
voulait se saisir, lui, de la vérité, et si attiré, qu’à
un moment, il se mit à quatre pattes pour mieux la
voir en avant de lui. On sentait qu’elle le dépassait
de partout et que l'homme était malmené et rape¬
tissé par la grandeur qu’il cherchait. Les formes
admises jusqu’ici, les règles dans lesquelles se limi¬
tent et s’établissent la sagesse et la beauté reconnais¬
sables, il en était sorti ! Il était divinisé d’une exagé¬
ration de pensée qui ne s’adaptait pas à notre taille
ni même à la sienne, et qui le cognait à l’impossible.
Pourtant, d’une façon ou d’une autre, comme il le
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
149
pouvait, humainement, il arrivait à se hausser jus¬
qu’à la tourmente qui emportait la première partie
de la destinée des hommes.
Le Grec détourna la tête en disant :
— Voilà un fou.
★*
De toute l’étendue à la fois s’abattit un bruit ré¬
percuté d’orage, et cela nous fit trembler à travers
les os de nos têtes et les murs de la montagne. Et
même, le Crépuscule lourd qui éclairait cet orage
entra.
— On ne peut pas désobéir ! Il faut bien obéir aux
dieux.
Celui qui criait ainsi éperdûment, c’était l’aveugle
qui trônait, enfoui derrière ses prunelles. Nous nous
tournâmes vers lui et nous le vîmes dans la lueur
livide soudain répandue, qui avait l’air de nous re¬
garder avec les fermetures sanglantes de sa tête. Il
nous indiquait les chaînes invisibles. Sa parole, à
son tour, inquiéta et fît frissonner. Les dieux, ce qui
est au fond de l’haleine du vent, ce à quoi se cram¬
ponnent les cris profonds.
— Nous ne sommes pas libres puisqu’il y a les
dieux 1
— Ah ! dit celui qui me touchait, en se hissant
avec peine hors du silence. Nous essayons partout de
les fuir, les dieux. Pas les grands, les voilés, puisque
à ceux-là il est inutile de tenter d’échapper ; mais les
petits, les bandes de mauvais génies qui viennent
chasser à l’homme non seulement dans les bois et
les champs, mais dans les rues de Vulsinies et de
Céré. Il ne faut pas, quand ils vous ont remarqué,
que ces cachés vous reconnaissent. Alors, pour les
dérouter, on reconstruit sa maison autrement, la
porte d’un autre côté. On change de costume, on
150
LES ENCHAÎNEMENTS
change de nom, on change même de langage. Et
tout de même, souvent, on est reconnu !
— Les mauvais génies sortent la nuit d’une tau¬
pinière ou de derrière la lune, et ils jettent le voya¬
geur attardé dans le marais qui le suce, raconte le
Celte. Et tandis que le tombé s’agite, tiré en bas par
ses pieds, cherchant et appelant un secours avec sa
face qui descend, le mauvais génie prend l’aspect
d’un voyageur pensif et chemine, tout près, sur le
bord du piège mou de la fange. Il n’entend rien et,
très lentement, disparaît — après avoir donné au
mourant plein de vie le supplice de l’espérance.
— J’ai sacrifié mon fils... Devant la ville, pour
qu’on voie comme une femme, la chance tourner !
— Moi aussi.
— Mes dieux à moi sont terribles, dit l’Hyper-
boréen qui avait décrit un petit arbre en fête dans
l’hiver. On ne leur échappe jamais, on est tenu par
la respiration et le sang dans les événements tissés
par les Nains. Mais nos dieux mourront un jour, cela
est écrit dans les runes par lesquels les devins et les
voyants sèment la vérité : sur les pierres, sur les
troncs des arbres des forêts sauvages, sur la peau
fraîche des suppliciés.
★ ★
— Et toi, à qui as-tu obéi, à qui avez-vous obéi,
toi et les tiens !
Ce qui prononça ces paroles, c’était la bouche
glacée de l’Égyptien, du prêtre de Saïs qu’une accusa¬
tion de sacrilège avait chassé jadis de son sanctuaire
et qui était tombé en bas de la vie.
Il était décoloré, stérile, d’une seule pièce, et sem¬
blait sortir d’un songe continu. D’ordinaire, on ne
l’entendait pas parler et il ne bougeait presque pas.
C'était, de tous les rameurs, le plus étroit et le plus
mal fait pour ramer. Quand on remarquait sa mai¬
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
151
greur à travers celle de la galère anaphracte, on en¬
tendait qu’il faisait en remuant un bruit de cheville-
ment et de fléchissement de planche.
Il était couché sur son ventre plat — pontife de
bois peint aux yeux de verre, dont il sortait une voix
qui disait là l’homme de Judée :
— A qui as-tu obéi ? A ton dieu unique Jahveh
qui était dieu des Kénites quand il passa aux enfants
d’Israël, qu’il quitta le Sinaï et le Séir pour aller
installer à Hébron et à Sichem les pierres brutes et
les images de taureau ou de serpent, de métal ou de
bois, qui le représentaient ? A ton Jahveh unique qui
à l’époque de sa gloire, hébergea dans son temple la
déesse Astarté et sa cour de prêtres, comme s’il était
marié avec elle ; et trouva bon qu’à côté de son
principal sanctuaire, sur le mont des Oliviers, des
autels fussent consacrés à Kemmosh et à Ammân...
Ou bien est-ce à celui que la tribu de Dan vola parce
qu’il était plaqué d’argent, au sanctuaire achalandé
de Mikha d’Ephraïm, et qu’elle installa à Laïs la sido-
nienne, après en avoir surpris et égorgé en pleine paix
toute la garnison jusqu’au dernier homme ?
« Et à quels maîtres couronnés as-tu obéi ? de
Jephté le brigand à Jéhu ? Au roi juste et clément,
à celui — le premier — qui s’est vautré dans Ophra
parce qu’il avait terrorisé tous ses voisins en égor¬
geant deux chefs madianites ; à l’intègre Abiméleck
qui, son royaume tendu entre l’Occident et l’Orient,
rançonnait les passants riches ? Aux rois généreux de
ces dynasties où chaque avènement était l’autre face
d’un assassinat, à ceux qui firent égorger toute la
population mâle des Iduméens, et, de sang-froid,
après la guerre, deux Moabites sur trois et qui, ayant
vaincu les Ammonites, les mirent en masse sous des
scies, sous des herses de fer, ou des haches de fer, et
les firent passer dans les fours où l’on cuisait la
brique ? Tu as été ignoble entre les peuples toutes
les fois que tu as été fort. Mais tu ne veux pas t’en¬
152
LES ENCHAÎNEMENTS
foncer dans le passé ni te taire. Ta seule force, c’est
d’avoir la vie dure. Tu n’es pas bon à vivre, tu n’es
bon qu’à ressusciter.
— Oui, dit le Juif, j’ai été le plus infâme et le
plus vil.
« Je dis que j’ai été le pire. Que ma race disparaisse
donc s’il le faut. Qu’il lui soit fait ce qu’elle a fait aux
autres ; comme Baesha, qui tua Nadab, fils de Jéro¬
boam, et dont Zimri tua le fils Éla. Qu’elle dispa¬
raisse comme a disparu déjà du temps des Juges tout
Siméon qui s’en alla on ne sait où, et tout Ruben qui
s’usa entièrement à se défendre contre les Syriens de
Damas, les Amalécites errants, et les deux meules
Moab et Ammon. Ou tout d’un coup — puisque aussi
bien l’Éternel a dit qu’il voulait en finir terrible¬
ment avec son peuple. Que nous disparaissions, s’il le
veut, mais pourtant, il y avait eu au commencement,
des jours purs. Quand les ancêtres n’avaient comme
lieu de réunion sainte qu’un galgal près de Jéricho,
puis qu’une pyramide à degrés à Béthel, semblable,
en bien plus petit, à celles de la Chaldée, ou qu’un
tertre et qu’un asile à Siloh. Et maintenant, après
tant de destinée terrestre, d’autres grands jours sont
venus pour nous, à cause de l’angoisse et l’exil. C’est
qu’aujourd’hui, on voit et on subit Dieu directement.
Certes, il avait déjà incendié les yeux de Moïse sur la
Montagne, et Jacob, dans Makhanaïm avait vu l’Éter-
nel lui-même, la nudité de la face du Seigneur. Puis
on l’avait perdu de vue, à cause des prêtres, de la do¬
mesticité royale qui s’engraissait dans les temples.
On ne le voyait plus tel qu’il est — car le rôle des
hommes n’est pas de faire la vérité, mais de la placer
à sa place, ou plutôt de dire s’ils peuvent : Elle est
là.
« C’est plus difficile qu’on ne croit de placer la
vérité à sa place. Jahveh se mettant dans l’âme d’un
homme ordinaire s’est objecté une fois à lui-même :
Comment savoir si le prophète est le prophète de
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
153
Jahveh ? Eh bien, si ce qu’il annonce arrive, il faut
le croire et avoir peur. Mais s’il faut se décider et
agir avant que l’avenir ait eu le temps de bouger ?
Quand Saphan, fils d’Açalijahou eût lu au roi Josias
le livre qu’Hilqiah avait trouvé dans le temple, le
grand roi Josias commença à pleurer très haut et
très fort, parce qu’il ne sut pas d’abord si ce livre
était vraiment le livre de la Loi. Il se mit à le croire
en tremblant, rassuré par la Devineresse. C’est une
œuvre profonde que de voir Dieu. Quand il approche,
souffle le vent qui fend les montagnes, mais il n’est
pas dans le vent ; le tonnerre roule et couvre la
montagne d’une montagne de bruit, mais il n’est pas
dans le tonnerre, ni clans le feu. Et Élie, avançant
sur le pas de sa porte, et se cachant le visage avec
son manteau, entend sa voix presque basse.
« Sa voix ne fut plus perdue. Les prophètes furent
sa voix marchante, sa voix guerrière, contre le si¬
lence que chacun cache et traîne en soi. On connut
qu’on s’était trompé sur lui et qu’il était beaucoup
plus le seul Dieu qu’on n’avait cru. Il n’était pas celui
qui prétend devenir le maître par la force, mais celui
qui l’a toujours été par la vérité. Il a dit par la
bouche d’Amos, le premier des Retrouveurs nou¬
veaux : « N’êtes-vous pas pour moi, ô fils d’Israël,
ce que sont les fils des Koushites. N’ai-je pas tiré
Israël d’Égypte comme j’ai tiré les Philistins de Kaph
tor et les Araméens de Kir ? » Il montrait par là que
la vérité n’est pas d’un peuple ni d’un pays, mais
du monde. « Loin de moi, dit Jahveh, le bruit de
vos cantiques et que je n’entende pas le son de vos
lyres, et qu’on ne dise pas Samarie ou Uru-Salim
comme si l’on avait tout dit. Mais que le bon droit
jaillisse comme de l’eau, et la justice comme un
torrent ! »
« Certes, il est tard maintenant pour désobéir au
mal, et pour la faire marcher à l’opposé du vieux
sens de sa marche, la foule, vermine des idoles. Ils
154
LES ENCHAÎNEMENTS
reconstruisent le temple bien tard, et les riches sont
restés à se prélasser dans l'exil, lorsque le Grand Roi
en a rouvert les barrières. Et qu'est-ce qu’ils ont fait
depuis dix ans, ceux qui sont rentrés par les portes
hélas béantes d’Uru-Salim — non pas celles qu'on
ouvre pour l’accueil, mais celles qu'on a éventrées —
ou bien qui se sont logés autour, à Anathot, à Gaba,
à Bethléem ; combien de pierres ont-ils mises l'une
sur l'autre, depuis dix ans ? Et pourtant, le nouveau
temple sera si petit que les fidèles ont déchiré leurs
vêtements et couvert leurs têtes de cendres autour de
Shesbazzar fils de Ioakin, quand ils ont vu le peu de
place qu'il tiendrait. Mais du moins, ils ont refusé,
dans leur extrême malheur, l'aide de ceux du pays
d’Éphraïm, des gens de Kouta, d'Hamath et de Se-
pharvaïm contre lesquels le Seigneur envoya naguère
les lions, et qui sont trop neufs dans le culte de Dieu
pour que les noms des idoles ne leur coulent pas en¬
core de la bouche. Ils refusèrent ; cela est un grand
signe des temps. Et cela veut dire qu’ils sont de force
à bâtir quelque chose de nouveau dans les durées
et les étendues — parce que, quand on est capable de
s’édifier d’assez vastes et puissants remords, on de¬
vient l’arracheur d’inconnu. Ce n’est plus de rebâtir
un temple démoli ; ce n’est plus, comme jadis, de pas¬
ser entre Boaz et Yakin (il y en a pour qui le temple
du vrai Dieu n’est que l’idole de sa bâtisse) ; c'est
de dresser la vérité à l’aide des pierres. Mon Dieu
n’est pas le roi des Juifs, c’est le créateur et le maître
de la vie. Lui obéir ce n’est pas obéir au peuple juif,
c’est obéir à soi-même, puisqu’il est le roi de la vérité,
et cela dans le monde entier à partir de partout, et
cela toujours à partir de toujours. Voilà qui jette loin
d’un seul coup, tous les Baalim et les Asterahs et les
maîtres de chair qui n’apportent l’un après l’autre
que leur petitesse (un corps, deux yeux, deux petites
mains). Il faut dire : là-bas ! et dire : demain ! en
ouvrant les yeux, et apprendre que Dieu grandit
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
155
comme ceux qui approchent mais n’est pas encore
ici. Les timides et les bornés croient que la sagesse
est rampante et lui donnent la maladie de lenteur.
Mais la vraie sagesse est aussi éclatante que la folie. »
★
★ ★
Le chargement d’odeurs terrestres, glissant sur les
odeurs marines, souffle. La brise apporte, sans le
déplier, le mystère des pays inconnus, jusqu’à mon
front. Si j’ouvrais les yeux, sur le rivage où je suis
étendu, je verrais toute l’immensité à la fois, comble
de lumière, murée par l’empourprement qui m’ef¬
fleure la tête. A travers mes paupières, l’universelle
courbe est la panse d’une belle amphore de rouge
fin où brillent des peintures noires.
— Au loin, disait-il aux esclaves, tout au bout du
grand voyage, de l’autre côté du Pont-Euxin que nul
n’avait franchi, à dix mille stades de Jolchos — dix
mille stades d’agrandissement hellène ! — la toison
merveilleuse pendait, pareille au bouclier du soleil
couchant.
« Sur le rouge splendide, du corps du ciel,
les hommes du vaisseau creux étaient nets et
noirs à la suite l’un de l’autre, et l’on voyait leurs
barbes pointues, le profil de leurs figures et les
crêtes de leurs casques, leurs reins amincis comme
des sabliers, leurs bras noirs brillants, musclés de
traits rouges ; c’est aussi avec des traits rouges sem¬
blables au ruissellement où on allait, que s’agitaient
les morceaux de guerre bossués sur leurs boucliers.
Tous les héros des Myniens, des Argiens, des Pé-
lasges, toutes leurs victoires contre les ennemis et
contre les sortilèges, Jason les réunissait dans sa
personne et dans ses mains ; l’Argo allait d’aventure
en aventure, prenait, de flot en flot, l’opulence de
l’inexploré.
« Le navire a copié le nom de la puissante cité méri¬
156
LES ENCHAÎNEMENTS
dionale des Atrides — d’où sortira la guerre de Troie,
d’où sortira Homère. Mais Jason est de la patrie
des dieux et de leurs prédécesseurs les Titans : de la
terre thessalienne où bat la ville éponyme d’Hellas ;
et c’est du rivage de l’Hémonic dominé par le Pélion
que les Argonautes sont partis une nuit à travers les
démonstrations bienveillantes des étoiles. Athéné qui
sera un jour la protectrice de la rivale d’Égine, dessina
les lignes du navire et trouva leurs surprenantes com¬
binaisons. Le mât rend des oracles, ayant été coupé
dans la forêt sacrée de Dodone, en Ëpire — le sol
des Graïques et des Helles — où les chênes se font
entendre et comprendre. Héraklès, fils de la Terre
comme les marins pélasges, est le veilleur d’avant —
et l’on voit les deux pattes aplaties du lion de Némée
à jamais pacifié par la défaite, croisées sur son épaule
droite. — Et il y a aussi Pélée, père d’Achille, et
Castor et Pollux. Orphée le Thrace chante sur sa
lyre pour mieux pousser et tirer tous les bras des
rameurs à la fois ; la musique et l’élan sont une
même chose ; et si Aphrodite est sortie de l’onde,
le rythme créateur est sorti de l’expansion des bate¬
liers. »
— Ramer, c’est une punition, dit — soulevé sur
Je coude par le bruit des mots — un vrai rameur
noir, un de ces rameurs infernaux et vides qui es¬
sayaient de boire la mer avec leurs bras.
Le Grec ne l’entendit pas, dont la belle voix racon¬
tait l’expédition ensoleillée, tandis qu’un impeccable
rayon de soleil était venu, après l’orage, se tendre
comme des cordes entre les rochers de la caverne. Il
ne parlait pas pour tous, mais pour quelques-uns de
ceux qui l’entouraient, et laissait tout le reste loin
de lui dans l’obscurité des pierres.
Il était jeune et frémissant, remuant et loquace. Il
avait les apparences d’un scribe, mais on ne savait
pas d’où il venait, ni ce qu’il avait fait. Il prétendait
que le Pharaon l’avait vendu en échange d’un anneau
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
157
ciselé, et il lui plaisait de décrire, avec des yeux
brillants et dorés, cet anneau d’or qui dans l’esprit
d’Amosis avait la même valeur que lui.
Il savait tous les gestes qu’ont dispensés les Grecs.
Il y avait d’autres Grecs parmi nous (car où que l’on
soit, il y a toujours des Grecs) mais il possédait
par-dessus les autres l’art de vanter sa race, et on se
prenait toujours à l’écouter. Il démontrait, sans
qu’on pût le contredire, que les Grecs ont arrêté la
beauté qui passe — et que leurs dieux sont plutôt
des magnificences que des dieux. Par-dessus les fon¬
dations phéniciennes qu’ils se sont complu à sur¬
passer, les Hellènes ont brodé la mer intérieure d’im¬
menses ornements qui se reflètent. L’Égéen, luxueux
de curiosité, magicien de l’action pratique, a donné,
dans le terrestre séjour, plus d’abondance à la clarté.
Il a diminué la mort qui n’est plus qu’un instant de
la vie.
Le Saïte a murmuré avec un implacable mépris :
— La famille de Zeus !
Il a dit, non sans dégoût, que le Juif aboie, mais
que le Grec est petit et grossier, bien qu’infatué
comme les nouvellement riches ; que ce parvenu
n’est capable de créer que des objets, et que même
sa pensée se mesure. Et il a dit aussi que la vie
n’est qu’un instant de la mort.
Sa figure aiguë était la lame de sa personne. Les
bras minces et cylindriques, les épaules coupées
droites, la poitrine plate et creuse comme un manus¬
crit qu’on déploie, il était troué par l’axe sans fin
de son regard fixe. Il n’avait pas l’air d’exister en
même temps que nous. Il était moins ou plus qu’un
vivant.
Il leva le doigt et nous regarda successivement :
lui, lui, et moi, avec ses étranges prunelles de dis¬
tance et de froideur.
— Tout est beau ! dit le Grec, comme pour retenir
le monde, alors que le Juif geignait qu’il faut tout
158
LES ENCHAÎNEMENTS
recommencer, et que l’Égyptien répétait : l’Égypte.
— On a voulu refaire l’Égypte, et la refaire avec du
grec, et alors l’Égypte s’est vidée par la tête comme
le corps qu’on se met à embaumer. Parce que Psam-
metik aimait les Ioniens et les Cariens à l’excès, leur
faisait trop de sourires et leur ouvrait les camps, deux
cent quarante mille soldats de l’armée traditionnelle
d’Égypte, blessés par une blessure qu’on ne voit pas,
sont partis un jour, à la fois, pour l'exil. On n’avait
jamais vu cela. Il n’y a pas eu de bataille. Ils sont
allés, rangés en ordre de bataille là où ils s’étaient
assignés d'aller, comme les vainqueurs d’eux-mêmes.
Et cette foule s'est plantée comme un jardin à Napata
— et ils ont refait la destinée de leurs hôtes en refai¬
sant la leur, comme lorsque nos dieux s'en sont
allés sur les rivages, diviniser les autres dieux.
L’ancien prêtre parle avec une telle force de dédain
que ce dédain semble l’atteindre lui-même, et qu’il
s’arrête. Son silence se rendort. Il a placé son bras
plié autour de sa tête, comme un châssis carré lui
encadrant la face, la main descendant en feuille amin¬
cie, le long de la joue qu’elle presse. Étendu mainte¬
nant sur le dos, son corps est semblable au corps
d’Osiris tué par Sit, lorsqu’il fut porté par le flot au
rivage de Byblos, et que ce naufrage du dieu sanc¬
tifia et immensifia par la majesté du grand linceul
memphite, le culte d’Adonis.
Le Grec, l'Égyptien et le Juif restaient à côté l’un
de l’autre, parce que si différents qu’ils fussent, ils
s’égalaient par quelque chose au milieu des autres,
comme s’ils exposaient les trois faces de l’importance
de l’homme. L’Égyptien représentait la foi et le
passé ; il était pétri d'antiquité, et aucune adoration
n’avait la profondeur de la sienne. Le Grec représen¬
tait la mesure et le présent, et c’était le créateur des
lignes et des lumières. Le Juif représentait la colère
et l’avenir, et c’était le père des temps nouveaux.
Ils ne s’admettent pas. Chacun est trop lui-même
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
159
pour se travailler à pénétrer l’être adverse. Le Grec
reproche à l’Égyptien d’être endormi et de n’avoir ja¬
mais dans ses temples, volumineux comme des mon¬
tagnes, et ses statues colossales, qu’éveillé à demi la
pierre. 11 ne comprend pas que les deux bras tendus
de l’adorateur fassent un triangle d’infini, il ne dis¬
tingue pas cette chute sans fond de la prière — et
l’Égyptien ne comprend pas qu’on danse avec ses
dieux — et ni l’un ni l’autre ne comprennent ce
qu’il faut faire de terrible pour créer la justice dans
le monde, et que le principe créateur, force de la force
humaine, c’est l’imprécation et la révolte.
Moi, pendant un instant, je les ai compris en¬
semble, et je puis dire que j’ai contemplé en même
temps les trois regardeurs déchaînés : le Grec qui
regarde tout ce qui vit, l’Égyptien qui regarde tout
ce qui a vécu, le Juif qui regarde tout ce qui ne vit
pas encore.
Et tandis que je pensais à cela, je m’étonnais que,
contraires à ce point, ils eussent tout de même, cha¬
cun, raison. Tous trois, mais une subite conviction
fut en moi : le plus grand des trois, c’était ce men¬
diant sans frein que l’angoisse et le remords se¬
couaient jusqu’aux abîmes, c’était, entre tous, le
suppliant aux mains toujours avides, l’adorateur en
déséquilibre d’un dieu qui doit venir et qui ne vient
pas. — Le plus grand c’était celui dont la plaie
fraîche du Messie fendait éternellement le cœur.
Je suis né libre, moi, dans le pays du grand Nord.
J’ai suivi jadis à Cumes l’enseignement de Galléon,
et moi qui suis éclairé, quoique esclave par le mal¬
heur des temps, j’ai vu dans cette caverne, ainsi
qu’un météore, ce que les autres n’ont pas vu. Je
me suis dit : « Il y a entre les grandeurs des liens
jusqu'auxquels nul n’est certain d’arriver. Mais réflé¬
chis bien si tu es digne de comprendre l’Égypte et ses
longueurs incommensurables, si tu es capable de la
connaître assez richement, avant d’oser en parler. Et
160 LES ENCHAÎNEMENTS
les autres, comprends-les, ou tais-toi à la place, et
ne va pas dire, comme un enfant : Où est le perfec¬
tionnement des Égyptiens, où est l'organisation des
Juifs, où est la ferveur des Grecs? Ne cherche pas
leur création ailleurs que dans les sens où leurs gé¬
nies se sont totalement engloutis pour réussir. L'on
ne comprend que ce que l'on respecte : si tu viens
devant l'autre avec du dédain ou de la rancune, tu
n'es qu'un borgne ou qu'un aveugle. Et qui sait
s'il n'y aura pas un lieu et un instant où toutes
choses se croiseront? »
Mais maintenant, mais tout de suite... J'étais au
milieu de pauvres vaincus, de piétinés... J’en suis
loin, de ces débris humains... Non ! Au contraire,
on y rentre encore plus à fond.
Celui qui mettait en mouvement la vérité prison¬
nière, s’écria tout d’un coup, en se haussant sur la
pointe des pieds :
— Qui suis-je donc, pour m’aimer plus qu’un
autre !
A ce moment là où scs yeux et sa bouche bril¬
laient d’amour, il ne voulait pas s'éloigner du trou¬
peau des mutilés, et revenait s'y mélanger forte¬
ment. 11 ne les laissait pas tranquilles.
— Vous êtes les hommes. Le seul devoir c'est de
changer le mal en bien. Vous êtes les millions. Vous
pourriez tout si vous vouliez. Vous voudriez si vous
saviez !
Ce révolté entendait repousser l’homme jusqu’à ses
recommencements et il était fort parce qu'il était,
lui, le recommencement, et que son exemple sai¬
gnait.
Il nous ramassa, nous secoua dans le noir comme
un fossoyeur qui se mettrait à manier son lugubre
bétail.
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT 161
— Vous avez vécu contre vous-mêmes. Assez de
noms de races et de familles, assez d’être l’homme tué
dans l’homme à cause de mots ! Tout a abouti à la
guerre — et d’abord à la guerre inégale du corps
contre le travail : la besogne à abattre, la besogne
toujours neuve et qui se reforme toute pendant la
nuit et qui ne se laisse pas faire. Vous vous souve¬
nez : la rame c’était une lance qui vous fouillait et
il fallait pourtant en pétrir le flot assez fort pour
rendre l’eau dure comme la terre, faire de l’eau une
enclume et s’y appuyer et pousser le navire vers le
but des maîtres. Tout aboutit au bâton et au fouet,
aux mises en croix, aux cœurs jetés comme des en¬
fants avortés, aux enfants écrasés par les soldats aux
coins des rues des villes, à la déchirure des doubles
douceurs : l’amour et l’amitié.
Avec sa voix, on tomba dans le mal de servitude,
et arrivés au bout de la détresse, on tournait et on
répétait les mots, comme ceux que le deuil change
en insensés.
Et la vérité désordonnée, elle se leva encore une
fois tout entière à nos yeux, dans celui-là, dans l’Hi-
lote qui, on ne savait pourquoi, s’était placé au mi¬
lieu, sur un rocher, qui s’était mis à essayer des
gestes et qui faisait : Regardez-moi ! Il était moindre
qu’un homme. Il était grotesque comme un singe
quand il ressemble à un singe, effrayant comme un
singe quand il ressemble à un homme — les côtés
risibles et les côtés terrorisants mélangés comme des
losanges.
A cause de la chair de celui-là, il y a, sur cette table
de pierre, de la mort apportée par l’homme dans
l’homme. Il y a l’être façonné autrement par les races
et les castes qui se sont servi de lui, usé, sacrifié à de
vastes étrangers, aux rois carnassiers. J’ai devant moi
les créatures nouvelles, l’autre espèce d’hommes qu’a
fabriquée l’injustice dans les plaines, sur les che¬
mins, dans les cachots des maison ; les hommes-
162
LES ENCHAÎNEMENTS
outils et les hommes-choses qui. ont produit avec
leurs bras, avec leur chair, les hommes-nombres qui
font nombre en s’anéantissant. J’ai devant moi les
emmurés sanglants des remparts de Salmanazar et de
Sennachérib.
L’homme de l’avenir, le bienfaiteur, voulait nous
forcer à ne pas lâcher ce qu’on avait gagné, à aller
plus avant, comme le cavalier force le cheval à vou¬
loir qu’une route conduise à une autre. Et voici l’idée
qui se formait dans nos têtes :
Puisqu’on est les maîtres ici et aujourd’hui, qu’on
va commencer un pays, alors, faire la justice de Dieu.
Autre chose au sommet des lois, que la lutte et que
le bonheur contre le malheur, autre chose totalement.
Tourner et dresser autrement la règle ; qu’elle se pose
sur chacun exactement pour l’égalité et la justice...
Il fallait peu de chose pour que la volonté qui se
cherchait dans les nuées orageuses des mots, s’ac¬
complît : car chacun croyait un peu à la preuve in¬
forme qui avait été apportée là. Pour que ceux qui
écoutent vivent ce qu’ils entendent, pour qu’ils soient
unis et emportés soudain, il faut que d’énormes évi¬
dences aient passé, tumultueuses et frappantes comme
des événements. Alors il suffit, à ce moment, que
quelqu’un d’autre que celui dont résonne le silence,
qu’un homme quelconque de l’assistance prononce
un mot, pour que le sens de la vérité soit visible. Jus¬
tement, cette goutte d’eau tomba. Une voix qui n’avait
rien dit, proféra :
— La justice.
Et ce mot fut tel qu’il nous toucha la figure. La
justice, le règne de la justice ! On a d’un seul coup
d’oeil aperçu d’avance un monde aussi beau qu’un
firmament.
La justice sort de l’injustice, je l’ai vu ce soir-là.
Son goût est venu sur nos lèvres lorsqu’elles étaient
fatiguées de raconter l’injustice... La grandeur des
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
163
cultes fut engendrée par la petitesse de l’homme er¬
rant, dilapidé, d’un pas à un autre, et du matin au
soir. C’est pareil : celui-là, qui est frappé sans raison,
c’est celui-là qui est la source obscure de la justice,
c'est lui qui l’a inventée. Le pauvre, succombant sous
le poids du mal, a créé le bien. L’excès de la désola¬
tion, l’ivresse de la misère, grandissent, dépassent les
bornes, et se continuent par la calme harmonie ; la
douceur tombe des bouches tragiques — et c’est
ainsi que le vrai s’aventure dans le réel. L’injustice
est chose visible du monde, mais la justice n’existe
pas ailleurs qu’en l’esprit. L’équité est donc la fille
humaine de l’iniquité. L’homme est la même chose
que Dieu dans la raison qui créa le monde intérieur.
Parmi les hommes, les pauvres sont surtout les
créateurs. Depuis qu’existent le hasard des corps et
le mystère de la nature, tout ce qui s’inventa vient
d’en bas, car il n’y a guère que la grande misère
commune, la terre vivante des foules, qui soit fé¬
conde. Ils n’ont pas seulement fait avec leurs mains
les remparts des palais, les flancs des villes, et aussi,
toutes les ruines. Ils ont fait, avec leurs douleurs,
le poème et la science de l’espoir, et ils en feront le
monument de la loi.
Toutes ces assurances sont si simples qu’il y a un
souffle de genèse. Les formes réunies se confondent
dans le soir, dans la nuit de profondeur, et elles
disent des paroles qui se ressemblent entre elles autant
que des ombres.
Le Grec a prononcé le nom de Pythagore... Le grand
Samien (je l’ai entendu une fois à Agrigente parler
derrière un voile), donnait à la justice une nature
spirituelle et humaine en la dépouillant jusqu’au
point de montrer qu’elle a la svelte perfection du
carré et du chiffre quatre et qu’elle assujettit le centre
du raisonnement au centre de la vie. Et au bord de
tout ce qui a été dit, au bord de celte li¬
mite redoutable, le simple musicien de la
164 LES ENCHAÎNEMENTS
raison voit d’avance l’amplitude illimitée que peut
prendre dans la réalité la loi de l’équilibre et de la
proportion : la danse astrale des événements.
Le Romain livre le mot nouveau, le mot magni¬
fique, agressif, inexorable : république, république !
L’errant jaune de l’Heptapotamie, qui avait vu le
Bouddah, dit :
— Sakya Mouni !
L’homme simplifié s’est ému, il s’est remué comme
s’il comprenait qu’il y avait une chance extraordi¬
naire à tenter. Il s’est présenté lui-même, grand objet
de culte, richesse, donnant le souffle et le cœur à
l’affirmation hautaine de Pythagore — car toute
création vient, divinement, d’en bas — et répétant :
— L’homme égal à l’homme, l’homme égal là
l’homme !
L’Israélite ivre de lignes droites lança la forme de
ses deux bras maigres vers ce signe humain, vers ce
dépositaire nu.
— Il a raison ! dit-il avec fureur. Il a raison !
Et après un silence étonnant, surnaturel — pendant
lequel rien ne bougea — le prophète reprit d’une voix
émerveillée, chantante, des paroles qu’il trouvait à
mesure ou bien qu’il entendait, ses deux mains accro¬
chées l’une à l’autre :
— Le monde est vieux ; nous sommes à la fin des
jours... Or, il adviendra, sur la fin des jours, que la
montagne de la maison de l’Éternel se dressera à la
tête des montagnes.
— Moi, l’égal de ce chien !
Le Périèque misérable, le jouet animé des Spar¬
tiates, se secoua furieux et on voyait ses soubresauts,
les trois plis de son petit front et le hérissement de
ses mains. Il eut un hoquet ; il se tourna vers l’Hi-
lote et cracha sur lui.
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT 165
A côté du Périèque une forme ouvrit la bouche
et ce trou clama :
— La loi de justice ? Non ! pas de loi. Plus jamais
de loi !
Plus haut, éclatèrent d’autres paroles :
— Nous venger !
Celles-là eurent un écho subit, firent matière de
volonté. Les beaux spectres n’existaient plus. Tout
allait changer ? Rien ne changerait, rien !
Une lueur rouge, sanglante et chaude entra par¬
tout. Elcho remua ses membres, se leva, comme s’il
avait attendu ce moment. On entendit son souffle
rauque à lui : « Brûler ». Il avait mis le feu à la cam¬
pagne, fait de la montagne un volcan, et, des arbres,
une forêt de flammes. Le feu et son bruit d’ailes fou.
C’est une bête puisqu’il respire, qu’il obéit — et qu’il
ne veut plus s’arrêter d’obéir. Puis les syllabes qui
venaient de la bouche d’Elcho retentirent, se heur¬
tèrent aux parois de la grotte trop petites pour elles :
— Nous avons souffert. Alors, maintenant, faire
souffrir !
« ... Ils nous ont battus, pris le sang, brûlé nos
maisons, et liés — faire comme eux ! Nous avons été
esclaves, avoir à notre tour des esclaves ! »
Toute la vie qui traînait là répondit par un cri
informe comme elle-même, un cri de joie. Oui, oui,
c’était cela. En réalité, le grand homme avait fait
sortir leur voix, à eux tous !
Comme tout à l’heure, lorsqu’ils essayaient de gé¬
mir et de bruisser leur mal, les signes de leurs pro¬
venances disparaissent sur leurs peaux ; et comme
tout à l’heure, plus il y a de différences choquantes
par-dessus, plus la grosse ressemblance centrale s’ag¬
glomère et se caille : l’envie d’imiter et de recom¬
mencer. Ils ont trop souffert de l’injustice, alors ils
ont trop besoin de la faire.
Refaire ! Tout le reste déblayé, le but : refaire !
166 LES ENCHAÎNEMENTS
Ce qui a été fait exige d’être refait. Puisque le bon¬
heur des uns c’est le malheur des autres, chercher
du malheur.
— Il nous faut des ennemis !
— Il nous faut des vaincus !
Le Crétois — la face où l'aveuglement, cette chose
double, était cloué, — se leva, si fort que son dépla¬
cement battit l’air.
— Pour être vainqueurs... Pour être rois. Pour leur
crever les yeux.
La peau opaque de sa face frissonna, traversée par
de la volupté : aller tuer des lumières dans leurs
nids — les deux lumières dont il nous montre les
stériles et sanglantes matrices.
Le Juif s’était rencoigné comme un chien battu et
commençait son éternelle plainte de Juif. Ce qu’ont
fait les autres depuis toujours, c’est trop visible : on
ne peut plus ne pas l’imiter... Si on était les premiers
hommes, si on n’était pas fasciné par les grands des¬
sins que laissa la réalité, par cet étalage éclatant
qu’est devenu le passé, s’il n’y avait pas eu la gloire 1
Mais maintenant, refaire, refaire ! Le nouveau mot
qui roule, c’est le premier de tous ceux qui s’enchaî¬
nèrent : l’ordre ! l’ordre établi — la force de
l’exemple, cette deuxième lumière.
Les hommes sont fabriqués à jamais. Quand donc
auront-ils la force de se briser l’âme pour se recréer ;
quand se soulèveront-ils d’eux-mêmes, les pavés des
rues et les cailloux des chemins !
— Tout à l’heure, il voulait m’empêcher de passer,
ou bien je ne comprenais pas ce qu’il me disait. Je
lui ai écrasé les os.
— Moi, j’ai tué l’homme à la chèvre.
Ils pouvaient à peine mettre leurs souvenirs bout
à bout. Maintenant, ils débordent de paroles et de
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
167
cris, se surmontent l’un l’autre avec la joie d’hommes
égarés qui se sont retrouvés. A travers leur bruit,
apparaissent, évoqués, acclamés, des spectres de
force : celui qui fut le plus fort, Héraklès, le vagabond
gigantesque, que l’autre avait nommé, et Gilgamès
qui étranglait un lion d’un seul bras en le creusant
sur son ventre, et Ninip Adar à la face d’Assyrien,
et Melkarth, le Tyrien. (« Celui-là, il est venu seul
dans un pays, et à lui seul, comme une multitude,
il a bâti Alésia. ») Et Deucalion dont la volonté de
régner a, des pierres, extrait des hommes. Et même
le chanteur Amphion qui par sa voix, fit reculer et
rangea en murs le désordre des rochers.
Ce sont les plus forts des hommes qui ont dompté
le fer informe. Ah, on cligne des yeux devant ces
forgerons et leurs coups étoilés ! La faucille et le mar¬
teau, et surtout la pointe qui a faim de chair, c’est
de la fournaise de Kyniras qu’ils sont sortis. Et les
promeneurs si colossaux qu’il leur faut tout l’espace
des récits pour s’y tenir, ils ne sont pas partis : ils
sont restés quelque part sur la terre, en quête d’énor¬
mités. On trouve leurs grands restes parmi tant d’Hé-
raclides. Ceux de Lydie sortis de la dompteuse Om-
phale : Kamblès était tourmenté d’une faim si intense
qu’une nuit, il dévora la reine, et la femme de Mélès
enfanta un lion.
— Bien loin d’ici, il y avait, figure-toi, les Psylles...
Eh bien, un jour, ils sont partis en expédition contre
le vent !
— Les maîtres des promontoires, là où la hauteur
des rivages n’est coupée que par des toitures de
brouillard, dit l’Hyperboréen des brumes, com¬
mandent à de grandes barques qui ont des têtes, et
qui ont aussi un cœur, puisqu’on mêle des prison¬
niers de guerre aux rouleaux qui servent à les lancer.
— A la dernière campagne, on empala tous les
mâles. Mais le supplice des Perses, c’est à voir ! Oter
la peau, la bourrer de paille et la suspendre aux dents
t. 8
168 LES ENCHAÎNEMENTS
du mur. Oter la peau, c’est vite dit, mais c’est un
gros travail de force. On le lie, on l’aplatit sur une
colonne, le dos tourné. La pointe tire une ligne
d’une épaule à l’autre, et la chose faite, contre toutes
sortes de cris terribles qui sortent, ou voit la main
du bourreau qui entre dans l’épaule.
— Dis-moi, est-ce le roi lui-même qui t’a crevé les
yeux ?
On écoute la réponse. Il se recueille et au milieu
du respect ardent, il dit :
— Oui, ce fut lui. J’étais à genoux et tenu pour
ne pas pouvoir me refuser. 11 avait un javelot qui
avait déjà servi pour ceux qui se tordaient dans le
coin, — et qui était mouillé. Je voyais cette pointe
qui n’était brillante qu’au bout, et je le voyais, lui,
qui me regardait extraordinairement, avec ses yeux
tout luisants aussi. On sentait comme il avait envie de
faire ce qu’il allait faire. 11 était près de moi comme
une femme puisqu’il allait tellement me toucher.
Moi, à deux pas du Roi des Rois. J’ai encore vu cela
avant.
— Manyès, il aveuglait rien qu’avec ses doigts.
C’est cela qu’un noble a fait à mon père, par ordre
du Roi.
— Cyrus, le grand Roi, qui est-ce qui l’a tué à la
fin, qui lui a noyé la tête dans le sang ? Ce sont les
Scythes Massagètes. Les Massagètes, voilà des guer¬
riers ! Quand les hommes et les femmes de la tribu
deviennent vieux, on les tue.
— Les Romains faisaient ainsi, dit orgueilleuse¬
ment le proscrit de Rome. Les fleuves n’aiment pas
qu’on les traverse. Quand on avait construit un pont,
les prêtresses de Vesta, pour apaiser le fleuve, jetaient
du haut de ce pont les vieillards dans l’eau.
— Les Spartiates sont forts 1 dit le Perièque. Leur
vie, c’est d’être trente mille hommes assiégés par
trois cent mille autres et de tourner vite la tête do
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
169
tous les côtés — et de se servir de ceux qui les haïssent
et de les battre. Ils ont pris Ira, ils ont pris Ira !
Un autre, et d’autres essayèrent aussi de soulever
aux yeux une espèce de beauté et de grandeur qui por¬
tait le nom de leurs bourreaux.
Et tout se réunit dans Elcho. Il devenait l’amas
des idées. Il y eut une lutte : quelqu’un s’était glissé
derrière lui... Mais, avec un choc de cris, on vit
l’autre corps basculer, se retourner, on vit et on
entendit la nuque heurter le sol et la vie s’y écraser.
Elcho marcha dessus. La gesticulation du rival avait
montré l’attirance effroyable de la force d’Elcho.
On pensait aussi à Hylas qui avait sombré à travers
les murs froids qui n’ont pas de couleur, avec sa tête
broyée où s’attachaient de tournoyants lambeaux
d’eau rouge dans l’eau.
On mit Elcho au milieu, et nous autres, glorieux de
sa victoire qui en faisait le maître, en proie à l’orgueil
d’obéir, nous hennissions devant lui.
On haleta, à son ombre, autour de la mise à mort
d’un prisonnier : un vieil homme du pays que l’on
avait traîné, qui pleurait, mettait ses mains devant
sa figure, faisait tous les gestes et les grimaces d’un
enfant.
On dut attendre : il manquait un pot pour le sang.
Et puis il fallait agir avec mesure, avec soin, faire
reculer l’impatience, pour que le sacrifice s’ajustât
solennellement aux événements. On se bouscula pour
élargir la fête. Il y avait une profonde joie des
hommes et chacun vivait double autour du vieillard
sacré. Dans la guerre, on tue avec colère, dans les
cérémonies arrangées, on le fait avec amour.
Il était bien désarmé et pourtant il fut dur à dé¬
truire. Il résistait comme un arbre, par la seule force
de sa vie attachée à toute la vie. Mais l’arbre est
muet, et il y avait dans ce vieil homme des cris pleins
170
LES ENCHAINEMENTS
d’une vie suprême, les cris par lesquels les suppliciés
tentent contre tout espoir de s’envoler du supplice.
Il faisait aller et venir toute la masse qui le fouillait
profondément et, coulant, éclaboussait. Enfin le corps
acharné à rester d’aplomb, consentit ; il fléchit et
roula, au milieu des sacrificateurs soudain reculés,
ses bras en rond ballèrent au-dessus de sa tête,
d’un côté puis de l’autre ; scs deux jambes maigres
et ses pieds se tendirent en droite ligne si fort qu’on
aurait dit deux piques pointues.
Comme c’est simple d’immobiliser ce qui ne
s'était jamais arrêté encore ; cette mise à nu du
dedans de l’être, ce retournement du corps. Un coup
pur, droit ; — la lumière parmi les os et le liquide
rouge que chacun thésaurise.
J’ai crié, moi, transporté un instant jusqu’à la
fatalité du sacrifice humain, et j’ai ri d’un rire
charnel.
Les paroles peuvent dire tout ce qu’elles veulent,
les phrases peuvent danser leur danse ! Il n’en est pas
moins vrai que tuer enrichit le cœur. Oui, j’ai vu
tuer autour de moi, parmi les miens ; le meurtre des
êtres chers m’a éventré, et j’ai eu en moi, entrante,
la peur glacée. Mais il y a le contraire de cela pour
celui dont la main étincelle, et le mal des autres est
une brûlante caresse pour qui le dévore. Il est royal de
tuer. C'est être aussi souverain que la mer qui se
dresse par rangées entières et que le feu qui bouscule
tout ce qui est solide ! Dire : « Il était là, et moi je
suis venu, je l’ai touché et je l’ai tué, grand comme
la nature. »
On voit, sur le pourtour d’en haut, les yeux des
gens du pays que l’incendie refoule vers nous. On les
appelle, pour qu’ils viennent, pour qu’ils voient,
qu’ils sachent. L’épouvante les pousse à la fois vers
nous et hors de nous, — et il y en a qui se laissent
tomber dans des gouffres.
Debout au milieu de la montagne, le plus fort et
JE SUIS LE RECOMMENCEMENT
171
le plus grand de nous, celui qui à la fois nous res¬
semble et nous foule, fait à présent un geste en
cercle et il grandit encore. L’emblème, la tête de
chien, est là, près de lui gravé sur la cuirasse rocheuse
du roc. Lui seul a pu porter la pierre dans ses bras
après l’avoir déracinée des flots. Et, de la contempler,
son rire d’orgueil s’abat et va comme une cascade.
Autour du trésor central, son bras, son grand bras,
cette branche... Il est devenu un chêne qui tourne
sur sa base. Le commencement d’un geste circulaire,
surplombant, pour tracer une ligne dans la vie du
monde. Le commencement d’un grand commande¬
ment qui empoigne tout le pays avec un mot, qui
extériorise le rêve qu’il roulait à l’intérieur de lui.
La ligne — l’autorité, ce sont des lignes en rond, au
loin. 11 dit :
— Voilà la limite
Et il dit :
— Le pays d’Elcho.
Le nom ! La gisante étendue est saisie par cotte
apparition ; la souveraineté l’imprègne, à la fois étalée
et impalpable.
Puis, après avoir pris l’immobile, il le coupe et le
distribue.
— Lui, du torrent au plateau ; lui, du plateau à la
mer.
Ils prennent ce qu’on leur donne : chacun tour à
tour approche, reçoit, grandit. Ils se partagent au
delà d’eux mêmes dans le monde d’en-bas, la forêt,
le champ, le rivage animé. Et déjà jaloux d’avance,
jaloux en rêve, supputant et comparant les grandeurs
qu’ils incarnent, ils se bousculent et se haussent au-
dessus l’un de l’autre.
Les petits mondes imitent le monde. Tout devient
droit, net et clair et sans lacune, dans l’aventure du
grand nombre.
... Je contemple cet homme dressé qui a quelque
chose de moi, je le contemple le front levé, et clignant
172
LES ENCHAÎNEMENTS
des paupières pour mieux voir (je sens cette présence
de mon attention sur ma face), j’empoigne ce rocher-
ci avec ma main...
Un chétif lézard glisse sur le rocher que je tiens,
coule de bas en haut le long de la pierre : on dirait
l’ombre traînée qu'une ligne droite occulte attache
à un insecte volant au soleil. Il disparaît, piquant
droit dans la pierre comme si celle-ci était un simu¬
lacre de pierre.
Je suis dans la grotte ligurienne trouée du haut.
Personne. Je passe ma main sur mes yeux.
Je suis tout seul. Quel abandon !
Elle est proche, raboteuse, et ma main la serre tou¬
jours, la pierre où j’ai vu passer le lézard. Je l’ai vu
quand, cet animal de rien, ce point final, à travers
le jeu de lumières qui a remis le néant à sa place ?
Je ne sais pas, je ne saurai jamais à quelle réalité il
appartient. Y a-t-il une seconde, ou y a-t-il deux mille
ans ? Est-ce maintenant, est-ce il y a deux mille ans,
les hommes ruisselants de sang ou de la sève de la
sueur, les hommes qui se ressemblent comme l’eau,
dont le seul vrai drapeau est un lambeau de sang, le
bas-relief des mutilés enchaînés bras à bras sur le
pourtour du monde — et qui ne peuvent pas ne pas
être des bêtes, ou des bourreaux ?
ELLE
... Elle, ma destinée est de l’atteindre, telle que je
la vis au commencement sur le bord du promontoire,
avec l’écran de sa face changeable, alors que sa robe
rose devenait au contact du soleil du soir, un matin
rose qui l’entourait. Et telle qu’elle se dressa sur ce
talus de fête populaire au soleil couchant d’un di¬
manche, vêtue de percale rose et tout le corps en
transparence sombre à travers ce nuage de pulpe,
seule vivante, seule flambante dans la file des
hommes, pantins à deux jambes, des femmes sous
cloche, des enfants-diminutifs, dans la foule où la
fatigue et la joie de la journée coulaient en sueur.
Un jour, arrêtée sur la route, Marthe me regardait
venir. Elle était vêtue d’une robe de soie blanche écla¬
tante, et je la voyais pour la première fois dans cette
délimitation de blancheur.
Arrivé près d’elle, près de la perfection de son ha¬
billement, près de la joue pure, de l’immense œil
battant, je me suis mis à trembler. J’ai pensé à la
mort puisque c’est la mort qui, un jour, par-dessus
son dernier geste, l’embrassera.
VI
SUR LE RIVAGE DU TEMPS
Je le rencontre parfois le soir, après le dîner,
lorsque je marche le long de la mer, et qu’il vient
vérifier l’amarre de sa barque tirée sur les galets au
pied de la falaise.
Un homme, un simple pêcheur de l’Estérel
trouvé un soir au bord des vagues. Nous parlons en¬
semble. Il m’a dit — et nous voyons, en face du
point où nous sommes tous deux, le triomphal rivage
plein de fêtes électriques, qui se mêle à ses paroles —
il m’a dit sa peine et sa fatigue, et combien il est
difficile de joindre les deux bouts de la vie, d’aller
jusqu’au soir, et jusqu’au matin. I1 explique qu’il est
au milieu d’une famille tout appuyée en rond sur
lui ; que la loi des lois est mal faite, frappant les gens
au hasard, et qu’il faut faire une loi neuve.
Il y a des hommes qui veulent accomplir malgré
tout le simple et le compréhensible ; qui croient que
demain ne ressemblera pas à hier, et qui sont contre
tous les hommes.
Cette nuit, je suis parti de ma chambre pour revoir
debout près du bateau et les mains occupées, celui qui
travaille étroitement, et qui, aussi, cherche comment
faire dans la grandeur.
176
LES ENCHAÎNEMENTS
Le ciel est bouché d’orage, la lune est cachée, et
sont cachés le firmament étoilé et la rive heureuse.
Je parcours la grève noire, sans fin. Sur l’arête du
talus de galets, chacun de mes pas fait un écroule¬
ment bruyant et enfonce un gros trou. Je suis alourdi
dans ma marche démolissante et comme enchaîné
par le poids des pierres. Il n’y a plus de lumière :
à peine en rcste-t-il assez tout là-haut, pour qu’on
voie les deux immenses pics courbes ouvrir le vide
immense.
De toutes parts se pousse l’ombre qui attendait sous
les couleurs du jour. Mais peu à peu au loin, quand
j’écoute du côté de la mer, la lumière naît, refaite
par l’oreille. Je suis submergé par le bruit étalé des
flots : des ruines de clarté existent à ma droite, et
mes yeux créent de force l’eau plate plus loin qu’ils
ne savent la voir.
J’aperçois celui que je cherche. A quelques pas
devant moi, dans le roc, à ma hauteur, une forme
noire, plus noire qu’une fissure, plus creuse. C’est
un homme debout, en bas de l’éternelle muraille qui
est mille fois plus debout que lui, au bord des déchi¬
rures de l’eau universelle.
« Oui, avons-nous pensé ensemble tout haut, comme
les autres soirs, presque personne ne profile de la vie.
Il faut être trop fort pour cela. Si on ne dompte pas
les autres, on est. dompté. Il serait si simple que la
loi de tous fût faite de manière à donner à chacun la
place de vivre, et que la vie fût un arrangement et
non une bataille. »
— C’est, me dit la face de ténèbres, ce que nous
avons commencé à faire au bord de ce lac.
Au bord de ce lac ?
Quel est cet homme à qui je parle ?
Quelqu’un que je ne connais pas 1
Alors j’ai peur — et comme en ce moment cette
ombre s’est ôtée du bloc sombre et s’est avancée vers
moi tout droit, elle me donne un cri d’effroi. Je per¬
SUR LE RIVAGE DU TEMPS
177
çois les deux jambes mouvantes et la place de la
figure compliquée, et les bras capables de tout. Il est
humain d’avoir peur d’un homme, de ce qui est en
dépôt dans une tête.
Ici, sur les rivages de la nuit, dans ce pays sans
foyers, dans ce pays de passage et de fuite, qui s’ouvre
et se ferme, il n’y a que des hommes perdus et tran¬
sitoires, et tombés de loin — comme moi qui sors
je ne sais plus d’où — ou bien des passants qui se
travaillent à se taire, dont les mains simulent l’inno¬
cence, et que poursuit la vengeance des juges.
Mais il me met une main sur l’épaule, et, de l’autre,
il me fait signe : Silence 1
J’entends alors des pas approcher dans l’épaisseur
serrée de la nuit. Et sur la blêmeur striée de l’écume
proche, je vois se succéder les silhouettes taillées
en noir de deux soldats : leur casque, leur bouclier,
leur glaive écourté... Ils cherchent quelqu’un — ils
le cherchent, lui.
Les légionnaires ne s’arrêtent pas ; ils plongent
tout de suite dans la nuit latérale et le bruit de leurs
pas disparaît.
Je reste seul près de l’homme qui croit que de¬
main ne ressemblera pas à hier, et avec lequel je me
prends à espérer, bien que je sois rempli d’une résis¬
tance obscure, que je n’ai jamais cherché à nettoyer.
Je me prends à espérer avec lui... Un laboureur, un
batelier, un homme, un simple homme rencontré
un soir sur le rivage — et qui est un peu tous les
hommes.
Je sais vite, et facilement, sa vie. Il est un pêcheur
de ce lac.
C’est une chose merveilleuse de voir se dérouler
la douceur fatale des événements. Il est naturel que
remplissant tous deux notre mission laborieuse de
pauvres maîtres d’une famille, nous nous soyons
rencontrés sur le rivage. Il est naturel que l’on se
178
LES ENCHAÎNEMENTS
trouve avant même de savoir qu’on se cherchait,
que la timidité de l’ignorance tombe, que deux
hommes se disent qui ils sont ; il est naturel que
dans une figure nocturne tournée vers la vôtre, le
regard brille comme une espèce d’astre, puis comme
la lueur donnante d’un miroir.
Comme nous sommes pareils, au fond ! Pareils
comme les souffles aiguisés de sel que nous respi¬
rons en même temps, pareils comme le noir qui pétrit
les yeux et les lèvres, et qui est noyé dans le sang.
J’ai rencontré une ressemblance dressée sur mes pas,
comme d’autres ont trouvé, debout à un carrefour,
un die
Il disait que chacun doit faire ici-bas ce qu’il peut
pour aller au secours de tous. Il formait avec
d’autres pêcheurs une famille volontaire, et grande
ouverte. Ces gens se partageaient exactement les
efforts et les produits du travail, et ils soignaient et
aimaient cette exactitude. De toutes leurs forces, ils
corrigeaient l’injustice du sort qui, si on le laisse
faire, trouve toujours moyen de combler l’un aux
dépens des autres ; lui, qui s’appelait Étienne, gérait
cette communauté vis-à-vis des trafiquants et des
fonctionnaires. Tous s’unissaient comme les rameaux
inclinés de l’eau — comme ceux de l’arbre qui coule
vers le ciel. Leur attachement au prochain, ils n’au¬
raient pu l’expliquer. Le devoir n’avait pas de
nom propre ; il n’était pas dans leur bouche mais
dans leur cœur, et c’était une facilité, non une for¬
mule. Il ne faut pas se servir de la parole pour em¬
pêcher la pensée de prendre toute sa place.
Avec sa règle de mêler totalement la souveraineté
et l’esclavage pour qu’il n’y ait plus ni souveraineté
ni esclavage, la nouvelle famille qu’ils avaient in¬
ventée était aussi grande qu’elle était petite.
Ces hommes qui se retrouvaient, qui faisaient ce
que tous les autres auraient pu faire pour bien être
eux-mêmes, semblaient les premiers hommes. Je
SUR LE RIVAGE DU TEMPS 179
m’étais déjà aperçu que quand on pense juste, on
recommence tout.
Et moi je me laissais aller à m’échanger avec lui
et à lui dire ce que je savais de moi. J’entendis ma
bouche qui proférait, pour lui, mon nom, celui des
miens, et même le souhait central autour duquel
tout le reste de moi s’ordonnait : franchir un degré
de la hiérarchie des scribes dans le palais tout neuf
du Procurateur (et il me semblait que tout cela ac¬
quérait désormais plus de prix, d’être écouté par ce
compagnon). Mais ce qu’il disait était plus précieux
que ce que je disais. En moi, il n’y avait que moi.
En lui, il y avait la force de découvrir les choses
qu’on ne sait plus.
— Tu es bon, tu es grand, d’avoir tellement
raison 1
— Non. Je ne suis pas grand. Je ne suis qu’un
suiveur fidèle de la pensée. Ma tâche, c’est d’avoir
cherché avec force les différences qui ne sont pas et
de ne les avoir jamais trouvées. Que nul n’ait honte
de penser à soi : c’est le premier devoir. On ne doit
pas vouloir tuer l’égoïsme qui vit (si on ôtait
l’égoïsme de l’homme, ce qui resterait ne pourrait
se tenir debout), — mais il faut l’adapter à tous par
un arrangement. Il ne faut pas tenter de le rassasier
par la conquête impossible de tout, comme recom¬
mencent toujours à faire les insensés et les trop puis¬
sants, mais reconstruire autrement la loi. Il n'y a
rien d’absurde sur la terre, pas même le bonheur.
A une question que je lui posai, il répondit que
certes, il n’avait pas inventé cela. Il était le déposi¬
taire d’une parole proférée quelque soir aux croise¬
ments des chemins ou des rues par des parleurs dont
le nom était mort. Mais il tenait à affirmer qu’ils
n’avaient, lui et les autres, écouté cette parole que
parce qu’elle leur plaisait, et qu’elle leur parut con¬
venir entièrement à l’homme : l’homme, cette
chose qui est un milieu de tête et de poitrine, avec
180
LES ENCHAÎNEMENTS
deux jambes qui vont, avec deux bras qui font ; le
masque derrière lequel est le monde ; la statue qui
souffre. L’homme, c’est, en fin de tout, le même
corps à travers les races, et le même geignement à
travers les langages : c’est beaucoup de choses, mais
avant tout, une réponse de la souffrance au malheur.
Sa voix transparente montre que les commande¬
ments des prêtres ont brouillé ceux de Dieu, et que
la sainteté de la créature c’est d’oser reprendre ce
que le mensonge lui a volé. Ainsi, on voit en le
voyant, que parmi les hommes se dressent des
simples, des raisonnables ; des intelligibles, con¬
traires au mouvement machinal de tous les autres.
Ce sont les hommes de la paix, la paix naturelle et
non celle que le caprice des rois adapte à la guerre.
Dieu, c’est le consentement de la nature entière.
Dieu, c’est le corps de la raison. Ce qui vient de la
raison tombé aussi du ciel. Et la raison et Dieu sont
en révolte contre les hommes.
— Pourtant, ami, il est difficile de vivre comme
l’on pense, sans se cogner de tous les côtés et à
chaque instant, sans être brisé de fatigue ; sans
rendre, autour de soi et malgré soi, l’ignorance mé¬
chante.
Je lis dans ses yeux un homme tout entier, moi
qui ne savais jusqu'ici entrevoir que la vérité-enfant
d’un chien ou d’un âne.
★
★ ★
C’est alors qu’il dit :
— ... Nous, qu’on nomme les chrétiens.
— Ah !... Tu es chrétien !
Tout de suite, il change à mes yeux — ce nom sur
lui comme une chose, comme une peau dégoûtante.
Ah, je comprends que les soldats voulaient le
prendre !
SUR LE RIVAGE DU TEMPS
181
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais chré¬
tien ? Tu m’as trahi, tu m’as trompé.
Je m’écartai, malgré moi, de celui dont, par sur¬
prise, j’avais vu le cœur avant de voir le nom : le
rebelle, l’agitateur, l’anarchiste ; celui qui hait
l’ordre consacré, qui souille le respect dû à la Loi
et au Temple, fomente un complot permanent contre
l’État, celui qui exploite la rancune des misérables.
Tout ce que dépeint si fort aux gens paisibles et
droits ce seul mot de chrétien, je le voyais entre moi
et cet homme qui m’avait dupé. Je m’étais arrêté
brusquement et lui s’était aussi arrêté, tout près,
bien loin...
Pas à pas — à un autre moment ? Quand ? Je ne
sais pas. (A quoi bon me demander ce que je ne sais
pas dire !) — Je m’habituerai au cercle d’exécration
de ce mot de chrétien, je ne le vis plus entre son re¬
gard et le mien, et je finis par le répéter comme si
c’était un mot ordinaire ! Pourtant... J’eus peur de
lui comme lorsque je ne le connaissais pas en¬
core.
— Tu es le fou.
— Oui... Je suis le sage !
★ ★
Nous marchions plus vite, fouettés par la fatalité,
pliés sur la corniche noire. Et chacun malgré sa
courbure d’Hilote sentait une volonté libre et une
droiture toute haute.
C’est lui qui m’entraînait.
— Où vas-tu ?
— Je vais là-bas.
Qu’allait-il faire ? Faire le monde neuf à travers
le vieux monde... 11 voulait se jeter, chétif, sur toute
la ville, sur la foule aussi dure que les maisons ! La
vérité est lente et chaque homme est fragile. Il
vaincra demain ; mais, ce soir, il sera tué. Il dépas-
182
LES ENCHAÎNEMENTS
sera la foule, — il a l’envergure d’un nuage —, mais
il y aura une pluie de pierres. J’ai fait tout ce que
j’ai pu pour qu’il n’y allât pas 1
Nous parcourions une chaussée, un faubourg —
les »dalles par lesquelles les nécropoles ou les villes
durcissent la terre douce.
C’était le crépuscule. Tout à l’heure, n’était-ce
point la nuit, et cependant maintenant, le soir ? Je
ne sais pas ce qu’il y avait naguère. Je sais que dans
le faubourg, en ce moment où je suis, le jour décline
à peine, et que l’on y voit clair.
Des collines grises toutes pavées de toits. Les
bosses carrées des maisons font partout entre elles
des ravins comme des sarcophages. On dirait un côté
de Marseille. Ce sont plutôt ces escarpements usés
par le temps et l’espace autour de ce qui fut la cita¬
delle de guet de Jérusalem — Moriah, Millo, Sion.
Je suis pris de délire. Je mêle plusieurs réalités. Est-ce
que je dors, est-ce que je veille ?...
Des nuages lugubres sont flagellés par le vent sur
la pente. Cette pente, n’est-ce point le tertre chauve
appelé Golgotha ? Je le demande à mon compagnon
mais je n’entends pas ce qu’il me répond dans le
vent ; et je vais, tiré, m’efforçant, en me tordant les
bras au-dessus de ma tête, de séparer deux destinées
qui se mélangent.
Les portes des maisons sont entr’ouvertes, et le
repos, à la fin de la lumière, stagne dans les rues.
Devant leur demeure, de gros marchands graissés.
Un chameau tire et traîne les quatre boules rondes
de ses pieds qui semblent pendre et être ramassés
par terre au bout de quatre cordages tressés. D’ici
commencent à monter les ruelles voûtées que suivent
les cortèges d’où rayonne le condamné à mort. Il
porte sa propre croix, déborde de blancheur, et est
une étoile dans la foule — un seul bateau sur toute la
mer.
Bientôt, on se met à reconnaître mon compagnon,
SUR LE RIVAGE DU TEMPS
183
et à l’appeler par son nom. Il me semble qu’on
l’appelle Étienne. Il me semble aussi qu’on l’appelle
Sigilla. Mais les bouches et les yeux jettent, crachent,
ces noms avec dégoût.
Il se présente pour chercher du pain, son obole
visible à la main, chez un boulanger qui est juste¬
ment son parent. Mais le marchand de pain lui re¬
proche violemment d’avoir renié la croyance de ses
pères ; il dit qu’il aimerait mieux ne rien vendre à
personne et se dessécher, que de lui vendre du pain
à lui, et il le chasse de son seuil.
Deux maisons plus loin, un autre marchand s’agite
sur le pas de sa porte comme un chien, grimace
d’avance et montre les dents, et derrière lui, dans
l’ombre, la rangée de sacs entr’ouverts sur des
grains est inaccessible.
Celui qu’on a besoin de détester s’apprête à entrer
chez le marchand qui achète aux pêcheurs leurs
poissons, afin de s’entendre avec lui au sujet de la
pêche de la nuit. Mais un crieur a réuni à la hâte
des gens dans un coin de la place, et du haut du
tréteau où il est juché soudain, ce crieur, qui est un
petit employé du fisc, montre du doigt l’homme qui
ne ressemble pas aux autres.
— Il veut que les pauvres prennent aux possé¬
dants tout ce qu’ils ont, et que les possédants de¬
viennent des mendiants ! Il veut la communauté des
biens, cela veut dire : si vous avez peiné toute votre
vie pour mettre votre vieillesse à l’abri du besoin,
celui-ci se présentera chez vous, le fer entre les
dents, et vous prendra tout ce que vous avez. La
communauté, cela veut dire : le partage des femmes,
entendez-vous !
Le crieur assembla un grondement autour du
chrétien. Celui-ci pensa à moi : ne pas m’entraîner
avec lui. Je saisis cette pensée avec mes yeux : il me
repoussa de la main pour être seul. J’eus peur (moi
d’abord !) et je lui obéis en faisant quelques pas hors
184 LES ENCHAÎNEMENTS
de lui. Le vent retournait son manteau au-dessus de
sa tête, et au fond de ce bouleversement de nuées, je
vis ses yeux calmes, et aussi la marque tranquille
d’un coup qu’il venait de recevoir sur le front. 11
fut poussé sur la place par la fureur dense de cette
cohue, dont le rebord allait s’abattre sur lui.
Sur la place, il y avait, tout autour, des édifices
publics : un de chaque espèce. Un temple, et au
seuil du trou noir de ce temple, parut un prêtre qui
désigna, du geste en fourche de sa main, l’homme
qui voulait remettre dans chacun la croyance trans¬
lucide.
— C’est un sacrilège. Il bafoue la Loi et veut dé¬
truire le Temple et chasser les prêtres.
Et l’homme couvert d’ornements qu’il partageait
avec Dieu, ajouta :
— Il est capable de tout. Il égorge des enfants !
— Tu l’as vu ? cria, aiguë, une femme.
— Oui, dit le prêtre, après s’être dit à voix basse
(sa bouche près de mon oreille) : « puisqu’il est
capable de tout. »
Un fonctionnaire sortait d’un vaste monument
public au portique soigneusement entretenu et sans
lâche, suivi de deux esclaves portant des tablettes
et tout l’appareil nécessaire à l’écriture. Le front
incliné, il semblait réfléchir, mais il comptait ses
pas.
Ce vieillard, qui présentait les traits austères et
vénérables qu’on admire sur les figures de marbre
des anciens, aperçut le désordre de la place, l’homme
traqué ; il comprit, et dit :
— Il veut voler sa part d’obéissance à César !
Cette accusation porta le comble à l’exaspération
de la foule, qui s’était adoucie jusqu’à rire parce que
le communiste trébuchait, et qui se ressaisissant de¬
vant le fantôme de César, cria : A mort !
— Il veut détruire l’ordre et saper l’Empire. La
loi de l’Empire qui consacre le Droit comme tout
SUR LE RIVAGE DU TEMPS
185
le monde le sait, est large, tolérante et généreuse
pour tout citoyen honnête et silencieux. Regardez
comme nous avons de beaux sourires respectables.
Nous avons imaginé et bâti un Panthéon où tous les
dieux les plus différents s’entendent, sérieusement,
officiellement, côte à côte. Lui est haineux, violent,
il n’admet même pas les dieux ni les raisonnements
des autres ! C’est le démagogue effréné qui fait luire
l’espoir aux yeux des déshérités — et qui pourtant,
ô bon cl honorable peuple, voudrait qu’on supprimât
les jeux du cirque qui t’amusent 1
Un vieux soldat mutilé — il n’avait qu’un tronçon
de bras droit — s’était assis comme il le faisait tous
les soirs devant la porte du bâtiment où vivent les
soldats. Il se dressa en bataille. On entendit sa colère
dans sa bouche :
— Il ne hait pas l’ennemi ! Il voudrait qu’on
jetât, tous, les armes, comme si la guerre était une
chose honteuse. Il essaye de salir même la guerre !
Pour lui un soldat scythe ou un parthe valent un
soldat romain. La défaite de la patrie, voilà ce qu’il
cherche. C’est que les ennemis de Rome lui ap¬
portent de l’or, la nuit, dans une cave.
Cette invective secoua d’un élan de hardiesse la
foule d’artisans, de menus commerçants, d’humbles
travailleurs.
Un homme épais, bien vêtu, ne comprenait pas
— dans son œil son regard flottait comme de la
graisse, et sa mâchoire pendait — qu’on s’opiniâtrât
à résister à l’idée publique.
— Misérable, cela ne te fait pas taire d’avoir
contre toi la masse des braves gens !
Tous les griefs jaillissaient contre lui. Tous pré¬
parés, amassés, ils traînaient à terre, gisaient par¬
tout comme les pierres que les crochets des mains
saisissaient. La face de l’homme ne se ressemblait
plus. Des pierres rebondissaient sur lui. Ce qui exci¬
tait la fureur de la foule, c’est qu’il était extrême¬
186
LES ENCHAÎNEMENTS
ment faible, et que même le caillou-jouet lancé par
un petit enfant, de tout près, le faisait tomber plus.
On voyait qu’il n’avait pas mangé depuis longtemps.
— Regarde comme il a faim, comme il est
maigre, comme il est laid ! On lui a jeté de la boue,
regarde comme il est sale !
Un trou bas s’ouvrit près de mes pieds, et d’une
sorte de souterrain qui était là, sortit, sur les coudes
et sur les genoux, un esclave dont le métier était
de raccommoder des lanières, et qui vivait dans ce
trou. Cet être rampa, et, en même temps que lui
sortit la puanteur qui l’enveloppait dans sa fosse.
11 marcha à quatre pattes, ne sachant plus sans doute
être debout — vers le chrétien qui était tombé sur
les genoux au milieu de l’ouragan des malédictions et
des pierres, puis, arrivé à lui, l’esclave ballant comme
un crapaud (il avait des plaies suivantes aux épaules et
aux coudes et des marques de bâton sur les reins)
se retourna et lui lança en arrière un coup de pied :
Qu’est-ce qu’il lui reprochait, ce débris humain qui
respirait des gémissements ? Il le cria dans un sur¬
saut de rage :
— Il veut tout changer !
Les lèvres de l'agonisant remuèrent pour dire que
le sang des martyrs était une semence et pour
annoncer le règne des pauvres. « Tout va changer !»
Puis il ne remua plus que de chaque nouveau coup
qu'il recevait.
Quand ils en curent fait une chose immobile de
laideur et d’ordure, les gens se dispersèrent et les
maisons les cachèrent. J’entendis une forme qui
murmurait au moment où un groupe s’engouffra
entre les murs d’une de ces maisons :
— Il avait raison.
Parole chassée, basse, farouche, qui se replie et
pénètre dans l’ombre en secret — comme une graine
dans la terre
SUR LE RIVAGE DU TEMPS
187
Il a raison ! La petite lumière de ces mots vaut
celle du soleil. Je le savais bien, qu’il avait raison.
Je l'avais entièrement su lorsque je lui avais dit :
où vas-tu ? lorsque j’essayais de retenir par des syl¬
labes celui qui voulait souffrir à toute force et qui
allait, vrai dieu de son destin... Frère de respect,
seigneur, où vas-tu, quo vadis ?
Et pourtant, je m’étais tu auprès de lui. puis je
m’étais écarté de lui. Entre la foule et le juste, je me
suis fait naturellement, tranquillement, le complice
de la foule. Je me suis donné à la victoire bestiale. J’ai
senti le crime des autres vivre dans mes mains, dans
mon ventre. J’ai assisté à mon immobilité, à toute
ma bassesse d’un bout à l’autre. J’ai profité lâche¬
ment, pour mon salut ignoble, de ce que la vérité est
invisible, et que le mensonge, c’est de se taire, et
que la mauvaise action, c’est : ne rien faire.
On sait bien qu’on dirait : « Il a raison » et q l’on
ne résisterait pas à l’évidence — si on voulait. Les
pauvres sont toute la force existante. Tout ce qui est
vaincu ici-bas — idée, homme ou roi — n’est jamais
vaincu que par les pauvres. La vérité, tant qu’elle sera
veuve des pauvres, attendra, sur les grandissants ci¬
metières de la Terre.
Maintenant que l’homme s’est retrouvé, son règne
arrive. Oui, tout va changer puisqu’une aube nou¬
velle a commencé sur le grand soir du monde. Lu
Croix apporte la délivrance et la joie. Cela est sûr :
on est au bord du changement : on l’aperçoit qui se
reflète dans l’étendue d’en bas, firmament d’yeux.
VII
LE SORCIER
Nous arrivâmes au seuil de ma chambre assom¬
brie. Marthe entra et j’entrai après elle.
Comme cela était advenu plusieurs fois, nous
avions erré ensemble tout le jour, poussés vers la
mer par les pentes de la montagne. Comme les
autres jours, nous ne nous étions presque rien dit.
C’est singulier, ce silence, ce voile, que nous portons
ensemble. Moi, je suis embarrassé par l’énorme par¬
tage : présent, passé ; et j’essaie de me cacher... Le
vaste espoir qui brillait à la cime de mon dernier
rêve 1....
Mais, ce soir, après tant de pas, ma fatigue m'a
fait songer à la sienne, m’a donné la sienne ; pour
rentrer, ma main a saisi son bras, puis nous n’avons
pensé ni l’un ni l’autre à nous quitter.
Elle alla s’asseoir dans l’encadrement de la petite
fenêtre cintrée, à travers la source grillagée de lu¬
mière.
La chambre où m’hébergeaient des parents ne
différait des chambres d’hôtel que par un nom de
famille. Presque toujours fermée le long de l’année,
elle restait obstinément froide et vide, elle ne s’habi¬
tuait à rien ; les meubles, même vieillissants, y
190
LES ENCHAÎNEMENTS
demeuraient tristement neufs. Je percevais le fronton
détaillé du lit qui faisait seulement penser à l’outil
du fabricant, la commode, avec les corps de ses
tiroirs vierges et rebelles, la table superficielle.
J’écoutais le tic-tac de la pendule, et le tic-tac plus
sec et parfois froufroutant, de l’oiseau en cage.
Une voix angoissée — que je n’avais jamais en¬
tendue — s’éleva :
— Mon ami, j’ai beaucoup aimé autrefois un
homme qui disait m’aimer.
Elle ne proférait cette phrase si nue que pour se
montrer à moi ! Nous nous sommes trouvés près
l:un de l’autre, je ne sais lequel de nous deux a, le
premier, tendu les bras.
J’ai serré sur ma figure cette figure que je n’avais
jusque-là que contemplée — que je ne connaissais
pas ! La beauté de sa joue me brûla, et sa bouche
révéla sa forme à la mienne. Au sommet vacillant
du corps dont le poids venait à moi et m’emplissait
la chair, je vis, pour la première fois tout près, tout
près, sous une nuée blonde, la pupille dilatée im¬
mense —, ronde, striée et trouée comme l’océan
nocturne ; je vis, entouré de la grosse rayure noire
des cils, l’abîme blanchâtre où flottait la sombre
sphère regardante.
Elle ! Celte figure mouillée comme celle d’une
pleureuse, cette bouche rouge, — le sang, presque
déshabillé, du baiser — et ces deux étoiles charnues
des yeux, et tout le corps qui pressait le dedans de
cette robe, — c’était la reine de songe au visage carré,
la longue statue soyeuse des salons !
Il y a une folie de sacrifice dans le dessus échevelé
et aveuglé d’un couple, entre deux figures qui se pé¬
nètrent et se sont déjà effacées. Les deux passants qui
conversaient, naguère, hier, gênés dans les encombre¬
ments de la pudeur et du ridicule — le monsieur et la
dame... La comédie mondaine parallèle s’arrache, et
J E SORCIER
191
c'est tout d’un coup, sans paroles, l'étroite complicité.
Je vois dans la glace de la chambre un corps nu que
barrent mes bras.
Je n’ai pas rassemblé ma pensée devant la massive
apparition de cet être nouveau fait avec mes mains,
et qui s’ajuste par le faible lambeau du visage,
à la superficielle promeneuse d’avant. Je n’ai pas
admiré les formes, pourtant admirables, par les¬
quelles celle-ci est à la fois toutes les femmes, et rien
qu’elle-même. Le moteur fouillant et tremblant qui
me secoue, le moteur presque sanglant de la joie. La
joie va plus vite que le bonheur et même que la vie. Sa
bouche décolorée jette un appel blessé. Et puis elle
chante tout haut et crie dans la chambre.
Ma tête et mon cœur vidés par la coulée immense,
je me soulève sur le coude, je regarde le changement
comme un mort réveillé.
Je n’ose contempler d’abord que les choses oui
nous environnent : la cage et le léger lapement rayé de
l’oiseau déclanché d’un barreau à l’autre ; le rayon
de livres dépecés par la lecture (quelques-uns ont
des dos squelettiques aux vertèbres de papier) ; la
fenêtre, porte de crépuscule.
... Sur le lit sa figure qui me regarde : cetîe icône
qu’hier je ne touchais qu’en pensée.
— Toi... toi...
Elle a un peu honte, elle est heureuse, elle est sin¬
cère. C’est ma femme ; moi je suis l’homme, étroi¬
tement orgueilleux de n’être que l’homme, et nous
sommes côte à côte, nos corps lourds appuyés l’un
sur l’autre par une ligne de feu — mon bras broyé
doucement par le poids qu’il enlace : « II y a long¬
temps que je voulais te dire... » « Moi aussi. » Nous
rions gravement de la jolie timidité tuée.
Elle se met à parler d’elle ; et même, elle raconte
les sentiments qu’elle avait et les choses qui lui
arrivèrent quand elle était petite fille.
J’écoute, je l’écoute entrer en moi...
i.
9
192
LES ENCHAÎNEMENTS
Je ne veux plus être que l’homme simple que je
suis en ce moment, étendu et attaché ici.
Mais je ne peux pas m’effacer, ôter cette folie de
rêve qu’il y a dans ma tête. Je ne peux pas faire
sortir de moi la fatalité de voir et de savoir, ni même
la fatalité de chercher !
Pitié ! Je ne suis pas fait pour cela ! Assez de surna¬
turel ; que cette grandeur d’exception aille à un
autre ! Je veux ressembler. Assez d’être celui dont la
destinée s’ouvre et recule jusqu’au fond, qui tombe
en arrière pour ressusciter les morts, et qu’entoure
une cohue d’images décomposées. Assez de cette
poussée qui me fait franchir, tout seul de mon espèce,
les grandes barrières, et me promener en lambeaux
dans le passé. A quoi bon ! Rien ne sera changé parce
qu’un homme, entre tous, porte un monde détruit.
Pitié ! J’ai pitié d’elle, moi.
— Tu n’as pas froid ?...
Je m’arracherais des lambeaux d’existence pour
qu’elle n’ait pas froid, pour qu’ils n’aient rien à
désirer, son pauvre cœur encore tout fendu comme
son corps, ses pauvres yeux déchaînés qui s’étendent.
Mais j’ai beau vouloir, je sens une pesée étrangère
qui me fait plier. Ah, ah, je ne suis pas le plus fort !
Je me débats dans la confusion insaisissable, dans
cette cage que je traîne. Je me cogne à des bar¬
reaux. Des murs, des pierres contre ma main qui,
au devant de ma destinée cherche une issue —
et derrière moi la voix osirienne de toujours, fra¬
ternisant avec l’adepte, livre sa promesse sacrée :
« Je te donnerai des renouvellements indéfinis. »
Où suis-je ? On a dit, je ne sais qui, ni comment :
Tu es dans la cellule du sorcier.
Non ! Je résiste au dessin tracé dans l’espace.
Alors, l’attaque change de forme, une douceur sans
fond me saisit, et dit : « Cherche leur joie ! » et fait
que le coeur étoilé de la Croix s’étend exprès sur le
grand soir du monde.
LE SORCIER
193
Non ! J’écarte les poids d’ombre qui, d’aplomb,
m’enserrent. Un archange tumultueux doré d’un
éclair, vient frapper de sa belle chair et dissiper
le décor auquel je suis en proie. J’ai soulevé ma pau¬
pière maçonnée, j’ai élargi ce soupirail. Je me suis
battu avec le souvenir et je me suis fait lâcher par
lui.
Sur le lit, aussi près de moi que mon corps, les
cheveux blonds ruisselants de Marthe et son épaule
nue. Je m’étais assoupi ; les mouvements qu’elle fait
pour se lever m’ont réveillé. Elle est agenouillée sur
le lit, tout près de moi comme une géante. Elle est
dénudée, me laisse voir son épaule brillante comme
l’huilure marmoréenne de l’albâtre, la rose orga¬
nique d’un sein, le pli noir de sa hanche, ceinture
toute nue. La pudeur charnelle n’existe plus dans le
nouveau monde qui s’est créé. Cette pudeur effacée
sur elle, la change ; elle en fait un être de charité.
Elle s’assoit sur le bord du lit ; puis, les pieds par
terre, se dresse. Elle s’habille sans gêne, sans hâte,
et me regarde à travers les glissements, pleins de
soupirs et de légèreté, des fragiles tissus qui la ca¬
ressent.
— Vous dormiez presque, me dit-elle. Est-ce que
vous rêviez ?
Je me défends en sursaut, et moi dont les rêves
emplissent la longue nuit jusqu’aux bords, je dis :
— Non, je ne rêve jamais. Moi, je suis un homme
comme les autres !
Elle rit :
— Mais tout le monde rêve !
Je ris aussi, et je reprends avec une gaieté cram¬
ponnée à mon idée fixe, m’obstinant (ah, j’ai rai¬
son !) à renier la vérité une fois de plus :
-- Alors, je ne suis pas comme tout le monde.
... Elle est là habillée, maintenant, prête jus¬
qu’aux petits détails. Je la tiens encore, je touche du
bout des doigts à travers la soie grise la rondeur
194
LES ENCHAÎNEMENTS
tiède d’un de ses seins. Le visage angélique, et que
j’ai mouillé avec le mien, je l’embrasse, attendri et
un peu las. Elle va s’en aller. Je ne voudrais pas
redevenir moi.
— Reste !
Rester ! Cela est si impossible qu’elle rit à nou¬
veau !
Rester avec moi, alors, vivre ensemble, là travers
les gens et l’opinion du monde... Mais ce serait là,
tout d’un coup, toute une destinée nouvelle, un bloc
de nouveaux calculs... En ce moment, nous ne pen¬
sons ni l’un ni l’autre à nous y jeter en personne.
Rapetissement... Je répète plus bas : « Reste ! »,
simplement comme une plainte.
Quand elle est partie en brillant dans sa robe de
soie — de soie fraîche au dehors et tiède au dedans,
— qu’elle s’est effacée tout de suite, après le bruit
de deux ou trois pas, parmi la nuit sans lune, dans
l’invisible et l’intangible, je trouve que tout passe
trop vite, tout ! Si vite, qu’un grand événement, même
heureux, n’est qu’un coup. C’est trop vite que tout
l’espoir n’est plus rien. Comme c’est peu de chose
d’aller jusqu’au cœur de la vie, de bouleverser la sim¬
plicité de la robe que heurtaient les deux jambes nues
dans la nuit. C’est aussi simple d’aimer que de
tuer. Aimer... Est-ce là l’amour ! Est-ce que je sais
aimer ?... Je souffre. Est-ce une réponse ? Je m’agite,
pour penser à autre chose...
La cellule du sorcier... Je mâchonne ces mots. Je
m’imprègne de cette tache de passé, fraction de ma
souffrance immortelle... Le rêve est revenu dans
ma vie comme un poison. Je l’ai repoussé. Il est
revenu aussi comme une tentation sublime :
« Cherche leur joie ! ». Je l’ai repoussé. Je n’ai pas
peur de la fatalité !
Mais j’ai peur de moi... J’ai l’étonnement et le
remords de m’être encore caché. Elle, elle m’a parlé
avec abandon. Je sais tout maintenant de sa vie de
1.E SORCIER
195
pauvre mondaine riche, trop affinée et sensible, et
momentanément désemparée. Elle s’est délivrée
d’elle, moi, je me suis gardé.
Elle est blessée, sans que, souriante, elle le sache.
J’ai volé l’amour. (Même dans l’exaltation, l’homme
veut et sait conserver sa part). Est-ce que je sais
aimer ? J’ai peur de nous !
★
★ ★
Elle est partie ; ma seule présence emplit les-
quatre murs. Mais je la cherche et je la trouve, puis¬
qu’elle existe. Elle est toute ici, où elle n’est plus.
Ouvrant, des yeux, la porte close, je refais vivre la
forme de son départ : dans le battement du rec¬
tangle, l’éclipse de sa robe grise, bombée au sein
comme une perle.
Je pense à elle. Je regarde la nuit à travers les
fenêtres, à travers les ogives énormes. A force de
regarder, je fais que l’espace est moins noir.
Dans les encoignures, sur les planches, les objets
crépusculaires prennent de l’importance, se gon¬
flent, s’accumulent : des déchirures de cristallerie,
des apparences serpentines, des bulles luisantes sus¬
pendues...
Je pense à elle. La plaine est pétrifiée et couverte
au loin d’une nébuleuse par le clair de lune, et au
milieu du blanchissement, au milieu des moissons
d’argent, elle s’avance droit vers moi. Entre les
rochers noirs clairement lustrés d’eau, se révèle la
présence sans limites. Le long de ses pas, hors des
tapis du sol, noirs comme un trou, l’eau de la mare
enchâsse un morceau hérissé de lune.
Le rayonnement astral choisit la femme. Il a fait
d’abord un croissant d’argent au milieu du noir,
avec le tour de sa joue. Il ne peut pas éteindre la
flamme blonde sous laquelle elle marche, mais il
196 LES ENCHAÎNEMENTS
7
met de la blancheur sur ses épaules, comme du
lin ; et sur la cire de la peau, du brillant de phos¬
phore. Il cristallise les mains, le cou, la rare figure
élargie du bas ; il arme et rend adorable dans la dis¬
tance cette face carrée de Notre-Dame, cette forme
de visage qui marque d’un sceau de splendeur une
créature entre toutes. Il montre même les broderies
blondes qui chargent les bordures de sa longue robe,
tuyautée de plis fragiles dont les creux sont incarnats,
dont les reliefs sont rosâtres et pâlissants, et il ré¬
pand sur scs bijoux une rosée de bijoux.
En la voyant, mes lèvres ont murmuré : « An¬
nette ! »
Autour d’elle toute la nature fait un cercle de
jardins surnaturels et approfondis, et dispose au
loin, en arc découpé, les tours et les châteaux de la
ville bleu clair habitée par le silence. Là-bas, dans
les hauteurs du ciel, s’étagent des grottes de nuages
superposés en couronnes concentriques : juste au
milieu du dôme céleste, un éblouissement en rond,
neige et glaciers de lune et de nuées, et, sur les
pentes aériennes rejoignant l’horizon terrestre, flot¬
tent des parois bleuâtres, puis des tentures rocheuses.
Un arbre, sur son pilier brun, étale trois palmes
dont les feuilles sont des noyaux d’émeraude détail¬
lés et noirs.
... J’ai dit : « Annette ». C’est Annette en effet...
Je ne suis séparé de sa limpide image que par l’ogive
à fleurons de la verrière. Tout à l’heure, nous étions
ensemble.
Elle est toute dans cette cellule où elle n’est plus...
A travers la porte morte, son départ ressuscite dans
le coup d’aile du battant. Je la revois, s’en allant,
encore proche, mais déjà spacieuse, avec son man¬
teau traînant dont les plis amassés font des cylindres
et des cônes, rouges et roses et laiteux.
Comme le destin s’est hâté, ce soir, après tant d’at-
LE SORCIER
197
tente ! Ces deux créatures, nous, qui sommes entrés
ensemble, ce soir, subitement liés l’un à l’autre ; cette
figure jusque-là angéliquement lointaine, qui s’est
creusée et dont la bouche avec douceur s’est déchirée ;
et ce regard plié par-dessous le mien dans un orbe de
blancheur aussi pâle que le ciel ! Ce fut le premier
et le grand jour de nous deux, le jour de la réalité
nue, l’heure où l’on s’est trouvés. J’ai fouillé
l’ombre, le silence, et la chair de la robe. J’ai en¬
tendu sur ma bouche des mots qui venaient d elle
ou de moi, et qui voulaient tout dire. lièvres mouil¬
lées, langue, écume, murmure, et « je t’aime »
écrasé comme un fruit. Et la grande joie du corps
aveugle !
Ma respiration soulève ma gorge ; je sens vivre ma
poitrine, mes poings, mon cou tendu, au fond des
ténèbres de pierre. J’ai tout le couvent entassé sur
moi comme une montagne qui se termine en croix.
Je me rassois, avec un bruit traînant d’escabeau —
car j’ai été, une fois de plus, mettre en mouvement
les appareils, dans la paix de cette nuit tombante.
L’éclair a jailli, plaquant un vif éclat sur ma main,
sur le poignet bouffant de mon pourpoint. Alors, sou¬
dain, à l’autre bout de la grande cellule poussiéreuse
des moines, où je gîte, moi laïc, c’est l’apparition
plate.
La lueur se lève sur le mur, se dresse. Le mur est
une page blanche —, car la lumière a frémi, des
signes s’y inscrivent.
Des signes ? Ce ne sont pas des signes dont la lumi¬
nosité m’assaille comme une coutellerie. C’est la réa¬
lité même. Ce sont les infiniment ténus dont nous
sommes composés, les atomes de notre chair en
figures d’alvéoles et de cellules : lambeaux de chimie
humaine et de destinée, que je suis ici-bas le premier
à discerner. C’est ainsi que dans nos abîmes de peti¬
tesse, nous commençons à remuer.
198 LES ENCHAINEMENTS
On ne reviendra plus jamais sur l’évidence de ces
événements profonds. Ils se posent désormais, tels
quels, à travers les superstitions, à travers la folie des
foules. Hors de l’ombre, de l’ignorance, du chaos
noir, monte une tache ineffaçable de lumière. Elle
existe, encore petite et disputée, mais claire comme le
jour.
Je vois, sur l’ombre où ma personne est demeurée,
au milieu du monde, mes mains blêmes qui se joi¬
gnent, je parle bas, je dis que la science est belle
avec ses apparitions justes.
Eh quoi ! nous sommes-nous enfin trouvés, nous,
les hommes, qui nous cherchions tant ? Je regarde
mon grand œuvre, et je réponds : Oui. Et je sens ma
joie qui bat en moi, de la nuque au cœur.
La science, c’est voir, puis c’est parler. Voir, ce
n’est que voir, mais parler c’est bâtir.
Persévérer dans l’être, durer ! Les créatures lèvent
les bras au ciel. Je ne sais pourquoi ce grand geste
humain étend en moi sa charpente. Elles lèvent les
bras au ciel, mais elles brillent par ce qu’elles disent
et non par ce qu’elles sont. Le soir sera plus ou moins
long, mais nous mourrons tous demain. Nos idées
vont mourir ; elles sont déjà mortes si elles sont
muettes. Nous sommes des tombeaux de pensée ; mais
la parole, c’est du salut et de la lumière sur ce que
l’on renferme. Plus que dans les ténèbres du monde
nous sommes perdus dans son silence, et c’est le
même deuil, et c’est le même secours : parler. A qui ?
A personne qu’on puisse nommer, à tous. Que la
parole aille au hasard guérir les ignorants. Le vrai
savant a besoin des passants, il appelle à lui. Il appelle
— quel saisissement ! C’est une part du cri créateur
par lequel le dieu de lumière appela, élément par
élément, l’univers à ses sources.
... Moi qui semble si petit devant ma table dont
j’étreins le bord dans ma main, comme si c’était un
esquif emporté sous les arches des voûtes, je serai
LE SORCIER 199
l'inventeur de la réalité, je serai entendu, répété et
partagé. Je serai l’homme des lèvres humaines !
Annette 1 Si je suis allé ainsi, détaché, et plus loin
que tous ceux qui m’entourent — tellement étranger
parmi ceux d’aujourd’hui, que j’ai été obligé d’in¬
venter avec les instruments et les sources de lumière,
les mots mêmes dont je me sers — c’est à cause de
toi. Seul, je n’aurais pas pu m’obéir ainsi à moi-
même. Annette, Annette, avec sa beauté créatrice !
Un jour, et cela se perd dans des jours déjà effacés,
je lui ai expliqué mon rêve de chercheur alors que je
n’avais rien fait encore et qu’il était tout entier en
avant de moi, et elle a dit d’avance : « C’est beau ! »
Et il lui a plu aussi d’ajouter : « Vous ferez cela. Il le
faut ! »
Mais elle ne sait pas ce que le rêve est devenu.
Et aujourd’hui, elle, elle m’a tout dit d’elle, sans
réserve, sans tache. Sa bonté fut si pure qu’il y eut
un moment où je n’ai plus voulu autre chose au
monde, et que tout le reste m’a fait peur, même cette
grande poussée qui me jette vers la nature, vers la
totalité ; même la gloire. Je jure par mon salut qu’il
y a eu un instant où j’aurais tout laissé pour n’être
plus qu’à elle en fermant les bras et en fermant les
yeux — et même, je lui ai dit : « Reste ! » comme si
c’était possible. Et pourtant je me suis tu, sur le
grand travail de ma vie, je me suis tu aussi fort
que le jour où j’étais allé vers elle pour tout lui
dire.
En me taisant, je lui ai menti ; et je lui ai menti
encore, après. — « Vous rêviez ?» — « Non, je ne
rêve jamais »... Ah ! un homme c’est une face aux
dents serrées sur un secret. La honte m’a envahi,
lorsque, inclinant la tête, elle a montré qu’elle me
croyait. J’ai péché vis-à-vis d’elle, et j’ai peur de
nous.
... Mais le temps du silence est accompli.
200
LES ENCHAÎNEMENTS
Demain, bientôt, je ferai connaître ce qui est écrit
là. Bientôt, on aura vu tout ce que j'ai vu.
J’aperçois déjà les hommes se tourner vers moi et
de la joie s’agrandir. Peut-être même, le roi, là-haut,
me regardera.
Il y a sur le mur un miroir, creux comme du vent :
i’ y a du vent et un chaos, et il me semble que ce
disque argenté vient coïncider, en un étrange ajus¬
tement nébuleux d’orage, avec le vide de l’armoire
à glace qui se précise là... Je vais m'éveiller... Pour¬
tant, le miroir reste ici... Si je passe devant, je me
verrai tel que je suis. Et justement, voici qu’un mo¬
ment, j’y ai remué avec des brisures de blanc et de
noir. J’ai vu la figure plissée, la joue grave, le front
étrangement bossué sur la grotte mouillée de l’œil...
Un coup de lumière a étiré la tempe, et effacé le cou
et les vêtements morts sur ma vie. Lui, moi...
★*
Des retentissements s’échappent, réguliers, doux,
des fonds sépulcraux. Une musique, calmée, qui
parle : ce sont des coups lointains de cloche dont le
tremblement pénètre jusqu’à moi et m’emplit tout
le corps d’une poussière de bruit. La cloche du cou¬
vent, le vent de bronze, qui circule dans la pierre où
on est, et crible le dedans du monde. Chaque coup
prend toute la largeur, est une plaine. Le ciel s’en¬
terre, il est devenu chair, et cuirasse les âmes.
En dehors de la faute qui jusqu’à aujourd’hui
n’était que de l’espoir, ma vie est pure. Je pratique
mes devoirs de chrétien, et j’ai obéi toujours, comme
les autres.
— Ah !
Le cri sourd s’exhale de ma tête, parce que la porte
LE SORCIER
201
de ma cellule s’est ouverte et bat, et que quelqu'un
est entré.
Jamais je n’ai eu si peur ! Personne ne se permet
d’ouvrir cette porte. Il ne faut pas qu’on entre en¬
core ! Puis j’ai tourné la tête avec une lenteur raidie,
vers la trappe du danger.
Bruissement d’un souffle précipité, exclamations
joyeuses, mains tendues. Un homme qui se multi¬
plie, et s’écrie :
— Clément, mon ami !
C’est Méliodon ! Il revient, enfin ! L’ami fidèle
pénètre ainsi dans ma vie, en pointe de tempête,
entre ses voyages. Il est allé chanter, poète errant,
dans les régions lointaines. Il porte sur ses hardes
Je vide et le vent, les distances, les directions inti¬
mes du monde, et il ruisselle d’aventures.
Ma peur se dissipe ; pourtant, j’ai été vers le fouillis
des appareils, le creuset de clarté : l’apparition plate
s’est éteinte sur le mur... Mais c’est à cette lueur sur¬
naturelle que nos figures s’étaient reprises, que j’avais
retrouvé son gros œil de chanteur, le bourrelet de son
front têtu, les cheveux en désordre sous son bonnet
de voyageur, son développant manteau verdi, déteint,
par tous les beaux temps et tous les mauvais temps
qu’il y a eu. Et au moment où j’arrêtais le torrent
de lumière, l’homme intercepté et tenaillé par la
blancheur vive et le noir net, faisait danser un
énorme profil béant comme un oriflamme noir en¬
roulé et déroulé, par-dessus les mosaïques phospho¬
rescentes.
Dans tout ce clair qui l’a bousculé, il a fait (j’ai eu
le temps de le voir) le signe de la croix.
Il n’y a plus que de la nuit tenace et du silence.
J’ai beau vouloir plonger dans la riche ivresse :
réveil. Sur la nuit comble, l’étalage d’aujourd’hui.
★ *
Sylvie est venue à Alican, vêtue de violet. Entre
deux trains, elle a passé, éblouissante et rieuse, sur
la plage au soleil ; ses dents brillaient comme des dia¬
mants. Plusieurs fois, en se penchant, elle laissa voir
la pleine nudité de ses beaux seins mal enfermés sur
le bord de son corps.
Dans le hall du palace, qui dressait un grand vitrage
tapissé par des stores chauffés aux encadrements li¬
néaires incandescents, elle s’étendit sur une chaise
longue. Ses paupières étaient baissées, appuyées ; ses
joues enflammaient les regards.
Pour étaler mieux sa robe sur ses jambes, elle l’a
secouée en la soulevant d’un geste brusque des deux
mains, comme un immense éventail violet avec le
fin flottement pâle qui était appliqué dessous, et dans
ce souffle, mon regard instantané, électrique, a été
toucher scs mollets renflés et tendus de soie couleur
d’or et ses deux cuisses nues au delà de la haute gaine
d’or soyeux. Les formes nues de Sylvie sont plus bom¬
bées et plus profondes que je n’avais osé, dans Je
vague, me les dessiner.
Naguère, Sylvie n’existait pas à mes yeux lorsque
Marthe était là. Elles sont ici toutes les deux : Marthe
est toujours la même, n’est-ce pas ? Elle n’est plus
LE SORCIER 203
la même pourtant, puisque je souffre de Sylvie.
Comme on est faible — comme on est fort !
Sylvie est partie, et presque tout mon émoi est
parti. Cependant dans la solitude de ma chambre, je
me remémore cette femme couchée, par hasard, à
côté de moi, et le sacrifice — trop bref pour être
heureux ou pour être malheureux — où mon regard
fut uni à sa blancheur cachée. Ce commencement,,
soudain étouffé, de l’aventure de deux corps... Un
jour, dans le gigantesque recul des âges, sur le sable
stérile, j’ai tremblé pareillement d’une pareille
mêlée de néant.
Allons, est-ce que je pense pouvoir échapper à la
compacte évidence qui m’emplit, qui démolit mes
subtilités laborieuses, me retire le mensonge de la
tête et même du cœur, et tourne de force mon regard
vers les formidables lieux communs ! Je suis de plus
en plus pareil, — à mesure que chaque souvenir me
frappe en plein et détache du noir autour de moi —, à
la charpente mâle, à l’ancêtre cherchant à tresser avec
sa chair une victoire sur le temps, et sur l’espace
vivant ou mort ; qui se tourna, dès qu’il fut debout,
vers la femme lunaire et vers le soleil, et leur fit, en
même temps, des temples, dès que scs mains devin¬
rent fertiles.
Mais l’infini féminin est morcelé. Son nom est :
une autre, une autre ! Si la peinture de la beauté s’use
vile sur les femmes, le désir s’use encore plus vite.
Le désir se meut dans un espace qui n’a pas la même
courbure que celui des sentiments. Une autre, une
autre... Elle est acéphale, Vénus, déesse-sœur du.
mâle au ventre cornu.
Pourtant, dans chaque personne, est le noyau
étrange d’un cœur.
★ ★
11 y a un cœur au milieu du noir, au milieu de
204 LES ENCHAÎNEMENTS
l’église du noir. Seul, nu, comme sur un autel, un
cœur, semblable à un corps arraché et sans sexe, de la
forme simple d’une rose.
Une lueur de résurrection erre en cercle comme une
voie lactée. Elle va se poser dans les draperies sur¬
plombantes de ténèbres. Ici ? Plus loin : là.
Sur la table carrée du laboratoire — un jour du vide
éternel.
A travers la lucarne de papier huilé, je percevais le
fleuve et son eau tirée en nappes comme des marches
minces, et les arches du pont bombé où se déplaçaient
en de grands carrosses à rideaux qui faisaient trem¬
bler le papier transparent, des gentilshommes et des
gentilles dames.
Sur l’autel humide de l’officine, j’ai mis à nu, avec
des instruments, le dedans d’un corps, pour voir ! Je
me suis penché, dans l’encens âcre, sur des viscères
de femme . le foie, l’intestin, le cœur et ses grosses
cordes. Cela a porté un revêtement féerique et un
nom : c’est impossible et pourtant, oui ! et cette
vision du monstre profond m’étouffe... Ah, ah ! mes
compagnons sont partis, je me suis vu seul devant la
chose terrible et infinie, la seule chose — un cœur
— j’ai poussé un cri rauque et je suis tombé à genoux
par terre.
Les décors s’ébranlent et se rajustent. Le théâtre
représente une autre fois. Ce qui est posé là, ce n’est
pas le cœur d’un être humain ; c’est moins, c’est
mieux : c’est le cœur d’un chien. (... Le chien m’a
présenté l’amour suprême à cause de la piété simplifi¬
catrice, et cela m’a aidé, un jour, à graver miraculeu¬
sement la tendresse dans le roc...) J’observais l’ani¬
mal pour mes études de savant, tout à l’heure, alors
qu’il vivait. Mon expérience le condamnait lentement
à mort. A un moment, il m’a regardé. Mon regard a
été aussi dans le sien, sans fin. Alors la feuille
blanche où je notais les formules de l’observation, est
LE SORCIER
205
tombée par terre comme une feuille morte. Il a baissé
la tête — et il m’a léché les pieds, comme si sa langue
était la main de son cœur.
Ailleurs ! Je suis toujours un homme qui fuit. Est-
ce possible de fuir, d’aller hors du drame du ventre
et de la tête ; d’entrer dans le calme de l’universalité :
dans la nature tout entière, les autres, le plein en¬
semble. Est-ce possible ? « Cherche leur joie ! »...
Non, ne cherche pas leur joie, cherche rien que la
tienne, la seule qui soit réellement au bout de toi.
Le jardin d’Annette, où, parfois, sortant de ma
cellule, je vais la voir. Il est vieux, dilapidé. La
maison, carrée et haute à la façon d’une tour, est tout
affublée de lierre. L’escalier de pierre est amolli par
l'âge, doucement fondu, les marches si creusées au
milieu que l’eau s’y amasse et que les oiseaux y
viennent boire. L’arbre séculaire est énorme ; il sou¬
lève des nœuds gros comme des nuages.
Dans l'antique jardin, l’ancien tombeau est caché
par les herbes. On se baisse, on les écarte, et on
cherche comme un objet perdu le nom gravé de
la dalle sur quoi le temps qui passe a soufflé ; de
temps en temps, on le retrouve, c’est : Déotte, et le
reste de l’inscription, demi-écriture, demi-effacement,
indique que Déotte est morte le premier jour du mois
d'avril d'une année très lointaine, au nom détruit,
repris par le néant de la pierre.
Déotte... Ce mot est une sorte d’ange. Il brille sur
quelqu'un.
La maison carrée de lierre, soudain, s’est rajeunie.
Elle n’a plus de lierre. Les branches de l’arbre rui¬
neux se sont déridées, rapetissées et assouplies, et
elles remuent vite. Le vieil escalier gris ? Mais il est
tout blanc et neuf, coupant de neuf ; et Jehan Basque
qui vient justement de le terminer, dit qu'il est fait de
pierres si dures que jamais elles ne s’useront. La
206
LES ENCHAÎNEMENTS
tombe a bougé ! Elle est dépouillée des herbes, et illu¬
minée de blanc pur. Elle est fraîche, elle est ouverte
et vide, la dalle posée à côté... Un noircissement de
gens, debout, penchés et mouvants comme des I qu’on
écrit, autour de ce corps, inerte dans l’autre sens, de
ce trait tout blanc : Déotte, la morte encore neuve
dans un pâle rayon du commencement d’avril. Tout
à l’heure, on a plié autour d’elle un linge, et l'épais¬
seur de ce linge c’est le bout extrême de sa destinée
terrestre. Tout à l’heure, il n’y aura plus rien d’elle
au-dessus de tout, que cette pierre dont l’immobilité
tire, de ce qui survit, des larmes tièdes. Le cœur finit
mal puisque tout finit là : le tombeau. La mort c’est
la forme naturelle, c’est la création de la création.
C’est la même chose que le corps. Sauf quelques
années surnaturelles où se mêlent le présent et le
passé, chaque être est mort pendant l’étendue
d’avant et l’étendue d’après. .
Les jours reculent. Le tombeau s’en va. Avril, mars,
février. Déotte ? Elle est là... Oh déchirement.... Mais
non, elle rit ! Penchée, relevée, penchée, elle fait sa
toilette au-dessus de l’eau ronde et luisante des cuves,
comme les dames ae Rome au temps jadis. Elle con¬
sacre beaucoup de temps à sa personne ; elle s’occupe
longuement d’elle-même chaque matin. Et pourtant
elle va mourir bientôt. Mourir, qui est-ce qui y songe?
On ne le sait pas. Que vient faire cette image de tom¬
beau que je mets maladroitement par-dessus ce que je
vois ? Cela, ce n’est que moi... mais je ne sais plus
bien, et cela se dissipe. Elle rit de se regarder, et moi,
est-ce que je n’ai pas empli d’un rire sonore ce joli
matin d’hiver? Pourtant j’ai été un instant au-dessus
de ce que j’ai vu et j’ai ressenti le prix infini de cette
femme que j’ai tant aimée autrefois, pendant l’éclair
où j’ai su vraiment — avec mes yeux — qu’elle
mourra, — car dans le courant des jours on est égaré
et on sait sans savoir, on n’a pas le pouvoir de voir
tels qu’ils sont les êtres proches.
LE SORCIER
207
Maintenant, une nuit de moi parmi le fouillis stel¬
laire de mes nuits. C’est avant. Avant quoi ? Je ne
sais pas. Avant rien, puisque c’est maintenant.
Dans le lit, au clair de lune qui filtre droit du
mur, je nous vois, elle et moi étendus côte à côte. Le
drap moule nos formes pareilles, d’un blanc de pierre
et d’os, le ventre et les jambes, reliefs opaques, bom¬
bés et fourchus, froissés de plis blafards... Les ailes
mouillées de quelques paroles basses passent et re¬
passent.
J’ai dit, comme de la lourdeur :
— Vénus ne dure qu’un instant...
Mais la voix de sa chair a répondu, après un silence
véhément :
— Non... Plusieurs instants 1
— Qu’importent à l’étreinte les âmes et les figures !
— Non. La figure d’abord. C’est par la figure que
les êtres se font signe et s’éclairent ! Les premiers
pas de l’amour c’est la marche vers une figure.
Je dis qu’il faut casser en deux le mot amour : le
désir et l’amour sont trop dissemblables.
Elle dit encore : « Non 1 » — elle dit toujours
non. Puis elle dit que le vrai est inextricable, que le
désir et l’amour se tiennent par un nœud saignant,
et qu’on ne peut pas, à son gré, diviser la joie !
On ne peut pas non plus diviser le souvenir. Alors,
tant qu’on est vivant, en ne peut ni comprendre, ni
pardonner.
— L’amour, m’écrié-je, on y met tout au hasard.
—• Oui, mais il est !
Ensuite, par-dessus ce qu’elle a dit, elle murmure :
« On ne peut rien dire.»
— Est-ce que tu m’aimes ?
— Oui.
On se pose des questions spacieuses d’étrangers.
On se contredit ou on s’accole tant bien que mal. Oui.
Non.
C’est un dialogue mâchonné tout bas dans la nuit,
208 LES ENCHAÎNEMENTS
dans le trou — dans le lit. Le drap, dalle blanche
amincie, peau épaisse, rend la chaleur. La voix vers
qui ma voix s’aventure est celle d’un corps élastique
de femme, frais cl chaud, sur lequel ma main rôde.
Elle est nue et nous vivons ensemble, mais je ne sais
rien d’elle. Je fui parle à tâtons, comme tous, tou¬
jours. Entre nous s’échangent les paroles sourdes, ces
sortes de coups hasardeux qui viennent heurter au
bord de nous, comme une porte, ce qui nous sépare
— ne révélant rien, éclairant seulement l’ignorance
dénaturée où l’on est l'un de l’autre. Et pourtant on
s acharne à se parler : on boit la question d’un souffle
haletant, on répond dans l’autre souffle, coup sur
coup. J’ai beau mettre toute ma force dans le soupir
creux du mot : oui : j’ai beau peser sur elle de tout
mon poids et faire pénétrer mes doigts dans sa dou¬
ceur comme dans le dedans d’un fruit musculeux, et
la durcir de volupté, je ne me débats que sur le des¬
sus de cette existence. Je ne peux pas me noyer.
Et puis, je devrais l'aimer ; mais je ne l’aime plus.
Je lui dis que je l’aime ; par là, je lui avoue que je
\oudrais, non ce qui est. Pourtant quand je dis : « Je
t’aime », je le crois, vite ; mais, après, je vois que j’ai
menti. Je l’ai aimée... Alors, de toutes les femmes vi¬
vantes, c’est celle que je ne peux pas aimer. J’ai la
malédiction de clarté, de simplicité — et de déchire¬
ment. Je trouve toujours deux vérités qui m’enser¬
rent : la vraie, et la fabriquée ; celle qui jaillit de
moi, et celle des phrases toutes faites. Mais le cœur
finit mal ; c’est par là qu’on pâtit aujourd’hui et
qu’on pâlira demain, aussi sûrement qu’on a pâti
hier La mort vient à la fois doucement et tout d’un
coup, et nous sommes ceux qui sont bien forcés de
dire : la mort est juste. Et il reste ce résidu de col¬
loque qui est le résidu de tous les colloques d’amour
dans tous les sens de l’éternité : l’espace, la durée et le
néant.
... Avec un mouvement ralenti et rebelle, de rêve,
LE SORCIER
209
la figure s’approche, immense, alanguie, affamée, dé¬
bordante d’un lourd sourire humide. Elle se présente
à moi, elle me presse et m’applique son masque in¬
forme, de parfum, et le murmure de sa voix, sa voix
qui n’a jamais changé. Je me souviens distinctement
que cet approchement me rendait fou. Arrière 1 J’en
ai assez, j’en ai assez.
... Lumière. Nous sommes au commencement, de¬
bout, étonnés l’un de l’autre. Toute ma vie va a elle.
Je ne suis que mes gestes de joie. 11 n’y a rien d’autre,
je l’atteste, dans toutes les places, que ce mélange
d’elle et de moi. Cette demoiselle, droite et hautaine
de timidité, et enclose jusqu’au cou dans le drap fin
compliqué, c’est Déotte. Ses lèvres prononcent, pour
la première fois, mon nom, et ce mot me montre en
elle la tiédeur rouge de sa langue. Que l’étonnement
de deux êtres debout est beau, avec leur invisible pen-
chaison l’un vers l’autre !
Où suis-je ?... Partout — mais je tombe... Ma chute
infernale à travers l’impossible m’a refoulé de la
satiété au désir, m’a fait surprendre côte à côte ce
qui n’est jamais réuni à vif : les deux créations de
mon cœur : Avant, elle est là, pleine de la fragilité
divine du bonheur. Après, elle est la même, et elle
n’est plus que son spectre ! On ne peut pas aimer
longtemps ; on ne peut pas aimer — et c’est toujours
la même fin qui recommence.
Alors, il faut se débarrasser des choses du désir et
de la mort. Il faut se révolter, désenfermer ce grand
cœur maladroit et obtenir que la douceur person¬
nelle aille vers les autres, vers tous ; se façonner dans
une tâche, s’exprimer. S’exprimer, c’est diviniser...
Un jour, l’étranger sublime qui m’accompagnait a
chanté :
— C’est plus : c’est se diviniser.
VIII
LE MYSTÈRE D’ADAM
Le soleil va se lever. Une aurore nouvelle va par¬
faire les aurores ; celle du plus grand des jours, celle
d’aujourd’hui.
Je respire pieusement. Au cœur de la croix s’ouvre
une grande poignée de lueurs. Je suis sur un lieu
élevé, sauvage, un calvaire dans un carrefour. On voit
planer les bras de Jésus-Christ. La brise, de couleur
bleue, vient se partager entre tous les hommes. Notre
Père qui êtes aux Cieux.
Comme il y a des croix debout sur la terre ! Cette
croix du carrefour au sommet de la colline, celle du
couvent d’Elcho, et celle de l’Église Saint-Étienne et
Saint-Trophime. (Étienne, premier martyr chrétien,
que lapida la populace mécréante de Jérusalem; Tro-
phime qui débarqua jadis en personne ici pour dire :
« Il n’y a plus d’esclaves. Il n’y a plus qu’une loi
parmi les hommes retrouvés, c’est que chacun soit le
serviteur de tous. ») Tout ce pays jusqu’au rivage
rouge amassé entre les deux pics courbes, Dieu est
dessus.
Mon âme, mon âme, en son extraordinaire trajet
d’étoile (et je l’ai vue pendant ce temps 1) est des¬
212
LÉS ENCHAÎNEMENTS
cendue, tombée, vers le calvaire et le morceau de pays
chrétien, dans un petit être abandonné, qui n’a pas
encore la taille d’un homme, qui porte une grosse
tête endolorie, et qui sous sa vêture noire, ridée et
pâlie de vieillesse, tremble toujours à cause de la
dureté de la terre, du ciel et du vent.
Et je suis blotti sur une pierre. Ma main jaune que
voici — à l’araignée bleuâtre de veines — serre mon
genou maigre à travers l’étoffe mince comme un peu
de poussière. Je vois par terre mon chaperon avec sa
queue, comme un chat noir.
Je suis Angelino. Il n’y a jamais eu, dans la vie, de
joie qui ait eu ma forme. Mais j’ai un but : prendre
dans les lignes et les couleurs passantes, de quoi faire
des images qui ressemblent au monde. Je ne suis
qu’un point, mais je suis au milieu de toutes choses.
Un jour, après moi et par-dessus moi qui serai mort,
tous verront ce que j’ai vu.
Ce que j’ai vu autour de mon seuil, en un jour, je
n’ai jamais rien trouvé de plus beau ou de pire, et je
veux peindre ce spectacle sur la verrière de l’église
d’Elcho que fait construire notre sire Egbert, pour
que le jour fasse brûler cela éternellement. Ce sera le
Mystère de l’homme.
Au plus haut du vitrail qui élèvera dans la pierre
son grand squelette liquide, dans le sommet tourné
en roues flamboyantes, il y aura la Croix. La Croix,
éclat de noir, coupure et de la hauteur, et de la lar¬
geur du ciel — par-dessus la nappe tendue du gros
nuage blanc, par-dessus le soleil, la lune et les étoiles.
Et le vitrail fera plusieurs tableaux, dentelés et dis¬
joints par de noires barrières magnifiques. D’abord,
la vallée des suppliciés. Des supplicés ? Des travail¬
leurs et de leurs corps, des chairs tendues qui ser¬
pentent le long des os : le vaste chantier aux pierres
blanches, à la poussière blanche, au grincement de
fer, de la nouvelle église, et les tranchées et les trous
et les échelles, où le travail est attaché.
213
LE MYSTÈRE D’ADAM
Ils ont mal, et leurs faces sont pendant qu’ils tra¬
vaillent, infernales. La sueur larmoie sur toute leur
peau. La série des métiers, c’est la série des douleurs.
Le portefaix a la nuque rongée, et la claie de son dos
est à vif, le forgeron sans cesse jaillissant frappe ses
poings et ses épaules, le tailleur de pierres, accroupi,
l’os du genou mordu par les cailloux, ébloui par la
poudre au soleil, tandis qu’il recommence toujours,
point par point, à changer la face du monde, s’aveugle
et s’incendie. Le souffle du verrier lutte avec celui du
four, qui le lèche, le creuse et l’éteint.
La laveuse force le tissu mouillé, gorgé d’eau, ba¬
vant, à ressuer la crasse. Avec ses mains étroitement
captives de son corps, elle tord et étrangle la saleté
dans les chaudes entrailles glissantes de la cuve.
Tout cet entassement d’êtres traîne par terre,
comme des ombres raccourcies, en pelletées.
Au bout de la journée, ils sont à bout de leurs
forces. Le soir, le maçon porte le faix du mur sur son
dos, le bûcheron aux mains percées porte l’arbre. Le
pêcheur est chancelant, inerte, noyé.
Le laboureur porte la terre des morts.
Car dans les champs tendres aussi bien que dans
les pierres dures, se plante le bruit du fer, et l’homme
est accroché par terre. L’homme du rivage cheville
de minces cultures sur les pierres des gradins.
L’homme de la charrue et de la houe étale chaque jour
des couleurs fraîches sur la plaine, et prépare mon
tableau. Ils n’en peuvent plus, ils frappent quand
même la tâche. Là aussi, l’outil est ensorcelé ; il est
brûlant ; il étreint la main avec des griffes, il pèse
de plus en plus, depuis le matin jusqu’au soir. Il en¬
vahit le poing, le bras, l’épaule jusqu’aux reins.
A peine l’homme sur qui sa force retombe, s’arrête-
t-il pour regarder ses deux mains assombries, les deux
bêtes sourdes qui le font vivre. Elles ne sont pas à lui
et il faut bien qu’il les suive. Il a vendu son âme au
travail. Et même quelquefois il aime son travail.
214
LES ENCHAÎNEMENTS
J’ai été attiré par le bruit du fer emmanché de bois
qui tombe dans la terre, un tic-tac très lent, très es¬
pacé, qui dit l’excès d’une besogne, le vide d’un
souffle, et où l’on sent entrer de plus en plus un retar¬
dement de paix éternelle.
— Tu sèmes, Télo.
Il s’arrête de semer et, péniblement, fait signe que
non.
— Il y a trop de guerres, fait-il.
— Mais tu sèmes du grain.
Il baisse la tête pour regarder ce qu’il a fait, il
s’agite pour faire : non ! plus fort, prête l’oreille au
tumulte galopant de la brise :
— Non, je no le sème pas, je l’enterre.
Tout en haut du tableau du monde en plusieurs par¬
ties, séparées par de belles séparations et au travers
duquel passera le souffle du soleil, il y aura Télo, le
fossoyeur du blé ; sa petite tête de rien barrée au loin
par la route d’où surviennent la guerre et la peste,
et où se déchire en deux le bonheur.
Je descends le sentier. Peu à peu, sans faire de
bruit, j’approche du village d’autrefois.
D’autrefois ? La réalité se dédouble. Je m’éveille
lentement. Je voyais mes jambes, tordues de maigreur,
mes pieds chaussés de bois, qui écrasent par terre des
lambeaux poudreux, ma main osseuse posée là comme
un squelette d’oiseau. Je sentais cligner mes yeux fixés
là-bas, dans les campagnes, sur ce blanc pigeon bat¬
tant et toujours englué qu’est l’oriflamme de la tour,
et je m’entendais tousser.
... La figure que je traîne, si importante, si unique,
croyait avoir les yeux ouverts, mais je les ouvre, et je
vois Marthe Uriel, la tête sur un rocher, endormie.
Au loin, les deux raies du monde : le bleu léger du
ciel, et le bleu lourd, englouti et détonnant, de la
mer. Elle s’est endormie en me souriant, étendue sur
ce sommet de colline où se croisent aujourd’hui
comme autrefois les fatalités des routes et où on trou¬
LE MYSTÈRE D*ADAM
215
verait sans doute si on fouillait la terre, la souche
carrée d’une croix. Tout à l’heure, l’émouvante jeune
femme s'est approchée de moi sur les genoux, a ef¬
fleuré mon front de ses doigts et a dit : « Je voudrais
savoir ce qui se passe derrière cela !... » J’ai ri, et elle
a cru que je riais.
Notre amour grandit de jour en jour. Dans sa
chambre, elle m’attend, avec sa bouche... Ou bien
c’est moi, qui l’attends si fort que lorsque sonne
l’heure où elle a dit qu’elle viendrait, je vois sa masse
bouger quelque part et la distance se resserrer réel¬
lement sur moi à travers les murs — et puis quand
j’ai l’étonnement de l’entendre, ses pas dans l’esca¬
lier me marchent sur le corps. C’est beau de voir la
tristesse qui l’envahit lorsque le moment où l’on va
se séparer est en vue. Et chaque fois que nous nous
quittons, il y a un grand effort. Nous nous retour¬
nons, nous luttons des yeux contre la séparation qui
est un arrachement trop compliqué pour nous, nous
maintenons éperdûment le dernier regard. Je suis
pour elle l’homme, et elle est la femme. On fait
beaucoup de définitions d’aimer ; la seule, c’est :
préférer.
Elle veut savoir... Ah, moi aussi, je veux savoir 1
Je prête l'oreille aux voix. Qu est-ce que nous venons
faire ici-bas ? Les grandes questions reviennent, re¬
tentissent, planent et se retirent très lentement. J’ose
à peine lever ma tête engoncée dans mes épaules, vers
le sommet où est la grandeur trouée de ces paroles !
Quel est le sujet du drame des hommes ?
Elle dort. Moi, peu à peu, sans faire de bruit, je
m’approche du village d’autrefois.
— Tu vois, Angelino n’est pas mort. Il ne faut pas
pleurer, puisque je ne suis pas mort.
Clément Trachel, Angelino. Il faut que nous soyons
debout en même temps, et qu'il y ait deux cercles
d’horizon l’un dans l’autre, un fantastique balance¬
ment de présences, pour que puissent parler ainsi les
i. 10
216
LES ENCHAÎNEMENTS
lèvres d'Angelino. En marchant je me surprends à
dire : « Comme il ferait bon durer dans cet asile ! »
Et je m'extasie ici, sur ur vallon, là, sur une petite
maison ! On aime tant ce qu’on n'a pas encore, ou
ce qu’on n’a plus, et non ce qu’on a. Donc je ne suis
pas Angelino... donc, nous sommes deux... Et mes
sensations caressantes de nature et de refuge se dis¬
sipent à mesure que disparaît l’autre, l’homme de
l'avenir, et que je deviens tout entier Angelino. Rien
de ce qui m’est coutumier ne va plus me faire envie.
J’ai touché ce qui est au fond de l’abîme, car avant
de m’enterrer ailleurs, j’ai eu le temps de voir la lai¬
deur décolorée de l’accoutumance, de sentir que les
sentiments sont des êtres éphémères qui meurent
vite dans un être ; que le nom de la vraie richesse,
c’est : la première fois ; et que vivre dans un paradis,
c'est y mourir.
Ce qu’on peut faire de triomphant ici-bas, c’est
imiter les choses avec de la couleur sur un mur
blanc, ou sur le verre, dans le corps même de la
lumière.
Une autre partie du Mystère des fils d’Adam à
mettre dans le large arc-en-ciel pierreux qui transper¬
cera de haut en bas la paroi de l’église : celle des pas¬
sants du dehors.
Dans le cadre rond de la nuit, l’aube qui déplie
son frisson. Le soleil va se lever. Pourquoi ? qu’est-ce
que nous venons faire ici-bas ?...
Ces pentes qui tombent vers Elcho, entre les déserts
déchaînés, de la mer et de la forêt sauvage, c’est le
pays de ceux qui se cachent, le lambeau fuyant de
pays de ceux qui fuient, des chassés, des condamnés.
Hier, j’ai vu poindre et plonger dans le sentier
descendant le dos de l'excommunié, très vite,
comme un caillou sur la pente. Il est resté ceci à tra¬
vers mon saisissement : on aurait dit le dos d’un
homme ordinaire ! Dans le trésor vitrifié du monde
LE MYSTÈRE D’ADAM 217
où toutes les couleurs solennelles seront brisées à
nu, tout en bas, on verra le dos d’un homme.
Et aussi un crâne par terre comme une opale ; celui-
ci, quelque échappé de la vie commune, un prison¬
nier qui s’est brûlé au grand jour, un proscrit, ou bien
un malade possédé qui n’a pas su se traîner loin et qui
est mort d’ensorcellement ou de faim au croisement
des routes, après avoir supplié le dieu-chose de la croix
comme si c’était un homme 1 On voit, juste au milieu
du chemin, une souche. Elle remue et cliquette son
bruit de grillon ; c’est un lépreux qui, au monde, n’a
droit qu’au milieu des routes et qui n’a pas celui
de toucher la terre avec ses pieds nus ; on voit aussi
des pestiférés qui se sauvent, essayant de jeter les
plaies clouées à leur corps et de se dérober par sur¬
prise à la mort qu’ils portent. L’ossement rond, c’est
peut-être là le reste d’un supplicié ou d’un soldat, ou,
au contraire, d’un honnête homme qui fut quelque
soir terrassé par un plus fort et plus heureux que lui.
Ceux qui s’en vont sont maudits, et ceux qui restent
le sont aussi.
La frontière passe là. Les lignes des chemins sont
encerclées par cette ligne. Elle n’a aucune forme, elle
est comme morte, elle est glacée, même sous le soleil.
On ne la voit pas, on la sait et on y croit à tra¬
vers tout. On ne peut pas la dessiner sur un ta¬
bleau, puisqu’on ne la voit pas par terre, puisqu’elle
n’a pas forme vivante et que c’est une cicatrice de
foule. Il faudrait que le verre de la verrière fût cassé
à cet endroit. Ici, Elcho ; là, Rulamort. Le malheur
fait entrevoir le bonheur dans un éclair de folie, la
guerre hurle la paix, et rien ne m’a plus donné
l’image de la ressemblance que les deux versants de
la frontière.
Voici, hors des limbes nocturnes, un franciscain,
homme du peuple, jovial, hirsute, plein de barbe,
qui rit, la tête encapuchonnée et sonnante comme
bronze. Un moine rigide de Tordre du grand Espa¬
218 LES ENCHAÎNEMENTS
gnol Dominique, chien du Seigneur, passe, exécuteur,
justicier. Il dit qu’il vient de Rome — le trône du
inonde — et qu'il va à la Grotte, à la Sainte-Baume.
Un vieux mendiant au nez crochu, qui est le Fou (et
le devançant, son bâton qui trépigne petitement sur
le sol) ; son corps, en marchant, geint de toutes ses
frêles jointures d’osier.
Trois grands coutiliers dont les trois seins gauches
sont bariolés du blason bleu à tête de chien jaune,
surgissent regardant de côté et d’autre. Ils disent :
— Où est-il, ce Dorilon qui a tué un faisan ?
Du blanc se soulève à l’horizon. Un souffle de vent,
grand comme le voile de la terre, apporte le grince¬
ment du chantier de l’église où ils mordent et dé¬
chirent la pierre.
J’ai aperçu aussi Odon, puis Clairine, puis tous les
deux ensemble. Il a de longs cheveux blonds comme
elle. Ils allaient un peu bleus dans le rose du matin.
A les voir se joindre et s’éclairer, on voit qu’ils
s’aiment. On voit aussi Henri et Torise se quitter
et ainsi, on voit qu’ils s’aiment. Il a dit : « A de¬
main. » I1 dispose de l’avenir !
Ils passent. Ils étaient là. Aucun d’eux n’est plus
là, et je descends vers les maisons.
Durant le jour s’est répandu le grand soleil qui met
de la nuit vive entre les choses ; et a neigé la beauté
des papillons qu’il faut un jour pour fondre. C’est à
la fin écrasante de la journée que j’entre dans le vil¬
lage où habite la vie inhumaine. Ce soir est plus
grand que les autres. Je mettrai avec piété ce riche
assombrissement dans l’épaisseur claire du mur de
l’église, sur la porte d’infini.
Il y a, devant le village, l’arbre, l’arbre si étonnant,
si étranger, le noyer d’où tombe pendant la chaleur
une pluie de froid. Il découpe autour de lui un rond
219
LE MYSTÈRE D’ADAM
de son pays du nord. Il n’y a que lui de son espèce.
C’est le signe d’Elcho. Dans la niche du tronc de¬
meure la Vierge bleue couverte d’étoiles et ornée d’un
enfant, d’une couronne et d’un oiseau, tous trois
dorés. On dirait qu’elle vient de sortir de la chapelle,
qui est au bout du chemin. A côté de l’arbre, la fon¬
taine carrée dont le geste écourté barbouille de foncé
la croûte sèche et claire de la place.
Au bord des cachots de la vie, le pommier rend
les fruits qu’il doit, la vigne, en haut du mur, marche
sur ses mains, une touffe de violettes parfument
n’importe qui de tout leur coeur, et, à côté, un las
d’ordures humide et saignant. Des épluchures, des
cendres et des tessons : les choses coupées et tordues,
les choses brûlées, les choses cassées. C’est cela qui
encadre l’existence indéfinie.
Une ronde d’enfants noirs, bouchés par la saleté,
tourne autour de ces débris plus petits qu’eux.
Les cabanes commencent à s’enchaîner à partir de
l’arbre. Rien n’a changé ici depuis les temps anciens
des Romains et des Francs. Rien ne changera jamais
aux alentours du noyer de la Sainte-Vierge, de la fon¬
taine et de la chapelle. A quelle époque sommes-
nous ? Personne ici ne le sait. Alors, nous ne sommes
à aucune époque.
La fatigue jette dans leurs cavernes carrées les reve¬
nants du travail, mendiant le repos, qui nous prête la
mort. Les bûcherons essaient de s’introduire dans la
fissure avec leurs toits de branches ivres, et quelques-
uns tombent comme leurs fagots. Il faut se baisser
pour voir des hommes à quatre pattes. Toute une fa¬
mille est attelée et, oblique, tire sur ses liens.
Dans les asiles où il y a un trou pour qu’on entre
et que la lumière entre si elle peut, où il y a une
litière et un foyer, on voudrait repousser le froid, la
faim et la solitude et la poussière, qui habitent tou¬
jours la maison. C’est l’antre terrestre au sol de terre
battue, l’antre piétiné et crasseux où l’on se tourne
220
LES ENCHAINEMENTS
vers le soleil ou vers la pauvreté riche du feu, haillon
sale de soleil, et vers la femme et la respiration qui
monte et qui s’abaisse sur sa vaste gorge.
Dans la montagne du monument, j’allumerai le
bûcher de lumière, je dresserai la coupure resplen¬
dissante de la vie. L’homme et la femme tranchés
dans le vif, et le sourire qui coule du creux de la
figure, et les pauvres regards déchaînés... Tout ce qui
récompense — par la simple ressemblance — la fa¬
tigue et la souffrance. L’autre, pour s’appuyer. Un
être en signifie un autre. Figure d’ostensoir, flamme
de l’âtre, qui donne au mur la teinte de la chair. Il
y avait une fois (il n’y a toujours qu’une fois) des
gens qui s’aimaient. Ma vie est triste parce que je
suis seul. Je me dépense à parler à moi-même. Mais
haussé loin de moi dans une étrange vision, entrant
dans un rêve avec l’impression que je me réveille à
la cime, car tout s’effondre autour de cela, je vois
un visage délicieux : une femme qui dort étendue
contre un rucher. Ce beau rêve se réalisera-t-il un
jour pour moi ? C’est grand de ne ressembler à per¬
sonne ; mais c’est doux de ressembler à tous. Porte
qui entre courtement dans la chambre, et qu’on suit ;
fenêtre, lit, ombre chaude et timide, aube du com¬
mencement de la nuit... le bonheur lui-même n’est
qu’une imitation.
Dans un coin se montre la marmite de terre que la
flamme a habillée de drap noir. Elle ne fait rien et
elle se tait ; mais elle est si fragile, a si peur
des coups, qu’elle est vivante. Un tas de légumes
fleurit le soir solide de la chambre. Le poireau,
os blanc à barbe d’étoupes, des gonflements verts en
forme de poings fermés. A côté, la poire aux larges
hanches, la pomme dont les joues tournent sans arrêt.
Les petits corps de ces choses sont posés sur l’endroit
qu’on fait attention de ne jamais regarder ; le trou où
il y a des pièces et que je cache à Dieu qui m’a sou¬
vent demandé à confesse, à travers sa figure de bois :
LE MYSTÈRE D’ADAM
221
« As-tu volé et enterré des pièces ? » Ils n’ont pas
encore vu cela, les hommes du pouvoir qui viennent
chez les pauvres pour leur prendre de l’argent — car
on n’a de l’argent qu’en le prenant aux autres.
Dans le creux muré une table est plantée sur des
branches brutes (du bouleau dont la soie blanche se
coupe et s’effile en rond). Le billot sur lequel on s’as¬
soit. Et je vois deux lourds pieds nus terreux à la
grosse coquille de corne : l’homme.
Il n’a jamais fait, jusqu’ici, jour par jour, chaînon
par chaînon, que peiner, que manger et dormir pour
peiner. Son destin, on le voit du commencement à
la fin. Il vit — debout, plié, couché — voilà tout. Il
vit. De l’enfance à la vieillesse, il ne chemine pas, il
tombe. 11 donne autant d’effort que de souffle. Rien
ne reste pour lui : inutilité de sa vie 1
Il lève les bras au ciel. Lui aussi, comme tous les
autres, il s’acharne à ne pas mourir, à résister au
temps qui le chasse, à durer.
Il regarde, en lui-même, la récolte qui, jusqu’à
cette minute, a grandi (jusqu’à cette minute seule¬
ment). Il regarde le petit enfant au nid. Il voit des
haillons qui enveloppent un gémissement : la trop
vieille dont le dessus est séché et mort, qui tient à la
vie par une racine soufflante, et montre à tous com¬
bien les vivants finissent mal.
Et pourtant, il veut régner ! Dans le réduit disputé
et si mêlé à la terre, au vent et à la nuit, il y a un plus
fort, qui est vainqueur des autres. Les enfants, les
vieux, la femme, qui sont là, sont les esclaves —
la femme d’abord, souffre-douleur et souffre-plaisir —
de l’être central qui, la porte poussée, emplit la mai¬
son, et qui crie et fait peur. La loi du plus fort,
la loi de partout, — la loi du froid — vient s’en¬
terrer dans les entrailles de la cabane. Et les
cabanes s’envient à travers leurs murs : chacun féro¬
cement pour soi. Les voisins se détestent au point que
leurs figures en changent. Victoire ou défaite. Çà
222
LES ENCHAÎNEMENTS
et là quelque bonheur brutal sur la souffrance d’au¬
trui. Ah, rien ne s’expliquerait dans le monde si on ne
savait pas que les hommes sont punis d’un péché !
Les trois coutiliers ont fait irruption.
— Tu as tué un faisan. Viens, qu’on te pende.
— .le ne l’ai pas tué, messire.
— Tu l’as confessé.
— Le faisan était mort.
— Viens, ou on t’assomme.
Ce trio dur aux couleurs fortes et planté d’armes, et
la molle famille grise et désarmée dans son étable
fermée par un doigt de bois (et dont seul le mur est
dur), ce choc fait mal. La famille à vif, moelle de
femmes et d’enfants, elle est toute debout autour du
père qu’on emmène, sur ce bout de champ écrasé
qu’entoure la muraille. On voit que toutes les choses
voudraient pleurer, mais ne peuvent pas.
Il faisait peur quand il était là ; mais son absence
fait plus peur encore. La famille en cercle, en piliers
saignants, regarde la place vide du grand soutien, et
ces gens font encore semblant de se tenir debout,
mais ils vont tomber par terre.
***
Sortir, chercher l’espace, à l’heure où le jour entre
dans la terre ?
Je montrerai dans le vitrail de la croix, étoffe tissée
au ciel, que le soir lui-même est une tempête tran¬
quille qui vous courbe et qui vous traîne. Quelque
chose est déchaîné contre les hommes, partout.
Les enfants jouent, massés près de la fontaine. Le
Fou au nez crochu surgit et les terrorise.
— C’est défendu d’être ensemble ! Vous ne le savez
donc pas 1
Si, on sait bien que c’est défendu de se réunir.
LE MYSTÈRE D’ADAM
223
C’est le commandement qu’on apprend en naissant
et qui retentit jusqu’à l’enfer. Se réunir, jouer en¬
semble, souffrir ensemble, penser ensemble, c’est
défendu, c’est défendu !
Défendu, pourquoi ? Les pauvres sont d’humbles
frères qui ne fraternisent pas. Ils sont trop pau¬
vres.
Quelques vieux se faufilent dans le vide de la place
aussi lentement qu’au travers d’une foule ; la maladie
do survivre, qui mâche et ronge les formes autour des
os. Les femmes sont, toutes, même les jeunes, vieillies
et enlaidies par le labeur et par la peine. Quelques-
unes ont commis un péché d’amour. Celles-là baissent
la tête comme ceux qui ont été abandonnés par une
grande joie et qui ne peuvent plus rien se dire. La
foule les hait, et leur regret devient, dans l’espace,
de la honte.
Et d’autres femmes qui n’ont jamais connu, —
passant loin d’elles ou les heurtant, — que l’amour
incompréhensible d’autrui. Et les maumariées sacri¬
fiées au profit ou à l’Homme, et dont le cœur a éclaté,
et ceux dont le cœur s’est usé. Et partout on dit : Trop
tard.
Doré Mallelongue explique à Dorin la Houe : « On
engrangera après l’octave de la Madeleine. »
Il croit que les jours vont lui obéir ! Ici-bas, dans
les champs, résidus de la guerre, dans les chapelets
de demeures poussées sur les hauteurs par les pirates,
nous ne faisons jamais que commencer ! La maison
monte et descend. La culture et le désert, comme
deux manteaux qui se recouvrent...
Du tertre où je suis, on discerne tous les chemins
d’Elcho, qui, à la fois, s’y déversent et s’en retirent.
Ça se croise et se coupe et ça forme des mailles, ces
lignes dures, ces lignes pétrifiées faites avec les os
forgés de la terre.
Les chemins, ces choses en longueur, jettent le pays
dans le chantier blanc de la nouvelle église, puis dans
224 LES ENCHAINEMENTS
le vaste univers, le noient partout. C’est par les che¬
mins que le travail absorbe les hommes, comme la
guerre, et les renvoie vaincus, comme la guerre. C’est
par là que s’en va la tendresse et que vient le malheur.
Personne autour de moi. Cette route-ci s’ouvre avec
un très long silence de pas, avec, l’un dans l’autre,
tous les longs vides qu’elle a creusés. Elle s’ouvre
pour la grande chute en douceur : le départ. Les dé¬
parts, par lesquels nous faisons des plaies dans l’es¬
pace ; les départs qui commencent si petitement,
parce que quand on se quitte, tout de même on est
ensemble (ce sont les retours qui seraient grands !)
Ceux qui s’en vont ne reviennent pas, ou, ce qui est
la même chose exactement, ils reviennent trop tard :
ce ne sont plus eux. Un cri de femme s’étend et ne
meurt pas, qui a pleuré et chanté : « Les chemins
finissent toujours mal. »
★ ★
C’est par là que vient de disparaître Odon.
Il y avait entre Odon et Clairine un amour qu’on
voyait mais qu’on ne savait pas. Eux seuls le savaient.
Ils avaient tous les deux des figures graves et pâlis¬
santes d’attention, et pour peindre ces figures-là il
aurait fallu se prendre bien de la joie, se fouiller le
cœur et pâlir.
Il a été emmené par des hommes d’armes pour aller
à la guerre ou bien pour bâtir très loin quelque bout
d’une trop grande église s’installant en tumulte dans
l’éternité.
Sa Clairine, elle vivait presque toujours enclose,
captive d’une sombre tâche où elle donnait sa santé
et sa beauté fraîche à des broderies. Un jour, elle a été
sur le pas de la porte respirer du soleil, et même un
peu plus loin, jusqu’à la margelle. Une cavalcade pas¬
sait. Clairine avait quinze ans. Le soleil la faisait res-
LE MYSTÈRE D’ADAM 225
plendir aux regards. On dit que c’est là la raison pour
laquelle Odon a été emmené.
Deux femmes s’étaient cramponnées à lui dès
qu’elles avaient su qu’on allait le prendre. Sa mère
a dit : « Je ne le laisserai pas partir. On l’arrachera
encore une fois de mon corps. » Elle s’est crispée
sur lui comme une vieille sorcière d’amour. Mais elle
l’a tout de même laissé partir quand les hommes
sont venus. Des personnes sages lui ont fait rentrer
les ongles et ont défait sa colère en lui disant avec
toutes sortes de voix diverses : « Il faut obéir ».
Domptée par cette masse de sagesse, elle a obéi, et
Clairine, l’autre partie vive du malheur, a obéi aussi.
On a vu Odon diminuer le long de la route. La
distance, c’est quelque chose d’épais ; c’est une
machine de torture qui rapetisse. Pas à pas, l’éloi¬
gnement efface de force les couleurs et éteint la cha¬
leur. A dix pas, l’être devient une chose, une petite
chose intangible. Alors déjà, l’amour est vain ; c’est
déjà de l’idolâtrie. Bientôt, ceux qui se sont désem-
brassés sont si loin l’un de l’autre, qu’ils ne se parlent
plus que tout bas. Odon a chanté sur la route pour que
Clairine restée sur le bord l’entendît et l’accompagnât
de l’âme plus longtemps. Elle a écouté jusqu’à ce que
la voix se fût décolorée, et qu’on ne comprît plus de
quel côté elle s’en allait. Alors, Clairine a crié : « Je
t’attendrai toujours ! ». En revenant, elle sanglotait
cela comme si elle chantait et il s’est fait peu à peu
une chanson de Clairine et de l’attente. Cette belle
chanson qui dit que les chemins finissent toujours
mal, c’est là que sa source a pleuré.
Sur l’heure, la vieille mère a recommencé à tra¬
vailler, toute murmurante. Elle est allée à l’étable
où la chienne avait mis bas, pour prendre les petits
chiens qui étaient de trop. Mais la chienne ne s’est
pas laissé faire, elle ! Il n’y avait pas de paroles ni
d’accents pour entamer son pur refus de bête, et la
vieille femme a dû reculer... Elle a compris quelque
226
LES ENCHAÎNEMENTS
chose, humblement. Elle a dit : « Angelino, si toutes
les mères étaient une seule mère... » Elle n’a pas su
finir cette phrase. J’ai vu qu’elle avait les yeux fixés
sur la différence incroyable, la différence de folie
qu’il y a entre chacune et toutes — puisque toutes
veulent bien et laissent faire, alors que chacune ne
veut pas. Mais ces éclairs-là, il n’y en a jamais
qu’un à la fois ; c’est le délire de la vérité.
Dans le vitrail, jardin de lumière découpé comme
une feuille, il y aura, sur les vallées d’âmes, l’emmê¬
lement des routes desséchées.
Tout cela se montre à moi parce que c’est l’hiver.
L’hiver, on voit mieux que l’été l’ensemble de ces
bandes de terre broyée et morte, qui dispersent la
chaleur du village aux quatre coins du ciel. C’est
dans les ruines refroidies de la nature — les arbres
dépouillés ou rougis, la terre blanche-grise — qu’ap¬
paraissent les grandes lignes du malheur et du châ¬
timent.
Mais, qu’est-ce que je dis ! Dans le pays où les caps
rouges, énormes comme les Pyramides d’Égypte,
merveilles du monde, plongent dans le bleu d’en bas
et le bleu d’en haut, où la souplesse luisante de la
mer se casse comme du verre toujours sur les mêmes
barrières, l’hiver n’est pas visible. Les pins ne sont
rouges que parce qu’ils ont été tués ; les arbres noirs
sont des arbres brûlés ; le gris neigeux qui statufie
les champs, c’est de la cendre. Quand on regarde, on
voit que cet hiver, c’est un hiver pensant, fait par des
hommes, qui est venu plus vite que celui de Dieu et
qui durera plus longtemps.
Je mettrai cette splendeur de pâleur dans la cas¬
cade de ciel, ces chemins où on s’est plongé pour
fuir la guerre (comparable à l’orage parce qu’on
ne sait pas pourquoi elle roule), pour fuir l’incen¬
die, la famine, la peste qui tue les abeilles dans la
brise et fait sortir du poison des plantes médici¬
nales, — pour fuir, comme si on fuyait, sur les
LE MYSTÈRE D’ADAM
227
pentes, la mort et le froid tombés du haut du inonde.
(Quel fuyard immense se forme là bas, sur la pente de
l’Hiver 1...)
Je tâtonnerai parmi les grâces du gris et du blanc.
Je rendrai le verre froid comme le gel et la neige,
et le seuil d’hiver, récif des bises. Et la bise qui
fait grelotter l’eau fera aussi trembler le verre. Ils
sont partis si loin que lorsqu’on demande où ce fut,
les marchands et les pèlerins montrent les astres
du ciel. C’est plus puissant que je ne croyais, c’est
plus beau que moi. C’est si grand qu’un jour je
crierai partout que la foule a la forme de la fuite.
— « Où est-il ? »
C’est d’abord un pauvre cri plaintif et déplumé
qui s’essaie à la douleur... Où est-il, Henri ? Torise
s’abaisse et vieillit vite, et elle est si triste qu’elle
n’a plus de nom. Et chaque soir, elle couche avec
le froid, et chaque nuit, hélas, l’assombrit !
Où est-il ? Je le sais, moi.
Un jour j’errais en cachette dans les souterrains
frais creusés. La terre a tremblé dans ses profon¬
deurs comme elle fait parfois, et elle a rudement
secoué la crypte. Une pierre de la voûte s’est arra¬
chée et s’est enfoncée par terre d’un grand coup,
folle de lourdeur. J’ai vu une figure d’os à laquelle
cette pierre servait de masque, et même le grillage
des dents et la colonne à anneaux qui s'enfonce dans
le fond de la tête. Je l’ai reconnu dans sa grimace
sculptée : Henri. Le corps était courbé, épousant
de force la voûte, comme un damné qui se penche
et qui va plonger. Il n’y avait pas longtemps : le trou
était encore baigné de rouge, encore allumé de sang.
Il avait été requis pour travailler à la construc¬
tion du château neuf. Et au fond, en dessous, il y
228
LES ENCHAÎNEMENTS
a un caveau où l’on descend par des broussailles et
des souterrains et dans lequel, par un sortilège de
la construction, on entend résonner les secrets. Ils
ont élé six pour aménager et cacher ce caveau où
suintent et se ramassent, comme des eaux souter¬
raines, les voix de la grand’salle. C’est Henri qui
m’avait confié ce secret qui me ferait tuer si on le
voyait en moi. Nul n’est plus jamais revenu au jour,
d’eux six. Ils ont disparu le lendemain du jour
où il avait dit : « à demain ».
J’ai distingué les six bosses que faisaient les
corps, les six anges de malheur ployés en avant et
englués. Les épaules enchevêtrées et hérissées de
celui que je voyais à nu semblaient soutenir le poids
de toutes les autres pierres de l’édifice supérieur,
être la souche profonde, la cariatide éternelle qui,
avec toute sa vie et avec toute sa mort, porte ce qui
est construit ici-bas et tous les péchés qui resplen¬
dissent sur le dessus du monde !
Henri ! C’était un homme au long cou et aux
yeux brillants. Torise et lui s’aimaient désespéré¬
ment et leur amour n’était jamais en paix. C’est
que Torise n’était pas d’Elcho, mais de Rulamort
et qu'ainsi une menace était toujours suspendue
sur eux. Ils n’avaient jamais que des restes de leur
bonheur. La folie passait parfois en eux et entre
eux. Une nuit, jeté par l’ombre bouleversée,
la pluie et le tonnerre, sur le chemin où ils allaient,
j’ai entendu une voix qui criait tout bas :
— Tu te demandes, Torise, pourquoi je t’ai donné
rendez-vous dans cette nuit d’orage. C’est parce que
j’espérais qu’elle te ferait peur et que tu compren¬
drais la grandeur de mon rêve.
Où vont-ils, les doubles rêves qui commencent ?
Nous commençons, nous ne finissons pas. Tous,
toujours, nous sommes interrompus. Pour nous tous,
229
LE MYSTÈRE D’ADAMles jours naissent, puis ils avortent. On ne marche
pas ensemble jusqu’au bout. On ne voit pas mûrir
l’épi ni l’enfant. Notre destin nous est arraché avant
terme. Et même ceux qui ont de la chance finis¬
sent mal.
La croix n’a rien guéri. Les créatures souffrent
au delà de Dieu. Alors, lui, comme il doit souf¬
frir !
*
★ ★
On ne peut pas combattre le malheur face à face.
Sur le tertre du calvaire où je suis revenu, le vent
qui apporte les grincements de l’église naissante,
balance devant mon nez quelque chose de tout proche
et de double : des pieds. Un clin d’oeil de côté me
fait voir le bas du gibet. Je lève les yeux sur l’épou¬
vantail qui pèse là. Le silence d’un mort est plus
vivant que celui d’un vivant. Au-dessus des vête¬
ments secs, qui pendillent aussi déchirés que des
feuillages, la tête du rebelle encroûtée de peau bitu-
meuse, salie do poils, les yeux comme des traces
de bave dans deux fosses. A un endroit, le crâne
est à nu : on voit sa dureté de caillou. On voit aussi
les os des pieds rangés dans des effilochures. L’autre
malin, quand l’aurore mettait le feu à la suie qui
remplissait le monde rond jusqu’aux bords, deux
garçons noirs l’ont dépendu puis rependu à neuf —
pour avoir de la corde à vendre. Je n’ai pas la chance
de posséder de quoi acheter des talismans : je n’ai
même pas celle de croire aux talismans.
Je suis resté si chétif et petit qu'on me crucifierait
sur la croix d’un tombeau. Je n’ai qu’un seul moyen
d’échapper à la malédiction. C’est de bâtir la forme
de ce que je vois. Faire sortir les couleurs du grand
mélange : choisir la vérité avec mes yeux, et la distri¬
buer avec mes mains. C’est là le seul lot de la pauvre
humanité surnaturelle.
On ne peut pas combattre le malheur face à face.
230
LES ENCHAINEMENTS
Qui a résisté se balance au gibet. Voici bouger
l'enseigne qui commande : « Faire rien ! » Jusque
là il était sage et muet, et tout d’un coup il n’a
plus voulu. Lui tout petit, lui tout seul, il a crié :
« Non !» Il a été pendu devant la foule en fête.
Ce soir-là, on a entendu que la carcasse du monde
gémissait plus creux et plus profond au bord de
la mer, en dessous de la terre, comme toutes les
fois que l’âme d’un blasphémateur a été jetée hors
de son corps. Son père et sa mère ont entendu, et ils
ont baissé la tête dans la honte.
Dire : « Je changerai le malheur, je changerai
les choses, je changerai les pierres en pain ! » Il
est lui-même devenu pierre, voilà tout ! La pauvre
première pierre de ce qui n’est pas encore, dans le
monde des pierres... Dans un coin de la verrière
céleste et terrestre, le pendu, comme une hirondelle.
Je ne peux pas ne pas inscrire cela à travers les
illuminations !
Le Fou est venu plusieurs fois divaguer devant
le gibet que le soir semble par l’illusion de l’ombre,
rapprocher du crucifix à la grandeur naturelle. Une
fois, j’ai entendu qu’il disait que la potence c’est
la Croix qui ressuscite. Une autre fois (alors que
Je vent secouait le pendu séché, avec un bruit
d’écorce, et l’enroulant dans un sens, puis dans
l’autre, faisait tomber sur moi par moments son
regard de marbre), il parlait tout haut du sang des
martyrs. Il disait, ne s’adressant à personne :
« Écoutez-moi bien, il en sortira, de ce sang, des
choses plus vraies que les nôtres. »
En attendant les choses nouvelles, silence ! On
ne peut rien dire. On ne peut même pas dire :
« C’est le jour et tout à l’heure, ce sera le soir,
puis la nuit ». On disait cela le jour où il n’y a pas
eu de soir ni de nuit, à cause de l’incendie
Un jour — la goutte éclairée d’un jour perdu dans
les jours — je la voyais souffrir ; sa chère figure
se convulsait sous l’étreinte aiguë des nerfs ; sa
bouche abandonnée ouverte, geignait, criait... Sa
détresse effleurait l’infâme et ridicule laideur. En
tremblant de part en part, je lui ai dit : « Je vou¬
drais souffrir à ta place ! »
Il s’est fait une transposition. J’ai été un instant
en elle. Oui, j’ai tenu dans l’obscurité de cette figure
attaquée et geignante, en face de quelqu’un qui ne
souffrait pas, et qui regardait crier.
Alors, suffoqué, les fibres tordues, à bout de dou¬
leur et d’injustice, j’ai hurlé pour me débattre, et
m’envoler hors d’elle !
La souffrance charnelle, qui s’exhume dans la
vie. Cette chose cassée, cette masse pantelante
de faiblesse, de tendresse, c’est mon père. Ses
mains sont fermées et rompues, cramponnées en
dedans ; je ne les reconnais pas plus que sa figure,
qu’efface grossièrement à mes yeux la torture de la
maladie. Le mince rideau de sa poitrine est soulevé
et battu par le dérèglement des organes enfoncés.
Il me donne un sourire hideux plâtré dans un
masque. Ses lèvres incurables murmurent. Que dit-
232
LES ENCHAÎNEMENTS
il, ce condamné intérieur, ce remuant qui ne vit
plus que par quelques points, et dont la douleur fait
un dieu d’égoïsme ?
Il dit des paroles si pures que ce sont des lumières :
— Le tourment qu’on ne peut pas éviter, celui qui
commence vraiment dans le dedans de nous, ne
compte pas, parce que c’est le contraire de la vie.
La. souffrance intime n’est rien puisque on ne peut
pas souffrir et que, dans cet horrible secret de cha¬
cun, rien n’a plus de sens, même la vérité.
Il pense, l’inguérissable, aux seuls maux qu’on
peut guérir : ceux que les hommes ont fabriqués
contre les hommes !
Je ne sais quel paysage échevelé, quelle portion
des millésimes et des étendues se déployait alentour
lorsque je recueillis cette adjuration, si lumineuse
qu’elle m’a rendu un instant aveugle avant de me
rendre clairvoyant.
... Moi, qu’étais-je alors ? Je ne sais plus. De tout
ce que je fus dans ce pli du temps, de toute une
destinée, une enfance, une jeunesse, aussi univer¬
selles les unes que les autres, il ne surnage, sur le
néant, que ce débris lugubre de nous deux.
l’écriture
Après le dîner, la petite salle à manger, débarras¬
sée ; dévêtue du désordre, offre son maximum de
laideur.
La suspension cuivrée en qui se concentre comme
en un fétiche le mauvais goût de la France, le rugueux
tapis de table du pire rouge, le point central du cen¬
drier où la colonne de clarté tombe à pic et jusqu’où,
par instants, ma main fumante va s’illuminer... Par
delà, mon oncle Raphard installé en face de moi,
disserte de ces fameuses fouilles qu’il voudrait pra¬
tiquer dans la région, et énumère les vaines dé¬
marches qu’il a faites dans ce but, depuis vingt ans,
auprès des ministères successifs.
Antique sujet remâché, dont le suc est épuisé !
L’archéologue a beau s’agiter avec distinction tel
un conférencier, et son oeil lancer des éclairs de
coups de canif, scs doléances, et les sarcasmes dont
il accable l’arbitraire gouvernemental, l’insanité de
l’esprit public et l’incrustation de routine — avec
force circonlocutions, car il possède l’art de faire
perdre leur temps aux mots — me soutirent des
bâillements que je fais effort pour contrebattre. Il a
ôté son pince-nez, et on voit les cicatrices parallèles
de l’instrument, qui donnent à son nez l’aspect d’un
nez greffé, cousu, au-dessus de la bouche qui arrange
les syllabes.
234
LES ENCHAÎNEMENTS
Je ne l’entends pas. Je ne vois plus que l’ombre
portée, le badigeon terminal du respectable parleur,
obscurcir l’affreuse symétrie de la tenture murale :
nez et épaules pointus, front médiocre avec la goutte
de lumière du lorgnon qu’il a remis. La noire carica¬
ture pédagogique qui pose ici son flottement — muet,
muet — s’étire et s’immensifie sur les mornes péri¬
péties du papier peint.
***
Cette ombre qui danse est effrayante sur le mur
blanc !
Dehors, dans la nuit, un bruit de pas. Puis cela
s’arrête — comme le cœur. On touche la porte. Oh
oh ! je ne veux pas qu’on entre 1 La porte s’ouvre et
bat. Mon sang me reflue à la poitrine. Un ricane¬
ment entre avec l’homme de la nuit et me souffle aux
oreilles. Rire, rire gras et tumultueux.
L’ombre de l’épais voyageur, brusquement surgi
dans mon asile s’agite sur la muraille crue où dé¬
gorge la clarté. Sa bienvenue de revenant résonne
dans l’air.
— Clément, mon ami 1
... J’ai éteint le foyer de poussière éblouissante.
On est dans le gris de la fin d’un jour. L’homme au
grand manteau, debout, en masse, appuyé à la fe¬
nêtre — et l’arc de pierre lui sort de l’épaule — et
moi, à ma table, éclairé par les restes blancs du
ciel, dans la cellule où le grondement calme de la
cloche vous revêt de ressemblance humaine.
Alors, au fond du cimetière des moines vivants,
s’exhalent les récits dont est chargé le moissonneur
de l’étendue. Les paroles hâtées sautent, tournent
— la ronde des aventures.
— Ce n’est rien moins qu’un prodige que je
sois revenu vif, Clément, mon ami. J’ai été capturé
par des pirates barbaresques, mais leur tartane a
LE MYSTÈRE D’ADAM
235
fait naufrage sur les rives des peuples sauvages de
Numidie — jouxte le royaume de Saba où il règne
dans l’air un parfum si opulent que les habitants
n’échappent à l’entêtement maléfique que par le
moyen de fumigations d’asphalte, et de colliers de
barbes de bouc — et je fus amené par un licol au
monarque noir qui, me voyant en si bon point, mon¬
tra les dents, et fit connaître qu’il souhaitait avoir
une indigestion de moi. Je fus protégé par la grâce
d’une dame de très haut rang, dont le nom barbare
a fui ma mémoire, mais dont les yeux étaient ravis¬
sants et le coeur sensible à la poésie. Cette mienne
amante ne prétendit rien moins dans la suite que
de me faire sacrer roi de cette île païenne où les
mineurs — je l’ai vu de mes yeux, — sont aidés
dans leurs travaux d’excavation par des fourmis aussi
grosses que des chiens, et où les plantations de
cannelle sont gardées par des chauves-souris.
Nous écoutons tous les deux résonner d’autres ré¬
cits prodigieux, que le génie du poète chanteur or¬
nemente et complète rapidement dans l’ombre de
lui, avant de les faire voir.
— Clément, mon ami, des hommes qui n’avaient
qu’une jambe — au milieu d’eux ! Et d’autres qui
n’avaient pas de tête ! Et d’autres qui n’avaient pas
d’yeux dans la tête, mais, par contre, un œil sur
chaque épaule 1 C’est grand chose, croyez-m’en,
maître Clément, d’être considéré attentivement par
des créatures agencées de la sorte. Et j’ai vu aussi
des bêtes qui ne figurent dans aucun des belluaires
ou volucraires consacrés aux animaux sous l’ins¬
piration directe de Dieu par des savants moines qui
ne sortent jamais des abbayes. Thomas de Catimpré,
n’est-il pas vrai, compte cinquante espèces de vers,
y compris les grenouilles? Moi, j’en ai dénombré
soixante-dix, et j’ai échappé par fermeté et aussi par
chance, à la licorne et au dragon qui sont communs
là-bas, ainsi que le lion qui, poursuivi par les chas¬
236 LES ENCHAÎNEMENTS
seurs, efface avec sa queue la trace de ses pas, et
l’hyène qui appelle les bergers par leur nom, — et
aussi aux hérétiques sarrazins qui commettent ou¬
vertement en Espagne le péché de propreté et pous¬
sent le bon peuple à laver sur lui, par des bains,
l’eau du baptême. (Et ces païens ne cherchent-ils pas
par des maléfices scientifiques à arracher aux mains
des saints la guérison des maladies ? Et n’ont-ils
pas inventé à la suite des neuf chiffres, le chiffre :
zéphir, qui ne signifie rien, ce qui est le summum
de l’aberration 1) Nous avons erré longtemps en
mer par suite du vent que l’oiseau serre, volatile
vaste comme une cathédrale, faisait tomber sur
notre nef par le jeu de scs ailes. Nous avons subi
l'épreuve de voir notre pilote choir de la proue du
navire, comme jadis Misenus, le conducteur nau¬
tique du pieux Ènéas, et être massacré incontinent
par un évêque de la mer, qui, selon la coutume de
ces monstres, l’a béni avant de le dévorer.
« J’ai échappé, seul de l’équipage, à la peste qui
soufflait. J’avais jadis un ami versé dans les plantes,
qui guérissait la peste en pestiférant d’avance les
gens avec un aiguillon, et ainsi il leur prêtait,
d’après ses dires, une petite peste volante qui défen¬
dait à leur corps d’accueillir la grosse. Cette médi¬
cation fit merveille en Aragon jusqu’au jour où, sur
la dénonciation d’un sage et pieux barbier, les doc¬
teurs s’avisèrent qu’elle ne tendait rien moins qu’à
mettre Dieu en contradiction avec lui-même. On
pendit donc mon ami (qui n’était plus alors mon
ami), et même, on le brûla pour être sûr qu’il avait
été pendu. Tout ce qui portait trace de ses formules
hétérodoxes fut brûlé par le feu afin qu’une inven¬
tion aussi sacrilège fût bien perdue pour les hommes
de l’avenir. »
Méliodon, lancé sur les pentes de la connaissance,
parle encore de pierre philosophale, d’eau philoso¬
phique du premier degré, d’eau seconde, tierce,
LE MYSTÈRE D’ADAM
237
quarte ou vinaigre des philosophes, d’eau de vie,
et de cette substance qui guérit les cochons mais
qui tue les hommes et spécialement les religieux
réguliers, d’où son nom d’antimoine.
Il s’épaissit dans le demi-jour en croisant ses bras.
Il affirme, il atteste, il assure, il conjure. Il laisse
pendre la boule de sa tête. Il souffle d’une grosse
voix étouffée :
— La nature est un surprenant chaos !
Mais il y a quelque chose qui veille au-dessus de
nous, qui s’impose et qui finit par prendre toute la
place : ce sont les signes lumineux qui étaient posés
sur le mur lorsqu’il est entré dans mon asile de
travail au cœur du couvent. Il est forcé d’y penser,
et il faut qu’il en parle :
— J’ai vu votre Mane Thecel Phares.
Il y a aussi de la douceur d’amitié dans la cellule où
j’ai tant peiné parmi les interminables choses
muettes : les nombres de Pythagore et les lignes
d’Euclide.
Puisque mon œuvre est mûre, et que les temps
sont révolus, je sens que je vais lui parler. Je le
décide ainsi en tremblant. Je répondrai aux aven¬
tures dont l’ami me fait présent avec profusion, par
une autre aventure merveilleuse de l’âme.
... J’ai hésité, en proie à une grandiose timidité
devant les premiers mots qu’il faut dire.
— Ce n’est pas la nature qui est un chaos, Mélio-
don, c’est l’image que nous nous en traçons...
Et voici : l’ajustement des miroirs centuple le re¬
gard humain — et ce regard est allé au fond de la
nature vivante avec son tâtonnement démesuré. Il
a atteint les atomes mêmes de la vie. D’autres appa¬
reils, animés par une fulguration que j’expliquerai,
(et qui attendait, prête depuis la création du monde,)
reconstituent en les dilatant ces atomes devant nos
faces, et peignent sur la table vierge ce qui vous
238
LES ENCHAÎNEMENTS
semble être des écritures magiques. C’est sous ces
espèces que la matière préparée pour la vie se diffé¬
rencie de la matière inerte. C’est ainsi qu’au loin
en nous, au commencement, c’est-à-dire au milieu,
la vie remue. De la sorte, j’ai commencé à séparer
la science naturelle, des imaginations, pour la mettre
dans les choses, à épeler la nature même, en écar¬
tant loin d’elle le désordre, la superstition et l'er¬
reur. »
Le joaillier de l’esprit, le voyageur encore teint
du reflet des îles de couleur, écoute cette révélation.
— Hom, dit-il, il y a la lécanomancie, la céro-
mancie et la capnomancie... Je le sais, je le sais, par
Dieu, car je ne suis pas un ignorant, moi. Je sais
que vous travailliez à la médication du corps et
aussi à la science des verres, miroirs, sphères d’eau,
je sais que vous cherchiez les mystères de la trans¬
parence, Clément, mon ami, et que riche est votre
cervelle.
J’ai crié, remué par un puissant amour :
— Rien n’est moins cabalistique.
Je m’agrandis du désir de persuader cet homme
pris entre tous, qui est là, la figure et l’âme entr’ou-
vertes, et qui remue massivement sous l’effort des
mots neufs qu’il entend.
— Toute la nature obéit à des commandements
fixes, depuis les atomes jusqu’aux étoiles, x de lu¬
mière. Le contenu de la science dépend du hasard des
trouveurs ; mais ce contenant de la science ne change
jamais. Ce n’est pas de créer la réalité, mais de la
trouver là où elle est et telle qu’elle est, à travers l’ap¬
parence. Pour la trouver, il faut une règle qui mette
ensemble l’intérieur et l’extérieur, la raison et les
choses.
« ... Aucun élément de hasard n’intervient dans
cette poursuite grave et mesurée du réel. On a beau
s’approcher des appareils, on ne rencontre que la
LE MYSTÈRE D’ADAM 239
transparence glacée des objectifs, le remuement cal¬
culé des rouages. On a beau écouter, on n’entend res¬
pirer que la lampe, la pure et simple lampe avec son
souffle de blancheur. La lumière est seule, c’est elle
qui a tout fait. La vérité théorique est d’accord avec
la réalité, puisque c’est de la réalité qu’elle naît.
L'œuvre, c’est recommencer la nature par ses com¬
mencements et cet univers dont les parties s’ignorent,
le ranger en esprit. »
Tels sont les mots avec lesquels je me suis mis
ce soir à parler, maternellement, dans cette cel¬
lule où j’avais jusque-là médité, la bouche serrée,
au fond d'un silence acharné — (Les moines blancs
et les moines noirs qu’en sortant j’entrevoyais
comme des files de colonnes ou des rangées de
cyprès, parlaient plus que moi !)
La forme de l’homme se détache de la pénombre
murale et s’avance vers moi.
Il va me tendre les mains, me dire : oui, en riant
de joie...
J’ai devant moi un spectre dur sur qui j’ai cloué
des mots nouveaux, qui s’agite, chancelle, aboie :
— Sorcellerie !
« La vérité est écrite, clame-t-il. On a établi,
pour toujours dans les livres, à la lueur des éclairs
du Sinaï, des propositions d’Aristote et des deux
flambeaux de saint Augustin, l’amour et la grâce,
—la somme des connaissances humaines. Summam
collegi, a dit le moine italien. Je l’ai vu, moi, le
docteur angélique : A un moment, devant une rangée
de religieux assis, on a appelé : Thomas, et il a
levé la tête. Il n’a pas beaucoup plus de trente ans,
et il parle doucement. C’est l’oiseau rare de la
chrétienté : rara avis numido simillima cycno...
— Celui qui modifiera la théorie d’Euclide, m’é-
crié-je, sera celui qui dans la suite des temps ressem¬
blera le plus à Euclide. Ne tombons pas dans l’idolâ¬
trie de la chose créée ; c’est la création qui est divine.
i.
il
240
LES ENCHAÎNEMENTS
— Ha, mon bon Clément, vous voilà magicien ! La
science enfle, dit l'apôtre, et il faut, recommande
l'autre, que le vaniteux esprit humain soit retenu
dans une éternelle enfance.
— L'esprit humain, Méliodon, c'est Vautre côté
des choses, le grand reflet rentré du réel. La raison
est une docilité intérieure, mais une docilité sou¬
veraine, qui n’obéit qu’à l’universel. Elle n’invente
rien. Elle met, sans y changer un point, le monde
dans la tête.
« Mais la vérité n'est pas ce qu’on voit tout d’abord
dès qu’on ouvre les paupières. L’apparence sensible :
désordre ; la raison : ordre. L’élément humain est, par
là, contre les éléments, la pensée contre les choses. »
Alors il écarquille les yeux sur quelque spectacle
immense qu’il entrevoit, comme s’il comprenait
enfin ce que j’ai dit.
— Vous méditez de dresser en face de l’ortho¬
doxie une connaissance qui se suffirait à elle-même !
Vous tentez dans la création une autre création. Vous
prétendez fonder, comme si vous étiez Dieu, le
monde intérieur !
Ah, c’est cela en effet !
Mais l’homme entre les hommes tressaute et crie :
« Prenez garde ! »
— Il y eut pendant des siècles — je sais, je ne
suis pas un ignorant — la controverse, la discussion
et la confusion des langues.
Il évoque, énumère et désigne avec son doigt les
débats illustres, et les conciles, et les erreurs, et
encore des conciles, et les arrêts des parlements, et
des rois, et des papes.
— Maintenant, par-dessus le désordre écoulé,
notre siècle XIII se dresse comme un mur de cer¬
titude. Le chiffre XIII, c’est la grille des siècles. Ils
l’ont dit de leur chiffre au siècle XII ; ils l’ont dit
aussi sans doute au siècle XI. Mais alors ils ne
savaient pas ce qu’ils disaient.
LE MYSTÈRE D'ADAM
241
— Tout le savoir ne s’est pas arrêté à nous.
— Si, tout s’est arrêté à nous.
***
Les coups de l’heure qui sonne tombent sur les
paroles.
Ce frappement régulier me soulève hors de l’abîme
où s’ébauchait un si grand commencement.
Je suis dans un autre bourdonnement, tout
proche ; au-dessus, flotte le halo difforme d’une sus¬
pension de salle à manger.
— Huit heures du soir ! Il est tard, constate
M. Raphard.
Il reprend le fil de sa dissertation pour conclure,
en raison de l’heure.
Confusément, je me souviens que je viens de l’en¬
tendre ratiociner à l’infini sur les subtiles et précaires
solutions des problèmes sociaux actuels. — La com¬
plication infernale.
— Oui, Clément mon neveu : des barbares, voilà
ce que nous sommes... Chacun pour soi — indi¬
vidus et pays. L’État (ait bande à part, ce qui est
pour le moins absurde, et la société est une drôle
de construction dont on n’a jamais confectionné que
le toit. Superstition, sottise ! Depuis les premières
époques que nous rapporta la compilation his¬
torique jusque à la mode actuelle qu’il est de bon
ton parmi les intéressés de dénommer civilisation,
brille avec un sérieux imperturbable, le désordre
établi...
Il tourne son foulard autour de son cou. Il s’est
levé, et, compassé, il exhale des soupirs ayant des
S majuscules.
— L’humanité est un étrange chaos.
— Ce n’est pas l'humanité qui est un chaos.
J’ai proféré cette phrase malgré moi, pris par
242
LES ENCHAÎNEMENTS
la simplicité sans limites, par une poussée d’imi¬
tation infinie, les yeux sur le vaste cauchemar...
— Ce ne sont pas les hommes, mon oncle, c’est
ce qu’on en a fait. C’est ce désordre établi que vous
dites. Ne faudrait-il pas, mon oncle, faire table rase
une bonne fois d'un artifice social mal combiné que
les gens intelligents percent à jour, aller à l’en¬
contre de la superstition et de la sottise générales,
recommencer la communauté (ou la commencer) par
la base et non par le toit, et ranger chacun à sa place
dans le monde entier selon les lois du sens
commun ?
... Aussitôt une forme démontée gesticule devant
moi :
— Chimère, utopie, insanité, Clément, mon
neveu !
Est-ce que je rêve, est-ce que je veille ? Je suis
debout, vacillant en dedans, et il me semble que je
souris machinalement et que je compose les gestes
coutumiers. Mais c’est un grand moment d’harmonie
et de simplicité.
Je perçois et j’entends un vieux monsieur blanchi
— du papier sur un squelette — qui proclame que
les grands hommes d’État et les grands écono¬
mistes ont eu le temps, Dieu merci, de penser à tout
dans notre vieux monde ; qui affirme que le XX siècle
— il dessine dans l’air avec son doigt les deux X —
est la grille des siècles; qui apostrophe les sorciers
sociaux :
— Ha, ha, Clément, ceux qui disent : Peut-être
qu’un jour on fera ce qu’on n’a jamais fait... Ils
disent : on supprimera les frontières, on organisera
le monde en bloc. Il y en a qui disent : les peuples ne
s’entre-dévoreront plus 1...
Un peu à l’écart — dans le gouffre — un homme
pareillement dressé gronde d’une voix pareille :
— Ha, ha, Clément, ceux qui disent : Peut-être
qu’un jour on fera ce qu’on n’a jamais fait. Ils
LE MYSTÈRE D’ADAM
243
disent : On percevra la lumière à travers les murs,
on se parlera d'un pays à l’autre, on illuminera les
villes, la nuit, par un geste du bout du doigt. Ils
disent qu’on s’en ira par les mers et par les routes
avec des navires sans voiles et des chars sans che¬
vaux. Il y en a qui disent qu’un jour on fendra les
nues avec des vaisseaux 1
Tous deux, ils rient aux éclats. Leurs deux figures
amollies, évasées à plat comme une pâle qu’on
tourne, qu’on tourne, s’esclaffent concentriquement.
Ils rient, de toute la largeur du temps présent ! L’un
avec son XX siècle, l’autre avec son siècle XIII, tous
les deux au milieu des temps.
Ils pénètrent l’un dans l’autre. Il y a une fantas¬
magorie de pêle-mêle et de similitude. Ils sont le
même et je me cogne à leur énormité qui est trop
près.
Je ne leur cède pas. Raidi, j’objecte...
Alors, je les vois changer. Ils deviennent méchants.
La hideur de colère les défigure comme un air de
famille — et la menace siffle. Et ils sont plusieurs,
et ils sont tout le monde !
« Mettre en ordre la nature, mettre en ordre la
société ! Aller jusqu’au bout des idées, se révolter
contre l’autorité et la tradition ! Alors, l’enfer et
la police ! »
Il me parle de près, plié comme une gargouille.
— Je n’ai rien compris à ce que vous m’avez dit.
Je pourrais jurer sur mon salut que je n’y ai rien
compris, moi qui suis un homme comme les autres ;
Dieu merci. C’est affreux à dire, mais vous êtes
d’un autre temps. On le répète : Clément Nourrit
semble habiter avec nous ; en réalité il est ailleurs.
Prenez garde 1
Les coups de cloche tombent, tombent du ciel
comme des météores, comme l’autre bout du bruit
du tonnerre, et ces dures semailles passent et repassent
à travers tout, à travers nos os secoués comme des
244 LES ENCHAÎNEMENTS
cuivres, à travers les murs qui remuent dans toute
l’épaisseur de l’ombre. C'est la croix elle-même qui
parle, la croix, écrite en noir, parmi les oriflammes
do nuages, au-dessus des montagnes de pierres : La
vérité temporelle, la terrible vérité de métal, d'os¬
sements et d’écriture. L'oreille et la tête sont lapi¬
dées par la voix à sursauts de l'église, les coups syl¬
labiques de la cloche. Le crâne où ballotte la pensée
molle est lui-même une cloche.
Ma tête vibre tandis que mes pieds parcourent le
sinistre vestibule de la petite maison de la place, re¬
conduisant jusqu'à la porte une ombre minime, ho¬
chante, et affreusement emballée dans un pardessus
pachydermique.
IX
LA CAUSE
Personne ne s’aperçoit du déchirement de ma vie.
Personne ne me surprend quand j'émerge de dessous
le présent. Tout cela n’est toujours que moi. Moi,
je suis las.
Ce soir, retiré dans ma chambre, dont le mistral
fait bruire l’encagement de fer et de bois, à travers sa
maigre chair, je prends ma tête entre mes poings. Mes
yeux se posent sur ce jeu de cartes ancien que j’ai
déniché au fond d’un vieux magasin d’Alican. Éta¬
lées, les images frustes et violentes s’amplifient.
Sur la série des cartes vulgaires, qui se dissi¬
mulent en partie l’une l’autre dans l’empilage
en biais, ressortent les quatre rois. Ils me hantent,
gigantesques, rectangulaires, façades de couleurs pu¬
bliques dressées sur le fourmillement à facettes des
cités, avec la palissade de leur nom, enfoncée à côté
d’eux : David, Alexandre, César, Charles.
Les enluminures archaïques — noir de grimoire,
rouge de vin, leur manteau en double porte de cou¬
leur— m’orientent vers cette époque qui vient de me
submerger. Mais c’est plus encore que cela. Elles dé¬
rangent quelque chose de plus vaste, autour de quoi
246 LES ENCHAÎNEMENTS
je tourne : une construction debout, un personnage :
Lui.
... Celui-là a remué, comme naguère, le long de
la nef du musée, le patési de Zirpurla, dont la pierre
ruineuse couverte d'invisible usure a cassé son im¬
mobilité.
J’oscille par moments jusqu’à ces rois ; par mo¬
ments, j’entre en l'un d’eux, dans sa respiration et le
bruissement de son sang, et je suis sûr que j’ai, moi
aussi, une couronne étincelante qui tourne comme un
soleil dans le rond de ma tête.
Je fais effort pour rester là, pour peser dans ma
salle du trône. Moi Egbert, baron souverain d’Elcho.
Je veux rester ici, à marcher tout seul, sur ces car¬
reaux de pierre, je veux 1
Je veux par la fenêtre fendue en pointe, — sans me
pencher pour n’avoir pas de coup au ventre, — aper¬
cevoir là-bas, tout on bas, au delà des hommes de
garde peints comme des poteaux, quelques-unes de
mes mouches humaines, ou bien un angle géant de
granit ou un pan fuyant en pyramide, de ma cuirasse
de murailles.
Qui peut aller de but en but...
Moi 1
Moi, je suis étalé de toute ma largeur sur la foule
hachée. Ceux qui se sont partagé la puissance, et
l’espace comme un manteau, et remplissent toute leur
prenante destinée d’hommes — j’en suis !
Un roi, moi ? O prodige ! Le geste de mon doigt,
le pli de mon front, des syllabes qui s’amusent à
sonner entre mes lèvres — et tout change. Je fauche
des rangées d’hommes, — les basses cartes, — rien
que par le jeu de paraître. Me résister, oh, oh, me
résister ! Veut-on avoir le spectacle de ma fureur ?
Mon cri est peint sur les pierres asiatiques : « C’est
moi le chef des chefs, qui prend les peuples à la
gorge ! »
Est-ce que je sais, moi qui détiens tant de secrets
LA CAUSE
247
dans le dôme de mon crâne, jusqu’où je me suis
étendu avec mon envergure populeuse ! Je me refais
morceaux par morceaux : Le Roi. Des morceaux de
moi, et des morceaux des autres Majestés... Je re¬
trouve dans ma cervelle ce vœu : Que tous les
hommes de mon empire n’aient qu’une seule tête,
pour l’abattre d’un coup, et toutes les femmes un
seul ventre pour y faire déborder le mien... Ces
cortèges d’enfants et d’esclaves pures qui passaient
par ma litière, surtout lorsque j’ai été gonflé par le
mal, ces corps frais où j’essuyais mes maladies !
Dis-moi, Néron, mon aïeul, n’est-ce pas : avec cha¬
cune des lourdeurs délicieuses qui entrait par les
rideaux écartés, dans la pestilence de ta boîte de
César, entrait aussi une bouffée d’air vierge, de ciel
bleu au fronton blanc ou à la colonne rostrale !
Au banquet que j’ai fait servir à la naissance de
l’Héritier, tous les convives, à la fin, étaient ivres.
Le gros homme arrondi et lisse dit :
— Je boirai la mer.
— Je brûlerai la terre ! hurla le capitaine.
Et je revois l’adolescent à l’œil louche et au teint
vert, souffreteux, démonté, plié de côté ( on voyait
l’infirmité de son âme), qui s’agita :
— Moi, j’égorgerai.
Ainsi ceux-là montraient leur cœur et vomissaient
leur rêve.
Il y eut des hommes qui ont accompli les souhaits
ivres cachés dans leur peau.
Ils n’ont pas encore saisi toute la mer, brûlé toute
la terre, égorgé tous les hommes. Les temps ne sont
pas accomplis.
Il y a eu des palais babyloniens, égyptiens et perses,
où l’œil se perd. Autour des milliards, détournés
hors des peuples par des digues et amoncelés, d’Ar-
taxerxès Longuemain, de Darius Codoman, de Pto-
lémée Philadelphe, trop de choses et trop de rois,
248
LES ENCHAÎNEMENTS
trop de jardins dont les feuilles sont en émeraude ou
bien ont chacune un pendant d'oreille. 1res plantes
grasses, bouquets de becs de jade, les lingots de roses,
les viscères de rubis, l’eau solide qui fond en lumière
dans des cuves. Les toits d’argent et les toits d’or,
les arbres d’or aux oiseaux d’or bougeurs plantés
dans le palais du Caire. Au-dessous des palais, des
grottes de richesses si grandes que si on voulait les
parcourir toutes, on mourrait de faim.
Le jour où, au milieu d’une fête, on leur enfonça
dans le front avec le maillet, leurs dents arrachées,
où on leur creusa les yeux (après les avoir remplis
de la vision de l’égorgement de leurs enfants), où on
disjoignit leurs articulations avec des lames, — mes
yeux pleuraient de plaisir, mes bras dispos épanouis¬
saient mon trône, un doux sommeil me liquéfiait.
J’ai imité les presque miraculeux châtiments des
Anciens. Le ciment gras, moelleux et coloré... Dans
les murailles montantes, l’alphabet des vertèbres. Et
quand il a fallu les jeter en foules immenses dans un
volcan 1
J’ai changé du jour au lendemain la couleur d’une
colline, comme Charlemagne a changé par le crachat
des haches, celle de l’Aller. « Les fleuves rouges de
sang, » c’est, grâce aux rois qui disent : « Nous ! »
un rabâchage qui n’est bon qu’à stupéfier les petits
enfants.
J’ai ri du même rire que Guillaume le Bâtard qui
se moquait de ses ennemis en leur expédiant des per¬
sonnages grotesques construits avec des prisonniers
auxquels on avait extirpé les yeux, tranché le nez,
les oreilles et les mains. Et l’empoignement de la
nausée se forme le long de mon puits intérieur au
souvenir de l’un d’eux qui sans savoir, en trébuchant,
en tournant, vint appliquer sur moi son cadavre
chaud de suintante laideur. Il me semble toujours,
dans les soudains réveils de mes nuits, qu’il était à
côté de moi, Angus aux Crins d’or, quand il a jeté
LA CAUSE
249
le javelot au-dessus de l’armée ennemie : cela voulait
dire que de l’armée vaincue, il ne resterait rien, rien ;
qu’elle serait tout entière, hommes et choses, donnée
à Odin, le Maître des Gibets, et poussée dans le Val
Holl, le Palais des Égorgés, après que les inscriptions
auraient été incisées sur les demi-cadavres demi-
criants, pendus et poignardés en même temps.
Or, après le siège de Samarkand, on a en grande
pompe crevé la gorge d’abord aux cent quarante mille
défenseurs réunis en procession, ensuite à un sain
troupeau de quatre cent mille habitants paisibles.
Quelle tâche, et, à la fin, les gorges douces devaient
sembler aux justiciers, être en plomb 1 Et quand
Delhi la citée ensoleillée fut détruite par les cavaliers
aussi complètement que par la nuit, et que les corps
de cent mille captifs désaltérèrent le poteau de fer qui
a toujours trempé dans la vase de sang — j’ai re¬
trouvé la colère de joie qui m’avait pris devant les
trois collines, de trente mille têtes chacune, pré¬
levées sur le peuple de Bagdad. Hé ! elle fut presque
remplie cette promesse : « Je brûlerai la terre ! » Elle
le sera par les rois pires et mieux armés de l’avenir.
Ainsi, il y eut parmi les hommes, quelques hommes
qui ont été eux-mêmes ; à partir de qui tout se ra¬
petissait et s’évanouissait en poussières, et qui ont
réalisé dans les choses le drame fantastique du re¬
gard.
Tout seul, je me le répète, pour m’enchanter.
Kadesiyeh. C’est le plus grand des noms. Il y avait
dans le inonde deux empires radieux, l’empire perse
et l’empire grec. Les pauvres bergers arabes dirent :
« Si on les prenait ! » Ils réunirent des provisions et
partirent dans les sables décharnés. Ils prirent, en
passant, les empires, et s’étendirent sur la Terre.
Kadesiyeh, le plus terrible des noms de lieux, la ba¬
taille des batailles, qui dura quatre jours et effaça
toutes les batailles les plus étendues que hausse le
passé : La grande bataille de Qodshou ne fut-elle pas
250
LES ENCHAÎNEMENTS
aussi peuplée et aussi morte ? Non. Et Marathon ?
Non. Et le Granique ? Non. Et les Champs Catalau-
niques, où fut balayée la moitié du monde habité, et
Soissons, où fut jeté au vent le dernier lambeau de
la chose romaine occidentale : Syagrius ? — Non
plus.
Il est vrai que Charles Martel, l’épais et obtus che¬
valier du nord, la belle brute franque, refoula à
Poitiers le rayonnement de la civilisation arabe. Alors,
les Francs furent plus grands ? Quel fut le plus
grand... Je veux mettre une figure sur Lui.
Elles furent formidables jusqu’à me faire béer
comme un malade, les deux rencontres de l’humanité
contre l’humanité qui s’accomplirent par la double
magie des chefs, dans les hautes plaines de Serbie :
Quand, à Kossovo, le roi Lazare fut vaincu, et décapité
sous la tente de Mourad, une grande portion de la
puissance slave disparut — jusqu’à quand ? — et
l’empire d’Orient devint nu. Et c’est à la même place
— le champ des Merles — que les Turcs écrasèrent
pendant deux jours de la semaine sainte, ce qui
restait des Serbes, et les Albanais du Pinde et les
Hongrois du Danube.
Les autres batailles n’ont pas valu ces batailles-là,
même Hastings, même Ourique, même Bannockburn,
qui mirent chacune un royaume dans les mains d’un
personnage. Mais la série des combats dont une face
est. claire et l’autre sombre, n’a jamais cessé de
remuer les frontières et même les seuils romains, et
même la muraille de Chine. Le va-et-vient, comme
des files de danseurs ou des bordures de vagues, des
limites de la Lotharingie, de la forme des Flandres,
et, là-bas, rythme plus religieux et grandiose, le bal¬
lottement de point en point de la capitale de la vieille
Arménie, épave des événements et des siècles : Na-
khitchevan la vénérable, fille de Noé et mère des cités,
puis Armavir dont les chênes chuchotaient des
oracles. Ensuite, entre les deux, au pied de l’Ararat,
LA CAUSE
251
Artaxata dont les fortifications s’élevèrent d’après les
plans antiromains d’Hannibal. Puis l’errante capi¬
tale alla jusqu’à Tigranocerte arménien pour domi¬
ner les champs de bataille mésopotainiens. Après,
Nisib ; après Nisib, Edesse, puis l’époque vint où les
Haïkans repoussés vers le Nord durent replacer leur
capitale là où elle avait été au commencement de
tout. Il n’y a pas de vin capiteux et créateur qui
vaille les noms propres !
Je passe sur mon front mon poing enveloppé de
linges, qui exhale l’odeur aromatique d’un baume,
mais aussi l’odeur forte du gibier.
Si je m’appelle Egbert, c'est parce que mon
grand’oncle, Remi Martel, était émerveillé de ce
roi saxon, le premier des Sept royaumes anglais,
avant Ethelwolf, et obtint de ma mère qu’elle me bap¬
tisât ainsi. Autrement, je me serais nommé Ramon
comme presque tous les Cornudet (et les comtes de
Toulouse).
Je m’éblouis des noms royaux. Leur forme passe
dans ma bouche et me traverse le corps. Je brasse les
ossuaires sombres où sont empilés les noms. Harald
et Canut le Grand et Magnus de Norvège, premiers
rois du Danemark. Samo, et Croc, premiers ducs
de Bohême, et les Premysl, issus de l’époux de Li-
bussa. Halfdan le Noir, premier porte-sceptre de
Norvège, Olaüs, de la race de Lodbrog Sugurson,
auteur des rois de la Suède. Les trois frères varè-
gues, les trois Rameurs, Rurik, Sinéus et Truvor,
dont la lignée régna sans interruption, depuis, à
Novgorod la Grande et à Kiev sur une région si
large que Byzance y déteignit. Ceux de Hongrie :
Arpad, Soltan, Toxus, Geysa, ducs, et Saint-Étienne,
roi. Les hommes-légendes de Pologne qui précé¬
dèrent la dynastie des Piast : Lech, Vanda, Cra-
cus... Et si Kenneth II fut premier roi à la fois des
Pictes bariolés et des Scots, il y avait eu avant lui
252
LES ENCHAÎNEMENTS
soixante-six rois d’Êcosse, dont le premier fut Fergus.
Ceux-là, dont les noms sonnent et planent très haut
dans l’immense passé, comme des signes célestes au-
dessus des noyés, ils ont taillé, rogné, charpenté dans
les pays vivants — chacun de leurs remuements en¬
traînant des ondes de foules. Le peuple, d’où tout
vient, leur donne sa force et aussi des noms qu’il
s’arrache à lui-même : le Grand, le Bel, Martel, et
surtout du fin fond de lui : le Bon et le Mauvais.
Les masses barbouillent des images fortes et res¬
semblantes, familières désormais aux yeux comme le
grande écriture des montagnes : Boceslas Bouche-de-
Travers, Albert l’Ours, Suénon à la Barbe Fourchue,
Lech le Blanc, Loch le Noir, Sigurd à la Dent Noire,
Harald à la Dent Guerrière, Eric le Clignant, Amédée
de Savoie le comte Vert, Amédée de Savoie le comte
Rouge, François Dandolo le Chien, Guillaume Tête
d’Étoupes, Foulques l’Oison, Albert l’Achille et
l’Ulysse, Venceslas l’Ivrogne, empereur d’Allemagne.
J’ai trébuché dans des rêves...
Quels furent les plus grands 1 Tout est là. J’ai be¬
soin de le savoir... Moi, Ramon XII, le roi prodigieux,
le successeur actuel de tous les rois. Je tâtonne sur
leurs grandeurs. Toute ma passion c’est de savoir qui
fut le plus grand, parmi ces rares vivants qui, à tra¬
vers les générations effaçantes, sont les Visibles.
Malgré Darius fils d’Hystaspe, malgré le Macédo¬
nien, malgré l’interminable Rome, et Ermaneric le
Centenaire sans Tache, et Théodoric qui seul des
grands conducteurs, remit en plein triomphe le glaive
au fourreau, et Kaled l’épée d’Allah, malgré Charle¬
magne, et les vikings dont les barques avalaient les
fleuves par les embouchures, et les Porphyrogénètes
de Byzance, c’est dans la race de Touran qu’on régna
le plus.
J’ai vu les rochers d’Euyuk le Prince de ces
Khâti touraniens — dont Ramsès Miamoun Ousour-
LA CAUSE
253
mari, qu’on appela Sésostris, brisa le dos — enfanta
dans la pierre l’aigle à deux têtes, Euyuk où le croisé
d’Autriche a ramassé cette image, Euyuk près d’An-
cyre où le Turc fut battu par le Mongol, le Touranien
par le Touranien.
Les plus grands royaumes sont ceux qui s’étalèrent
autour des rois à la large tête et aux yeux bridés : les
faces de boucliers martelés régulièrement, qu’a pré¬
dites Mahomet. Mais le talisman terrible de supério¬
rité changea de mains tour à tour. Les Hing-Nu
qu’ébranla un bouleversement de la nature, rétrécis¬
sant la vie du sommet asiatique, et qui déterminèrent ,
par orbes emboîtés, le premier remuement universel
des Barbares. Bleda ; Attila qui faisait rentrer l’herbe
sous terre et se créa parmi les continents un conti¬
nent vidé dont les frontières étaient marquées par
de longues armées de déserteurs mis en croix. L’im¬
mense gloire impériale des Fils de la Louve couchés
jusqu’aux bords de l’Asie, et des Ouïgour qui se
mirent à leur place, et puis les Khitans Noirs, les
Kara Khitans de la Terre des Herbes. Elle effaça
tout, même la fiction, même le rêve, la bannière
bleue de Timoudjine, Khan suprême, Gengiskhan,
quand les Mongols multipliés par leurs chevaux
dont ils buvaient de temps en temps pour se nour¬
rir, un filet de sang, les hordes qui prenaient les
bateaux ennemis à la nage, et que de la poussière et
de la pestilence annonçaient trois jours à l’avance —
sortirent de la Terre des Herbes par la porte de Dsun-
garie et de l’Asie par les interstices de l’Oural. Ils dé¬
truisirent tout sur leur passage, de la Chine à la Hon¬
grie. Ils lissèrent par places démesurées cet empire
nouveau qu’un cavalier ne pouvait traverser au galop
en moins d’un an. Ils chassèrent devant eux les villes,
comme les bergers d’un autre monde.
Et pourtant Timoudjine qu’il a fallu pour conti¬
nuer, une descendance de férocités jointes ensemble
— Ogotaï, Djaggataï, Toutchi, (frères comme
254
LES ENCHAÎNEMENTS
l’orage, l’effroi et le massacre, qui devinrent les trois
parties du monde impérial, et qui furent tellement
grands qu’ils restèrent unis par la grandeur, comme
les Huns le furent par la laideur et le cercle de dé¬
goût), il y eut quelqu’un pour le dépasser.
Donne-moi la main. Je condescends à te guider,
pauvre homme ! Dans cette ruelle du vieux Samar¬
kand, enfonce-toi avec moi. Tourne ici ; bien. Fran¬
chis ce grand porche qui n’est bouché que par de
l’ombre, puis cette porte. Elle est basse, baisse-toi.
Un caveau, un jour blême cloué à un soupirail et qui
n’éclaire pas plus qu’une face pâle. La crypte voûtée,
vagues chambres de jour alternant avec des chambres
d’ombre selon les arcs et les nervures de clarté. Des
dalles plates noires comme le charbon. A tes pieds,
là, la forme allongée avec ses quatre tranches, d’une
dalle de tombeau — tel le carré noir incrusté sous
la paupière fermée quand on a trop regardé un carré
de lumière. C’est un tombeau en effet, éclairé par
une lampe fumeuse à pied de fer, et qui donne une
lueur aussi maigre que de la corde. Il y a dessus,
la croûte sale des siècles. Tu vois cette petite masse
larvaire qui cache et qui avoue un corps ? Eh bien,
si on mesure un homme à la dimension de ce qu’il
a tenu entre ses mains, celui qui s’est effrité là fut
le plus grand, le pire de tous les hommes. C’est celui
qui doit être isolé le plus haut sur la liste des rois.
C’est l’enfant chétif, boiteux et manchot, d’un petit
chef de Bactriane, c’est Timour-Leng. De toutes les
terres du globe, de toutes les surfaces qui sont hors
la mer, en comptant même l’inexploré d’alors et
même l’inconnu, il a pris la cinquième partie. Il
aurait saisi le monde entier. Il le saisissait, mais il
est mort — aussi petitement qu’un autre homme.
Quand Timoudjine, archimonarque, Dieu de la
Terre, est parti de la vie, on égorgea près du lit où il
se raidissait quarante vierges pour son harem de
l’au-delà. On sacrifia, pour lui former un cortège dans
LA CAUSE
255
l’infini, tous les hommes qui croisèrent le cortège
funèbre. Il fut de la sorte suivi de vingt mille sol¬
dats fraîchement tués — et pourtant il était tout seul.
Ce fut tout seul qu’il descendit dans le lieu mysté¬
rieux qu’une forêt recouvrit du jour au lendemain.
C’est seul qu’il est resté caché là, comme Attila sous
le fleuve, comme Chéops noir, bitumé et épouvan¬
table, dans le piège de la colline triangulaire que Je
grand calife Al-Mamoun, fils du grossier Haroun al
Raschid, viola cinquante siècles après Chéops !
Nous ne serions, nous autres, les surmontés d’une
couronne, que le cauchemar muré d’un homme ;
mais notre volonté, notre colère, germent dans des
plaines d’hommes, nous sommes continués, nous te¬
nons l’inconnu humain comme un instrument ; nous
sommes où nous ne sommes pas ! Et pourtant il faut
gémir... La force s’use. La victoire vieillit comme une
créature, et se change en défaite, toujours, toujours,
brusquement, ou à la longue ; la gloire consume.
C’est comme le désir des mâles : une suite de fris¬
sons mortels et morts, dont est faite la vie.
Ils sont tous morts aussi petitement que les autres
hommes. A la fin, il se fait une ressemblance entre
ceux-là et les autres hommes. Au commencement
aussi : il suffit parfois d’un hasard pour sacrer les di¬
vinités terrestres. N’importe quel soldat peut être roi,
n’importe quel clerc peut être pape, et souvent la
toute-puissance, on la ramasse par terre. Il n’était
qu’un condamné à mort, Romain Diogène, lorsque
Eudoxie le vit et s’en éprit et en fit un empereur,
comme la reine Catherine remarqua et épousa l’obscur
gallois Owen Tudor.Dans le palais d’Ecbatane, le plus
riche du monde, il a suffi qu’on dise à un homme :
Tu ressembles à Bardiya ! » pour que, étendant ré¬
solument la main, il saisît le pouvoir tout comme
s’il était le fils disparu de Cyrus, et qu’il devînt pos¬
sesseur de la Perse. Et les esclaves achetés dans le
256
LES ENCHAÎNEMENTS
Turkestan pour former la garde des califes de Bag¬
dad ont bientôt cassé les califes parce qu’ils les tou-
chaient, et disposé du trône... C’est que le pouvoir
est une chose toute faite qu’on prend — comme
une chose — et qu’on lâche. Mais c’est à la fin sur¬
tout que la ressemblance humaine se déchaîne. Il
vient, pareil à Dieu, un instant, où le plus terrible
cesse d’avoir la force légère d’ordonner, et alors, l’in¬
fortune du roi est si grande qu’elle est à lui seul !
La mort finit tout. La mort des autres, c’est bien :
Quand Caracalla immola son frère Géta dans les bras
de leur mère, il agrandit, par le seul coup, son em¬
pire du double... Mais ma mort, à moi 1 Être ense¬
veli, être dans la terre entière. C'est la chose incom¬
préhensible dans ma tête de roi.
Quelquefois j’oublie un instant ma mort. Quand
l’idée de celle restitution me revient dans la cervelle,
quel sursaut ! Moi, le roi des rois — puisque je suis
moi et que c’est aujourd’hui ; puisque je commande,
et que par une force qui est au-dessus de ma volonté
elle-même, je suis au milieu du monde.
Je m’attache des yeux à la surface démesurée, salie
par des traînées de fourmis, au-dessus de laquelle je
plonge de toute la hauteur de la tour de mon châ¬
teau. C’est là ma stature véritable, je suis dressé de¬
bout sur mon domaine jusqu’à la terre, jusqu’à la
mer — bien que j’aperçoive mes longs pieds pointus
dépassant ma houppelande noire de drap fin, comme
si j’étais un homme quelconque, comme si j’étais
un de mes sujets, hi, hi !
Je rentre en moi-même avec un hoquet. Egbert le
Grandiose. Je chasse cette idée de la mort. Je marche
dans la salle où est peinte partout, de haut en bas,
la tête de chien d’or sur azur. Le blanc qui passe et
LA CAUSE 267
repasse devant moi, c’est ma main enveloppée de lin
à cause de mon mal.
Cette Clairine, tudieu, quel doux ventre ! Elle a
tremblé de tout son corps mignon au fond de la
salle de marbre noir quand tout à coup, elle a vu qui
j’étais, lorsqu’elle a compris qu’il lui fallait, sur
l’heure, s’accoupler à moi.
Quand mon sexe me pèse, je descends, tiré, je des¬
cends jusqu’au bout de l’escalier sombre et frottant
comme un puits en me tenant aux grosses bosses de
granit. La salle où on les met pour moi est en creux,
en entonnoir, comme le trou du fourmi-lion (ou
comme on dit qu’est la grande spirale suçante de
l’enfer), de sorte qu’on est entraîné au milieu, et
quand on est deux, on est poussé l’un sur l’autre.
Beaucoup, dès qu’elles ont compris, baissent le nez,
(parfois avec des larmes glissantes), ne cachent plus
le vase palpitant de leur corps, s’étendent, les mains
ou les bras sur les yeux.
Il y en a toujours une nouvelle. Maintenant que
c’en est fait de Clairine, j’en couve une autre que
j’ignore en frémissant. Et quand je voudrai, j’irai
plumer et blesser à cœur joie ce petit oiseau.
Mais en ce moment ma chair est lasse et battante.
L’enfant se morfondait depuis longtemps. Quand je
suis apparu, elle s’est mise à genoux et a joint les
mains sans doute en signe d’adoration. Je lui ai
montré mon corps souverain... Tudieu, quel doux
ventre elle a, et le sein ferme comme la joue ! Elle
s’est adaptée non seulement à mon corps mais à mes
secrètes pensées pendant les quelques instants où
s’écroula mon amour. Elle était si domptée, si atten¬
tive, qu’il a fallu que je la fisse jeter dehors (ou bien
c’est qu’elle voulait me demander quelque chose que
je ne voulais pas comprendre, à propos d’un autre).
Je suis remonté marchant très lentement, le pied
circonspect, avec un changement creux au milieu de
moi, et des coups de maillet bondissant sur ma tête.
258
LES ENCHAÎNEMENTS
Maintenant, ce qui me poigne le ventre, c’est le
vertige d’engloutir les campagnes.
Je regarde à mes pieds dans un creuset diabolique
d’éloignement, les verdeurs ensevelies des champs :
ma baronnie, mon royaume, à moi qui ai des vas¬
saux et ne suis le vassal de personne ; une portion
de cette écorce terrestre que nous nous sommes par¬
tagée à quelques-uns.
Je vois le réseau de mes routes que parcourent mes
soldats. Mes soldats, insectes qui brillent de l’éclat
pointu des armes. Ma nouvelle troupe de courtauds
de Flandre, rougeoyants et qui ont trois nez mûris
sur la face, et de grands diables d’Espagnols noir¬
cissants, gribouillés de maigreur. Quand on m’a
amené cette troupe, moi qui ai le droit de penser
tout haut, j’ai dit : « Ha, comme ils sont laids ! »
Avec ces hommes laids on a fait ma belle armée,
parce qu’une armée ce ne sont pas des hommes, c’est
une chose.
Les routes par où mes coffres s’emplissent, par où
ma force rentre, et que marquent les bornes à tête de
chien (dans toutes ces bornes je pense). Les routes
par lesquelles je tiens les hommes. Le chantier blanc
de l’église s’étend là-bas comme une écume. Des
êtres s’y démènent ainsi que des possédés. On les
voit — beaucoup ensemble — sous forme de ba¬
layures. Dans les champs, des mâles ou les femelles,
debout, mais surtout accroupis ou à quatre pattes.
Comment font-ils pour rester si longtemps au so¬
leil ? Il faut que ce soient des animaux. Ils ne sont
ennoblis que par mon nom, écrit sur leurs colliers.
Qu’est-ce qu’ils diraient si tout d’un coup, je sui¬
vais cette route et me dressais devant eux — moi
Egbert, seigneur souverain d’Elcho ! Ils se mettraient
à genoux. Ils trembleraient comme la feuille. Et de
même, si je descendais, si j’apparaissais comme la
flamme de la foudre, à la salle des gardes où tous
ces vauriens sont empilés
LA CAUSE
259
Je n’ai qu’à paraître. Je suis un miracle. Je change
tous ceux que je rencontre en êtres aux genoux pliés
ou pliants, je les remplis d’effroi jusqu’à leur bouche
ouverte, en leur présentant leur sire baron en chair
et en os. Souvent je profite de tant de grandeur pour
frapper les gens de stupeur.
Mon nom, je l’ai fait inscrire sur le vitrail qui
amoncelle dans la nouvelle nef son mur froid
d’incendie. El je l’ai fait inscrire au poignard rougi
au feu dans la peau de ce scribe infâme qui a fini par
mourir tant je l’ai tourmenté : il n’avait pas su
prouver, à l’assemblée des évêques de Fréjus, que je
descends des Romains. J’étais tellement dans mon
droit que quoique le vaurien fut clerc, ni l’évêque,
ni le légat ne m’ont fait de remontrance.
Je me retourne du dehors vers l’intérieur, vers la
carcasse assombrie des salles.
Je marche dans la salle toute peinte de têtes de
chien d’or sur champ d’azur. Je baisse les yeux. Je
vois mes souliers à longs bouts gris et flexibles qui
émergent du bord de fourrure de ma robe noire
et qui battent le plat des carreaux. Et par terre aussi
je vois mon fils qui se traîne.
Moi, je suis de noble stature. Mais cet enfant est
faible et rapetissé, et je pense à sa chétivité, en moi
seul, quand personne ne me regarde penser ! Mon
fils, mon héritier, est pesant, mou, obscurci ; son
squelette doit être de plomb et son âme malade et
vénéneuse. L’enfant verdâtre aux gros yeux et aux
vieux os, aux bras pâteux, à la face creusée molle
comme une oreille, au crâne qui se tend comme une
gibecière — quand je lui souris, il a peur. Mais je
sais ce qu’il aime : j'ouvre un coffre, et je le mets
dans l’or où il patauge, crochu : un pou, un pou 1
Je soulève, pour moi, le couvercle de l’autre coffre.
Je me baisse et ma tête entre dedans. J’appuie mon
front sur les pièces d’or, la jambe allongée, mon
long pied pointu d’étoffe plié sur le dallage, et l’œil
260
LES ENCHAÎNEMENTS
éclaboussé d’or. Cette lueur de l’or est si belle parce
que c’est toutes les choses à la fois.
Puis je hume l’odeur, l’odeur de bête, de la ven¬
geance. Je vais voir ce qu’il fait, lui. Je soulève
l'étoffe peuplée de têtes de chien à tortil. Je risque un
coup d’œil dans l’étroite salle mal éclairée, en me
retenant de rire. Dans une toute petite cage qui le
serre de ses six grilles, un gros singe est accroupi.
Ce n’est pas un singe, c’est le beau Gauthier, appa¬
renté aux Courthenay et aux Lascaris ! Depuis quatre
ans qu’il est enfermé dans cette cage étroite, il sent
mauvais et il lui a poussé une toison. 11 joue avec
une boule qu’il roule entre ses mains près de son
œil : un crâne — celui de la jolie Mélisinde qui
fût mon épouse et son amante. Un jour je les surpris
qui se tenaient les mains et se souriaient. J’ai feint
de ne rien voir avec mon pouvoir merveilleux de dis¬
simulation. Lui, la nuit même, il était mis dans sa
cage — qui fait depuis partie de mon bagage ; elle,
la nuit même, son sang a clapoté dans la cuve à
baigner et sa tête toute fraîche a été mise entre les
mains de son amant dans la cage, pour qu’il la
contemplât jusqu’au bout — et après. Cette tête qui
était si blanche, est devenue toute noire et crasseuse
à force d’être patinée par le monstre à la toison qui
pue. La peau est tombée de cette plaie portative, et
l’os rond a été sali et noirci à son tour.
C’est étrange de songer qu’on est le maître des
maîtres et que tout ce qu’on fait est bien ; de dire :
ce qui sort de ma tête, ce sont les coups d’œil d’un
roi. Cette chaise, eh bien, c’est un trône ! Lorsque
ma main, enveloppée à cause de mon mal, passe de¬
vant ma face, je m’émerveille de cette main de sei¬
gneur qui n’a de suzerain que Dieu, et je suis tou¬
jours plus que beau !
Je me penche vers l’abîme et mon regard s’en¬
vole du dé énorme d’un créneau qui fait partie de
mon armure baronniale et de mon épaisseur. Je suis
LA CAUSE
261
la tête — empoisonnée par le vertige — de ce châ¬
teau dont la carcasse lourde à écraser l’enfer, rentre
immensément sous moi jusque là-bas, là-bas, jusqu’à
mes pieds colossaux, Cette muraille éternellement
plongeante, et, à l’horizon, l'église dans son enceinte
de construction d’une blancheur matinale, c’est moi
qui ai fait cela. J'ai parlé en roi. J’ai dit : « Qu’on
m’élève un grand château et une belle église. » La
foule s’est ruée au travail et a tiré le château et
l’église, de la terre au ciel. Chaque homme n’est rien,
même quand il s’use jusqu’au sang. On n’aperçoit
pas ce qu’apporte chacun, et pourtant un jour ma
volonté sera accomplie.
Ils me font avec leurs bras. Le château, ce sont les
restes magnifiques et joyeux des travailleurs qui ont
travaillé avec douleur et —pis que cela — sans joie.
Leur joie qu’ils ne connaissent pas, elle est en moi,
rangée à perte de vue. Ils sont tout et ils ne sont rien.
Les multitudes, leur peau, leur sang, est-ce que je
sais : tout... Au sommet de l’échafaudage lié et criant
des choses, tout cela s’appelle Egbert, baron régnant
d’Elcho.
Quelquefois quand il y a de l’orage et les coups
de masse des éclairs, et que le vent m’enfle, j’ai le
besoin de tout leur avouer : « A ras de vos épaules,
au-dessus de vous tous, vous avez ma grande cou¬
ronne décapitée ! »
Et quand je regarde, plié comme un gibet et le dos
épointé, le bas de la tour dont ma présence énormi-
fiante amincit et creuse le support, je me loue de ma
sagesse : c’est là (je me montre l’endroit du doigt)
que j’ai fait murer les six ouvriers, les six vauriens
qui savaient l’agencement du souterrain. Il fallait
empêcher qu’un tel secret de règne, un tel moyen de
tenir les grands, fût connu en dehors du maître. On
me disait : « On peut les exiler. » J’ai tenu bon :
« Non, simplement les tuer. » Devant la mauvaise
volonté où j’ai subodoré de la trahison, les yeux com¬
262
LES ENCHAÎNEMENTS
mençaient à me sortir de la tête — alors, silence
partout (et furieux encore au dehors, je riais au de¬
dans, tout au milieu de moi... car ce brusque silence
des domestiques était risible !)
Je fais bien ce que je fais. Je suis un grand poli¬
tique : ce vaurien qui avait cueilli Torise, j’ai pensé
(et personne d’autre n’a eu celte bonne idée) à le
faire mettre de ces six qui devaient disparaître, lors¬
que j’ai décidé de la cueillir moi-même. Il faut éviter
d’avoir des ennemis.
Ah, j’ai commis bien des péchés, et je serais
damné, s’il n’y avait pas la religion. Au besoin je
ferai comme Foulques. Mais il y a des grâces pour
nous autres. Charlemagne confessa à Saint Gilles
tous ses péchés, sauf un. Et Dieu fit déposer par un
ange une petite lettre sur l’autel pour dire à Saint
Gilles qu’il fallait l’absoudre tout de même parce
que c’était Charlemagne.
Tout mon peuple priera pour moi. Je l’aime tant !
Ermelin de Rulamort se complaît à torturer ses su¬
jets ; mais les miens, leurs souffrances sont les
miennes. Ils le savent puisque je le leur dis. Mes
bonnes âmes d’Elcho seraient bien malheureuses si
elles connaissaient le tracas que me font nos enne¬
mis, pour s’emparer de mes richesses.
Rulamort convoite Elcho, parce que Ermelin III
est le neveu de mon aïeul Ramon IV. Moi je des¬
cends directement de Ramon IV par ma mère. Erme¬
lin ne craint pas d’affirmer que le droit du neveu
par les mâles passe avant celui du petit-fils par les
femmes, et il ose prétendre à la baronnie d’Elcho
pour la joindre à la sienne.
Ce déloyal dessein de Rulamort contre mon droit
est d’autant plus noir et périlleux que ce serait l’in¬
térêt des populations d’être jointes au lieu d’être sé¬
parées et coupées. Mais ma cause a pour elle l’hon¬
neur de ma maison et mon droit royal, qui priment
tout. S’il faut guerroyer et lancer le Chien contre
LA CAUSE
263
l’unicorne de Rulamort, eh bien, on fera la bonne
guerre !
Ah, ah, ils disent, les larrons : la loi salique. Mais
cette loi salique ne vaut rien si on y regarde de près,
ainsi que savent l’exposer Massard (qui est vil et plat,
mais plus roué que moi — et il m’a bien servi quand
j'ai dû prendre pour moi la vente de l’alcool — j’en
ai besoin, mais je ne lui laisse pas voir), et aussi les
chroniqueurs qui sortent de leurs niches pour me
faire agréer les démonstrations de mon droit. Au
reste, le grand Othon, premier empereur d’Alle¬
magne, a tranché à jamais cette question du neveu
et du petit-fils par le jugement de Dieu ; le champion
du petit-fils a été vainqueur, et la cause est jugée.
Mon peuple est avec moi — et puisqu’il veut la
guerre, je la ferai, malgré ma grand’pitié.
Hom, Rome, Mahom... Ma bouche royale s’em¬
pâte. Je ne sais pas ce que je dis... Je suis ivre
d’amour et de gloire. Oui... L’empereur de Rome,
Maximin Daïa, s’adonnait à la boisson — aussi il
avait décidé qu’on n’exécuterait jamais ses ordres
que le lendemain du jour où ils avaient été donnés.
Quelle sagesse, quel modèle de vertu chez cet an¬
cêtre romain !
Qu’est-ce que je disais ?... L’ancêtre romain...
Oui. Ce que je ne veux pas, c’est qu’on se réunisse
dans mes états. J’ai beau ordonner, on le fait. Gare
à eux tous. Holà ! Pas de réunions, jamais, entendez-
vous, vous autres ! L’empercur Trajan, mon aïeul, n’a
jamais voulu que les artisans de Nicodémie fissent
une association pour éteindre les incendies. Il disait
qu’il aimait mieux voir brûler tout un quartier et
même toute une ville, plutôt que de voir associer
leurs paroles et leurs pensées, des gens de bon sens.
Mon aïeul Trajan avait des raisons pour s’exprimer
ainsi !
Je ne veux pas qu’on se réunisse. Je ne veux pas !
i.
<2
264
LES ENCHAÎNEMENTS
Je m’étrangle à ne pas le vouloir. Je sais que je
verdis, que je bleuis, au milieu de mes poings mul¬
tipliés comme des notes de musique, et que je sème
l’épouvante alentour.
★ ★
...L’osseux personnage royal aux bras de barre de
fer cassée, qui allait, tout couvert de noir, de ses longs
pieds à son bonnet, avec au poignet une boule de
linge, au cou la chenille blanche d’un col de four¬
rure, et les maigres pointes blanchies de sa figure :
son nez long, long comme son pied. J’étais les deux
yeux solidement plantés qui regardaient cela, les
yeux de maître Massard. Moi, Massard.
Je me suis incliné très plat devant le seigneur, si
plat, que le tas d’étoffe de mon chaperon rabattu me
pesait sur la nuque et me frôlait les cheveux. Le
coin de son œil trouble m’a regardé. Il a besoin de
moi. Egbert, le baron régnant d’Elcho et d’Alfet, le
sire moisi à la tête faible, a besoin de moi, Massard,
et je vis sur lui.
Il est présentement entouré du Conseil. Il court,
il se faufile au milieu, parlant tout seul, et adressant
à l’un ou à l’autre des phrases qu’il ne finit pas. On
voit sur le fond du mur sculpté de niches, hocher
son bonnet, son nez coupant, sa lèvre qui pend
comme un capuchon sur sa denture tachée, sa face
farineuse aussi vide de sang que si elle avait été tran¬
chée puis replacée. On ne voit de rougeur que sur son
cou de vautour, éraflé, trop au large au milieu du
bourrelet de fourrure blanche qui hérisse un collier
à sa houppelande noire.
Les personnages brillamment vêtus qui l’entourent
font attention de lui plaire.
L’un d’eux dit :
— Que doit-on faire, Monseigneur, de Dorilon ?
— Qu’on le pende ! dit le baron.
LA CAUSE
265
Il a tourné vers nous sa figure plissée et qui est
vraiment fendue en morceaux. Autour de la coupure
de sa bouche, semblent clouées et superposées des
plaques et des serrures. Il agite sa main enveloppée,
sa main où les blessures germent toutes seules, sa
main qui crache, — et qui n’a jamais pu sans débor¬
der ou crever le plateau de parchemin, pousser les
lettres de son nom.
Il se hausse, renifle et ouvre la bouche :
— Messires, l'insolence de Rulamort...
— Monseigneur, reprend le bailli en s’inclinant,
ce Dorilon, même rempli d’eau à éclater, les deux
mains écrasées, prétendait comme il l’avait juré en
confession, que la bête était tuée.
— Ce n’est pas vrai ! dit Egbert en trépignant. Et
d’abord mon droit de chasse est le plus noble de mes
droits. Qu’on le pende pour l’exemple et l’édifica¬
tion. Et que son fils assiste au châtiment. Et je fais
défense qu’on me reparle de ce vaurien, ajouta-t-il
en écarquillant ses yeux.
Comme il allait et venait à grands pas, son dos
déformé se perdit pendant quelques instants parmi
les autres dos. Je ne distinguai plus des hommes
présents, l’homme qui par un prodige fantastique du
sort était mille fois plus qu’un autre et pouvait faire
ce qu’il voulait... Ce me fut une stupeur de voir tout
d’un coup, lorsqu’il tourna sa figure pâle où les
dents semblaient des clous, qu’il était de l’espèce
des autres hommes.
Du dehors, on traîna sur le seuil de la porte, Doon
le Réchin, baron vassal de Rulamort, capturé la
veille. Trapu, cagneux, avec les épaules et les em¬
manchures courbes et écrasées, mais la couple d’yeux
chauffés et rutilants du loup-cervier. Les cheveux
drus jusque sur les sourcils. Il parlait par gronde¬
ment et abois, et entre ses phrases il grinçait des
dents en se balançant sur ses puissantes jambes
torses.
266
LES ENCHAÎNEMENTS
— Te voilà ! lui jeta Egbert par-dessus les gens
qu’un subit sortilège immobilisa. Combien de fois
as-tu ravagé mes campagnes, pendu et grillé mes
serfs et mes bêtes ! Eh bien, je serai beau jouteur :
je te fais grâce, baron, parce que tu es de haut li¬
gnage. Nous avons besoin de nobles ennemis !
Le Réchin tendait le cou et inclinait la tête sur le
côté pour écouler, à la manière des chiens, la gorge
ronflante. L’assistance restait figée de mutisme. Le
maître flaira quelque désapprobation dans ce silence,
et il tomba incontinent dans un état de fureur indes¬
criptible. Sa figure désajustée, faite de bâtonnets et
d’alvéoles, blêmit encore, se violaça, successivement
claire et foncée. Toutes ses rides, creusées, s’empli¬
rent de noir. I1 trembla et se mit à tourner sur place
en mâchant les mots : « Félons, couards, chiens. »
Alors, promptement, pour détourner le malheur,
Méliodon éleva la voix et dit :
— Quelle clémence ! Quelle beauté ! Quel sire !
Monseigneur Augustus ne fit pas mieux dans son pa¬
lais de Rome, à l’égard du sieur Cinna. Il appert
que notre baron est le vrai successeur de cet Au¬
gustus.
Le baron Egbert, calmé par le vil chanteur qui
s’était tant dépêché de nous ôter la flatterie de la
bouche, reprit :
— Il faut déclarer la guerre.
« Notre écu de la tête de chien, le plus beau et le
plus ancien de tous, subit l’affront de la haine de
Rulamort. Je ferai la guerre, dussé-je en survivre
seul, dussé-je faire ravager moi-même devant l’en¬
nemi pour l’affamer, toutes les récoltes de mon pau¬
vre peuple d’Elcho. Nous dirons qu’un de nos sujets
a disparu. Nous trouverons une raison. »
En s’exprimant ainsi il se tourna vers moi, et me
désigna avec la chose malade qui est au bout de son
bras.
— Monseigneur, dis-je, c’est Dieu qui créa le
LA CAUSE 267
monde, mais ce sont les princes qui créent les rai¬
sons.
Il pointa ensuite sur Méliodon sa main tuméfiée
comme une langue. Méliodon sursauta et résonna :
— Monseigneur, la guerre du Droit !
— Tudieu ! fit-il. J’ai pitié des souffrances du
menu peuple, mais mon Droit est avant tout. La
guerre de mon Droit. La bonne guerre, hé ?
On entend la roue intérieure de son rire. I1 re¬
garde de tout près la tête de chien peinte sur le
mur. Son rire triomphant va comme une cascade.
Cet homme triste qui soulève son rire, et son rire
façonne les mots : la guerre. Il brandit, menaçant,
un crucifix.
Mais il est las de parler... Les phrases s’embrouil¬
lent comme des fils dans sa cervelle et dans sa
bouche. Sa langue, scs yeux, lui sortent un peu de
la tête. Il dit encore, péniblement : « Faites donc
partir ce chien qui me regarde avec son œil d’en¬
fant. »
Puis son échine se ploie. I1 a envie de descendre
au caveau de débauche. On feint de ne pas s’en aper¬
cevoir, et il se dirige en chancelant vers la porte
basse. Un bruit sourd, quelque chose qui tombe :
Sa main a lâché le crucifix qu’elle étreignait, et se
crispe sur un morceau do bois dur qu’il emporte
pour l’aider à détruire les virginités.
La figure de son dos fléchissant et fuyant, tassé du
côté gauche, la découpure de son bras, du nid d’é¬
toffe de sa main malade et crevée, cl toutes choses
autour de moi, deviennent vaporeuses, blanchissent.
Un ouragan bruisse : l’orage 1 On voit en bas, sur
le réseau des chemins de la terre, dans le ruisselle¬
ment traînant, un pauvre paysan ballotté debout, la
çotte gonflée. Depuis les nuées illuminées jusqu’à la
course pointillée de lêtre à deux pieds qui fonce
contre la rafale et roule dans les vagues de l’air —
268 LES ENCHAÎNEMENTS
%
on voit s’enfourner le gigantesque pivot de la Catas¬
trophe.
Qu’un des éclairs réunissant terriblement le ciel
à la terre, montre que la fatalité qui s’appesantit sur
tous, elle est faite par la convoitise et le caprice de
quelques-uns ! Dans le soufflement des nuages
s’ébauche, ridicule d’être un seul homme, maniant
son bâton sorcier, la Cause ! Si, en bas, rien ne finit,
ou si tout finit mal, si les chemins roulent la dou¬
leur et le sang, c’est à cause de ceux d’en haut.
Moi, Massard, sorti du bas, je veux être de ceux
d’en haut, et fouler aux pieds les pauvres gens, ces
grandes masses d’ennemis de qui s’extirpe toute
joie.
CORRESPONDANCES
A travers l’ondulant couvercle plat d'oriflammes
en suspens, et les coups de flèches de lumière, l’ar¬
mée de pointes plantée dru sur le dessus de la colline,
ce sont les tourelles, les parapets, les clochetons four¬
millants qui fendent, entaillent, et rassemblent en
faisceau de langues effilées tout le haut du blanc
monticule. Cette ville neuve de remparts éclatants,
fondue au bas en un seul morceau, posée sur une
mouillure droite, c’est, blanc comme les Alpes, le
château.
Sur un des vastes paliers, cour béante dans l’es¬
pace, au flanc du château-fort, un épais resplendisse¬
ment de costumes s’étale jusqu’au terrible rebord de
pierre. J’entends claquer au vent les grandes voiles
de couleur appliquées sur les murailles, et, forçant
des quatre coins sur les cordes qui le creusent de sil¬
lons, le dais bleu vif criblé de têtes de chien d’or
nimbées d’or.
Moi, maître Massard, notable d’Elcho, je pèse dans
l’assemblée somptueuse au sein du château même
(forme close, contenant énorme, dont si longtemps,
je n’ai vu comme les passants, que l’envers). A la
270
LES ENCHAÎNEMENTS
cérémonie de présentation au peuple de l’héritier
d’Elcho, c’est non loin de la place assignée aux pala¬
tins et aux vidâmes, qu’est ma place et celle de mon
épouse Péronne — que j’ai tirée du néant.
Du côté de la brèche d’espace, dans les trous car¬
rés de l’énorme dentelure qui fait partir tout droit
dans le vide des corridors d’immensité, j’aperçois
des carrés du bas-fond vert, et de la foule terrestre et
giboyeuse. Bien loin, sous la hauteur de nos pieds, à
pic, grouille l'amoncellement humain que je m'habi¬
tue à contempler par en dessus. Sur des chape¬
lets d’épaules pressées, d’épaules aplaties, évasées
jusqu’au coude, de crapauds collés ensemble, sont
des faces blêmes levées de toute leur force, avan¬
çant des groins et piquées d’un double œil curieux,
ou des sommets de têtes poilues comme celles
des barbets, ou des poignées de chaume posées
sur les crânes et les yeux. Des mains lourdes, pen¬
dantes au bout de leurs hampes de bois, déracinées
de la terre pour la durée de la fête. Et on voit, par
ci par là, encore plonge dans les pauvres et les vau¬
riens, quelque clerc que blêmit la débauche de la
science, ou quelque bourgeois haletant, déjà trop
bien vêtu, mais que ses calculs n’ont pas encore
poussé jusqu'où je suis.
Sur tout cela une seule joie écume, une lourde
rumeur transparente va et vient; tout cela con¬
temple en clignotant le baron souverain Egbert assis
sur le trône, et l’enfant seigneurial qu’on installe
sur son peuple à l’ombre do son père.
Egbert est tout en haut, près de la porte d’où a
jailli son trône. Il est couronné, il est pâle, il est
bleu, et ne bouge pas. Ah, ah ! je vois, de l’endroit
où je suis — mon regard se faufile entre les coulures
et les gouttements de perles qui descendent de chaque
côté des toilettes des dames aux versants raidis — je
vois les cordes qui lient par derrière le seigneur à sa
lourde chaise, à deux pas de la porte d’où des bras
CORRESPONDANCES
271
l’ont poussé tout à l’heure, au sommet de l’assem¬
blée, dans l’ombre bleue du dais.
Ah, ah ! notre seigneur, il est mort. Egbert a déjà
comparu devant son juge tandis qu’on le traîne ici.
Sa couronne est enfoncée sur sa tête comme une mâ¬
choire d’or. Son sceptre est ligoté à son bras ; la
Main de Justice a été pincée par le barbier dans la
serre jaune d’oiseau, qui étreint et cloue sur les os
de la poitrine, la soie bleue à tête de chien d’or. Ceux
qui sont autour savent que ces objets, quoiqu’ils
semblent s’entrechoquer, sont inertes, et qu'entre
eux le vent passe. Ils savent que sa main débandée,
aux entrailles ouvertes, lui bave lentement sur le
sein. Mais pour tous, il est vivant. On prête malgré
soi à la forme assise le bougement des deux gonfalons
éployés qui l’encadrent bruyamment et l’applaudis¬
sent, ainsi que le mobile scintillement que le haut
tapis de soleil met dans les paillettes de scs chaussures
d’étoffe. Cuirassé de lumière, il a l’air d’avoir les yeux
ouverts, mais c’est qu’il a les paupières corrompues
et tournant en eau. Egbert est vide et creux comme
son nom. Il est divisé en une multitude de vers. I1
n’est plus vivant que de puanteur, et cette large en¬
veloppe flottante qu’il a, nous force à sourire plus
creux devant la foule, voluptueuse de l’image du
maître.
On a mis debout à côté de l’homme-trône, l’enfant
de sept ans qui aime tant barboter dans les coffres
pleins. Des hommes et des femmes l’ont retiré, cro¬
chu et crispé, de son nid d’or, et posé comme il est
là, encore replié. Il est velu de plats morcellements
bleus et dorés. Il regarde sans comprendre. Ses yeux
sont bouchés de plis comme deux nombrils. Sa
peau a des taches grises qu’on ne peut pas nettoyer,
et autour de sa bouche se forment des bulles de
savon.
On agile l’immobilité du père pour que, sous
l’égide de sa présence et par l’effroi qu’inspire sa
272
LES ENCHAINEMENTS
forme, s’opère la transmission héréditaire. Il faut
que les hommes d’Église, avec leur luxe oriental de
crosses, de mitres et de rubans, déclarent le fils mâle
investi, du vivant de son père, de la dignité souve¬
raine. C’est là le grand instant des rois : que le nom
passe par-dessus la mort qui fait le vide avant et
après chacun, que la dynastie, quoique coupée en
tronçons, rentre en elle-même, demeure un seul bloc
têtu.
Si on le savait glacé cl cloué sur sa chaise comme
il l’est, le vautour d’Elcho, le danger s’abattrait sur
sa Maison. Les prétentions et les droits du petit
neveu de Ramon IV, Ermelin de Rulamort (solide
d’un carré de quatre fils) feraient peut-être rentrer
aussi sous terre l’héritier avorton — et ces conjonc¬
tures sont d’autant plus à craindre qu’elles seraient
profitables aux deux populations.
Le peuple a acclamé. La faiblesse et l’incapacité
vont régner. Tous rient en fête, trépignent. Mes yeux
perçants les voient distinctement, ces gens que na¬
guère je coudoyais. La figure aux yeux rouges de
Clairine s’émerveille et s’épanouit ; la pliante Torise,
la voilà qui se redresse sur la pointe des pieds pour
mieux voir, et pendant cet instant la mère d’Odon
ne sait plus qu’elle est mère. Elle ne sait, elle aussi,
comme loule la plaine, que bénir Egbert, et maudire
Ermelin.
Le Fou s’est fait battre par quelques jeunes gens
avides de gloire, parce qu’il a crié que les hommes
sont des pauvres conduits par des fous. Alors, battu,
le vieillard a crié, encore plus fort, que les hommes
sont des fous qui se laissent conduire par un pauvre
homme.
On tire en arrière le trône, cercueil débouché ; la
momie seigneuriale nous souffle à la figure le mor¬
ceau d espace où sa pourriture s’était scellée, et rentre
dans le mur avec un bruit de bois, ayant servi par
sa seule apparition sur l’échiquier de pierre, à jouer
CORRESPONDANCES
273
le coup suprême. Le mol héritier s’est infléchi,
courbé, et a coulé par terre ; il est étendu entre les
pieds des gens, plaqué sur le ventre, avec ses rayures
de salamandre.
Je ne résiste plus à l’horreur et je pousse un long
cri sourd comme ceux qui se cramponnent au réveil.
Mais je ne peux pas me séparer de l’image de la car¬
casse royale aux yeux fondus, brandie sur la foule. Je
m’abats dessus. Il y a déjà eu, au commencement,
une scène effrayante pareille, pour permettre au nom
royal de franchir la mort, la lacune pourrie, et, en
réalité, en chair et en os, je roule jusque-là.
Un jour, du cratère rond de la grotte rouge de
Ligurie a débouché, comme un autre sommet, le
corps énorme du premier potentat. Il était mort.
Nous, de près, nous voyions les cordes creusant et
hissant cette chair souveraine rompue, qui noyait
dans ses bras arrondis la borne à tête de chien, et y
écrasait la base de sa face croulante. En l’apercevant,
la foule, éblouie d'une terreur créatrice, l’a vu vivant,
et a juré obéissance à l’autre, à son descendant ! A
la source des événements, s’est établi en haut un Défi
que personne n’ose plus maintenant comprendre.
Après les actes solennels, et en manière de réjouis¬
sance. on procéda sur la colline ornée d’une parure
scintillante d’hommes d’armes et d’église, à la pen¬
daison du vilain.
La générosité du château a retardé le supplice pour
en faire profiter la cérémonie d’aujourd’hui, le dis¬
tribuer largement à toute cette foule.
Comme Dorilon avait les mains écrasées et les
coudes désarticulés par la torture, l’évêque, dans sa
bonté, l’avait dispensé de creuser lui-même la fosse
274
LES ENCHAÎNEMENTS
où devait être jetée sa viande et charogne après le
dernier châtiment.
11 a demandé pardon humblement, nu en chemise
avec la corde au cou, pour avoir offensé son sei¬
gneur et Dieu, en dérobant un faisan.
Son fils, le petit Sergile, le suit pas à pas, ainsi
qu’il est ordonné. Il a quatre ans. 11 est fier de voir
tant do monde s’occuper de son père. Personne n’ose
parler à l’enfant ni l’approcher ; il intimide même
les vieillards.
Il a eu peur, planté tout seul par terre, au moment
où Dorilon a trébuché et a été tiré en Pair et a
remué les jambes comme s’il essayait de marcher et
de bondir sur l’espace, puis quand le bourreau a
grimpé le long du corps en plaçant son pied entre
les deux mains liées, pour peser sur les épaules et
briser le cou, — et que l’on vit dans la très noble
assistance comme par l’effet d’un coup de vent, ondu¬
ler les belles dames penchées, en corps à corps avec le
supplicié.
Le condamné, le méchant, était petit au milieu
de la foule à laquelle sa mort débordante était
donnée en spectacle. (Fallait-il qu elle fût grande, sa
mort, pour que chacun en ait eu sa part !) Mainte¬
nant, dans le souterrain où le Fou l’a transporté,
après l’avoir volé, avec l’aide de deux routiers (m’ap¬
pelant à voix basse : « Angelino ! ») ; maintenant,
rigide comme le gibet lui-même, il est grand, il est
énorme. Sa tête, souillée d’une grimace noire, bute
contre le mur. Ses deux pieds crispés vers le vide
d’en dessous, pointés droits en fers de lance, tou¬
chent l’autre mur.
Cette masse puissante est trop docile. Le père n’est
plus que le jouet de son enfant blotti à côté. Mais
Sergile essaye de soulever un bras, si pesant, et dont
le poids, charpenté à celui du cadavre entier, est de
la méchanceté. Un homme, c’est très grand, très
grand, très lourd.
CORRESPONDANCES
275
Je ne sais plus ni parler, ni penser. Je ne vois
qu’une chose : celte tête abîmée et vidée, cette
sphère, contenait tout, et là, les parois d’un cœur
étaient solides. Je vois grandir l’importance d’une
créature, d’une seule créature. On ne comprend pas
encore sur la terre cette importance.
Bien plus tard dans la nuit, une vieille femme est
venue, grise comme une souris. Elle a pleuré, cette
vieille, pour desséchée qu’elle fût, et c’était le mi¬
racle d’une fontaine de désert. Assise par terre, elle
a raconté à l’enfant de belles histoires vraies, pour
ie consoler : « Il y avait une fois, bien longtemps
avant Noire Seigneur, un riche et beau baron nommé
Elcho qui débarqua ici d’un navire aux voiles tissées
de pourpre et d’or, avec ses compagnons et curiaux,
comme lui beaux, riches, généreux, et revêtus de
brocarts et de fourrures, avec de longs souliers de
drap fin. C’était l’ami du célèbre prince Hercule qui
revenait justement d’Espagne avec lui. Joyeux, les
habitants de la ville — qui est la plus noble et la plus
ancienne de toutes les villes — firent paver la grande
rue en argent fin pour recevoir ces seigneurs. Et il
y eut un grand festin où l’on servit des faisans dorés
avec leurs plumes... ». De telles histoires ont consolé
Sergile, qui est pareil à tous les enfants du monde,
et il s’est endormi en souriant.
★
★ *
Le Fou me guettait à un tournant, pour me dire :
— Tout changera un jour. Mais l’heure de l’hon¬
nêteté n’est pas encore venue ; c’est encore celle de
l’obéissance. La multitude légère obéit : Il n’y aurait
rien au-dessus d’elle qu’elle obéirait tout de même
— à rien !
« Quand viendra-t-il, le matin du soir où nous
sommes ? Quand retentira-t-il, et œuvrera-t-il, le cri
humain de victoire et de salut, le cri suprême, le cri
276 LES ENCHAÎNEMENTS
qui est déjà dans l’esprit (dans une cachette, pas en¬
core dans les choses !) »
Quel cri ? Nous sommes proches et seuls. Le vieux
m’a regardé avec une attention poussée jusqu’à l'ef¬
farement. Puis, les fanaux de ses yeux appuyés sur
mes yeux, ouvrant toute sa bouche lippue et creuse,
égosillé, il a crié tout bas, il m'a montré le cri ma¬
gique :
« Non ! »
Je l’ai vu. le vieux mendiant rongé — l’ai-je bien
vu ? — qui déployait deux bruyantes ailes de chair
et qui s’est renvolé vers le couchant comme un vam¬
pire.
Et dans le soir où l'on est bien obligé de voir
que le pendu — qui a râlé : non ! — ressemble à son
voisin crucifié, s'agrandit l’espoir, bonheur des mal¬
heureux.
*
★ *
Il n’y eut pas de nuit en dehors des trous. L’in¬
cendie 1 La fantastique carapace de destruction a
couru partout et a tout rougi sauf le château, l’église
et le couvent. La croix du calvaire devint sanglante
dans l’ombre.
Une ruse de guerre du Réchin. Profitant de la fête,
il avait fait irruption, sur le soir, dans la douce na¬
ture avec des boule-feu et les quatre fils d’Ermelin
cachés dans leurs armures. On a vu les quatre jou¬
venceaux de fer enduire de la flamme des torches les
champs et les granges. Ils bondissaient avec leurs
chevaux au milieu des meules et des chaumières
mille fois trop éclairées, et plusieurs ont entendu
le jeune rire de leurs jeux. Ils couraient aussi après
les gens que le feu faisait sauter hors de leurs mai¬
sons grondantes, et les assommaient en trois ou
quatre coups de masse d’armes.
Les francs archers les cernèrent et allaient les
prendre lorsque les chevaliers d’Elcho arrivèrent
CORRESPONDANCES
277
enfin. Ne voulant pas que l’honneur d’une telle prise
revînt à la piétaille, ils foncèrent d’abord au galop
sur les archers qui étaient devant eux, piétinèrent
cette ribaudaille, selon l’illustre tradition des rois de
France. A la faveur de la mêlée des nobles et des
archers, Rulamort put se reformer et, après une
joute, les chevaliers d’Elcho tournèrent bride (mais
leurs coeurs de chevaux de bataille préféraient être
vaincus par de nobles ennemis que victorieux du
fait de la roture) et les fils de Rulamort riaient aux
éclats, tout écarlates et mordorés de reflets, comme
des coqs.
*
★ ★
Ailleurs, ailleurs ! Un autre destin, n’importe le¬
quel, puisque rien ne sera pire.
On se lance éperdûment dans les routes toujours
commençantes ; les routes, les issues du pays, les
sillons pétrifiés de l’étendue, les Ouvertures, on s’en
empare. On a besoin de l’inconnu.
On devient capables de grands efforts, par la
fureur du désespoir, premier pas de l’espoir. Le
désespoir inventera du nouveau. Le paradis d’ail¬
leurs ! Un souffle créateur passe ; ce n’est pas l’amour
des aventures, la cupidité de savoir, de Jason, d’Han-
non, de Scylax ou d’Erik le Rouge, ni celle du Mas-
siliote Pythéas ou du Viking Ottar — c’est la haine
impétueuse d’aujourd’hui et d’ici. On ne voit pas là
les prodigues et insatiables curieux du monde, on
voit des gens qui se sauvent ; des rebelles qui disent :
« non », dans la cachette de leur tête et qui s’obéis¬
sent en se jetant au loin. L’œuvre de fuite, la guerre
de fuite. Fuyez, les damnés de la terre î
C’est l’un, c’est l’autre, qui se détache et s’en va.
Le chant qui s’éloigne sur la route, on ne sait plus
même de quel côté...
Odon est revenu. Mais Clairine était partie. Il est
278 LES ENCHAÎNEMENTS
reparti et ils se cherchent. On dit qu’une fois, ils
se sont aperçus de loin, lui sur le bateau partant, elle
sur l’embarcadère de bois — chacun au bord d’un
abîme qui se déchirait, chacun au bord de ses re¬
gards... Ils étaient très loin quand ils se sont vus,
mais l’espace n’a pas pu empêcher qu’ils aient
échangé la promesse de s’attendre. Ils se cherchent
parmi les vivants, au-dessus du monde et plus lents
que la vie, comme deux géants ; plus étendus en¬
core : comme deux chansons tristes.
Dans cette ville du nord, la multitude qui me porte
vers l’église, des ruelles au parvis, toute cousue d’une
seule pièce en fête, est-elle donc heureuse, qu’elle est
si luxuriante de rires ?
La grandeur intérieure de l’église monte droit et
s’étend comme si on avait fait de toute une ville éta¬
gée une seule montagne qu’on ait vidée. Là-haut,
c’est un ciel de pierre cl de soir enchaîné.
C’est aussi une cité sonore : toute sa grande cons¬
truction de clameur assourdie, de silence grondant,
qu’édifie jusqu’aux bords et aux voûtes de la cathé¬
drale, le bas-fond populeux.
Du côté du chœur de Dieu s’accomplit l’acte rare,
mirifique, qui, entre tous, dompte le grand nombre :
le huitième sacrement, le sacre du roi.
Le bienfait de le voir, lui ! On le discerne, par
clins d’œil, tout petit, par delà un ondoyant dal¬
lage de têtes. Au milieu des bannières, et des grilles
de piques, à côté de sa mère et de ses serviteurs beau¬
coup plus grands que lui, l’enfant royal laisse voir
les cheveux blonds réguliers qui encadrent sa tête
comme les deux moitiés d’une boîte reliquaire dorée.
Il récite de sa voix légère qui, par moments,
semble n’être qu’une voix d’enfant, les devoirs reli¬
gieux du roi.
CORRESPONDANCES
279
L’archevêque cuirassé d’or souple revêt le descen¬
dant des ducs de France, de la dalmatique des sous-
diacres. Et quand il lui a mis ainsi le catholicisme
sur les épaules, les dignitaires de l'Église et les feu-
dataires ont, selon l’usage, acquiescé publiquement :
Il est requis, dans les chartes, que le bon peuple
approuve ensuite. J’ai vu près de moi une main velue
sortant d’une manche noire garnie de taches et de
callosités grises, avertir d’un coup de bâton un grand
pendard, qui, lui-même, heurta grièvement du coude
le côté du drôle qui l’avoisinait — et la bande de
piteux garçons qui venaient de s’installer dans l’as¬
sistance à grands coups osseux, cria tout d’un coup,
trois fois : « Nous le voulons ! ». Le peuple ayant
parlé, on pratiqua sur la personne de l’unique et pré¬
cieux adolescent, les neuf onctions avec l'huile de la
Sainte Ampoule. Et toute celte foule, toute, jusque
dans les coins les plus sombres et les plus rejetés du
gouffre régulier, fut prise d’une formidable allégresse
au moment où elle vit le Sceptre, la Couronne et la
Main de Justice remués par le petit garçon en chair et
en os dont les affaires se trouvaient désormais direc¬
tement jointes à celles de Dieu.
Ceux qui sont à l’autre bout de l'échelle terrestre,
les faiseurs pliés, du pain et des choses, sont donc
heureux ici ?
Ils souffrent ! Ils souffrent à l'infini, et on voit leur
désespoir, et on voit que c’est le même que celui de
tous les autres hommes et que celui de toujours.
On le voit dans le vitrail, colonne d'aurore et
d’azur, arbre d’espace soutenu de chaque côté par de
hauts arbres pâles de pierre bombée, monument qui
fuse, encadré par l’enroulement du violet, du rouge,
du puissant jaune d’or, et le luit de lune et les poi¬
gnées aveuglantes de foudre, et terminé par un
dôme aux cassures flamboyantes où trône la Vierge
bleue.
Il sort du peuple, cet abîme pavé de couleurs, ce cri
280
LES ENCHAÎNEMENTS
perçant de clarté. C’est l’œuvre de la furie de souffrir
et de l’humble passion. Ce n’est pas seulement parce
que dans l’eau de soleil flotte l’image du travailleur
crucifié en plein effort, du travailleur qui finit par
tomber, obscurci, avili, jusqu’au soir des jours, jus¬
qu’au soir des années et de la vie (et arrêtée dans les
griffes de plomb de la verrière, et écrasée par les
meules de lueurs, la mort de son geste est effrayante
de ressemblance. Cloués de chaque côté, aussi pâles et
sombres que deux anges gardiens, l’homme à la fau¬
cille et l’homme au marteau). Ce n’est pas seule¬
ment pour cela, c’est aussi parce que seul le génie du
désespoir a pu dresser tout debout un tel océan de
lumière, et que c’est en plein cœur humain que se
laboure la beauté.
Dans l’assombrissement qui tombe des grandes
choses, on voit mûrir d’un seul coup l’inoubliable
splendeur du vitrail de l’arbre de Jessé, aux feuilles
rouges, pourprées, nacrées et de la couleur du miel.
Le vitrail, monument captif et envolé, monument-
pensée et constellation du plein jour ! Et tout en haut,
la Vierge Bleue qui est en suspens, telle une éclaircie
céleste dans la sombre cathédrale grande comme le
dedans des nuages, c’est aussi une indicible afflic¬
tion, le regret ardent du bonheur, qui l’a créée. L’ar¬
tisan qui a peint celte vierge, le cœur à nu en face
d’elle, qui a creusé sa figure dans le luxe de l’azur,
avait un pinceau planté à même sa main saignante,
comme un clou divin. Elle est entourée de faim, de
soif d’inconsolable douceur.
Ils sont venus autour de la colonne, de l’arbre de
ciel, les échappés du naufrage... Ce qu’on peut dire
de plus vrai pour prouver l’homme, morne voleur
des trésors qui ne sont pas, c’est : « Cette chose qui
ne change jamais ». C’est le désespoir qui fait que
l’espoir enfant s’élance à tâtons vers le roi enfant,
c’est le désespoir qui fait la foi ; c’est le mal d’injus¬
tice qui crée la forme de la justice, qui l’ajuste dans
CORRESPONDANCES
281
l’harmonie concrète des œuvres, et divinise les
brèches des murs.
Le désespoir rampe aussi par terre.
Dans la nuit venue, sur le corps montagneux de
la cathédrale, se développe et s’enveloppe une foule.
Le dernier acte des créatures ; la série du Jugement
Dernier qui se tasse régulièrement en arcs superposés,
de têtes et de membres, dans des cases, au-dessus du
portail. Au bruit de la trompette de l’ange, l’âme
violente retrouve la dépouille ; des êtres sortent, tout
doux, du coffre tombal. On les voit, à côté les uns
des autres, sérieux, simples. Ils sont debout, les
pieds nus et noirs et fondus sur le fond, ou bien ils
sont assis ou à cheval sur les bords. Les uns dégagent
gauchement leurs jambes du suaire entortillé, les
autres écartent le linge de leur figure, ou le mettent
autour de leurs épaules comme un manteau. A travers
les plis bridés du tissu sur une figure, une mâchoire
remue, reprend goût à la vie. L’un s’étire à quatre
pattes au-dessus du dé creux, entièrement caché en¬
core sous les plis de la toile, qui est lourde comme
toute la pierre qui fut.
... Ils se sont levés, la nuit, de leurs litières bos-
suées, ou de la dureté nue. Ils se sont tirés de l’ombre
poussiéreuse et boueuse, se sont élevés des pierres
rangées, où le sommeil les fatiguait, où le cauchemar
les battait, où l’insomnie leur présentait son calme
miroir horrible. Ils m’emmènent, m’emportent. Ils se
réunissent. Cela est défendu 1 C’est parce que cela est
défendu qu’ils le font. Ils s’assemblent dans une
clairière pour adorer le diable et essayer des échan¬
ges avec lui.
Se confronter avec le monstre aux jambes effacées
par la fumée, aux yeux horizontaux et jaunes, avec
l’Etre parfaitement Contraire, c’est tenter, contre la
réalité visible, la même révolte éperdue que celle qui
282
LES ENCHAÎNEMENTS
a puisé dans le fond de l’ombre la beauté d’entrailles
des vitraux, et qui moissonne toute lumière dans la
large nuit, et qui transporte d’ici, là, les montagnes
de pierre.
Mais, cette fois, le refus serpente et se terre ; il
s’enferme dans la nuit, cercueil des foules ; le timide
et maigre sabbat n’essaie plus que de se mettre à
l’envers de la vie.
Cette façon fuyante de combattre, cette lutte des
armes jetées par terre et des dos tournés, c’est la
maladie de la révolte, et j’en ai honte. Et même, j’ai
honte des moqueries et des blasphèmes qu’on dérobe
au grand jour pour les placer sournoisement dans
quelque détail de ces sculptures sacrées qui scanda¬
lisaient la tumultueuse et fracassante naïveté de Saint
Bernard, directeur de la chrétienté, mais qui ne
mordent pas sur les événements. Il n’y aura pas un
seul pas de fait vers le salut terrestre tant qu’on se
contentera de mettre l’accent lugubre dé la voix hu¬
maine dans le vent de la nuit.
FIN DU TOME PREMIER
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 1-25
HENRI BARBUSSE
Les
enchaînements
ROMAN
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6760 — Parla. — Injp. HemœaxM, Petit et C‘*. 1-25.